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L’indépendance de l’art – pour la révolution ; la révolution – pour l’indépendance définitive de l’art !

Une nouvelle fois, je tiens à souligner deux éléments caractéristiques des choix de cet éditeur québécois http://www.editionsm.info/.

En France, sur la dernière page d’un livre figure une indication « imprimé par » suivi du nom de l’imprimerie, ici il est mentionné « par les travailleuses et les travailleurs de l’imprimerie », soit la reconnaissance du travail humain et non son invisibilisation.

La couverture reproduit un détail d’un tableau de Paul-Emile Borduas de 1941 : Abstraction verte », une incitation de plus à la lecture.

« Cet essai analyse les rapports entre l’art et la politique à partir des manifestes qui ont fait leur marque au cours des décennies ». Louis Gill débute par Refus global  Refus global, manifeste le plus connu au Québec. Celui-ci « affirme l’absolue nécessité de l’indépendance de la pensée et de la création artistique et littéraire ». L’auteur met en perspective ce manifeste avec un précédent, Prisme d’yeux et indique que « Contrairement à Refus global , qui est un plaidoyer en faveur d’une libération sociétale générale nécessaire à l’indépendance de l’art, Prisme d’yeux est essentiellement un manifeste en faveur de la liberté de la pensée et de l’indépendance de l’art. »

Louis Gill présente ainsi son livre : « Le livre rend compte, à travers ces manifestes, du passage de la simple recherche de la libération de toutes les ressources de l’esprit comme fin en soi, jusqu’à l’extrême caricatural de la fustigation de toute logique et de l’apologie du ‘scandale pour le scandale’, caractéristique du dadaïsme et de la première période du surréalisme, à la conviction acquise de l’insuffisance de la simple révolution de l’esprit et de la nécessité de l’action politique destinée à révolutionner la société. » En présentant les différents manifestes, l’auteur fera de longues citations, rendant corps à ces textes et permettant aux lectrices et lecteurs d’en apprécier les dimensions créatives et subversives, mais ne les dispensant pas de les lire !

Les chapitres :

  1. Le manifeste Refus global (août 1948)

  2. Le manifeste Prisme d’yeux (février 1948)

  3. Les manifestes du dadaïsme

  4. Le premier manifeste du surréalisme (1924) qui affirme « le rôle nécessaire aux yeux du surréalisme, de l’imagination et du rêve comme dimensions de la découverte de l’univers, qui ne sauraient se réduire à la logique, à la rationalité et aux perceptions sensibles. »

  5. Le deuxième manifeste du surréalisme (1930). Je partage l’appréciation de Louis Gill « L’apport fondamental du deuxième manifeste est précisément de dépasser les limites d’une révolution du seul esprit et de combler le vide d’une pensée n’agissant que pour son propre compte, en posant la question du régime social dans lequel nous vivons, de son acceptation ou de son refus, et de l’action politique à engager. »

  6. Le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant (1938) Pour un art révolutionnaire indépendant  dont de nombreuses dimensions sont plus que jamais d’une brûlante actualité.

  7. L’art et la révolution de Léon Trotsky (1938)

  8. Le manifeste Rupture inaugurale (1947)

  9. Retour à Refus global

En conclusion, l’auteur souligne « l’aspiration à la plus grande liberté et à l’indépendance de la création dans le domaine de l’art, mais aussi dans ceux de la science et des autres champs de l’activité humaine » ou pour le dire autrement « l’art ne peut consentir sans déchéance à se plier à quelques directive étrangère ».

Un petit regret, l’auteur aurait pu faire une présentation de la situation intellectuelle/artistique/sociale du début du XXème siècle, afin de faire mieux ressortir les ruptures violentes que furent les manifestes dada ou surréalistes avec la pensée dominante et conformiste de cette époque. Quoiqu’il en soit la mise en perspective de manifestes québécois et européens fait bien sens. Il en est de même de celle entre art, politique et révolution. Une belle invitation à (re)lire ces textes, surtout en notre période qui confond art et marchandise, vente le prêt-à-penser/regarder et se croit indépassable (fin de l’histoire), contre la création insufflant la critique de l’existant et nous projetant, avec ses moyens/langages propres vers le futur et l’espérance.

Les grandes machines à publier n’offrent que peu souvent un tel travail éditorial. Il faut donc souligner la place décisive des petits éditeurs, pour ces ouvrages « Transformer le monde, changer la vie, refaire toutes les pièces de l’entendement humain » (André Breton : Hommage à Antonin Artaud). Quelques livres et déjà une belle place pour M éditeur.

Louis Gill : Art, politique, révolution

Manifeste pour l’indépendance de l’art. Borduas, Pellan, Dada, Breton, Rivera, Trotsky

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2012, 139 pages

Didier Epsztajn

Refus global

Rejetons de modestes familles canadiennes françaises, ouvrières ou petit bourgeoises, de l’arrivée du pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus ; là, une première fois abandonnée. L’élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu’une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l’histoire quand l’ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d’une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l’invasion, de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c’est-le-commencement-de-la-sagesse !) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l’autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes nos maisons d’enseignement ont dès lors les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste.

Petit peuple qui malgré tout se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l’esprit, au nord de l’immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au cœur d’or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d’œuvre d’Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé.

Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l’étanchéité du charme, l’efficacité du blocus spirituel.

Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.

Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément les premières ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles.

Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore.

Les voyages à l’étranger se multiplient. Paris exerce toute l’attraction. Trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n’est souvent que l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d’exceptions près, nos médecins, par exemple, (qu’ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n’est-ce-pas-payer-ces-longues-années-d’études!)

Des œuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d’un groupe d’excentriques. L’activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.

Ces voyages sont aussi dans le nombre l’exceptionnelle occasion d’un réveil. L’inviable s’infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d’espoir.

Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et la terreur d’être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l’exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douloureuses, si filles perdues. Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte.

Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.

Par delà le christianisme nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.

Le règne de la peur multiforme est terminé.

Dans le fol espoir d’en effacer le souvenir je les énumère:

peur des préjugés — peur de l’opinion publique — des persécutions — de la réprobation générale

peur d’être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement

peur de soi — de son frère — de la pauvreté

peur de l’ordre établi — de la ridicule justice

peur des relations neuves

peur du surrationnel

peur des nécessités

peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme — en la société future

peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant

peur bleue — peur rouge — peur blanche : maillon de notre chaine.

Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.

Il aurait fallu être d’airain pour rester indifférents à la douleur des partis-pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d’abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d’une femme élégante; ne pas gémir à l’énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

À ce règne de l’angoisse toute puissante succède celui de la nausée.

Nous avons été écœurés devant l’apparente inaptitude de l’homme à corriger les maux. Devant l’inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.

Depuis des siècles les généreux objets de l’activité poétique sont vouée à l’échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d’utilisation dans le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation.

Depuis des siècles les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente :

les révolutions françaises

la révolution russe

la révolution espagnole

avortée dans une mêlée internationale malgré les vœux impuissants de tant d’âmes simples du monde.

Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.

Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs des sources vives.

Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension. Devant les désastres de notre amour… En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.

Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l’homme et par l’homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.

Les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne: héritières à la dent pointue d’un seul décalogue, d’un même évangile.

La religion du Christ a dominé l’univers. Vous voyez ce qu’on en a fait: des fois sœurs sont passées à des exploitations sœurettes.

Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord. Donnez la suprématie à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.

Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.

La prochaine guerre mondiale en verra l’effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.

Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.

La décomposition commencée au XIVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.

Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l’efficacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d’autant plus acharnés à la défendre qu’ils étaient plus misérables.

L’écartèlement aura une fin.

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La décadence chrétienne aura entrainé dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.

Elle atteindra dans la honte l’équivalence renversée des sommets du XIIIe.

Au XIIIe siècle, les limites permises à l’évolution de la formation morale. des relations englobantes du début atteintes, l’intuition cède la première place à la raison. Graduellement l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence an sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants immobilisés ; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.

L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.

La foi se réfugie au cœur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent.

En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L’esprit d’observation succède à celui de transfiguration.

La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire: elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d’extraordinaires moyens d’investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l’envahissement du monde, mais où nous avons perdu notre unité.

L’écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.

Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l’évolution politique avec l’aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.

La société née dans la foi périra par l’arme de la raison: L’INTENTION.

La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale, a tissé la doublure de l’écran déjà prestigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l’aise les fruits de ses forfaits.

Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L’épouvante de la troisième sera décisive. L’heure H du sacrifice total nous frôle.

Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l’Atlantique. Les évènements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.

Ils seront culbutés sans merci.

Un nouvel espoir collectif naitra.

Déjà il exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future.

Le magique butin magiquement conquis à l’inconnu attend à pied d’œuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d’utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie ; Isidore Ducasse, depuis plus d’un siècle qu’il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l’habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).

Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l’incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.

D’ici là notre devoir est simple.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rende, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d’évitement. Refus de se taire — faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre — refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang !

Place a la magie ! Place aux mystères objectifs !

Place a l’amour !

Place aux nécessités !

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dut être accepté avec la naissances il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être ; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager, d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.

RÈGLEMENT FINAL DES COMPTES

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la « Révolution ». les acquis de la « Révolution » de n’être que des révoltés: « … nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer. »

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s’agit de classe.

On nous prête l’intention naïve de vouloir « transformer » la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment !

Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir !

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre « abstention coupable ».

À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence) ; à nous l’imprévisible passion ; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédées au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naitre).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

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Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.

Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.

Là, le succès éclate !

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses ; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi : conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORME, sans quoi c’est la gauchissement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous.

Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaines inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

Paul-Emile BORDUAS


Magdeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Muriel GUILBAULT, Marcelle FERRON-HAMELIN, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean-Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.

publié le 9 août 1948 à Montréal

Pour un art révolutionnaire indépendant

On peut prétendre sans exagération que jamais la civilisation humaine n’a été menacée de tant de dangers qu’aujourd’hui. Les vandales, à l’aide de leurs moyens barbares, c’est‑à‑dire fort précaires, détruisirent la civilisation antique dans un coin limité de l’Europe. Actuellement, c’est toute la civilisation mondiale, dans l’unité de son destin historique, qui chancelle sous la menace de forces réactionnaires armées de toute la technique moderne. Nous n’avons pas seulement en vue la guerre qui s’approche. Dès maintenant, en temps de paix, la situation de la science et de l’art est devenue absolument intolérable.

En ce qu’elle garde d’individuel dans sa genèse, en ce qu’elle met en œuvre de quali­tés subjectives pour dégager un certain fait qui entraîne un enrichissement objectif, une découverte philosophique, sociologique, scientifique ou artistique apparaît comme le fruit d’un hasard précieux, c’est‑à‑dire comme une mani­festation plus ou moins sponta­née de lanécessité. On ne sau­rait négliger un tel apport, tant du point de vue de la connais­sance générale (qui tend à ce que se poursuivre l’interprétation du monde) que du point de vue révolutionnaire (qui, pour parvenir à la transforma­tion du monde, exige qu’on se fasse une idée exacte des lois quirégissent son mouvement). Plus particulièrement, on ne saurait se désintéresser des conditions mentales dans lesquelles cet apport continue à se produire et, pour cela, ne pas veiller à ce que soit garanti le respect des lois spécifiques auxquelles est astreinte la création intellectuelle.

Or le monde actuel nous oblige à constater la violation de plus en plus générale de ces lois, violation à laquelle répond nécessairement un avilissement de plus en plus manifeste, non seulement de l’œuvre d’art, mais encore de la personnalité « artistique ». Le fascisme hitlérien, après avoir éliminé d’Allemagne tous les artistes chez qui s’était exprimé à quelque degré l’amour de la liberté, ne fût‑ce que formelle, a astreint ceux qui pouvaient encore consentir à tenir une plume ou un pinceau à se faire les valets du régime et à le célébrer par ordre, dans les limites extérieures de la pire convention. A la publicité près, il en a été de même en U.R.S.S. au cours de la période de furieuse réaction que voici parvenue à son apogée.

Il va sans dire que nous ne nous solidarisons pas un instant, quelle que soit sa fortune actuelle, avec le mot d’ordre : « Ni fascisme ni communisme », qui répond à la nature du philistin conservateur et effrayé, s’accrochant auxvestiges du passé « démocratique ». L’art véritable, c’est-à‑dire celui qui ne se contente pas de variations sur des modèles tout faits mais s”efforce de donner une expression aux besoins intérieurs de l’homme et de l’humanité d’aujourd’hui, ne peut pas ne pas être révolutionnaire, c’est‑à‑dire ne pas aspirer à une reconstruction complète et radicale de la société, ne serait‑ce que pour affranchir la création intellectuelle des chaînes qui l’entravent et permettre à toute l’humanité de s’élever à des hauteurs que seuls des génies isolés ont atteintes dans le passé. En même temps, nous reconnaissons que seule la révolution sociale peut frayer la voie à une nouvelle culture. Si, cependant, nous rejetons toute solidarité avec la caste actuellement dirigeante en U.R.S.S., c’est précisément parce qu’à nos yeux elle ne représente pas le communisme mais en est l’ennemi le plus perfide et le plus dangereux.

Sous l’influence du régime totalitaire de l’U.R.S.S. et par l’intermédiaire des organismes dits «culturels» qu’elle contrôle dans les autres pays, s’est étendu sur le monde entier un profond crépuscule hostile à l’émergence de toute espèce de valeur spirituelle. Crépuscule de boue et de sang dans lequel, déguisés en intellectuels et en artistes, trempent des hommes qui se sont fait de la servilité un ressort, du reniement de leurs propres principes un jeu pervers, du faux témoignage vénal une habitude et de l’apologie du crime une jouissance. L’art officiel de l’époque stalinienne reflète avec une cruauté sans exemple dans l’histoire leurs efforts dérisoires pour donner le change et masquer leur véritable rôle mercenaire.

La sourde réprobation que suscite dans le monde artistique cette négation éhontée des principes auxquels l’art a toujours obéi et que des Etats même fondés sur l’esclavage ne se sont pas avisés de contester si totalement doit faire place à une condamnation implacable. L’opposition artistique est aujourd’hui une des forces qui peuvent utilement contribuer au discrédit et à la ruine des régimes sous lesquels s’abîme, en même temps que le droit pour la classe exploitée d’aspirer à un monde meilleur, tout sentiment de la grandeur et même de la dignité humaine.

La révolution communiste n’a pas la crainte de l’art. Elle sait qu’au terme des recherches qu’on peut faire porter sur la formation de la vocation artistique dans la société capitaliste qui s’écroule, la détermination de cette vocation ne peut passer que pour le résultat d’une collision entre l’homme et un certain nombre de formes sociales qui lui sont adverses. Cette seule conjoncture, au degré près de conscience qui reste à acquérir, fait de l’artiste son allié prédisposé. Le mécanisme de sublimation, qui intervient en pareil cas, et que la psychanalyse a mis en évidence, a pour objet de rétablir l’équilibre rompu entre le « moi » cohérent et les éléments refoulés. Ce rétablissement s’opère au profit de l’ « idéal du moi » qui dresse contre la réalité présente, insupportable, les puissances du monde intérieur, du «soi », communes à tous les hommes et constamment en voie d’épanouissement dans le devenir. Le besoin d’émancipation de l’esprit n’a qu’à suivre son cours naturel pour être amené à se fondre et à se retremper dans cette nécessité primordiale : le besoin d’émancipation de l’homme.

Il s’ensuit que l’art ne peut consentir sans déchéance à se plier à aucune directive étrangère et à venir docilement remplir les cadres que certains croient pouvoir lui assigner, à des fins pragmatiques, extrêmement courtes. Mieux vaut se fier au don de préfiguration qui est l’apanage de tout artiste authentique, qui implique un commencement de résolution (virtuel) des contradictions les plus graves de son époque et oriente la pensée de ses contemporains vers l’urgence de l’établissement d’un ordre nouveau.

L’idée que le jeune Marx s’était fait du rôle de l’écrivain exige, de nos jours, un rappel vigoureux. Il est clair que cette idée doit être étendue, sur le plan artistique et scientifique, aux diverses catégories de producteurs et de chercheurs. « L’écrivain, dit‑il, doit naturellement gagner de l’argent pour pouvoir vivre et écrire, mais il ne doit en aucun cas vivre et écrire pour gagner de l’argent… L’écrivain ne considère aucunement ses travaux comme unmoyen. Ils sont des buts en soi, ils sont si peu un moyen pour lui-même et pour les autres qu’il sacrifie au besoin son existence à leur existence… La première condition de la liberté de la presse consiste à ne pas être un métier. Il est plus que jamais de circonstance de brandir cette déclaration contre ceux qui prétendent assujettir l’activité intellectuelle à des fins extérieures à elle-même et, au mépris de toutes les déterminations historiques qui lui sont propres, régenter, en fonction de prétendues raisons d’Etat, les thèmes de l’art. Le libre choix de ces thèmes et la non restriction absolue en ce qui concerne le champ de son exploration constituent pour l’artiste un bien qu’il est en droit de revendiquer comme inaliénable. En matière de création artistique, il importe essentiellement que l’imagination échappe à toute contrainte, ne se laisse sous aucun prétexte imposer de filière. A ceux qui nous presseraient, que ce soit pour aujourd’hui ou pour demain, de consentir à ce que l’art soit soumis à une discipline que nous tenons pour radicalement incompatible avec ses moyens, nous opposons un refus sans appel et notre volonté délibérée de nous en tenir à la for mule : toute licence en art.

Nous reconnaissons, bien entendu, à l’Etat révolutionnaire le droit de se défendre contre la réaction bourgeoise agressive, même lorsqu’elle se couvre du drapeau de la science ou de l’art. Mais entre ces mesures imposées et temporaires d’auto‑défense révolutionnaire et la prétention d’exercer un commandement sur la création intellectuelle de la société, il y a un abîme. Si, pour le développement des forces productives matérielles, la révolution est tenue d’ériger un régime socialiste de plan centralisé, pour la création intellectuelle elle doit dès le début même établir et assurer un régimeanarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de com­mandement ! Les diverses associations de savants et les groupes collectifs d’artistes qui travailleront à résoudre des tâches qui n’auront jamais été si grandioses peuvent surgir et déployer un travail fécond uniquement sur la base d’une libre amitié créatrice, sans la moindre contrainte de l’extérieur.

Dans la période présente, caractérisée par l’agonie du capitalisme, tant démocratique que fasciste, l’artiste, sans même qu’il ait besoin de donner à sa dissidence sociale une forme manifeste, se voit menacé de la privation du droit de vivre et de continuer son œuvre par le retrait devant celle‑ci de tous les moyens de diffusion. Il est naturel qu’il se tourne alors vers les organisations stalinistes qui lui offrent la possibilité d’échapper à son isolement. Mais la renonciation de sa part à tout ce qui peut constituer son message propre et les complaisances terriblement dégradantes que ces organisations exigent de lui en échange de certains avantages matériels lui interdisent de s’y maintenir, pour peu que la démoralisation soit impuissante à avoir raison de son caractère. Il faut, dès cet instant, qu’il comprenne que sa place est ailleurs, non pas parmi ceux qui trahissent la cause de la révolution en même temps, nécessairement, que la cause de l’homme, mais parmi ceux qui témoignent de leur fidélité inébranlable aux principes de cette révolution, parmi ceux qui, de ce fait, restent seuls qualifiés pour l’aider à s’accomplir et pour assurer par elle la libre expression ultérieure de tous les modes du génie humain.

Le but du présent appel est de trouver un terrain pour réunir les tenants révolutionnaires de l’art, pour servir la révolution par les méthodes de l’art et défendre la liberté de l’art elle-même contre les usurpateurs de la révolution. Nous sommes profondément convaincus que la rencontre sur ce terrain est possible pour les représentants de tendances esthétiques, philosophiques et politiques passablement divergentes. Les marxistes peuvent marcher ici la main dans la main avec les anarchistes, à condition que les uns et les autres rompent implacablement avec l’esprit policier réactionnaire, qu’il soit représenté par Joseph Staline ou par son vassal Garcia Oliver .

Des milliers et des milliers de penseurs et d’artistes isolés, dont la voix est couverte par le tumulte odieux des falsificateurs enrégimentés, sont actuellement dispersés dans le monde. De nombreuses petites revues locales tentent de grouper autour d’elles des forces jeunes, qui cherchent des voies nouvelles, et non des subventions. Toute tendance progressive en art est flétrie par le fascisme comme une dégénérescence. Toute création libre est déclarée fasciste par les stalinistes. L’art révolutionnaire indépendant doit se rassembler pour la lutte contre les persécutions réactionnaires et proclamer hautement son droit à l’existence. Un tel rassemblement est le but de la Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant (F.I.A.R.I.) que nous jugeons nécessaire de créer.

Nous n’avons nullement l’intention d’imposer chacune des idées contenues dans cet appel, que nous ne considérons nous-mêmes que comme un premier pas dans la nouvelle voie. A toutes les représentations de l’art, à tous ses amis et défenseurs qui ne peuvent manquer de comprendre la nécessité du présent appel, nous demandons d’élever la voix immédiatement. Nous adressons la même injonction à toutes les publications indépendantes de gauche qui sont prêtes à prendre part à la création de la Fédération internationale et à l’examen de ses tâches et méthodes d’action.

Lorsqu’un premier contact international aura été établi par la presse et la correspondance, nous procéderons à l’organisation de modestes congrès locaux et nationaux. A l’étape suivante devra se réunir un congrès mondial qui consacrera officiellement la fondation de la Fédération internationale.

Ce que nous voulons :

l’indépendance de l’art – pour la révolution;

la révolution ‑ pour la libération définitive de l’art.

25 juillet 1938

Métamorphose d’une usine et lieux de métamorphoses

« D’une utopie de l’usine modèle pour communistes modèles à une utopie de la société marchande où on trouverait de tout à vendre et du fétichisme à revendre . C’est cette trame des utopies et du réel que j’ai cherché à démêler tout au long de l’enquête. Il y est question d’avant-gardes, de négoce et de politique. Une histoire sans point final, ni morale. Bienvenue au pays de cocagne ! »

De la transformation d’une gigantesque usine construite par des architectes issus de l’école du Bauhaus en lieu de contestation artistique. De l’éclosion d’artistes contestataires et des formes d’avant garde et leur transformation en objets du marché international d’art moderne.

Marc Alélès nous offre un voyage documenté sur l’art, la Chine, la globalisation et la marchandisation accélérée.

Ses commentaires autour du « réalisme socialisme » à la chinoise sont égayés par le rappel des foudres des staliniens français (PCF) face au portrait iconoclaste de Staline par Pablo Picasso.

Un voyage sympathique et effrayant au doux pays de la valorisation dévalorisante, de la transmutation de l’innovation artistique en argent trébuchant, sous l’œil sourcilleux/ bienveillant des bureaucrates marchands.

Et une occasion d’entrevoir des artistes et de deviner des œuvres.

Marc Alélès : Pékin 798

Un ordre d’idées, Stock, Paris 2011, 226 pages, 19,50 euros

Didier Epsztajn

Un marginal pleinement de son temps, Manet actuel et décalé

Pourquoi Manet suscite-t-il encore autant d’ouvrages, autant de réflexions ? L’exposition au Musée d’Orsay (jusqu’au 3 juillet) n’explique pas tout. Le titre choisi est d’une banalité outrancière « Manet, inventeur du Moderne ». On aurait pu dire « Un marginal », le peintre au regard oblique ou insister sur l’inquiétante familiarité de ses œuvres… Il fallait un passionné de l’art du peintre-philosophe pour nous permettre de l’aimer à notre tour et de trouver des raisons d’aller voir cette exposition. Il faut la rencontre avec le tableau pour goûter l’art particulier du peintre. Les reproductions ne permettent au mieux que de se faire une idée du choc qui s’empare du spectateur devant une œuvre d’art. James Henry Rubin, spécialiste du 19e siècle, de ses penseurs – Proudhon, Marx, les anarchistes -, de ses artistes a voulu cette présentation. Baudelaire définissait ainsi la modernité : « c’est le transitoire, le fugitif, le contingent » et elle s’exprime en bousculant la tradition pour la faire vivre, pour la rendre actuelle. Il y faut la connaissance. Du passé mais aussi des autres, de l’Espagne, du Japon pour réinterpréter le présent en lui donnant des allures de futur. Manet a transcendé son époque parce qu’il fut pleinement de son temps. La Commune est passé par là, comme le baron Haussmann qui a transformé Paris sous Napoléon III. Cette ironie s’exprime par le regard des femmes, regard qui sait mettre mal à l’aise, un regard « franc » en même temps qu’il est distancié. Un « beau livre », une reproduction soignée et un texte d’une grande qualité littéraire…

James Henry Rubin : Manet

Livre d’Art Flammarion, 416 pages, 49 euros broché et 75 euros relié sous coffret

Nicolas Béniès

Le rêve de la modernité

Chagall, comme Manet, fut un peintre inclassable. Avant la lettre, il a affirmé son surréalisme, un réalisme poétique. Il a puisé dans son enfance, dans ses souvenirs revus et corrigés, dans ses rêves pour construire un univers. Il est impossible de réduire son œuvre à sa judéité. L’intérêt de ce livre, « Chagall et la Bible », tient pourtant dans la reproduction de l’intégralité des 105 gravures réalisées pour une Bible publiée en 1957. Les premières dataient de 1930… Une manière de lire l’Ancien Testament, pour en retirer des leçons essentielles d’Humanité. Il ne faut pas parler d’illustrations mais de compréhension, de « source de poésie » pour approcher une forme de notre modernité. Les contributions permettent à l a fois de proposer des hypothèses sur les origines de la pensée du peintre tout en offrant des lectures de la Bible.

Chagall et la Bible 

Skira/Flammarion, 200 pages

Exposition jusqu’au 5 juin au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

Nicolas Béniès.

La vie de Félix Tournachon

Biographe est un métier impossible. Le « pari biographique » est perdu d’avance. Il est seulement possible de donner quelques indications sur le contexte, sur la personnalité, le reste est un mystère. C’est encore le cas pour Nadar – Tournachon pour l’état civil – un des inventeurs de cet « art moyen », la photographie mais aussi et tout autant pleinement de son temps. Stéphanie de Saint Marc parle donc d’une partie de l’Histoire de France de la Restauration jusqu’à la veille de la Première Boucherie Mondiale et de ces aventures culturelles qui ont marqué la fin du 19e siècle. Et les photos faites par Nadar…

Stéphanie Denoix de Saint Marc : Nadar

Biographies/Gallimard, 374 pages, 25,50 euros

Nicolas Béniès


 

Quatre beaux livres

Qu’est-ce que la France ? Un beau livre qui tombe à pic

Parler de la France, c’est parler des populations, des cultures qui la compose. « Arabes en/de France » est le premier volume d’une collection « Libre parcours » qui voudrait parcourir les territoires imaginaires de cette terre. Le mot « Arabe » est un mot valise qui recouvre des réalités plurielles, Berbères, Maghrébins, Ottomans… se trouvent soudain réunis. Le racisme ne fait pas de distinction. Prendre conscience de la réalité de cet apport, apprendre des autres en s’ouvrant aux cultures est une nécessité vitale pour éviter notre pourrissement et progresser. La grande leçon de ce livre, la laïcité, un savoir-vivre ensemble pour définir une culture commune.

Arabes en/de France

Libre Parcours/Nouvelles Editions Loubatières, 240 pages (190 documents), 35 euros.

Nicolas Béniès

Promenade dans le temps et dans l’espace. Porte d’entrée dans les œuvres d’art

« Tout sur l’art », ce titre, tout comme moi vous laisse rêveur. Est-ce possible ? Non bien sur. Pourtant les critiques réunis par Stephen Farthing réalisent la gageure de nous entraîner dans un voyage sans fin à travers 1500 œuvres, 160 chefs d’œuvre, 85 époques et mouvements. Une grandiose introduction aux univers artistiques de l’architecture, de la sculpture et de la peinture. L’art de notre temps est plutôt celui des « installations » et de la découverte des cultures orales des pays d’Afrique et d’Asie. Une manière de les reconnaître pour forger de nouveaux chefs d’œuvre sans les copier.

Un livre à offrir et à s’offrir.

Sous la direction Stephen Farthing : Tout sur l’art

Flammarion, 576 pages, 29,90 euros

Nicolas Béniès

Une redécouverte : la belle peintre

Ce n’est pas vraiment une découverte, mais une confirmation, les femmes sont les grandes oubliées de l’Histoire et particulièrement des histoires de l’art. Même reconnues de leur vivant, elles s’évanouissent de la réalité du monde dès leur mort. Berthe Morisot fait partie de cette cohorte. La (re)découvrir fait la démonstration que sa place dans les mondes dits de l’impressionnisme est centrale. Elle a pourtant inspiré les écrivains de son temps dont Paul Valéry, Mallarmé, Zola… Ces textes sont reproduits dans ce volume précédés d’une « introduction » – en fait un texte d’un grand intérêt sur la technique de la peintre – de Sylvie Patry et des analyses de Jean-Dominique Rey. Une réhabilitation qui permet de ne pas ignorer une part de notre patrimoine.

Jean-Dominique Rey : Berthe Morisot

Flammarion, 224 pages, 40 euros

Nicolas Béniès

Des photographes oubliés : Découvrir le calotype

Le calotype ? Un terme forgé par l’inventeur anglais de la photographie, Henry Fox Talbot et signifie « belle image ». Il n’a pas réussi à s’imposer et peu de photographes l’ont adopté. Ce catalogue – et l’exposition à la BnF jusqu’au 16 janvier 2011 – se permet d’être exhaustif construisant un dictionnaire de tous les utilisateurs. Les images sont merveilleuses. Elles nous font entrer dans une autre réalité. Une véritable découverte de ces artistes donnant à voir et à imaginer. Il faut voir ces « photos » travaillées pour s’apercevoir qu’il ne s’agit pas d’une « reproduction » mais de quelque chose d’autre. L’avenir de cet art se trouve peut-être dans la création de nouveaux appareils pour apprendre à voir…

Sous la direction de Sylvie Aubenas et Paul-Louis Roubert : Primitifs de la photographie. Le calotype en France, 1843 –1860

Gallimard, 324 pages, 320 illustrations, 59 euros

Nicolas Béniès

Sociologie de l’art

Howard S. Becker est un sociologue de l’école de Chicago qui s’est spécialisé dans l’analyse des mondes artistiques en commençant par celui du jazz – il est aussi pianiste à ses heures, il a même publié chez l’Harmattan un livre disque. Il élargit son domaine ici dans « Les mondes de l’art » pour dresser une typologie, à partir des enquêtes de terrain – c’est le propre de cette école -, des artistes et de leur place dans la société.

« Les mondes de l’art », Champs/Flammarion

Nicolas Béniès

 

Les madeleines de Proust

Le Louvre est un de ces musées où se perdre peut procurer des sensations étranges, de la curiosité à la peur en passant par la découverte et la surprise. Chacun(e) pourrait raconter son histoire, son expérience. Un jeu sur la mémoire que Marcel Proust avait poussé à son sommet. Le musée du Louvre, sur cet exemple, a demandé à 22 écrivains de décrire leurs souvenirs face à une œuvre exposée. Que dire du résultat ? Qu’il est inégal tout en permettant de voir autrement les œuvres ainsi surexposées.

« Petit pan de mur jaune », Skira/Flammarion

Nicolas Béniès

 

Les mythes ont une histoire

Richement illustré, comme les autres livres de cette collection, cet ouvrage interroge essentiellement deux mythes : Ève et Pandora.

Ces inventions plus ou moins tardives engendrent, dans le même élan, des visions plus ou moins puissantes du « mystère de la création » et une place/naissance seconde attribuée aux femmes.

Des différents textes, je souligne celui de Maaike van der Lught « Pourquoi Dieu a-t-il crée la femme ? Différence sexuelle et théologie médiévale » et celui de Jérôme Baschet « Ève n’est jamais née. Les représentations médiévales et l’origine du genre humain ».

Cependant les créations des civilisations ne sont pas uni polaires. Françoise Douaire-Marsaudon évoque « Quand les dieux ne créent pas la femme; Figures de femmes primordiales en Océanie ». J’indique aussi les textes de Pauline Schmitt Pantel « La création de la femme : un enjeu pour l’histoire des femmes ? » et les confrontations contemporaines de Jacques Aumont « Et Dieu … créa la femme ».

Une intéressante ballade du coté de l’érudition, de « feuilleté d’hypothèses » pour historiciser et mieux aborder ces « images » qui ont structuré, et structurent encore, une partie de la pensée humaine, sans oublier leurs liens/effets avec/sur la construction des genres.

Pourquoi ne pas suspendre cette lecture avec la conclusion, optimiste, du bel article de Jean-Pierre Vernant « Pandora apporte un dernier trait au tableau de la nouvelle condition faite à cette bizarre catégorie de vivants mortels, retranchés d’un divin dont ils gardent la nostalgie. Contrairement aux mâles nés naturellement, qu’ils soient sortis de la terre comme les plantes ou engendrés d’autre façon, elle est un produit artificiel, fabriqué sur ordre par l’habileté d’Héphaïstos. Elle est image et semblance. Elle incarne l’écart entre l’être et le paraître, la nature et l’imitation, le vrai et le faux ; par sa seule présence elle ouvre la voie que poètes, artistes, philosophes ne cesseront plus d’explorer. En ce sens, on peut dire que, dans le mythe grec, c’est seulement avec la femme que les mâles accèdent pleinement à leur condition d’être humain civilisé, entre bêtes et dieux. »

Sous la direction de Jean-Claude Schmitt : Eve et Pandora. La création de la première femme

Editions Gallimard, Le temps des images, Paris 2002, 283 pages, 32,50 euros

Didier Epsztajn

Ne me libère pas, je m’en charge

En référence aux travaux d’Erwin Piscator, de Bertolt Brecht et des troupes d’agit-prop soviétiques, Olivier Neveux nous présente les diversités du théâtre militant depuis les années soixante.

L’auteur détaille et explique les choix politiques et esthétiques, entre autres, d’Armand Gatti, d’Augusto Boal, d’Alain Badiou, d’André Benedetto et de nombreux collectifs. Il revient sur un aspect méconnu d’un pan de l’histoire, le théâtre politique de l’après guerre avec Sartre, Brecht et Vilar, le théâtre et la décoloni;ation, les dramaturgies autour de la lutte de libération du Vietnam.

L’étude du mai théâtral est précédée d’une étude sur le théâtre radical américain et de réflexions sur la crise de la culture.

Dans les années 70, des luttes ouvrières et sociales ont été accompagnées de tentatives multiples d’expressions collectives engagées. De la contestation de la représentation théâtrale à un autre théâtre possible, la volonté de dénaturaliser les représentations a donné lieu à de nombreuses expériences et débats.

Subjectivement, j’ai préféré les parties du volume consacrées au rire politique et Dario Fo, à la figure de l’opprimé chez Augusto Boal et à Armand Gatti.

Je reste plus dubitatif à une certaine volonté classificatoire et discriminante de l’auteur, références aux “dramaturgies marxistes” d’André Benedetto ou de la même manière lorsqu’il parle aussi de “théâtre anarchiste” ou de “théâtre marxiste-léniniste”.

Dans certains cadres, le théâtre peut participer au dévoilement des réalités, mais il nous faut être attentif à la distinction entre les missions que ce donnent les praticiens et les impacts des « artifices théâtraux» ou des productions effectives.

Je partage l’idée de l’auteur que l’on ne peut s’abriter derrière les généralités du Manifeste de Breton et Trotsky insistant sur « toute licence en art », il nous faut aussi nous confronter aux débats esthétiques.

Toujours est-il que ce livre est indispensable tant pour la connaissance des années évoquées que pour tout un pan de l’activité théâtrale. Il devrait inciter les un-e-s et les autres à lire les différents auteurs cités. De plus gageons qu’un renouveau des luttes sociales entrainera des interrogations sur les possibles représentations de la colère, des injustices et de l’espérance.

Olivier NEVEUX : Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui

La Découverte, Paris 2007, 321 pages 23 euros

Didier EPSZTAJN

Parcours subjectif iconographique

Jacques Le Goff souligne en début d’ouvrage, qu’il n’est pas un historien de l’art. Ces choix iconographiques et ses commentaires sont « ceux d’un historien et d’un touriste éclairé par sa connaissance du Moyen Age et qui exprime ses impressions ses réactions face à une collection d’images nées de la rencontre d’un tour de longue durée d’une quarantaine d’années dans un aussi grands nombres de lieux possibles (villes, monuments, musées) à la recherche du Moyen Age conservé et vivant dans le présent et au hasard de la documentation visuelle que j’ai pu y acquérir, essentiellement des cartes postales. »

Richement illustré cet ouvrage, en donnant à voir le coté imaginaire ou symbolique de la réalité peut-être un juste contrepoint aux lectures toujours nécessaires de grands ouvrages sur la période comme par exemple, pour n’en citer subjectivement que quatre :

* Les rois thaumaturges de Marc Bloch (Gallimard 1981, première publication en 1924)

* La grande dépression médiévale, XIVe et XVe siècles, le précédent d’une crise systémique de Guy Bois (Actuel Marx, PUF, 2000)

* Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme de Georges Duby (Gallimard 1978)

* La naissance du Purgatoire de Jacques Le Goff (Gallimard 1981)

Jacques le Goff : Un Moyen Age en images

Editions Hazan, 2007, 303 pages, 19 euros

Didier Epsztajn