Déplacer nos récit et prendre en compte le déjà-là potentiellement émancipateur

Je choisis un ordre de présentation  »transversal », différent de celui de l’auteur, pour m’appuyer sur le salaire, la qualification personnelle, l’usage sensé de certains mots, le refus de passer sous silence l’exploitation, rester le plus longtemps possible sur la ligne de crête, puis traiter de la valeur et enfin essayer d’exposer les problèmes politiques tels que je les saisis, à cette étape de réflexion. Il s’agit à la fois d’essayer de présenter certaines thèses du livre et de poursuivre le débat politique avec l’auteur.

Premièrement le salaire. Le salaire contrairement à une idée répandue, ce n’est ni le salaire net, ni d’ailleurs le salaire net augmenté des cotisations sociales dites salariées. Le vrai salaire c’est le salaire total incluant le salaire net et l’ensemble des cotisations sociales, y compris les cotisations dites patronales.

Ainsi, lorsque le gouvernement procède à des exonérations de charges sociales, il baisse le salaire total pour le seul bénéfice des entreprises, du profit des entreprises.

Dit autrement, notre salaire total se décompose en deux parties : le salaire net et les cotisations sociales (part dite salariale et part dite patronale). Ces cotisations sociales sont un élément très important de notre salaire, c’est une part socialisée du salaire. « Le salaire total qui figure sur ma feuille de paie, c’est du salaire, mais ça n’est pas totalement mon salaire. »

Ce salaire socialisé, et non différé, sert à rémunérer les malades, les chômeuses et les chômeurs, les retraité-e-s, etc. Flux monétaire immédiat, sans capitalisation, sans recours au marché, sans intérêt.

Un véritable scandale pour les patrons, les pouvoirs publics, les néolibéraux et les sociolibéraux, qui maquillent une partie de notre salaire en charges, en prélèvements obligatoires. Une bataille de mots que les forces d’émancipation ont pour l’instant perdue. Les travaux de Bernard Friot, réactualisés dans ce livre, sont un véritable et juste plaidoyer pour donner tout son poids à cette chose inouïe : la perception d’un salaire lorsque l’on est hors travail, un salaire continué, permise par les cotisations sociales.

Deuxièmement la qualification personnelle. Le statut de la fonction publique confère à la/au fonctionnaire « un grade, c’est à dire une qualification personnelle et le salaire à vie qui va avec ». C’est donc une qualification « attribuée ex ante » avant l’acte de travail et déterminant un niveau de salaire. Bernard Friot souligne, à juste titre que cette qualification personnelle est « antinomique de l’individualisation des salaires ». Dans le secteur privé, dans une mesure assez différente, les conventions collectives tendent à  »objectiver » ou  »désindividualiser » « les conventions collectives qualifient des postes pas des personnes ». Il est possible par extension/modification/regroupement des conventions collectives, d’arriver à une qualification personnelle dans le secteur dit privé. L’auteur propose des solutions pour faire évoluer cette qualification dans le temps.

Ces deux éléments, au centre de l’argumentation, suffisent à poser l’extension du salaire et l’attribution d’une qualification personnelle, voire un salaire universel (comme « droit politique attaché à la personne »). Ces propositions devraient être largement et sérieusement discutées, quelque soit l’avis que l’on porte sur les autres éléments développés par Bernard Friot.

Si, je pense pas que la solution unique puisse être la cotisation sociale, la socialisation, au moins partielle, des investissements par cotisation me semble aussi une piste à étudier.

Mais, je tiens à le souligner, aucune mesure politique, en soit, ne peut être le gage d’un basculement dans une autre organisation sociale. Les propositions peuvent contribuer à rendre crédible  »l’horizon » et sont un appui non négligeable dans le développement de l’auto-organisation nécessaire à la modification des rapports de force.

Troisièmement l’usage de certains mots. L’auteur fait œuvre salutaire en redonnant à certains mots leur sens, derrière les masques de réalités conventionnelles, historiques et socialement construites. Je ne cite que quelques exemples. Je reviendrais, plus loin, sur la notion de « valeur/valeur économique» dont les déclinaisons me paraissent pour le moins floues et théoriquement peu fondées.

  • Le salaire socialisé n’est pas un salaire différé. Nous ne recevrons pas demain, éventuellement, nos cotisations, conservées dans un réfrigérateur de valeur ».

  • Valeur d’usage : « La valeur d’usage d’un bien ou d’un service, c’est à quoi il sert concrètement ». Pour le capitalisme la valeur d’usage peut n’avoir aucune valeur.

  • Travail abstrait : « C’est dans la production, qu’intervient comme mesure de la valeur le travail abstrait » et l’auteur ajoute « toute remise en cause du principe de l’abstraction du travail comme mesure de la valeur serait une régression ». 

    L’auteur indique quant à la valeur (au sens de la critique de l’économie politique) : « C’est là à la fois un progrès que représente le capitalisme – l’extorsion de valeur par une minorité n’a pas besoin de l’inégalité entre les humains – et sa force, car la domination prend la forme de l’égalité et de l’échange entre équivalents et devient bien plus difficile à détruire que lorsqu’elle s’expose dans des statuts sociaux différents et des formes plus ou moins violents d’extorsion de valeur ». D’autres parlent de « loi de la valeur »

  • L’emploi est différent du travail, le travail de la force de travail, etc…

  • Propriété lucrative : contre les confusions, et des conceptions a-historiques autour du terme propriété, l’auteur fait une distinction entre la propriété lucrative dans le système capitaliste et la propriété d’usage, domestique pourrais-je ajouter.

Quatrièmement ne pas passer sous silence l’exploitation « le rapport d’exploitation est masqué par l’emphase sur la valeur d’usage des marchandises », et/ou par le soit disant échange égal entre la/le salarié-e et le patron. Bernard Friot nous rappelle que « Une part du droit au travail s’est construite sur cette structure asymétrique du rapport salarial ». La/le salarié-e ne se vend pas, il vend sa force de travail, ceci n’a rien de naturel ni de trans-historique. Cette construction sociale est récente, c’est « un concept explicatif de l’exploitation capitaliste ». Cette exploitation est une « violence sociale indéfiniment renouvelée », violence qui peut être  »atténuée » grâce à organisation sociale (syndicale ou politique) mais qui ne pourra être remise en cause que par des incursions sérieuses dans le droit de propriété et par l’invention d’une autre organisation socio-politique de la société.

D’où, cinquièmement, rester sur la ligne de crête, « Cette ligne de crête, c’est celle d’une action politique délibérée de sortie du capitalisme s’appuyant sur le déjà-là émancipateur dans les deux dimensions du salaire qui se sont imposées dans le conflit salarial du XXe siècle : la qualification personnelle et la cotisation finançant du salaire. »

Je voudrais aussi souligner un point d’accord sur la retraite. La mise en cause des retraites, dites par répartition, se fait à la fois par le recul de l’âge pour bénéficier des droits à une retraite pleine et entière et par un abaissement du montant de la pension « C’est d’abord et avant tout à cause du principe même des annuités, qui fait que leur pension, déjà calculée sur la base d’un salaire de référence plus faible, est amputée par la proratisation ». Il est pour moins étonnant que lors de la lutte contre la réforme, personne n’ait « revendiqué la suppression des annuités et donc de la proratisation », soit de laisser tomber l’idée des 37,5 ans, qui pénalisent particulièrement les salariéEs, pour exiger le droit à retraite à 60 ans pour toutes et tous (ou 55 ans, comme revendiqué, il y a bien longtemps), « Nous devrions en être à 100% du meilleur salaire pour tous à 55 ans quelle que soit la durée de cotisation ». Limiter en somme le temps de travail contraint.

Schématiquement, je cite ce qui me semble problématique.

La valeur (souvent nommée d’échange) au sens théorique de la critique de l’économie politique est avant tout un rapport social. Sa détermination, ne peut se faire par une simple quantification monétaire comme la valeur ajoutée de la comptabilité d’un pays. Il n’est pas possible de fermer des frontières à un concept abstrait, analytique du fonctionnement du rapport social qu’est le capitalisme mondialisé.

La valeur économique, terme employée par l’auteur, peut-être, certes, pensée « comme une convention sociale » mesurant la valeur que l’on attribue, monétairement ou non à des valeurs d’usage, mais la démonstration n’est pas convaincante sur le lien entre cette convention sociale et le rapport social central du système capitaliste : la valeur et son corollaire l’exploitation. Cet élément rend très friable une partie des développements autour du travail et de son marché.

Par ailleurs, quelque soit la convention adoptée pour désigner et reconnaître le travail, celui reste  »socialement » contraint, ce qui justifie la revendication de réduction radicale du temps de travail, qui au-delà de amélioration des conditions de vie, est une condition nécessaire à l’exercice de la démocratie.

La proposition de baser la  »démocratie » sur le partage de la valeur ajoutée entre salaire, autofinacement et investissements, par les salarié-e-s, en supprimant les impôts, quel qu’en soit les traductions institutionnelles, renvoie, me semble-t-il, à un ancien mythe, celui de dissoudre la politique dans le social. La différence entre citoyen-ne-s et travailleuses/travailleurs disparaîtrait pour ne laisser place qu’à des assemblées « sociales ». Sans oublier que les oppositions politiques, au sein de la classe des travailleuses/travailleurs ne sont pas réductibles au partage de la richesse et les rapports sociaux aux seuls rapports capitalistes.

Les débats politiques doivent se poursuivre car « Ce n’est pas la moindre des perversions de la réaction réformatrice (comme il y a une réaction nobilitaire dans le temps qui ont précédé la révolution de 1789) que de nous enfermer depuis trente ans dans un récit de notre histoire collective qui nous voue au non-futur : une opinion fort répandue est que les enfants auront une vie plus difficile que leurs parents. Nous pouvons sortir de ce récit mortifère ». Les contradictions peuvent se dilater sous la triple la conjugaison d’une crise historique du système capitalisme, d’une crise globale de notre relation à l’environnement et de l’action d’un prolétariat regroupant la majorité de la population vivant en France. Mais majorité ne veut ni dire homogénéité, ni absence de contradictions ou de tensions, ni absence de rapports de domination internes. Oui nous sommes la majorité… mais cette majorité reste à construire politiquement.

Les propositions de l’auteur de s’appuyer sur le « déjà-là potentiellement émancipateur » sont des éléments importants pour rendre crédibles les alternatives sociales et politiques qu’il nous reste à inventer.

Du même auteur :

L’enjeu des retraites ( Editions La Dispute, 2010)  Pour l’extension du salaire continué

Puissance du salariat. Emploi et protection sociale à la française (La Dispute 1998)

Et la cotisation sociale créera l’emploi (La Dispute 1999)

Sur les retraites : ATTAC, Fondation Copernic, Coordonné par Jean-Marie Harribey, Pierre Khalfa et Christiane MartyRetraites l’heure de vérité (Editions Syllepse, Paris 2010) Choix démocratiques contre fausse évidences du néolibéralisme

Bernard Friot : L’enjeu du salaire

Editions La dispute, Paris 2012, 203 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Voir la critique de Jean-Marie Harribey sur le site de ContreTemps http://www.contretemps.eu/fr/lectures/travail-salaire-en-temps-crise-0

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