Archives de la Catégorie Révolutions et histoires dans le territoire aujourd'hui appelé France

Contradiction politiquement paralysante

Je rappelle deux éléments antérieurs au temps de ce livre : le pacte germano-soviétique, justifié et défendu par le PCF, et sa première conséquence le dépeçage de la Pologne ; la tentative, sous occupation allemande, de publication légale du journal « L’humanité », traitée dans un autre livre de l’auteur La négociation. Été 1940 : crise au PCF, (Syllepse, Paris 2001).

Comme nous l’indique Roger Martelli dans une courte préface « Entre septembre 1939 et juin 1941, le PCF baigne continûment dans la ligne stratégique internationale qui se met en forme dans la première semaine de septembre 1939, sous la thématique générale de la ”guerre impérialiste”. » Le préfacier termine en citant Bernard Pudal « le complexe doit rester ouvert aux incertitudes et aux limites des sciences sociales ».

En avant propos, Roger Bourderon interroge : « Peut-on aujourd’hui tenter de faire le point sereinement, non en ayant la prétention d’apporter des réponses définitives aux questions soulevées, mais en se fondant sur la documentation accessible, pour tenter de cerner sans a priori idéologique ce que fut effectivement l’intervention du parti français, plus précisément de sa direction, au cours de cette année particulièrement chaotique qui va de l’été 1940 à l’été 1941 ? ». Ce qui ne dispense pas d’avoir une opinion politique sur cette « intervention ».

Le livre comporte quatre chapitres :

  • « Le parti communiste et le général de Gaulle. Juin 1940-août 1941 »

  • « Paris, Bordeaux : les appels de l’été 1940 »

  • « Été 1940-printemps 1941 : constitution de la résistance communiste »

  • « Les FTP, direction et tactique. L’exemple de l’interrégion parisienne, 1941-1943 »

La mise à disposition de nombreux textes, et leur éclairage par l’auteur, permet de saisir, au delà, d’un vocabulaire très inscrit dans son temps, les difficultés pour aborder cette période. Ces difficultés sont aggravées par le socle d’analyse des directions du PCF, sans négliger les écarts entre ceux de l’intérieur et ceux « réfugiés » en URSS. Mais ressort immanquablement, la chape de plomb que représentait une vision caricaturale de ce que pourraient-être les luttes de classe « Poussée à l’extrême, sinon jusqu’à l’absurde, la logique de classe décroche de la situation réelle et n’en favorise pas la compréhension », la mise sur le même plan des 200 familles (la grande bourgeoisie) et de la social-démocratie et sa « dénonciation virulente », l’incapacité à comprendre les intérêts différents de l’impérialisme anglais et allemand, la nature même du fascisme et du nazisme ou l’invraisemblable « conceptualisation » de trahison de la France, etc. L’auteur indique aussi l’ignorance « de la dimension spécifique de l’antisémitisme ».

Dans « Pour tenter de conclure », Roger Bourderon écrit « De la défaite de l’été 1940 à l’action directe contre l’occupant, la politique du Parti communiste français évolue dans une contradiction majeure entre la revendication hautement proclamée de l’indépendance nationale, la dénonciation d’un gouvernement de traîtres et de valets, l’affirmation de la nécessité de situer le combat communiste dans la poursuite d’une guerre qualifiée d’impérialiste des deux cotés, sans établir de distinction entre les buts de guerre britanniques et allemands, ramenés à la volonté d’asservissement des peuples au grand capital. »

Il fallut l’attaque contre l’URSS, fausse « patrie du socialisme » mais réelle dictature stalinienne, pour que sa direction engage le PCF dans l’action directe contre les forces d’occupation.

Parmi de multiples points, l’auteur montre comment le PCF écrivait l’histoire de sa politique « il est frappant de constater à la lecture des publications officielles une volonté d’intégrer les initiatives nouvelles dans un continuité historique excluant toute contradiction, même si elles sont en rupture avec le passé récent. »

Un livre qui pourrait permettre de discuter des articulations possibles/nécessaires entre luttes de « libération nationale » et luttes « d’émancipation sociales » toujours à (re)penser dans chaque concret. Je ne suis pas sûr de partager les conceptions (non développées), de l’auteur, pour la période considérée. Que l’on partage ou non le détail des analyses de l’auteur, une sérieuse tentative de « mise au point historique », loin des mystifications, des mensonges ou des dénis de réalité. Un livre aussi pour éclairer les constructions mythiques d’un parti qui fut et se revendiquait stalinien, ce qui me parait au moins être incompatible avec l’idée même de communisme.

Roger Bourderon : Le PCF à l’épreuve de la guerre, 1940-1943.

De la guerre impérialiste à la lutte armée

Editions Syllepse, Paris 2012, 188 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Accélération du temps, élargissement de l’espace et reconfiguration sociale

Un essai et d’abord un récit où souffle le vent de la révolte du Paris populaire. Voici aussi une preuve que l’on peut écrire un essai, des analyses, une étude étendue, sans simplisme, avec un vocabulaire abordable. Richement illustré, papier et typographie choisis. Un bel ouvrage.

Dans son introduction, Matthieu Giroud indique, entre autres, que David Harvey « cherche les possibilités de ”donner une idée de la ville dans sa totalité” » et « Une telle approche n’a au fond qu’un objectif bien précis : analyser comment le capitalisme industriel naissant structure l’espace de la ville et par là affecte toutes les dimensions (matérielles ou idéelles) de la vie sociale, mais aussi en retour, comment le capitalisme industriel s’inspire de ces changements urbains pour se réaliser ».

Première illustration dans l’introduction : « L’émeute » d’Ernest Meissonier, le ton est donné !

« La modernité semble toujours affaire de ”destruction créatrice” ».

David Harvey nous présente le décor, la place fondatrice de 1848 « 1848 apparut comme un moment décisif où l’inédit se cristallisa à partir de l’ancien ». Sur ce sujet l’indispensable ouvrage de Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey : 1848 la révolution oubliée (Réédition La Découverte poche, Paris 2009 La mémoire ouvrière fut enfouie sous les décombres de la république tout court), le règne d’un petit empereur « il a créé un mythe fondateur (essentiel à tout nouveau régime) et contribué à asseoir l’idée qu’il n’existait aucune alternative à l’autoritarisme bienveillant de l’Empire », en passant par les travaux de Haussmann et « un extraordinaire changement d’échelle », sans oublier Walter Benjamin, Daumier, Balzac, Flaubert ou Carl Schorske, Henri lefebvre et Karl Marx.

Je signale que David Harvey interroge étrangement Saint-Simon et Karl Marx « N’est-il pas étrange que deux penseurs qui occupent une place aussi éminente dans le panthéon de la pensée moderne aient explicitement rejeté la possibilité d’une rupture radicale, tout en mettant l’accent sur le changement révolutionnaire ? ». Je ne sais pour Saint-Simon, mais la critique porté à Marx me semble inadéquate, cet auteur s’est refusé à se projeter dans le futur émancipateur, et à juste titre, me semble-t-il, rejeté les utopie créatrices, en laissant justement ouvert la construction d’un futur. Sur ce sujet, voir le beau livre d’Isabelle Garo : Marx et l’invention historique (Editions Syllepse, Paris 2012 Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique)

La première partie du livre « Représentations 1830/1848 » est subdivisé en « Le Paris de Balzac » et « Le corps politique rêvé ».

David Harvey montre que Paris est au centre d’une grande partie de l’œuvre de Balzac. Il souligne que « En démythifiant la ville et les mythes de la modernité, il a ouvert de nouvelles perspectives, non seulement sur ce qu’était la ville, mais sur ce qu’elle pourrait devenir. D’une façon toute aussi cruciale et particulièrement difficile à extraire des archives sans âme de la ville, il dévoile les fondements psychologiques de ses propres représentations et avance des hypothèses quant aux jeux troubles du désir (notamment chez les bourgeois). La dialectique de la ville et de la construction de la subjectivité moderne se trouve ainsi mis à nu » L’auteur confronte les constructions de Balzac, son utilisation de la ville, l’ancrage de ses personnages avec ses propres analyses. Certaines pages, ou sous-chapitres me semblent particulièrement éclairants : « Le fétichisme inhérent à la perception que la bourgeoisie avait d’elle-même », le mythe d’un Paris sans origine provinciales, les fictions du crédit et de l’intérêt, « L’enfer et l’ordre moral », « Configuration spatiale et ordre moral », « Rues, boulevards et espaces publics du spectacle », l’opposition entre intérieur et extérieur ; bref une ville selon des perspectives multiples. Je ne voudrais pas m’éloigner de cette partie, sans souligner « Le fétiche et le flâneur », en en citant deux phrases : « Les rues, les quartiers, les appartements, les cages d’escaliers, les entrées sont empreints d’une signification sociale » et « Concevoir la ville comme être sensible revient à reconnaître son potentiel en tant que corps politique ». N’étant que peu sensible à la littérature française du XIXème, à l’exception notable de Baudelaire et Flaubert, pour les auteurs cités, je laisse les connaisseuses et connaisseurs y regarder de plus près.

« La belle utopie de la veille sera l’aimable vérité du lendemain », mis en exergue, donne une clé, comme dans une partition musicale, du traitement du chapitre « Le corps politique rêvé »

David Harvey nous parle de projets utopiques, révolutionnaires, des saint-simoniens, de Fourier, de Blanqui, de « remettre le monde à l’endroit », de 1840, de Flora Tristan, de Proudhon, d’égalité, d’autonomie des femmes, d’association, de communauté, de communisme, d’organisation du travail, de cette possible modernité avant Haussmann. Il termine par « Qu’est-ce qui a disparu en 1848 ? » : « Après 1848, la contre-révolution brisa beaucoup d’espoirs et de désirs et referma l’univers des possibles qui s’était ouvert au cours des années 1830 et 1840 ». Une conception moderne et émancipatrice d’une république sociale, certes ambiguë sur la question de la propriété, confuse sur les notions d’égalité, de liberté et de communauté, n’en imaginais pas moins « profondément que l’association des travailleurs et l’activité collective permettrait de faire naître une société meilleure ». Ce fut une autre modernité qui advint. « On pourrait dire que c’est l’idée de la ville comme corps politique qui fut détruite en 1848 avant d’être ensevelie dans l’univers commercial de la marchandisation et du spectacle du Second Empire. »

Au cœur du livre, sa partie la plus substantielle : « Matérialisations : Paris 1848 – 1870 »

En prologue, David Harvey revient sur la caractérisation du régime « un État autoritaire et policier s’appuyant sur une base populiste », avant de présenter le résultat de la « mise de Paris entre les mains d’Haussmann » en juin 1853. L’auteur s’interroge « Toutefois comment construire un tel récit sans réellement comprendre le fonctionnement interne et les relations mutuelles de l’économie, de la politique, de la société et de la culture ? » et argumente son choix « J’ai choisi d’emprunter une voie médiane, consistant à saisir les transformations historico-géographiques du Paris du second Empire à partir d’une série de thèmes qui s’entremêlent et ne peuvent être pris isolément les uns des autres » en insistant particulièrement sur « C’est cet ensemble de relations qui constitue le véritable moteur du changement social ».

Sommaire :

  • L’organisation des relations spatiales

  • L’argent, le crédit et la finance

  • La rente et la propriété

  • L’État

  • Travail abstrait et travail concret

  • L’achat et la vente de la force de travailleur

  • La condition des femmes

  • La reproduction de la force de travail

  • Consommation, spectacles, loisirs

  • Communautés et classes

  • Relations naturelles

  • Science et sentiment, modernité et tradition

  • Rhétorique et représentations

  • Géopolitique de la transformation urbaine

Il ne saurait être question, ici, de faire une présentation exhaustive, juste certains éléments choisis subjectivement parmi les nombreux points analysés.

Prenons, par exemple, l’amélioration des transports et des communications qui n’eurent pas tant « pour effet de décongestionner le trafic que de le recréer sur une toute autre échelle et à une vitesse différente ». Ce double effet d’échelle et de vitesse modifie qualitativement les relations. « L’accélération entraîna aussi l’élargissement des espaces dans lesquels les individus, les biens et les idées pouvaient se déplacer ».

L’auteur analyse les intérêts et les enjeux economico-sociaux, politiques, autour de l’argent du crédit et de la finance, « la création d’un nouveau système financier exigeait que l’on fasse tomber un certain nombre de barrières morales politiques techniques et philosophiques », les différences entre les frères Pereire et James de Rothschild. Les projets et les réalisations de Haussmann sont incompréhensibles sans prendre en compte la place des sociétés financières, la spéculation boursière, la propriété, « intégration particulièrement forte du capital financier et de la propriété foncière », le patrimoine immobilier, la rente, le capital fictif, les méthodes déjà inventives de financement de la dette, l’intérêt, le pouvoir d’expropriation des organismes publics et plus généralement l’intervention de l’État, y compris dans la gestion de la force de travail, sa surveillance ou son contrôle.

L’auteur étudie les déplacements de populations, la refonte de la périphérie et du centre, l’intégration de villes et la création de « nouvelles banlieues », les ségrégations spatiales, « l’absorption des excédents de travail et de capital dans la reconstruction de Paris eut toutes sortes d’effets négatifs – accentuation des déplacements de la population et de la ségrégation spatiale, trajets plus longs pour aller au travail, augmentation des loyers, surpeuplement, etc. – que beaucoup considéraient comme de véritables pathologies ».

Les transformations se concrétisent aussi par un (re)façonnage des espaces de reproduction social. Sans oublier la modification de l’industrie parisienne que l’auteur traite dans un remarquable chapitre « Travail abstrait et travail concret ». Je ne souligne que « la subsomption progressive d’artisans et de propriétaires auparavant indépendants sous la domination formelle d’une organisation commerciale et industrielle strictement contrôlée ».

Il ne faut pas oublier la répression intense du mouvement ouvrier après 1852, privé du droit d’association, de coalition, de syndicalisation, etc.

L’auteur développe sur la modification des emplois, en traitant notamment de « La condition des femmes », domesticité, prostitution, espace public et espace privé, « contrôle grandissant des femmes sur l’espace intérieur du foyer, associé à la marchandisation croissante des femmes dans la vie publique », sans reconnaissance de l’égalité des droits.

J’ai aussi été sensible aux passages sur la consommation, la création des grands magasins, les spectacles, les loisirs, « Le café ou cabaret devint ainsi un cadre institutionnel et joua un rôle politique et social dans la vie de la classe ouvrière », la foule, les boulevards.

Comment ne pas citer cette phrase « La prostituée, le chiffonnier, le pauvre clown obsolète, un vieillard digne en haillons, la belle femme mystérieuse, tous devinrent des personnages indispensables à la pièce urbaine » entre Baudelaire, Walter Benjamin et l’auteur.

Les destructions, les plans de restructuration de l’habitat et des lieux de circulation ne furent pas seulement économico-sociaux, ils eurent des dimensions esthétiques, « Haussmann introduisit des dissymétries locales dans le but de produire des effets de symétrie à plus grande échelle ».

Paris, c’était aussi « Deux villes, deux peuples », la recherche pour les travailleuses/travailleurs d’un espace autonome pour organiser/consolider leur mouvement.

Pour terminer ces « Matérialisations », trois citations, la première de Karl Marx, les deux autres de l’auteur :

  • « La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants »

  • « Dans ce livre, j’ai tenté de mettre à nu les complexes modalités de transformation de l’économie et de l’organisation sociale, de la politique et de la culture qui ont irrémédiablement changé le visage de Paris »

  • « Mais la Commune est née du désir de transformer les relations sociales et les rapports de pouvoir au sein d’une configuration de classes particulière, constituée dans un espace particulier, au sein d’un monde capitaliste lui-même en pleine transition. Ces luttes qui forcent l’admiration ont encore bien des enseignements à nous livrer. »

Le livre se termine sur une belle Coda : « La construction de la basilique du Sacré-Coeur ».

L’auteur revient sur l’histoire de la Commune, sa sauvage répression et sur la construction de « ce détestable symbole » qui défigure Paris au nom d’un « Gallia poenitens » (« France repens-toi ! »), symbole de l’alliance peureuse et revancharde du goupillon et du sabre, et amnésique des massacres des communard-e-s.

Je reproduis un extrait de ma note sur Maxime Vuillaume : Mes cahiers rouges (souvenirs de la Commune) (Editions La Découverte, Paris 2011), « L’horrible Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dont la construction fut décrétée par une loi votée par l’Assemblée nationale en juillet 1873 dans la cadre d’un nouvel « ordre moral » et pour « expier les crimes des communards » défigure toujours Paris et la mémoire des fusillé-e-s, des exilé-e-s, du peuple parisien. » Mémoires contre l’écriture de l’histoire par la réaction victorieuse

Une « modernité » après 1848, qui peut être mise en rapport avec la nouvelle « modernité » actuelle, beaucoup de similitudes, et en particulier les effets d’échelle (mondialisation), de vitesse (nouvelles technologies), de construction/modelage des espaces urbains (Voir par exemple Mike Davis : City of Quartz, Los Angeles, capitale du future, réédité en 2009 chez La découverte poche ; Régine Robin : Mégapolis. Les derniers pas du flâneur (Un ordre d’idées chez Stock, Paris 2009 Déambulations ), ou l’inventivité financière, etc… Gardons en mémoire que « La Commune fut en effet très différente de 1848, en partie en raison de la réorganisation radicale des espaces de vie entraînée par l’haussmannisation, des transformations tout aussi radicales des procès de travail, de l’organisation de l’accumulation du capital et du déploiement de la puissance étatique », pour réfléchir aux soulèvements de demain.

Se lit comme un grand roman habité d’espérance et d’aventure, notre aventure collective, les espoirs de celles et ceux qui se révoltèrent, ces espérances qui sont toujours les nôtres.

Du même auteur :

Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique (Editions Syllepse, Paris 2010) De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

Géographie de la domination (Les prairies ordinaires, Paris 2008) Production de l’espace

Le nouvel impérialisme(Les prairies ordinaires, Paris 2010) Accélération dans le temps et expansion dans l’espace

Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances (Editions Amsterdam, Paris 2011) Domination et relations hiérarchiques de classe inscrites au sein même du paysage de la ville

David Harvey : Paris capitale de la modernité

Les prairies ordinaires, Singulières modernités, Paris 2012, 532 pages, 32 euros

Didier Epsztajn

Réflexion sur l’histoire et la définition sexuée des identités sociales

A la fin du XIXe siècle les employés, fraction très minoritaire d’un nouveau salariat, étaient majoritairement masculins. Avec le développement des bureaux, puis l’entrée massive des femmes dans le travail salarié (contrairement aux présentations sexistes, les femmes ont toujours travaillé), il convient de « sexuer » l’histoire sociale, de la dé-neutraliser « une histoire neutre (ou masculiniste) du travail ou du social ne peut être qu’aveugle, amputée, incomplète et non pertinente ».

A l’histoire tronquée des salarié-e-s, réduite souvent à celles des ouvriers, il est nécessaire de substituer une histoire plus complexe tant en termes de classe que de genre. La féminisation des emplois, des métiers n’est pas juste un changement dans le sexe des employé-e-s « En ce qui concerne la féminisation, il est ainsi question de décrire avec précision les mécanismes qui conduisent de l’introduction de quelques femmes dans ces différents espaces, professions ou entreprises à la généralisation de leur présence puis à l’assimilation des emplois de bureau au sexe féminin. »

Je ne présente que quelques éléments de cet ouvrage paru il y a une dizaine d’années.

Je m’attarde un peu sur le deuxième chapitre « Redéfinir le groupe par son genre » de la première partie « Portrait de groupe avec dames »

L’auteure insiste sur les constructions réciproques, les co-développement des emplois et de leur féminisation. « Ainsi plutôt que d’invoquer des causes ou facteurs exogènes, il paraît plus intéressant de parler en termes de construction réciproque (autour ou non d’une technologie) d’un emploi et d’une identité féminine. » Elle indique aussi une tendance qui ira en se développement dans la seconde moitié du XXe siècle « Au final, c’est aussi parce ces métiers sont massivement définis comme féminins qu’ils perdent de leur ‘valeur’ et ce, indépendamment des tâches effectuées et de la maîtrise ou non de nouvelles technologies. »

Contre une vision déqualifiée et déqualifiante des emplois administratifs et du commerce, Delphine Gardey insiste sur la construction sociale de la qualification « On voit bien ici comment le concept de ‘qualification’, construite socialement, l’est aussi sur le critère de genre. » Elle souligne de surcroît « Il est cependant particulièrement étonnant de constater à quel point la maîtrise d’une technique, véritable atout au début du XXe siècle et élément de différenciation entre employés, perd progressivement son intérêt pour devenir dans les années 1920 un élément déqualifiant : quoi de plus vulgaire qu’une ‘tapeuse’. »

Sans m’attarder, j’attire l’attention sur le chapitre 4 « L’invention du bureau moderne » et les analyses sur l’ordre, les classement, les systèmes, la mécanisation et les rationalisations.

La seconde partie est une analyse détaillée des données d’une entreprise emblématique « Portrait d’une entreprise en col blanc Renault (1898 – 1930) ». Il ne faudrait, en effet pas oublier la profonde modification des procès de travail dans la production industrielle, la place de la bureaucratisation des procédures.

Trois éléments me semblent ressortir de ce « portrait » : la complexité des processus de féminisation, la mobilité des employé(e)s et la transformation sociale de ces travailleuses et travailleurs :

* « On saisit de nouveau le caractère complexe de tout processus de féminisation : la conquête des lieux, des métiers et des spécialités se réalise à la fois dans un mélange de sexes, contribuant à la mixité des espaces et des emplois, et dans de nouvelles formes de ségrégation entre les sexes, essentialisant des fonctions et des métiers. Ce double mouvement témoigne d’une incessante recomposition des barrières symboliques et matérielles entre le féminin et le masculin dans les lieux de travail et le social. »

* « L’extraordinaire mobilité des cols blancs sur le marché du travail entre-deux-guerres est notable en ce qu’elle historicise cette construction récente de la relation salariale rendue caduque par la crise de l’emploi des années 1980-1990. »

* « Après la féminisation massive des emplois de bureau qui intervient entre les deux guerres et qui s’accompagne de la popularisation relative des origines sociales de nombre de ces travailleurs et travailleuses, le critère national intervient comme un élément fort de discrimination sociale au sein des couches salariées. »

Le travail de questionnement de « l’existence collective ou identifiante du groupe par une étude de sa composition sexuée, de son comportement familial, de ses origines nationales et régionales, de son habitat » se révèle très fructueux.

En conclusion, Delphine Gardey revient sur les activités de ces travailleuses et travailleurs de des bureaux « C’est à ces différentes tâches d’inscription, de remémoration, de récapitulation, d’analyse, de prévision, de projection des actions/transactions toujours plus nombreuses que s’attellent ces multiples artisans de l’écriture et de calcul, enrôlés de plus en plus souvent dans des organisations manœuvrières qui en disent long sur le volume – et l’intensité – de ce qui est à produire. » Elle termine par ce qui pourrait être une évidence, si celle-ci n’était encore que trop oubliée « On n’a pas fini d’écrire l’histoire de cette contribution, discrète et essentielle, des femmes au XXe siècle. »

Delphine Gardey : La dactylographe et l’expéditionnaire

Histoire des employés de bureau 1890 – 1930

Editions Belin, Paris 2001, 336 pages

Didier Epsztajn

Bigeard en Indochine : début d’une légende… et d’une abomination

Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, vient d’avoir une idée bien dans l’air (sarkozyste) du temps : transférer les cendres du général Bigeard aux Invalides (Initiative qui a suscité la protestation de milliers de citoyennes et citoyens, signataires d’une Pétition, toujours d’actualité (nonabigeardauxinvalides.net). On jugera cette initiative pour ce qu’elle est : à quelques mois des futures Présidentielles, une vulgaire opération politicienne, visant à ramener vers un pouvoir vacillant l’électorat d’extrême droite et les nostalgiques du « bon vieux temps des colonies ». Longuet s’est sans doute rappelé à cette occasion de sa jeunesse militante au mouvement fasciste Occident, puis au Front national (on sait qu’il fut le rédacteur du premier programme de ce mouvement).

Pour la majorité des Français, le nom de Bigeard évoque avant tout la guerre d’Algérie. À la tête de ses « paras », il mata, avec des procédés d’une terrible – et inhumaine – efficacité, les réseaux du FLN dans la capitale de ce pays, au cours de ce qu’il est convenu d’appeler la « bataille d’Alger » (1957).

On associe moins facilement son nom à l’Indochine sauf, pour ceux qui connaissent un peu l’histoire contemporaine, à l’épisode Dien Bien Phu.

Pourtant, c’est bien en « Indo » qu’est née la légende Bigeard, qu’il s’est efforcé ensuite de cultiver, avec une persévérance qu’il faut saluer (il fut l’auteur de pas moins de deux ouvrages de Mémoires (Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; De la brousse à la jungle, Paris, Hachette Livres / Carrère, 1994)).


C’est le 25 octobre 1945 que, tout jeune officier, il débarque en Indochine, en l’occurrence au sud. Il y participe immédiatement aux opérations de lutte contre la guérilla Viet Minh. Il y restera neuf années, entrecoupées de pauses en France. Il s’y taillera rapidement la réputation d’un officier de terrain, qui n’hésitait pas à solliciter les missions les plus périlleuses. Sa légende naquit en octobre 1952 à Tu Le, dans la haute région du « Tonkin », où son bataillon, entouré par un Viet Minh bien plus nombreux, brisa l’encerclement et revint vers les lignes françaises après une marche forcée épuisante d’une semaine. Toute la presse de métropole titra alors sur cette épopée. Puis ce fut Dien Bien Phu : Bigeard fut dans la première vague des éléments parachutés, dès le 20 novembre 1953, avant d’y être fait prisonnier, en mai 1954, et de connaître une terrible période de détention.

Il n’est pas question ici de critiquer cet aspect de son engagement : on peut ne pas aimer les armées, mais un soldat, une fois qu’il a choisi le métier des armes, le pratique, quels que soient les conflits. Ce sont les gouvernements de la IVème République, incapables de mettre fin à une guerre, si terrible pour le peuple vietnamien et si manifestement contraire à l’intérêt national français, qui sont les premiers responsables de la perpétuation de la guerre d’Indochine, qui dura neuf années, plus que celle d’Algérie.

Mais… il y a un mais : Bigeard n’a pas fait que cette guerre-là.

Comme un certain nombre d’officiers et sous-officiers d’active, il a, pour tenter de mater la guérilla, eu recours aux méthodes dites d’interrogatoires « musclés », violents, en un mot, à la torture.

Car celle-ci a pré-existé, largement, à la guerre d’Algérie. Elle fut du reste dénoncée du temps même de la guerre d’Indochine par la presse communiste, mais aussi Franc-Tireur, Témoignage Chrétien, de nombreux intellectuels, dont le professeur Paul Mus, de l’École Française d’Extrême-Orient… Un débat d’une grande violence eut lieu en 1949 à l’Assemblée nationale. La dénonciation vint même de militaires de haut rang : le général de Bollardière, déjà (Le général de Bollardière ne rendit cependant pas publique cette dénonciation. Voir Jacques de Bollardière, Compagnon de toutes les libérations, Dossier Non-Violence Actualité, n° 4, 1986), le lieutenant-colonel Jules Roy qui, écœuré, démissionna de l’armée après son passage en « Indo » (Voir : Mémoires barbares, Paris, Albin Michel, 1989 ; Les années déchirement, Journal, Vol. I, 1925-1965, Paris, Albin Michel, 1998)

Oui, mais Bigeard ?

Pas plus que pour l’Algérie, l’homme ne s’est vanté de telles pratiques. Mais il existe un témoignage pour le moins troublant. Le 22 juin 2000, le quotidien Le Monde publie deux entretiens avec les généraux Massu et Bigeard. Le thème de l’usage de la torture durant la Guerre d’Algérie défraie alors la chronique. Mais une précision, qui porte loin, passe alors inaperçue de l’opinion. La journaliste, Florence Beaugé, pose une question à Massu : « Et le général Bigeard, l’avez-vous vu pratiquer la torture ? ». Massu rétorque : « Quand je suis arrivé en Algérie, en 1955, je me souviens de l’avoir vu en train d’interroger un malheureux, avec la gégène. Cela se passait dans l’Edough, un massif situé dans le nord du Constantinois. Je lui ai dit : “Mais qu’est-ce que vous faites là ?“. il m’a répondu : “On faisait déjà cela en Indochine, on ne va pas s’arrêter ici !“ ». Évidemment, Bigeard démentit, dans le même numéro du Monde. Avec des arguments qui pourraient faire sourire, si l’on oubliait un seul instant les pauvres corps disloqués, passés à la « gégéne » : « Ah non ! Non ! Je n’aurais même pas pu regarder ça ». Il ajouta, dans une interview à l’hebdomadaire fascisant Minute : « Je ne veux pas parler de la torture, la mort me fait peur, je suis incapable d’écraser un poulet sur la route ou d’égorger un lapin » (Minute, 20 décembre 2000).

À la vérité, comme bien des hommes de sa génération, c’est la rage de l’homme « blanc » menacé dans son hégémonie sur le monde qui a guidé les actes de Marcel Bigeard durant des décennies, qui parurent bien longues aux « indigènes ». Cette génération, élevée dans le culte de l’Empire colonial, de la « grande France », ne supporta pas que de vulgaires « nha que », en attendant les « fellagha », menacent cette hégémonie. Ne lâcha-t-il pas, un jour, alors qu’on l’interrogeait sur la signification de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a perdu » (Interview à Libération, 7 mai 1984 (trentième anniversaire de la bataille)).

Cherchez la « race » (supposée) supérieure, vous croiserez forcément, à un moment ou à un autre, la torture.

Alain Ruscio, Historien

« Les Algériens des années 50 ont été traités comme les ouvriers de 1891 »

À l’occasion de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961, Contretemps publie un entretien avec l’historien Emmanuel Blanchard, auteur de La police parisienne et les Algériens (1944-1962), éditions Nouveau Monde, 2011.

Tu as choisi de travailler sur le 17 octobre 1961 dans une optique de longue durée. Pourquoi ?

Quand j’ai commencé ma thèse, les travaux sur le 17 octobre 1961 étaient déjà nombreux avec entre autres ceux de Jean-Luc Einaudi, Sylvie Thénault, Jim House et Neil MacMaster[1]… J’avais l’impression que beaucoup de choses étaient connues du point de vue factuel. En même temps, il y avait des conflits d’interprétation, pas toujours clairement exprimés, entre une vision du 17 octobre comme une dérive d’un régime démocratique, ou comme un fait de guerre de policiers victimes depuis plusieurs mois d’attentats du FLN. Pour sortir de ce cadre analytique, notamment lié à la controverse sur le nombre des victimes, j’ai voulu désenclaver l’événement 17 octobre, le sortir de la séquence de la fin de la guerre d’indépendance algérienne. En effet, la spécificité de la prise en charge des Algériens par la police ne commence pas avec la guerre. Ce qui le montre très clairement c’est qu’il y a une violence policière létale adressée aux Algériens avant le 1er novembre 1954. Le 14 juillet 1953, six manifestants algériens sont abattus au cours de la dispersion d’une manifestation, place de la Nation, alors qu’en région parisienne, les armes à feu n’avaient plus été utilisées contre des manifestants depuis 1937.

J’ai donc choisi de me placer dans la moyenne durée pour voir si le 17 octobre relevait de l’exception ou d’une radicalisation de répertoires policiers préexistants. Je me suis ainsi affronté à la question de la situation coloniale : une partie des commentateurs contemporains du 17 octobre parlent d’ailleurs de massacre colonial, notamment la Fédération de France du FLN, dans une plaquette publiée à la fin de l’année 1961. Analyser Paris comme une capitale impériale est en effet fécond, à condition de tenir compte de ce que la domination coloniale passait par des dispositifs qui n’étaient pas exactement les mêmes dans les différentes régions de l’empire français.

Pour mener à bien ce programme, il fallait donc remonter en amont de la guerre d’indépendance algérienne. Depuis la Libération, les Algériens ont un statut très particulier, les « Français musulmans d’Algérie » restent des colonisés aux droits politiques minorés dans les départements Algérie mais disposent de la pleine citoyenneté en métropole, avec en théorie une véritable égalité des droits avec les autres Français, ainsi que la liberté de circulation entre les deux rives de la Méditerranée. Dans la pratique, on peut parler de « citoyens diminués », selon un terme utilisé dès les années 1920 par les élus communistes pour désigner le sort réservé aux naturalisés de fraîche date, et repris dans l’après-guerre pour rendre compte de la situation des Algériens. Ces deniers sont pris en charge par les autorités et par la police selon des modalités proches de celles qui pèsent alors sur des populations considérées comme marginales et déviantes : prostituées, vagabonds, homosexuels, nomades… Il y a donc une gradation implicite dans la citoyenneté et les représentations dépréciatives de certains groupes sociaux donnent à la police des pouvoirs augmentés sur ces populations stigmatisées. Le modèle de gestion de ces citoyens diminués est celui de la rafle, un terme employé fréquemment par les acteurs de l’époque[2]. Le principe de la rafle, c’est de faire disparaître de l’espace public des populations dont la présence est construite en problèmes sociaux et politiques. Ces populations ne commettent pas de délit mais entraînent les réactions de commerçants, d’habitants, ou des récupérations politiciennes. En même temps, qu’il s’agisse des prostituées, des clochards, ou des Algériens, rien n’est prévu pour leur accueil et leur logement. La visibilité des Algériens est forte dans des quartiers comme la Goutte d’or, le bas Saint-Michel (autour de la rue de la Huchette) alors quasi-insalubre, le quai de la Gare, dans le 13e arrondissement, Javel dans le 15e, de nombreuses villes de banlieue proche ou lointaine (Saint-Denis, Ivry, Nanterre, Gennevilliers, Argenteuil…). La précarité (notamment résidentielle) et la pauvreté d’une grande partie d’entre eux ne suscitent pas de volonté de règlement politique ou social : les Algériens ont certes le droit d’être là, mais leur présence n’est pas désirée et les pouvoirs publics ne veulent pas dépenser d’argent pour leur permettre d’atteindre des conditions de vie plus acceptables. La liberté de circulation et la citoyenneté n’étaient en effet que des contreparties nécessaires mais redoutées au maintien d’une domination coloniale qui seule avait inspiré la politique française à la Libération.

Dans ce contexte d’injonctions paradoxales (les Algériens sont Français, ont le droit d’être en métropole mais il faut faire en sorte qu’ils ne soient pas visibles), le mandat donné à la police parisienne est alors de les faire circuler voire de les expulser. Comme pour les vagabonds, on ramasse, on contrôle et on essaye de les renvoyer en Algérie sous couvert d’indigence. Avant la guerre d’Algérie, la préfecture se retrouve face à une impasse : expulser de telles populations est à la limite de la légalité (il ne peut s’agir que de « rapatriements volontaires ») et coûte cher. La guerre d’Algérie permet de dépasser ces problèmes juridiques et matériels.

Lire l’entretien complet sur le site de ContreTemps

17 octobre 2011 50e anniversaire Vérité et justice

Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre-feu discriminatoire qui leur avait été imposé par Maurice Papon, préfet de police de Paris. Ils défendaient leur droit à l’égalité, leur droit à l’indépendance et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce jour-là, et les jours qui suivirent, des milliers de ces manifestants furent arrêtés, emprisonnés, torturés ou, pour nombre d’entre eux, refoulés en Algérie. Des centaines perdirent la vie, victimes d’une violence et d’une brutalité extrêmes des forces de police.

Cinquante ans après, la vérité est en marche. Cependant, la France n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans les guerres coloniales qu’elle a menées – en particulier la guerre d’Algérie – non plus que dans le cortège de drames et d’horreurs qu’elles ont entraînés, comme ce crime d’État que constitue le 17 octobre 1961. Certains osent encore aujourd’hui continuer à parler des « bienfaits de la colonisation », à célébrer le putsch des généraux à Alger contre la République, et le pouvoir encourage les nostalgiques de l’Algérie française et de l’OAS.

La « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », dotée de plus de 7 millions d’euros, créée en application de l’article 3 (dont l’abrogation est demandée) de la loi du 23 février 2005 vantant les « aspects positifs de la colonisation », est sous la coupe d’associations nostalgiques qui voudraient pouvoir exiger des historiens qu’ils se plient à la mémoire de certains « témoins ».

Pour être fidèles à leur mission scientifique, les historiens ont besoin de pouvoir accéder librement aux archives, d’échapper aux contrôles des pouvoirs ou des groupes de pression et de travailler ensemble, avec leurs homologues des deux rives de la Méditerranée. La vérité doit être dite sur l’organisation criminelle de l’OAS, que certains, au sein même du parti du président de la République, cherchent à réhabiliter. Ce n’est qu’à ce prix que pourra disparaître la séquelle la plus grave de la guerre d’Algérie, à savoir le racisme dont sont victimes aujourd’hui nombre de citoyens ou de ressortissants d’origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières.

On ne construit pas la démocratie sur des mensonges et des occultations. Cinquante ans après, il est temps :

que les plus hautes autorités de la République reconnaissent les massacres commis par la police parisienne le 17 octobre 1961 et les jours suivants comme un crime d’État ;
que la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie soit supprimée ;
que la liberté d’accès aux archives soit effective pour tous, historiens et citoyens ;
que la recherche historique sur ces questions soit encouragée, dans un cadre franco-algérien, international et indépendant.

Contact signatures : contact@17octobre61.org

Bien sûr que la commune n’est pas morte !

Eugène Pottier l’a immortalisée :

« On l’a tuée à coups de chassepot,

A coup de mitrailleuse

Et roulée avec son drapeau

Dans la terre argileuse.

Et la tourbe des bourreaux gras

 Se croyait la plus forte.

Tout ça n’empêche pas Nicolas

Qu’la Commune n’est pas morte. »

(Elle n’est pas morte – Eugène Pottier – 1886)

INVENTER L’INCONNU

Et c’est en août 2008 que Daniel Bensaïd présentait en un volume, sous le titre : « Inventer l’inconnu », des textes et correspondances de Karl Marx et Friedrich Engels autour de la Commune(1).

Sa propre introduction titrait : « Politiques de Marx – Des luttes de classes à la guerre civile en France ». C’est une somme d’une centaine de pages réparties en quatre chapitres :

  • Le théâtre des opérations stratégiques.

  • La Commune, l’Etat et la révolution.

  • Spectres de la Commune.

  • Une écriture stratégique de l’histoire.

Non point pour en rendre compte, mais davantage pour inciter à la lecture de l’ensemble, je vais concentrer ma propre présentation sur le deuxième chapitre, « La Commune, l’État et la révolution ».

LA MONTÉE, LE DÉCLIN ET LA CHUTE DU SECOND EMPIRE

Pour Daniel Bensaïd, la période considérée des œuvres de Marx, 1850–1871, c’est toute une séquence autour de la montée, du déclin et de la chute du Second Empire.

Il se réfère à Maximilien Rubel pour lequel cette séquence offre à Marx matière à méditer cet étrange phénomène politique moderne qu’est le bonapartisme, et de reconsidérer à travers lui la question de l’État et de son rapport à la société civile.

« La leçon majeure, dit-il, en est que la classe travailleuse « ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État pour la faire fonctionner pour son propre compte ».

« C’est cette leçon que les dignitaires de la 2ème Internationale s’empresseront d’enterrer, et qu’exhumera Boukharine pendant les premiers mois de la guerre mondiale.

LE POUVOIR D’ETAT EST ABOLI

« (Re)découverte si étonnante, poursuit-il, que Lénine lui-même, dans un premier temps, y vit une foucade libertaire du bouillant Nicolaï, et en fut presque scandalisé, avant de renouer le fil, après vérification, dans « l’État et la Révolution ».

Marx a bel et bien écrit, en effet, que, sous la Commune, « forme politique enfin trouvée de l’émancipation, le pouvoir d’État avait été aboli ».

Et Daniel Bensaïd va faire une sorte de bilan des réflexions de Marx à ce sujet.

Les organes militaires et bureaucratiques de l’appareil d’État centralisé « enserrent le corps vivant de la société civile comme un boa constrictor. »

Construit sur les décombres de la société féodale et de son « anarchie bariolée », cet appareil, ayant rempli son rôle historique, s’est désormais transformé en une « excroissance parasitaire greffée sur la société civile ». Ainsi, à mesure que la lutte des classes moderne a pris forme, « la physionomie et le caractère du pouvoir d’État ont subi un changement frappant » : sa fonction répressive « n’a cessé de se développer. »

Resurgit ainsi, poursuit Bensaïd, la critique impitoyable de la bureaucratie amorcée en 1843 dans le « Manuscrit de Kreuznach », et laissée depuis en jachère, ou reprise de manière éparse…

LA BUREAUCRATIE DANS L’ETAT

« Le même esprit qui, à l’intérieur de la société, crée la corporation, crée dans l’État la bureaucratie…La bureaucratie est le formalisme d’État de la société civile. »

Elle est « la conscience de l’État, la volonté de l’État, le pouvoir de l’État, incarnés dans une corporation, formant une société particulière et fermée à l’intérieur de l’État ».

Elle « ne peut être qu’un tissu d’illusions pratiques : elle est l’illusion même de l’État ».

Et l’esprit bureaucratique est « un esprit foncièrement jésuitique et théologique : les bureaucrates sont les jésuites de l’État et les théologiens de l’État ; la bureaucratie est la république prêtre… »

Aussi, forme enfin trouvée de l’émancipation, la Commune de Paris apparaît-elle précisément aux yeux de Marx comme la critique en acte de l’État bureaucratique et comme l’intérêt particulier devenu effectivement l’intérêt général.

L’ANTITHÈSE DIRECTE DE L’EMPIRE

En quoi, dit Bensaïd, « la plus grande mesure » qu’ai prise la Commune, ce n’est pas une invention doctrinaire ou un paradis artificiel, ce n’est pas l’établissement d’un phalanstère ou d’une Icarie, mais « sa propre existence », limites et contradictions inclues.

Ainsi, poursuit-il, la Commune est « l’antithèse directe de l’Empire ». Ou encore, « la forme positive de la République sociale « rêvée depuis les Trois Glorieuses de 1830 et les journées sanglantes de juin 1848. Grâce à l’abolition des deux grandes formes de dépense que sont « l’armée permanente et le fonctionnarisme d’État, elle fut un gouvernement à bon marché. »

C’est, poursuit Marx, avec des accents libertaires, « une révolution contre l’État lui-même, cet avorton surnaturel de la société, la reprise par le peuple et pour le peuple de sa propre vie sociale », une révolution « pour briser cet horrible appareil de la domination de classe. »

BRISER L’HORRIBLE APPAREIL DE LA DOMINATION DE CLASSE

C’est, en d’autres termes, continue Marx, « la négation nette du Second Empire » comme « forme achevée de l’usurpation de l’État », et par suite « le début de la révolution sociale du 19ème siècle ».

Avec elle, « commence l’émancipation du travail… »

Ainsi, reprend Bensaïd, le bonapartisme se révèle peu à peu, non comme une résurrection de l’ancien césarisme, ni comme un reste de féodalisme d’ancien Régime, mais comme la forme adéquate, voire « le seule forme possible de gouvernement à une époque où la bourgeoisie avait déjà perdu et où la classe ouvrière n’avait pas encore acquis la capacité de gouverner la nation ».

La bourgeoisie, dit-il, est alors contrainte de déléguer son pouvoir à un appareil incarnant un simulacre d’intérêt général : « le régime impérial, avec sa dérision de parlement, est le régime qui fleurit à présent dans la plupart des grands États militaires du continent ».

A première vue, cette « dictature usurpée du corps gouvernemental sur la société semble humilier également toutes les classes ». Mais, en réalité, elle est « devenue la seule forme possible d’État par laquelle la classe des appropriateurs peut continuer à tenir sous sa coupe la classe des producteurs ».

L’ELECTION DU PRÉSIDENT AU SUFFRAGE UNIVERSEL

« A travers le coup d’État du 2 décembre, dit Bensaïd, Marx saisit fort bien que l’élection du président au suffrage universel constitue une onction républicaine qui investit sa personne d’une « sorte de droit divin » et l’autonomise par rapport à la classe qu’il est censé servir.

Car « il est par la grâce du peuple », et il entretient avec la nation un « pouvoir personnel ». Mais derrière cette figure, qui semble hissée au-dessus de l’antagonisme des classes par la magie du suffrage, se tient un appareil à son image, un « régime de prétoriens » dont la police officieuse de la Société du Dix décembre et l’armée (qui « doit représenter l’Etat dans son antagonisme avec la société civile ») constituent les deux piliers…

Ainsi, dit-il, loin d’une péripétie ou d’un avatar de la domination de classe, le bonapartisme apparaît donc désormais, pour Engels, comme « la forme nécessaire de l’Etat dans un pays où la classe ouvrière a été vaincue ».

Le bismarckisme en est la version allemande. Il se caractérise, vis-à-vis des travailleurs et des capitalistes, par le fait qu’il « les empêche de se battre entre eux ».

LA VRAIE RELIGION DE LA BOURGEOISIE MODERNE

Le bonapartisme flatte la fierté nationale par des guerres d’apparence héroïque. Il est bien « la vraie religion de la bourgeoisie moderne », qui « n’est pas faite pour régner directement. »

Là, Daniel Bensaïd revient sur la formule de Marx pour lequel le pouvoir d’État est « désormais aboli » par la Commune.

« Aboli », dit-il, le mot est fort. Il semble contredire les polémiques contre Proudhon ou Bakounine, dans lesquelles Marx s’oppose à l’idée qu’une telle abolition, du salariat ou de l’État, puisse se décréter.

Il s’agit, poursuit-il, plutôt d’un processus, dont il faut commencer par réunir les conditions : la réduction du temps de travail, la transformation des rapports de propriété, la modification radicale de l’organisation du travail…

EXTINCTION OU DÉPÉRISSEMENT DE L’ETAT

D’où, dit Bensaïd, les termes « d’extinction » ou de « dépérissement » (de l’État) qui, à l’instar de la « révolution permanente », mettent l’accent sur le lien entre l’acte et le processus, et soulignent une dynamique et une temporalité à l’œuvre dans le changement révolutionnaire du monde.

Pour Daniel Bensaïd, le deuxième essai de rédaction de « La Guerre civile » nuance fortement ce que l’on peut entendre par « abolition ».

Selon Marx, en tant « qu’antithèse directe de l’Empire », la Commune « devait être composée de conseillers municipaux élus au suffrage de tous les citoyens, responsables et révocables à tout moment… Elle « devait être un corps agissant et non parlementaire, exécutif et législatif en même temps ».

Les fonctionnaires et les propres membres de la Commune devaient « accomplir leur tâche pour des salaires d’ouvriers » : « En un mot, toutes les fonctions publiques, même les rares fonctions qui auraient relevé d’un gouvernement central, devaient être assumées par des agents communaux et placés par conséquent sous la direction de la Commune.

« C’est, entre autres choses, une absurdité de dire que les fonctions centrales, non point les fonctions d’autorité sur le peuple mais celles qui sont nécessitées par les besoins généraux et ordinaires du pays, ne pourraient plus être assurées…

CE N’EST PAS L’AUTOGESTION SOCIALE

Marx poursuit : « Ces fonctions devaient exister, mais les fonctionnaires eux-mêmes ne pouvaient plus, comme dans le vieil appareil gouvernemental, s’élever au-dessus de la société réelle, parce que ces fonctions devaient être assumées par des agents communaux et soumises par conséquent à un contrôle véritable. La fonction publique devait cesser d’être une propriété personnelle. »

Ainsi, Daniel Bensaïd considère-t-il qu’il ne s’agit donc pas d’interpréter le dépérissement de l’État comme l’absorption de toutes ses fonctions dans l’autogestion sociale, et encore moins dans la simple « administration des choses ».

Certaines de ces « fonctions centrales » doivent bel et bien continuer à exister, mais comme fonctions publiques sous contrôle populaire.

Le dépérissement de l’État ne signifie pas alors le dépérissement de la politique, ou son extinction dans la simple gestion rationnelle du social.

LA DÉLIBÉRATION PERMANENTE DE LA CHOSE PUBLIQUE

Le dépérissement signifie donc plutôt l’extension du domaine de la lutte politique par la débureaucratisation des institutions et la mise en délibération permanente de la chose publique.

Une telle interprétation, ajoute-t-il, peut tirer argument de l’introduction d’Engels à l’édition de 1891.

Le prolétariat, écrit Engels, ne pourra s’empêcher de « rogner » les côtés les plus nuisibles de l’Etat, jusqu’à ce qu’une « génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout le bric-à-brac de l’État. »

Il s’agit bien, conclut Bensaïd sur ce point, non pas de proclamer ou de décréter l’abolition de l’Etat, mais de réunir les conditions permettant de se dispenser de son bric-à-brac bureaucratique.

LA PRISE DU POUVOIR N’EST QU’UN PREMIER PAS

« La prise du pouvoir n’est donc qu’un premier pas dans cette perspective, l’amorce d’un processus et non son aboutissement…

« Se dessine ainsi, à propos même de la Commune, et sous l’effet de son expérience, une problématique que l’on retrouvera plus tard (5ème congrès de l’Internationale communiste, puis débats de l’Opposition de gauche) à propos « des revendications transitoires… »

« La perspective du dépérissement de l’État demeure cohérente avec celle du dépérissement des classes sociales, telles du moins qu’elles existent dans les sociétés modernes… »

DISPARITION DU TRAVAIL CONTRAINT ET FORCE

Ainsi, poursuit Bensaïd, « le travail lui-même subsisterait, au sens général du métabolisme entre l’espèce humaine socialisée et les conditions naturelles de sa reproduction, mais il disparaîtrait au sens du travail contraint ou forcé du contrat de travail asymétrique.

« De même, dès lors que dépérirait le « marché du travail, que la force de travail ne serait plus une marchandise, que la logique de la solidarité et du bien commun l’emporterait sur celle du profit et de la concurrence généralisée, la notion de « travail productif » perdrait le sens étroit d’un travail salarié échangé contre du capital.

« Il retrouverait le sens large d’une activité utile aux besoins de la société dans son ensemble.

« Ainsi, « une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur et le travail productif cesse d’être l’attribut d’une classe… »

QU’EN EST-IL ALORS DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

Daniel Bensaïd considère d’abord ce que proclame Engels, vingt ans après la Commune, en conclusion de son introduction, datée précisément du 18 mars 1891, à « La Guerre civile en France » :

« Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat ».

Mais, dit-il, il vaut en effet la peine d’y regarder de plus près. Le mot « dictature », au 19ème siècle, évoque encore la version romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. Il s’oppose à l’arbitraire de la « tyrannie »…

Après un 20ème siècle qui, poursuit-il, connu tant de despotismes militaires et bureaucratiques, la connotation du terme dictature l’a emporté sur la signification initiale, au point qu’il est devenu imprononçable…

SAVOIR CE QU’ÉTAIT LA COMMUNE

Si, comme le déclare Engels sur le ton du défi, la Commune « c’était la dictature du prolétariat », il importe de savoir plus précisément ce qu’était la Commune.

« En se dotant de mandataires sous contrôle populaire permanent, rétribués comme des ouvriers qualifiés, elle supprime « tous les mystères et les prétentions de l’État. »

« Sa mesure la plus importante, ce fut « sa propre organisation qui s’improvisa avec l’ennemi étranger à une porte et l’ennemi de classe à l’autre. »

« Certes, elle « ne supprime pas la lutte des classes », mais représente « la libération du travail » comme « condition fondamentale de toute vie individuelle et sociale. »

« Elle crée ainsi « l’ambiance rationnelle » dans laquelle peut commencer – commencer seulement ! – à se développer l ‘émancipation sociale.

« Elle est, dit encore Marx, « ce sphinx qui tracasse fort l’entendement bourgeois. »

ET ENCORE LE SUFFRAGE UNIVERSEL !

« Tout simplement », encore, « la forme sous laquelle la classe ouvrière prend le le pouvoir politique. »

« Cette forme « enfin trouvée » de la dictature du prolétariat – il faut le souligner avec force tellement c’est oublié – reste celle du suffrage universel (dont les femmes cependant demeurent exclues!) et de la représentation territoriale des communes et des quartiers :

« La Commune devait être composée de conseillers municipaux des divers arrondissements (comme Paris en a été l’initiateur le modèle, ce sera notre référence) élus au suffrage de tous les citoyens, responsables et révocables à tout moment.

« La majorité de cette assemblée était naturellement composée d’ouvriers ou de représentants reconnus de la classe ouvrière. »

Dans l’Adresse du 31 mai 1871 au Conseil général de l’AIT, Marx insiste :

« Le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes », et « rien ne pouvait être plus étranger à l’esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique… »

LA NON-SÉPARATION DES POUVOIRS

Pour Daniel Bensaïd, l’autre aspect, plus discutable, des leçons tirées par Marx de sa compréhension de la Commune de Paris comme « corps agissant et non-parlementaire, exécutif et législatif en même temps », c’est la non-séparation des pouvoirs.

Elle relève, dit-il, d’une confusion entre la notion de dépérissement de l’État comme corps parasitaire séparé, et de la notion de la disparition de la politique au profit d’une simple auto-administration des chose ou du social.

S’il suffit, conclut-il, pour savoir ce qu’était la dictature du prolétariat dans l’esprit de Marx et d’Engels, de regarder la Commune, et si l’on s’en tient à leur présentation pour comprendre ce qu’elle était, il apparaît que les premières mesures de cette « dictature », respectueuse du suffrage universel et du pluralisme politique, consistent en une débureaucratisation et une démilitarisation de l’Etat-Léviathan.

Elles consistent en dispositions qui relèvent de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « démocratie réellement participative » et en mesures élémentaires de justice sociale.

Cette « dictature » n’a donc pas grand-chose d’un pouvoir dictatorial arbitraire ou d’un régime d’exception, si ce n’est la suspension de l’ordre légal existant au profit de l’exercice du pouvoir constituant inaliénable d’un peuple souverain.

Notes (1) : Karl Marx et Friedrich Engels – Inventer l’inconnu – Textes et correspondance autour de la Commune – Précédé de « Politiques de Marx », par Daniel Bensaïd – La Fabrique Editions.

Michel Peyret   23 août 2011

Mémoires contre l’écriture de l’histoire par la réaction victorieuse

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : article unique – La colonne Vendôme sera démolie. »

Cette colonne fut de nouveau érigée aux frais (partiel) du peintre Gustave Courbet qui en avait demandé le déboulonnage en septembre 1870 et qui avait participé à la Commune.

L’horrible Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dont la construction fut décrétée par une loi votée par l’Assemblée nationale en juillet 1873 dans la cadre d’un nouvel « ordre moral » et pour « expier les crimes des communards » défigure toujours Paris et la mémoire des fusillé-e-s, des exilé-e-s, du peuple parisien.

Contre l’histoire des vainqueurs, le révisionnisme et la défiguration du passé par l’État, il n’y aura jamais assez de réédition de témoignages. Qui furent les communard-e-s, que fit la Commune ? Quelles furent les exactions de l’ordre réuni de l’Église et de l’Armée ?

Les cahiers de Maxime Vuillaume, parus entre 1908 et 1914, sont un témoignage de premier plan sur « l’opposition tumultueuse au Second empire décadent, le siège de Paris, cette fraternelle utopie que fut la commune de 1871, avec ses joies, son allégresse, ses déboires et ses désillusions. Des pages plus sombres également : la brutalité et la férocité de la répression, la proscription et son lot de souffrances, le retour des exilés et la nostalgie d’un espoir assassiné. » (Quatrième page de couverture).

Maxime Vuillaume : Mes cahiers rouges (souvenirs de la Commune)

Editions La Découverte, Paris 2011, 720 pages, 27,50 euros

Lire le texte de Michel Peyret : Bien sûr que la commune n’est pas morte !

Didier Epsztajn

La mémoire ouvrière fut enfouie sous les décombres de la république tout court

En introduction, les auteur-e-s interrogent les séquences historiques enseignées aux élèves de l’État français et soulignent que celles-ci « n’aident pas toujours à comprendre que la notion de république est bien loin d’avoir suivi un cours tranquille. »

Contre la réduction institutionnelle de 1848 à la révolution de février, Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey analysent « Deux temps contrastés dominent la courte histoire de la révolution de 1848 : la joie de février et l’incroyable carnage de juin ». A la valorisation du résultat, il et elle décrivent le processus et les « espoirs des insurgés ». Contre une exposition des faits  détachés de leur historicité et une fausse continuité toujours reconstruite, il convient en effet d’opposer que « l’événement est porteur de possibles dont la signification est le plus souvent perdue. »

Les auteur-e-s choisissaient une « écriture de fiction » pour nous parler de cette révolution oubliée, en utilisant de nombreuses sources, y compris littéraires.

Contre l’universalisme tronqué, Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey n’oublient pas « les quolibets qui accompagnent la campagne en faveur des votes de ”tous et toutes” », les positions majoritaires critiques des socialistes à l’égard du vote des femmes et « l’aversion singulière de Proudhon à l’encontre de toute candidature au féminin. »

Février est aujourd’hui « paré de la couronne républicaine », « détaché de la guerre ”servile”, au profit d’une République lavée de tout soupçon insurrectionnel ». L’histoire officielle consacre l’oubli du « droit des ouvriers de s’occuper de leurs propres affaires en mettant en œuvre la souveraineté populaire » ou pour le dire autrement du « gouvernement direct des travailleurs ».

Contre les visions unilatérales et les valorisations sans nuance de la république, très prégnantes y compris dans une certaine gauche, il convient de se souvenir à la fois du « Temps des possibles », du chemin « De la république sociale à l’impossible république » et de « L’insoutenable émeute » de juin 1848. La force subversive de la république démocratique et sociale était et reste incompatible avec la république tout court.

 A compléter les textes sur le même sujet parus dans Contretemps (N°6, Paris juin 2010, Editions Syllepse) : 1848 Au commencement était l’espoir (Maurizio Gribaudi et Michèle  Riot-Sarcey) et Karl Marx, Fredrich Engels et les révolutions de 1848 (Michaël Löwy)

 Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey : 1848 la révolution oubliée

Réédition La Découverte poche, Paris 2009, 288 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Chirurgie lourde et non simple pansement : pages d’une révolution nationale française

« Le maelström de la défaite et de l’exode », « La mise en place de l’État français et les premiers mois de la Révolution nationale » « Des ”hommes du maréchal” aux ralliés, les soutiens du régime et l’opinion des provençaux », « Le voyage du Maréchal à Arles, Marseille et Toulon : deux journées particulières de ”propagande spectacle” », « Les Provençaux entre un monde de guerre et les fêtes de l’ordre nouveau », « Projets et instruments de la révolution nationale », « Contrôler les groupes sociaux, réprimer, exclure et déporter… » et « Les populations et les pénuries, activités et conditions de vie… » sont les titres des huit chapitres de ce livre passionnant.

Avec grand talent, Robert Mencherini nous raconte un morceau d’histoire, de celle qui a du mal à passer lorsqu’elle n’est pas honteusement tue. En juillet 1940, la Provence est soumise à l’autorité légale de l’État français, le gouvernement dit de Vichy.

L’auteur analyse les comportements des dirigeants, des forces politiques collaborationnistes, des suppôts de cette révolution nationale dont certaines traces symboliques perdurent encore aujourd’hui (la fête des mères). Il analyse les conditions de déploiement du nouvel ordre et les adhésions, les acclimatations ou les réticences des populations.

Robert Mencherini rend palpable les contradictions d’une époque et nous rappelle que l’ignominie était aussi française au milieu du siècle dernier.

Ce second volume (je n’ai pas encore lu le premier) du Midi rouge ombres et lumières, devrait être suivi par « Résistance et Occupation (1942-1944) »

Robert Mencherini : Vichy en Provence, Midi rouge, ombres et lumières 2

Une histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône de 1930 à 1950

Editions Syllepse, Paris 2009, 660 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

La peur est nouée à l’espérance

Sophie Wahnich nous présente dans le détail une séquence historique qui « s’ouvre avec l’acceptation par le roi de la Constitution de 1791 (14 septembre 1791) et se referme sur la mort du roi dont la voix a été couverte le jour de l’exécution par des roulements de tambours (21 janvier 1793). »

Dès la chaude ouverture « Un désir de république, l’insu manifeste » et « 1792, un opéra révolutionnaire en actes » l’auteure assume son projet « Éclairer intensément certains détails de ce tableau, c’est tenter de comprendre ce qui se joue dans cette insistance populaire à vouloir déjouer les faux-semblants d’une concorde qui renonçait à reconnaître en chacun des hommes un citoyen à part entière. » Puis l’auteure s’adresse au lecteur, comme prélude ou placement de langue, de corps, de politique. Comme incitation à découvrir l’ensemble de l’ouvrage, je m’attarderais uniquement sur cette plus qu’introduction.

La référence à l’opéra n’est pas une coquetterie, car « il s’agit bien de raconter la voix du peuple, de tenter de la restituer, de montrer comment elle advient et comment elle s’efface ou resurgit pour laisser sa place au texte d’un livret où il faut faire parler la loi. ». Il convient d’analyser la place de l’opinion publique, de l’usage public de la raison, de l’émotion, de la multiplication des imprimés, des délégations, du vote à main levé, de la décision sur le vif.

1792 c’est le moment « où la figure du monarque est congédiée et où la notion de citoyenneté passive devient un non-sens ». Le rejet du modèle de citoyenneté fictive ou passive est donc à scruter « ce sera bien sûr l’objet de ce récit, mais, sans aller plus avant pour le moment, je crois qu’ils commencent par politiser la plainte et plus radicalement qu’ils finissent par affirmer que la représentation n’est légitime que si entend et retraduit la plainte. »

Ou pour le dire autrement, et contre « une lecture dépréciative des foules », faire le récit d’une activation démocratique « cette démocratie doit en passer finalement par le corps à corps violent pour faire valoir ses droits face à la surdité des représentants. »

Sophie Wahnich redéfinit les responsabilités et l’ensemble des usages de la violence, de l’incapacité des représentants à la trahison du roi. Il ne s’agit plus ici d’une histoire refroidie mais en une temporalité « désormais ouverte, complexe, incertaine et fondamentalement vectorisée par une attente démesurée », en un temps « densifié par cette intensification cumulative des expériences vécues » de donner à voir les actions nécessaires des acteurs et actrices, du souverain en agir constituant d’un nouvel ordre de la société.

Un regard d’historienne citoyenne, un regard nécessairement politique sur une séquence historique, un récit relativement discontinu, basculement de monde et révolution (« Une séquence politique comme une faille qui s’ouvre et qu’il n’est plus possible de refermer »), pas d’une page insipide d’un livre d’histoire reconstituée et décharnée, sans acteur et sans actrice, sans homme et sans femme réelle, sans foule, sans violence, sans débat. Loin des commémorations froides ou patrimoniales, un récit questionnant les processus révolutionnaires d’hier (et de demain). La voix du souverain, de la longue patience du peuple dans un livre érudit, passionnant, une lecture radicalement en couleurs.

Je rappelle deux ouvrages précédents de l’auteure : L’impossible citoyen, l’étranger dans le discours de la Révolution française (Albin Michel, Paris 1997) et La liberté ou la mort, essai  sur la terreur et le terrorisme (La Fabrique, Paris 2003)

Sophie Wahnich : La longue patience du peuple, 1792. Naissance de la République

Editions Payot, Paris 2008, 536 pages, 27,50 euros

Didier Epsztajn

Sujets tabous et mémoire clôturés

La nouvelle édition du livre de Suzanne Citron dans une édition de poche est une très bonne nouvelle.

L’auteure, avec un vrai talent, de conteuse analyse « la mise en scène du passé imaginée au siècle dernier par les historiens libéraux, romantiques puis républicaine ». Elle soumet à une critique rigoureuse le récit linéaire et continu d’une France pré-incarnée dans la Gaule, réintroduit les victimes et les oublié-e-s, n’oublie pas l’esclavage, les conquêtes coloniales, Vichy et la guerre d’Algérie, etc.

L’auteure démonte la construction de la fille ainée de l’Église, les réécritures successives des passés en fonction des présents. De nos ancêtres les gaulois, à la négation des spécificités franques, de la France incréée à ses vocations universalistes, un fil permanent semble tendre une continuité au milieu de ruptures ou d’anachronismes.

De ce point de vue, les manuels scolaires sont révélateurs de l’exposition et des déplacements du mythe national, de l’incapacité d’être parmi les autres, du gommage, des omissions et des mensonges pour construire des fables qui n’ont que peu de rapport avec les aspérités des histoires.

Se réapproprier la construction même de cette histoire est donc un enjeu politique.

Suzanne Citron nous propose une autre vision de l’écriture de l’histoire. « Sans se laisser empêtrer dans la raison d’État, elle n’occulterait pas les dénis qui parsèment l’histoire de France comme celle des autres, ce qui n’a rien à voir avec la repentance. Rompant avec la logique linéaire du même, elle décrypterait dans les processus le différent dans le semblable, le multiple dans l’Un, les convergences et les confrontations entre l’État dans ses figures successives et les Français dans leurs diversités sociales, idéologiques, culturelles. »

L’auteure souhaite aussi une vrai démystification de la Révolution de 1789. « Je continue de penser que la capacité à dépasser la révérence passionnelle et à traiter la Révolution comme un objet historique et non plus comme l’avènement michelétien (de Michelet) reste une nécessité vitale pour une Gauche en quête d’elle-même mais pour une France qui n’a aucune raison de se penser comme le pays des droits de l’homme. »

Comment ne pas partager cette invitation et l’étendre à d’autres révérences passionnelles et d’autres révolutions, et en particulier celles du vingtième siècle ?

Cet ouvrage est passionnant. On pourra bien évidement discuter de tel ou tel point, mais le tout est bien décapant. Pour ceux et celles qui voudrait mieux connaître l’auteure, je signale aussi son autobiographie parue en 2003

Suzanne Citron : Le mythe national, L’histoire de France revisitée

Éditions de l’Atelier, Paris 2008, 351 pages, 11,90 euros

Suzanne Citron : Mes lignes de démarcation, Croyances, utopies, engagements

Éditions Syllepse, Paris 2003, 374 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn