Aucun-e être humain ne devrait être «marchandisé-e»

« La traite des êtres humains représente le secteur d’activités criminelles qui connaît la plus forte croissance à l’échelle mondiale, un phénomène générant des profits énormes, au bénéfice d’une industrie du sexe globalisée et en pleine expansion. Selon le département d’État américain, plus de douze millions d’adultes et d’enfants en seraient victimes, essentiellement à des fins de travail forcé et d’exploitation sexuelle. Plus spécifiquement, l’Organisation Internationale du travail (OIT) considère qu’environ 1,7 million de personnes sont trafiquées pour la prostitution, principalement des femmes et des enfants. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) estime « de façon conservatrice » que le Canada constitue une porte d’entrée pour ce type de traite d’approximativement 600 personnes chaque année. Vancouver, Toronto, Montréal et Winnipeg sont identifiés comme points chauds du commerce des femmes »

Quelques éléments soulignés par Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy.

« La traite des femmes et des enfants assure aux hommes-clients un accès continu à du sexe tarifé, et aux trafiquants et proxénètes des profits exponentiels. » Il s’agit donc d’un des éléments centraux d’approvisionnement du marché de la prostitution par les industries, légales ou criminelles, du sexe. Je garde l’intitulé « industrie du sexe », tout en soulignant qu’il s’agit très majoritairement d’une conception genrée du sexe, d’une certaine conception masculine du sexe, pour les hommes.

Les réflexions critiques des auteures s’articulent autour des concepts de patriarcat et de capitalisme néolibéral : « Dans un premier temps, nous esquissons les contours du nouvel ordre patriarcal qui a pris place dans nos sociétés. Nous proposons quelques pistes de réflexion sur la difficile question du consentement et sur le mode de reproduction du sexage. Dans un deuxième temps, nous présentons quelques caractéristiques du capitalisme néolibéral en contexte de mondialisation des marchés et examinons ses liens avec le développement de l’industrie du sexe et de la traite. Enfin, nous présentons les logiques politiques à l’œuvre dans les deux principales postures sur la prostitution inscrites pour l’une, dans le courant abolitionniste, et, pour l’autre, dans le courant réglementariste ».

Ainsi, dans les facteurs déterminants de la traite des femmes, elles souligneront les politiques néolibérales dans le cadre de la mondialisation, la naturalisation et la sous-évaluation de l’emploi féminin et l’essor du care, le contrôle des frontières pour les êtres humains, et non pour les capitaux, et la criminalisation des migrant-e-s, la vulnérabilité sociale économique des femmes, et en particulier des « femmes autochtones, migrantes ou racisées », le rôle des grandes organisations criminelles, la banalisation par les médias de la marchandisation du corps et de la sexualité des femmes, et la demande pour le « sexe tarifé », la demandes des prostitueurs. J’ajoute : l’invention de la notion non définissable de « pro-sexe », de « travailleuses du sexe » mais aussi la dénégation permanente des rapports sociaux de sexe, de domination et de la violence envers les femmes.

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy examinent les contextes juridico-politiques, les actions des milieux policiers. Elles soulignent que « le fallacieux distinguo prostitution adulte/juvénile, de même que la banalisation ambiante de la prostitution, entravent les initiatives et la proactivité de la police, constituant un frein réel à la lutte contre la traite ». Elles ajoutent que les hésitations, assez compréhensibles, des victimes à parler de leurs expériences contribuent « à occulter la violence de l’exploitation sexuelle à des fins commerciales et maintient une chape de silence sur la traite, un phénomène underground par définition ».

Je souligne l’intérêt du chapitre sur les « Trajectoires de vie dans l’industrie du sexe », les vulnérabilités liées au statut d’illégalité ou des traumas des violences subies. (Voir le récent livre du Dr Muriel Salmona : Le livre noir des violences sexuelles, Editions Dunot 2013, La liberté ne s’épanouit que dans des espaces où les droits de toutes et tous sont garantis et sont universels), les « leurres du recrutement », dont le rôle des agences de placements de danseuses nues, les violences sous toutes les formes, les relations affectives ou amoureuses factices, etc. Elles indiquent que « Les femmes exploitées sexuellement à des fins commerciales dont nous avons étudié les propos entretiennent une vision plutôt floue et dissociée de leurs rapports avec les clients… » et soulignent les obstacles pour s’affranchir de l’esclavage sexuel. (Sur l’utilisation du terme esclavage, voir le beau texte de Sylviane Dahan De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution). Les auteures écrivent : « Le dispositif de violence à l’œuvre dans ce type de traite qu’il convient d’appeler de l’esclavage sexuel à des fins commerciales permet la reproduction des rapports de domination et d’exploitation ».

Les auteures soulignent trois dimensions ce dispositif de violence.

  • La culture de banalisation de la marchandisation du corps et de la sexualité des femmes comme instrument de violence sociétale. Elles critiquent, entre autres, l’illusion du « libre de choix » et la banalisation de la prostitution et indiquent que « Le recours au sexe payant est plus que jamais un divertissement normalisé, présenté comme « naturel », à l’aune des rôles dictés par les stéréotypes sexuels et sexistes. Sa banalisation nourrit le mythe d’une sexualité masculine biologiquement déterminée par un désir irrépressible qu’il importe d’assouvir pour assurer une régulation sociale et éviter des débordements liés à des pulsions refoulées. Dans cette idéologie patriarcale, les femmes ont la responsabilité de satisfaire coûte que coûte la sexualité des hommes ».

  • Le pseudo consentement comme manifestation du sexisme intériorisé par les victimes, dont « la violence inhérente à la prostitution et à la mise sous emprise des femmes trafiquées », la non prise en compte des «  déséquilibres sociaux, économiques et politiques qui caractérisent les rapports humains ». Elles soulignent que « Le consentement se transforme ainsi en un moyen d’oppression servant à justifier des rapports de pouvoir qui tirent parti des conditions de vulnérabilité socioéconomique des êtres humains, bref à légitimer le sexage ». (Voir par exemple, Carole Pateman : Le contrat sexuel,Editions La Découverte / Institut Émilie du Châtelet (IEC) 2010, Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat)

  • L’industrie prostitutionnelle et les activités des trafiquants comme manifestation exacerbée de la violence patriarcale. Les auteures écrivent, entre autres : « Qu’il y ait traite ou non, l’industrie prostitutionnelle prospère en s’appropriant des femmes qui sont considérées comme des marchandises et même, comme des denrées périssables, si l’on considère le renouvellement que le marché — entendre les clients — impose, friand de corps jeunes ».

Dans leur conclusion, Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy soulignent la « volonté politique globalement inscrite dans une tendance à la dénégation des violences patriarcales et masculines ». Les auteures terminent cette synthèse, par des recommandations en articulant deux éléments : « La prostitution et la traite sont deux problématiques indissociables l’une de l’autre; la traite constituant l’un des mécanismes qui alimentent un marché du sexe mondialisé » et que la prostitution constitue « une atteinte aux droits fondamentaux de toutes les femmes » et proposent des pistes d’actions tant sur le plan des « Changements des mentalités concernant la prostitution », des « Changements sur le terrain politique et juridique » que sur des « Changements au niveau des pratiques d’intervention ».

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy : Synthèse du rapport « La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité

www.iref.uqam.ca/upload/files/publications/textes_en_ligne/Synthse_rapport_traite_28_nov_2012_final.pdf

UQAM – IREF (Institut de recherches et d’études féministes, 2012

Didier Epsztajn

2 réponses à “Aucun-e être humain ne devrait être «marchandisé-e»

  1. on ne peut qu’apprécier ce travail, et le promouvoir. Je regrette toutefois que ne soit pas traité le lien entre trafic des femmes et trafic des psychotropes (tel qu’analysé par exemple dans le Levant espagnol pour les femmes en provenance des Balkans et du Caucase). Le premier en situation de tolérance masque et blanchit le second.

  2. merci pour cette réflexion fondamentale. Venant d’un homme, elle est pour moi, être humain du genre féminin, essentielle. Après un lendemain de 14 juillet …. Liberté, Egalité, Fraternité ! C’est ce genre de réflexion, mais pas que…., qui sont importantes ! Merci pour tous les liens très intéressants.

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