On peut toujours jouer à l’autruche, mais être neutre, c’est préserver le statu quo et le désordre établi

« Epicène

Vous connaissez ce mot ? Dans ce livre, j’utilise souvent ”enseignante” ou ”maîtresse” comme valeur d’épicène. Cela veut dire que le mot enseignante inclut aussi celui d’enseignant et le mot maîtresse celui de maître d’école. Après tout, les deux tiers du corps enseignant ne sont-ils pas des enseignantes ? »

Si l’auteur justifie le terme « maîtresse d’école » comme connotation positive et affectueuse, je pense plutôt que ses multiples significations devrait nous interdire de l’employer.

Les enseignantes ne sont pas de simples « techniciennes chargées d’appliquer les programmes scolaires. Ce livre s’adresse à celles…

qui refusent ce ratatinement,

qui ont le monde pour horizon et veulent que leurs élèves deviennent des citoyens de la planète et des humains épanouis,

qui se posent des questions sur leur métier,

qui sont insatisfaites de la formation qu’elles ont reçue à l’université,

qui s’opposent à la pollution, aux guerres, à l’individualisme, à l’exploitation, au sexisme, au racisme, bref au désordre établi. »

Le livre comporte trois parties :

  1. « L’école de mon village. La vie quotidienne de nos élèves » : variations sur l’échelle objective du bonheur, la vie quotidienne, les petits bobos, l’argent, le rêve d’une maison, les mères adolescentes, les pauvres, Arnold Chosegagneguerre, la violence, les jeux vidéos, l’univers magique du cinéma dominant, l’assignation des femmes au « belles et sexy », la téléphagie, le char, le manger, la publicité, etc. Sans oublier l’absentéisme, les mauvaise notes, l’école buissonnière, le désespoir, les maladies mentales et autres TC, DIL, TLA et TTT (dont je vous laisse deviner les étranges dénominations), développements inventifs mais sans fondement scientifiques des nouveaux Troubles de l’ordre de la psychopathologie. L’auteur nous rappelle que si la « la pauvreté n’est pas une maladie ! La pauvreté rend malade, ça, oui ! ». La pauvreté « produit des comportements qui ne plaisent pas à l’école, mais cela n’a rien d’une inadaptation ». Robert Cadotte conclut « Tous les enfants sont différents. Toutefois, ils ne sont pas différents parce qu’ils ont des talents différents comme vous l’a enseigné l’université. Ils sont différents parce que la société les a traités différemment depuis leur tendre enfance. »

  2. « L’école ‘au neutre ’ ». Première phrase « Le grand obstacle qui nous empêche de vaincre le décrochage, mais aussi de créer un pays à notre goût, c’est de croire que l’école est neutre et se doit de le rester ». Robert Cadotte ajoute « L’éducation n’est pas, comme certains le pensent, une abstraction qui transcende les siècles et les pays. Elle est au contraire bien ancrée dans toutes les luttes qui se mènent pour la libération des peuples. La vision qu’on a de ses objectifs change avec le temps ». L’auteur va nous parler de l’école des filles, des programmes dédiés d’hier-presque- aujourd’hui, des bienséances, des images pieuses, du « Manuel du 1er mai », de l’évaluation sci-en-ti-fi-ques des élèves, du QI qui mesure… (au fait, que mesure le QI ?). Il poursuit pas des propositions « d’autocritique » des enseignantes, et souligne « nous avons des pratiques différentes avec les enfants » en fonction de nos points de vue, forcément situés, et situés socialement « ailleurs » que le ici réellement existant des enfants. Cette partie aurait gagné en profondeur en intégrant les études des féministes et l’asymétrie de la socialisation des filles et des garçons qui se « combine » à celle des différentiations sociales de « revenus ». Robert Cadotte n’en reste pas là, il met en cause les crocolions (cet animal très méchant, moitié crocodile et moitié lion), la construction de l’histoire occidentale-centrée enseignée et sa négation de la colonisation, des guerres, etc. Évidement pas de possibilité de mettre à la disposition des élèves des préservatifs et de parler du sexe !. L’auteur n’oublie ni l’école privée, ni le fédéralisme unilatéral canadien.

« Comme on a pu le voir, l’école n’est pas neutre.

Elle n’est pas neutre quand elle présente une vision du rôle des femmes.

Elle n’est pas neutre quand elle présente une vision des bonnes manières.

Elle n’est pas neutre quand elle aborde la question religieuse.

Elle n’est pas neutre quand elle refuse d’équiper les enfants de travailleurs pour affronter le système économique qui va les exploiter.

Elle n’est pas neutre quand elle évalue et sélectionne les élèves.

Elle n’est pas neutre dans sa vision des pays étrangers.

Elle n’est pas neutre quand elle refuse de faire de l’éducation sexuelle auprès des jeunes.

Elle n’est pas neutre quand elle finance un système à deux vitesses.

Elle n’est pas neutre quand elle enseigne l’histoire et fait la promotion du fédéralisme.

Toujours, l’école fait des choix de valeurs, des choix économiques, des choix de société. Elle est traversée par des idéologies de part en part.

Bref, l ’école n’est pas neutre, elle est ”au neutre’‘. Elle suit la pente du système qui l’engendre. »

  1. « Liberté, égalité, fraternité ». Dans la dernière partie, Robert Cadotte fait preuve d’un optimisme raisonné, s’appuyant sur le potentiel que représentent 250 000 artisans de l’éducation pour changer le Québec… Nouveau paradigme, école pour toutes et tous, citoyenneté, science utile, lecture (quelle belle passion). L’auteur revient sur la téléviolence et la télébouffe, la différence entre information et propagande, les significations de l’immigration pour les pays vidés de leur potentiel humain, les rapports au (sous)-développement, etc… « Et si , au lieu de pointer du doigt les autres, chaque enseignante prenait les élèves où ils sont rendus pour faire un bout de chemin avec eux ».

Certaines analyses de l’auteur devraient être complétées (par exemple sur la socialisation des filles à l’école, déjà signalée), des points me semblent à discuter (comme son appréciation unilatérale sur les familles mono-parentales, les rapports entre concret et abstraction dans l’enseignement). Il est possible que l’articulation entre école et société puisse être plus radicalement questionnée, etc… Mais cela n’enlève rien à la qualité de cet ouvrage à découvrir, pour sortir aussi du règne des analyses franco ou euro-centrées. Et puis il ne fera de mal à personne de se confronter à l’humour de l’auteur, au charme du vocabulaire et des expressions québécoises qui donnent des couleurs à une langue « française » quelque fois bien ternie, surtout lorsqu’elle se pare d’oripeaux sociologiques bien incongrus.

Succulent.

Les nombreuses analyses parues en France sur l’école ces dernières années oublient le plus souvent de parler de l’environnement socio-économique, de la pratique des enseignant-e-s et des parcours scolaires différenciés des élèves suivant leur genre, de la socialisation genrée (sur ces deux points, les féministes analysent et écrivent, ne sont pas silencieuses, mais bien des universitaires mâles semblent autistes).

Les sociologues (critiques) pourraient trouver de bonnes sources d’inspiration dans cet ouvrage pour compléter leurs élaborations.

Les solutions à la crise construite de école passent aussi par la prise en compte des problématiques soulevées dans ce livre réjouissant. Comme le dit l’auteur, en s’inspirant des « recherches sociologiques si éclairantes des années 1960 et 1970 » l’enjeu est aussi d’élaborer une « pédagogie de transformation sociale ».

« Est-il vraiment obligatoire d’obéir aux ordres de ceux qui nous demandent de défendre auprès des jeunes ce désordre établi ? »

« Pour transformer notre enseignement, il faut par conséquent fabriquer nos propres outils. »

Robert Cadotte : Lettre aux enseignantEs

L’école publique va mal ! Les solutions dont on ne veut pas parler

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2012, 285 pages

Didier Epsztajn

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