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Contradiction politiquement paralysante

Je rappelle deux éléments antérieurs au temps de ce livre : le pacte germano-soviétique, justifié et défendu par le PCF, et sa première conséquence le dépeçage de la Pologne ; la tentative, sous occupation allemande, de publication légale du journal « L’humanité », traitée dans un autre livre de l’auteur La négociation. Été 1940 : crise au PCF, (Syllepse, Paris 2001).

Comme nous l’indique Roger Martelli dans une courte préface « Entre septembre 1939 et juin 1941, le PCF baigne continûment dans la ligne stratégique internationale qui se met en forme dans la première semaine de septembre 1939, sous la thématique générale de la ”guerre impérialiste”. » Le préfacier termine en citant Bernard Pudal « le complexe doit rester ouvert aux incertitudes et aux limites des sciences sociales ».

En avant propos, Roger Bourderon interroge : « Peut-on aujourd’hui tenter de faire le point sereinement, non en ayant la prétention d’apporter des réponses définitives aux questions soulevées, mais en se fondant sur la documentation accessible, pour tenter de cerner sans a priori idéologique ce que fut effectivement l’intervention du parti français, plus précisément de sa direction, au cours de cette année particulièrement chaotique qui va de l’été 1940 à l’été 1941 ? ». Ce qui ne dispense pas d’avoir une opinion politique sur cette « intervention ».

Le livre comporte quatre chapitres :

  • « Le parti communiste et le général de Gaulle. Juin 1940-août 1941 »

  • « Paris, Bordeaux : les appels de l’été 1940 »

  • « Été 1940-printemps 1941 : constitution de la résistance communiste »

  • « Les FTP, direction et tactique. L’exemple de l’interrégion parisienne, 1941-1943 »

La mise à disposition de nombreux textes, et leur éclairage par l’auteur, permet de saisir, au delà, d’un vocabulaire très inscrit dans son temps, les difficultés pour aborder cette période. Ces difficultés sont aggravées par le socle d’analyse des directions du PCF, sans négliger les écarts entre ceux de l’intérieur et ceux « réfugiés » en URSS. Mais ressort immanquablement, la chape de plomb que représentait une vision caricaturale de ce que pourraient-être les luttes de classe « Poussée à l’extrême, sinon jusqu’à l’absurde, la logique de classe décroche de la situation réelle et n’en favorise pas la compréhension », la mise sur le même plan des 200 familles (la grande bourgeoisie) et de la social-démocratie et sa « dénonciation virulente », l’incapacité à comprendre les intérêts différents de l’impérialisme anglais et allemand, la nature même du fascisme et du nazisme ou l’invraisemblable « conceptualisation » de trahison de la France, etc. L’auteur indique aussi l’ignorance « de la dimension spécifique de l’antisémitisme ».

Dans « Pour tenter de conclure », Roger Bourderon écrit « De la défaite de l’été 1940 à l’action directe contre l’occupant, la politique du Parti communiste français évolue dans une contradiction majeure entre la revendication hautement proclamée de l’indépendance nationale, la dénonciation d’un gouvernement de traîtres et de valets, l’affirmation de la nécessité de situer le combat communiste dans la poursuite d’une guerre qualifiée d’impérialiste des deux cotés, sans établir de distinction entre les buts de guerre britanniques et allemands, ramenés à la volonté d’asservissement des peuples au grand capital. »

Il fallut l’attaque contre l’URSS, fausse « patrie du socialisme » mais réelle dictature stalinienne, pour que sa direction engage le PCF dans l’action directe contre les forces d’occupation.

Parmi de multiples points, l’auteur montre comment le PCF écrivait l’histoire de sa politique « il est frappant de constater à la lecture des publications officielles une volonté d’intégrer les initiatives nouvelles dans un continuité historique excluant toute contradiction, même si elles sont en rupture avec le passé récent. »

Un livre qui pourrait permettre de discuter des articulations possibles/nécessaires entre luttes de « libération nationale » et luttes « d’émancipation sociales » toujours à (re)penser dans chaque concret. Je ne suis pas sûr de partager les conceptions (non développées), de l’auteur, pour la période considérée. Que l’on partage ou non le détail des analyses de l’auteur, une sérieuse tentative de « mise au point historique », loin des mystifications, des mensonges ou des dénis de réalité. Un livre aussi pour éclairer les constructions mythiques d’un parti qui fut et se revendiquait stalinien, ce qui me parait au moins être incompatible avec l’idée même de communisme.

Roger Bourderon : Le PCF à l’épreuve de la guerre, 1940-1943.

De la guerre impérialiste à la lutte armée

Editions Syllepse, Paris 2012, 188 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Accélération du temps, élargissement de l’espace et reconfiguration sociale

Un essai et d’abord un récit où souffle le vent de la révolte du Paris populaire. Voici aussi une preuve que l’on peut écrire un essai, des analyses, une étude étendue, sans simplisme, avec un vocabulaire abordable. Richement illustré, papier et typographie choisis. Un bel ouvrage.

Dans son introduction, Matthieu Giroud indique, entre autres, que David Harvey « cherche les possibilités de ”donner une idée de la ville dans sa totalité” » et « Une telle approche n’a au fond qu’un objectif bien précis : analyser comment le capitalisme industriel naissant structure l’espace de la ville et par là affecte toutes les dimensions (matérielles ou idéelles) de la vie sociale, mais aussi en retour, comment le capitalisme industriel s’inspire de ces changements urbains pour se réaliser ».

Première illustration dans l’introduction : « L’émeute » d’Ernest Meissonier, le ton est donné !

« La modernité semble toujours affaire de ”destruction créatrice” ».

David Harvey nous présente le décor, la place fondatrice de 1848 « 1848 apparut comme un moment décisif où l’inédit se cristallisa à partir de l’ancien ». Sur ce sujet l’indispensable ouvrage de Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey : 1848 la révolution oubliée (Réédition La Découverte poche, Paris 2009 La mémoire ouvrière fut enfouie sous les décombres de la république tout court), le règne d’un petit empereur « il a créé un mythe fondateur (essentiel à tout nouveau régime) et contribué à asseoir l’idée qu’il n’existait aucune alternative à l’autoritarisme bienveillant de l’Empire », en passant par les travaux de Haussmann et « un extraordinaire changement d’échelle », sans oublier Walter Benjamin, Daumier, Balzac, Flaubert ou Carl Schorske, Henri lefebvre et Karl Marx.

Je signale que David Harvey interroge étrangement Saint-Simon et Karl Marx « N’est-il pas étrange que deux penseurs qui occupent une place aussi éminente dans le panthéon de la pensée moderne aient explicitement rejeté la possibilité d’une rupture radicale, tout en mettant l’accent sur le changement révolutionnaire ? ». Je ne sais pour Saint-Simon, mais la critique porté à Marx me semble inadéquate, cet auteur s’est refusé à se projeter dans le futur émancipateur, et à juste titre, me semble-t-il, rejeté les utopie créatrices, en laissant justement ouvert la construction d’un futur. Sur ce sujet, voir le beau livre d’Isabelle Garo : Marx et l’invention historique (Editions Syllepse, Paris 2012 Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique)

La première partie du livre « Représentations 1830/1848 » est subdivisé en « Le Paris de Balzac » et « Le corps politique rêvé ».

David Harvey montre que Paris est au centre d’une grande partie de l’œuvre de Balzac. Il souligne que « En démythifiant la ville et les mythes de la modernité, il a ouvert de nouvelles perspectives, non seulement sur ce qu’était la ville, mais sur ce qu’elle pourrait devenir. D’une façon toute aussi cruciale et particulièrement difficile à extraire des archives sans âme de la ville, il dévoile les fondements psychologiques de ses propres représentations et avance des hypothèses quant aux jeux troubles du désir (notamment chez les bourgeois). La dialectique de la ville et de la construction de la subjectivité moderne se trouve ainsi mis à nu » L’auteur confronte les constructions de Balzac, son utilisation de la ville, l’ancrage de ses personnages avec ses propres analyses. Certaines pages, ou sous-chapitres me semblent particulièrement éclairants : « Le fétichisme inhérent à la perception que la bourgeoisie avait d’elle-même », le mythe d’un Paris sans origine provinciales, les fictions du crédit et de l’intérêt, « L’enfer et l’ordre moral », « Configuration spatiale et ordre moral », « Rues, boulevards et espaces publics du spectacle », l’opposition entre intérieur et extérieur ; bref une ville selon des perspectives multiples. Je ne voudrais pas m’éloigner de cette partie, sans souligner « Le fétiche et le flâneur », en en citant deux phrases : « Les rues, les quartiers, les appartements, les cages d’escaliers, les entrées sont empreints d’une signification sociale » et « Concevoir la ville comme être sensible revient à reconnaître son potentiel en tant que corps politique ». N’étant que peu sensible à la littérature française du XIXème, à l’exception notable de Baudelaire et Flaubert, pour les auteurs cités, je laisse les connaisseuses et connaisseurs y regarder de plus près.

« La belle utopie de la veille sera l’aimable vérité du lendemain », mis en exergue, donne une clé, comme dans une partition musicale, du traitement du chapitre « Le corps politique rêvé »

David Harvey nous parle de projets utopiques, révolutionnaires, des saint-simoniens, de Fourier, de Blanqui, de « remettre le monde à l’endroit », de 1840, de Flora Tristan, de Proudhon, d’égalité, d’autonomie des femmes, d’association, de communauté, de communisme, d’organisation du travail, de cette possible modernité avant Haussmann. Il termine par « Qu’est-ce qui a disparu en 1848 ? » : « Après 1848, la contre-révolution brisa beaucoup d’espoirs et de désirs et referma l’univers des possibles qui s’était ouvert au cours des années 1830 et 1840 ». Une conception moderne et émancipatrice d’une république sociale, certes ambiguë sur la question de la propriété, confuse sur les notions d’égalité, de liberté et de communauté, n’en imaginais pas moins « profondément que l’association des travailleurs et l’activité collective permettrait de faire naître une société meilleure ». Ce fut une autre modernité qui advint. « On pourrait dire que c’est l’idée de la ville comme corps politique qui fut détruite en 1848 avant d’être ensevelie dans l’univers commercial de la marchandisation et du spectacle du Second Empire. »

Au cœur du livre, sa partie la plus substantielle : « Matérialisations : Paris 1848 – 1870 »

En prologue, David Harvey revient sur la caractérisation du régime « un État autoritaire et policier s’appuyant sur une base populiste », avant de présenter le résultat de la « mise de Paris entre les mains d’Haussmann » en juin 1853. L’auteur s’interroge « Toutefois comment construire un tel récit sans réellement comprendre le fonctionnement interne et les relations mutuelles de l’économie, de la politique, de la société et de la culture ? » et argumente son choix « J’ai choisi d’emprunter une voie médiane, consistant à saisir les transformations historico-géographiques du Paris du second Empire à partir d’une série de thèmes qui s’entremêlent et ne peuvent être pris isolément les uns des autres » en insistant particulièrement sur « C’est cet ensemble de relations qui constitue le véritable moteur du changement social ».

Sommaire :

  • L’organisation des relations spatiales

  • L’argent, le crédit et la finance

  • La rente et la propriété

  • L’État

  • Travail abstrait et travail concret

  • L’achat et la vente de la force de travailleur

  • La condition des femmes

  • La reproduction de la force de travail

  • Consommation, spectacles, loisirs

  • Communautés et classes

  • Relations naturelles

  • Science et sentiment, modernité et tradition

  • Rhétorique et représentations

  • Géopolitique de la transformation urbaine

Il ne saurait être question, ici, de faire une présentation exhaustive, juste certains éléments choisis subjectivement parmi les nombreux points analysés.

Prenons, par exemple, l’amélioration des transports et des communications qui n’eurent pas tant « pour effet de décongestionner le trafic que de le recréer sur une toute autre échelle et à une vitesse différente ». Ce double effet d’échelle et de vitesse modifie qualitativement les relations. « L’accélération entraîna aussi l’élargissement des espaces dans lesquels les individus, les biens et les idées pouvaient se déplacer ».

L’auteur analyse les intérêts et les enjeux economico-sociaux, politiques, autour de l’argent du crédit et de la finance, « la création d’un nouveau système financier exigeait que l’on fasse tomber un certain nombre de barrières morales politiques techniques et philosophiques », les différences entre les frères Pereire et James de Rothschild. Les projets et les réalisations de Haussmann sont incompréhensibles sans prendre en compte la place des sociétés financières, la spéculation boursière, la propriété, « intégration particulièrement forte du capital financier et de la propriété foncière », le patrimoine immobilier, la rente, le capital fictif, les méthodes déjà inventives de financement de la dette, l’intérêt, le pouvoir d’expropriation des organismes publics et plus généralement l’intervention de l’État, y compris dans la gestion de la force de travail, sa surveillance ou son contrôle.

L’auteur étudie les déplacements de populations, la refonte de la périphérie et du centre, l’intégration de villes et la création de « nouvelles banlieues », les ségrégations spatiales, « l’absorption des excédents de travail et de capital dans la reconstruction de Paris eut toutes sortes d’effets négatifs – accentuation des déplacements de la population et de la ségrégation spatiale, trajets plus longs pour aller au travail, augmentation des loyers, surpeuplement, etc. – que beaucoup considéraient comme de véritables pathologies ».

Les transformations se concrétisent aussi par un (re)façonnage des espaces de reproduction social. Sans oublier la modification de l’industrie parisienne que l’auteur traite dans un remarquable chapitre « Travail abstrait et travail concret ». Je ne souligne que « la subsomption progressive d’artisans et de propriétaires auparavant indépendants sous la domination formelle d’une organisation commerciale et industrielle strictement contrôlée ».

Il ne faut pas oublier la répression intense du mouvement ouvrier après 1852, privé du droit d’association, de coalition, de syndicalisation, etc.

L’auteur développe sur la modification des emplois, en traitant notamment de « La condition des femmes », domesticité, prostitution, espace public et espace privé, « contrôle grandissant des femmes sur l’espace intérieur du foyer, associé à la marchandisation croissante des femmes dans la vie publique », sans reconnaissance de l’égalité des droits.

J’ai aussi été sensible aux passages sur la consommation, la création des grands magasins, les spectacles, les loisirs, « Le café ou cabaret devint ainsi un cadre institutionnel et joua un rôle politique et social dans la vie de la classe ouvrière », la foule, les boulevards.

Comment ne pas citer cette phrase « La prostituée, le chiffonnier, le pauvre clown obsolète, un vieillard digne en haillons, la belle femme mystérieuse, tous devinrent des personnages indispensables à la pièce urbaine » entre Baudelaire, Walter Benjamin et l’auteur.

Les destructions, les plans de restructuration de l’habitat et des lieux de circulation ne furent pas seulement économico-sociaux, ils eurent des dimensions esthétiques, « Haussmann introduisit des dissymétries locales dans le but de produire des effets de symétrie à plus grande échelle ».

Paris, c’était aussi « Deux villes, deux peuples », la recherche pour les travailleuses/travailleurs d’un espace autonome pour organiser/consolider leur mouvement.

Pour terminer ces « Matérialisations », trois citations, la première de Karl Marx, les deux autres de l’auteur :

  • « La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants »

  • « Dans ce livre, j’ai tenté de mettre à nu les complexes modalités de transformation de l’économie et de l’organisation sociale, de la politique et de la culture qui ont irrémédiablement changé le visage de Paris »

  • « Mais la Commune est née du désir de transformer les relations sociales et les rapports de pouvoir au sein d’une configuration de classes particulière, constituée dans un espace particulier, au sein d’un monde capitaliste lui-même en pleine transition. Ces luttes qui forcent l’admiration ont encore bien des enseignements à nous livrer. »

Le livre se termine sur une belle Coda : « La construction de la basilique du Sacré-Coeur ».

L’auteur revient sur l’histoire de la Commune, sa sauvage répression et sur la construction de « ce détestable symbole » qui défigure Paris au nom d’un « Gallia poenitens » (« France repens-toi ! »), symbole de l’alliance peureuse et revancharde du goupillon et du sabre, et amnésique des massacres des communard-e-s.

Je reproduis un extrait de ma note sur Maxime Vuillaume : Mes cahiers rouges (souvenirs de la Commune) (Editions La Découverte, Paris 2011), « L’horrible Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dont la construction fut décrétée par une loi votée par l’Assemblée nationale en juillet 1873 dans la cadre d’un nouvel « ordre moral » et pour « expier les crimes des communards » défigure toujours Paris et la mémoire des fusillé-e-s, des exilé-e-s, du peuple parisien. » Mémoires contre l’écriture de l’histoire par la réaction victorieuse

Une « modernité » après 1848, qui peut être mise en rapport avec la nouvelle « modernité » actuelle, beaucoup de similitudes, et en particulier les effets d’échelle (mondialisation), de vitesse (nouvelles technologies), de construction/modelage des espaces urbains (Voir par exemple Mike Davis : City of Quartz, Los Angeles, capitale du future, réédité en 2009 chez La découverte poche ; Régine Robin : Mégapolis. Les derniers pas du flâneur (Un ordre d’idées chez Stock, Paris 2009 Déambulations ), ou l’inventivité financière, etc… Gardons en mémoire que « La Commune fut en effet très différente de 1848, en partie en raison de la réorganisation radicale des espaces de vie entraînée par l’haussmannisation, des transformations tout aussi radicales des procès de travail, de l’organisation de l’accumulation du capital et du déploiement de la puissance étatique », pour réfléchir aux soulèvements de demain.

Se lit comme un grand roman habité d’espérance et d’aventure, notre aventure collective, les espoirs de celles et ceux qui se révoltèrent, ces espérances qui sont toujours les nôtres.

Du même auteur :

Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique (Editions Syllepse, Paris 2010) De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

Géographie de la domination (Les prairies ordinaires, Paris 2008) Production de l’espace

Le nouvel impérialisme(Les prairies ordinaires, Paris 2010) Accélération dans le temps et expansion dans l’espace

Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances (Editions Amsterdam, Paris 2011) Domination et relations hiérarchiques de classe inscrites au sein même du paysage de la ville

David Harvey : Paris capitale de la modernité

Les prairies ordinaires, Singulières modernités, Paris 2012, 532 pages, 32 euros

Didier Epsztajn

S’insoumettre ou déserter, pour la liberté

« Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. » (dernières phrases du Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie- 5/9/1960)

Au moment où certains valorisent la civilisation « Française » en opposition à une mythique barbarie des « Autres », où certains semblent oublier le lien historique entre « République » et impérialisme et colonialisme, où d’autres, ou les mêmes, oublient les « confettis » de l’empire mais colonies réellement existantes, il est bon de mettre en mémoire, de donner à lire les oppositions concrètes à la sale guerre coloniale que fut celle d’Algérie.

Ce travail est aussi un travail contre les inventions de l’histoire par la droite et d’un prétendu rôle positif de la colonisation, du silence d’une partie de la gauche bien pensante, et d’une amnésie du PCF qui oublie son vote des pleins pouvoirs en 1956, son refus de soutenir les déserteurs, sa négation de la « nation algérienne », ses « Paix en Algérie » lorsque d’autres, plus justement criaient « Autodétermination » et « Indépendance pour les algérien-ne-s » ; sans oublier la juste protestation contre le « massacre de Charonne » mais dans le silence pesant du 17 octobre 1961, sept morts « français » valant probablement plus que des centaines d’algériens !!!

Comme le rappelle Tramor Quemeeur, seules de toutes petites organisations FCL (Fédération communiste libertaire) et PCI (Parti communiste internationaliste) prennent position dès novembre 1954. (En fait, seuls une partie des courants libertaires et trotskistes n’ont jamais abandonné la nécessaire lutte contre le colonialisme).

Mais de 1954 à l’indépendance en 1962, elles et ils furent des dizaines de milliers, celles et ceux qui n’obéirent pas, qui désobéirent, qui refusèrent « l’union nationale » et aidèrent le FLN algérien, y compris contre le silence ou l’inaction de leurs organisations.

Certain-e-s ont fait de la prison, d’autres subirent des exclusions ou des condamnations. Elles et ils sont notre passé, notre présent, notre résistance.

Quelques citations :

  • « C’est parce que cette guerre est contraire à tous les enseignements que nous avons pu tirer pendant notre jeunesse, qui s’est déroulée sous occupation étrangère, que nous avons appris le dégoût d’une armée installée chez un peuple étranger »

  • « Simplement ceci : les peuples d’Afrique du Nord ne veulent pas être exploités par les colons, brimés par les policiers, martyrisés par la répression . Ils veulent gérer eux-mêmes leurs affaires ; ils ne veulent plus êtres nos sujets, mais nos associés. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas approuver ? »

  • « Au moment où le peuple algérien s’est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur »

  • « le peuple français et le peuple algérien ont objectivement un ennemi commun – le groupe de colonels et de généraux qui dirige la guerre d’Algérie »

En postface aux textes re-publiés, Niels Andersson, indique, entre autres : « la question nous est posée aujourd’hui, pour modifier les rapports dominants/dominés, colonisateurs/colonisés, et pour notre propre émancipation, d’une réelle solidarité, d’une histoire partagée avec les mouvements des peuples arabes, avec ceux d’Amérique latine… »

Patrick Farbiaz, animateur de Sortir du colonialisme, souligne, quant-à lui : « Rappeler que la société française n’a pas été unanime, que dans toutes les catégories sociales il y a eu des combattants anticolonialistes – des ouvriers, intellectuels, avocats, étudiants – pour contester le nationalisme, le chauvinisme, le racisme et la guerre coloniale, est une pédagogie politique essentielle alors que la mondialisation et la crise recomposent le paysage politique français en exacerbant l’identité nationale agressée de l’extérieur »

A lire et à faire lire

Association Sortir du colonialisme : Résister à la guerre d’Algérie par les textes de l’époque

Editions Les Petits matins, Paris 2012, 186 pages, 5 euros

Didier Epsztajn

Historiciser et dénaturaliser l’injonction d’assimilation

« L’idéal, pour que l’amour-propre national soit satisfait et doublement satisfait, est que la naturalisation soit demandée et refusée, demandée pour être refusée. La demande de naturalisation et le refus qui lui sera opposé flattent l’amour-propre : la demande constitue une manière d’hommage  ; le refus traduit une manière de vigilance quant au ”sang français” et à sa ”pureté”, quant à la qualité de la ”nature française” , quant au mythe de l’intégrité ethnique de la race » Abdelmalek Sayad cité par l’auteur

Le livre d’Abdellali Hajjat traite de la notion d’assimilation, interrogeant les évolutions de cette notion à travers l’histoire récente « cet ouvrage est parti du contraste saisissant entre, d’un coté, la disqualification publique de la catégorie d’assimilation et, de l’autre la légitimité de son utilisation du sein du champ administratif », après la colonisation « Plus précisément, il s’agit d’interroger le rapport entre des événements coloniaux et le concept d’assimilation dans la mesure où les configurations sociales spécifiques le politisent, le disqualifient et transforment ses usages et ses significations » et ses transcriptions dans l’univers bureaucratique des institutions chargées de la transformation des étranger-e-s en français-e-s, des fonctionnaires chargé-e-s des naturalisations « Il s’agit dès lors de montrer comment l’administration chargée des naturalisations définit elle-même certains critères de naturalisation, dont la condition d’assimilation » ou « La socio-histoire des pratiques administratives du bureau du Sceau puis de la sous-direction des naturalisations permet de mettre en lumière les enjeux de la mesure de l’assimilation. »

La notion d’identité nationale, n’est pas stable, elle est en permanence en (re)formulation, en (re)création, en fonction d’orientations politiques, de choix démographiques et plus généralement des rapports de force sociaux. L’Autre n’est donc pas défini par nature ou par culture, il s’agit toujours d’un Autre dans les mots de la politique.

Si domine au XIXème une théorisation des races « On essayera ainsi de montrer comment l’intervention des critères de civilisation dans le droit colonial s’inscrit dans le cadre d’une configuration des relations de pouvoir entre l’administration coloniale, les indigènes et les rares défenseurs des droits des indigènes, en l’occurrence la Ligue des droits de l’homme », rendant l’Autre, l’étranger-e colonisé-e, ainsi construit-e inassimilable par définition, ce qui domine aujourd’hui c’est plutôt des critères socioculturels, permettant à la fois une délimitation, un soupçon permanent caractérisant l’Autre, mais ouvrant des conditions discrétionnaires, de transformation en « nationaux ».

Concrètement, cela passe par une injonction à l’assimilation dont l’administration et ses employé-e-s sont seuls juges tant de la définition que de l’appréciation. Les analyses autour des marges de manœuvre, des appréciations différenciées de fonctionnaires, des processus bureaucratiques sont plus qu’éclairantes sur cette impossible « lisière » : « Pour éclairer cette zone d’ombre, l’approche ethnographique se révèle d’une grande utilité car elle permet de saisir les logiques sociales de pouvoir discrétionnaire au niveau le plus bas de la procédure : l’entretien dit ”d’assimilation”. »

Les rapprochements entre période coloniale et « post-coloniale » permettent à la fois de discerner des continuités et des ruptures y compris dans le sens même du mot « assimilation ». « En ce sens, la disqualification du concept d’assimilation se distingue de celle qui s’est opérée dans la seconde moitié du XIXe siècle. A l’époque, le discours impérial, soutenu par les discours à prétention scientifique, avait conclu à l’assimilation impossibles indigènes en raison de leur altérité raciale. Seule une petite minorité pouvait être assimilée au peuple français. Désormais, le concept d’assimilation est dénoncé par les indigènes eux-mêmes comme une ”illusion” destinée à légitimer le pouvoir colonial ». Une rupture notable se produit avec la loi de 1927 qui instaure une « bonne assimilation » comme condition à l’entrée dans la « communauté française », l’assimilation comme condition de la naturalisation.

Cette injonction peut-être lue comme une certaine métamorphose « A travers le filtre de la situation coloniale, on passe en quelque sorte de l’idée d’une politique d’assimilation comme condition de maintien de la victoire, à l’idée de l’assimilation comme condition d’entrée dans le groupe des vainqueurs»

L’auteur analyse les dimensions « sexuelles » de l’assimilation « Cet ordre sexuel national est idéal dans la mesure où il suppose que les ”naturels”, en particulier les hommes, s’y soumettent complètement, et qu’il désigne clairement une certaine catégorie de la population étrangère, dont le comportement, voire la ”nature”, serait antinomique à l’ordre sexuel national. »

En mettant l’accent sur quelques phénomènes, plus ou moins liés, dans l’imaginaire national, aux croyances ou aux phénomènes religieux, l’auteur montre que les principaux refus de naturalisation pour « défaut d’assimilation » concernent principalement des femmes et/ou des musulmans. La laïcité à la française, est bien une « catho-laïcité » et « l’exception républicaine française » une construction fantasmatique. Sur ce sujet, lire l’ouvrage de Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010) (Editions Syllepse, Paris 2010) Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

Au delà des quelques aspects évoqués, un livre très riche et une contribution importante sur des processus politiques « aux frontières » de la prétendue identité nationale.« Autrement dit, le signifiant change (la religion ou la culture sans la race), ainsi que les formes de justification, mais demeure la logique de division (”eux”/”nous”) et d’essentialisation (ou de radicalisation de la différence) ».

Reste encore tout un travail de destruction de la mythique ”identité nationale” qui fabrique à la fois l’Autre comme différent-e et unifie artificiellement des « nationaux », majoritairement plus près des Autres, que de ceux qui les exploitent et les dominent. Sur ce sujet voir entre autres : Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitée (Éditions de l’Atelier, Paris 2008) Sujets tabous et mémoire clôturés

Abdellali Hajjat : Les frontières de l’ »identité nationale »

L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale

Editions La Découverte, Paris 2012, 338 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Le choc de l’instant m’a imposé des images crues et déchirantes, qui ont fait effraction

« Ce livre est celui d’une héritière malgré elle, qui, se sentant subitement reliée à une histoire plus vaste que la sienne, a tenté d’ouvrir les yeux et les oreilles sur ses contemporains au sens large, toutes générations confondues, ceux, qui vivent aujourd’hui et qui ont pu avoir une vision du monde, à un titre ou un autre, modelé par le vécu d’un membre de leur famille, appelé en Algérie »»

A partir d’entretiens, Florence Dosse nous propose un livre, sur la mémoire, sur « une mémoire de la mémoire ». La première partie « donne la voix aux appelés qui racontent à la fois leur vécu et la façon dont ils l’ont assimilé, parfois évoqué, le plus souvent tu, pendant et après guerre », la seconde « concerne les femmes, qui ont été contemporaines de la guerre et ont pu en ressentir les soubresauts à distance sur la scène métropolitaine », la dernière « rend compte de ce dont les enfants des appelés d’hier ont hérité de ces mémoires croisées, individuelles et collectives ».

Avant d’en venir aux propos de l’auteure, je voudrais revenir sur cette histoire dénaturée, non seulement par ceux qui prônaient l’Algérie Française, ceux qui ont entamé et/ou poursuivi cette guerre contre l’indépendance nationale de populations colonisées (SFIO), mais aussi ceux, comme le PCF, qui nièrent la “nation” algérienne, votèrent les pouvoirs spéciaux pour assurer le maintien de l’ordre, de l’ordre colonial, se prononçant très tard contre l’intervention de l’armée.

A l’inverse, elles et ils ne furent pas nombreuses et nombreux, celles et ceux qui ont soutenu les algérien-ne-s révolté-e-s contre le pouvoir colonial, le FLN dès la fin de l’année 1954. Il leur fallut du courage pour assurer des actes de solidarité active, quelque fois sous des formes inattendues (construction d’une usine d’armes au Maroc, fabrication de faux papiers, voire de fausse monnaie, sans oublier les porteurs de valise, les hébergements de clandestins, etc.), pendant que d’autres, avec retard manifestaient sous des banderoles “Paix en Algérie”. La paix mais pas l’indépendance de l’Algérie ni le soutien à la lutte d’autodétermination des populations algériennes. (sur ce sujet voir le beau livre de Sylvain Pattieu: Les camarades des Frères : trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie (Syllepse 2002).

La mémoire ici, c’était, jusqu’à un temps récent, Charonne mais pas le massacre du 17 octobre 1961.

Ces éléments, évoqués avec d’autres mots par l’auteure, ne me semblent pas sans conséquence sur l’activation ou non de la mémoire, sur la légitimité ou l’illégitimité de quelques années de vie.

D’abord le silence « Ce silence est spécifique et composite : silence individuel silence social, silence politique se sont mutuellement renforcés et l’ont emporté sur les prises de parole, parfois vives et révoltées, apparues dès les premières années de la guerre. »

Et le silence officiel orchestré par des lois « il a été clairement signifié que le rappel des faits et la poursuite des tortionnaires par leurs victimes sont interdit ». Florence Dosse a bien raison d’indiquer que ces lois « viendront resserrer les verrous autour d’une mémoire indigne et l’enfouir dans le silence des mémoires individuelles ».

L’auteure détaille le « vivre avec » dans un contexte de « mésécoute générale ». Elle remonte le fil du temps, de l’arrivée en Algérie, la découverte de l’autre, le quotidien à l’armée comme rite de passage à l’âge adulte, les perceptions, les permissions et les approches de la libération.

En renvoyant tantôt au passé, tantôt à sa mémoire, tantôt aux occultations, l’auteure construit une perspective qui oblige à questionner à la fois l’histoire et sa transmission.

Ces questionnements ne sont pas seulement abstraits, « Si se découvrir un père qui a tué – même en situation de guerre – n’est pas une chose simple à admettre, la question de la torture est plus difficile à soulever encore : apprendre que son père a pu être amené à se conduire en tortionnaire marque un degré de plus dans l’assimilation d’une réalité terrifiante. »

Des mémoires, la mémoire comme construction sociale. Des parcours individuels et aussi une évocation pertinente de ces réalités, là-bas et ici, de ce que fut cette sale guerre et quelques uns de ses prolongements…

Un ouvrage passionnant de plus dans la belle collection Un ordre d’idée.

Florence Dosse : Les héritiers du silence. Enfants d’appelés en Algérie

Un ordre d’idées – Stock, Paris 2012, 286 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Une expérience humaine

Revenir encore et encore sur l’esclavage et les esclaves reste plus que nécessaire. Il s’agit de rendre compte des multiples facettes de l’esclavage et du caractère résolument moderne de la traite négrière et de la négation des individus, y compris au temps des Lumières. « Ce qui domine encore aujourd’hui, c’est la conviction que l’esclavage colonial est un ‘reste’ des temps anciens, la trace d’une barbarie appartenant aux temps pré-modernes. Or, il est inséparable de la modernité. » Mais cela ne suffit pas, il faut aussi rendre compte des esclaves eux-mêmes, de leurs luttes et de leur contribution décisive à l’abolition de ce « crime contre l’humanité » « Hier comme aujourd’hui, il s’agit de libérer le récit anti-esclavagiste de sa linéarité (de l’arriération au progrès) et faire entendre d’abord les voix de celles et ceux qui sont victimes de l’esclavage et se battent » ou « L’abstraction des débats masque une réalité vécue dans la chair qui commence avec la capture, se poursuit dans le convoi et l’embarquement ».

L’auteure nous invite à un véritable travail de déplacement et d’approfondissement critique « Ce travail de décentrement du regard est un travail critique, qui ne vise pas à la construction d’une innocence perdue, mais à une relecture d’une histoire et d’une géographie moins axées sur la relation à l’Hexagone, empreinte de rancœur, de frustration, de promesses déçues et d’espoir déraisonnable dans une assimilation impossible à une métropole idéalisée. »

Le récit d’émancipation (ré)écrit ici en Europe est non seulement partial, il est partiel, il vise à « pacifier » l’esclavagisme français « Ne reste plus qu’un récit qui enferme la victime dans le pathos, la dépendance, la passivité et qui fait disparaître le maître et ses complices. Il n’y a plus de responsables, seules des victimes passives à plaindre. »

Les analyses de l’auteure ne contournent aucune dimension, ni les dimensions subjectives, ni les réalités économiques, ni les intérêts des uns ou des autres, ni les appréciations politiques sur les masques tendus de l’histoire racialisée de la démocratie libérale.

Une remarque critique : à plusieurs reprises, Françoise Vergès parle de consentement. Cela me semble inadéquat, car « céder n’est pas consentir » et par ailleurs l’auteure indique très justement que « L’esclavage n’a jamais pu imposer de manière absolue le système de subjection intransigeant que ses lois et son nom impliquait »

Un livre utile à la fois contre les révisionnismes et contre les banalisations abstraites qui oublient les femmes et hommes esclaves .

« Aucun lieu au monde ne peut s’accommoder du moindre oubli d’un crime, de la moindre ombre portée. Nous demandons que les non-dits de nos histoires soient conjurés, et que nous entrions, ensemble et libérés, dans le Tout-monde. » (Wole Soyinka, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, 1998)

Françoise Vergès : L’homme prédateur. Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps

Albin Michel, Bibliothèque Idées, Paris 2011, 224 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Réflexion sur l’histoire et la définition sexuée des identités sociales

A la fin du XIXe siècle les employés, fraction très minoritaire d’un nouveau salariat, étaient majoritairement masculins. Avec le développement des bureaux, puis l’entrée massive des femmes dans le travail salarié (contrairement aux présentations sexistes, les femmes ont toujours travaillé), il convient de « sexuer » l’histoire sociale, de la dé-neutraliser « une histoire neutre (ou masculiniste) du travail ou du social ne peut être qu’aveugle, amputée, incomplète et non pertinente ».

A l’histoire tronquée des salarié-e-s, réduite souvent à celles des ouvriers, il est nécessaire de substituer une histoire plus complexe tant en termes de classe que de genre. La féminisation des emplois, des métiers n’est pas juste un changement dans le sexe des employé-e-s « En ce qui concerne la féminisation, il est ainsi question de décrire avec précision les mécanismes qui conduisent de l’introduction de quelques femmes dans ces différents espaces, professions ou entreprises à la généralisation de leur présence puis à l’assimilation des emplois de bureau au sexe féminin. »

Je ne présente que quelques éléments de cet ouvrage paru il y a une dizaine d’années.

Je m’attarde un peu sur le deuxième chapitre « Redéfinir le groupe par son genre » de la première partie « Portrait de groupe avec dames »

L’auteure insiste sur les constructions réciproques, les co-développement des emplois et de leur féminisation. « Ainsi plutôt que d’invoquer des causes ou facteurs exogènes, il paraît plus intéressant de parler en termes de construction réciproque (autour ou non d’une technologie) d’un emploi et d’une identité féminine. » Elle indique aussi une tendance qui ira en se développement dans la seconde moitié du XXe siècle « Au final, c’est aussi parce ces métiers sont massivement définis comme féminins qu’ils perdent de leur ‘valeur’ et ce, indépendamment des tâches effectuées et de la maîtrise ou non de nouvelles technologies. »

Contre une vision déqualifiée et déqualifiante des emplois administratifs et du commerce, Delphine Gardey insiste sur la construction sociale de la qualification « On voit bien ici comment le concept de ‘qualification’, construite socialement, l’est aussi sur le critère de genre. » Elle souligne de surcroît « Il est cependant particulièrement étonnant de constater à quel point la maîtrise d’une technique, véritable atout au début du XXe siècle et élément de différenciation entre employés, perd progressivement son intérêt pour devenir dans les années 1920 un élément déqualifiant : quoi de plus vulgaire qu’une ‘tapeuse’. »

Sans m’attarder, j’attire l’attention sur le chapitre 4 « L’invention du bureau moderne » et les analyses sur l’ordre, les classement, les systèmes, la mécanisation et les rationalisations.

La seconde partie est une analyse détaillée des données d’une entreprise emblématique « Portrait d’une entreprise en col blanc Renault (1898 – 1930) ». Il ne faudrait, en effet pas oublier la profonde modification des procès de travail dans la production industrielle, la place de la bureaucratisation des procédures.

Trois éléments me semblent ressortir de ce « portrait » : la complexité des processus de féminisation, la mobilité des employé(e)s et la transformation sociale de ces travailleuses et travailleurs :

* « On saisit de nouveau le caractère complexe de tout processus de féminisation : la conquête des lieux, des métiers et des spécialités se réalise à la fois dans un mélange de sexes, contribuant à la mixité des espaces et des emplois, et dans de nouvelles formes de ségrégation entre les sexes, essentialisant des fonctions et des métiers. Ce double mouvement témoigne d’une incessante recomposition des barrières symboliques et matérielles entre le féminin et le masculin dans les lieux de travail et le social. »

* « L’extraordinaire mobilité des cols blancs sur le marché du travail entre-deux-guerres est notable en ce qu’elle historicise cette construction récente de la relation salariale rendue caduque par la crise de l’emploi des années 1980-1990. »

* « Après la féminisation massive des emplois de bureau qui intervient entre les deux guerres et qui s’accompagne de la popularisation relative des origines sociales de nombre de ces travailleurs et travailleuses, le critère national intervient comme un élément fort de discrimination sociale au sein des couches salariées. »

Le travail de questionnement de « l’existence collective ou identifiante du groupe par une étude de sa composition sexuée, de son comportement familial, de ses origines nationales et régionales, de son habitat » se révèle très fructueux.

En conclusion, Delphine Gardey revient sur les activités de ces travailleuses et travailleurs de des bureaux « C’est à ces différentes tâches d’inscription, de remémoration, de récapitulation, d’analyse, de prévision, de projection des actions/transactions toujours plus nombreuses que s’attellent ces multiples artisans de l’écriture et de calcul, enrôlés de plus en plus souvent dans des organisations manœuvrières qui en disent long sur le volume – et l’intensité – de ce qui est à produire. » Elle termine par ce qui pourrait être une évidence, si celle-ci n’était encore que trop oubliée « On n’a pas fini d’écrire l’histoire de cette contribution, discrète et essentielle, des femmes au XXe siècle. »

Delphine Gardey : La dactylographe et l’expéditionnaire

Histoire des employés de bureau 1890 – 1930

Editions Belin, Paris 2001, 336 pages

Didier Epsztajn

Bigeard en Indochine : début d’une légende… et d’une abomination

Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, vient d’avoir une idée bien dans l’air (sarkozyste) du temps : transférer les cendres du général Bigeard aux Invalides (Initiative qui a suscité la protestation de milliers de citoyennes et citoyens, signataires d’une Pétition, toujours d’actualité (nonabigeardauxinvalides.net). On jugera cette initiative pour ce qu’elle est : à quelques mois des futures Présidentielles, une vulgaire opération politicienne, visant à ramener vers un pouvoir vacillant l’électorat d’extrême droite et les nostalgiques du « bon vieux temps des colonies ». Longuet s’est sans doute rappelé à cette occasion de sa jeunesse militante au mouvement fasciste Occident, puis au Front national (on sait qu’il fut le rédacteur du premier programme de ce mouvement).

Pour la majorité des Français, le nom de Bigeard évoque avant tout la guerre d’Algérie. À la tête de ses « paras », il mata, avec des procédés d’une terrible – et inhumaine – efficacité, les réseaux du FLN dans la capitale de ce pays, au cours de ce qu’il est convenu d’appeler la « bataille d’Alger » (1957).

On associe moins facilement son nom à l’Indochine sauf, pour ceux qui connaissent un peu l’histoire contemporaine, à l’épisode Dien Bien Phu.

Pourtant, c’est bien en « Indo » qu’est née la légende Bigeard, qu’il s’est efforcé ensuite de cultiver, avec une persévérance qu’il faut saluer (il fut l’auteur de pas moins de deux ouvrages de Mémoires (Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; De la brousse à la jungle, Paris, Hachette Livres / Carrère, 1994)).


C’est le 25 octobre 1945 que, tout jeune officier, il débarque en Indochine, en l’occurrence au sud. Il y participe immédiatement aux opérations de lutte contre la guérilla Viet Minh. Il y restera neuf années, entrecoupées de pauses en France. Il s’y taillera rapidement la réputation d’un officier de terrain, qui n’hésitait pas à solliciter les missions les plus périlleuses. Sa légende naquit en octobre 1952 à Tu Le, dans la haute région du « Tonkin », où son bataillon, entouré par un Viet Minh bien plus nombreux, brisa l’encerclement et revint vers les lignes françaises après une marche forcée épuisante d’une semaine. Toute la presse de métropole titra alors sur cette épopée. Puis ce fut Dien Bien Phu : Bigeard fut dans la première vague des éléments parachutés, dès le 20 novembre 1953, avant d’y être fait prisonnier, en mai 1954, et de connaître une terrible période de détention.

Il n’est pas question ici de critiquer cet aspect de son engagement : on peut ne pas aimer les armées, mais un soldat, une fois qu’il a choisi le métier des armes, le pratique, quels que soient les conflits. Ce sont les gouvernements de la IVème République, incapables de mettre fin à une guerre, si terrible pour le peuple vietnamien et si manifestement contraire à l’intérêt national français, qui sont les premiers responsables de la perpétuation de la guerre d’Indochine, qui dura neuf années, plus que celle d’Algérie.

Mais… il y a un mais : Bigeard n’a pas fait que cette guerre-là.

Comme un certain nombre d’officiers et sous-officiers d’active, il a, pour tenter de mater la guérilla, eu recours aux méthodes dites d’interrogatoires « musclés », violents, en un mot, à la torture.

Car celle-ci a pré-existé, largement, à la guerre d’Algérie. Elle fut du reste dénoncée du temps même de la guerre d’Indochine par la presse communiste, mais aussi Franc-Tireur, Témoignage Chrétien, de nombreux intellectuels, dont le professeur Paul Mus, de l’École Française d’Extrême-Orient… Un débat d’une grande violence eut lieu en 1949 à l’Assemblée nationale. La dénonciation vint même de militaires de haut rang : le général de Bollardière, déjà (Le général de Bollardière ne rendit cependant pas publique cette dénonciation. Voir Jacques de Bollardière, Compagnon de toutes les libérations, Dossier Non-Violence Actualité, n° 4, 1986), le lieutenant-colonel Jules Roy qui, écœuré, démissionna de l’armée après son passage en « Indo » (Voir : Mémoires barbares, Paris, Albin Michel, 1989 ; Les années déchirement, Journal, Vol. I, 1925-1965, Paris, Albin Michel, 1998)

Oui, mais Bigeard ?

Pas plus que pour l’Algérie, l’homme ne s’est vanté de telles pratiques. Mais il existe un témoignage pour le moins troublant. Le 22 juin 2000, le quotidien Le Monde publie deux entretiens avec les généraux Massu et Bigeard. Le thème de l’usage de la torture durant la Guerre d’Algérie défraie alors la chronique. Mais une précision, qui porte loin, passe alors inaperçue de l’opinion. La journaliste, Florence Beaugé, pose une question à Massu : « Et le général Bigeard, l’avez-vous vu pratiquer la torture ? ». Massu rétorque : « Quand je suis arrivé en Algérie, en 1955, je me souviens de l’avoir vu en train d’interroger un malheureux, avec la gégène. Cela se passait dans l’Edough, un massif situé dans le nord du Constantinois. Je lui ai dit : “Mais qu’est-ce que vous faites là ?“. il m’a répondu : “On faisait déjà cela en Indochine, on ne va pas s’arrêter ici !“ ». Évidemment, Bigeard démentit, dans le même numéro du Monde. Avec des arguments qui pourraient faire sourire, si l’on oubliait un seul instant les pauvres corps disloqués, passés à la « gégéne » : « Ah non ! Non ! Je n’aurais même pas pu regarder ça ». Il ajouta, dans une interview à l’hebdomadaire fascisant Minute : « Je ne veux pas parler de la torture, la mort me fait peur, je suis incapable d’écraser un poulet sur la route ou d’égorger un lapin » (Minute, 20 décembre 2000).

À la vérité, comme bien des hommes de sa génération, c’est la rage de l’homme « blanc » menacé dans son hégémonie sur le monde qui a guidé les actes de Marcel Bigeard durant des décennies, qui parurent bien longues aux « indigènes ». Cette génération, élevée dans le culte de l’Empire colonial, de la « grande France », ne supporta pas que de vulgaires « nha que », en attendant les « fellagha », menacent cette hégémonie. Ne lâcha-t-il pas, un jour, alors qu’on l’interrogeait sur la signification de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a perdu » (Interview à Libération, 7 mai 1984 (trentième anniversaire de la bataille)).

Cherchez la « race » (supposée) supérieure, vous croiserez forcément, à un moment ou à un autre, la torture.

Alain Ruscio, Historien

Les bonnes intentions ne suffisent pas

Pour Nicolas qui comprendra

« A tout moment, des êtres humains ont choisi d’emprunter tel chemin plutôt que tel autre, et ils ont lutté pour ces choix au cours de grands conflits sociaux. » (extrait de l’introduction)

Les bonnes intentions ne suffisent pas pour écrire un bon livre. Elles peuvent ouvrir des fausses portes et boucher, d’images/carcans, les fenêtres de l’imagination.

En règle générale je m’en tiens à « Donner envie de lire, susciter la curiosité et le désir de mieux cerner les réalités, en pointant des éventuelles difficultés ou les disputes souhaitables. » Je fais donc ici une exception.

Il y a beaucoup de livres intéressants, beaucoup d’autres inutiles. Certains, malgré leurs bonnes intentions, peuvent conduire les lecteurs sur de fausses pistes et masquer une vision erronée du monde. C’est le cas de cette « Histoire de l’humanité » de Chris Harman, qui se revendiquait de l’émancipation radicale..

Ses références sont autant de cartes de visite. Mais il ne suffit pas de se réclamer de Marx et d’Engels pour éviter les confusions conceptuelles. Pour faire le type d’histoire projetée, il est fondamental de rendre compte de toutes les luttes sociales et les contextualiser, c’est du moins ce que j’ai cru apprendre chez Marx. A chaque mode de production, une ou des « classes laborieuses » produisent le nécessaire et le surplus, sans oublier que les formes d’appropriation de ce surplus peuvent être extra économiques…

Personne ne peut se prétendre spécialiste de toutes les périodes. Il faut disposer d’un culture immense, d’un ego disproportionné pour penser pouvoir écrire seul une histoire populaire de l’humanité, de toute l’humanité.

Contrairement à l’auteur, je sais que je ne sais pas. Des pans entiers de cette improbable histoire des êtres humains me sont inconnus, d’autant que je ne lis que le français. A titre de profane curieux j’ai étudié partiellement certaines périodes dans certains pays ou régions, oublié probablement beaucoup de choses. Donc je ne ferais ici part que d’opinions sur ce que je comprends.

Écrire sur les périodes, sans trace d’écriture pose de multiples problèmes. Mais Chris Harman s’appuie principalement sur des travaux du XIXème siècle et sur les idées émises par Saint Marx et Saint Engels. Avant, des regroupements d’être humains égaux, puis avec l’apparition de surplus, les premières divisions en classe. La simplicité d’une réduction économiste du monde. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin. Avant le communisme primitif, l’égalité entre homme et femme. Cette notion de communisme primitif, outre la mythification de ce que pouvaient être les relations entre les êtres humains, projette une ombre saugrenue sur le futur émancipateur.

Mais cela permet aussi une arnaque. Puisque l’oppression des femmes est issue de l’appropriation des surplus par les classes dominantes, il ne sera plus, à quelques exceptions près, nécessaire de parler des femmes. Exit les rapports de domination sexués, l’histoire devient sexuellement indifférenciée, une mâle histoire populaire.

Au cœur des explications, la lutte de classes, en tout lieu et en toute période, avec un arrière goût prononcé pour les classes moyennes qui semblent jouer les bouche-trou d’explication oiseuses et la réduction du prolétariat, lorsqu’il existera, aux ouvriers. Puisque la bible marxienne lui garantit la qualité de l’évangile/thora, l’auteur ne se pose pas de questions sur la projection dans le passé de catégories de la pensée moderne, sur la lecture du passé à l’aide d’outils d’analyse construits pour d’autres organisations sociales.

Passons dans d’autres dimensions.

Outre l’usage des noms actuels pour décrire des lieux, des pays dont les frontières ont évolué, des groupes avant qu’ils ne deviennent des « peuples », l’usage indifférencié des termes comme État, exploitation, travail, etc. tend à une naturalisation des conditions spécifiques et historiques ; et fait exister un fil conducteur d’un déterminisme mesquin. D’autant que l’auteur semble avoir une conception assez linéaire de l’histoire et des modes de productions.

Si Chris Harman n’oublie pas certaines grandes régions du monde, au moins à certaines périodes, le basculement dans le moyen-age semble faire de l’Europe le centre potentiel du monde. Avec les conditions de naissance du capitalisme (invention d’une nouvelle linéarité écrite à rebours, accordons à l’auteur qu’il partage ce travers avec beaucoup d’autres), la place de l’Europe dans le monde devient disproportionnée en regard de la place de sa population. La plupart du temps, il s’agit donc d’une histoire eurocentrée.

Pour des savants chinois, indiens, l’exposition des géographies et des temps seraient bien différents. Le centrage du temps du monde sur celui de l’Europe accentue l’eurocentrisme. Et des groupes entiers de population n’ont pas le droit de cité dans cette somme défectueuse.

Dans bien des passages l’auteur ajoute à des descriptions sommaires des éléments plus précis. redresse des points déjà exposés, corrige des passages. En somme à boire pour ceux qui ont soif et à manger pour les gourmets, mais la table est mal desservie et globalement les plats mal accommodés.

Je fais grâce aux lectrices et aux lecteurs de certaines phrases qui m’ont fait hérisser les cheveux sur la tête…. (Pour les incrédules, je renvois à la page 574 et à la conformité, au projet capitaliste, de la mise en place des ghettos en Pologne dans les années 40)

Les méthodes employées par les Marx semblent avoir été oubliées : la recherche de la racine des choses pour Karl, l’humour désintégrateur de Groucho, sans oublier les poches sans fond du frisé Harpo.

A cette pas-si-populaire et amputée histoire, j’aurais préféré une présentation de quelques résistances, révoltes, révolutions à travers les âges et le monde, et des indications sur les contradictions sociales éventuelles, les contextes ou les événements plus contingents.

Chris Harman : Une histoire populaire de l’humanité

De l’âge de pierre au nouveau millénaire

La découverte, Paris 2011, 732 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

En France, Frantz Fanon dérange encore

Mardi 6 décembre marquera le 50e anniversaire de la mort de Frantz Fanon. En Algérie, comme en France, la mémoire de l’homme est devenue parfois controversée.

Considéré par les uns comme un «monument», par d’autres comme un «simple écrivain», Frantz Fanon gêne encore en France. Durant la guerre de Libération, ses ouvrages étaient saisis par la police et aujourd’hui, peu osent évoquer ouvertement l’homme et son œuvre. Même dans sa terre natale, la Martinique, Frantz Fanon dérange, lui, le chantre de l’anticolonialisme et des indépendances totales, alors que sa terre natale est pleinement département français, donc correctement «assimilée». Les lycéens français ne le connaissent que très peu puisqu’aucun de ses textes n’est étudié en classe, à l’image de son compatriote et ami Aimé Césaire. Pour la France «bien-pensante», Césaire est resté du bon côté, mais Fanon…

«Je n’ai que très peu entendu parler de Frantz Fanon, confie Amélie, lycéenne en terminale littéraire, d’autant que même mon professeur de lettres a dû bien se renseigner avant de me fournir quelques informations sur lui. C’est vraiment dommage qu’en 2011, on doit être encore soumis au “politiquement correct”, lors de l’évocation de certains écrivains. Tout ça, parce qu’il a milité pour l’indépendance de l’Algérie, mais même cette guerre ne nous concerne plus, maintenant. Parfois, j’ai l’impression qu’elle n’est pas encore terminée…» Frantz Fanon serait même considéré comme dépassé, tant le mouvement dit «tiers-mondiste» paraît lui-même démodé.

Mal aimé

Frantz Fanon est ce mal aimé de la littérature francophone qui serait totalement oublié si les éditions Maspéro, puis La Découverte, n’avaient pas mis ses textes au goût du jour. La Fondation Frantz-Fanon tente à sa manière de ne pas laisser le «père» de Peau noire, masques blancs sombrer dans l’oubli. Créée en 2007, la Fondation a pour présidente la propre fille de Fanon, Mireille Fanon-Mendès-France. Depuis, elle s’efforce de maintenir la mémoire, de rendre au Martiniquais de naissance et l’Algérien d’adoption la place qui lui revient au panthéon des grands hommes du XXe siècle. «Il était un homme indivisible et ne saurait être réduit à une dimension particulière des luttes», a-t-elle dit lors d’une journée d’études intitulée «Lire Fanon, aujourd’hui», tenue à l’université Paris III. «Il a été antiraciste au nom de l’universalité et anticolonialiste au nom de la justice et des libertés.»

Même si le chemin pour une reconnaissance pleine et entière est encore long, Frantz Fanon suscite de plus en plus d’intérêt sur les terres même de l’ancienne puissance colonisatrice. Selon Mireille Fanon-Mendès-France, «en Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon apparaît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les militants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est toujours l’objectif premier des générations qui arrivent à l’âge de la maturité politique.»

Noël Boussaha, publié sur le site El Watan

Esprit es-tu là ?

Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith, spécialiste l’un d’histoire moderne, l’autre de littérature anglaise ont voulu dresser le portrait d’une époque via des portraits d’hommes et de femmes – une reconnaissance nécessaire – qui inventent le monde moderne. Un monde qui fait ressortir l’individu contre le groupe montrant le début de la fin de cette époque féodale, de l’économie domaniale fermée. Après une courte introduction pour dresser les contours de l’époque, ils mêlent des personnages connus et d’autres inconnus. Dont les femmes à commencer par Christine de Pizan, la première femme écrivain. Pour se familiariser avec l’esprit de ces temps. Un livre d’histoire composé avec passion.

Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmit : Hommes et femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne

Flammarion, 336 pages

Nicolas Béniès

Histoires de Cité

Lewis Mumford (1895-1990), historien et économiste, s’est spécialisé dans les transformations de l’urbanisme et de la technologie. La déshumanisation des rapports sociaux et collectifs dans le cadre du capitalisme industriel, dans cette « société de consommation » – il écrit au début des années 1960 – transforme les êtres humains en simples moyens de reproduction de l’accumulation du capital à l’intérieur de la Ville de ces années 1960. Il analyse cette construction urbaine comme une entreprise de perte de mémoire d’une humanité qui refuse son histoire. Il faudrait aujourd’hui, dans ce 21e siècle, poursuivre cette thèse pour aborder les raisons de toutes ces explosions sociales des « banlieues » laissées pour compte de ce soi-disant progrès économique et anti social. Pour lui, la Ville s’est forgée en lien avec la mine. Elle a mis en mouvement la démolition – capitaliste – des rapports entre les individus et des rapports entre ces individus et la nature. Une réédition nécessaire d’un classique devenu un incunable qui pose la question de la construction de notre futur, d’une ville qui réunisse plutôt que de séparer même si le déterminisme dont il fait preuve a beaucoup vieilli.

Lewis Mumford : La cité à travers l’histoire

préface de Jean-Pierre Garnier, Agone/Mémoires sociales, 922 pages

Nicolas Béniès

“Colonialisme : les crimes de la République”

17 octobre 2011. Il y a cinquante ans, les forces de police, agissant sous les ordres du préfet Maurice Papon, se livraient à une véritable chasse à l’homme : plus de 14000 manifestants, qui s’étaient rassemblés pacifiquement à l’appel du FLN pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé depuis le 5 octobre, furent arrêtés -presque un sur deux-, frappés souvent et détenus parfois pendant plusieurs jours.

En français, n’en déplaise à ceux qui ont longtemps usé ou usent encore d’un langage délicatement euphémisé dès qu’il s’agit d’atténuer les exactions commises par l’État français au cours de cette période, de telles pratiques portent un nom précis : rafles. Par leur ampleur et les moyens matériels et humains mobilisés pour les mener à bien, ces rafles, soigneusement préparées et qui s’étendent sur plusieurs jours, sont sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Décidées à tout faire pour interdire une démonstration de force des Algériens à Paris et en banlieue, les autorités politiques et policières ont en effet mis en place un imposant dispositif répressif, réquisitionné plusieurs lieux dont elles savaient avoir besoin pour parvenir à leurs fins, sans oublier les bus de la RATP dans lesquels les manifestants furent entassés et battus avant d’être rassemblés dans différents centres de détention de la capitale et de la région parisienne.

Sans précédent aussi, le nombre de personnes assassinées à Paris au cours de ces journées d’octobre, puisque les forces de l’ordre commirent un véritable massacre ; au vrai, le plus important de l’après-guerre perpétré à l’encontre de civils puisque le nombre de victimes s’élève à plusieurs centaines. Aucune, par contre, du côté des forces de l’ordre, qui n’ont pas essuyé un seul coup de feu contrairement aux rumeurs forgées et colportées par la police elle-même pour justifier les exécutions sommaires au moment même où elles se déroulaient.

Des hommes furent tués par balles, d’autres froidement assassinés dans la cour même de la préfecture de police de Paris, certains jetés vivants dans la Seine ou encore frappés à mort après leur arrestation et leur transfert au palais des Sports, au parc des Expositions et au stade Coubertin devenus, pour l’occasion, autant de lieux de détention. Là, dans des conditions effroyables, des milliers de « Français musulmans d’Algérie » furent parqués, battus et longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu des excréments qui s’accumulaient. Quoi qu’ils fassent, les policiers se savaient couverts par le préfet qui, peu de temps auparavant, leur avait tenu ce langage : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. »

De telles méthodes ne sont pas inédites. Elles relèvent d’une terreur d’État appliquée depuis longtemps en Algérie, réactivée à la suite du déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954 puis importée en métropole où la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les exécutions sommaires furent courantes. Toutes révèlent ceci : ce qui a été perpétré dans la capitale ressortit à un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de l’époque.

De plus, dans une note du 5 septembre 1961, adressée au directeur du service de coordination des affaires algériennes et au directeur général de la police municipale de Paris, Maurice Papon donnait les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, donc, pas de prisonniers. Il s’agit là d’une violation manifeste et grave des règles élémentaires applicables aux ennemis engagés dans un conflit conventionnel. Pour de nombreux responsables politiques et fonctionnaires de police, l’Algérien, c’était donc « le raton », « le bicot », « le fel », celui qui pouvait être arrêté, torturé et exécuté sommairement sans que cela soit perçu comme un crime, même lorsqu’il manifestait pacifiquement.

Contrairement à des représentations tenaces et convenues, la guerre d’Algérie n’a pas été menée seulement sur le territoire de cette colonie ; elle s’est aussi déroulée en métropole où les autorités policières, avec l’aval du pouvoir politique, ont eu recours à des pratiques couramment mises en œuvre outre-Méditerranée. Cette continuité des pratiques fut parfois servie par la continuité des hommes, ceci permettant de mieux comprendre cela. Avant d’être nommé préfet de police dans la capitale, Maurice Papon avait été, à partir de mai 1956, inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire à Constantine. Son rôle : appliquer la politique des « pouvoirs spéciaux ». Lorsqu’il revint en France deux ans plus tard, pour exercer les responsabilités que l’on sait et combattre le FLN dans la région parisienne, il va s’appuyer sur des militaires qui, rompus à la guerre contre-révolutionnaire, ont été ses collaborateurs en Algérie.

Ce contexte et ces quelques éléments permettent de comprendre que les massacres d’octobre 1961 ne sont pas une « bavure » imputable à une minorité de policiers dont les débordements seraient uniquement liés aux circonstances et aux passions de l’époque. A raisonner de la sorte, on occulte ceci : le régime imposé aux « Français musulmans d’Algérie » présents en métropole n’était pas celui la République mais celui d’un Etat de guerre et de police qui n’était plus assujetti à aucune autre règle que celle de la terreur mise en œuvre pour réduire ceux qui étaient identifiés comme des « rebelles » et des « terroristes ».

Le 50e anniversaire des massacres d’octobre 1961, bientôt suivi par celui de la fin de la guerre d’Algérie, a lieu dans un contexte mémoriel et politique marqué par la réhabilitation, sans précédent depuis 1962, du passé colonial de la France. A preuve, la loi du 23 février 2005 qui établit, l’article premier le prouve, une interprétation officielle, mensongère et apologétique de la « présence française en outre-mer ».

Pour les amateurs d’exception française, en voilà une remarquable mais sinistre au regard des principes libéraux supposés limiter les pouvoirs de la puissance publique : à ce jour, la France est le seul État démocratique et la seule ancienne puissance impériale européenne où des dispositions législatives qualifient de façon positive cette période de l’histoire. Épilogue d’un combat politique désormais dépassé ? Prologue bien plutôt car le 7 février 2007, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et candidat à l’élection présidentielle, prononçait à Toulon un discours dans lequel il affirmait doctement : « le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Égypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc, ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. »

A cela s’ajoute, conformément à l’article 3 de la loi précitée, la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie inaugurée le 19 octobre 2010.

Dotée de fonds publics et privés, cette Fondation doit être pensée comme la continuation, et l’institutionnalisation, du combat apologétique mené par le chef de l’État et l’UMP. Parmi les membres du conseil d’administration de cette Fondation, réputée « ni politicienne, ni partisane » comme a tenté de le faire croire le député de l’UMP Elie Aboud à l’Assemblée nationale, se trouvent trois généraux : Bernard de La Presle, François Meyer et Jean Salvan.

Tous ces militaires ont combattu en Algérie et, surtout, ils ont aussi pour particularité d’être signataires du Manifeste des 521 officiers généraux, rendu public le 18 mars 2002, dans lequel on peut lire ceci : « « Nous tenons d’abord à affirmer que ce qui a caractérisé l’action de l’armée française en Algérie, ce fut d’abord sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés. C’est cela la vérité et non le contraire. » A la veille de l’élection présidentielle, nul doute que cette Fondation sera mobilisée pour faire entendre ce message cher à Nicolas Sarkozy, à son parti et à une fraction de leur électorat, celle-là même qu’ils disputent avec âpreté au Front national : « la colonisation française a été une œuvre positive de civilisation. »

Atroce réécriture de l’histoire. Insupportable insulte à la mémoire des centaines de milliers de victimes « indigènes » de ce conflit longtemps resté sans nom. Sordide écholalie aussi où se découvrent des arguments éculés que l’on croyait réservés à quelques ultras de l’Algérie française. Non, ils prospèrent toujours parmi de nombreux officiers supérieurs, au sein de l’État et de cette Fondation désormais avec l’aval politiquement intéressé de Nicolas Sarkozy et de sa majorité ; tous espérant pouvoir en tirer quelques avantages électoraux en 2012.

Dans cette situation inédite et scandaleuse, celles et ceux qui représenteront les gauches parlementaires et radicales lors de l’élection présidentielle à venir doivent prendre l’engagement solennel d’abroger la loi du 23 février 2005, de faire disparaître l’indigne Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et de reconnaître enfin les crimes d’État commis la France pendant la période coloniale, notamment les massacres du 17 octobre 1961.

O. Le Cour Grandmaison

Universitaire. Dernier ouvrage paru : De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, La Découverte/Zones, 2010  Caractère exorbitant du droit colonial et monuments du racisme d’État

publié sur le site Médiapart le 17 octobre 2011

La mémoire aussi s’échange et nous change, sans que chacun, pour autant, soit dépossédé de la sienne

Le livre de Nicole Lapierre se divise en trois parties « Alliances », « Correspondances » et « Transferts ». L’auteure les présente ainsi : « C’est aux alliances, aux combats partagés, que la première partie de ce livre est consacrée », « La croisée des imaginaires et des questionnements identitaires, explorée dans la deuxième partie, conduit de Harlem à Paris, en passant par les Antilles » et « Les stratégies par rapport à la barrière de la couleur, envisagées dans une troisième partie, nous ramènent aux États-Unis. Longtemps, les Juifs y ont fait figure de tiers plus ou moins à part dans le face-à-face des Noirs et des Blancs. »

 C’est un voyage dans le temps et les lieux où, au gré des différentes analyses se croiseront des intellectuels et écrivains afro-américains, antillais, juifs entre autres, certains cumulant les ‘origines’. Beaucoup d’hommes et peu de femmes.

Si le racisme et la lutte contre les discriminations les réunissent, et quelques fois, les séparent, les questions ou dimensions nationales, non traitées par l’auteure, ne sauraient être assimilées les unes aux autres. Ce qui peut expliquer les engagements différents dans les combats pour l’émancipation pris comme engagements politiques, voire partisans, au delà des envoûtements par le communisme réellement existant, par le stalinisme meurtrier qui se retournera quelques fois contre ceux là même qui voyaient dans l’URSS ‘la patrie du socialisme’

L’auteure montrent bien comment peuvent exister des croisements, des jonctions, des (re)prises en compte ou des unités des combats contre les discriminations racialisantes ou racistes. La concurrence des victimes n’est pas une donnée mais une construction dont une partie dérive de la non reconnaissance des persécutions, des oppressions des autres.

Je ne ferais qu’une citation de Martin Luther King, reprise par l’auteure : « Pour employer les termes de Martin Buber, le grand philosophe juif, la ségrégation substitue à la relation entre ‘moi et toi’ une relation entre ‘moi et celui-là’ qui finit par reléguer les personnes au rang de choses. »

En conclusion, Nicole Lapierre revient sur son projet « En particulier, je voulais explorer une histoire incarnée, entée sur les croisements de quelques personnages, juifs ou noirs ; étudier d’abord, en plan rapproché, leurs parcours, leurs pensées, leurs discours et, de là, élargir le champ en dégageant progressivement autour d’eux des paysages socio-historiques et des configurations idéologiques. » et au terme de ses causes communes fait ressortir deux éléments importants :

  • « L’intersubjectivité et les liens tissés à la faveur des collaborations intellectuelles, des fraternités de combat, des amitiés ou des amours, permettent d’approfondir une connaissance réciproque, indifférente aux différences construites comme des barrières ou de barrages, attentive en revanche à la diversité du semblable, aux analogies et aux disparités d’expérience, d’histoires, de mémoires et rétive à l’unité de l’homogène. »

  • « Les analyses en terme d’intégration, longtemps privilégies par la sociologie, ou celles en terme d’acculturation, utilisées en ethnologie, sont trop réductrices. Dans une logique binaire de gain ou de perte, elles négligent la plasticité des relations, la capacité des individus à se transposer vers un autre point de vue que le leur, à changer de perspective. »

 Contre un certain fatalisme ‘communautaire’, un livre très attachant, qui donne envie de (re)lire certains auteurs croisés, invite à reconsidérer des pans d’histoire et redonne sens aux dimensions universelles des combats pour l’émancipation.

Aujourd’hui le racisme dominant en France et dans une grande partie de l’Europe concerne les Rroms, les Arabes, les Musulman-e-s (et pour partie, sous ces vocables, des femmes et des hommes qui ne sont ni l’un-e ni l’autre). Un autre inventé, (re)construit, un repli, un enfermement dans une mystifiante et mystifiée identité introuvable.

Pour celles et ceux qui n’ont pas de couleur, car la blanchitude leur semble si naturelle, nous restons toutes et tous, nous les autres, des schwartz.

 Nicole Lapierre : Causes communes. Des Juifs et des Noirs

Un ordre d’idées, Stock, Paris 2011, 332 pages, 21,50 euros

Didier Epsztajn

L’horreur de cette nuit pluvieuse

En ouverture, un poème de Kateb Yacine cité par Gilles Manceron.

« Peuple français, tu as tout vu

Oui, tout vu de tes propres yeux.

Tu as vu notre sang couler

Tu as vu la police

Assommer les manifestants

Et les jeter dans la Seine.

La Seine rougissante

N’a pas cessé les jours suivants

De vomir à la face

Du peuple de la Commune

Ces corps martyrisés

Qui rappelaient aux Parisiens

Leurs propres révolutions

Leur propre résistance.

Peuple français, tu as tout vu,

Oui, tout vu de tes propres yeux,

Et maintenant vas-tu parler ?

Et maintenant vas-tu te taire ? »

La vérité devient enfin visible, même si elle n’est toujours pas reconnue par l’État massacreur, l’État colonisateur, cette république aux mains sanglantes.

Le mouvement ouvrier français a fait de Charonne, le massacre à commémorer, pour mieux cacher, taire, oublier le massacre de ces parias qui « ont eu, de surcroît, l’impudence de s’habiller comme des citoyens, de porter des vestons, des chemises blanches, des cravates, des robes et des vêtements du dimanche, pour affirmer en plein paris qu’ils ne voulaient plus être les inconnus des colonies, des bidonvilles et des banlieues lointaines, dépourvus d’existence et d’égalité. »

Il faut lire les textes de l’époque, ces pages policières, répressives et assassines de l’histoire de l’État français. Mais il ne faut oublier cette guerre menée, entre autres, par la SFIO, le vote des pleins pouvoirs au gouvernement pour faire « la police en Algérie » par le PCF (au nom probablement du moindre mal et d’une version de l’internationalisme prolétarien transformée en pur chauvinisme). Elles et ils n’étaient pas nombreuses et nombreux, celles et ceux qui ont soutenu la lutte pour l’indépendance. Il ne faut les confondre avec celles et ceux qui ont attendu la fin des années 50 voir le début des années 60 pour passer du peu glorieux « Paix en Algérie » au nécessaire « Autodétermination des algérien-ne-s » et « Indépendance pour l’Algérie »

Un livre pour qu’enfin soit reconnus les crimes d’État, celui du 17 octobre 1961 et tous les autres, dans toutes les colonies d’hier et d’aujourd’hui.

Appel : 17 octobre 1961 – 17 octobre 2011 50ème anniversaire : Vérité et Justice

Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre feu discriminatoire qui leur avait été imposé par Maurice Papon, Préfet de police de Paris. Ils défendaient leur droit à l’égalité, leur droit à l’indépendance et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce jour-là, et les jours qui suivirent, des milliers de ces manifestants furent arrêtés, emprisonnés, torturés ou, pour nombre d’entre eux, refoulés en Algérie. Des centaines perdirent la vie, victimes d’une violence et d’une brutalité extrêmes des forces de police.

50 ans après, la Vérité est en marche. Cependant, la France n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans les guerres coloniales qu’elle a menées, – en particulier la Guerre d’Algérie – non plus que dans le cortège de drames et d’horreurs qu’elles ont entraînés, comme ce crime d’État que constitue le 17 octobre 1961. Certains osent encore aujourd’hui continuer à parler des “bienfaits de la colonisation”, célébrer le putsch des généraux àAlger contre la République et le pouvoir encourage les nostalgiques de l’Algérie Française et de l’OAS.

La “Fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie ”, dotée de plus de 7 millions d’euros, créée en application de l’article 3 (dont l’abrogation est demandée sous sa forme actuelle)de la loi du 23 février 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation” est sous la coupe d’associations nostalgiques qui voudraient pouvoir exiger des historiens qu’ils se plient à la mémoire de “certains” témoins. Pour être fidèles à leur mission scientifique, les historiens ont besoin de pouvoir accéder librement aux archives, échapper aux contrôles des pouvoirs ou des groupes de pression et travailler ensemble, avec leurs homologue des deux rives de la Méditerranée. La vérité doit être dite sur l’organisation criminelle de l’OAS que certains, au sein même du parti du Président de la République, cherchent à réhabiliter. Ce n’est qu’à ce prix que pourra disparaître la séquelle la plus grave de la guerre d’Algérie, à savoir le racisme dont sont victimes aujourd’hui nombre de citoyens ou de ressortissants d’origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières.

On ne construit pas la démocratie sur des mensonges et des occultations. 50 ans après, il est temps :

  • que les plus hautes Autorités de la République reconnaissent les massacres commis par la Police Parisienne le 17 octobre 1961 et les jours suivants, comme un crime d’Etat.

  • que la Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie soit re-fondée sur des bases totalement différentes.

  • que la liberté d’accès aux archives soit effective pour tous, historiens et citoyens.

  • que la recherche historique sur ces questions soit encouragée, dans un cadre franco-algérien, international et indépendant.

Toutes les associations, organisations (syndicats, partis politiques…) qui souhaitent signer cet appel doivent prendre contact en confirmant leur accord avec un message adressé à contact@17octobre61.org 

Association Sortir du colonialisme : Le 17 octobre 1961 par les textes de l’époque

Préface de Gilles Manceron, postface d’Henri Pouillot

Les Petits matins, Paris 2011, 128 pages, 5 euros

Didier Epsztajn

Charte du réseau Sortir du colonialisme

Le Réseau “Sortir du colonialisme” fédère des membres individuels et des organisations (associatives, politiques et syndicales), cimentés par une Charte d’objectifs communs pour sortir du colonialisme . Pour soutenir sa démarche, il suffit d’être signataire de la Charte : Les anticolonialistes soutiennent les luttes des peuples, des minorités nationales, en lutte pour leur indépendance, leur autodétermination, et le respect de leurs droits bafoués par le colonialisme . Ni racialisme, ni paternalisme, mais l’affirmation d’une communauté d’intérêts, des valeurs de justice sociale, d’égalité entre les peuples, de respect de leur souveraineté et de solidarité internationale. Le nouvel anticolonialisme est une des formes organisées de la résistance au nouvel ordre impérialiste international. Les adhérents, associations et mouvements, signataires de la Charte « Sortir du colonialisme » s’engagent à lutter pour revendiquer :

1. Le droit des peuples à disposer d’eux mêmes : droit à l’autodétermination, droits politiques, sociaux, économiques, culturels, linguistiques. La reconnaissance de l’indépendance reconnue par le comité de décolonisation de l’ONU, et la fin des occupations illégales de territoires, notamment en Palestine et au Sahara occidental. La défense des droits des peuples indigènes ; l’exigence d’une solution politique et le soutien aux peuples Kurde, Tamoul, Tchetchène, Tibétain dans le combat pour leurs droits.

2. L’abolition de la torture, des disparitions, des viols, des éliminations ciblées, des assassinats d’opposants, de la déportation de l’emprisonnement de tous les combattants de la cause anticoloniale à travers le monde

3. La fin des guerres coloniales comme celle d’Afghanistan et le refus de l’annexion ou de l’occupation de tout ou partie d’un territoire par une puissance étrangère ; le retrait de la France de l’OTAN ,

4. Le respect du droit à l’autodétermination et la reconnaissance des droits des peuples colonisés par la France en Guadeloupe , Martinique, Guyane, Réunion, l’affirmation de l’intégrité territoriale de l’union des Comores par la restitution de Mayotte , le droit à l’indépendance de la Nouvelle Calédonie et de la Polynésie

5. Le libre choix des peuples de leur modèle de développement ; la décolonisation économique par la souveraineté des peuples et des nations sur leurs ressources naturelles, leurs matières premières, contre toutes les formes de domination économique comme la privatisation des services publics et la recolonisation des terres par les entreprises multinationales, contre le colonialisme à caractère environnemental (contrôle des eaux, des mers et des océans, marchés des droits à polluer, dette écologique et climatique, rejets des déchets du Nord, biopiraterie, destruction des forêts…) Les instruments du nouvel ordre colonial se trouvent non seulement dans la capacité militaire des Etats mais aussi dans l’organisation d’une gouvernance mondiale reposant sur les Etats riches et les entreprises transnationales (G8 ou G20, OMC, FMI, Banque Mondiale…) .

6. Le démantèlement des réseaux de la Françafrique , la fin des institutions à caractère colonial tels le Ministère de la Coopération, la cellule de l’Elysée , et l’arrêt des pratiques néocoloniales en Afrique ; le démantèlement des bases militaires françaises en Afrique

7. le droit de réparation pour les peuples anciennement colonisés ou mis en esclavage, par l’annulation de la dette illégitime et de ses intérêts, le remboursement des rançons coloniales comme celle due à Haïti, la prise en compte des ravages commis par l’ordre colonial

8. La condamnation du négationnisme en matière d’histoire coloniale et l’abrogation de la loi du 23 février 2005 ; la dissolution de la Fondation pour la mémoire établie par cette loi ; l’ouverture des archives et la vérité et la justice sur les crimes coloniaux (crimes de guerre et crimes contre l’humanité) ; la reconnaissance par la république des massacres du 17 octobre 61, la réhabilitation des anticolonialistes comme Maurice Audin et Fernand Yveton ; l’enseignement dans l’éducation nationale de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ; l’ouverture d’un Musée de l’esclavage et de la colonisation

9. Les droits culturels et communicationnels des peuples : principe du retour des œuvres culturelles aux pays où ils ont été pillés, pour le respect des droits étudier, enseigner et parler les langues minoritaires ; la décolonisation de l’imaginaire par la déconstruction des systèmes de représentations coloniale et de la guerre de civilisation, instrument idéologique pour justifier les guerres coloniales

10. La fin des pratiques post coloniales et discriminatoires dans la gestion de l’immigration et des quartiers populaires et la lutte contre le racisme, la xénophobie d’Etat, la ségrégation et la stigmatisation des populations issues de l’immigration. Les politiques de contrôle migratoire sont l’expression de ce nouvel ordre colonial qui construit des murs ou sous traite à certains pays le rôle de gardes barrières pour assurer l’étanchéité des frontières. L’arrêt du pillage par les pays du Nord des cerveaux des pays pauvres ou émergents. La régularisation des sans papiers, la fin des rafles et des expulsions, l’égalité des droits entre français et immigrés, le respect du droit d’asile sont autant de revendications anticoloniales à part entière.

http://anticolonial.net/spip.php?article2186

Ici on noie les Algériens – 17 octobre 1961

La Société Louise Michel et les Éditions La Découverte

vous invitent à une projection du film

Ici on noie les Algériens – 17 octobre 1961

Mardi 15 novembre à 20 h 15

à l’Espace Saint-Michel

7, place Saint-Michel, 75005 Paris

A l’appel du Front de Libération Nationale (FLN), des milliers d’Algériens venus de Paris et de toute la région parisienne, défilent le 17 octobre 1961 contre le couvre-feu qui leur est imposé. Cette manifestation pacifique sera très violemment réprimée par les forces de l’ordre.

50 ans après, la cinéaste met en lumière une vérité encore taboue. Mêlant témoignages et archives inédites, histoire et mémoire, passé et présent, le film retrace les différentes étapes de ces événements et révèle la stratégie et les méthodes mises en place au plus haut niveau de l’État : manipulations de l’opinion publique, récusation systématique de toutes les accusations, verrouillage de l’information afin d’empêcher les enquêtes…

La projection sera suivie d’un débat avec Yasmina Adi (réalisatrice) et Gilles Manceron (coauteur du livre Le 17 octobre des Algériens – La Découverte, 2011

Soutien à J.-P. Chrétien et J.-F. Dupaquier

Deux spécialistes reconnus de l’histoire rwandaise, Jean-Pierre Chrétien, historien, directeur de recherches émérite au CNRS, et Jean-François Dupaquier, journaliste et écrivain, auteurs de Rwanda. Les médias du génocide (1995) et de Burundi 1972. Au bord des génocides(2007), témoins-experts auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda en 2002, sont poursuivis pour diffamation par l’ancien ambassadeur du Rwanda en France de 1990 à 1994.Celui-ci leur fait grief d’avoir critiqué, dans un courrier adressé à des responsables associatifs de Rouen, le caractère univoque d’un cycle de conférences consacrées en principe à la « réconciliation » au Rwanda et d’avoir expliqué à des personnes de bonne foi, mais mal informées, que ces conférences avaient été confiées, en fait, à des orateurs déniant la réalité historique du génocide des Tutsi et du massacre des Hutu démocrates en 1994 au profit de la thèse du « double génocide ».
Comme l’indique la pétition d’historiens et de chercheurs diffusée par le Centre d’études des mondes africains et l’Association des chercheurs de politique africaine, que soutient la Ligue des droits de l’Homme, il s’agit une nouvelle fois d’une tentative d’intimidation des chercheurs en fonction d’ambitions politiciennes.
Le travail historique n’est pas désincarné, il n’ignore pas les interrogations de son temps et il ne peut méconnaître les valeurs impliquées par les situations qu’il analyse. La liberté des chercheurs implique aussi le droit de ces derniers à faire bénéficier la société des acquis de leur travail, surtout concernant des questions aussi graves que celles liées à un génocide.
Dans le cas du Rwanda (comme dans celui de l’Arménie) les discours du déni ne sont pas pénalisés et ils s’étalent d’ailleurs librement dans des publications, des conférences et sur des sites internet. Il serait étrange et scandaleux que le droit de les identifier comme tels, de les critiquer et de les dénoncer soit refusé à des chercheurs dont la rigueur intellectuelle est connue.« Le génocide de 1994 au Rwanda suscite de nombreuses controverses qui ne relèvent pas de la compétence du tribunal correctionnel. D’où notre décision de rendre publique cette pétition”.

Une nouvelle fois, un acteur politique cherche à obtenir de la justice
qu’elle sanctionne le travail et la liberté d’expression des chercheurs.
L’ancien ambassadeur du Rwanda en France de 1990 à 1994 a porté plainte pour diffamation contre deux éminents spécialistes de l’histoire rwandaise : Jean-Pierre Chrétien, historien, directeur de recherches émérite au CNRS, et Jean-François Dupaquier, journaliste et écrivain. Il leur reproche d’avoir critiqué, dans un courrier adressé à des responsables associatifs de Rouen, le caractère univoque d’un cycle de conférences consacrées en principe à la « réconciliation » au Rwanda, mais confiées exclusivement à des orateurs déniant la réalité historique du génocide des Tutsi et du massacre des Hutu démocrates en 1994. Le courrier signé des deux accusés soulignait que l’ancien ambassadeur, un des conférenciers invités, venait de publier un ouvrage défendant, entre autres, la thèse dite d’un « double génocide » entre Hutu et Tutsi, un argumentaire habituel des réseaux négationnistes.
Jean-Pierre Chrétien et Jean-François Dupaquier travaillent sur cette région d’Afrique depuis les années 1960-1970. Ils avaient dénoncé en son temps le génocide des Hutu commis au Burundi en 1972. Ils ont publié de nombreuses études sur le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, sur sa préparation, son organisation et ses séquelles. Ils ont tenté de mettre en garde l’opinion publique française sur ce danger dès le début des années 1990. Ils ont publié en 1995, avec le soutien de l’Unesco, un ouvrage crucial sur « Les médias du génocide ». Ils ont été témoins-experts auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda en 2002.
La plainte pour diffamation vise à dénier à deux spécialistes reconnus du Rwanda le droit d’informer des responsables d’associations bernés, en septembre 2009, au point d’accepter des conférenciers très orientés dans le cadre d’une manifestation internationale pour la paix. Elle a aussi pour but de faire interdire par la justice le droit de qualifier de « négationnistes » les réseaux qui propagent la thèse d’un double génocide en 1994 au Rwanda. Plus généralement, il s’agit une nouvelle fois d’une tentative d’intimidation des chercheurs pour mettre l’Histoire au service d’ambitions politiciennes.
Solidaires de Jean-Pierre Chrétien et Jean-François Dupaquier, nous nous indignons que les controverses sur le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu démocrates en 1994 au Rwanda soient considérées comme relevant du tribunal correctionnel. Non, l’Histoire ne se fait pas dans les prétoires !
PETITION DIFFUSEE PAR :
Les membres du Centre d’études des mondes africains (CEMAf, UMR 8171 du CNRS)

L’association des chercheurs de Politique africaine
Pour vous joindre à cette pétition, veuillez envoyer votre accord, en mentionnant vos nom, prénom , fonctions et titres, à l’adresse suivante :
petition.jpc.jfd@gmail.com

« Les Algériens des années 50 ont été traités comme les ouvriers de 1891 »

À l’occasion de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961, Contretemps publie un entretien avec l’historien Emmanuel Blanchard, auteur de La police parisienne et les Algériens (1944-1962), éditions Nouveau Monde, 2011.

Tu as choisi de travailler sur le 17 octobre 1961 dans une optique de longue durée. Pourquoi ?

Quand j’ai commencé ma thèse, les travaux sur le 17 octobre 1961 étaient déjà nombreux avec entre autres ceux de Jean-Luc Einaudi, Sylvie Thénault, Jim House et Neil MacMaster[1]… J’avais l’impression que beaucoup de choses étaient connues du point de vue factuel. En même temps, il y avait des conflits d’interprétation, pas toujours clairement exprimés, entre une vision du 17 octobre comme une dérive d’un régime démocratique, ou comme un fait de guerre de policiers victimes depuis plusieurs mois d’attentats du FLN. Pour sortir de ce cadre analytique, notamment lié à la controverse sur le nombre des victimes, j’ai voulu désenclaver l’événement 17 octobre, le sortir de la séquence de la fin de la guerre d’indépendance algérienne. En effet, la spécificité de la prise en charge des Algériens par la police ne commence pas avec la guerre. Ce qui le montre très clairement c’est qu’il y a une violence policière létale adressée aux Algériens avant le 1er novembre 1954. Le 14 juillet 1953, six manifestants algériens sont abattus au cours de la dispersion d’une manifestation, place de la Nation, alors qu’en région parisienne, les armes à feu n’avaient plus été utilisées contre des manifestants depuis 1937.

J’ai donc choisi de me placer dans la moyenne durée pour voir si le 17 octobre relevait de l’exception ou d’une radicalisation de répertoires policiers préexistants. Je me suis ainsi affronté à la question de la situation coloniale : une partie des commentateurs contemporains du 17 octobre parlent d’ailleurs de massacre colonial, notamment la Fédération de France du FLN, dans une plaquette publiée à la fin de l’année 1961. Analyser Paris comme une capitale impériale est en effet fécond, à condition de tenir compte de ce que la domination coloniale passait par des dispositifs qui n’étaient pas exactement les mêmes dans les différentes régions de l’empire français.

Pour mener à bien ce programme, il fallait donc remonter en amont de la guerre d’indépendance algérienne. Depuis la Libération, les Algériens ont un statut très particulier, les « Français musulmans d’Algérie » restent des colonisés aux droits politiques minorés dans les départements Algérie mais disposent de la pleine citoyenneté en métropole, avec en théorie une véritable égalité des droits avec les autres Français, ainsi que la liberté de circulation entre les deux rives de la Méditerranée. Dans la pratique, on peut parler de « citoyens diminués », selon un terme utilisé dès les années 1920 par les élus communistes pour désigner le sort réservé aux naturalisés de fraîche date, et repris dans l’après-guerre pour rendre compte de la situation des Algériens. Ces deniers sont pris en charge par les autorités et par la police selon des modalités proches de celles qui pèsent alors sur des populations considérées comme marginales et déviantes : prostituées, vagabonds, homosexuels, nomades… Il y a donc une gradation implicite dans la citoyenneté et les représentations dépréciatives de certains groupes sociaux donnent à la police des pouvoirs augmentés sur ces populations stigmatisées. Le modèle de gestion de ces citoyens diminués est celui de la rafle, un terme employé fréquemment par les acteurs de l’époque[2]. Le principe de la rafle, c’est de faire disparaître de l’espace public des populations dont la présence est construite en problèmes sociaux et politiques. Ces populations ne commettent pas de délit mais entraînent les réactions de commerçants, d’habitants, ou des récupérations politiciennes. En même temps, qu’il s’agisse des prostituées, des clochards, ou des Algériens, rien n’est prévu pour leur accueil et leur logement. La visibilité des Algériens est forte dans des quartiers comme la Goutte d’or, le bas Saint-Michel (autour de la rue de la Huchette) alors quasi-insalubre, le quai de la Gare, dans le 13e arrondissement, Javel dans le 15e, de nombreuses villes de banlieue proche ou lointaine (Saint-Denis, Ivry, Nanterre, Gennevilliers, Argenteuil…). La précarité (notamment résidentielle) et la pauvreté d’une grande partie d’entre eux ne suscitent pas de volonté de règlement politique ou social : les Algériens ont certes le droit d’être là, mais leur présence n’est pas désirée et les pouvoirs publics ne veulent pas dépenser d’argent pour leur permettre d’atteindre des conditions de vie plus acceptables. La liberté de circulation et la citoyenneté n’étaient en effet que des contreparties nécessaires mais redoutées au maintien d’une domination coloniale qui seule avait inspiré la politique française à la Libération.

Dans ce contexte d’injonctions paradoxales (les Algériens sont Français, ont le droit d’être en métropole mais il faut faire en sorte qu’ils ne soient pas visibles), le mandat donné à la police parisienne est alors de les faire circuler voire de les expulser. Comme pour les vagabonds, on ramasse, on contrôle et on essaye de les renvoyer en Algérie sous couvert d’indigence. Avant la guerre d’Algérie, la préfecture se retrouve face à une impasse : expulser de telles populations est à la limite de la légalité (il ne peut s’agir que de « rapatriements volontaires ») et coûte cher. La guerre d’Algérie permet de dépasser ces problèmes juridiques et matériels.

Lire l’entretien complet sur le site de ContreTemps

Appel pour la reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961 à Paris

Le massacre de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 fait partie de notre histoire. En partenariat avec l’association Au nom de la mémoire, Mediapart lance, à l’aube du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, cet appel pour «une nouvelle fraternité franco-algérienne». La carte des manifestations prévues lundi 17 octobre 2011 dans toute la France est ici. Pour comprendre ou revisiter l’événement dramatique du 17 octobre 1961, Mediapart propose ici le documentaire de Mehdi Lallaoui, Le Silence du fleuve; là dix-sept contributions d’écrivains; enfin une étude des racines policières de cette répression raciste.

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puceinvite.jpg«Il y a cinquante ans, le préfet de Police de la Seine, Maurice Papon, avec l’accord du gouvernement, imposa un couvre-feu visant exclusivement tous les Français musulmans d’Algérie.
 
«Ce couvre-feu raciste entraîna une réaction pacifique des Algériens, sous la forme d’une manifestation dans les rues de Paris. Au soir du mardi 17 octobre 1961, ils furent près de trente mille, hommes, femmes et enfants, à défiler pacifiquement sur les grandes artères de la capitale pour revendiquer le droit à l’égalité et défendre l’indépendance de l’Algérie.
 
«La répression policière de cette protestation non violente est une des pages les plus sombres de notre histoire. Longtemps dissimulée à l’opinion et désormais établie par les historiens, elle fut féroce : onze mille arrestations, des dizaines d’assassinats, dont de nombreux manifestants noyés dans la Seine, tués par balles, frappés à mort.  
 
«Le temps est venu d’une reconnaissane officielle de cette tragédie dont la mémoire est aussi bien française qu’algérienne. Les victimes oubliées du 17 octobre 1961 travaillaient, habitaient et vivaient en France. Nous leur devons cette justice élémentaire, celle du souvenir.  
 
«Reconnaître les crimes du 17 octobre 1961, c’est aussi ouvrir les pages d’une histoire apaisée entre les deux rives de la Méditerranée. En 2012, l’Algérie fêtera cinquante ans d’une indépendance qui fut aussi une déchirure française. A l’orée de cette commémoration, seule la vérité est gage de réconciliation.  
 
«Ni vengeance, ni repentance, mais justice de la vérité et réconciliation des peuples: c’est ainsi que nous construirons une nouvelle fraternité franco-algérienne. »

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Signez directement l’appel en ligne, en utilisant le formulaire ci-dessous.

Vous trouverez ensuite la liste de la première centaine de signatures que nous avons pu récolter avant cette mise en ligne. Parmi les nombreuses personnalités qui ont déjà donné leur accord, on remarque notamment les noms des anciens résistants Raymond Aubrac, Stéphane Hessel et Edgar Morin; du fondateur du Nouvel Observateur Jean Daniel, du directeur des Temps Modernes Claude Lanzmann et de celui de la revue Esprit, Olivier Mongin; des philosophes Régis Debray et Alain Badiou, de l’écrivain et ancien éditeur François Maspero, de l’écrivain Didier Daeninckx, des professeurs au Collège de France Françoise Héritier et Pierre Rosanvallon; des historiens André Burguière, Jean-Luc Einaudi, Gilles Manceron, Benjamin Stora, Tzvetan Todorov, Enzo Traverso, Françoise Vergès, Georges Vigarello; des avocats Henri Leclerc, Jean-Pierre Mignard et Roland Rappaport; enfin ceux de Florence Malraux, Alain Joxe et Mireille Fanon-Mendès France ainsi que de l’ancien premier ministre Michel Rocard.

Mise à jour, samedi 15 octobre 2011: depuis sa mise en ligne, mercredi 12 octobre, cet Appel a reçu les soutiens de toutes les forces politiques de la gauche française dans sa diversité. Figurent dans la liste des plus de 4.000 signataires à ce jour les dirigeants du Parti socialiste (Martine Aubry et François Hollande sont signataires ainsi que l’actuel premier secrétaire du PS Harlem Désir), d’Europe Ecologie–Les Verts (la secrétaire nationale Cécile Duflot est signataires, tout comme de nombreux élus nationaux et européens, parmi lesquels Daniel Cohn Bendit), du Parti de gauche (ses co-présidents Jean-Luc Mélenchon et Martine Billard ont signé), du Parti communiste (son secrétaire national Pierre Laurent compte parmi les premiers signataires) et du NPA (Philippe Poutou, Olivier Besancenot et les deux porte-paroles ont signé). Pour l’avenir, et notamment pour 2012, en cas d’alternance politique, ces signatures les engagent tous.

Pour signer la pétition : blog de mediapart.fr