Archives de la Catégorie Du coté de Marx

Marx bouge encore… Comment lire Marx ?

Karl Marx n’en finit pas d’être redécouvert. La crise systémique du capitalisme actuelle y est pour beaucoup comme la déliquescence de l’idéologie libérale incapable de l’expliquer sans parler de la combattre. Il redevient une référence. Son retour devient un symptôme, un indicateur de la profondeur des récessions ou des éclatements des bulles financières. Peu de théoriciens peuvent se vanter d’une telle actualité. Il a suscité des commentaires nombreux, des gloses, des lectures dont celle d’Althusser ou de Castoriadis qui font l’objet, à leur tour d’appréciations critiques. Aujourd’hui, les commentaires se sont raréfiés. La lecture de Marx – du Capital en particulier – est devenue plus éclatée, pour aller chercher, dans les concepts et la méthode, une sorte de « boîte à outils » pour comprendre le monde. De ce fait, Marx a tendance à disparaître derrière une partie de son œuvre. Le « Manifeste du Parti Communiste » ou « Le 18 brumaire » ou encore « La Commune de Paris » sont séparés de sa grande réalisation, ce Livre I du Capital.


Il fallait rendre à Marx toute sa place en présentant sa carte de visite. « Marx, prénom : Karl » est cette tentative. Pour rendre compte d’une pensée en mouvement et pour éviter de la figer Pierre Dardot et Christian Laval ont voulu construire un parcours d’un philosophe de son temps qui veut détruire la philosophie idéaliste, métaphysique pour partir et arriver au monde « réel », pour donner les moyens théoriques de le comprendre et de le transformer. Marx a « digéré », « ruminé » dirait Nietzsche toutes les philosophies des Lumières à commencer par Hegel dont il est un lecteur et un connaisseur. Pour approcher le monde réel, il lira aussi les grands économistes que sont Adam Smith et David Ricardo et tous les autres théoriciens du temps, comme les socialistes français à commencer par Saint-Simon, chez qui il trouvera le concept de « lutte des classes » et Proudhon. Les auteurs démontrent l’influence prédominante de Hegel, philosophe des philosophes, pour la construction de cette méthode essentielle, la dialectique associée au matérialisme historique, pour appréhender les processus à l’œuvre, pour une analyse en dynamique, via la lutte des classes. Ils passent en revue concepts et méthode de Marx pour le rendre vivant. Une lecture difficile, alourdie par les références à l’allemand pour éviter les fausses traductions mais une lecture nécessaire pour (re)découvrir Marx débarrassé d’un certain nombre d’oripeaux.


Pour les néophytes, je conseille de commencer par « Marx et l’invention historique » de Isabelle Garo pour lutter contre la figure d’un Marx déterministe, pour le rencontrer dans le champ des possibles. Son dernier chapitre, sur le fétichisme de la marchandise, est un excellent complément.

 La réédition de « La pensée marxiste » de Jacques Ellul – non citée dans le Marx de Dardot et Laval – reste une présentation agréable et lumineuse. Une introduction intelligente même si certains concepts ne sont pas totalement expliqués.

P. Dardot et C. Laval : Marx, prénom : Karl, Essais/Gallimard, 809 pages

Garo : Marx et l’invention historique, Mille Marxismes/Syllepse, 187 pages (autre lecture  Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique)

J. Ellul : La pensée marxiste, La petite vermillon/La table ronde, 346 p. (dans cette même collection, sont réédités son grand classique « L’illusion politique » ainsi que « Sans feu ni lieu. Signification biblique de la grande ville » et « La subversion du christianisme ».

Nicolas Béniès

Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique

Le renouveau des recherches autour de Marx et de marxisme implique non seulement de revenir aux sources et aux textes réellement écrits mais aussi de les contextualiser « toute lecture de Marx ne peut-être qu’une lecture en situation, elle-même impliquée ». Contre les déformations, les lectures sclérosantes de la seconde et de la troisième internationale, il s’agit de (re)trouver la dynamique, la tension vers l’émancipation radicale. « Contre ces caricatures, c’est cette dimension dynamique qu’il importe de restituer, parce qu’elle constitue, finalement, la meilleure voie d’accès à une dialectique créatrice qui, chez Marx, caractérise l’histoire humaine autant que les idées qui en sont partie prenante, les siennes n’échappant pas à la règle. » Il s’agit aussi de confronter certains écrits de Marx aux méthodes de Marx lui-même. Derrière, quelques fois, des formules et des déclarations conjoncturelles, s’interroger sur le sens des analyses et sur leurs modalités d’exposition. « Pour analyser l’argent et le travail, Marx met en œuvre les notions de catégorie simple, de catégorie concrète et de totalité. Dans ces deux cas, la question de l’ordre de l’analyse s’avère aussi cruciale qu’indécidable. Elle est cruciale, parce qu’elle prend en charge le problème du rapport de la pensée à son objet, situé au cœur des préoccupations matérialistes de Marx. Mais elle s’avère tout aussi indécidable : elle indique seulement que les procédures de la connaissance doivent être accordées différemment à la nature de leur objet, selon qu’il est global ou parcellaire, tardif ou précoce. Marx va alors souligner les relations diverses qui existent entre les quatre dimensions, esquissant l’architecture d’un espace historico-théorique d’une extraordinaire complexité. » Au centre de la réflexion, la critique de l’économie politique, la critique du mode production capitaliste, les relations historiques entre les humains et non des quelconques leçons d’économie ou de sociologie. Contre une vision statistique des classes sociales, leurs rapports conflictuels, contre les catégories figées (monnaie, capital) le rappel incessant aux rapports sociaux. 

Contre un récit inventé d’une succession obligée de mode de production, de phases dans l’émancipation, ou d’une détermination close sur elle-même « C’est l’ouverture fondamentale du cours historique sur le devenir à la fois déterminé et non pré-écrit, précisément parce qu’il inclut les luttes sociales et politiques encours, qui se réfracte, au sein de l’élaboration théorique, sous la forme d’une saisie dialectique du réel, attentive à ses transformations permanentes mais aussi à la nature propre d’intervention en circonstances du travail savant. »

L’ouvrage est composé de six chapitres :

  • Imagination et invention de Castoriadis à Marx

  • Individu, classe, parti : politique et subjectivation

  • La Commune de Paris comme invention démocratique

  • Le socialisme comme invention : une lecture de la Critique du programme de Gotha

  • Méthode et invention dans l’ »introduction »de 1857 à la Critique de l’économie politique

  • Le fétichisme de la marchandise : un exemple d’invention conceptuelle. « La notion de ‘fétichisme’ appelle néanmoins sa reprise et sa redéfinition, dans la mesure où elle véhicule l’énoncé même du problème que Marx s’est donné pour tâche de résoudre : comment une représentation illusoire peut-elle produire des effets réels et contribuer ainsi au fonctionnement et à la reproduction d’une formation économique et sociale donnée, instrumentalisant les désirs et colonisant les subjectivités ? »

Comme invitation à la lecture et à l ’étude, je choisis quelques citations me paraissant illustrer le mieux les thèses de l’auteure :

  • « Car on trouve chez Marx, non pas cet objectivisme mécaniste maintes fois attribué à sa pensée, mais bien une prise en compte originale des représentations, anticipations comprises, dans leur fonctionnalité sociale autant que comme expressions spécifiques et agissantes des contradictions essentielles du mode de production capitaliste. »

  • La représentation commune conduit à prendre pour des rapports entre les choses le rapports entre les hommes : « La dénoncer efficacement, non pas comme une idée fausse mais comme illusion déterminée, implique l’effort laborieux d’exploration d’une causalité longue et retorse, qui reconduit, si on la suit jusqu’au bout, à la question du travail, de son organisation et de ses finalités sociales, à celle de la fonction de l’instance étatique, donc à la question par essence politique de la transformation des rapports sociaux de production. »

  • « Or c’est bien le retour et l’urgence de cette perspective plus globale, articulant mouvement social et construction de relais politiques autour de la perspective de transformation d’un mode de production, qui se fait jour aujourd’hui, alors que le déploiement des tendances autoritaires et sécuritaires du capitalisme va de pair avec l’institutionnalisation politique – et même la constitutionnalisation – , de la reconquête libérale ainsi qu’avec le projet de marchandisation totale de la force de travail. »

  • « C’est face à ces entités capitalistes, à la fois désubjectivées et désubjectivantes, que les travailleurs doivent inventer leur propre unité vivante et consciente, se constituer en puissance politique antagoniste, qui vise la réappropriation sociale et individuelle, non seulement des résultats de la production mais de son processus lui-même et par là de la vie sociale tout entière. »

  • « C’est à partir de l’individu historiquement produit, membre d’un collectif et co-auteur de ce collectif, le produisant autant qu’il est produit par lui, que Marx pense le développement humain »

  • « La question de la démocratie prend ici tout son sens, précisément parce qu’on peut la penser, à la lumière vive de l’épisode communard, comme puissance à la fois constituante et instituée, forme fonctionnelle, traversée d’une conflictualité qui l’excède, qui tendanciellement l’arrache à la menace d’une rechute aliénante et intègre la perspective de sa radicalisation révolutionnaire. »

  • « les moyens ne sont pas une transition vers des fins distinctes qui en actualiseraient les promesses, ils sont des médiations coextensives à la détermination progressive de ces mêmes fins au cours du mouvement même de leur réalisation, au point d’en être l’origine et la matrice en même temps que la résultante. »

Les transformations permanentes du réel ne sauraient être abordées dans une logique fermée et auto-engendrante, sans place pour l’action collective et individuelle « il faut donc souligner que Marx place la politique et les formes collectives d’innovation et d’invention qui lui appartiennent, au centre même du processus historique. »

Une invitation à reprendre les débats autour de la critique du mode production historique existant et des possibilités réelles, mais à inventer, de penser et d’agir pour l’émancipation.

De la même auteure : L’idéologie ou la pensée embarquée, La fabrique Éditions, Paris 2008

Chambre noire et perspectives radieuses et sur le fétichisme l’ouvrage d’Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, Paris 2006 Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Isabelle Garo : Marx et l’invention historique

Editions Syllepse, Paris 2012, 188 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

La « surdétermination » n’est jamais telle qu’elle n’ouvre qu’à une seule possibilité historique

Suite à la crise financière de 2008, au moment où on redé­couvre la pertinence des analyses marxistes de la crise, au moment surtout où l’humanité est confrontée au réchauffement climatique et aux bouleversements des écosystèmes, Ernest Mandel rappelle que connaître les conditions sociales, économiques et politiques qui déterminent le cours de l’histoire, c’est aussi se donner les moyens de lutter contre ces mêmes conditions, lesquelles sont basées à la fois sur l’ex­ploi­tation de l’être humain par l’être humain et sur celle de la nature. Le marxisme qui s’est nourri, dès son origine, des sciences sociales les plus avancées de l’époque et des luttes des mou­ve­ments d’éman­cipation, « apprend cons­­tam­ment du réel », lequel « est en trans­for­mation conti­nuelle ». Il est une expres­­­sion consciente du mouve­ment d’auto-émancipation de la classe des salariéEs. 

Cet essai explore aussi bien le contenu du marxisme que ses impacts et sa portée historique. Il examine les conditions intellectuelles et sociales qui ont permis sa naissance et son développement, met en lumière ses principales caractéristiques et rend compte de son apport non seulement au niveau des connaissances et de l’analyse, mais également au niveau de la constitution du mouvement ouvrier révolutionnaire et de ses luttes.

Deux remarques préalable au livre paru chez ce nouvel éditeur québécois (http://www.editionsm.info/ ).

En France, sur la dernière page d’un livre figure une indication « imprimé par » suivi du nom de l’imprimerie, ici il est mentionné « par les travailleuses et les travailleurs de l’imprimerie », soit la reconnaissance du travail humain et non son invisibilisation.

La couverture reproduit un tableau de Jules Adler : La grève au Creusot de 1899. Il s’agit d’un choix judicieux car le marxisme est inséparable des luttes des salarié-e-s. « Il s’est déployé dans le cadre du mouvement ouvrier et de la lutte des classes » comme l’indique Richard Poulin dans son introduction qui insiste sur « Les visions du monde des classes sociales ainsi que celles liées aux rapports sociaux de sexe, aux relations ethnico-nationales et racialisées conditionnent non seulement la dernière étape de la recherche scientifique, l’interprétation des faits, la formulation des théories, mais le choix même de l’objet d’étude, la définition de ce qui est essentiel et de ce qui est accessoires, les questions que l’on pose à la réalité ; en un mot, la problématique de la recherche. »

Lorsque j’ai lu ce texte en 1986, j’avais trouvé qu’il contournait une partie des questionnements nécessaires à la revitalisation de la pensée critique.

Je remercie Richard de m’avoir inciter à une nouvelle lecture, à reprendre cette application de l’interprétation matérialiste de l’histoire au marxisme lui-même.

Le livre d’Ernest Mandel est un résumé plus qu’honorable de la place du marxisme dans la pensée, c’est aussi une synthèse ouverte, contre les lectures universitaires ou contre les déformations dogmatiques des partis communistes et des institutions bureaucratiques des pays du socialisme, hier, réellement existants.

Pour autant le débat sur le caractère scientifique du marxisme reste ouvert. J’aurais plus particulièrement souligné les apports en termes de critique de l’économie politique, dont les débats autour du fétichisme de la marchandise et du travail abstrait.

Plan de l’ouvrage :

  1. Le contexte historique général

  2. Les caractéristiques fondamentales du marxisme

  3. La transformation des sciences sociales par le marxisme

  4. Le dépassement du socialisme utopique

  5. La transformation prolétarienne de l’action et de l’organisation révolutionnaires

  6. La fusion du mouvement ouvrier réel et du socialisme scientifique

  7. L’itinéraire personnel de Marx et d’Engels

  8. Réception et diffusion du marxisme dans le monde

Sur la base de cet écrit, il est possible, nécessaire, d’interroger certains concepts, certaines lacunes, certaines incomplétudes, certaines erreurs. Et d’enrichir évidement avec, entre autres, les théorisations des courants féministes radicaux ou les travaux sur l’écologie et les expériences d’auto-organisation, de mobilisation diversifiées des couches populaires d’ici et d’ailleurs.

Je ne signale donc que quelques points particulièrement problématiques :

  • La détermination en dernière instance de l’ensemble des rapports sociaux par les rapports de production, qui sous estime les « épaisseurs » concrètes des rapports sociaux. Par ailleurs l’en dernière instance a permis de justifier toutes sortes de théorisations.

  • La notion de communisme primitif, qui outre une mythification de ce que pouvaient être les relations entre les êtres humains, projette une ombre saugrenue sur le futur émancipateur.

  • Les concepts de superstructure et d’infrastucture ne me semblent pas pertinents pour analyser les conditions matérielles des rapports sociaux.

  • Une certaine naturalisation de l’histoire et ces rejetons nécessités historiques ou progrès historique.Comme l’aimait à le rappeler Daniel Bensaïd « L’histoire ne fait rien ».

  • sans oublier le concept de dictature du prolétariat et de manière générale, une simplification des conditions et des possibilités de l’organisation très très future de l’auto-émancipation organisée des individu-e-s.

Prendre au sérieux les apports de Marx nécessite en permanence d’interroger et de réinterroger les nouvelles réalités et les nouvelles expériences. C’est ce que faisait Ernest Mandel, avec plus ou moins d’audace.

Ernest Mandel : La place du marxisme dans l’histoire

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2011, 182 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Actualité de l’analyse marxiste du capitalisme

En quoi les outils d’analyse marxistes peuvent-ils être mobilisés pour comprendre la crise actuelle ?

Les marxistes ne sont pas les seuls à se poser la question. En effet, même avant le déclenchement de la crise, la presse économique faisait périodiquement référence à la critique marxiste du capitalisme. The Economist écrivait par exemple que « le communisme comme système de gouvernement était mort ou mourant » mais que « son avenir semblait assuré en tant que système d’idées » (19 décembre 2002). Business Week du 20 janvie r 2003 évoquait en couverture le retour de la lutte des classes. Dans le Financial Times du 28 décembre 2006, John Thornhill se demandait « Comment peut-on comprendre le capital sans lire Das Kapital ? » Dans son livre, Karl Marx ou l’esprit du monde, paru en 2005, Jacques Attali soutenait que c’est seulement aujourd’hui que l’on se pose les questions auxquelles répondait Marx.

Ces références ne suffisent cependant pas à ignorer une objection après tout légitime : en se réclamant d’une oeuvre datant du XIXème siècle pour analyser la réalité d’aujourd’hui, ne risque-ton pas de sombrer dans un archaïsme dogmatique ? Ce procès est recevable, et il peut être mené à partir de deux postulats, dont un seul suffirait d’ailleurs à rendre caduque la référence à Marx. Il est donc nécessaire de remettre en cause l’un et l’autre de ces postulats.

Le premier est que la science économique est une science qui aurait, depuis Marx, accompli des progrès qualitatifs, voire opéré des changements de paradigme irréversibles. L’économiste Charles Wyplosz expliquait ainsi que les connaissances en économie, au temps de Marx et Malthus, « étaient, par rapport à ce que nous savons aujourd’hui, ce que l’automobile de Cugnot était par rapport à nos formules 1 ». Les progrès de la science auraient permis de grandes avancées : « on sait, par exemple, que le chômage est dû en partie à un coût du travail trop élevé, que le système de retraites par répartition, dit “à la française” est intenable dans notre contexte démographique, qu’une pression fiscale proche de 50 % du PIB est source de régression économique et sociale, et bien d’autres choses ».

Si cela était vrai, l’analyse marxiste serait rendu obsolète par les progrès de la science économique. Cette conception de la « science économique » comme une science, et en tout cas comme une science unifiée et progressant linéairement, doit être récusée. Contrairement par exemple à la physique, différents paradigmes économiques continuent en effet à coexister de manière conflictuelle. Ce que l’on sait, selon Wyplosz, fait partie de la doxa néolibérale la plus dogmatique et reste évidemment ouvert au débat.

L’économie dominante actuelle, dite néo-classique, est construite sur un paradigme qui ne diffère fondamentalement de celui d’écoles prémarxistes ou même préclassiques. Le débat triangulaire l’économie « classique » (Ricardo), l’économie « vulgaire » (Say ou Malthus) et la critique de politique (Marx) continue à peu près dans les mêmes termes. Les rapports de forces qui entre ces trois pôles ont évolué, mais pas selon un schéma d’élimination progressive de qui tomberaient peu à peu dans l’oubli. Bref, l’économie dominante ne domine pas en raison de ses effets de connaissance propres mais en fonction de rapports de force idéologiques et politiques plus généraux.

Pour ne prendre qu’un exemple, on peut évoquer le débat tout à fait d’actualité sur les « trappes à » : des indemnisations trop généreuses décourageraient les chômeurs de reprendre un et seraient l’une des causes principales de la persistance du chômage. Or, ce sont les mêmes arguments que ceux qui étaient avancés en Grande-Bretagne pour remettre cause la loi sur les pauvres (en 1832). Il s’agit donc bien d’une question sociale qu’aucun progrès la science n’est venu trancher.

Le second postulat est que le capitalisme d’aujourd’hui serait qualitativement différent de celui qui était l’objet d’étude dont disposait Marx. Ses analyses pouvaient être utiles pour comprendre le capitalisme du XIXe siècle, mais elles seraient en quelque sorte anachroniques en raison des transformations intervenues depuis lors dans les structures et les mécanismes du capitalisme.

Certes, le capitalisme contemporain n’est évidemment pas similaire, dans ses formes d’existence, à celui que connaissait Marx. Mais les structures fondamentales de ce système sont restées invariantes, et on peut même soutenir au contraire que le capitalisme contemporain est plus proche d’un fonctionnement « pur » que ne l’était celui de l’« Age d’or » qui va de la deuxième guerre mondiale au milieu des années 1970.

Si ce double point de vue est adopté (absence de progrès cumulatifs de la « science » économique et invariance des structures capitalistes) il devient licite d’appliquer les schémas marxistes aujourd’hui. Mais on ne peut se satisfaire pour autant d’une version affaiblie du dogmatisme qui consisterait à faire entrer plus ou moins de force la réalité d’aujourd’hui dans un cadre conceptuel marxien. Il faut encore montrer qu’on en tire un bénéfice, une plus-value, et que l’on réussit à mieux comprendre le capitalisme contemporain. C’est ce que la suite de ce texte essaie de faire autour de quelques exemples.

Lire l’article de Michel Husson :http://hussonet.free.fr/marxnord.pdf

L’événement et la conjoncture brisent les déterminations trop simples

En introduction, les auteurs montrent la différence entre un retour de Marx et un retour à Marx. Ils prônent évidemment la seconde voie.

Il convient de surcroit d’ajouter, en troublant les sens des prépositions, comme Emmanuel Barrot dans le N°7 de la revue ContreTemps (Syllepse, Paris septembre 2010) : « Dans l’immense majorité des cas les réceptions-retours à Marx ne sont pas des retours de Marx, c’est à dire des réappropriations dialectiques totalisées selon le référent matérialiste ».

Plus important est la compréhension que « il n’y a pas un, mais des retours à Marx – et l’on voit très vite que ces différents retours ne se valent pas. »

Le livre traite du rapport de Marx à l’histoire « nous avons souhaité ne pas séparer, mais au contraire articuler, entremêler développements historiques et philosophiques, tant pratique que théorie sont ici indissociables » pour saisir les implications de la « faisabilité humaine de l’histoire ». Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange avertissent « C’est une lecture que nous proposons, elles est nécessairement engagée – nécessairement discutable. Au lecteur de s’engager ! »

C’est en regard de cette proposition, que j’aborderais quelques points.

Une remarque préalable, les auteurs rendent souvent sens précis à des mots et des concepts, les inscrivent dans une temporalité historique limitée. Il me semble cependant qu’il conviendrait d’aller plus loin encore, d’inventer des termes qui permettent à la fois de prendre en compte les radicales modifications de l’ensemble des rapports sociaux par le capitalisme, et  l’invalidation d’autres termes par les criminelles constructions des ex-socialismes réellement existants.

Dans la première partie, les auteurs analysent « Les révolutions, – locomotives de l’histoire - » et rendent justice, contre les simplifications et les réductions déterministes, à l’objectif de Marx « de décrire des tendances générales, pour certaines encore à venir, et de se situer dans une perspective politique de renversement du capitalisme. »

Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange s’attardent sur Le 18 brumaire de Louis Bonaparte en montrant que les analyses de Marx, si elles prennent en compte les déterminations sociales et économiques, ne sauraient s’y réduire. Au centre de cette partie : le concept de lutte des classes, les révolutions comme « fruits de luttes sociales intenses », la nécessité de ”briser” l’État et non plus de le perfectionner et la nécessité de « revenir sur certaines formules trop péremptoires ».

La seconde partie du livre, « Histoire de la production et production de l’histoire », me semble la plus élaborée. Les auteurs en présentant les analyses de Marx sur la vie matérielle et les rapports sociaux, font ressortir l’homme comme « produit historique », comme « être générique ». Au delà du matérialisme du XVIIIe siècle et de l’idéalisme de Hegel, s’élabore la compréhension de « l’humanité comme produit social capable de transformer ses conditions sociales pour rendre la société véritablement humaine. » ou pour le dire autrement « l’histoire des hommes est donc bien une histoire des hommes ».

« Autrement dit, si ce que sont les hommes dépend tout autant de ce qu’ils produisent que de la façon dont ils le produisent, cette production elle-même correspond toujours à un stade déterminé du développement social : la production n’est jamais production en général, mais toujours production déterminée d’individus sociaux déterminés engagés dans des rapports sociaux et politiques déterminés. »

En insistant sur la place de la « Critique de l’économie politique », les auteurs critiquent, à juste titre, les réductions au couple infrastructure/superstructure, pour nous rappeler que les rapports entre structure de base et superstructure « sont bien plus complexes et souples » que les présentations sclérosées de la seconde ou de la troisième internationale. « Autrement dit, il y a action réciproque entre les différentes sphères sociales ayant à la fois une indépendance relative et un conditionnement spécifique. »

Ce qui permet d’élaborer une « perspective stratégique qui ancre les possibilités de l’agir humain au cœur des contradictions de la société dans une époque historique donnée » et pour le dire autrement un « agir prolétaire qui ne peut se fonder que sur une conception de l’histoire comme d’un processus non déjà écrit, non prédéterminé, et en même temps tout sauf soumis à l’arbitraire de volontés abstraites. »

Sauf qu’il faudra attendre les théorisations de Lénine pour trouver de réelles élaborations autour de la/les stratégies.

Les choses se gâtent de mon point de vue avec certains développements de la troisième partie « L’agir historique ». Les auteurs détaillent les conditions matérielles de l’action, les rapports entre nécessité et liberté, les circonstances et la pratique révolutionnaire et la place du prolétariat.

Ils traitent ensuite de la conscience de classe, sans évoquer les débats et les problèmes que posent l’élargissement d’une donnée individuelle (conscience) à un groupe social (conscience de classe). Pour ma part, je reste plus que dubitatif sur le sens et l’utilité de cette notion, tout en n’écartant pas la nécessaire ”maîtrise”, par la pensée et par l’action, de l’agir historique, dont la mémoire collective.

Plus problématique est la justification de la dictature du prolétariat, que bien évidemment les auteurs n’assimilent pas aux impostures staliniennes. Il n’empêche que le terme, et les conceptions derrière le mot, doivent être repensées, tant en regard des expériences historiques que des élaborations sur la démocratie et l’État.

Je n’évacue pas, pour utiliser la formule d’Antoine Artous (« Daniel Bensaïd ou la politique comme art stratégique », ContreTemps n°7, Syllepse, Paris septembre 2010) « on ne peut contourner le problème d’un régime d’exception » pour contenir la violence des dominants et briser leurs outils institutionnels ou militaires ; sans cependant, faut-il le souligner, limiter l’auto-organisation des actrices et acteurs et l’élargissement en permanence des processus de démocratie réelle nécessaire à cette auto-organisation.

Il ne me semble pas que les auteurs aient pris en compte les nombreuses élaborations et les débats autour de l’État, la démocratie ou la place de la politique. La conception de l’État « rien d’autre que l’instrument d’une classe » ou « l’absorption de la politique dans le social » après la révolution me semble caricaturale d’une version marxienne figée et peu dialectique. Il conviendrait sur ces sujets de vérifier, au delà du texte, les réels écarts entre les pensées.

Le chapitre conclusif au beau titre « La poésie de l’avenir » insiste sur la perspective de la révolution, l’essentielle ouverture de l’histoire et les espaces des actions possibles dans une perspective d’émancipation collective.

Dans un livre de taille réduite, il n’est certes pas possible, de rendre justice des analyses, quelques fois complexes et contradictoires de Marx. La ”dispute” autour des lectures du monde actuel nécessitent comme le souligne les auteurs à la fois des élaborations et des engagements. C’est une activité nécessaire et nécessairement collective.

Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange : Marx, l’histoire et les révolutions

La ville brûle, Paris 2010, 125 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Les citations ne servent qu’à fixer les idées et non à épuiser les problèmes

Un petit volume et des compléments téléchargeables sur www.lavillebrule.com pour une présentation de Marx comme penseur actuel de la complexité capitaliste.

« Précisons d’entrée de jeu que, tout au long de ce livre, le concept de crise aura deux sens se contestant l’un l’autre : à la fois faillite du passé et mutation vers une nouvelle construction. »

La lecture de Marx par Nicolas Béniès s’ancre dans un texte fondateur : les « Grundisse », et ne sépare pas le militant du chercheur, la méthode de la révolte contre l’existant.

« Le point de départ de Marx réside dans la critique de l’économie politique et dans celle du système philosophique de Hégel ».? Il s’agit à la fois d’analyser le système, ses mécanismes et ses processus réels.

L’auteur souligne les apports méthodologiques qui permettent d’appréhender les faits sociaux, ces concentrés de processus invisibles, « comme composé de parties contradictoires formant un tout ne se réduisant pas à ses parties ». Cela nécessite de toujours prendre comme point de départ celui de la critique et d’aller de l’abstrait au concret (« C’est un effort d’abstraction et de différenciation des niveaux d’abstraction, pour aboutir au ”concret pensé »)

« La force de cette méthode c’est à la fois d’aboutir aux catégories – les abstractions réelles – par le raisonnement logique et de les valider par l’histoire, par la réalité, tout en tenant compte du fait que la déduction logique des catégories est à l’inverse de la validation historique. »

Les présentations sont en générales claires : fétichisme de la marchandise, loi de la valeur, « despotisme d’usine », spécificité de l’usage de la force de travail, accumulation, mode de production historique, place de l’État, etc…

Nicolas Béniès montre comment Marx pense le champ des possibles. « Il dévoile que le présent provient d’un concours de circonstances, d’une certaines organisation des possibles. »

La lecture penche vers Walter Benjamin, c’est une pente que j’emprunte moi-même mais ce n’est pas la seule possible. D’autres préféreront des expositions plus contradictoires, plus indécises de certaines thématiques.

Mais l’auteur n’en reste pas simplement là. Contre les lectures vulgaires renvoyant aux thématiques de l’infra et la superstructure, contre le visage figée de la théorie aux réalités de la fin du XIXe siècle, il intègre l’État et ses modalités historiques d’intervention, prend en compte les divers régimes d’accumulation et, bien sûr, la crise actuelle.

Il prend donc au(x) mot(s) les projets d’analyse de Marx. Contre les talmudistes, les souris de grimoire et les chantres des citations hors contexte, il aborde le fonctionnement actuel du système capitalistes avec les outils méthodologiques décrits, interroge les concepts de Marx, les yeux ouverts vers le futur et les contradictions déplacées du présent, pour offrir un cadre d’analyse adéquat à la transformation permanente du système.

Il me semble qu’il faudrait approfondir sur le prolétariat et de manière plus générale sur les classes sociales comprises dans leurs oppositions, les modalités des régimes d’accumulation « Les respirations de l’histoire » ou l’analyse des évolutions du taux de profit (sur ce point je ne saurais que conseiller de lire le remarquable texte de Michel Husson http://hussonet.free.fr/debaprof.pdf), ou les modalités de transformation en permanence de l’ensemble des relations sociales.

Cet ouvrage ne saurait remplacer des études plus complètes, nécessairement collectives.

Aux lectures figées, l’auteur oppose le refus de l’inacceptable, la remise permanente en chantier, le changement de regard pour appréhender et comprendre la crise. « Les êtres humains ont besoin, c’est une autre leçon de Marx, d’avoir conscience de leur devenir pour conjuguer au présent et pour appréhender le passé. »

Précédent et toujours actuel livre de l’auteur : Petit manuel de la crise financière et des autres…. (Éditions Syllepse, Paris 2009)

Nicolas Béniès : Marx, le capitalisme et les crises

La ville brule, Paris 2010, 127 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Le marxisme n’est pas un économisme

Je voudrais signaler en premier lieu, que ce livre est relativement facile d’accès. Il nous dévoile un peu de la richesse des recherches marxistes dans les années révolutionnaires du vingtième siècle. La nuit stalinienne provoquera, au delà des crimes, l’effondrement de la recherche et de la pensée.

Ma présentation, très partielle, est forcement subjective, en essayant de souligner quelques éléments, qui me semble au centre de la nécessité de venir ou de revenir à la critique de l’économie politique, contre les réductions économiques. Une invitation à découvrir les thèses de ce livre.

Isaak Roubine commence par nous rappeler que « la théorie marxienne du fétichisme de la marchandise n’a jamais occupé la place qui lui revenait dans le système économique marxiste.»

L’auteur explicite cette théorie « Marx a vu des rapports entre les hommes sous les rapports entre les choses et il a révélé l’illusion de la conscience humaine qui prend sa source dans l’économie marchande et qui attribue aux choses des caractéristiques qui ont leur origine dans les rapports sociaux dans lesquels entrent les hommes au cours du procès de production », ou pour le dire autrement « les rapports sociaux de production prennent inévitablement la forme de rapport entre les choses et ne peuvent être exprimés autrement qu’au travers de choses » dans ce mode de production, particulier et historiquement déterminé (le capitalisme).

Au de la critique de l’économie politique, cette présentation devrait inciter à réfléchir sur les problématiques de dénonciation, de dévoilement ou de conscience. Sur ce sujet, je rappelle l’ouvrage d’Antoine Artous (Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, Paris 2006). Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Isaak Roubine analyse la base objective du fétichisme de la marchandise, le mouvement de réification des rapports de production, la personnification des choses et leurs caractéristiques sociales particulières, les rapports de production et les catégories matérielles. Le chapitre 4 « L’objet et sa fonction (ou forme sociale) » me parait particulièrement important. Pour l’auteur, l’objectif de Marx était de « découvrir les lois de l’origine et du développement des formes sociales que revêt le procès de production matériel-technique à un niveau donné de développement des forces productives ».

La nouveauté de ”la formulation méthodologique” est de ne pas confondre les conditions matérielles servant de base avec les différentes formes socio-économiques. « Les catégories économiques expriment donc les différents rapports de production entre les hommes et les fonctions sociales qui leur correspondent, ou la forme socio-économique des objets. Ces fonctions ou ces formes ont un caractère social parce qu’elles sont inhérentes non aux objets en tant que tels, mais aux objets en tant qu’ils appartiennent à un cadre social défini, en l’occurrence aux objets par lesquels les hommes entrent dans des rapport de production mutuels déterminés. »

La seconde partie du livre traite de la « théorie marxienne de la valeur-travail »

« Dans la société marchande-capitaliste, les rapports que nouent les hommes à l’occasion de l’activité de production acquièrent la forme de la valeur des objets et ne peuvent apparaître que sous cette forme matérielle. Le point de départ de la recherche n’est plus alors la valeur, mais le travail ; ce n’est plus les transactions de l’échange marchand en tant que tel, mais la structure de production de la société marchande, l’ensemble des rapports de production entre les hommes. »

L’auteur va montrer que la valeur est un rapport social entre les hommes qui prend une forme matérielle et qui est lié au procès de production. Mais ce n’est pas le travail en lui-même qui peut donner de la valeur au produit c’est « seulement ce travail qui est organisé sous une forme sociale déterminée ».

Je souligne l’insistance de Marx sur la dimension sociale et historique des formes. Nous sommes bien loin des versions économistes que de nombreux vulgarisateurs ont imposé que se soit dans la deuxième ou la troisième internationale.

Et l’auteur de poursuivre dans un niveau d’abstraction supérieur « Le travail abstrait est un concept social et historique. Le travail abstrait n’exprime pas une égalité psychologique de diverses formes de travaux mais une égalisation sociale de différentes formes de travaux qui se réalise sous la forme spécifique de l’égalisation des produits du travail. »

Dans les chapitres 9 à 11, Isaak Roubine examinera de manière approfondie la valeur sous trois aspects : grandeur, forme et substance. Ou pour le dire autrement, la valeur sera étudiée « comme régulateur de la répartition quantitative du travail social, comme expression des rapports sociaux de production entre les hommes et comme expression du travail abstrait. »

Je signale aussi le dernier chapitre sur le «Travail productif » qui nous montre que le travail est considéré, chez Marx, comme productif ou improductif « non pas du point de vue de son contenu, c’est à dire du caractère de l’activité de travail concrète, mais du point de vue de la forme sociale de son organisation, de sa cohérence avec les rapports sociaux de production qui caractérisent l’ordre économique qui règne dans la société ».

L’ouvrage est précédé d’une introduction Antoine Artous (http://www.contretemps.eu/lectures/isaak-roubine-essais-sur-theorie-valeur-marx) inscrivant la première publication de ce livre en français dans les débats des années soixante, en référence aux marxistes des années vingt. Sa présentation insiste sur les concepts de travail abstrait « qui désigne une qualité (une substance) non pas naturelle mais sociale », de « subsomption réelle du travail par le capital » Et si la marchandise est une chose sociale « chose ”sensible suprasensible”, alors les catégories idéelles qui l’accompagnent ne sont pas une simple ”expression”, mais une dimension constitutive de son objectivité. » Un débat à poursuivre…

Isaak I. Roubine : Essais sur la théorie de la valeur de Marx

Éditions Syllepse, Paris 2009, 335 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

Notions de Finance

Pour celles et ceux qui veulent approfondir les débats autour de la finance dans la nouvelle période du capitalisme, je signale la parution d’un ouvrage collectif chez Actuel Marx.

Les contributions traitent particulièrement de :

  • la spécificité de l’apport de Marx par rapport aux autres penseurs de l’économie (Ricardo, Keynesn, etc.),
  • des notions de capital porteur d’intérêts, de capital fictif, de « force impersonnelle tournée exclusivement vers son autovalorisation et son autoreproduction »
  • des contradictions internes des classes dominantes et leur coopération face aux luttes populaires, de la théorie de l’Etat et ses articulations aux structures de classe,
  • de la financiarisation comme mode de répartition adéquat aux nouvelles conditions de reproduction du capital.

Des débats et des outils pour comprendre comment l’argent semble rapporter de l’argent « comme un poirier porte des poires » selon la plaisanterie de Marx.

Suzanne de BRUNOFF, François CHESNAIS, Gérard DUMENIL, Dominique LEVY et Michel HUSSON : La finance capitaliste

Collection Actuel Marx Confrontation, PUF 2006, 255 pages 25 euros

Didier Epsztajn

Irréductible à sa lettre

Commençons par un pas de travers, du coté de chez Swann et l’énigmatique dernière phrase « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas genre ! »

« Le Capital est construit comme ”La recherche du temps perdu‘» et Daniel Bensaïd indique « Chez Proust, on part de la madeleine. On la croque, il en sort tout un monde : le coté de Méséglise et le coté de Guermantes, et tout un système de valeurs apparaît. Marx part de la marchandise, de ce qu’on a sous la main de plus banal, une table, un crayon, une paire de lunettes. On l’ouvre, et il en sort le travail abstrait et le travail concret, la valeur d’usage et la valeur d’échange, le capital constant et le capital variable, le capital fixe et le capital circulant…Tout un monde, là aussi ! Et, au bout de la recherche ou de la critique, la boucle est bouclée. Dans Le temps retrouvé, le coté de chez Swann et celui de Guermantes finissent par se rejoindre. Dans le procès de la reproduction d’ensemble, on retrouve le Capital en chair et en os, comme grand sujet vivant de la tragédie moderne. »

J’en reviens à la phrase qualifiée d’énigmatique. Énigmatique car figurant à contretemps au début de l’ouvrage alors que sa réelle compréhension, au moins dans ma lecture, se concrétise dans lors d’une remémoration, la scène du bal du temps retrouvé. Une logique qui fait du tout l’éclairage sensible d’une partie indispensable cependant à la construction de la totalité. Nous ne sommes pas, en effet, si loin de Marx.

Mais laissons, cette digression et revenons à l’ouvrage, à un mode d’emploi de l’increvable Karl et son actualité retrouvée. Daniel Bensaïd choisit de dérouler le temps, pour présenter la vie et les écrits de Marx. En contrepoint, des dessins de Charb.

Une présentation, qui aussi simplement que possible mais sans simplisme, vise à introduire la modernité de l’anticapitalisme du vieux barbu.

Sans m’y attarder, je cite les titres des premiers chapitres « Comment on devient barbu et communiste », « De quoi dieu est mort ? », « Pourquoi la lutte, c’est classe », « Comment le spectre devint chair et pourquoi il sourit », « Pourquoi les révolutions ne sont jamais à l’heure ».

Dans ce dernier chapitre, contre la vulgate du train de l’histoire, l’auteur nous rappelle que « l’histoire n’a pas de sens prédéterminé », qu’elle ne fait rien, « qu’elle ne poursuit pas de fin préalable », mais « qu’elle reste cependant intelligible ». Avec Walter Benjamin, il convient, hors de la ligne droite, de penser les embranchements et les bifurcations ; de penser politiquement l’histoire et historiquement la politique. Ce qui éclaire et permet de concevoir que « Les révolutions nouent en gerbe un ensemble disparate de déterminations. Elles combinent des temps désaccordés. S’y chevauche les tâches d’hier et de demain. C’est pourquoi elles ont inconstantes, propices aux transfigurations et aux métamorphoses, irréductibles à une définition simple, bourgeoise ou prolétarienne, sociale ou nationale. » et Daniel Bensaïd d’ajouter «Dans une histoire ouverte, la politique tranche entre plusieurs possibles. Il n’y a plus de développement normal, opposable à des anomalies, à des déviances ou des malformations historiques. » et aussi « Le présent n’est pas un simple maillon dans l’enchaînement mécanique du temps. Il est par excellence, le temps rythmé et brisé de la politique, le temps de l’action et de la décision. »

Le livre se poursuit par « Pourquoi la politique perturbe les horloges » et « Pourquoi Marx et Engels sont des intermittents du parti » avant d’entrer dans le cycle infernal de la marchandise, de l’argent, du capital : « Qui a volé la plus-value ? Le roman noir du capital »,  L’auteur subdivise ce chapitre, en analysant « La scène du crime, le procès de production du capital » et ses vedettes (la marchandise, la force de travail, la valeur, etc.), « Le blanchiment du butin : la circulation du capital » avec les cycles, les métamorphoses, et l’accumulation, puis « Le fade du grisby : le procès de la production capitaliste ». Daniel Bensaïd nous rappelle que ”Le capital” n’est pas un manuel d’économie mais une critique de l’économie politique.

Les crises sont traitées dans le chapitre suivant « Pourquoi le capital risque la crise cardiaque ». Contre les aveuglements du libéralisme ou les théories catastrophistes, l’auteur insiste particulièrement sur « Les crises sont donc inévitables, mais surmontables. La question est de savoir à quel prix et sur le dos de qui. La réponse n’appartient pas à la critique de l’économie politique, mais à la lutte des classe et aux acteurs politiques. »

Ces chapitres sont tout à fait abordables par une lectrice ou un lecteur qui ne dédaigne pas la réflexion théorique, sous prétexte qu’il manque les dernières pages du livre ou que seule compterait la pratique (les mains dans le cambouis de certains).

Puis l’auteur aborde l’écologie « Pourquoi Marx n’est ni un ange vert ni un démon productiviste » et les problématiques scientifiques « Comment et à quoi pense le Dr Marx » dont j’extrais deux longues citations.

« …les faits ne parlent jamais d’eux-mêmes. Que cela dépend du regard, de la lumière qui les éclaire, du contexte, du point de vue de la totalité. Que les apparences ne sont pas le fidèle reflet de l’essence, mais qu’elles n’en sont pas non plus le simple voile, puisqu’elles sont la paraître de l’être. Qu’il n’y pas le hasard d’un coté et la nécessité de l’autre, sagement séparés, mais que la nécessité a ses hasards et le hasard sa nécessité. Que le producteur est aussi un consommateur, que le salaire qui apparaît au capitaliste individuel comme un coût de production est aussi, pour le capital en général, une demande solvable. Qu’il n’y a pas une opposition irréductible entre le gréviste et l’usager, car l’usager d’aujourd’hui est le gréviste de demain et vice versa. »

« Pour Marx, ses découvertes ”scientifiques” propres résident donc dans :

l        la mise en évidence des formes générales encore indifférenciés de la plus-value et du caractère double du travail ;

l        la compréhension du capital comme rapport social ;

l        la compréhension du fait que la valeur d’usage ne n’abolit pas dans la valeur d’échange, mais conserve son importance spécifique ;

Ces découvertes mettent à nu l’importance :

l        de la forme générale -de la structure- par rapport au chaos de la ”macédoine” empirique ;

l        du rapport social inscrit dans la totalité en mouvement. »

Dans son dernier chapitre justement titré « Un héritage sans propriétaires, en quête d’auteurs », Daniel Bensaïd souligne que « l’héritage d’une œuvre, surtout lorsqu’elle tournée vers l’action pratique, est irréductible à sa lettre » et qu’il est nécessaire d’établir à partir du programme de recherche du bon vieux Karl « un rapport étroit avec la pratique renouvelée des mouvements sociaux et avec les résistances à la mondialisation impériale ».

Une approche bien plaisante, une ouverture sur de nombreux débats. Une lecture permettant de mieux comprendre une pensée ouverte, évolutive et non dogmatique n’en déplaisent aux lectures libérales, staliniennes ou universitaires.

En fonction de mes subjectivités et de mes centres actuels d’intérêts, j’ai privilégié un certain mode d’emploi. Certain-e-s en choisiront d’autres, tout aussi valides.

Un livre pour comprendre le monde « afin de changer, au lieu de se contenter de le commenter ou de le dénoncer ».

Puis vient le temps de la dispute et des actions politiques.

Daniel Bensaïd, dessins de Charb : Marx (mode d’emploi)

Zones, Paris 2009, 212 pages, 13euros

Lecture sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/marx-mode-demploi

Didier Epsztajn

Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Ce livre, dédié à Jean Marie Vincent, paraît dans une collection animée par Daniel Bensaïd et Eustache Kouvalékis dont il n’est pas inutile de rappeler l’objet : « Mille Marxismes est un espace ouvert aux composantes, irréductiblement plurielles, qui constituent la « constellation Marx » de notre présent. Aux antipodes aussi bien des orthodoxies de naguère que des « pensées molles » actuellement en vogue, elle se propose de publier des travaux qui illustrent l’exigence théorique et la vitalité de la recherche qui se mène aujourd’hui en s’inspirant de Marx. A vocation pluridisciplinaire, elle se veut un espace de rencontre entre auteurs de générations et de pays différents, contribution à l’indispensable réflexion qui anime ceux qui veulent changer le monde.

Cette note ne se veut ni une présentation résumée du livre ni une liste exhaustive des problématiques abordées. Je voudrais juste pointer quelques éléments et très subjectivement, j’ai choisit certains passages en espérant qu’ils inspireront à la confrontation avec les thèses de ce beau livre et plus généralement avec ce qui est le sous-titre de l’œuvre majeure de Marx « Le Capital » à savoir la « Critique de l’économie politique ».

Au commencement, l’analyse de la marchandise : « Il est difficile de comprendre le monde dans lequel nous vivons et la forme d’objectivité particulière du social qu’il porte si l’on ne commence pas par l’analyse de la marchandise qui n’est pas seulement un objet économique, mais une forme sociale structurant les relations entre individus ».

J’attire immédiatement l’attention sur les mots «objectivité » et « forme sociale » : les formes de représentations, les « idées » ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, mais un élément constitutif de l’objectivité du social ; la marchandise, le travail ne sont pas des catégories naturelles mais des constructions sociales. L’auteur y reviendra à de multiples reprises.

Signalons dès à présent que si les idées ne sont pas le simple reflet des rapports sociaux, si les formes d’opacité ne relèvent pas de la « fausse conscience » mais renvoient à des formes sociales objectives, non naturelles mais historiquement situées, des politiques révolutionnaires ne peuvent se réduire à une problématique de prise de conscience…

En partant du fétichisme de la marchandise « le fait qu’un rapport social des hommes entre eux se présente comme un rapport des choses entre elles ; en l’occurrence la valeur des marchandises, à travers laquelle s’organise l’échange, est socialement perçue comme leur attribut naturel, alors quelle est générée par des rapports de productions spécifiques » l’auteur présente une analyse critique des rapports sociaux capitalistes et des formes de socialisation des individus qu’ils structurent.

Il nous rappelle que le capitalisme n’est pas seulement marqué par le « désenchantement du monde », qu’il produit lui-même un nouvel enchantement : « les dieux sont morts, mais le monde est devenu peuplé de ces choses sensibles suprasensibles que sont les marchandises et leurs fantasmagorie ».

La marchandise n’est pas une donnée transhistorique, elle est «la forme sociale du produit du travail dans les rapports de production capitaliste ». Les phénomènes de la double forme de la marchandise (valeur d’usage et valeur), le travail comme rapport social avec la distinction décisive entre travail et force de travail, sont présentés en regard du fonctionnement radicalement différent des sociétés antérieures.

Ne se cantonnant pas simplement au fétichisme de la marchandise, la « chosification » des rapports sociaux, A. Artous analyse aussi « la personnification » des choses, le fétichisme issu de l’organisation capitaliste de la production même « Les moyens de productions, devenus capital, semblent produire de par eux mêmes du profit ».

Revenant sur l’apport de Marx concernant la « subsomption du travail » sous le capital, en achetant la libre disposition de la force de travail, « le capitaliste instaure un rapport de soumission du travailleur afin de réaliser la valeur d’usage de la force de travail : la production de survaleur. » A. Artous insiste sur le fait que la domination du capital dans la production n’est un pouvoir surajouté au progrès technique de production, mais « structure ce procès en même temps qu’il génère des formes de socialisation des individus. »

L’auteur explicite la différence entre la valeur-travail des économistes comme Ricardo et la théorie de la valeur de Marx, et pour poursuivre pose une question : « Par quelle procédure sociale objective, la société capitaliste est-elle capable de comparer des travaux différents, en les transformant en travail abstrait, c’est à dire en considérant le travail comme une substance homogène ? » lui permettant de polémiquer avec les théories de la réification et de la rationalité instrumentale.

Poursuivant ses travaux antérieurs, A. Artous revient sur la production des formes d’individualisation (sujet politico juridique et travailleur parcellaire).

Mais sans négliger les contradictions inscrites dans le fonctionnement du système « Le procès d’échange porte la liberté et l’égalité des échangistes comme présupposé théorique, en quelque sorte, mais le droit égal et l’égalité citoyenne comme forme politico juridique n’est pas une donnée naturelle du système », il souligne que, dans ce cadre, l’État occupe une fonction particulière dans la construction du rapport salarial.

Dans cette partie aussi, A. Artous revient sur la différence fondamentale avec les sociétés pré-capitalistes (domination directe des individus, rapports de dépendances personnelles) et sur les acquêts du capitalisme (dissolution des formes communautaires d’existence des individus, désencastrement des rapports de production capitalistes, particularisation de l’homme). Il analyse de plus les rapports entre État, droit et luttes de classe.

Puis l’auteur ouvre des questionnements sur fétichisme et communisme en traitant notamment des dictatures staliniennes sous un angle particulier : «Le fétichisme de l’État-plan fonctionne comme un fétichisme de l’organisation administrative des relations sociales »

Il nous incite à réfléchir sur les conséquences de la révolution radicale instruite par le capitalisme et à « prendre en compte une série de séparations introduites dans l’organisation de l’espace social par le capitalisme et non rêver de réunifier la vie sociale autour de la figure du producteur »

Contre une certaine tradition marxiste, ces analyses renouent avec les riches débats des années 20, repris dans les années 70 avec la levée de la chape de plomb du stalinisme. L’auteur nous rappelle que ce qui est premier pour Marx ce n’est pas l’activité économique, c’est la façon dont les hommes produisent et organisent leurs rapports sociaux.

Les chapitres sont assortis de commentaires, dialogues critiques avec de multiples auteurs marxistes ou non. A l’heure de la marchandisation du monde, voilà un ouvrage bienvenu qui mérite l’attention et l’étude.

Je voudrais terminer cette note par un commentaire plus personnel.

Tout en ayant lu les principaux auteurs cités et republiés dans les années 70 (entre autres Jakubowsky, Pasukanis et Roubine, sans compter la place particulière des écrits du jeune Lukacs), mes réflexions ont souvent été dominées par les représentants du « courant chaud » de la critique radicale (tel Ernst Bloch, Walter Benjamin, T. Adorno, M. Horkheimer, H. Marcuse, ou Lucien Goldman pour n’en citer que quelque-uns) car ils répondaient mieux à mes yeux à l’horreur du monde (qu’elle fut quotidienne ou historique comme le fascisme et stalinisme).

La rigueur inscrite dès le premier livre d’A. Artous « Marx, l’Etat et la politique » m’a permis de renouer avec une approche moins « morale » et plus radicale de l’analyse du capitalisme (rapports sociaux spécifiques, acquêts de la révolution capitaliste, etc.).

La critique de l’économie politique reste indispensable pour appréhender la complexité du monde dans ses multiples dimensions. Loin des réductions économistes et des simplifications sociologiques, elle reste centrale pour asseoir des élaborations pour des politiques alternatives radicales, vraiment émancipatrices ,pour toutes et tous.

Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique

Editions Syllepse, Paris 2006, 205 pages, 20 euros

Didier Epsztajn