Un troussage de domestique

Christine Delphy (coord.)
Clémentine Autain, Jenny Brown, Mona Chollet, Sophie Courval, Rokhaya Diallo, Béatrice Gamba, Michelle Guerci, Gisèle Halimi, Christelle Hamel, Natacha Henry, Sabine Lambert, Titiou Lecoq, Claire Levenson, Mademoiselle, Marie Papin, Emmanuelle Piet, Audrey Pulvar, Joan W. Scott, Sylvie Tissot, les TumulTueuses, Najate Zouggari

L’objet de ce livre n’est nullement de discuter des faits de ce qu’on a appelé l’«affaire Strauss-Kahn». Il est de rendre compte de l’effarement des féministes françaises devant les déclarations des hommes – et femmes – politiques à la nouvelle de son arrestation.
Effarement et indignation: Dominique Strauss-Kahn était présenté comme une victime et, surtout, on ne voyait que lui, comme s’ il ne s’agissait pas d’une agression, vraie ou fausse peu importe ici, mais en tous les cas qui impliquait au moins deux personnes.
Ce livre consiste en une sélection de textes de féministes (journalistes, universitaires, chercheuses, étudiantes, de toutes générations) qui s’arrête, sauf exception, à la première semaine de juin. Ainsi, sauf pour l’article de Clémentine Autain et Audrey Pulvar qui clôt le livre, il n’y a pas de réaction à l’annonce de la fin des poursuites contre DSK fin juillet pas plus qu’aux propos sur sa «résurrection».
Beaucoup de femmes et d’hommes ont été choqués par l’invocation d’une soi-disant culture nationale pour justifier l’injustifiable. La confrontation politique sur le viol, sur la violence est ouverte. A moins d’un an de la présidentielle…

1er septembre 2011 / 184 p. / 7 euros

Collection Nouvelles Questions Féministes

RENDEZ-VOUS avec les AUTEURES

jeudi 15 septembre à 19 heures, au Lieu Dit
6 rue Sorbier, 75020 Paris

Vendredi 23 septembre à 19 heures, à la librairie Violette and Co 102 rue de Charonne, 75011 Paris

Une lecture du livre : Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme

2 réponses à Un troussage de domestique

  1. Mesdames et messieurs,

    En lançant, le lundi 16 mai, sur les ondes de France Culture, que le commerce charnel auquel s’était adonné son ami, l’avant-veille, dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan, s’apparenterait à un très banal “troussage de domestique”, Jean-François Kahn n’imaginait pas que sa stupide jactance cristalliserait l’essentiel des griefs en riposte aux commentaires, aussi dégoulinants de déférence qu’éhontés, assénés par les lobbyistes strauss-kahniens.
    Christine Delphy l’a choisie comme titre de l’opuscule collectif qu’elle a coordonné.
    Ayant au préalable lu les deux recensions précédentes, je ne reviens pas sur les aspects qu’elles évoquent.
    La susnommée insiste sur “la permanence du sexisme, d’une misogynie vivace” au sein de la société française que parcourt même une véritable “haine des femmes”, jusque dans “nos contes populaires, nos chansons, notre culture”. La prégnance de ces abjects ressentiments expliquerait-elle la recrudescence des viols dont moins de 3% entraînent la condamnation des auteurs? Pour la directrice de la collection “Nouvelles questions féministes” auprès de Syllepse, “pas de compromis, ni réconciliation entre les victimes” et les individus qui “nient, minimisent, excusent” ce type de crime.
    Clémentine Autain, directrice du mensuel “Regards”, jauge que “la sidération” suscitée par l’arrestation, dans l’avion en partance pour la France, d’un maître du monde qui s’apprêtait à rencontrer Angela Merkel, la chancelière allemande, a révélé, sans fard, “notre imaginaire social sur la sexualité et le pouvoir”.
    Sabine Lambert, étudiante en sociologie à l’Université de Poitiers, pointe la criante différence d’appréciation entre des faits similaires, forcément avérés, puisque perpétrés par d’affreux barbares sévissant dans des banlieues, et l’incrédulité quant à la simple possibilité qu’un homme de cette stature et d’une telle notoriété ait commis le gravissime forfait qui lui a valu une spectaculaire inculpation.
    Sylvie Tissot, maîtresse de conférences en Sciences sociales à l’Université de Strasbourg, s’est penchée sur la manière dont quelques médias avaient traité la furtive relation, en janvier 2008, entre DSK et Piroska Nagy, la responsable du département “Afrique” au FMI, mariée à l’économiste argentin Mario Blejer. La plupart des journaux, revues, chaînes de télévision et radios avaient plutôt avalisé la thèse de “l’imprudence”, énoncée par le directeur général de l’organisation, que ses pairs avaient gobée. Pourtant, la Hongroise avait affirmé que son supérieur hiérarchique avait usé de sa position pour l’approcher intimement.
    Sophie Courval évoque “la figure de l’épouse idéale, dévouée, modèle, jusqu’à la nausée, de la femme parfaite” ainsi que les dégâts générés par l’ancienne présentatrice de “7 sur 7″ (TF1) pour la cause féministe. Anne Sinclair voue ostensiblement à son époux un soutien indéfectible. Celle qui ambitionnait d’investir, après le 6 mai 2012, le Palais de l’Elysée, a toujours aimé se profiler comme une icône de “l’émancipation”. Aujourd’hui, à travers les risibles péroraisons de ses fans qui se prosternent devant son “admirable dignité” et son “courage”, la richissime héritière passe pour une “Mater Dolorosa”, “meurtrie”, “dévastée”, “prête à se sacrifier”. Jusqu’à quand?… La journaliste précitée appréhende le duo Strauss-Kahn/Sinclair comme très archétypique du “couple bourgeois”: l’homme assouvirait, surtout par le biais d’aventures extraconjugales, tous ses désirs, alors que sa conjointe, évoluant dans un registre beaucoup plus “émotionnel”, accepterait avec mansuétude les incartades adultérines de son partenaire. C’est oublier un peu vite que bien des délaissées souffrent de cet état et n’acceptent pas indéfiniment de se soumettre aux conventions de leur milieu (“surtout pas de scandale”!) lesquelles ont d’ailleurs tendance à s’estomper. Quels secret contentement, “compensations”, impriment au visage de l’ex-future dame de France cet éternel sourire qui ressemblerait presque à une irradiation de bonheur? Ou alors, ne s’agit-il que d’une mimique, pour faire joli dans le…tableau!… A mes yeux, ce duo, à propos duquel je m’interroge quant au substrat qui sédimente son union, se retrouve, par la force des choses (les addictions compulsives du mâle!), condamné à entretenir, en particulier via la presse people ou les apparitions dans le champ des caméras, la fiction, peu plausible, d’un amour aussi consistant “qu’au premier jour” (1).
    La traductrice Najate Zouggari, rédactrice au sein du mensuel marseillais “CQFD” (2), fustige le “relativisme moral” des dominants “qui modulent leur compassion et leur sens prétendument universel de la justice en fonction de la classe” ainsi que “de l’appartenance religieuse et raciale des individus impliqués”. Comment taire son écoeurement face à la disproportion abyssale entre les partis pris sans nuances en faveur du “brillant spécialiste de la finance”, “incapable de la moindre violence”, y compris de la part d’innombrables “journalistes” (?!?), censé(-e)s afficher une stricte neutralité, et les a priori d’emblée soupçonneux envers l’employée de l’hôtel dont nul(-le), sous nos latitudes, n’avait jamais entendu parler. Ces discours insidieux, martelés en boucle, légitiment les privilèges, suggérés subliminalement comme immuables, des nantis. Comment donc, une jeune femme de couleur, immigrée, de condition modeste, illettrée, ose pousser l’outrecuidance à accuser d’un acte si épouvantable un des décideurs-phares de la planète dont la pertinence analytique pèse sur la scène internationale, blanc, respectable, fortuné!…
    L’historienne Natacha Henry développe “le paternalisme lubrique”, un concept de son cru visant un comportement que d’aucuns rattachent, à tort, aux us et coutumes du “French lover”: “l’homme signifiant aux femmes qu’il les tient pour plus bas que soi tout en faisant semblant de leur rendre un galant hommage”.
    Un des éventuels dommages collatéraux occasionnés par l’attitude redondante du noceur de la place des Vosges vis-à-vis de celles qui ont eu l’infortune de subir les avances: une certaine dépréciation des “jeux de séduction”. Combien de dames, de jeunes filles, ne verront-elles plus désormais en celui qui leur témoigne son intérêt, déclame sa flamme, qu’un dragueur des plus pervers ou un prédateur uniquement mû par la satisfaction immédiate d’impérieuses pulsions? Conservant un brin d’optimisme, je partage la revendication de l’essayiste sur “l’extraordinaire modernité de l’égalité des sexes” qui tend à “construire un monde juste”, une prétention complètement étrangère à la coterie des zélateur(-trice)s, obligé(-e)s, vassaux(-les) du priape sexagénaire.
    Mona Chollet dresse un parallèle entre cette affaire et le cas Polanski. Les preux supporters des célébrités sur la sellette ont diffusé l’idée fallacieuse que le statut social de celles-ci les absoudrait des abominations qu’on leur impute. La collaboratrice du “Monde diplomatique” a raison de noter que Bernard-Henri Lévy a étalé une virulence identique pour disculper l’invité de Claire Chazal, demain, au journal de 20 heures sur TF1, et le réalisateur du “Bal des vampires”. Le “philosophe” (?!?) en treillis estime ainsi tenir avec brio son rang “d’intellectuel engagé”, alors que depuis près de trente-sept ans, il enquille impostures, esbroufes, contre-vérités (3)…
    Les quinze autres contributions, que je n’ai pas mentionnées ici, méritent également qu’on s’y attarde. L’ensemble des textes ont été écrits avant l’arrêt, par le procureur new-yorkais Cyrus Vance Junior, de la procédure pénale.

    René HAMM
    Bischoffsheim (Bas-Rhin)
    Le 17 septembre 2011

    (1) Après la révélation de la brève “période magyare” de son mari, Anne Sinclair avait affirmé cela. Le vulgum pecus, destinataire du message, ignore évidemment l’intensité des sentiments originaires.
    (2) “Ce qu’il faut dire, détruire, développer”.
    (3) Cf. mon long texte daté du 1er août 2006, “Bernard-Henri Lévy, satrape cupide et maître à tancer falsificateur”, disponible sur plusieurs sites et blogs.

  2. Troussage de domestique” : le recueil de réactions féministes
    Par Laure Daussy le 16/09/2011 sur le site Arrêt sur images

    “Troussage de domestique” : l’expression avait été employée par Jean-François Kahn pour qualifier les faits dont était accusé Dominique Strauss-Kahn par Nafissatou Diallo.

    C’est cette expression qui fait le titre d’un ouvrage collectif, paru le 1er septembre, et dirigé par Christine Delphy, féministe “historique” des années 70. Il rassemble quelques-uns des textes écrits par des féministes pendant les premières semaines après l’arrestation de DSK. L’affaire DSK y est envisagée comme un “révélateur” de la persistance du sexisme dans la société française.

    Les contributions sont pour la plupart déjà parues dans la presse, mais leur compilation leur donne une portée nouvelle : le livre inscrit dans le marbre, et dans la durée, les réactions immédiates de féministes révoltées par le traitement médiatique et politique des premières semaines de “l’affaire DSK”. On y trouve notamment les contributions des journalistes Clémentine Autain, Audrey Pulvar, Rokhaya Diallo, ou encore de l’avocate Gisèle Halimi. Ce recueil a un “intérêt historique”, a souligné Delphy, lors de la conférence de presse de lancement, ce jeudi.

    Les textes ne se prononcent pas sur l’affaire elle-même, mais l’envisagent comme un “révélateur” : “Le sujet du livre, c’est ce que l’immense majorité des réactions de nos élites disent de la société française, aujourd’hui, en 2011″, souligne Delphy dans la préface du livre. Et que montrent-elles, ces réactions ? Que trois solidarités sont à l’œuvre sans cette affaire, selon la féministe: “Une solidarité de genre, qui unit les hommes contre les femmes, une solidarité de classe, qui unit les riches contre les pauvres, et une solidarité de race, qui unit les Blancs contre les bronzés”.

    Plusieurs contributions, dont celle de Delphy, par ailleurs proche du collectif – plutôt controversé – des “Indigènes de la république”, souligne ainsi combien le traitement aurait été différent si l’accusé avait été originaire, par exemple, d’une banlieue. “Le viol est réputé exister dans les classes inférieures, n’exister que là (…) Le viol existe chez les Arabes et les Noirs, le viol existe dans le 9-3, aux Minguettes et dans les quartiers nords de Marseille”, raille Delphy. “Le viol n’est pas employé pour les classes supérieures, on parle alors de séduction”, peut-on lire dans le premier texte intitulé “c’est le plus grand des voleurs, oui, mais c’est un gentleman”.

    “Présomption de victime”
    Le livre revient notamment sur le silence, dans les premiers jours, concernant la plaignante – que Daniel Schneidermann pointait ici, mais aussi sur la manière de minimiser les faits reprochés à DSK, et de décrédibiliser la plaignante : “incrédulité totale” face aux allégations, “théorie du complot”. Mais aussi la “présomption d’innocence” martelée, “érigée au rang de marqueur identitaire français”, “alors que les Etats-Unis possèdent ce trésor depuis des décennies”. Delphy souligne que cette présomption d’innocence n’est jamais mise autant en avant, en France, lorsqu’il ne s’agit pas de puissants. Clémentine Autain ajoute : “N’importe quel autre violeur est d’habitude qualifié dans la presse de violeur présumé, ici, le traitement était différencié.” On peut ainsi relire la tribune d’Autain, parue dans Libération et dans le mensuel Regard, demandant un respect pour la “présomption de victime” tout autant que pour la “présomption d’innocence” pour le suspect.

    Le livre rappelle aussi quelques chiffres : 75 000 viols par an, dont seulement “10 000 donnent lieu à une plainte” et 2 000 qui aboutissent à une condamnation.Au passage, les auteures égratignent sévèrement la notion, avancée par Irène Théry, de “féministe à la française”, qui parlait notamment des “plaisirs asymétriques de la séduction”. La notion avait fait débat cet été. “On ne sait pas ce que c’est, c’est un élément de langage pour faire passer les inégalités entre hommes et femmes”, lâche Delphy. On peut lire notamment dans l’ouvrage la réponse de l’historienne américaine Joan Scott à Théry, parue dans Libération.

    Certaines des auteures, réunies pour la conférence de presse, ont pointé “l’irresponsabilité des socialistes qui veulent voir DSK revenir dans la vie politique”. Et insistent, comme nous le précisions dans cet article : “Il n’a pas été blanchi”.

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