La transgression fétichiste des frontières se différencie de la dissolution révolutionnaire des mêmes frontières

9La première partie de l’ouvrage est consacré à la « Prostitution » :

  • Le discours pro-travail du sexe, ou comment la prostitution en est arrivé à devenir le métier le plus moderne du monde.

  • L’origine

  • L’être et la marchandise dans l’industrie du sexe.

Je choisis de m’étendre sur le premier point, et de donner quelques citations sur le second et troisième point.

« La prostitution est désormais un gros business » et avant de parler d’idées, Kajsa Ekis Ekman nous rappelle quelques données sur l’industrie du sexe et une de ses conséquences, l’augmentation « de la traite et du commerce d’êtres humains ».

Second point matériel, « le commerce du sexe est un phénomène essentiellement focalisé sur les femmes ». Le contraire serait étonnant dans des rapports sociaux de sexe, dans un système de genre, caractérisés par la domination, l’exploitation, l’oppression, les violences, le pouvoir des hommes sur les femmes, sous des formes variées tant historiquement que « géographiquement ».

Des faits passés sous silence par celles et ceux qui parlent de « travail du sexe », de relations d’affaires entre hommes et femmes, de contrats commerciaux entre égales/égaux consentant-e-s. Oubliés les rapports sociaux de classe, de sexe, les processus de racialisation, oubliées les caractéristiques de la prostitution « exercée à l’échelle mondiale dans son absolue majorité par des femmes et des filles et que l’absolue majorité des clients soit des hommes ». Les mots utilisés par les soutiens au « travail du sexe » ne sont pas anodins, ils « donnent l’impression d’êtres neutres ». Mais au delà « cet aspect "asexué" et au cœur de ce discours, ce n’est pas l’homme qui achète, mais la femme qui se vend ». Passé sous silence l’achat du prostitueur, ne reste donc que la prostituée.

Ces éléments de discours, ces silences construits, ces jeux de mots idéologiquement signifiants, sont particulièrement analysés par l’auteure.

Dans ces discours, « on serait tenté de croire que la prostitution est une affaire exclusivement féminine », avec d’un coté les « putes » valorisées et de l’autre les « féministes » discréditées. De nouveau le silence sur les causes et sur les conséquences de la prostitution.

Ces discours jouent sur deux idées : « sexualité et travail », travail aux conditions de marché d’un coté, sexualité comme chose privée, inclinaison sexuelle, voire rupture de normes de l’autre ; des énonciations, somme de multiple exemples additionnés, « éléments dissuasifs destinés à placer le féminisme et la résistance à la pornographie du mauvais coté de la barricade » en oubliant l’omniprésence des hommes. En contournant le fait qu’une somme d’exemples ne saurait permettre d’analyser les réalités sociales.

Ou pour le dire autrement : «  On met en opposition l’ouverture et la censure, le sujet et la victime, la personne majeure et la personne vulnérable, l’actif et le passif, le libéral et le moraliste. Ceci ne se veut aucunement une analyse de la pornographie et de la prostitution, mais une manière de bloquer la façon de les penser analytiquement et un effort pour nous contraindre à abandonner notre opposition à la prostitution et à la pornographie ». Nous sommes dans le monde étrange et fantasmatique d’individu-e-s hors des rapports de violence et d’inégalité.

L’auteure souligne les résultats de la grand enquête menée en Suède, d’une durée de trois ans, de 800 pages dont 140 consacrées « à la parole même des personnes prostituées ». En Scandinavie, « au même titre que le viol, la prostitution était désormais une question politique, une question politique de genre et de politique sociale », car les causes de la prostitution sont à rechercher dans les rapports entre les hommes et les femmes, rapports asymétriques faut-il encore le souligner.

Kajsa Ekis Ekman poursuit sur la suppression de la notion de victime (« Comme tous les systèmes qui acceptent les inégalités, l’ordre néolibéral déteste les victimes »), l’oubli de la traite des êtres humains au prisme de « l’indépendante », l’absence de description de ce que pourrait être ce « travail sexuel », la porosité entre les situation d’adultes et d’enfants, et l’éviction de la sexualité, « L’éternel paradoxe dans le récit favorable au travail du sexe est qu’il se prétend positif envers la sexualité tout en évitant d’en parler ».

Je souligne que lorsqu’il n’y a pas de victimes, il n’y a pas d’agresseurs ; que contrairement, à ce que les partisan-ne-s du « travail du sexe » indiquent, la notion de victime n’est pas une identité mais le résultat d’un rapport social, « L’opposition entre sujet et victime est à la fois asymétrique et erronée ». La prostituée dans le marché est à la fois sujet et objet.

L’auteure poursuit par des analyses autour du mot et du culte de la « pute », comme fantasme et invention masculine, sans oublier « qu’une pute n’est pas une pute, mais un être humain », un être humain en situation de prostitution. Elle parle aussi du mythe du « plus vieux métier du monde », de « la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, adoptée par les Nations unies en 1949 »

Citations extraites du second point « L’origine » :

  • « La revendication de la légalisation de la prostitution fait l’affaire en réalité de l’industrie, c’est-à-dire des propriétaires de bordels, des entrepreneurs et des proxénètes ».

  • « C’est ici qu’intervient le discours pro-travail du sexe. C’est le lubrifiant dont l’industrie du sexe a besoin. Elle exige la plus grande tolérance possible pour poursuivre et accroître ses activités. Il n’existe aucun autre discours qui pourrait avoir un tel impact et aider autant cette industrie que celui prétendant que c’est une question qui relève du droit des femmes. Et ici, le brouhaha sur les syndicats joue le rôle de bouclier derrière lequel se dissimule l’industrie du sexe ».

  • « dans la prostitution légalisée, les femmes ont rarement un statut d’employées », ce qui interroge sur le prétendu syndicalisme sans action syndicale !

  • « Le discours pro-travail du sexe …. combine le vieux stratagème de la préservation du rôle traditionnel des genres avec un langage se voulant révolutionnaire »

  • et une dernière citation en forme de question : « mais que vend-elle donc ? »

Citations extraites du troisième point « L’être et la marchandise dans l’industrie du sexe» :

  • « le sexe est délimité parce que qu’on ne dit pas »

  • « Présupposer la possibilité de vendre son corps sans vendre son Moi, exige un dualisme de type cartésien »

  • « La notion de vendeuse/travailleuse du sexe est fondée sur une conception de l’être humain dissocié »

  • « nous avons à faire à l’idéologie libérale de marché pour laquelle « la liberté » et « l’égalité contractuelles ou juridique » sont des axiomes fondamentaux »

  • « La réification, où quand la sexualité devient une marchandise »

  • « la prostitution est un théâtre de la cruauté qui chasse le Moi »

  • « si la sexualité est devenue une marchandise, la prostitution n’est pas pour autant devenue un travail »

  • « Il veut pouvoir acheter du sexe, mais désire également que la prostituée l’accomplisse comme si elle n’était pas payée » ou « Il paye pour obtenir exactement ce qu’il veut, mais elle n’a pas le droit de laisser voir qu’elle le fait pour l’argent » ou « C’est toujours elle qui doit rendre réel le mensonge de l’homme »

  • « ce rapport social est littéralement déguisé en marchandise »

  • « Comme si le sexe était toujours quelque chose que les femmes « donnaient » aux hommes, comme si nous n’avions jamais de sexe pour nous-mêmes »

  • « Un mouvement social doit être capable d’identifier les contradictions dans la société telles qu’elles existent aujourd’hui et, en particulier, où se situe le germe du changement social »

La seconde partie de l’ouvrage concernent les « Mères porteuses »

  • Discours sur la reproduction heureuse ou l’histoire du joyeux éleveur

  • Dans l’industrie des mères porteuses

Le rapprochement de ces deux sujets est plus que judicieux, car il s’agit à chaque fois du corps des femmes considéré comme marchandise, d’échanges soit disant contractuels ou « altruistes », de construction de discours autour des « services », de la « liberté » et muets sur les relations sociales dans toutes leurs dimensions.

La réalité des « mères porteuses » est en premier lieu celle d’une industrie transcontinentale en croissance, où des un-e-s (pour simplifier au Nord) payent pour l’utilisation de l’utérus d’autres (pour simplifier au Sud). Cette réalité ne peut donc être traitée sans aborder le problème du développement, de la répartition des richesses, sans oublier les rapports sociaux de sexe, le système de genre. Comme pour la prostitution derrière les discours, des faits matériels et leurs effets.

La majorité des « gestations pour autrui » (GPA) sont à l’initiative de couples hétérosexuels avec le sperme de l’homme, mais la situation est semblable pour les couples homme-homme. Kajsa Ekis Ekman indique donc : « Ce que toutes ces personnes ont en commun, c’est le fait de désirer un enfant génétiquement lié au père ». Ce lien génétique, cette survalorisation fantasmagorique nie le caractère avant tout social de la relation à l’enfant, sans oublier les problèmes de son « appropriation privée » dans la famille nucléaire. A noter que ce lien génétique est à géométrie variable, masculin-orienté, car dans le cas d’une « mère porteuse » : « on critique uniquement le lien biologique de la mère enceinte, lequel est qualifié de norme et de mythe sacro-saint, tandis que la relation biologique du père à l’enfant n’est pas du tout remise en question ! ». En somme la critique du biologisme ne concernerait que l’un des sexes.

Comme pour la prostitution, le discours est double « la maternité de substitution est portée par deux discours parallèles, l’un axé sur "le bonheur familial", l’autre sur "la contestation des normes sociales" ».

En poursuivant ses analyses, l’auteure souligne que la GPA signifie qu’une femme « a négocié pour ne pas garder le bébé qu’elle a mis au monde » et interroge « est-ce que cela ne constitue pas un commerce de bébés ? »

Elle poursuit en soulignant que ce « bonheur familial », pour les couples donneurs d’ordre, implique que « l’exigence d’une mère absente est l’essence même de la maternité de substitution », ou pour le dire autrement « C’est le rêve de la famille nucléaire, mais où, désormais, la mère menace ledit rêve ». Il me semble judicieux de rapprocher cela des analyses d’Andréa Dworkin sur les technologies de reproduction et les risques associés en terme de contrôle des femmes « nous savons ce dont les hommes sont capables » (Andrea Dworkin : Les femmes de droite , Editions du remue ménage 2012, Ce qui parait le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif (texte intégral) )

La maternité de substitution est souvent « décrite comme le désir de la mère porteuse » alors que ce n’est pas elle « qui commande la maternité de substitution, mais bien le couple », Ici comme pour la prostitution, pas de prostitueur. Et la maternité de substitution peut-être considérée comme « une forme élargie de la prostitution »

Des femmes sont réduites à un objet, leur corps, leur utérus mais elles ne doivent pas « réaliser la signification de cette objectivation, car bien sûr nous ne sommes pas des objets »

Prostitution, location d’utérus, commerce d’enfants, il semblerait non seulement que tout puisse être vendu mais que cela bousculerait les normes, que cela serait libérateur…, mais les tenant-e-s de « cette révolution conforme au néolibéralisme » sont sans réponses à deux interrogations : quelles normes ? et libérateur pour qui ?…

L’auteure poursuit en analysant ce désir d’enfant métamorphosé en demande, cette demande d’enfant transformée en besoin, et ce vocabulaire étrange de « mère porteuse » non-mère, de maternité de substitution… et souligne que dans le monde réel, dans les rapports de pouvoir réellement existants, « la "vraie" mère est celle qui a les ressources économiques, la "fausse, celle qui a les moyens corporels ».

Kajsa Ekis Ekman traite aussi de « la maternité de substitution dite altruiste » qui « fonctionnalise la maternité, même si elle ne la commercialise pas ». Dans un cas comme dans l’autre « la grossesse devient une fonction séparée », une fonction « mise au service des autres ».

Et l’auteure nous rappelle que « Afin de pouvoir vendre quelque chose qui est séparé de la personne qui vend, il faut d’abord que cette chose soit constituée en fonction distincte ».

Dans une dernière partie, la chercheuse analyse les agences, ces « proxénètes de l’utérus », les jugements favorables aux maternités de substitution, y compris contre celles qui ont changé d’avis, la création d’une « distance mentale » (« De se répéter que l’enfant appartient à quelqu’un d’autre est le premier mantra de l’univers de la maternité de substitution »), sans oublier l’ignoble « Elles sont tristes pendant quelques semaines, mais ça passe rapidement ». Faut-il répéter que la maternité s’est poursuivit « jour et nuit sans interruption durant neuf mois »… ou que le corps d’une femme n’est pas une usine…

Je termine par un constat plus général : « La civilisation est façonnée, littéralement à l’image de l’homme. Et puisque le besoin d’opérer une dissociation s’avère profond, la pute ne doit pas tomber enceinte, la mère porteuse ne doit pas avoir de rapports sexuels. Partout, on refuse aux femmes leur appartenance intégrale à l’humanité »

Je signale un immense impensé dans ce débat, des notions non interrogées dans toutes leurs dimensions sociales, les termes « mère » et « père » dans leur signification genrée et plus généralement ceux de « parent-e-s ». Au delà des analyses exposées dans la seconde partie de ce livre, des débats devraient se développer autour de la socialisation des enfants, des notion de filiation ou du « biologique » (voir sur ce dernier point : Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, La Découverte, Institut Émilie du Châtelet 2012, Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale ). A noter que quelques foulards sont évoqués dans le livre, sans que l’on puisse déterminer leur rattachement aux sujets traités.

Contre les discours « néolibéraux » ou « post », un livre très pertinent sur « l’être et la marchandise », un livre qui interroge aussi les intellectuel-le-s sur leurs responsabilités dans leurs prises de position.

Sur la prostitution voir aussi :

Le texte de « Dones d’Enllaç » : Syndicalisme et prostitution. Quelques questions embarrassantes et le très beau texte de Sylviane Dahan : De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution

Sur la GPA : le texte de la Coordination des Associations pour le droit à l‘Avortement et la Contraception (CADAC), Coordination Lesbienne en France (CLF) et Planning Familial (MFPF) : Pourquoi nous sommes contre la Gestation pour Autrui (GPA) ! (recours aux mères porteuses)

Sur le contrat sexuel, voir le livre de Carole Pateman : Le contrat sexuel, Editions La Découverte / Institut Émilie du Châtelet (IEC) 2010 Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat – « Un ordre social libre ne peut être un ordre contractuel »

Kajsa Ekis Ekman : L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2013, 215 pages

Didier Epsztajn

Autre lecture très intéressante : #GPA ou l’ultime forme de dissociation marchande | A dire d’elles

2 réponses à “La transgression fétichiste des frontières se différencie de la dissolution révolutionnaire des mêmes frontières

  1. Quel livre apparemment passionnant. Merci de votre recension attentive. Je ne comprends pas la référence aux "quelques foulards mais je le découvrirai sans doute en lisant l’ouvrage d’Ekman. Il doit être lancé samedi le 13 à l’événement Abolition 2012!

  2. Remarquable présentation du livre, excellentes analyses, et questions

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