La peur est nouée à l’espérance

Sophie Wahnich nous présente dans le détail une séquence historique qui « s’ouvre avec l’acceptation par le roi de la Constitution de 1791 (14 septembre 1791) et se referme sur la mort du roi dont la voix a été couverte le jour de l’exécution par des roulements de tambours (21 janvier 1793). »

Dès la chaude ouverture « Un désir de république, l’insu manifeste » et « 1792, un opéra révolutionnaire en actes » l’auteure assume son projet « Éclairer intensément certains détails de ce tableau, c’est tenter de comprendre ce qui se joue dans cette insistance populaire à vouloir déjouer les faux-semblants d’une concorde qui renonçait à reconnaître en chacun des hommes un citoyen à part entière. » Puis l’auteure s’adresse au lecteur, comme prélude ou placement de langue, de corps, de politique. Comme incitation à découvrir l’ensemble de l’ouvrage, je m’attarderais uniquement sur cette plus qu’introduction.

La référence à l’opéra n’est pas une coquetterie, car « il s’agit bien de raconter la voix du peuple, de tenter de la restituer, de montrer comment elle advient et comment elle s’efface ou resurgit pour laisser sa place au texte d’un livret où il faut faire parler la loi. ». Il convient d’analyser la place de l’opinion publique, de l’usage public de la raison, de l’émotion, de la multiplication des imprimés, des délégations, du vote à main levé, de la décision sur le vif.

1792 c’est le moment « où la figure du monarque est congédiée et où la notion de citoyenneté passive devient un non-sens ». Le rejet du modèle de citoyenneté fictive ou passive est donc à scruter « ce sera bien sûr l’objet de ce récit, mais, sans aller plus avant pour le moment, je crois qu’ils commencent par politiser la plainte et plus radicalement qu’ils finissent par affirmer que la représentation n’est légitime que si entend et retraduit la plainte. »

Ou pour le dire autrement, et contre « une lecture dépréciative des foules », faire le récit d’une activation démocratique « cette démocratie doit en passer finalement par le corps à corps violent pour faire valoir ses droits face à la surdité des représentants. »

Sophie Wahnich redéfinit les responsabilités et l’ensemble des usages de la violence, de l’incapacité des représentants à la trahison du roi. Il ne s’agit plus ici d’une histoire refroidie mais en une temporalité « désormais ouverte, complexe, incertaine et fondamentalement vectorisée par une attente démesurée », en un temps « densifié par cette intensification cumulative des expériences vécues » de donner à voir les actions nécessaires des acteurs et actrices, du souverain en agir constituant d’un nouvel ordre de la société.

Un regard d’historienne citoyenne, un regard nécessairement politique sur une séquence historique, un récit relativement discontinu, basculement de monde et révolution (« Une séquence politique comme une faille qui s’ouvre et qu’il n’est plus possible de refermer »), pas d’une page insipide d’un livre d’histoire reconstituée et décharnée, sans acteur et sans actrice, sans homme et sans femme réelle, sans foule, sans violence, sans débat. Loin des commémorations froides ou patrimoniales, un récit questionnant les processus révolutionnaires d’hier (et de demain). La voix du souverain, de la longue patience du peuple dans un livre érudit, passionnant, une lecture radicalement en couleurs.

Je rappelle deux ouvrages précédents de l’auteure : L’impossible citoyen, l’étranger dans le discours de la Révolution française (Albin Michel, Paris 1997) et La liberté ou la mort, essai  sur la terreur et le terrorisme (La Fabrique, Paris 2003)

Sophie Wahnich : La longue patience du peuple, 1792. Naissance de la République

Editions Payot, Paris 2008, 536 pages, 27,50 euros

Didier Epsztajn

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