L’indépendance de l’art – pour la révolution ; la révolution – pour l’indépendance définitive de l’art !

Une nouvelle fois, je tiens à souligner deux éléments caractéristiques des choix de cet éditeur québécois http://www.editionsm.info/.

En France, sur la dernière page d’un livre figure une indication « imprimé par » suivi du nom de l’imprimerie, ici il est mentionné « par les travailleuses et les travailleurs de l’imprimerie », soit la reconnaissance du travail humain et non son invisibilisation.

La couverture reproduit un détail d’un tableau de Paul-Emile Borduas de 1941 : Abstraction verte », une incitation de plus à la lecture.

« Cet essai analyse les rapports entre l’art et la politique à partir des manifestes qui ont fait leur marque au cours des décennies ». Louis Gill débute par Refus global  Refus global, manifeste le plus connu au Québec. Celui-ci « affirme l’absolue nécessité de l’indépendance de la pensée et de la création artistique et littéraire ». L’auteur met en perspective ce manifeste avec un précédent, Prisme d’yeux et indique que « Contrairement à Refus global , qui est un plaidoyer en faveur d’une libération sociétale générale nécessaire à l’indépendance de l’art, Prisme d’yeux est essentiellement un manifeste en faveur de la liberté de la pensée et de l’indépendance de l’art. »

Louis Gill présente ainsi son livre : « Le livre rend compte, à travers ces manifestes, du passage de la simple recherche de la libération de toutes les ressources de l’esprit comme fin en soi, jusqu’à l’extrême caricatural de la fustigation de toute logique et de l’apologie du ‘scandale pour le scandale’, caractéristique du dadaïsme et de la première période du surréalisme, à la conviction acquise de l’insuffisance de la simple révolution de l’esprit et de la nécessité de l’action politique destinée à révolutionner la société. » En présentant les différents manifestes, l’auteur fera de longues citations, rendant corps à ces textes et permettant aux lectrices et lecteurs d’en apprécier les dimensions créatives et subversives, mais ne les dispensant pas de les lire !

Les chapitres :

  1. Le manifeste Refus global (août 1948)

  2. Le manifeste Prisme d’yeux (février 1948)

  3. Les manifestes du dadaïsme

  4. Le premier manifeste du surréalisme (1924) qui affirme « le rôle nécessaire aux yeux du surréalisme, de l’imagination et du rêve comme dimensions de la découverte de l’univers, qui ne sauraient se réduire à la logique, à la rationalité et aux perceptions sensibles. »

  5. Le deuxième manifeste du surréalisme (1930). Je partage l’appréciation de Louis Gill « L’apport fondamental du deuxième manifeste est précisément de dépasser les limites d’une révolution du seul esprit et de combler le vide d’une pensée n’agissant que pour son propre compte, en posant la question du régime social dans lequel nous vivons, de son acceptation ou de son refus, et de l’action politique à engager. »

  6. Le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant (1938) Pour un art révolutionnaire indépendant  dont de nombreuses dimensions sont plus que jamais d’une brûlante actualité.

  7. L’art et la révolution de Léon Trotsky (1938)

  8. Le manifeste Rupture inaugurale (1947)

  9. Retour à Refus global

En conclusion, l’auteur souligne « l’aspiration à la plus grande liberté et à l’indépendance de la création dans le domaine de l’art, mais aussi dans ceux de la science et des autres champs de l’activité humaine » ou pour le dire autrement « l’art ne peut consentir sans déchéance à se plier à quelques directive étrangère ».

Un petit regret, l’auteur aurait pu faire une présentation de la situation intellectuelle/artistique/sociale du début du XXème siècle, afin de faire mieux ressortir les ruptures violentes que furent les manifestes dada ou surréalistes avec la pensée dominante et conformiste de cette époque. Quoiqu’il en soit la mise en perspective de manifestes québécois et européens fait bien sens. Il en est de même de celle entre art, politique et révolution. Une belle invitation à (re)lire ces textes, surtout en notre période qui confond art et marchandise, vente le prêt-à-penser/regarder et se croit indépassable (fin de l’histoire), contre la création insufflant la critique de l’existant et nous projetant, avec ses moyens/langages propres vers le futur et l’espérance.

Les grandes machines à publier n’offrent que peu souvent un tel travail éditorial. Il faut donc souligner la place décisive des petits éditeurs, pour ces ouvrages « Transformer le monde, changer la vie, refaire toutes les pièces de l’entendement humain » (André Breton : Hommage à Antonin Artaud). Quelques livres et déjà une belle place pour M éditeur.

Louis Gill : Art, politique, révolution

Manifeste pour l’indépendance de l’art. Borduas, Pellan, Dada, Breton, Rivera, Trotsky

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2012, 139 pages

Didier Epsztajn

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