Archives de la Catégorie Elements d'alternative

Chronique grecque de l’autogestion courante

Éleftherotypia, « Liberté d’expression », l’un des plus prestigieux journaux grecs, est en cessation de paiement depuis août 2011 (voir Un journal grec en autogestion !). En grève illimitée depuis le 22 décembre 2001, les 800 salariés n’ont pas reçu le moindre salaire depuis sept mois. Plus de salaire, plus de boulot, plus de journal… Journalistes, techniciens, imprimeurs… sont sur le pavé. Il y a déjà plusieurs mois que l’Union européenne des journalistes, avertie de la situation, a exigé des propriétaires (X. K. Tegopoulos Inc.) qu’ils « prennent leurs responsabilités pour sauver ce journal historique ». La réponse a été celle de tous les propriétaires absentéistes… Cependant, la société, comme la nature, ayant horreur du vide, le vide a été rempli par l’initiative autogestionnaire des travailleurs du journal.

Lire l’article sur le site de l’association autogestion

Les Cahiers de l’émancipation

Clairement ancrés dans la gauche radicale, les Cahiers de l’émancipation ont pour vocation d’établir des liens entre les diversités des générations et des expériences et en extraire les germes des lendemains possibles

Cahiers de l’émancipation     pdf

Cahiers de l’émancipation : Pistes pour un anticapitalisme vert 

Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Cahiers de l’émancipation : Féminisme au pluriel

En naturalisant un problème, on le nie

Les Cahiers de l’émancipation : Pour le droit à l’emploi

Défendre des droits ou se battre pour de nouveaux droits, selon une problématique de statut salarial

Publié dans Les Cahiers de l’Emancipation : Pour une école émancipatrice

Les voies de la démocratisation scolaire

Toute atteinte létale à la nature finit par devenir une atteinte mortelle à l’humain

Je choisis pour commencer quelques citations du texte d’introduction de Richard Poulin

« Le système capitaliste de production pollue à grande échelle et en profondeur. Les écosystèmes sont fragilisés, certains sont définitivement morts. La déforestation se poursuit pour produire notamment des agrocarburants ‘verts’, largement subventionnés, qui ont des effets sociaux tout aussi destructeurs que leurs conséquences sur les écosystèmes. Surtout, toutes ces activités se conjuguent dans un processus cumulatif d’effet de serre que l’humanité ne peut empêcher, mais seulement espérer amoindrir. A la condition toutefois de remettre rapidement en cause la logique même de l’accumulation du capital et de transformer radicalement notre monde. »

« L’image du vaisseau-Terre dont nous serions tous passagers, donc interdépendants et coresponsables, partageant une communauté d’intérêts face à notre avenir commun, masque la réalité des antagonismes sociaux. Les effets de la pollution ont des impacts diversifiés sur les communautés humaines, poussant à leur paroxysme les conflits sociaux. »

« Il s’agit donc :

  • de substituer à la croissance quantitative du capitalisme et à sa logique d’accumulation une autre logique que l’on pourrait nommer croissance qualitative, laquelle implique une importante décroissance quantitative avant tout dans les pays capitalistes dominants ;

  • de changer radicalement la répartition de la richesse. L’écart est gigantesque en ce qui concerne la répartition de la richesses mondiale, puisque 2% de l’humanité détient 50% du patrimoine des ménages tandis que 50% de l’humanité n’en détient que 1%. »

L’auteur montre comment la logique même du capital engendre la suraccumulation de marchandises et les crises écologiques. Il y oppose une autre orientation et surtout une autre gestion de la société : l’extension de la démocratie. Au règne abstrait de la valeur (échange) il convient d’affirmer les valeurs d’usage pour satisfaire les besoins de l’ensemble des populations. Texte intégral de l’introduction au dossier :

http://www.cahiersdusocialisme.org/2011/09/18/crises-ecologiques-inegalites-sociales-et-ecosocialisme/

Le dossier est divisé en 5 parties :

  1. « Regards théoriques et historiques : socialisme à l’écosocialisme »

  2. « La nécessaire transition »

  3. « Les verts »

  4. « Des enjeux »

  5. « Bilan de luttes »

Quelques textes « Perspectives » complètent ce riche numéro.

Je m’en tiendrais à une partie des « Regards théoriques et historiques ». L’article d’Andrea Levy « Plus d’éco à gauche » analyse différents auteurs (Enzensberger, O’Connor, John Bllamy Foster ou Joel Kovel) et en met certains en « confrontation avec Marx et Engels », ce qui permet de mesurer les écarts et les points de vue. Ces analyses peuvent être mises en regard du texte de Joel Kovel « Cinq thèses sur l’écosocialisme ».

J’ai particulièrement apprécié l’article de Daniel Tanuro « Les fondements d’une stratégie écosocialisme » et ses pistes de réflexion autour de la gratuité des biens de base et de la réduction radicale du temps de travail.

Trois extraits :

  • « Ce n’est pas la nature qui est en crise, mais la relation historiquement déterminée entre l’humanité et son environnent »

  • « les différences qualitatives sont décisives à l’élaboration des stratégies écologiques adéquates, dans lesquelles les moyens mis en œuvre sont cohérents avec la fin – le passage sans casse sociale à un système énergétique économe et décentralisé, basé uniquement sur les sources renouvelables »

  • « Le changement des rapports de production ne constitue que la condition nécessaire – mais non suffisante – d’un changement social extrêmement profond, impliquant la modification substantielle des modes sociaux de consommation et de mobilité » sans oublier la profonde transformation des rapports entre les femmes et les hommes.

Une invitation à débattre réellement des nouvelles contraintes qui pèsent aujourd’hui sur les politiques d’émancipation, d’autant qu’il possible que Daniel Tanuro ait raison et que « le développement des forces productives matérielles ait commencé à nous éloigner objectivement d’une alternative socialiste ».

En complément possible :

Daniel Tanuro : L’impossible capitalisme vert (Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010) Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

Michael Löwy : EcosocialismeL’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste (Les petits libres, Mille et une nuits, Paris 2011Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Cahiers de l’émancipation : Pistes pour un anticapitalisme vert. Coordination Vincent Gay (Editions Syllepse, Paris 2010) Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Nouveaux Cahiers du socialisme N°6 : Ecosocialisme ou barbarie !

Les Editions Ecosociété, Montréal 2011, 326 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

L’utopie écosocialiste

Comme l’on sait, le mot utopie vient du livre de Thomas More, Utopia (1500) — du grec u-topos, « nulle part » — décrivant une île imaginaire, où les êtres humains vivent en une société harmonieuse. C’est le sociologue Karl Mannheim qui a donné sa formulation « classique » — et encore aujourd’hui la plus pertinente — de l’utopie : toutes les représentations, aspirations ou images de désir, qui s’orientent vers la rupture de l’ordre établi et exercent une « fonction subversive » [1].
La typologie de Mannheim permet d’éviter certains conceptions trop étroites, ou trop vagues, qui font de l’utopie un rêve irréaliste ou irréalisable : comment savoir d’avance quelles aspirations seront ou non « réalisables » à l’avenir ? L’abolition de l’esclavage était-elle considéré comme « réaliste » au XVIIesiècle ? La démocratie n’apparaissait-elle pas comme une utopie « irréaliste » au milieu du XVIIIe siècle ?
Avec Ernst Bloch, l’utopie est déplacée de l’imaginaire spatial vers le mouvement temporel. Pour le philosophe de l’espérance, l’utopie c’est tout d’abord un rêve évéillé orienté vers l’avenir, un paysage de désir. L’objet du rêve et du désir c’est un non-encore-être, qui se trouve dans la réalité elle-même comme tendance ou latence. L’utopie, en d’autres termes est l’anticipation d’une monde non-encore-devenu mais ardemment désiré. Grâce au marxisme, on passe des utopies purement imaginaires, encore abstraites, à une utopie concrète, enracinée dans les contradictions de la réalité.
L’écosocialisme est une utopie dans ce sens, une utopie fondée sur la conviction que « un autre monde est possible », un monde qui n’existe nulle part, ou pas encore. Qu’est-ce donc l’écosocialisme ? Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du socialisme — tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Pour les écosocialistes la logique du marché et du profit — de même que celle de l’autoritarisme bureaucratique de feu le « socialisme réel » — sont incompatibles avec les exigences de sauvegarde des équilibres écologiques.
La crise écologique planétaire a atteint un tournant decisif avec le phénomène du changement climatique, provoqué, comme on le sait, par les gaz à effet de serre émis par la combustion des énérgies fossiles (charbon, pétrole). Il y a moins de deux ans, le Réseau Ecosocialiste International publiait un Manifeste sur le changement climatique, à l’occasion du Forum Social Mondial de Belem do Para, Brésil (janvier 2009) ; ce document déclarait :

« Un réchauffement global laissé sans contrôle exercera des effets dévastateurs sur l’humanité, la faune et la flore. Les rendements des récoltes chuteront radicalement, menant à la famine sur une large échelle. Des centaines de millions de personnes seront déplacées par des sécheresses dans certains secteurs et par la montée du niveau des océans dans d’autres régions. Une température chaotique et imprévisible deviendra la norme. »

Il suffit d’ouvrir les journaux aujourd’hui pour comprendre que cette phrase doit être corrigée et les verbes situées dans le temps présent. À partir d’un certain niveau de la température — six degrés par exemple — la terre sera-t-elle encore habitable par notre espèce ? Malheureusement, nous ne disposons pas en ce moment d’une planète de réchange dans l’univers connu des astronomes…
Qui est responsable de cette situation, inédite dans l’histoire de l’humanité ? C’est l’Homme, nous répondent les scientifiques. La réponse est juste, mais un peu courte : l’homme habite sur Terre depuis des millénaires, la concentration de CO2a commencé à devenir un danger depuis quelques décénies seulement. En tant que éco-socialistes, nous répondons ceci : la faute en incombe au système capitaliste, à sa logique absurde et irrationnelle d’expansion et accumulation à l’infini, son productivisme obsédé par la recherche profit. L’utopie écosocialiste s’est constitué comme une réponse radicale face à la dynamique destructrice du capital.
Ce courant est loin d’être politiquement homogène, mais la plupart de ses répresentants partage certains thèmes communs. En rupture avec l’idéologie productiviste du progrès — dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique — et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de production et de consommation destructeur de la nature, il représente une tentative originale d’articuler les idées fondamentales du marxisme avec les acquis de la critique écologique.
James O’ Connor définit comme écosocialistes les théories et les mouvements qui aspirent à subordonner la valeur d’échange à la valeur d’usage, en organisant la production en fonction des besoins sociaux et des exigences de la protection de l’environnement. Leur but, un socialisme écologique, serait une société écologiquement rationnelle fondée sur le contrôle démocratique, l’égalité sociale, et la prédominance de la valeur d’usage [2]. J’ajouterais que : a) cette société suppose la propriété collective des moyens de production, une planification démocratique qui permette à la société de définir les buts de la production et les investissements, et une nouvelle structure technologique des forces productives ; b) l’écosocialisme serait un système basé non seulement sur la satisfaction des besoins humains démocratiquement déterminés mais aussi sur la gestion rationnelle collective des échanges de matières avec l’environnement, en respectant les écosystèmes.
L’écosocialisme développe donc une critique de la thèse de la « neutralité » des forces productives qui a prédominé dans la gauche du 20e siècle, dans ses deux versants, social-démocrate et communiste soviétique. Cette critique, pourrait s’inspirer, à mon avis, des remarques de Marx sur la Commune de Paris : les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’Etat capitaliste et le mettre à fonctionner à leur service. Ils doivent le « briser » et le remplacer par un autre, de nature totalement distincte, une forme non-étatique et démocratique de pouvoir politique.
Le même vaut, mutatis mutandis, pour l’appareil productif : par sa nature, et sa structure, il n’est pas neutre, mais au service de l’accumulation du capital et de l’expansion illimitée du marché. Il est en contradiction avec les impératifs de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail. Il faut dont le « révolutionnariser », en le transformant radicalement. Cela peut signifier, pour certaines branches de la production — les centrales nucléaires par exemple — de les « briser ». En tout cas, les forces productives elles-mêmes doivent être profondément modifiées. Certes, des nombreux acquis scientifiques et technologiques du passé sont précieux, mais l’ensemble du système productif doit être mis en question du point de vue de sa compatibilité avec les exigences vitales de préservation des équilibres écologiques.
Cela signifie tout d’abord une révolution énergétique : le remplacement des énergies non-renouvelables et responsables de la pollution, l’empoisonnement de l’environnement et le réchauffement de la planète — charbon, pétrole et nucléaire — par des énergies « douces » « propres » et renouvelables (eau, vent, soleil) ainsi que la réduction drastique de la consommation d’énergie (et donc des émissions de CO2).
Mais c’est l’ensemble du mode de production et de consommation — fondé par exemple sur la voiture individuelle et d’autres produits de ce type — qui doit être transformé, avec la suppression des rapports de production capitalistes. Bref, il s’agit d’un changement du paradigme de civilisation, — qui concerne non seulement l’appareil productif et les habitudes de consommation, mais aussi l’habitat, la culture, les valeurs, le style de vie — et de la transition vers une nouvelle société. Une société où la production sera démocratiquement planifiée par la population ; c’est à dire, où les grands choix sur les priorités de la production et de la consommation ne seront plus décidées par une poignée d’exploiteurs, ou par les forces aveugles du marché, ni par une oligarchie de bureaucrates et d’experts, mais par les travailleurs et les consommateurs, bref, par la population, après un débat démocratique et contradictoire entre différentes propositions, en fonction de deux critères essentiels : la préservation des équilibres écologiques et la satisfaction des bésoins essentiels.
Oui, nous répondra-t-on, elle est sympathique cette utopie, mais en attendant, faut-il rester les bras croisés ? Certainement pas ! Il faut mener bataille pour chaque avancée, chaque mesure de réglementation des émissions de gaz à effets de serre, chaque action de défense de l’environnement.
Le combat pour des réformes éco-sociales peut être porteur d’une dynamique de changement, à condition qu’on refuse les arguments et les pressions des interêts dominants, au nom des « règles du marché », de la « compétitivité » ou de la « modernisation ». Chaque gain dans cette bataille est précieux, non seulement parce qu’il ralentit la course vers l’abîme, mais parce qu’ils permet aux individus, hommes et femmes, notamment aux travailleurs et aux communautés locales, plus particulièrement paysannes et indigènes, de s’organiser, de lutter et de prendre conscience des enjeux du combat, de comprendre, par leur expérience collective, la faillite du système capitaliste et la nécessité d’un changement de civilisation.
Des mobilisations comme celle de Copenhagen en décembre 2009, à l’occasion du Sommet international sur le changement climatique, avec des dizaines de miliers de personnes unies autour de l’exigence « Changeons le système, pas le climat », sont un autre exemple important. Seulement deux gouvernements répresentés à Copenhagen se sont solidarisés avec les mouvements protestataires : celui d’Evo Morales (Bolivie) et celui de Chavez (Venezuela). Evo Morales déclarait en 2007 : « Le monde souffre d’une fièvre provoquée par le changement climatique, et la maladie est le modèle capitaliste de développement. » C’est lui qui va convoquer en 2010, suite à l’échec spectaculaire du Sommet de Copenhagen, une Conférence Internationale des Peuples à Chochabamba, en défense du Climat et de la Mère-Terre, dont le succès a été un pas important vers la coordination planétaires des résistances.
Morales et Chavez se réclament du socialisme du 21e siècle et de l’écologie. Cependant, les économies de leurs pays restent dépendentes, pour l’essentiel, de la production et exportation d’énérgies fossiles — gaz pour la Bolivie, pétrole pour le Venezuela — les mêmes qui sont responsables du réchauffement global…
Une initative importante pour dépasser ce type de contradiction vient d’être prise par un autre gouvernement de gauche en Amérique Latine, lui aussi se réclamant du socialisme du 21e siècle : celui de Rafael Correa en Equateur. Depuis des années, le puissant mouvement indigène de ce pays, réprésenté par la CONAIE (Confédération des Nations Indigènes de l’Equateur), ainsi que les mouvements écologiques et les forces de la gauche socialiste, se battent pour défendre le parc naturel de Yasuni, en pleine région Amazonienne, contre les projets de différentes compagnies petrolières — nationales et multinationales — d’exploiter les gigantesques réserves du sous-sol de cette zone protégée qui constitue une des réserves de biodiversité les plus riches au monde. Le gouvernement équatorien avait proposé de laisser le pétrole sous la terre, à condition d’être indemnisé par les pays riches, à hauteur de la moitié de la valeur de ces réserves — estimées à 7 milliards d’euros — payable en douze ans. Confronté aux tergiversations des pays européens qui avaient manifesté leur interêt — Suède, Allemagne, France, etc. — Rafael Correa avait fait machine arrière et semblait disposé à livrer le parc aux réprésentants de l’olygarchie fossile. Mais grâce à la pression combiné des indigènes, des écologistes et de la gauche socialiste — soutenus par l’opinion publique équatorienne, favorable à 76 %, selon un récent sondage, à la non-exploitation des reserves du parc amazonien — il a pris la bonne décision : le pétrole de Yasuni restera sous le sol.
Morale de l’histoire : il est important d’avoir des gouvernements de gauche, mais ce qui est décisif c’est la mobilisation sociale et politique des principaux intéressés, la pression « par en bas » des mouvements sociaux…

Michael Löwy CONGRÈS MARX INTERNATIONAL VI, SEPTEMBRE 2010

Notes

[1] K. Mannheim, Ideologie und Utopie, 1929, Francfort, Verlag G. Schulte-Bulmke, 1969, p. 36, 170.

[2] James O’ Connor, Natural Causes. Essays in Ecological Marxism, New York, The Guilford Press, 1998, p. 278, 331.

Avenir du syndicalisme

Jean Marie Pernot avait publié la première édition de ce livre en 2005, « Syndicats : lendemains de crise ? », sur la base du mouvement social de 2003 en essayant de déterminer ce qu’il posait comme question principale à la fois sur la forme des luttes et sur les organisations syndicales. Quels lendemains de crise ? Il tient toujours à ce point d’interrogation. La crise du syndicalisme est une réalité en même temps qu’il reste une force de proposition pour le mouvement social absolument essentielle. Cette nouvelle édition ne tient pas compte – pas encore – de l’actuel mouvement social (Contre la réforme des retraites) qui donne pourtant tout son sel au point d’interrogation. A lire, à contester, à commenter. La conscience des enjeux incite à penser, à planifier l’avenir sans se laisser emporter par la conjoncture…

Jean-Marie Pernot : Syndicats : lendemains de crise ?

Folio actuel, 428 pages

Nicolàs Béniès

Ce qui auparavant paraissait souvent impossible souvent s’avère très réaliste

Comment présenter un tel ouvrage ? Comment rendre la richesse des analyses, ou plus simplement comment donner envie de se confronter aux utopies concrètes, dont l’autogestion, réponse en espérance aux défis du monde d’aujourd’hui ?

Sans vraiment de solution satisfaisante, j’assume ici une présentation en reconstitution/puzzle parmi tant d’autres, une des lectures transversales plausibles des travaux réunis.

Au delà des terminologies utilisées, pas toujours adéquates à mes yeux, la notion d’autogestion permet de poser une (des) alternative(s) aujourd’hui efficace(s) pour les actions/réappropriations immédiates de notre présent. Elle permet aussi de poser les alternatives, de se poser en alternative émancipatrice majoritaire pour demain.

Demain est déjà commencé. C’est pourquoi les auteur-e- s indiquent « C’est pourquoi nous devons constamment souligner ce qui dans les pratiques et les revendications des mouvements de contestation – qu’elles soient sociales, politiques, écologiques, nationales ou culturelles – exprime les aspirations à l’autodétermination et à l’autogestion. »

En alliant, leçons des expériences passées, radicalisation de la démocratie et proposition pour une activité de production autogérée, les auteur-e-s actualisent une part de cette « alternative radicale et globale qu’il faut construire et opposer pied à pied à l’ordre établi. »

Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.

 Pour débuter ma lecture, je commence par un retour à la révolution française et à la notion de souverain traité par Sophie Wahnich « Commune et forme révolutionnaire » (pour approfondir « La longue patience du peuple, 1792. Naissance de la République », Payot, Paris 2008). Derrière « la souveraineté effective d’assemblées délibérantes » l’activité politique est conçue comme continue. C’est, souligne l’auteure « une activité délibérative et communicative », la commune comme instance souveraine de la république.

Cette notion de souverain ne peut se dissoudre dans la représentation, aussi démocratique soit-elle. Une porte, fracture politique, est ouverte, les débats et pratiques pourront se développer, le temps de la démocratie de toutes et tous est enfin pensable. Restreindre la portée ou la puissance du souverain, c’est substituer à un ensemble à construire, un partiel résigné ; c’est courir le risque, historiquement souvent décliné, de privilégier certain-e-s acteurs et actrices ; c’est, dès le départ, une incomplétude, une solution dégénérative, aux problèmes de l’émancipation de toutes et tous.

 Suivant les connaissances, les humeurs ou le voyages réels ou symboliques des un-e-s et des autres, l’exploration des expériences d’auto-controle des luttes ou des activités productives ou sociales pourra conduire la lectrice et le lecteur de la Catalogne révolutionnaire et libertaire au budget participatif de Porto Allegre, de la commune d’Oxaca aux conseils ouvriers à Budapest en 1956, de la lutte des Lip à Solidarnosc, à la démocratie autogestionnaire en gestation en Algérie des années 60, aux multiples luttes dans des entreprises ici et ailleurs, du poder popular au Chili sous Allende au printemps de Prague, aux œillets du Portugal en révolution, aux centres sociaux italiens, etc.

D’autres préféreront entamer leur parcours par des débats plus théoriques autour du bilan de l’autogestion yougoslave, de la Commune de Paris ou du dépérissement de l’État…

D’autres encore, s’affranchiront des marches plus connues, pour s’introduire dans les     coopératives et la coopération, la démocratie d’entreprise, les bien universaux, le mouvement de contre culture allemand, l’histoire du mouvement syndical, le pouvoir lycéen, etc.

Sans oublier les thèmes autour de la crise, le marché et l’autogestion, l’espace médiatique, l’école, l’écosocialisme, Marx et le marxisme, le féminisme, l’articulation entre démocratie directe et démocratie représentative…

 Un tel ouvrage présente forcement des lacunes, tant sur le périmètre géographique, que dans la profondeur du temps, ou l’approfondissement de certaines questions. Néanmoins, je  regrette le non traitement des « auto réductions », ces grèves d’usagers en France et surtout en Italie au milieu des années 70 (Les autoréductions. Grèves d’usagers et lutes de classes en France et en Italie. 1972-1976, Christian Bourgois, Paris 1976).

Quoiqu’il en soi, un ouvrage, non seulement bien venu tant pour l’éclairage réactualisé d’expériences du passé et du présent, mais aussi par l’incitation politique à formuler, reformuler, expérimenter des nouvelles formes d’organisation, de luttes ou de contre pouvoir. L’action propre, autoorganisation, coopération, coordination, autogestion, etc, permet de construire le présent comme élément du futur et le futur comme possible émergent de ces activités présentes. Elle permet aussi de se construire tant collectivement que individuellement comme être debout, actrices et acteurs réellement égaux.

Coordination Lucien Collonges (collectif) : Autogestion hier, aujourd’hui, demain

Editions Syllepse, Paris 2010, 695 pages, 30 euros

 Didier Epsztajn

Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

C’est avec un peu de retard que je rends compte de ce petit qui garde toute son actualité.

La première partie montre comment la libération des échanges agricoles, affame les paysans du sud en marginalisant ceux du nord et oppose les conditions d’un développement durable des agricultures paysannes.

Un chapitre dissèque l’histoire du modèle californien dans ces multiples dimensions.

La seconde partie présente la réalité et les propositions de Via Campesina mouvement paysan international en insistant sur l’autonomie paysanne et la nécessaire souveraineté alimentaire des peuples.

Une troisième partie nous donne des exemples du combat commun mené par des paysans du sud comme du nord (Indonésie, Mexique, Bolivie, France, Thaïlande, Espagne, Palestine, Burkina Faso, Afrique, Venezuela et Suisse.)

Les thèmes traités sont nombreux : mécanismes du développement inégal, révolution verte, sous-alimentation, crise écologique et sanitaire, endettement, aides, racisme, réformes agraires, eau, OGM, toujours en montrant leurs conséquences ici et là bas. Sans oublier les luttes et l’organisation en syndicats et en collectifs des paysan-ne-s et des populations.

Ce livre se termine par un postface de Jean Ziegler d’où est extraite la phrase du titre de cette courte note..

Indispensable aux altermondialistes, aux écologistes, aux syndicalistes et à toutes celles et tous ceux qui refusent que le monde soit une marchandise.

Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale

CETIM, Genève 2002, 255 pages, 7,50 euros

Didier Epsztajn

Généalogie du socialisme

Ce livre permet d’accéder aux conceptions d’un militant révolutionnaire américain. A mes yeux son principal intérêt est de confronter aux positions de Hal Draper, des points de vue critiques ou complémentaires. Les débats autour du socialisme, à partir de cultures politiques ou d’orientations différentes sont toujours nécessaires, compte tenu du bilan des différents courants se réclamant peu ou prou du socialisme.

Le livre s’ouvre par une riche introduction de Jean Batou et outre le texte, comportent cinq contributions qui discutent de tout ou partie des conceptions de l’auteur. J’ai particulièrement été intéressé par les contributions de Murray Smith (dont son insistance sur le nécessaire pluralisme des anticapitalistes) et de Catherine Samary revenant sur le débat entre fins et moyens. Je souligne aussi le texte de Diane Lamoureux « Et si le socialisme avait à apprendre du féminisme ? »

Je reste cependant très dubitatif sur la notion de « socialisme par en bas » au centre de l’argumentation de l’auteur, non par divergence avec les arguments développés mais parce que cette notion, très descriptive, idéalise les conditions matérielles (réelles) des luttes et des stratégies possibles.

Hal Draper : Les deux âmes du socialisme

Editions Syllepse, Paris 2008, 201 pages, 18 euros

 Didier Epsztajn

Construire son propre imaginaire de l’émancipation

Dans son introduction, Jean-Marie Harribey souligne quelques dimensions qui me serviront de points d’ancrage à une réflexion préalable à la discussion de ce livre.

Il me semble, qu’il est possible (souhaitable) d’avancer, ensemble, dans les débats (les actions), sur la base de plages consensuelles et en postposant certains débats (désaccords) n’ayant que peu de conséquence sur les actualités pensables.

J’en reviens aux trois points soulignés dans l’introduction :

  • La nécessaire «alliance de la démocratie, de la transformation des rapports sociaux et de la responsabilité écologique »
  • La carte, la boussole et la méthode « La carte, c’est la démocratie ; la boussole, c’est l’autonomie individuelle et collective ; la méthode, c’est la construction de convergences entre toutes les forces sociales qui essaient, souvent encore dans des directions parallèles, de faire barrage aux multiples rouleaux compresseurs du capitalisme néolibéral »
  • L’usage et le besoin en lieu et place de la marchandise « l’espace de la socialité peut se bâtir sur la valeur d’usage des chose plutôt que sur leur valeur marchande et sur le bon usage plutôt que sur le gaspillage », l’insistance sur la notion de «bien commun » ou les propositions autour de l’« extension du champ de la gratuité ».

Voilà, me semble-t-il, une conjonction de propositions, un socle solide pour une alliance radicale à vocation majoritaire pour résister et construire une (des) alternative(s) à ce vieux monde.

Cela ne sera peut-être (probablement) pas suffisant. Mais, mettre aujourd’hui, des conditions non pertinemment actives, efface, du possible, le(s) chemin(s) vers demain.

Autant présenter de suite, quelques désaccords qu’il me semble possible de postposer :

  • le mouvement plutôt que le but (Eduard Bernstein) ; un mouvement sans hypothèse(s) de but ressemble plus à une errance,
  • les notions de post marxisme, il conviendrait plutôt de revivifier et compléter les recherches, en les débarrassant des scories diverses, dont certains sont non seulement malodorantes, mais contraires au(x) but(s) visé(s), voir simplement criminelles,
  • la société civile comme sujet révolutionnaire, encore plus imprécis que le prolétariat ; alors que le salariat représente la majorité absolue de la population, tout en soulignant comme l’auteur l’« irréductible pluralité des sources d’identité individuelle et collective »,
  • le socialisme du XXIème siècle de Chavez, dont l’auteur semble faire une lecture trop unilatérale,
  • les nouveaux objets politiques, phénomènes très largement sous-estimés par d’autres, mais ne répondant cependant pas à la totalité des questions posées.

Le livre est composé de huit parties « Réguler la finance ou la socialiser », « Peut-on repeindre en vert le capitalisme ? », « Le travail décent : un bien commun », « Peuple, prolétariat, société civile ? », « Démocratiser l’État : la socialisation de la politique », « Démocratiser l’économie : la socialisation du marché », « Réformes et révolutions : la longue marche de la société civile », « Pour une relocalisation coopérative » et d’une conclusion « Vers un socialisme civil ».

Je ne vais pas ici présenter l’ensemble des analyses et des propositions de Thomas Coutrot, mais plutôt essayer de souligner, subjectivement, quelques points solides pour continuer le débat.

L’auteur propose de discuter « Un projet d’émancipation qui se donnerait la triple tache de mener la critique de ses prédécesseurs, de démystifier les discours et les logiques actuellement dominantes, de propose des alternatives qui donnent des figures concrètes et dès maintenant constructibles à l’émancipation »

Des propositions concrètes, comme « étendre la gratuité à de nouveaux biens essentiels » ou « une réduction massive du temps de travail pour utiliser les gains de productivité de manière favorable à l’emploi et écologiquement soutenable ; un droit des comités d’entreprise élargi aux sous-traitants et aux parties prenantes pour toutes décisions…. » pour lutter contre la « tendance à l’illimitation » du capital, doivent être articulées à des changements institutionnels crédibles et immédiatement possibles. Faute de quoi, elles ne pourraient convaincre largement.

Il faut donc assoir les arbitrages possibles et « construire une représentation légitime de l’intérêt commun, par le processus électoral et institutionnel » et « élaborer des dispositifs institutionnels qui stimulent la subversion démocratique » et au-delà des points de consensus, des avis majoritaires et minoritaires revendiquer « La compétence des incompétents » et rechercher des « compromis dynamiques ».

L’auteur, comme Jacques Rancière, défend le principe du « tirage au sort » comme actualisation possible de la démocratie. C’est une proposition qui mériterait mieux que les sourires dédaigneux de certain-ne-s.

L’auteur développe aussi les formes institutionnelles de contestation des pouvoirs monopolisés : rotation des élu-e-s, limitation des possibilités de réélection, instance de contrôle, plafonnement des financements, etc…

Dans les pages sur le travail, l’auteur après avoir analysé «travail sans qualité », les atteintes à l’estime de soit, n’en souligne pas moins l’irréductibilité contradiction de la mobilisation du travail par le système capitaliste « Le salariat est certes l’école de la soumission, mais les ordres, les procédures, les normes, les instructions de la hiérarchie ne suffisent jamais à définir exactement ce que le travailleur doit faire pour réussir »

Les pages sur la gestion collective des biens communs, les délibérations démocratiques, appuyées sur le principe de subsidiarité (décider le plus près possible de la base), l’économie réellement économe « quel est, pour un montant de ressources, l’éventail des arbitrages possibles entre divers objectifs, plus ou moins contradictoires », la mise des « mécanismes sous le contrôle le plus direct possible de la population » me semblent adéquates à leur objet, une critique concrète du mode de production capitaliste.

L’auteur n’oublie cependant pas une autre critique, celle de la sanction a-postériori du marché, les valorisations de choix « en fonction de son intérêt égoïste », ni le socialisme ayant réellement existé et son « inefficacité et domination bureaucratique ».

D’autres propositions pourraient être approfondies, en particulier la subdivision des biens de production en nue-propriété collective et usages autogérés, le financement des investissements à confronter aux propositions de Bernard Friot.

 Thomas Coutrot n’en oublie pas que « les classes dominantes renoncent sans hésitation à l’État de droit lorsqu’elles considèrent menacés leurs intérêts fondamentaux » et soutient une thèse de « rupture institutionnelle majeure » et souligne que « les forces sociales progressistes ne peuvent s’autolimiter à la stricte légalité sans précipiter leur défaite ».

Sa critique de la valorisation de la violence dans les processus de rupture me semble justifiée, mais « diviser, affaiblir et démoraliser les adversaires de l’autonomie populaire » ou résister « en défense des valeurs et de la légalité démocratiques menacées » ne suffit pas à baliser ce débat.

A l’aune des expériences du passé, l’auteur insiste sur un point décisif « Développer puis maintenir durablement un degré élevé de participation de la société civile et des citoyens est un défi majeur. Mais il y a plus difficile encore : préserver l’autonomie populaire malgré la participation ».

Le livre n’est pas la bible que certain-e-s souhaiteraient pour avoir les clefs des incertitudes de l’avenir, mais c’est un livre qui prend au sérieux et la centralité de la démocratie et la transformation sociale radicale et l’interaction des deux.

 Thomas Coutrot : Jalons vers un monde possible

Editions Le bord de l’eau, Paris 2010, 226 pages, 16 euros

 Didier Epsztajn

Pour l’extension du salaire continué

Pour débattre d’une situation sociale, il convient de commencer par aller au fond des choses, mettre en sens les réalités si mal décrites, puis argumenter sur ce que nous souhaitons. Dire oui à un projet d’espoir.

Puis, reste, bien sûr, le nécessaire travail d’annihilation, pas à pas, des évidences qui n’en sont pas, des mensonges intéressés, des arnaques intellectuelles et des « il n’y a pas d’autres solutions » sans oublier le refus concret de la (contre)réforme.

 

« C’est seulement à partir du rappel du mouvement qui a conduit au système de retraite actuel et à sa réussite, tant politique qu’économique, qu’on peut comprendre les objectifs de la réforme et ceux qu’on peut lui opposer pour prolonger un mouvement qu’elle tente d’interrompre »

A juste titre, Bernard Friot débute son livre par un chapitre percutant « Les retraites, une réussite historique à contre-pied du capitalisme » Il nous rappelle les débats antérieurs (qui reviennent aujourd’hui dans les argumentaires de la réforme). Contre l’épargne retraite, nos pensions sont un salaire continué, une reconnaissance d’une qualification acquise. Par ailleurs « L’évitement de l’épargne lucrative se double de celui de l’impôt ». L’auteur montre aussi toutes les ambiguïtés du régime Arrco (régime complémentaire obligatoire), avec son système de point et son absence de garantie de prestation. Il souligne la première brèche, dans notre système de retraite, avec l’indexation de pensions sur les prix et non plus sur les salaires.

Afin de situer historiquement, la notion de travail, Bernard Friot, fait un court détour, par l’analyse du travail comme rapport social, du temps travail abstrait comme carcan et mesure de toute chose, de la marchandise (abstraite de toute considération tenant à la spécificité du bien produit, à son usage), il souligne qu’il n’y a pas d’essence du travail ni de définition transhistorique de celui-ci.

Le statut des fonctionnaires (fondé sur la qualification et non pas sur l’emploi), les pensions comme salaire continué « ces tremblés dans l’écriture capitaliste du travail, ces étrangetés tolérées ne peuvent plus espérer subsister sans un discours et des pratiques fortes ». Il ne suffit donc pas de s’opposer à la réforme. Il faut affirmer que « c’est le statut du travail et des salariés qui est en cause ».

La réforme comporte deux objectifs centraux : « Donner un coup d’arrêt quantitatif au mouvement de continuation du salaire dans la pension à partir de 60 ans et, qualitativement, délier la pension du salaire pour la lier à l’épargne, au revenu différé et à l’allocation tutélaire (pension complémentaire allouée sous condition de ressources ou d’activité longue), trois formes de ressources résolument non salariales »

L’auteur prend le temps d’expliquer que « l’équité est la renonciation à l’égalité », « le revenu différé est le contraire du salaire continué » et il analyse en détail le modèle suédois de répartition.

Il revient très précisément  sur « les caractéristiques du revenu différé » et montre comment « la qualification personnelle » permet d’en finir avec ce type de revenu.

Bernard Friot souligne l’illusion d’une épargne subsituable au travail : « L’épargne n’est pas une opération interpériodique de soi à soi par laquelle de la monnaie ou de la valeur sont transférées d’une période à l’autre sous forme de ”revenu différé”, chacun récupérant demain sa mise d’aujourd’hui. L’épargne est un rapport social intrapériodique dans lequel la propriété de titres est une propriété lucrative qui donne à son détenteur le droit de recevoir une partie de la monnaie mise en circulation à l’occasion de l’attribution de valeur à la richesse produite. Qu’on soit en répartition ou en capitalisation, c’est toujours le travail de l’année qui produit la richesse correspondant à la monnaie qui finance les pensions de l’année. »

Avant de critiquer les balivernes sur la démographie (j’invite les lectrices et les lecteurs à lire les démonstrations sur : « la proportion d’actifs occupés reste stable dans un PIB en constante augmentation » ou « la croissance du poids des pensions dans le PIB ne pose aucun problème »), l’auteur critique la problématique générationnelle, la naturalisation d’une caractéristique biographique et indique « L’analyse d’une société selon la naturalisation de caractéristiques biographiques individuelles (comme l’appartenance à une génération), posées du coup comme des essences, empêche l’affirmation des logiques d’abstraction fondatrices d’un lien social politique. »

 

« Retraite à 60 ans » Bernard Friot propose de « poser sa signification politique, donc contingente, conventionnelle, et en même temps source de droits garantis à un âge qui ne peut être laissé à l’initiative privée mais doit être le même pour tous, et obligatoire dans ses effets, comme l’est ”la majorité à 18 ans »

D’autres débats pourraient être ouverts, la fusion de l’Arrco et de l’Agirc dans le régime général, la compensation du déficit des carrières des femmes, ou l’ancienne proposition de l’auteur, ici reprise, de financer les investissements par une cotisation économique.

Je partage, avec l’auteur, l’appréciation du caractère potentiellement corrosif, pour le capitalisme, des cotisations sur les salaires, de leur augmentation dans le produit intérieur brut (PIB) et donc de la nécessaire extension des salaires socialisés, à d’autres couches de la population, comme les étudiant-e-s.

Mais dire cela ne signifie pas, que les cotisations ou leur développement, par augmentation de la part patronale, suffiraient à dissoudre les mécanismes ”objectifs” du fonctionnement du système.

Comme dans ces précédents livres, je trouve que l’auteur sous-estime le caractère systémique du capitalisme et les effets de la propriété privée. Ou, pour le dire autrement, une modification substantielle dans l’organisation du système capitaliste (généralisation du salaire continué) ne pourra se faire, en douce, des réactions probablement violentes des possédants. Se pose alors et une fois de plus, l’unification des salarié-e-s (au sens souhaité par Bernard Friot) dans la construction d’une alternative démocratique majoritaire.

Mais ceci est une autre dimension des débats nécessaires.

Il faudrait que l’éditeur réédite deux précédents ouvrages de l’auteur « Puissance du salariat. Emploi et protection sociale à la française » (La Dispute 1998) et « Et la cotisation sociale créera l’emploi » (La Dispute 1999)

Bernard Friot : L’enjeu des retraites

Editions La Dispute, Paris 2010, 173 pages, 12 euros

 Didier Epsztajn

Une histoire au présent

En 1910, est présentée au Parlement français, une loi sur les retraites « ouvrières et paysannes ». Elle sera votée le 5 avril. Ce vote quasi unanime a fait l’objet de débats au sein du Parti Socialiste et de la CGT et entre le PSU et la CGT où les anarchistes sont puissants. La figure de Jaurès domine. Cette loi est la concrétisation de son orientation politique. Gilles Cadar et Guy Dreux, dans « Une loi pour les retraites », présentent ces polémiques au sein de ces deux organisations, sans prétendre à l’exhaustivité. Elles portent à la fois sur la capitalisation – les arguments contre n’ont pas vieilli -, sur la cotisation ouvrière – faut-il ou non l’instaurer ? – et sur nature de l’État, comme son rôle et sa place. Dans un contexte de luttes sociales et de luttes pour le pouvoir au sein du PSU. Un droit universel était né. Le début des conquêtes sociales.

G. Candar et G. Dreux : Une loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910

Le Bord de l’Eau éditions, 328 p.

Nicolas Béniès

Eteignez la télévision, faites de la politique

Les 80 propositions rédigées par des auteur-e-s issu-e-s du monde syndical, associatif et universitaire sont regroupées en quatre grands chapitres : Politique internationale et enjeux planétaires ; Politiques sociales et économiques ; Culture et éducation ; Citoyenneté et institutions.

Chaque contribution inclue la formulation d’une question politique et l’élaboration d’une proposition permettant de tracer des perspectives d’action.

Au delà des accords et des désaccords sur telle ou telle proposition, voilà un ouvrage qui complète utilement ceux d’ATTAC et de la Fondation Copernic. Ce livre invite à la réflexion, loin du verbiage de soumission à la société telle quelle est ou au simple renvoi lointain à un monde meilleur.

Ouvrage coordonné par Georges Debrégeas et Thomas Lacoste : L’autre campagne

Préface de Lucie et Raymond Aubrac

La Découverte, Paris 2007, 293 pages 14 euros

Didier Epsztajn

Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Première publication d’une nouvelle collection « Clairement ancrés dans la gauche radicale, les Cahiers de l’émancipation ont pour vocation d’établir des liens entre les diversités des générations et des expériences et en extraire les germes des lendemains possibles. »

En cherchant à nouer les réflexions entre écologie, anticapitalisme et mouvement ouvrier, ce petit ouvrage trace quelques pistes. Le volume est composé de huit textes, plus ou moins aboutis. Je me limiterais à quelques éléments traités.

François Chesnais (Écologie, luttes sociales et projet révolutionnaire pour le 21e siècle) revient sur les analyses critiques de l’économie politique, la consubstantialité de la recherche de croissance illimitée du capital et de la marchandise, et prolonge sur les conditions non librement choisies d’activité des hommes et des femmes.

La crise écologique renforce cette dimension et implique de prendre en compte les effets des changements de temporalités « Avancer l’idée de la rencontre entre la crise économique et la crise écologique dans ses différentes dimension soulève la question de leurs temporalités respectives ».

L’auteur insiste sur la nécessité de trouver des « formes de propriétés sociales renouvelées »

L’article de Daniel Tanuro (Marxisme, énergie et écologie : l’heure de vérité) souligne la  discontinuité majeure produite par la transition du bois à la houille comme ressource énergétique. La non prise en compte de la substitution d’une « énergie de flux (renouvelable) » à une « énergie de stock (non renouvelable) » est à ses yeux un défaut majeur dans l’analyse du capitalisme.

L’auteur critique l’absence de prise en compte du « concept de métabolisme social » pour questionner et aborder différemment les problèmes de gestion des ressources.

Je suivrais, moins l’auteur lorsqu’il évoque que « la conscience écosocialiste doit être introduite dans la classe ouvrière de l’extérieur » grosse de bien des dangers de substitutionisme dans les rapports entre ceux et celles qui savent et les autres.

Armand Farrachi avance quelque solutions, alimentées par des exemples, face aux destructions massives et en défense de la biodiversité. « Il importe de rétablir les équilibres naturels : maintien des écosystèmes avec proies et prédateurs, suppression de la notion d’espèce nuisible, réintroduction quand c’est possible d’espèces après avoir remédié aux causes de leur disparition, régénération naturelle (et non commerciale) des forêts, dépollution des cours d’eaux, conservatoires botaniques, etc. »

Plus discutable me semble l’idée de conservation de la nature « pour ce qu’elle est »

Laurent Garrouste (De la lutte contre l’exploitation physiologique à la transformation écosocialiste du travail) suggère d’approfondir la théorie de l’exploitation « un même processus et une même logique conduisent à la destruction de la nature et à l’usure du travailler ».

Tout en soulignant « La soumission du travail humain au rythme de la machine », je pense que l’auteur contourne, en partie, les mécanismes engendrant la souffrance au travail  (domination au travail versus domination du travail). Il décrit cependant en détail, l’intensification du travail, l’augmentation des contraintes liées aux normes et aux délais, les troubles musculo-squelettiques, les atteintes à la santé psychique.

Laurent Garrouste prône une transformation écosocialiste de la production qui implique « une garantie effective du droit à l’emploi, les travailleurs des activités réorganisées conservant leur contrat de travail, leur rémunération et leurs droits sociaux jusqu’au reclassement sur un emploi de rémunération et de qualification au moins égales. »

Manuel Gari dans son article « Le changement climatique : un défi pour le mouvement ouvrier » énonce les implications pour le syndicalisme des nécessaires adaptations des industries et donc des emplois.

« Il existe une responsabilité ”commune mais différenciée” entre les pays industrialisés et le reste du monde, pour reprendre la terminologie utilisée dans les sommets  mondiaux sur le climat. » L’écologisation des différentes sociétés impliquent des ruptures et des conflits. « Le problème est que cette destruction et cette création d’emplois se répercutent de manière différente selon les lieux et les temps, ce qui pose un défi tactique que les syndicats et les gouvernements doivent résoudre. »

Enfin, Vincent Gay replace la naissance de l’écologie politique dans les sillons de mai 68.

Un ouvrage d’une brulante actualité, porteur de débats et qui n’esquive pas les problématiques difficiles.

Cahiers de l’émancipation : Pistes pour un anticapitalisme vert

Coordination Vincent Gay

Editions Syllepse, Paris 2010, 130 pages, 7 euros

Introduction sur le site de Contretemps : http://www.contretemps.eu/lectures/pistes-anticapitalisme-vert

Didier Epsztajn

Élargir les espaces de remise en cause des rapports de subordination

La lutte contre les suppressions d’emploi se heurte, au-delà des réalités concrètes, à deux argumentaires qui se rejoignent dans une certaine paralysie de pensée et d’action.

Il y aurait, pour les uns, des inéluctables lois économiques engendrant la concurrence, la flexibilité, les délocalisations et les suppressions d’emploi. Les auteurs du livre présentent les modalités de la restructuration capitaliste permanente (arbitrage du marché, recherche de liquidité pour les actifs, primauté de la « création de valeur » pour l’actionnaire, plafonnement de la croissance sur les grands marchés de masse, nouvelles techniques d’information) pour remonter la chaîne des responsabilités « Tout licenciement collectif renvoie à une série de changements dans la péréquation du profit, avant la restructuration et après sa mise en œuvre. ».

Les courants radicaux, quant à eux, argumentent souvent aussi sur le fonctionnement global du système pour faire l’impasse sur des reformes s’appuyant et modifiant les conditions des luttes sociales, en élargissant les espaces de remise en cause des rapports de subordination. La lutte contre les licenciements ne peut être renvoyée simplement à une rupture à venir transformant en profondeur de la société.

L’actualité autour des nouveaux contrats CNE et CPE confirme le « principe de liquidité » comme matrice du capitalisme aujourd’hui. Si la logique libérale est de rendre les actifs aussi liquides que possible pour rendre leur possession facilement réversible, cette flexibilité croissante du capital ne saurait être entravée par ce qui devrait être au contraire le plus mobile possible à savoir les salarié-e-s. « En s’attaquant conjointement aux contrats de travail et aux conditions de licenciement, ils visent à raccourcir le temps nécessaire à la réorganisation des actifs industriels et à en faire porter le coût social à la collectivité »

Pour les auteurs du livre, il est possible et nécessaire d’articuler la lutte contre les licenciements à une optique de réorganisation de la relation salariale en contestant le despotisme du marché et en remettant cause le pouvoir de licencier.

Leur proposition de suppression des licenciements s’organise autour de trois principes : «continuité du contrat de travail du salarié quelles que soient les contraintes économiques mises en avant par l’entreprise, obligation de résultat en matière de reclassement des salariés (sans précarisation, ni déclassement) et financement mutualisé exclusivement patronal des coûts liés à la mise en œuvre du droit à l’emploi. »

La cause première et commune de tous les licenciements économiques est à rechercher en amont des explications patronales et gouvernementales, c’est donc aussi en amont « qu’il faut aller chercher les arguments pour une revendication unifiante face aux suppressions d’emplois, sans discrimination pour une partie du salariat. ». Il importe donc que le point de départ soit la question des personnes et de leurs droits qu’il faut donc absolument dissocier des raisons et circonstances économiques de la suppression de leur emploi. Il faut donc partir de batailles contestant la légitimité même des licenciements.

Cette contestation peut aussi partir du texte de la Constitution et de sa déclinaison dans la réalité du Droit du travail, aujourd’hui structuré autour de la reconnaissance du pouvoir de l’employeur sur ses salariés (rapport de subordination) et de la centralité de la propriété.

Alors que pourtant le droit à l’emploi a été inscrit dans la constitution de 1946, aucune disposition ne permet de garantir que chaque personne en situation de travailler se voie proposer effectivement un travail qu’elle puisse occuper. La Loi n’applique pas la Constitution. « Dans une acceptation libérale dominante, les droits sociaux sont rebaptisés droits-créances par la doctrine juridique, car leur mise en œuvre suppose une intervention active de l’État. » Le droit a l’emploi est donc dévalué en simple objectif au profit de la liberté d’entreprendre.

Pourtant, il n’y a aucune raison que les salariés pâtissent des choix de gestion dont ils ne sont nullement responsables. La question des licenciements ne peut être traitée uniquement au niveau de l’entreprise « Les difficultés économiques de telle ou telle entreprise ne doivent pas se résoudre par des licenciements ; elles impliquent au contraire une obligation de prise en charge des salariés concernés de manière à leur assurer le bénéfice d’un emploi en continuité avec leurs acquis contractuels. » Il faut avancer vers un nouveau statut du salariat assurant une continuité du socle contractuel, une obligation de résultat dans les éventuels reclassements et dont le financement mutualisé serait assuré uniquement sur cotisations patronales.

Partant à la fois d’une analyse des fonctionnements réels du système et d’une critique du droit privilégiant la propriété aux droits sociaux, les propositions contenues dans ce petit livre me semblent plus pertinentes et plus offensives que les propositions de « sécurité sociale professionnelle » qui tendent à dédouaner les entreprises de leurs responsabilités. L’esquisse de projet alternatif (nouveau statut du salariat) pourrait permettre de donner une nouvelle légitimité aux luttes contre les licenciements.

Laurent Garrouste, Michel Husson, Claude Jacquin, Henri Wilno : Supprimer les licenciements

Editions Syllepse, Paris 2006, 159 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

Gratuité et bon usage

En prélude, Stéphane Lavignotte nous mets en garde contre les faux débats « Toutes les boites ne sont pas des cadeaux…»

« Les mots sont souvent des boites, avec les mêmes défauts que les murs. …. De là naissent des débats où des boites parlent aux boites, avec autant de compréhension que lorsque les murs parlent aux murs. »

L’auteur conclut son ouverture par « une envie de créer, une générosité collective, une passion collective ». Il convient, en effet de prendre au sérieux cette envie  pour que « De ces grosses boites », nous puissions ensemble, « faire des cubes, plus petits mais plus facile à déplacer et à combiner pour des agencements plus ouverts et vivants. »

Cette orientation, sous forme de sympathie critique, permet à l’auteur de présenter et discuter l’ensemble des positions autour du mot décroissance. Ce tour d’horizon s’accompagne de nombreux questionnements ouverts.

Dans une seconde partie « Quand le flou entretient la polémique : critique et autocritique de la décroissance » Stéphane Lavignotte élargit le socle des interrogations « Décroissance, d’accord, mais de quoi ? », « Quelle prise en compte des inégalités et de la structure de classe ? » et se montre particulièrement critique des références à la psychanalyse réactionnaire.

Puis dans « La décroissance, une nouvelle voie pour les gauches » sont argumentés, entre autres, les concepts d’usage et de gratuité. Les autres éléments ne me semblent pas assez approfondis et laissent un goût certain de confusion. Il manque une “structure” basée sur des hypothèses stratégiques, même très prudentes.

« Cela implique de créer une conception faisant plus de place – au sein d’un même camp, mais aussi dans la lutte avec le camp adverse – à l’articulation des contradictions, à la capacité de se mettre d’accord sur ce qui fait désaccord, à la recherche de compromis, à l’importance donnée à la diversité des acteurs » est certes plus que nécessaire, mais ne suffit à définir une ou politique(s) à la hauteur des enjeux, des ouvertures de « lignes de fuite pour sortir de ce système inhumain ».

Stéphane Lavignotte : La décroissance est-elle souhaitable ?

Editions Textuel, Paris 2010, 137 pages, 9,90 euros

Extraits sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/extraits-decroissance-est-elle-souhaitable-stephane-lavignotte

 Didier Epsztajn