Le joli mois de mai

En 1967, je participe pour la première fois à une manifestation contre les ordonnances de De Gaulle sur la Sécu.

Je me sens bien au milieu de tous ces gens même s’il reste encore un sentiment d’inquiétude, une peur de la foule, la crainte de la police, l’impression d’enfreindre un code de bonne conduite. Manifester pour défendre la sécu un présage, en tout cas un thème très syndical et une lutte de longue haleine. Être ensemble, nombreux dans la rue, c’est bien, je battrai souvent la semelle du pavé parisien, toujours avec plaisir.

Un prélude, cette manifestation, une sorte de répétition, comme une préparation.

MAI 68, MAIS, C’EST L’ECLATE !

Dans la nuit du 18 au 19 mai, les nuiteux décident la grève et le lendemain matin à la prise de service des filles du jour, ils bloquent les portes d’entrée du centre de chèques postaux de la rue des Favorites.

A 7 heures30 du matin, première Assemblée Générale pour décider la grève pour les filles du jour, la brigade du matin.

Pour ne pas laisser la parole à un homme cadre au nom de la CFDT, Odette se jette à l’eau et prend la parole pour appeler à la grève, elle argumente sur les conditions de travail et la nécessité de se situer dans le mouvement qui démarre partout ailleurs.

Aux chèques, c’est parti ! toute la journée des discussions houleuses vont bon train dans les services. Dans ma salle, une majorité est favorable à la grève, mais quelques unes ont peur: « Vous voulez la guerre civile ! C’est trop politisé ! »

Militantes de la CGT et de la CFDT nous expliquons la nécessité de se joindre au mouvement avec nos revendications dont la principale est la réduction du temps de travail.

Voyant l’extension progressive de la grève, et se doutant déjà que ça allait durer plus de 24 heures, beaucoup de filles, jeunes, célibataires, en profitent pour rejoindre leur famille en province tant qu’il y a encore quelques trains, d’autres s’engagent résolument dans l’action, d’autres de moins en moins nombreuses au fil du temps rentrent au boulot sous la protection de plus en plus voyante de la police et à l’intérieur de quelques cadres CFT, le syndicat fascisant de l’époque.

Odette prend la parole, elle raconte :

Quelle surprise en descendant la rue d’Alleray de voir tous ces cars de CRS arrêtés à l’entrée du passage Bourseul, l’impasse Bourseul est bondée de monde, ce sont les employées des chèques qui ne peuvent entrer. Le personnel masculin de nuit a décrété la grève et bloque le passage.

Tout le personnel est là sans directive. Dans le même temps, tout le monde sait qu’un conflit d’ampleur inégalée se développe, depuis que les ouvriers de la SAVIEM à Nantes se sont mis en lutte illimitée. Et les postiers des centres de tri viennent de se coordonner pour « partir en grève ».

Moi, je suis du matin et je découvre que tout le monde est là, les employées attendent des syndicats, une prise de parole. Devant cette foule d’au moins deux milliers de femmes et de plusieurs centaines d’hommes, je me sens petite et aussi isolée. Je sens que la situation est délicate puisqu’au niveau de la C.F.D.T. nous sommes peu nombreuses en brigade A.

La décision ne peut attendre. Aussi, je me lance, sinon c’est un cadre qui va intervenir pour le syndicat. C’était le moment de prendre sa place dans un conflit qui allait engager le tout PARIS-CHEQUES au féminin! Je n’avais qu’une chaise pour estrade ! Les femmes tapissaient la façade de Paris-chèques qui allait fêter ses 50 ans d’existence depuis 1918. La Direction avait pour cet événement décidé le ravalement de ce grand et vieil immeuble. Les travaux étaient en cours et apportaient encore un peu plus d’austérité à ce bâtiment bardé d’échafaudages. En l’espace d’une heure, cette structure faite de barres de fer devenait une aubaine pour accueillir des dizaines et des dizaines de femmes,qui s’accrochaient aux grilles et dominaient ainsi la foule entassée. On aurait pu croire ainsi que le bâtiment même était du côté des grévistes. Il en avait contenu des crises de nerfs, de folie, des tentatives de suicide de ces jeunes femmes qui n’en pouvaient plus de tenir le rendement ! Aujourd’hui c’était la grève et on n’entendrait plus de la rue Bourseul le bruit infernal des machines sextuplex.

Dans cette première prise de parole, que dire tant les problèmes étaient à vif sur les conditions de travail, le manque d’effectifs, l’absence de logement, le manque de foyers et surtout le manque de considération au travail ? Et le droit syndical ? Et depuis des années, c’était la galère pour tout le monde, le gouvernement était mis en accusation. En général, sans se le dire, on justifiait cette paralysie du système économique qui était en train de faire tâche d’huile.

Les rapports entre syndicats n’étaient pas tendres, car derrière se profilaient des enjeux politiques et pour l’immédiat le contrôle du mouvement de grève. Les prises de parole étaient à peine audibles avec un seul porte-voix pour la foule de grévistes qui chaque jour venaient aux nouvelles.

Dès le début du conflit, la CGT a décidé que pour diriger la lutte il y aurait un comité de grève, composé de 4 CGT, 4 FO, 4 CFDT. C’était un dicktat, pas une éventualité. Ça donnait le « la » pour une grève qui ne s’annonçait pas très, très démocratique, les grévistes ne feraient pas les décisions. Autrement dit un mouvement qui s’annonçait pour être rondement mené !

A Paris-Chèques, des milliers de femmes se prononcent pour la grève :

La grève a été votée à l’assemblée générale de 7 heures

Pour prendre les décisions, un truc qui se baptise « comité de grève » se met en place. C’est en fait une intersyndicale CGT-CFDT-FO avec une hégémonie indiscutable de la CGT qui compte environ 2000 adhérents sur les 4 sites : Bourseul, Montparnasse nouvellement crée, la CNE et le centre de la place d’Italie. Après le vote, les filles restent sur place, des groupes se forment, discutent, on va prendre un café dans l’un des bistrots des rues voisines.

Très vite, impasse Bourseul nous avons de la visite, les étudiants du mouvement du 22 mars viennent nous expliquer comment mener la lutte : « Jetez les syndicats par dessus bord et créez des comités de lutte ! ».

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils causent comme des livres. Un de ces jeunes s’adresse à moi, simple syndiquée de base, il veut parler avec une « dirigeante » de la CFDT.

Malgré tout, il a le sens de la hiérarchie, car il a tout de suite vu que je n’ai pas la carrure d’une dirigeante, je l’oriente vers ma copine Raymonde, une militante CFDT qui tient la route et en qui j’ai toute confiance.

Elle accepte la discussion avec celui qui se présente comme un étudiant de l’école d’architecture, celui justement qui veut jeter les syndicats par dessus bord. Elle lui explique calmement :

« Il a fallu toute une année pour mettre sur pied une plate forme revendicative commune avec la CGT et FO. Dans un boîte comme les chèques, les syndicats sont indispensables. C’est le moment ou jamais de faire avancer nos revendications, les comités de lutte, personne ne sait ce que c’est ici, pour l’instant notre préoccupation c’est d’associer le maximum de filles à la grève ».

Ils se font éjecter sans trop de délicatesse par les militants du PCF qui ne supportent pas qu’on leur dispute le terrain.

Malgré le côté rébarbatif d’une pratique peu ouverte, ils n’ont pas tout à fait tort. En effet, ils auraient tôt fait, ces jeunes gens avec leur facilité de parole, leur assurance, leur prestige d’intellectuels de nous dessaisir complètement de notre lutte. Comme le disait justement Nicole, militante CGT dans mon service: « Ces fils à papa, bientôt il vont faire grève à notre place ». Avec notre intersyndicale, c’était peut-être pas le pied en matière de démocratie mais au moins c’était nos collègues, des militants et des militantes connues, reconnues qui nous représentaient et prenaient les décisions, et qui demain continueront à être là à nos côtés, avec nous, pour nous défendre.

Heureusement, chacune à leur façon elles me remettent les pieds sur terre, car j’aurai facilement suivi les beaux parleurs. La démagogie alliée à la séduction, ça tente toujours le gogo.

Il y a d’autres visites, les jeunes gaullistes de l’Union des Jeunes pour le Progrès qui viennent gravement nous expliquer que notre grève ruine l’économie, qu’il faut utiliser d’autres moyens plus « pacifiques », des pétitions par exemple. Ils nous prennent vraiment pour des andouilles. On les attendus pour faire des pétitions ! On répond à un de ces jeunes plein d’avenir que l’économie à autant besoin de nous que de lui.

Mes journées de grévistes sont bien remplies, matin, Assemblées Générales, discussions, j’allais dire manifs, mais non en 1968 on a assez peu manifesté, en dehors de la journée du 13 mai, on se contentait de faire le tour du pâté de maison, rue d’Alleray, rue de Vaugirard, rue des Favorites avec une banderole Paris-chèques en grève.

Dans ce parcours on croisait d’autres grévistes, ceux de la CGCT voisine, ceux des télécoms pas loin, on avait avec eux des discussions informelles et on revenait au bercail, les chèques.

Le soir je vais seule ou avec des copines, partout où il y a débat ouvert : la Sorbonne, l’Odéon, l’école du cinéma, on assiste à de brillantes causeries sur la psychanalyse où je ne comprend pas grand chose, mais peu importe, c’est nouveau donc intéressant !

Tout le monde se parle, bourgeois, ouvriers, intellectuels, commerçants, étudiants, jeunes, vieux, français, immigrés tout le monde y met son grain de sel. On a l’impression qu’on va finir par comprendre, que les choses vont s’éclairer, en tout cas, on sort du train-train quotidien, chaque journée est passionnante et pour ma part je plains beaucoup mes copines qui sont reparties en province dans leur famille, parce que vraiment, moi je me régale.

Pendant ce temps, les familles s’inquiètent de ce qui se passe à Paris, on nous croyait sur les barricades. Il a fallu expliquer que non les barricades c’était pas nous.

Dans la ville l’auto-stop se pratiquait beaucoup ainsi que la marche à pied, les groupes se formaient et parlaient de tout.

Sur la situation nationale on avait l’impression d’un vide qui laissait une grande liberté. Déjà ne plus aller au boulot, c’était un peu des vacances imprévues dans un Paris qui devenait une sorte de forum permanent.

Aux chèques et dans la rue :

Après ces journées de grévistes bien remplies par les discussions, le soir on va partout où il y a débat ouvert : la Sorbonne, l’Odéon, l’école du cinéma, on assiste à de brillantes causeries sur la psychanalyse où je ne comprend pas grand chose, mais peu importe, c’est passionnant ! Tout le monde se parle, bourgeois, ouvriers, intellectuels, commerçants, étudiants, jeunes, vieux, français, immigrés tout le monde y met son grain de sel.

J’ai l’impression que je vais finir par comprendre, que les choses vont s’éclairer. Ce qui est sûr, c’est que je sors du train-train quotidien, chaque journée est passionnante et pour ma part je plains beaucoup mes copines qui sont reparties en province dans leur famille, parce que vraiment, moi je me régale.

Aux chèques, un beau soir, l’occupation des locaux est décidée, après le piquet de grève « mur de la honte » pour escorter la sortie des non grévistes à 19h30, on se regroupe et on s’engouffre à 300 à l’intérieur des chèques.

J’en pleure tellement je suis contente. Toutes ensemble faire un acte aussi fort que de prendre possession du centre, c’est un moment génial où on est enfin chez soi sur son lieu de son travail, le lieu de notre exploitation quotidienne, on le fait nôtre, on existe autrement que comme le prolongement d’une machine à qui il faut impulser une cadence.

Le chef de centre est « poliment » mais fermement prié de rejoindre ses appartements. Aussitôt la vie s’organise. Une préoccupation se fait jour, entretenir les locaux, ne rien dégrader, en fait, pour les rendre en bon état. Dans le comité de grève, y a une répartition des tâches tout à fait traditionnelle : les femmes à la plonge, au nettoyage. Les hommes du tri nuit et jour se réservent la garde de l’appartement du chef de centre, tâche nettement plus prestigieuse..

Il y a d’autres visites, par exemple les jeunes gaullistes de l’Union des Jeunes pour le Progrès(UJP) qui viennent gravement nous expliquer que notre grève ruine l’économie, qu’il faut utiliser d’autres moyens plus « pacifiques », une pétition par exemple. On ne l’a pas attendu pour signer des pétitions. Je réponds à un de ces jeunes plein d’avenir que l’économie à autant besoin de nous que de lui. Politiquement c’est un peu court, mais bon!

On occupe, on discute, on se marre :

LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE N’EST PAS CELUI QU’ON CROIT

Aux chèques, un beau soir, l’occupation des locaux est décidée, après le piquet de grève « mur de la honte » pour escorter la sortie des non grévistes à 19h30, on se regroupe et on s’engouffre à 300 à l’intérieur des chèques.

Mai 68, à Paris-chèques, un fait accompli, une formidable découverte, un moment extra ordinaire où on est enfin chez soi sur son lieu de son travail, le lieu de notre exploitation quotidienne, on le fait nôtre. Ce lieu où nous marnons toute l’année, on l’occupe, on y habite, on y vit, ensemble, sans contraintes.

On y parle vraiment, on y rit, on y fait des projets, on y rêve, on y cultive un brin d’utopie. Sans expérience, mais avec enthousiasme, j’y vais à fond la caisse. L’organisation de la grève est très centralisée, il y a les dirigeants et les exécutants, je ne m’en aperçois même pas, j’exécute avec plaisir, avec bonheur, sans me poser de questions.

Pour moi l’occupation des locaux est un moment extraordinaire, j’apprends la lutte, la solidarité, l’action, le débat et c’est passionnant.

Eh oui ! les filles sont combatives, pas toutes bien sûr, mais celles qui sont dans la grève, y sont complètement. Ce qui jusqu’ici semblait réservé aux hommes, on y était en plein dedans, nous les filles.

C’étaient mes copines qui prenaient la parole, organisaient l’action, quelques hommes passaient par là, à titre de conseillers. La décision et les responsabilités c’étaient elles de la petite section CFDT qui les prenaient. Au début je les admirais et je ne sais comment je suis passée de l’admiration à l’action, sans doute par la volonté démocratique de celles qui détenaient les responsabilités sans doute aussi par la force d’entraînement du mouvement.

Beaucoup qui semblaient timides, réservées, celles qui « fonçaient » au boulot sont dans la lutte, présentes au piquet de grève, tout le monde discute avec passion dans tous les coins. Des filles, mères célibataires sont dans le mouvement, avec des moments d’angoisse sur la suite des événements, il faudra qu’elles assurent malgré tout ! Elles n’en parlent presque pas, c’est leur problème. Cependant parfois, l’une d’elles devant des propos trop extrémistes ose dire qu’il faut bien vivre et que peut-être elle sera obligée de reprendre le boulot !

Après la journée d’occupation des locaux, le soir nous allons dans tous les endroits où ça cause, où ça chante gratis, où on refait le monde, le cinéma, l’ORTF (la télé), les facs, rien que du nouveau. Des sortes de savants parlent, on écoute, on ne comprend pas tout mais un peu quand même, ça cogite dans les cafetières à une autre vie, à une autre société. Les choses ne sont pas immuables, par petites groupes animé par des copines de la CFDT, on discute, aux chèques le travail pourrait être organisé autrement, on arrête de foncer comme des dingues et on réfléchit à ce qu’on fait. On évoque la rotation des tâches, la connaissance du cycle de travail. Pourtant, en matière de parcellisation des tâches, le pire reste à venir.

On occupe, on discute, on se marre :

Le chef de centre est « poliment » mais fermement prié de rejoindre ses appartements.

Aussitôt la vie s’organise. Une préoccupation se fait jour, entretenir les locaux, ne rien dégrader, en fait, pour les rendre en bon état. Dans le comité de grève, y a une répartition des tâches tout à fait traditionnelle : les femmes à la plonge, au nettoyage, les hommes du tri nuit et jour se réservent la garde de l’appartement du chef de centre, tâche nettement plus prestigieuse.

Pendant les jours et les nuits d’occupation,on se retrouve dans la grande salle de la cantine ou la nuit au salon de repos, il y a les chanteurs, les poètes, les conteurs qui se révèlent. On cause jusqu’à plus soif, on refait le monde.

Certains ont les solutions clefs en mains,« la démocratie avancée » par exemple, programme du PCF à l’époque. La majorité cherche passionnément à comprendre, s’intéresse à des choses qui jusque là semblaient inaccessibles.

La CFDT commence à parler d’autogestion, elle organise des réunions sur le contrôle des cadences, sur l’organisation du travail, comment maîtriser un boulot parcellisé dans une grosse boîte où chacun est dans son service coupé des autres, comment en finir avec les cadences imposées.

Je me souviens d’un débat sur la notion de rythme de travail. Certaines disent on doit pouvoir travailler à son rythme propre, à quoi d’autres répondent, si le rythme « propre » est trop élevé, il va servir de référence pour toute la salle, et on repartira dans les cadences.

On assure la permanence téléphonique au standard, et là, y compris avec les usagers les plus en colère, on arrive à engager des discussions passionnantes, ça commence par les feignants des PTT (Petit Travail Tranquille) et ça finit par le constat qu’il faut remettre la société d’aplomb.

Dans Paris, pendant qu’il y a encore de l’essence, l’auto-stop marche très fort. Dans la rue, partout les groupes se forment, discutent, s’engueulent, rigolent, les vieux, les jeunes tout le monde s’en mêle, de temps en temps une bourgeoise vison du XVème nous interpelle : « Si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à aller en Russie, vous verrez ! »

Ils n’insistent pas vraiment car ils perçoivent, malgré leur haine du mouvement, qu’il n’a pas grand chose à voir avec l’union Soviétique de BREJNEV.

Les barricades de la nuit inquiètent un peu, j’écoute la radio mais je me tiens à distance.

En province nos parents se font du souci, ils se demandent ce qui se passe, les échos de la radio ne sont pas très rassurants.

Dominique Grange, Jacques Cerizier viennent chanter aux Chèques. Ils ont un bon public.

La cantine :

Dans l’occupation des locaux le haut lieu de la vie collective était la cantine du 5ème étage, immense salle où, un cuisinier gréviste mitonnait quelques ragoûts aux 200 à 300 personnes présentes à l’heure du déjeuner avec ce qui restait dans les réserves.

Aujourd’hui il paraît qu’il ne faut pas dire cantine mais Restaurant Administratif. Cantine, ça fait bas de gamme, grosse bouffe pour prolo, limite collectiviste.

Restaurant administratif ça ressemble plus à la continuité du boulot, ça fait sérieux, alors que la cantine et la cantinière ça fait populaire.

Les cantines des PTT étaient des lieux de détente, des lieux où on se retrouvait entre nous, des lieux où on avait accès quand il y avait un événement, où on pouvait se réunir, des lieux où on mangeait un jour bien, un jour moins bien, pour pas cher et où on avait un repas plus équilibré et plus diététique que le MacDo.

Aujourd’hui les cantines ont été transformées en « restaurants administratifs » prétentieux, on y a mis des fioritures, des barrières de séparation sophistiqués, quelques plantes vertes. L’ ancienne gestion syndicale a été confiée à des boîtes privées(Sodexo et autres). Les prix ont augmenté et surtout l’aspect « populaire » a été sévèrement gommé.

On s’oriente vers la reprise du boulot :

Des rumeurs circulent sur les négociations qui s’engageraient pour les PTT, le représentant CGT qui s’exprime au nom de toute l’intersyndicale est peu loquace sur la question.

La Confédération Française du Travail, syndicat d’extrême droite organise, une manifestation de non-grévistes très minoritaire au Ministère des PTT pour « la liberté du travail ».

Drapeau bleu, blanc, rouge en tête, quelques malheureuses filles s’en vont réclamer la liberté du travail, avec un chef de division à leur tête.

Estimant que l’occupation avait assez duré, la direction du centre fait évacuer les locaux. Un chef de centre zélé et sympathisant du syndicat fasciste, grimpe au 6ème étage sur la grande échelle des pompiers pour faire rentrer la police. Il faut en terminer avec cette chienlit de grévistes.

L’image de la grimpette à l’échelle des pompiers est restée gravée dans les mémoires.

FIN DE GREVE, FIN DE REVE

et retour en fanfare de la droite

Malgré l’acquis important de 3 heures de réduction du temps de travail sans perte de salaire qui se traduit immédiatement par un samedi libre sur deux, il faut reprendre le collier la mort dans l’âme, le rêve prend fin, la parenthèse se referme.

Les négociations ont eu lieu, pas dans la transparence, mais pour celles qui ont suivi le mouvement de loin, et qui reviennent d’un mois de grève dans leur famille, les résultats paraissent très positifs, inespérés même :

Paiement des jours de grève, réduction du temps de travail de 4 heures hebdomadaires dont un samedi libre sur deux immédiatement, l’accueil des nouvelles arrivantes dans les gares parisiennes, la revalorisation des primes, des augmentations en points uniformes favorables aux bas salaires, la reconnaissance de la section syndicale jusqu’ici interdite.

La reprise est votée à main levée à une immense majorité dont je ne fais pas partie.

Ceux et celles qui ont été actifs et actives dans la lutte ont d’autres exigences, c’est la déception et le sentiment diffus que c’est le début de la fin, que la parenthèse magique va se refermer et que du point de vue revendicatif il faut pousser le bouchon le plus loin possible.

Pendant ce mois là, on a compris deux ou trois choses fondamentales : ce qu’est un rapport de force, on a vu qu’on faisait trembler ceux qui d’habitude nous méprisaient, ce que peut la solidarité dans l’action et la libre discussion : pendant un mois on a parlé de plein de choses, ri ensemble, mené, nous les faibles femmes, une lutte exactement et même peut-être plus énergique que les hommes. On a vécu ensemble en dehors du boulot pour la première fois et c’était bien.

On a aussi appréhendé d’une façon concrète les organisations syndicales, leurs particularités, leurs divergences, leur pratique, en un mois j’en ai appris plus qu’en 5 ans.

La reprise, c’est la fin de tout cela, c’est pour ça que c’est si dur quelque soient par ailleurs les acquis réels.

Il va falloir reprendre le boulot, la mort dans l’âme et malgré les vibrantesinternationales et « la lutte continue à l’intérieur sous d’autres formes », comme la fille du film « la reprise » aux usines Wonder, on n’a vraiment pas envie d’y revenir dans cette taule, et pourtant il va bien falloir !

La « reprise » a lieu, la rage au cœur, les larmes aux yeux, une colère contre on ne sait trop quoi d’ailleurs ! La routine reprend son cours, on retrouve notre boulot stocké dans des coffres pendant un mois, on retrouve les surveillantes, les machines, les salles grises, les non grévistes, on a le sentiment d’avoir perdu, d’un échec, d’une sorte de trahison. Tout s’était ouvert, et tout se referme… On croyait avoir changé les choses et puis non, on reprend le collier et tout recommence comme avant.

Michelle PERROT appelle ce sentiment la « mélancolie ouvrière », c’est plus que de la mélancolie, une sorte de désespoir, de dépression, le sentiment que ce qu’on a entrevu un court moment, la maîtrise de sa vie, l’échange d’information, le plaisir d’exister un peu plus librement, cela va se terminer irrémédiablement.

Reprendre le travail c’est abandonner cette maîtrise de sa vie à peine entrevue mais dont on a senti le goût, on reprend le collier c’est à dire que le travail va nous reprendre, qu’il ne nous appartient pas, que ce travail est pensé à notre place et qu’on va de nouveau sombrer dans une soumission plus ou moins grande.

Pendant les premières semaines de la reprise en plus de ce malaise il y a une tension entre celles qui se sont engagées dans la grève et les non grévistes. C’est difficile d’entendre une de ces anti grèves vous demander de la remplacer samedi prochain. Il faut au moins qu’elle reconnaisse que ce samedi libre il a été obtenu par une lutte à laquelle elle n’a pas participé.

Gisèle Moulié

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