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Historiciser et dénaturaliser l’injonction d’assimilation

« L’idéal, pour que l’amour-propre national soit satisfait et doublement satisfait, est que la naturalisation soit demandée et refusée, demandée pour être refusée. La demande de naturalisation et le refus qui lui sera opposé flattent l’amour-propre : la demande constitue une manière d’hommage  ; le refus traduit une manière de vigilance quant au ”sang français” et à sa ”pureté”, quant à la qualité de la ”nature française” , quant au mythe de l’intégrité ethnique de la race » Abdelmalek Sayad cité par l’auteur

Le livre d’Abdellali Hajjat traite de la notion d’assimilation, interrogeant les évolutions de cette notion à travers l’histoire récente « cet ouvrage est parti du contraste saisissant entre, d’un coté, la disqualification publique de la catégorie d’assimilation et, de l’autre la légitimité de son utilisation du sein du champ administratif », après la colonisation « Plus précisément, il s’agit d’interroger le rapport entre des événements coloniaux et le concept d’assimilation dans la mesure où les configurations sociales spécifiques le politisent, le disqualifient et transforment ses usages et ses significations » et ses transcriptions dans l’univers bureaucratique des institutions chargées de la transformation des étranger-e-s en français-e-s, des fonctionnaires chargé-e-s des naturalisations « Il s’agit dès lors de montrer comment l’administration chargée des naturalisations définit elle-même certains critères de naturalisation, dont la condition d’assimilation » ou « La socio-histoire des pratiques administratives du bureau du Sceau puis de la sous-direction des naturalisations permet de mettre en lumière les enjeux de la mesure de l’assimilation. »

La notion d’identité nationale, n’est pas stable, elle est en permanence en (re)formulation, en (re)création, en fonction d’orientations politiques, de choix démographiques et plus généralement des rapports de force sociaux. L’Autre n’est donc pas défini par nature ou par culture, il s’agit toujours d’un Autre dans les mots de la politique.

Si domine au XIXème une théorisation des races « On essayera ainsi de montrer comment l’intervention des critères de civilisation dans le droit colonial s’inscrit dans le cadre d’une configuration des relations de pouvoir entre l’administration coloniale, les indigènes et les rares défenseurs des droits des indigènes, en l’occurrence la Ligue des droits de l’homme », rendant l’Autre, l’étranger-e colonisé-e, ainsi construit-e inassimilable par définition, ce qui domine aujourd’hui c’est plutôt des critères socioculturels, permettant à la fois une délimitation, un soupçon permanent caractérisant l’Autre, mais ouvrant des conditions discrétionnaires, de transformation en « nationaux ».

Concrètement, cela passe par une injonction à l’assimilation dont l’administration et ses employé-e-s sont seuls juges tant de la définition que de l’appréciation. Les analyses autour des marges de manœuvre, des appréciations différenciées de fonctionnaires, des processus bureaucratiques sont plus qu’éclairantes sur cette impossible « lisière » : « Pour éclairer cette zone d’ombre, l’approche ethnographique se révèle d’une grande utilité car elle permet de saisir les logiques sociales de pouvoir discrétionnaire au niveau le plus bas de la procédure : l’entretien dit ”d’assimilation”. »

Les rapprochements entre période coloniale et « post-coloniale » permettent à la fois de discerner des continuités et des ruptures y compris dans le sens même du mot « assimilation ». « En ce sens, la disqualification du concept d’assimilation se distingue de celle qui s’est opérée dans la seconde moitié du XIXe siècle. A l’époque, le discours impérial, soutenu par les discours à prétention scientifique, avait conclu à l’assimilation impossibles indigènes en raison de leur altérité raciale. Seule une petite minorité pouvait être assimilée au peuple français. Désormais, le concept d’assimilation est dénoncé par les indigènes eux-mêmes comme une ”illusion” destinée à légitimer le pouvoir colonial ». Une rupture notable se produit avec la loi de 1927 qui instaure une « bonne assimilation » comme condition à l’entrée dans la « communauté française », l’assimilation comme condition de la naturalisation.

Cette injonction peut-être lue comme une certaine métamorphose « A travers le filtre de la situation coloniale, on passe en quelque sorte de l’idée d’une politique d’assimilation comme condition de maintien de la victoire, à l’idée de l’assimilation comme condition d’entrée dans le groupe des vainqueurs»

L’auteur analyse les dimensions « sexuelles » de l’assimilation « Cet ordre sexuel national est idéal dans la mesure où il suppose que les ”naturels”, en particulier les hommes, s’y soumettent complètement, et qu’il désigne clairement une certaine catégorie de la population étrangère, dont le comportement, voire la ”nature”, serait antinomique à l’ordre sexuel national. »

En mettant l’accent sur quelques phénomènes, plus ou moins liés, dans l’imaginaire national, aux croyances ou aux phénomènes religieux, l’auteur montre que les principaux refus de naturalisation pour « défaut d’assimilation » concernent principalement des femmes et/ou des musulmans. La laïcité à la française, est bien une « catho-laïcité » et « l’exception républicaine française » une construction fantasmatique. Sur ce sujet, lire l’ouvrage de Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010) (Editions Syllepse, Paris 2010) Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

Au delà des quelques aspects évoqués, un livre très riche et une contribution importante sur des processus politiques « aux frontières » de la prétendue identité nationale.« Autrement dit, le signifiant change (la religion ou la culture sans la race), ainsi que les formes de justification, mais demeure la logique de division (”eux”/”nous”) et d’essentialisation (ou de radicalisation de la différence) ».

Reste encore tout un travail de destruction de la mythique ”identité nationale” qui fabrique à la fois l’Autre comme différent-e et unifie artificiellement des « nationaux », majoritairement plus près des Autres, que de ceux qui les exploitent et les dominent. Sur ce sujet voir entre autres : Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitée (Éditions de l’Atelier, Paris 2008) Sujets tabous et mémoire clôturés

Abdellali Hajjat : Les frontières de l’ »identité nationale »

L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale

Editions La Découverte, Paris 2012, 338 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Le choc de l’instant m’a imposé des images crues et déchirantes, qui ont fait effraction

« Ce livre est celui d’une héritière malgré elle, qui, se sentant subitement reliée à une histoire plus vaste que la sienne, a tenté d’ouvrir les yeux et les oreilles sur ses contemporains au sens large, toutes générations confondues, ceux, qui vivent aujourd’hui et qui ont pu avoir une vision du monde, à un titre ou un autre, modelé par le vécu d’un membre de leur famille, appelé en Algérie »»

A partir d’entretiens, Florence Dosse nous propose un livre, sur la mémoire, sur « une mémoire de la mémoire ». La première partie « donne la voix aux appelés qui racontent à la fois leur vécu et la façon dont ils l’ont assimilé, parfois évoqué, le plus souvent tu, pendant et après guerre », la seconde « concerne les femmes, qui ont été contemporaines de la guerre et ont pu en ressentir les soubresauts à distance sur la scène métropolitaine », la dernière « rend compte de ce dont les enfants des appelés d’hier ont hérité de ces mémoires croisées, individuelles et collectives ».

Avant d’en venir aux propos de l’auteure, je voudrais revenir sur cette histoire dénaturée, non seulement par ceux qui prônaient l’Algérie Française, ceux qui ont entamé et/ou poursuivi cette guerre contre l’indépendance nationale de populations colonisées (SFIO), mais aussi ceux, comme le PCF, qui nièrent la “nation” algérienne, votèrent les pouvoirs spéciaux pour assurer le maintien de l’ordre, de l’ordre colonial, se prononçant très tard contre l’intervention de l’armée.

A l’inverse, elles et ils ne furent pas nombreuses et nombreux, celles et ceux qui ont soutenu les algérien-ne-s révolté-e-s contre le pouvoir colonial, le FLN dès la fin de l’année 1954. Il leur fallut du courage pour assurer des actes de solidarité active, quelque fois sous des formes inattendues (construction d’une usine d’armes au Maroc, fabrication de faux papiers, voire de fausse monnaie, sans oublier les porteurs de valise, les hébergements de clandestins, etc.), pendant que d’autres, avec retard manifestaient sous des banderoles “Paix en Algérie”. La paix mais pas l’indépendance de l’Algérie ni le soutien à la lutte d’autodétermination des populations algériennes. (sur ce sujet voir le beau livre de Sylvain Pattieu: Les camarades des Frères : trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie (Syllepse 2002).

La mémoire ici, c’était, jusqu’à un temps récent, Charonne mais pas le massacre du 17 octobre 1961.

Ces éléments, évoqués avec d’autres mots par l’auteure, ne me semblent pas sans conséquence sur l’activation ou non de la mémoire, sur la légitimité ou l’illégitimité de quelques années de vie.

D’abord le silence « Ce silence est spécifique et composite : silence individuel silence social, silence politique se sont mutuellement renforcés et l’ont emporté sur les prises de parole, parfois vives et révoltées, apparues dès les premières années de la guerre. »

Et le silence officiel orchestré par des lois « il a été clairement signifié que le rappel des faits et la poursuite des tortionnaires par leurs victimes sont interdit ». Florence Dosse a bien raison d’indiquer que ces lois « viendront resserrer les verrous autour d’une mémoire indigne et l’enfouir dans le silence des mémoires individuelles ».

L’auteure détaille le « vivre avec » dans un contexte de « mésécoute générale ». Elle remonte le fil du temps, de l’arrivée en Algérie, la découverte de l’autre, le quotidien à l’armée comme rite de passage à l’âge adulte, les perceptions, les permissions et les approches de la libération.

En renvoyant tantôt au passé, tantôt à sa mémoire, tantôt aux occultations, l’auteure construit une perspective qui oblige à questionner à la fois l’histoire et sa transmission.

Ces questionnements ne sont pas seulement abstraits, « Si se découvrir un père qui a tué – même en situation de guerre – n’est pas une chose simple à admettre, la question de la torture est plus difficile à soulever encore : apprendre que son père a pu être amené à se conduire en tortionnaire marque un degré de plus dans l’assimilation d’une réalité terrifiante. »

Des mémoires, la mémoire comme construction sociale. Des parcours individuels et aussi une évocation pertinente de ces réalités, là-bas et ici, de ce que fut cette sale guerre et quelques uns de ses prolongements…

Un ouvrage passionnant de plus dans la belle collection Un ordre d’idée.

Florence Dosse : Les héritiers du silence. Enfants d’appelés en Algérie

Un ordre d’idées – Stock, Paris 2012, 286 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Une expérience humaine

Revenir encore et encore sur l’esclavage et les esclaves reste plus que nécessaire. Il s’agit de rendre compte des multiples facettes de l’esclavage et du caractère résolument moderne de la traite négrière et de la négation des individus, y compris au temps des Lumières. « Ce qui domine encore aujourd’hui, c’est la conviction que l’esclavage colonial est un ‘reste’ des temps anciens, la trace d’une barbarie appartenant aux temps pré-modernes. Or, il est inséparable de la modernité. » Mais cela ne suffit pas, il faut aussi rendre compte des esclaves eux-mêmes, de leurs luttes et de leur contribution décisive à l’abolition de ce « crime contre l’humanité » « Hier comme aujourd’hui, il s’agit de libérer le récit anti-esclavagiste de sa linéarité (de l’arriération au progrès) et faire entendre d’abord les voix de celles et ceux qui sont victimes de l’esclavage et se battent » ou « L’abstraction des débats masque une réalité vécue dans la chair qui commence avec la capture, se poursuit dans le convoi et l’embarquement ».

L’auteure nous invite à un véritable travail de déplacement et d’approfondissement critique « Ce travail de décentrement du regard est un travail critique, qui ne vise pas à la construction d’une innocence perdue, mais à une relecture d’une histoire et d’une géographie moins axées sur la relation à l’Hexagone, empreinte de rancœur, de frustration, de promesses déçues et d’espoir déraisonnable dans une assimilation impossible à une métropole idéalisée. »

Le récit d’émancipation (ré)écrit ici en Europe est non seulement partial, il est partiel, il vise à « pacifier » l’esclavagisme français « Ne reste plus qu’un récit qui enferme la victime dans le pathos, la dépendance, la passivité et qui fait disparaître le maître et ses complices. Il n’y a plus de responsables, seules des victimes passives à plaindre. »

Les analyses de l’auteure ne contournent aucune dimension, ni les dimensions subjectives, ni les réalités économiques, ni les intérêts des uns ou des autres, ni les appréciations politiques sur les masques tendus de l’histoire racialisée de la démocratie libérale.

Une remarque critique : à plusieurs reprises, Françoise Vergès parle de consentement. Cela me semble inadéquat, car « céder n’est pas consentir » et par ailleurs l’auteure indique très justement que « L’esclavage n’a jamais pu imposer de manière absolue le système de subjection intransigeant que ses lois et son nom impliquait »

Un livre utile à la fois contre les révisionnismes et contre les banalisations abstraites qui oublient les femmes et hommes esclaves .

« Aucun lieu au monde ne peut s’accommoder du moindre oubli d’un crime, de la moindre ombre portée. Nous demandons que les non-dits de nos histoires soient conjurés, et que nous entrions, ensemble et libérés, dans le Tout-monde. » (Wole Soyinka, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, 1998)

Françoise Vergès : L’homme prédateur. Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps

Albin Michel, Bibliothèque Idées, Paris 2011, 224 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

En France, Frantz Fanon dérange encore

Mardi 6 décembre marquera le 50e anniversaire de la mort de Frantz Fanon. En Algérie, comme en France, la mémoire de l’homme est devenue parfois controversée.

Considéré par les uns comme un «monument», par d’autres comme un «simple écrivain», Frantz Fanon gêne encore en France. Durant la guerre de Libération, ses ouvrages étaient saisis par la police et aujourd’hui, peu osent évoquer ouvertement l’homme et son œuvre. Même dans sa terre natale, la Martinique, Frantz Fanon dérange, lui, le chantre de l’anticolonialisme et des indépendances totales, alors que sa terre natale est pleinement département français, donc correctement «assimilée». Les lycéens français ne le connaissent que très peu puisqu’aucun de ses textes n’est étudié en classe, à l’image de son compatriote et ami Aimé Césaire. Pour la France «bien-pensante», Césaire est resté du bon côté, mais Fanon…

«Je n’ai que très peu entendu parler de Frantz Fanon, confie Amélie, lycéenne en terminale littéraire, d’autant que même mon professeur de lettres a dû bien se renseigner avant de me fournir quelques informations sur lui. C’est vraiment dommage qu’en 2011, on doit être encore soumis au “politiquement correct”, lors de l’évocation de certains écrivains. Tout ça, parce qu’il a milité pour l’indépendance de l’Algérie, mais même cette guerre ne nous concerne plus, maintenant. Parfois, j’ai l’impression qu’elle n’est pas encore terminée…» Frantz Fanon serait même considéré comme dépassé, tant le mouvement dit «tiers-mondiste» paraît lui-même démodé.

Mal aimé

Frantz Fanon est ce mal aimé de la littérature francophone qui serait totalement oublié si les éditions Maspéro, puis La Découverte, n’avaient pas mis ses textes au goût du jour. La Fondation Frantz-Fanon tente à sa manière de ne pas laisser le «père» de Peau noire, masques blancs sombrer dans l’oubli. Créée en 2007, la Fondation a pour présidente la propre fille de Fanon, Mireille Fanon-Mendès-France. Depuis, elle s’efforce de maintenir la mémoire, de rendre au Martiniquais de naissance et l’Algérien d’adoption la place qui lui revient au panthéon des grands hommes du XXe siècle. «Il était un homme indivisible et ne saurait être réduit à une dimension particulière des luttes», a-t-elle dit lors d’une journée d’études intitulée «Lire Fanon, aujourd’hui», tenue à l’université Paris III. «Il a été antiraciste au nom de l’universalité et anticolonialiste au nom de la justice et des libertés.»

Même si le chemin pour une reconnaissance pleine et entière est encore long, Frantz Fanon suscite de plus en plus d’intérêt sur les terres même de l’ancienne puissance colonisatrice. Selon Mireille Fanon-Mendès-France, «en Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon apparaît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les militants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est toujours l’objectif premier des générations qui arrivent à l’âge de la maturité politique.»

Noël Boussaha, publié sur le site El Watan

“Colonialisme : les crimes de la République”

17 octobre 2011. Il y a cinquante ans, les forces de police, agissant sous les ordres du préfet Maurice Papon, se livraient à une véritable chasse à l’homme : plus de 14000 manifestants, qui s’étaient rassemblés pacifiquement à l’appel du FLN pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé depuis le 5 octobre, furent arrêtés -presque un sur deux-, frappés souvent et détenus parfois pendant plusieurs jours.

En français, n’en déplaise à ceux qui ont longtemps usé ou usent encore d’un langage délicatement euphémisé dès qu’il s’agit d’atténuer les exactions commises par l’État français au cours de cette période, de telles pratiques portent un nom précis : rafles. Par leur ampleur et les moyens matériels et humains mobilisés pour les mener à bien, ces rafles, soigneusement préparées et qui s’étendent sur plusieurs jours, sont sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Décidées à tout faire pour interdire une démonstration de force des Algériens à Paris et en banlieue, les autorités politiques et policières ont en effet mis en place un imposant dispositif répressif, réquisitionné plusieurs lieux dont elles savaient avoir besoin pour parvenir à leurs fins, sans oublier les bus de la RATP dans lesquels les manifestants furent entassés et battus avant d’être rassemblés dans différents centres de détention de la capitale et de la région parisienne.

Sans précédent aussi, le nombre de personnes assassinées à Paris au cours de ces journées d’octobre, puisque les forces de l’ordre commirent un véritable massacre ; au vrai, le plus important de l’après-guerre perpétré à l’encontre de civils puisque le nombre de victimes s’élève à plusieurs centaines. Aucune, par contre, du côté des forces de l’ordre, qui n’ont pas essuyé un seul coup de feu contrairement aux rumeurs forgées et colportées par la police elle-même pour justifier les exécutions sommaires au moment même où elles se déroulaient.

Des hommes furent tués par balles, d’autres froidement assassinés dans la cour même de la préfecture de police de Paris, certains jetés vivants dans la Seine ou encore frappés à mort après leur arrestation et leur transfert au palais des Sports, au parc des Expositions et au stade Coubertin devenus, pour l’occasion, autant de lieux de détention. Là, dans des conditions effroyables, des milliers de « Français musulmans d’Algérie » furent parqués, battus et longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu des excréments qui s’accumulaient. Quoi qu’ils fassent, les policiers se savaient couverts par le préfet qui, peu de temps auparavant, leur avait tenu ce langage : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. »

De telles méthodes ne sont pas inédites. Elles relèvent d’une terreur d’État appliquée depuis longtemps en Algérie, réactivée à la suite du déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954 puis importée en métropole où la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les exécutions sommaires furent courantes. Toutes révèlent ceci : ce qui a été perpétré dans la capitale ressortit à un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de l’époque.

De plus, dans une note du 5 septembre 1961, adressée au directeur du service de coordination des affaires algériennes et au directeur général de la police municipale de Paris, Maurice Papon donnait les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, donc, pas de prisonniers. Il s’agit là d’une violation manifeste et grave des règles élémentaires applicables aux ennemis engagés dans un conflit conventionnel. Pour de nombreux responsables politiques et fonctionnaires de police, l’Algérien, c’était donc « le raton », « le bicot », « le fel », celui qui pouvait être arrêté, torturé et exécuté sommairement sans que cela soit perçu comme un crime, même lorsqu’il manifestait pacifiquement.

Contrairement à des représentations tenaces et convenues, la guerre d’Algérie n’a pas été menée seulement sur le territoire de cette colonie ; elle s’est aussi déroulée en métropole où les autorités policières, avec l’aval du pouvoir politique, ont eu recours à des pratiques couramment mises en œuvre outre-Méditerranée. Cette continuité des pratiques fut parfois servie par la continuité des hommes, ceci permettant de mieux comprendre cela. Avant d’être nommé préfet de police dans la capitale, Maurice Papon avait été, à partir de mai 1956, inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire à Constantine. Son rôle : appliquer la politique des « pouvoirs spéciaux ». Lorsqu’il revint en France deux ans plus tard, pour exercer les responsabilités que l’on sait et combattre le FLN dans la région parisienne, il va s’appuyer sur des militaires qui, rompus à la guerre contre-révolutionnaire, ont été ses collaborateurs en Algérie.

Ce contexte et ces quelques éléments permettent de comprendre que les massacres d’octobre 1961 ne sont pas une « bavure » imputable à une minorité de policiers dont les débordements seraient uniquement liés aux circonstances et aux passions de l’époque. A raisonner de la sorte, on occulte ceci : le régime imposé aux « Français musulmans d’Algérie » présents en métropole n’était pas celui la République mais celui d’un Etat de guerre et de police qui n’était plus assujetti à aucune autre règle que celle de la terreur mise en œuvre pour réduire ceux qui étaient identifiés comme des « rebelles » et des « terroristes ».

Le 50e anniversaire des massacres d’octobre 1961, bientôt suivi par celui de la fin de la guerre d’Algérie, a lieu dans un contexte mémoriel et politique marqué par la réhabilitation, sans précédent depuis 1962, du passé colonial de la France. A preuve, la loi du 23 février 2005 qui établit, l’article premier le prouve, une interprétation officielle, mensongère et apologétique de la « présence française en outre-mer ».

Pour les amateurs d’exception française, en voilà une remarquable mais sinistre au regard des principes libéraux supposés limiter les pouvoirs de la puissance publique : à ce jour, la France est le seul État démocratique et la seule ancienne puissance impériale européenne où des dispositions législatives qualifient de façon positive cette période de l’histoire. Épilogue d’un combat politique désormais dépassé ? Prologue bien plutôt car le 7 février 2007, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et candidat à l’élection présidentielle, prononçait à Toulon un discours dans lequel il affirmait doctement : « le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Égypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc, ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. »

A cela s’ajoute, conformément à l’article 3 de la loi précitée, la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie inaugurée le 19 octobre 2010.

Dotée de fonds publics et privés, cette Fondation doit être pensée comme la continuation, et l’institutionnalisation, du combat apologétique mené par le chef de l’État et l’UMP. Parmi les membres du conseil d’administration de cette Fondation, réputée « ni politicienne, ni partisane » comme a tenté de le faire croire le député de l’UMP Elie Aboud à l’Assemblée nationale, se trouvent trois généraux : Bernard de La Presle, François Meyer et Jean Salvan.

Tous ces militaires ont combattu en Algérie et, surtout, ils ont aussi pour particularité d’être signataires du Manifeste des 521 officiers généraux, rendu public le 18 mars 2002, dans lequel on peut lire ceci : « « Nous tenons d’abord à affirmer que ce qui a caractérisé l’action de l’armée française en Algérie, ce fut d’abord sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés. C’est cela la vérité et non le contraire. » A la veille de l’élection présidentielle, nul doute que cette Fondation sera mobilisée pour faire entendre ce message cher à Nicolas Sarkozy, à son parti et à une fraction de leur électorat, celle-là même qu’ils disputent avec âpreté au Front national : « la colonisation française a été une œuvre positive de civilisation. »

Atroce réécriture de l’histoire. Insupportable insulte à la mémoire des centaines de milliers de victimes « indigènes » de ce conflit longtemps resté sans nom. Sordide écholalie aussi où se découvrent des arguments éculés que l’on croyait réservés à quelques ultras de l’Algérie française. Non, ils prospèrent toujours parmi de nombreux officiers supérieurs, au sein de l’État et de cette Fondation désormais avec l’aval politiquement intéressé de Nicolas Sarkozy et de sa majorité ; tous espérant pouvoir en tirer quelques avantages électoraux en 2012.

Dans cette situation inédite et scandaleuse, celles et ceux qui représenteront les gauches parlementaires et radicales lors de l’élection présidentielle à venir doivent prendre l’engagement solennel d’abroger la loi du 23 février 2005, de faire disparaître l’indigne Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et de reconnaître enfin les crimes d’État commis la France pendant la période coloniale, notamment les massacres du 17 octobre 1961.

O. Le Cour Grandmaison

Universitaire. Dernier ouvrage paru : De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, La Découverte/Zones, 2010  Caractère exorbitant du droit colonial et monuments du racisme d’État

publié sur le site Médiapart le 17 octobre 2011

L’horreur de cette nuit pluvieuse

En ouverture, un poème de Kateb Yacine cité par Gilles Manceron.

« Peuple français, tu as tout vu

Oui, tout vu de tes propres yeux.

Tu as vu notre sang couler

Tu as vu la police

Assommer les manifestants

Et les jeter dans la Seine.

La Seine rougissante

N’a pas cessé les jours suivants

De vomir à la face

Du peuple de la Commune

Ces corps martyrisés

Qui rappelaient aux Parisiens

Leurs propres révolutions

Leur propre résistance.

Peuple français, tu as tout vu,

Oui, tout vu de tes propres yeux,

Et maintenant vas-tu parler ?

Et maintenant vas-tu te taire ? »

La vérité devient enfin visible, même si elle n’est toujours pas reconnue par l’État massacreur, l’État colonisateur, cette république aux mains sanglantes.

Le mouvement ouvrier français a fait de Charonne, le massacre à commémorer, pour mieux cacher, taire, oublier le massacre de ces parias qui « ont eu, de surcroît, l’impudence de s’habiller comme des citoyens, de porter des vestons, des chemises blanches, des cravates, des robes et des vêtements du dimanche, pour affirmer en plein paris qu’ils ne voulaient plus être les inconnus des colonies, des bidonvilles et des banlieues lointaines, dépourvus d’existence et d’égalité. »

Il faut lire les textes de l’époque, ces pages policières, répressives et assassines de l’histoire de l’État français. Mais il ne faut oublier cette guerre menée, entre autres, par la SFIO, le vote des pleins pouvoirs au gouvernement pour faire « la police en Algérie » par le PCF (au nom probablement du moindre mal et d’une version de l’internationalisme prolétarien transformée en pur chauvinisme). Elles et ils n’étaient pas nombreuses et nombreux, celles et ceux qui ont soutenu la lutte pour l’indépendance. Il ne faut les confondre avec celles et ceux qui ont attendu la fin des années 50 voir le début des années 60 pour passer du peu glorieux « Paix en Algérie » au nécessaire « Autodétermination des algérien-ne-s » et « Indépendance pour l’Algérie »

Un livre pour qu’enfin soit reconnus les crimes d’État, celui du 17 octobre 1961 et tous les autres, dans toutes les colonies d’hier et d’aujourd’hui.

Appel : 17 octobre 1961 – 17 octobre 2011 50ème anniversaire : Vérité et Justice

Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre feu discriminatoire qui leur avait été imposé par Maurice Papon, Préfet de police de Paris. Ils défendaient leur droit à l’égalité, leur droit à l’indépendance et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce jour-là, et les jours qui suivirent, des milliers de ces manifestants furent arrêtés, emprisonnés, torturés ou, pour nombre d’entre eux, refoulés en Algérie. Des centaines perdirent la vie, victimes d’une violence et d’une brutalité extrêmes des forces de police.

50 ans après, la Vérité est en marche. Cependant, la France n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans les guerres coloniales qu’elle a menées, – en particulier la Guerre d’Algérie – non plus que dans le cortège de drames et d’horreurs qu’elles ont entraînés, comme ce crime d’État que constitue le 17 octobre 1961. Certains osent encore aujourd’hui continuer à parler des “bienfaits de la colonisation”, célébrer le putsch des généraux àAlger contre la République et le pouvoir encourage les nostalgiques de l’Algérie Française et de l’OAS.

La “Fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie ”, dotée de plus de 7 millions d’euros, créée en application de l’article 3 (dont l’abrogation est demandée sous sa forme actuelle)de la loi du 23 février 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation” est sous la coupe d’associations nostalgiques qui voudraient pouvoir exiger des historiens qu’ils se plient à la mémoire de “certains” témoins. Pour être fidèles à leur mission scientifique, les historiens ont besoin de pouvoir accéder librement aux archives, échapper aux contrôles des pouvoirs ou des groupes de pression et travailler ensemble, avec leurs homologue des deux rives de la Méditerranée. La vérité doit être dite sur l’organisation criminelle de l’OAS que certains, au sein même du parti du Président de la République, cherchent à réhabiliter. Ce n’est qu’à ce prix que pourra disparaître la séquelle la plus grave de la guerre d’Algérie, à savoir le racisme dont sont victimes aujourd’hui nombre de citoyens ou de ressortissants d’origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières.

On ne construit pas la démocratie sur des mensonges et des occultations. 50 ans après, il est temps :

  • que les plus hautes Autorités de la République reconnaissent les massacres commis par la Police Parisienne le 17 octobre 1961 et les jours suivants, comme un crime d’Etat.

  • que la Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie soit re-fondée sur des bases totalement différentes.

  • que la liberté d’accès aux archives soit effective pour tous, historiens et citoyens.

  • que la recherche historique sur ces questions soit encouragée, dans un cadre franco-algérien, international et indépendant.

Toutes les associations, organisations (syndicats, partis politiques…) qui souhaitent signer cet appel doivent prendre contact en confirmant leur accord avec un message adressé à contact@17octobre61.org 

Association Sortir du colonialisme : Le 17 octobre 1961 par les textes de l’époque

Préface de Gilles Manceron, postface d’Henri Pouillot

Les Petits matins, Paris 2011, 128 pages, 5 euros

Didier Epsztajn

Charte du réseau Sortir du colonialisme

Le Réseau “Sortir du colonialisme” fédère des membres individuels et des organisations (associatives, politiques et syndicales), cimentés par une Charte d’objectifs communs pour sortir du colonialisme . Pour soutenir sa démarche, il suffit d’être signataire de la Charte : Les anticolonialistes soutiennent les luttes des peuples, des minorités nationales, en lutte pour leur indépendance, leur autodétermination, et le respect de leurs droits bafoués par le colonialisme . Ni racialisme, ni paternalisme, mais l’affirmation d’une communauté d’intérêts, des valeurs de justice sociale, d’égalité entre les peuples, de respect de leur souveraineté et de solidarité internationale. Le nouvel anticolonialisme est une des formes organisées de la résistance au nouvel ordre impérialiste international. Les adhérents, associations et mouvements, signataires de la Charte « Sortir du colonialisme » s’engagent à lutter pour revendiquer :

1. Le droit des peuples à disposer d’eux mêmes : droit à l’autodétermination, droits politiques, sociaux, économiques, culturels, linguistiques. La reconnaissance de l’indépendance reconnue par le comité de décolonisation de l’ONU, et la fin des occupations illégales de territoires, notamment en Palestine et au Sahara occidental. La défense des droits des peuples indigènes ; l’exigence d’une solution politique et le soutien aux peuples Kurde, Tamoul, Tchetchène, Tibétain dans le combat pour leurs droits.

2. L’abolition de la torture, des disparitions, des viols, des éliminations ciblées, des assassinats d’opposants, de la déportation de l’emprisonnement de tous les combattants de la cause anticoloniale à travers le monde

3. La fin des guerres coloniales comme celle d’Afghanistan et le refus de l’annexion ou de l’occupation de tout ou partie d’un territoire par une puissance étrangère ; le retrait de la France de l’OTAN ,

4. Le respect du droit à l’autodétermination et la reconnaissance des droits des peuples colonisés par la France en Guadeloupe , Martinique, Guyane, Réunion, l’affirmation de l’intégrité territoriale de l’union des Comores par la restitution de Mayotte , le droit à l’indépendance de la Nouvelle Calédonie et de la Polynésie

5. Le libre choix des peuples de leur modèle de développement ; la décolonisation économique par la souveraineté des peuples et des nations sur leurs ressources naturelles, leurs matières premières, contre toutes les formes de domination économique comme la privatisation des services publics et la recolonisation des terres par les entreprises multinationales, contre le colonialisme à caractère environnemental (contrôle des eaux, des mers et des océans, marchés des droits à polluer, dette écologique et climatique, rejets des déchets du Nord, biopiraterie, destruction des forêts…) Les instruments du nouvel ordre colonial se trouvent non seulement dans la capacité militaire des Etats mais aussi dans l’organisation d’une gouvernance mondiale reposant sur les Etats riches et les entreprises transnationales (G8 ou G20, OMC, FMI, Banque Mondiale…) .

6. Le démantèlement des réseaux de la Françafrique , la fin des institutions à caractère colonial tels le Ministère de la Coopération, la cellule de l’Elysée , et l’arrêt des pratiques néocoloniales en Afrique ; le démantèlement des bases militaires françaises en Afrique

7. le droit de réparation pour les peuples anciennement colonisés ou mis en esclavage, par l’annulation de la dette illégitime et de ses intérêts, le remboursement des rançons coloniales comme celle due à Haïti, la prise en compte des ravages commis par l’ordre colonial

8. La condamnation du négationnisme en matière d’histoire coloniale et l’abrogation de la loi du 23 février 2005 ; la dissolution de la Fondation pour la mémoire établie par cette loi ; l’ouverture des archives et la vérité et la justice sur les crimes coloniaux (crimes de guerre et crimes contre l’humanité) ; la reconnaissance par la république des massacres du 17 octobre 61, la réhabilitation des anticolonialistes comme Maurice Audin et Fernand Yveton ; l’enseignement dans l’éducation nationale de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ; l’ouverture d’un Musée de l’esclavage et de la colonisation

9. Les droits culturels et communicationnels des peuples : principe du retour des œuvres culturelles aux pays où ils ont été pillés, pour le respect des droits étudier, enseigner et parler les langues minoritaires ; la décolonisation de l’imaginaire par la déconstruction des systèmes de représentations coloniale et de la guerre de civilisation, instrument idéologique pour justifier les guerres coloniales

10. La fin des pratiques post coloniales et discriminatoires dans la gestion de l’immigration et des quartiers populaires et la lutte contre le racisme, la xénophobie d’Etat, la ségrégation et la stigmatisation des populations issues de l’immigration. Les politiques de contrôle migratoire sont l’expression de ce nouvel ordre colonial qui construit des murs ou sous traite à certains pays le rôle de gardes barrières pour assurer l’étanchéité des frontières. L’arrêt du pillage par les pays du Nord des cerveaux des pays pauvres ou émergents. La régularisation des sans papiers, la fin des rafles et des expulsions, l’égalité des droits entre français et immigrés, le respect du droit d’asile sont autant de revendications anticoloniales à part entière.

http://anticolonial.net/spip.php?article2186

Appel pour la reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961 à Paris

Le massacre de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 fait partie de notre histoire. En partenariat avec l’association Au nom de la mémoire, Mediapart lance, à l’aube du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, cet appel pour «une nouvelle fraternité franco-algérienne». La carte des manifestations prévues lundi 17 octobre 2011 dans toute la France est ici. Pour comprendre ou revisiter l’événement dramatique du 17 octobre 1961, Mediapart propose ici le documentaire de Mehdi Lallaoui, Le Silence du fleuve; là dix-sept contributions d’écrivains; enfin une étude des racines policières de cette répression raciste.

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puceinvite.jpg«Il y a cinquante ans, le préfet de Police de la Seine, Maurice Papon, avec l’accord du gouvernement, imposa un couvre-feu visant exclusivement tous les Français musulmans d’Algérie.
 
«Ce couvre-feu raciste entraîna une réaction pacifique des Algériens, sous la forme d’une manifestation dans les rues de Paris. Au soir du mardi 17 octobre 1961, ils furent près de trente mille, hommes, femmes et enfants, à défiler pacifiquement sur les grandes artères de la capitale pour revendiquer le droit à l’égalité et défendre l’indépendance de l’Algérie.
 
«La répression policière de cette protestation non violente est une des pages les plus sombres de notre histoire. Longtemps dissimulée à l’opinion et désormais établie par les historiens, elle fut féroce : onze mille arrestations, des dizaines d’assassinats, dont de nombreux manifestants noyés dans la Seine, tués par balles, frappés à mort.  
 
«Le temps est venu d’une reconnaissane officielle de cette tragédie dont la mémoire est aussi bien française qu’algérienne. Les victimes oubliées du 17 octobre 1961 travaillaient, habitaient et vivaient en France. Nous leur devons cette justice élémentaire, celle du souvenir.  
 
«Reconnaître les crimes du 17 octobre 1961, c’est aussi ouvrir les pages d’une histoire apaisée entre les deux rives de la Méditerranée. En 2012, l’Algérie fêtera cinquante ans d’une indépendance qui fut aussi une déchirure française. A l’orée de cette commémoration, seule la vérité est gage de réconciliation.  
 
«Ni vengeance, ni repentance, mais justice de la vérité et réconciliation des peuples: c’est ainsi que nous construirons une nouvelle fraternité franco-algérienne. »

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Signez directement l’appel en ligne, en utilisant le formulaire ci-dessous.

Vous trouverez ensuite la liste de la première centaine de signatures que nous avons pu récolter avant cette mise en ligne. Parmi les nombreuses personnalités qui ont déjà donné leur accord, on remarque notamment les noms des anciens résistants Raymond Aubrac, Stéphane Hessel et Edgar Morin; du fondateur du Nouvel Observateur Jean Daniel, du directeur des Temps Modernes Claude Lanzmann et de celui de la revue Esprit, Olivier Mongin; des philosophes Régis Debray et Alain Badiou, de l’écrivain et ancien éditeur François Maspero, de l’écrivain Didier Daeninckx, des professeurs au Collège de France Françoise Héritier et Pierre Rosanvallon; des historiens André Burguière, Jean-Luc Einaudi, Gilles Manceron, Benjamin Stora, Tzvetan Todorov, Enzo Traverso, Françoise Vergès, Georges Vigarello; des avocats Henri Leclerc, Jean-Pierre Mignard et Roland Rappaport; enfin ceux de Florence Malraux, Alain Joxe et Mireille Fanon-Mendès France ainsi que de l’ancien premier ministre Michel Rocard.

Mise à jour, samedi 15 octobre 2011: depuis sa mise en ligne, mercredi 12 octobre, cet Appel a reçu les soutiens de toutes les forces politiques de la gauche française dans sa diversité. Figurent dans la liste des plus de 4.000 signataires à ce jour les dirigeants du Parti socialiste (Martine Aubry et François Hollande sont signataires ainsi que l’actuel premier secrétaire du PS Harlem Désir), d’Europe Ecologie–Les Verts (la secrétaire nationale Cécile Duflot est signataires, tout comme de nombreux élus nationaux et européens, parmi lesquels Daniel Cohn Bendit), du Parti de gauche (ses co-présidents Jean-Luc Mélenchon et Martine Billard ont signé), du Parti communiste (son secrétaire national Pierre Laurent compte parmi les premiers signataires) et du NPA (Philippe Poutou, Olivier Besancenot et les deux porte-paroles ont signé). Pour l’avenir, et notamment pour 2012, en cas d’alternance politique, ces signatures les engagent tous.

Pour signer la pétition : blog de mediapart.fr

17 octobre 2011 50e anniversaire Vérité et justice

Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre-feu discriminatoire qui leur avait été imposé par Maurice Papon, préfet de police de Paris. Ils défendaient leur droit à l’égalité, leur droit à l’indépendance et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce jour-là, et les jours qui suivirent, des milliers de ces manifestants furent arrêtés, emprisonnés, torturés ou, pour nombre d’entre eux, refoulés en Algérie. Des centaines perdirent la vie, victimes d’une violence et d’une brutalité extrêmes des forces de police.

Cinquante ans après, la vérité est en marche. Cependant, la France n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans les guerres coloniales qu’elle a menées – en particulier la guerre d’Algérie – non plus que dans le cortège de drames et d’horreurs qu’elles ont entraînés, comme ce crime d’État que constitue le 17 octobre 1961. Certains osent encore aujourd’hui continuer à parler des « bienfaits de la colonisation », à célébrer le putsch des généraux à Alger contre la République, et le pouvoir encourage les nostalgiques de l’Algérie française et de l’OAS.

La « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », dotée de plus de 7 millions d’euros, créée en application de l’article 3 (dont l’abrogation est demandée) de la loi du 23 février 2005 vantant les « aspects positifs de la colonisation », est sous la coupe d’associations nostalgiques qui voudraient pouvoir exiger des historiens qu’ils se plient à la mémoire de certains « témoins ».

Pour être fidèles à leur mission scientifique, les historiens ont besoin de pouvoir accéder librement aux archives, d’échapper aux contrôles des pouvoirs ou des groupes de pression et de travailler ensemble, avec leurs homologues des deux rives de la Méditerranée. La vérité doit être dite sur l’organisation criminelle de l’OAS, que certains, au sein même du parti du président de la République, cherchent à réhabiliter. Ce n’est qu’à ce prix que pourra disparaître la séquelle la plus grave de la guerre d’Algérie, à savoir le racisme dont sont victimes aujourd’hui nombre de citoyens ou de ressortissants d’origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières.

On ne construit pas la démocratie sur des mensonges et des occultations. Cinquante ans après, il est temps :

que les plus hautes autorités de la République reconnaissent les massacres commis par la police parisienne le 17 octobre 1961 et les jours suivants comme un crime d’État ;
que la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie soit supprimée ;
que la liberté d’accès aux archives soit effective pour tous, historiens et citoyens ;
que la recherche historique sur ces questions soit encouragée, dans un cadre franco-algérien, international et indépendant.

Contact signatures : contact@17octobre61.org

Caractère exorbitant du droit colonial et monuments du racisme d’État

« Nous savions le régime des colonies autoritaire ou dictatorial, on le découvre arbitraire et cette seconde caractéristique est liée non à l’absence de législation, comme la tradition de la philosophie classique et moderne nous l’apprend, mais à sa prolifération sous la forme des règlements. »

L’État français ne se serait pas comporté comme les autres impérialismes dans les colonies, telle serait l’histoire, les contes ou les légendes, encore fortement présents au pays des Droits de l’homme.

Olivier Le Cour Grandmaison va, texte après texte, démonter le « régime du bon tyran », le statut des ”indigènes” qui furent sujets français mais non citoyens, la justice coloniale comme justice d’exception ou le(s) code(s) de l’indigénat « code(s) matraque(s) ».

L’auteur analysera aussi l’internement administratif, les amendes collectives et les séquestres, les libertés publiques dans les colonies ou le « travail forcé et esclavage de case », avant de conclure sur ”l’œuvre coloniale” et la mythologie nationale.

Avec l’auteur il convient de souligner que tou(te)s n’ont pas partagé les arguments et les pratiques racialisantes et/ou racistes « Pour avoir été longtemps dominantes, ces différentes conceptions n’en ont pas moins suscité de vives critiques formulées par des contemporains venus d’horizons politiques divers. Envers et contre toutes les théories racistes et les pratiques discriminatoires soutenues par leurs pairs, ils ont défendu un projet universaliste fondé sur les principes des droits de l’homme et sur ceux du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Les responsabilités des dirigeants politiques, militaires et intellectuels ne sauraient, en effet être oubliées, en regard des résistances des peuples et de certain-e-s qui n’ont jamais accepté la double lecture du droit ici et des non droits là bas.

« C’est clair, précis et concis : deux ordres politico-juridiques radicalement différents ont presque toujours été établis et ils peuvent continuer à s’épanouir en toute légalité sous la loi fondamentale du 4 novembre 1848. » et « Ce dernier n’est pas dérogatoire aux principes républicains et aux dispositions nationales de façon marginale et superficielle, ou en vertu d’une conjoncture exceptionnelle aux effets limités dans l’espace et le temps, et pour des individus concernés. Dérogatoire et discriminatoire, le droit colonial l’est au contraire par essence puisqu’il est systématiquement soustrait au principe de la déclaration du 26 aout 1789 relatif à la généralité de la loi sans laquelle il n’est plus d’égalité. »

Mais n’oublions pas aussi 1936 et même la sortie de la seconde guerre mondiale sans  libération pour les peuples colonisés « Voila qui éclaire d’un jour particulier les principes défendus et les orientations mises en œuvre par certains qui luttaient dans les rangs de la Résistance. »

L’auteur a parfaitement raison lorsqu’il souligne, comme dans ces précédents ouvrages, le rôle des intellectuels institutionnels, ceux de la faculté, leur capacité à propager des âneries, à justifier les discriminations et les crimes sans autres (ir)responsabilités que celle de la « science » et la négation en permanence de la démocratie, du droit des sans à parler et être.

En ces temps de retour aux « valeurs républicaines » ou « pacte républicain », il convient de souligner l’ensemble des réalités de cette république impériale et colonisatrice « Oh ! Les beaux jours de la mythologie nationale ! », ou pour le dire, dans un autre registre, comme Pierre Zarka : « Ce qui est vain, c’est de vouloir réactualiser des ressorts qui fondaient la dépossession et l’aliénation. » (Omos : Désir individuel Conscience collective, Syllepse, Paris 2010).

Un complément érudit aux passionnants : Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, Paris 2005) et La République impériale. Politique et racisme d’État (Fayard, Paris 2009)

Olivier Le Cour Grandmaison : L’indigénat. Anatomie d’un ”monstre” juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français

Editions Zones, Paris 2010, 196 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

La controverse autour du « fait colonial »

Le livre de Romain Bertrand revient sur fait colonial tel qu’il s’est inscrit dans les débats autour de la « loi  de février 2005 » puis de l’appel « des indigènes de la république ».

Travail remarquable sur les discours, les mémoires et l’histoire, les inscriptions dans le champ politique, cet ouvrage parcourt le nouvel espace de débats où la « question (post)coloniale » tend à éluder la « question sociale ».

  • Les uns glorifient la colonisation en scindant l’histoire en violence inaugurale et malheureuse et en progrès de la civilisation sous la bannière de la république, sans traiter des rapports économiques et sociaux et de leurs violences spécifiques, dont l’inégalité citoyenne.

L’auteur nous montre comment est inventée une politique de la mémoire, étudie les rapports entre clientélisme et conviction, explicite la levée du verrou anti-OAS dans le parti se réclamant du gaullisme, analyse les politiques dites de repentance.

  • Les autres présentent une continuité des oppressions de manière anachronique qui, de surcroît, nie à la fois la spécification de l’oppression coloniale et les réalités actuelles des discriminations « c’est finalement se dispenser à bon compte de penser, dans le renouvellement permanent de leur fonctionnalité sociale, les fabrications contemporaines des racismes ordinaires ».

Il ne s’agit bien évidemment pas de renvoyer dos à dos les uns et les autres dans une responsabilité partagée mais de monter comment les discours participent à des reconstructions mythiques du passé et à leurs projections linéaires dans le présent.

R. Bertrand déconstruit la naissance du regard politique sur le tord républicain « cette mise en relation du passé colonial et du présent politique s’effectue par le biais d’une équivalence historiquement problématique, mais transformé en évidence indiscutable par sa réitération : celle qui établit une stricte équivalence, au regard de la constitution d’un tord républicain primordial, entre les colonisés d’hier et l’immigration discriminée d‘aujourd’hui. » avant d’analyser en détail l’appel des « indigènes de la république ».

Un chapitre sera consacré aux conséquences juridiques de la loi du 21 mai 2001 caractérisant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Ainsi Olivier Pétré Grenouilleau, auteur des « Traites négrières » sera assigné en justice pour contestation de crimes contre l’humanité, pour « avoir rappelé ce que décennies de recherches africanistes ont démontré, à savoir la participation de royaumes et de réseaux africains et/ou musulmans aux systèmes de la mise en esclavage (Pap N’Diaye) ».

Pour l’auteur, dont je partage les conclusions, la définition « ethnique » d’identités victimaires tendant à se substituer à la définition sociale d’identités politiques est une régression qui permet entre autres de repousser les frontières de l’indicible.

Pour modifier les conditions qui ont rendu « probable le propos que l’on croyait impossible » il me semble utile de poursuivre et approfondir les débats entre recherches historiques et politiques de la mémoire, de prendre en compte les points de vue du genre et des opprimés ou des vaincus dans la construction d’une histoire à vocation scientifique et universelle.

De plus, je pense qu’il faut aujourd’hui réfléchir aux modalités d’abrogation de toutes les lois dites mémorielles, y compris la Loi Gayssot.

 Sur les positions défendus par « les indigènes de la république », je renvoie, au delà des désaccords profonds, à deux ouvrages porteurs de riches argumentations et réflexions l’un de Sadri Khiari et l’autre de la revue Contretemps (numéro de janvier 2006).

 Romain BERTRAND : Mémoires d’empire

Editions du croquant 2006, 219 pages 18,5 euros

Sadri KHIARI : Pour une politique de la racaille

Textuel –la discorde 2006, 174 pages 17 euros

Contre temps n° 16 : Postcolonialisme et immigration

Textuel, 2006 19 euros

 Didier EPSZTAJN

Un regard neuf mais pas vide

L’auteur, assumant pleinement les dimensions de l’autobiographie, se définit non pas en « historien du présent », mais en « historien au présent, par dessus tout sensible à la présence de l’histoire, en son lieu actif, vivant, qui est la mémoire » et parle de « ce qui est arrivé et de ce qui m’est arrivé. »

Je ne reviendrais dans cette note sur les passages d’autobiographie, juive algérienne, militante, étudiante ou doctorante. J’insisterai plus sur les débats soulevés sur les  mémoires et l’oubli.

Benjamin Stora définit un cadre de réflexion :« ce livre est donc un retour sur les conditions de fabrication de toutes ces histoires algériennes et et maghrébines, par les archives inédites, les témoignages, les images ». Évoquant en filigrane d’autres possibles, il constate « Le système colonial puis la guerre d’indépendance, terrible, ont ruiné l’idée d’une société à la fois indépendante et pluriethnique. Aller vers une telle société relevait d’une capacité rare et fragile. Avec la force de la guerre, la violence, la cruauté coloniale, d’autres logiques l’ont emporté. »

Les mémoires sont façonnées par les expériences vécues et la capacité des sociétés à faire retour, à réexaminer les passés. « Pour ne pas avoir assumé le passé dans sa complexité, celui-ci explose dans le présent de manière anarchique, désordonnée, échappant à tout contrôle. » En tout, six à sept millions de personnes vivent « séparées les unes des autres, avec cette mémoire douloureuse. Ce cloisonnement annonce le surgissement d’une possible guerre des mémoires »

Refaire mémoire c’est non seulement rendre les complexités « Construire l’objet mémoire exige en premier lieu de rendre la mémoire à elle-même en la dégageant de toutes les sédimentations qui l’ont ensevelie, au point de la rendre méconnaissable. », créer des bases d’une compréhension élargie, y compris dans des visions antagoniques. C’est enfin se préparer à construire l’oubli.

Marc Ferro, cité par l’auteur, avait précisé trois sortes d’oublis « ceux que sécrètent les sociétés, ceux que gère l’ordre historique, et enfin ces oublis qui font partie des procès de sélection propres au travail historique. »

Benjamin Stora insiste sur la distinction « entre l’oubli légitime, nécessaire, évident, et un oubli organisé par les États, visant à échapper à la justice, à éviter le châtiment. »

 Je partage la vision de l’auteur sur l’oubli nécessaire, le fait de tourner la page et donc de d’assumer, sur des crimes, une position tournée sur le futur « C’est une illusion que de vouloir absolument imposer, sans cesse, comme une tyrannie, la mémoire retrouvée. » Il n’en reste pas moins que cela ne peut se faire, qu’après un processus d’exposition, voir de justice sans condamnation ou de condamnation amnistiée. Il faut en quelque sorte faire droit aux victimes, à toutes les victimes. J’ai conscience en disant cela, d’être démuni sur les concrets possibles, sur la faisabilité même des amnisties massives après des crimes massifs. Je pense particulièrement au Rwanda et à l’Afrique du sud. Mais il serait possible d’évoquer le silence très pesant de l’après nazisme ou de l’après Stasi (police de l’ex RDA).

A noter une appréciation de l’auteur sur l’islamisme, à partir de ses travaux d’historien de la guerre d’Algérie « La force de l’islamisme consiste à proposer une rupture avec l’État actuel, en retrouvant les accents et le vocabulaire de l’ancienne fracture avec l’État colonial français. Ils réactivent une mémoire politique, selon un processus déjà mis en œuvre à l’époque coloniale : rupture avec un État considéré comme impie ou antireligieux ; rupture avec un islam officiel, institutionnel. »

Le talent de remémoration et de narration de Benjamin Stora donne à ses livres un ton particulier, en résonance intime avec les thèmes traités. Comme dans ses précédents ouvrages, l’auteur assume « cette part d’Orient qui ne veut pas partir » et nous offre une réflexion ouverte sur l’histoire, la frontière et les mémoires.

En annexe, le texte d’une conférence donnée à Stockholm en 2007 « Il y a cinquante ans, le prix Nobel de littérature était attribué à Albert Camus. »

« Sur la frontière » mais dans une inscription géographique différente, je rappelle le livre de Michel Warchawski paru dans la même collection (Stock, Paris 2002, 300 pages, 20€, réédité dans la collection de poche Hachette Pluriel)

Benjamin Stora : Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’Algérie

Editions Stock, Paris 2008, 178 pages, 16,50 euros

 Didier Epsztajn

L’autre face de la république

« Le concept d’état impérial-républicain oblige à penser ensemble des réalités qui sont trop souvent dissociées, ce qui autorise certains à traiter de la Troisième République en omettant, ou en tenant pour secondaire, son caractère impérial, justement, ou, à l’inverse, à prendre pour objet la constitution de la ”Plus Grande France” sans s’intéresser véritablement à ses nombreuses conséquences institutionnelles et juridiques en métropole par l’avènement de l’empire. »

Olivier Le Cour Grandmaison interroge les instruments politiques, administratifs, juridiques et scientifiques qui ont permis ou facilité l’extraordinaire expansion des possessions française en outre-mer et les orientations, assimilation ou association, choisies pour gérer des dizaines de millions d’indigènes de la « Plus Grande France ».

A l’heure de la glorification de la colonisation, il est important de lire et d’analyser ce que furent les débats des républicains, leur basculement dans le racisme « Racisme de la législation et des conceptions qui la soutiennent, racisme de l’État français aussi, puisque, inassimilable, l’indigène ne peut-être traité comme un égal endroit et en dignité, cependant que les représentations qui légitime son statut d’assujetti dans les colonies affectent également sa situation lorsqu’il réside en métropole. Immigré désormais, considéré comme tel, du moins, alors qu’il ne vient pas d’un pays étranger, il est pensé comme une menace grave pour la société au sein de laquelle il vit sans pouvoir s’y intégrer en raison de ses caractéristiques raciales, culturelles et cultuelles » et son organisation par la République, la construction hégémonique de ”l’espace vital” jugé indispensable au développement de la métropole et à la vie de ses habitants. L’auteur souligne le rôle des institutions, des sciences  et de leur représentant dans l’enseignement.« Triomphe de l’opinion parée des atours d’une parole et/ou d’une écriture d’autant plus autorisées et doctement dispensées qu’elles apparaissent scientifiquement fondées ; spectaculaire défaite de la réflexion. »

Loin des visions angéliques, des récits mythologiques, de la ”glorieuse tradition” des droits de l’homme, l’auteur nous dévoile un pan, pas encore acceptée, de la frauduleuse république démocratique. Comprendre cette histoire, c’est pouvoir appréhender ce qui perdure, même sous une autre forme, dans la société française actuelle. C’est aussi comprendre le présent d’un passé qui ne passe pas pour des millions de français-e-s et d’autres dont des ”racines” réelles, symboliques, mémorielles ou imaginaires sont induites par la colonisation.

Loin de le déclaration du 26 août 1789 et d’une certaine tradition cosmopolite et révolutionnaire, l’expansion géographique de la république et son patriotisme étroitement national, prospéra « grâce à l’emploi des armes et à l’asservissement des contrées et des ”peuplades” vaincues au nom de la supériorité de la ”race blanche” et de ses prétendus devoirs. »

Quatre parties au livre : « La République impériale », « De l’assimilation à la ”politique d’association” », « ”Lutte pour l’existence”, empire et défense de l’Europe » et « L’empire : ”le salut et l’avenir de la patrie” »

Olivier Le Cour Grandmaison termine son ouvrage en montrant les ancrages, les similitudes entre la colonisation et les politiques génocidaires en Allemagne nazie, au Cambodge pour ne citer que ces deux exemples.« A cette époque, l’espace vital impérial, qu’il soit français, allemand, britannique ou belge, repose fondamentalement sur une logique d’exploitation des races inférieures, et non sur une logique de destruction. »

«Impossible d’analyser l’émergence, la formation et parfois même le fonctionnement précis de l’espace vital national-socialiste en faisant abstraction de l’espace vital impérial qui le précède, celui-là même dont l’importance est trop souvent sous estimée, voire ignorée, par les études qui arrachent les conceptions hitlériennes à l’époque au sein de laquelle elles ont vu le jour. »

Et il en souligne les dissemblances « Continuité relative d’un labeur servant à des fins d’anéantissement et dont l’invention semble antérieure à l’émergence de cette forme inédite de domination ; discontinuité évidente de ses usages, liée au saut qualitatif engendré par les spécificités de ces régimes et par leur radicalisation criminelle où le travail-destruction est conçu comme un moyen supplémentaire de produire des cadavres par millions et de terroriser les vivants », l’irréductibilité des politiques d’anéantissement « Dès lors, l’espace vital national-socialiste, pour ceux qui sont identifiés comme Juifs, change de nature et bascule du côté d’une politique d’extermination radicale qui s’émancipe de toute considération économique et militaire, puisque le génocide anéantit des hommes et des femmes en âge de travailler, alors que l’Allemagne est confrontée depuis longtemps déjà à une pénurie de main-d’œuvre toujours plus grave ».

(Un aparté : la qualification juridique et moderne de crime contre l’humanité, de crime de guerre, de génocide, de massacre, ne vise pas à compter le nombre de mort-e-s ou à classifier suivant leur ”gravité” des exactions des groupes humains, mais plutôt au delà des similitudes d’essayer de faire ressortir les spécificités. Est-il besoin ici rappeler qu’un-e mort-e est un-e mort-e et qu’un-e assassiné-e est un-e assassiné-e.)

Il faut aussi souligner, que nul-le ne peut s’abriter derrière un relativisme temporel pour méjuger, pour re-qualifier ou ignorer ; « Défaite de l’universel, triomphe éclatant et durable d’un relativisme juridique, politique et moral, qui repose désormais sur des fondements d’autant plus sûrs qu’ils paraissent scientifiquement établis, en même temps que ce dernier ne légitime un ordre colonial inégalitaire, discriminatoire et illégal ; nul ne l’ignore alors. »

Un complément au passionnant « Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial » paru chez le même éditeur en 2005.

 

 

Olivier Le Cour Grandmaison : La République impériale. Politique et racisme d’État

Éditions Fayard, Paris 2009, 401 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Logiques propres et totalisantes de l’action coloniale

Olivier Le Cour Grandmaison s’est engagé dans une « démarche et une exigence rebelles à l’ordre des savoirs récemment utilisé », et nous livre un texte très dense, illustré de multiples et longues citations de personnalités civiles (en particulier Tocqueville « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes et des troupeaux » et militaires. Les termes employés, la négation de l’autre, la violence non dissimulée, nous montre une société du milieu du XIXème siècle consciente de ces faits et gestes et les revendiquant ouvertement au nom du progrès et de la civilisation. Nous sommes loin du maquillage de l’histoire dans une narration mythique et reconstruite à l’abri des oublis.

Dès l’introduction, l’auteur nous précise que certains mots peuvent être polysémiques (nommant des actes jugés, aujourd’hui, fort éloignés les uns des autres) et qu’il est impératif pour lire les textes cités de s’affranchir de leurs acceptations récentes forgées après Auschwitz. Un exemple frappant en est le mot « exterminer » présent dans le titre de son livre.

Le livre est accablant sur les méthodes employées par l’armée française dans les territoires algériens et sur les justifications développées  par les hommes  politiques.

Il est éprouvant de lire la description des enfumades, des massacres de prisonniers, des razzias, des destructions de village ; entendre et ressentir les mots de « hordes arabes », « races inférieures », « vies sans valeur », découvrir et penser les développements de notion comme « espace vital » et de « responsabilité collective », de suivre les spoliations légales, le code de l’indigénat et l’internement administratif.

Olivier Le Cour Grandmaison ordonne les actions, les forces matérielles et les idées sous-jacentes en faisant ressortir les logiques propres et totalisantes de l’action coloniale.

Comment ne pas penser ces temps oubliés et cachés, à l’aune de temps plus modernes, plus proches, plus commémorés ?

A de multiples reprises, la narration sera soutenue par des remarques méthodologiques précises, pour permettre à l’historien-philosophe, et à nous lectrices ou lecteurs, de parcourir d’autres lieux et époques. Ces allers et retours, éclairent des liens, des ressemblances, de possibles projections ou extensions, d’un regard pertinent comme sur « le statut des juifs sous Vichy » ou sur « les camps d’extermination » sans en nier les différences fondamentales et leur objet irréductible à la violence coloniale.

L’ultime chapitre étend le champ de la réflexion. La guerre « coloniale » se poursuivait dans et contre la « sociale ». Des liens structurants, des croisements dans l’histoire des classes et des populations sont mis à nu avec une force démonstrative toujours ancrée dans de riches sources documentaires.

Ce livre est une invitation à la mémoire, à la connaissance et à la nécessaire réflexion sur la colonisation.

Si les faits d’alors ne tissent pas une toile où s’épanouiraient, en les relativisant, les crimes du XXème siècle, les expériences concrètes et les modelages de la société qu‘ils ont engendré, ont favorisé cependant des espaces fertiles à de nouvelles atrocités.

« Nous n’avons pas fini de prendre la mesure de la terrible fécondité de cette histoire et de ses conséquences désastreuse pour le siècle des “extrêmes” et des génocides. Il n’aurait pas été ce qu’il fut sans le « siècle de fer » et de sang imposé par les Européens aux “races inférieures” d’Afrique et d’ailleurs. »

PS

a)      Sur Tocqueville, apôtre de la colonisation, l’historien rappelle aux chantres néolibéraux de l’auteur de la « Démocratie en Amérique » que celui-ci fût un partisan des destructions, des massacres et déportations en Algérie, dans un bel article dans le n° 82 de Aôut-septembre de Manière de Voir intitulé « Pages d’Histoire occultées ». A lire aussi dans ce riche numéro un article de D. Bensaid sur « La révolution française refoulée »

b)      Dans la Remarque n°1, Engels et Marx : le colonialisme au service de l’histoire « universelle » Olivier Le Cour Grandmaison revient sur le caractère unidimensionnel des analyses centrées sur le seul rôle « émancipateur du capitalisme », négligeant les conséquences sociales des processus dans une série de pays dominés et devrait aussi nous inciter à plus de vigilance dans l’exposition des faits rarement unilatéraux.

c)      La remarque N°2 sur le livre de Joseph Conrad  « Au cœur des ténèbres» aurait mérité un développement sur son adaptation cinématographique actualisé à la guerre du Vietnam par Coppola dans « Apocalypse Now ».

Olivier LE COUR GRANDMAISON : Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial.

FAYARD, Paris 2005, 365 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn