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Grèce : 595 femmes de ménage grecques : 11 mois de lutte acharnée contre le gouvernement et la Troïka

Après 11 mois d’un long et âpre combat, limogées depuis septembre, mises sous statut de « disponibilité », soit licenciées au bout de huit mois, 595 femmes de ménage de la fonction publique sont devenues l’incarnation, le symbole, l’âme, la vie-même de la résistance la plus farouche contre la politique de rigueur en Grèce ! Ces femmes sont devenues tour à tour « sujet politique » et le leadership de toute la résistance actuelle contre la politique de la Troïka, osant affronter un ennemi aussi puissant que le gouvernement grec, la Banque centrale européenne, la Commission et le FMI…

Et pourtant, après ces 11 mois de combat, après avoir défié et être devenues l’ennemi principal du gouvernement et de la Troïka, après avoir court-circuité la mise en œuvre des mesures de rigueur, après une présence très médiatisée sur la scène politique, ces femmes de ménage en lutte ne sont toujours pas considérées comme sujet politique par les opposants à l’austérité.

Et pourtant, depuis le début des mesures d’austérités infligées par la Troïka, les femmes ont pris la rue en masse et leurs résistances semblent avoir une dynamique propre toute particulière et riche en leçons politiques.

1 Durant ces quatre ans de politiques d’austérité qui ont transformé la Grèce en un amas de ruines sociales, économiques et surtout humaines, on n’a parlé que très peu de la vie des femmes et bien sûr encore moins de leurs luttes contre les diktats de la Troïka. C’est donc avec surprise que l’opinion publique a accueilli cette lutte exemplaire faite entièrement par des femmes. Mais est-ce vraiment une surprise ?

Elles ont participé en masse aux 26 grèves générales. Dans le mouvement des indignés, elles occupaient les places, elles campaient, manifestaient. Elles se sont mobilisées en première ligne pour l’occupation et l’autogestion de l’ERT. Exemplaires, elles étaient l’âme des assemblées des grévistes des administrateurs universitaires dans l’éducation et les universités contre la « disponibilité » c’est-à-dire le licenciement après 8 mois avec 75 % de leur salaire. 25 000 fonctionnaires de l’État, en majorité des femmes, seront concernés par le dégraissage des services publics. Elles constituent aussi l’écrasante majorité (95 %) des volontaires du Mouvement de Solidarité et des dispensaires autogérés qui essayent de faire face à la crise sanitaire et humanitaire.

La participation massive des femmes aux mouvements de résistance contre la destruction de l’État social par les politiques de l’austérité, n’est donc pas une surprise, elle n’est pas due au hasard : d’abord, et nous le savons, la condition des femmes est dans l’œil du cyclone de l’austérité. La destruction de l’État social et des services publics fait exploser leur vie : en tant qu’employées majoritaires dans la fonction publique et en tant qu’usagères principales des services publics, les femmes sont doublement impactées par les coupes de tous genres. Elles ont donc mille raisons pour ne pas accepter la régression historique de leur condition de femmes, qui équivaudrait à un véritable retour au 19e siècle !

C’est vrai que dans un premier temps elles ne se démarquaient pas en tant que « sujet politique femmes », partageant les mêmes revendications et les mêmes formes de luttes avec les hommes dans les mouvements. Elles y étaient nombreuses, c’est tout.

Mais, déjà dans la lutte pionnière contre l’extraction d’or dans la région de Skouries, à Chalkidiki au nord de la Grèce, s’opposant à la société canadienne multinationale « Eldorado », les femmes se sont très vite distinguées par leurs formes de lutte et leur radicalité. Et si la presse et l’opinion publique ignoraient l’incidence de leur identité de genre sur la façon de lutter, la police ne faisait pas autant ! En effet, la police anti-émeute avait ciblé tout particulièrement les femmes, utilisant une répression féroce et sélective pour terroriser toute la population à travers ELLES, pour anéantir toute désobéissance et tout mouvement de résistance. Criminalisées, emprisonnées, elles ont subi des violences humiliantes, aussi sexuelles et… spécifiques à leur corps et à leur…genre !

Dans un second temps, les femmes ont exprimé des initiatives et formes de luttes propres à elles.

Tout a commencé quand, pour imposer la partie la plus dure de son programme d’austérité et satisfaire les engagements à l’égard de ses créanciers, le gouvernement a ciblé en toute priorité les femmes de ménage du ministère des Finances, de l’administration fiscale et des douanes. Il les a placées dans le mécanisme de disponibilité déjà depuis fin août dernier, ce qui se traduit par ce qu’elles touchent les trois-quarts de leur salaire de 550 euros pendant huit mois avant qu’elles soient licenciées définitivement. Le gouvernement a suivi exactement la même stratégie qu’à Skouries. L’objectif : s’attaquer d’abord aux plus faibles et les moins susceptibles d’être soutenues… c’est-à-dire les femmes de ménage, pour ensuite faire passer le gros des employés à la trappe, c’est-à-dire aboutir au licenciement des 25 000 fonctionnaires publics !… Et cela dans un moment où les mouvements de résistances étaient saignés à blanc par l’austérité sans fin, étant atomisés, fatigués, exténués, vulnérables…

Il croyait qu’avec « cette catégorie de travailleurs », ces femmes pauvres de « basse classe » touchant des salaires d’à peine 500 euros et, croyait-il, pas très intelligentes (d’où le slogan des femmes de ménage : « Nous ne sommes pas des connasses, nous sommes des femmes de ménages »), il aurait vite fini par les écraser comme des mouches.

Le but étant de privatiser le travail des femmes de ménage pour en faire cadeau aux entreprises privées de nettoyage. Ces sociétés mafieuses connues pour être des champions de la fraude fiscale, réembauchent avec des salaires de 200 euros par mois, soit 2 euros par heure, avec assurance partielle, sans aucun droit du travail, ce qui équivaut à des conditions de semi-esclavage et de galère.

Ces femmes limogées et sacrifiées sur l’autel de l’anthropophagie de la Troïka, ces femmes de 45 à 57 ans, souvent monoparentales, divorcées, veuves, endettées, ayant à leur charge des enfants ou maris chômeurs ou des personnes handicapées, se trouvant devant l’impossibilité de toucher prématurément leur retraite et cela après plus de 20 ans de travail, et dépourvues de toute possibilité de retrouver du boulot, ont alors décidé de ne pas se laisser faire. Elles ont pris leur vie en mains !

Et voilà qu’une poignée de femmes décident de bousculer les routinières formes de lutte des syndicats traditionnels. Quelques-unes prennent l’initiative de s’organiser par et pour elles-mêmes, un noyau des femmes de ménage qui avaient déjà lutté et gagné 10 ans plus tôt pour obtenir des contrats de longue durée. Elles ont travaillé comme des fourmis, tissant patiemment une toile d’araignée à l’échelle du pays…

Et comme ces servantes du ministère des Finances ont été jetées dans la rue et que faire la grève n’a plus de sens dans leur cas, elles ont décidé de faire un mur humain avec leur corps dans la rue, devant l’entrée principale du Ministère des Finances à la Place de « Syntagma », la place devant le Parlement, la place la plus emblématique du pouvoir…

Ce n’est pas un hasard que ce soient des femmes qui ont fait naître des formes de lutte pleines d’imagination. Déconsidérées à cause de leur genre et de leur classe sociale, marginalisées par les syndicats et n’ayant point de liens avec les organisations traditionnelles de la gauche grecque, elles ont dû faire du bruit pour être audibles, pour se faire entendre, elles ont dû se créer une image pour être visibles !

Aux grèves passives, aux journées d’actions éphémères et inefficaces, elles ont substitué l’action directe et collective. Elles misent sur la non-violence, l’humour et le spectaculaire. Avec des couronnes d’épines sur la tête à Pâques, avec la corde passée autour de leur cou devant le siège du parti de la Nouvelle Démocratie, avec de la musique et des danses elles réclament : la réembauche pour toutes et tout de suite ! Tout cela est inédit en Grèce…

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Elles occupent et bloquent l’accès au Ministère, et surtout elles pourchassent les membres de la Troïka quand ils veulent entrer au Ministère (!) les obligeant à fuir en courant et à prendre la porte de service, ensemble avec leurs gardes du corps. Elles affrontent et se battent corps à corps avec les unités spéciales de la police. Tous les jours, elles inventent des nouvelles actions, qui sont reprises par les médias, elles alertent toute la population : en somme elles brisent l’isolement.

Et voici que, ce qui d’habitude était représenté par une statistique sans vie et sans âme, par le chiffre du record du chômage, de la pauvreté, voici que ces « abstractions » s’humanisent, acquièrent un visage, deviennent des femmes en chair et en os, qui en plus ont une personnalité et une volonté politique propre. Elles s’appellent Litsa, Despina, Georgia, Fotini, Dimitra… Et avec leur exemple, leur courage, leur persévérance, leur rage de vaincre, elles redonnent espoir à toutes les victimes de l’austérité…

Mais attention, les forces antiémeutes brutalisent presque quotidiennement ces femmes, pour l’exemple, car leurs patrons craignent la contagion. Et c’est toute la Grèce qui assiste au triste spectacle de ces femmes souvent âgées qui, jour après jour, sont piétinées, maltraitées et blessées par des Rambos de la police, qui auraient pu être leurs fils ! Et pourquoi ? Parce que c’est la Troïka elle-même qui veut les abattre, parce qu’elles sont l’exemple à imiter par tous les opprimés, parce elles sont à la pointe de la contestation anti-austérité, non seulement en Grèce mais partout en Europe. Parce que leur lutte peut devenir contagieuse…

Plus que jamais, le combat de ces 595 femmes de ménage héroïques est le nôtre. Ne les laissons pas seules. Elles se battent pour nous, battons-nous pour elles. Organisons la solidarité européenne et mondiale !

Sonia Mitralias, membre des “ Femmes contre la dette et les mesures d’austérité” en Grèce.

Lire aussi :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2014/08/19/appel-pour-une-journee-internationale-de-solidarite-aux-595-femmes-de-menage-du-ministere-des-finances-grec/

Appel pour une journée internationale de solidarité aux 595 femmes de ménage du Ministère des finances grec

arton10445-69c5eNous, femmes de ménage du Ministère des Finances, qui avons perdu nos emplois depuis le 17 septembre 2013, nous vous proposons d’unir nos forces et d’organiser une journée internationale de Solidarité le samedi 20 septembre.

Nous, femmes de ménage du Ministère des Finances, qu’on a éloignées de notre travail​ le 17 septembre 2013 afin de le donner à des sous-traitants privés, nous sommes engagées depuis 11 mois dans une lutte pour la vie, contre les politiques d’austérité et ceux qui les appliquent, le gouvernement Samaras et la Troïka.

Chaque jour nous descendons dans la rue et nous revendiquons notre travail et nos droits, résistant à la violence policière et la propagande gouvernementale. La justice grecque nous a donné raison, mais le gouvernement refuse d’obtempérer et d’appliquer l’arrêt judiciaire.

Nous demandons de vous, associations citoyennes et mouvements sociaux, syndicats des salariéEs, organisations des femmes, partis politiques et citoyens du monde entier, de vous qui n’acceptez pas l’injustice et partagez les souffrances de ses victimes, d’exprimer haut et fort votre solidarité au combat que nous menons pour la vie et pour la dignité, un combat qui est aussi votre combat.

Nous vous proposons d’unir nos forces et d’organiser : Une journée internationale de Solidarité

Nous proposons la période allant du 15 au 22 septembre, soit la semaine précédant l’arrêt judiciaire définitif concernant les 595 femmes de ménage, qui sera rendu le 23 septembre. La journée de mobilisation internationale pourrait avoir lieu le samedi 20 septembre.

L’objectif pourrait en être diverses actions de solidarité comme des rassemblements et manifestations publiques, des mobilisations devant des ambassades et des consulats grecs, les bâtiments du FMI à Washington et de la Banque centrale européenne à Frankfort ou tout autre lieu de votre choix.

On est déjà en train de préparer la participation d’une délégation des femmes de ménage en lutte à une manifestation qui aura lieu au Parlement européen de Strasbourg le 16 ou 17 septembre.

Si vous êtes prêtEs à participer à cette initiative, nous vous prions de nous le faire connaître au plus tard le 30 août, afin que nous puissions savoir quels pays et quelles villes vont y participer.

18 août 2014

Voir aussi :

http://595katharistries.wordpress.com

https://www.facebook.com/595kathari

Contactez-nous : Sonia Mitralia, sonia.mitralia@gmail.com, Tel : 0030 2109420681, 0030 6932295118

N’ATTENDEZ PAS QUE NOUS ALLONS PLIER

11 juillet 2014

Nous sommes les 595 femmes de ménage du Ministère des Finances qui avons perdu nos emplois depuis le 17 septembre 2013. Le gouvernement nous a licenciées et a choisi d’attribuer notre travail à des sous-traitants sans pour autant faire la moindre économie budgétaire. Notre salaire oscillait entre 300-600 euros par mois. Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des humains.

Nous n’avons pas baissé la tête. Depuis le 17 septembre nous sommes chaque jour dans la rue et nous revendiquons notre travail, nous revendiquons notre vie.

Le Gouvernement essaye par tous les moyens de réprimer notre juste lutte. Des images de passage à tabac des femmes sans défense de 50-60 ans par les forces anti-émeute (MAT), ont fait le tour du monde. Un certain nombre d’entre nous a été hospitalisé à la suite des agressions barbares et injustifiées de la police contre nous.

Nous avons opté pour la dignité. Dix mois de lutte, dix mois pleins de pauvreté et de problèmes ! Mais nous avons continué à nous battre. Nous continuons notre combat. Nous revendiquons l’évident, le droit à la vie.

Une vague de solidarité est en train de balayer la société. Travailleurs, licenciés, chômeurs, lycéens, étudiants, retraités et artistes manifestent leur soutien par tous les moyens.

La Justice grecque nous a donné raison et pourtant le Gouvernement refuse de respecter et d’appliquer les décisions judiciaires. Il se venge sur nous parce que nous avons choisi de vivre dans la dignité.

La solidarité est l’arme des peuples. Nous demandons à vous tous d’exprimer votre solidarité à la lutte pour la vie et la dignité que nous menons. Nous vous demandons de signer le texte de soutien et de collecte des signatures qui forcera le Gouvernement à appliquer l’arrêt de la Justice grecque, sans qu’il y ait le moindre coût budgétaire.

TOUS ENSEMBLE NOUS POUVONS EMPÊCHER CES POLITIQUES BARBARES

Publié sur le site du CADTM, http://cadtm.org/Appel-pour-une-journee

Car je ne veux avoir ni peur, ni honte…

Car je ne veux avoir ni peur, ni honte… Le conflit Israël/Palestine, la paix au Proche-Orient, la montée en Europe de la xénophobie, de l’islamophobie, d’un antisémitisme renouvelé

La force dévastatrice avec laquelle l’armée israélienne frappe ces jours-ci la bande de Gaza et sa population civile, interpelle une fois de plus la conscience démocratique de l’humanité. Il y a tout de même un élément, certainement pas nouveau mais de plus en plus marquant, qui se dégage de ces dramatiques évènements. Car, chaque jour d’avantage, il apparaît que nous ne sommes pas en face d’un conflit lointain mettant en scène des acteurs étrangers à nos sociétés. Tout d’abord, à cause du fait, incontournable, que les principales puissances occidentales – dont les pays de l’Union Européenne – interviennent dans les desseins géostratégiques qui ravagent le Proche et le Moyen-Orient depuis près d’un siècle. Au milieu des affrontements, les Etats-Unis continuent d’armer Israël et de couvrir ses crimes de guerre devant l’ONU. Au-delà de quelques jérémiades sans conséquence, les gouvernements des pays européens assistent impassibles au martyre de Gaza… quand ils n’en viennent à le justifier, invoquant le droit sacrosaint de l’Etat d’Israël de « veiller à sa propre sécurité ».

Même un gouvernement sans État comme le pouvoir autonome catalan fait les yeux doux à Israël et semble vouloir trouver dans le modèle sioniste une source d’inspiration. Tout de même, harcelé par l’opposition de gauche, Artur Mas, Président de la Generalitat, a voulu se placer lui-même au-dessus du bien et du mal et s’est résolu à condamner « toutes les violences d’où qu’elles viennent » au cours d’une déclaration solennelle au Parlement catalan. Comme si l’on pouvait établir une symétrie entre les capacités militaires de l’armée israélienne et celles des milices palestiniennes ! Comme s’il y avait un quelconque équilibre entre la force d’une entité coloniale et la réalité d’un peuple exilé, soumis depuis des décennies à l’occupation militaire et à une colonisation rampante ! Eh bien, si nos gouvernements, à travers leurs agissements directs ou par leur lâche complicité, ont beaucoup à voir avec ce qui se passe là-bas, nous ne saurions y être indifférents.

Mais il y a plus. Le conflit Israël/Palestine est en train d’engendrer chez nous de périlleuses tensions et des replis communautaires. Historiquement, le projet sioniste et la colonisation de la Palestine sont issus de l’incapacité des nations modernes européennes de parachever l’intégration des populations juives au sein des sociétés civiles, processus entamé par la révolution française. La constitution de l’État d’Israël – qui allait bientôt devenir une pièce maîtresse dans l’engrenage de la domination occidentale sur les principales ressources pétrolières de la planète – aurait été inimaginable sans l’Holocauste nazi et son impacte mondial… et inimaginable aussi sans l’effondrement des espoirs socialistes sous les régimes bureaucratiques staliniens, profondément imbibés d’antisémitisme.

Certes, et ce depuis longtemps, l’invocation du « Grand Israël » et des « droits bibliques » sur la terre de Palestine représentent l’habillement mystique et fanatiseur d’une impitoyable expansion coloniale. Mais, la cohésion interne de la société israélienne – et la tolérance envers ses actes que l’État réclame à la « communauté internationale » – a besoin de s’en remettre sans cesse au caractère « juif » de cet État, ainsi qu’à la nécessité toujours actuelle d’un « foyer national » sûr, ultime rempart pour les populations juives du monde entier.

La peur de « l’autre » et, avec elle, un racisme anti-arabe et un état de guerre permanent, ont produit une boucle infernale. Des décennies d’une tempétueuse existence ont façonné une société singulière, la société israélienne, qui d’un point de vue culturel et linguistique, et pour ce qui est des coutumes, valeurs et traditions, représente une nette rupture avec tout ce qui, pendant de longs siècles, a configuré le mode de vie, la pensée et le caractère des communautés juives d’Europe, d’Afrique et d’Orient. Une société qui, au-delà de l’influence croissante des intégristes, demeure essentiellement profane… pour ne pas dire nihiliste ou narcissiste. Et, pourtant, l’affirmation de « l’essence juive » de l’État d’Israël n’a été jamais aussi obsessionnelle. Une exaltation qui a de lourdes conséquences, aussi bien en Orient qu’en Occident.

Sur le terrain, il s’agit bel et bien de la justification idéologique du “nettoyage ethnique” à l’origine de la consolidation de l’État sioniste et suppose l’institutionnalisation de la discrimination à l’égard de la population palestinienne – aussi bien celle qui possède la nationalité israélienne, réduite à une citoyenneté de deuxième catégorie, que les habitants des territoires occupés et, dans les faits, annexés par Israël. À l’échelle internationale cela représente une tentative de manipuler les personnes qui, partout dans le monde, se reconnaissent comme étant juives, y compris celles qui sont pleinement intégrées dans leur pays ou assimilées d’un point de vue national, favorisant du même coup la résurgence d’un antisémitisme qui demeure latent en Europe et qui pourrait réapparaître sous des formes inédites pour peu que les circonstances y soient propices.

La France en fournit l’exemple. Le pays voisin compte avec la communauté juive la plus nombreuse d’Europe. Les dirigeants sionistes l’ont, d’ailleurs, toujours considéré comme une importante “réserve” en ce qui concerne l’émigration vers Israël et comme un relais de premier ordre de sa politique internationale. C’est ainsi que les porte-paroles officiels de la communauté juive française défendent sans nuances les agissements de l’État d’Israël. Et, quoi qu’il soit évident qu’ils ne reflètent pas la pluralité des sensibilités qui foisonnent au sein de cette communauté aux marges plus diffuses que certains ne le voudraient, le vacarme de ceux qui justifient l’oppression de la Palestine occupe toute la scène médiatique. Avec acquiescement, faut-il le souligner, de l’ensemble de la classe politique, aussi bien la droite traditionnelle, à laquelle est venue s’ajouter tout récemment une Marine Le Pen reconvertie en amie des Juifs face à la “menace islamique”, que le gouvernement de Valls et Hollande. Il ne faut point s’étonner, donc, si dans l’esprit de l’opinion publique se mélangent les notions de “juif”, “israélien” et “sioniste” (alors que seule une minorité de la population juive mondiale est installée en Israël, que tous les citoyens de cet État ne sont pas Juifs… et qu’au sein même de la société israélienne il existe des courants pacifistes et même ouvertement opposés au projet colonial).

Voici une confusion qui peut faire des ravages parmi la jeunesse des banlieues appauvries, où les petits enfants des travailleurs venues des anciennes colonies d’Afrique du Nord sont encore traités comme “des immigrés de la troisième génération”. C’est le triomphe de la prophétie auto-réalisée. Scellant l’identité entre judaïsme et colonialisme sioniste, jouant à l’apprenti sorcier avec les préjugés antisémites au sein des anciennes métropoles – leur fournissant même une nouvelle mouture -, Israël voudrait forcer l’adhésion inconditionnelle d’une communauté juive qui commence à percevoir une hostilité renaissante à son égard.

La discrimination dont souffrent les citoyennes et citoyens français musulmans a suscité une montée de l’extériorisation de certains signes en tant qu’affirmation d’une identité, comme la revendication d’une dignité bafouée par les pouvoirs publics. D’une manière parallèle, les courants intégristes se sont développés significativement au sein d’une population juive qui, au-delà d’un attachement plus ou moins grand aux traditions, montrait voici quelques décennies encore une claire tendance à la laïcisation. Lorsque le port du foulard – et à plus forte raison d’un quelconque voile – était une rareté chez les filles musulmanes… et lorsqu’aucune femme juive ne s’habillait selon les préceptes rigoristes, comme on peut en croiser aujourd’hui dans les rues du XIXe arrondissement de Paris, par exemple… L’extériorisation de l’appartenance communautaire – dans le cas des musulmans, mise sous soupçon, voire criminalisée – a été longuement exploitée par l’extrême droite pour exacerber les peurs d’un pays en crise. Et ceci devant la perplexité et l’impuissance d’une gauche qui s’accroche à une invocation abstraite des principes républicains… qui débouchent finalement sur l’humiliation des plus faibles et, en ce moment, sur une odieuse connivence du pouvoir avec les oracles du judaïsme “officiel”. C’est une combinaison perverse qui désagrège la citoyenneté, qui sape les fondements mêmes de la démocratie, encourageant la xénophobie et l’islamophobie, mais aussi la résurgence d’un antisémitisme renouvelé.

Certainement, en Catalogne, la situation n’atteint pas un tel degré d’intensité. Ceci dit, des facteurs similaires commencent à s’accumuler ici aussi. Le lobby favorable à Israël est très influent et remarquablement organisé dans les médias. Le nationalisme conservateur catalan – avec l’ancien Président Jordi Pujol, grand ami d’Israël, en tête – a toujours été fasciné par le sionisme. Et les voix juives qui se dressent contre les crimes de l’État d’Israël ont beaucoup de mal à se faire entendre. Il n’y aura pas de paix au Proche-Orient sans justice pour la Palestine. Mais également, et chaque jour d’avantage, la possibilité d’une vie citoyenne réellement égalitaire dans l’ensemble de l’Europe sera liée à l’issue démocratique du conflit.

À Barcelone, le 30 Juillet 2014

Sylviane Dahan Sellem, membre de “Junts” (“Ensemble”), Association catalane de Juifs et Palestiniens.

« Junts » est issue d’une indignation partagée devant la précédente grande campagne militaire israélienne contre Gaza, la tristement célèbre “Opération Plomb Fondu”, qui s’est déroulée dans les derniers jours de l’année 2008 et durant le mois de janvier de 2009. « Junts » participe, aux côtés de bien d’autres entités de la société civile catalane, aux mobilisations de solidarité avec la Palestine et notamment à la campagne de Boycott, Désinvestissements et Sanctions (BDS).

…”Junts” se met au service de la société catalane afin de développer un travail de divulgation, de pédagogie et de sensibilisation contre le racisme et la guerre. Nous voulons faire entendre une voix conjointe, juive et palestinienne, montrant qu’un autre monde est possible. Et, qu’à partir d’exemples de collaboration et dialogue en tant que citoyenneté engagée, il est possible de bâtir une paix juste”. www.acjp.cat.

Perquè no vull sentir por ni vergonya

MÓN ÀRABDELS POBLES

SYLVIANE DAHAN SELLEM 28/07/2014

La fúria devastadora que l’exèrcit israelià descarrega aquests dies sobre la franja de Gaza colpeix – un cop més – la consciència democràtica de la humanitat. Hi ha potser un element nou, però, en aquesta dramàtica seqüència d’esdeveniments. Cada vegada apareix amb més claredat que no es tracta d’un conflicte llunyà, entre actors aliens a les societats occidentals. Primer de tot perquè les principals potències estan immerses en els càlculs geoestratègics que dessagnen el Pròxim Orient. Estats Units segueix armant Israel i donant-li cobertura davant les Nacions Unides. I, més enllà d’algunes jeremiades de circumstància, les nacions europees assisteixen impassibles a una matança sense fi. Fins i tot un govern sense Estat, com el català, flirteja amb Israel i sembla emmirallar-se en el model sionista. Això sí, el President Mas, elevant-se per damunt del bé i del mal, es permet condemnar al Parlament “totes les violències”. Com si es pogués establir una simetria entre les capacitats militars de l’Estat d’Israel i les milícies palestines ! Com si fos igual la posició d’un ens colonitzador i la realitat d’un poble exiliat, ocupat i colonitzat ! Si els nostres governs, per activa i per passiva, tenen a veure amb tot el que està succeint, la ciutadania no hi pot ser indiferent.

Però hi ha molt més. El conflicte Israel/Palestina està generant perilloses friccions i replegaments comunitaris en les nostres societats. Històricament, el projecte sionista i la colonització de Palestina van sorgir com a derivades de la incapacitat de les nacions industrials europees de culminar la integració dels jueus, endegada per la revolució francesa. La constitució d’Israel – que ràpidament esdevindria un element clau en el control occidental sobre la primera regió petrolífera del planeta – hauria estat inimaginable sense l’holocaust nazi i el seu impacte mundial. La invocació del Gran Israel i dels “drets bíblics” sobre la terra de Palestina representa l’embolcall místic i fanatitzador d’una implacable expansió colonial. Però, la cohesió interna d’Israel – i la tolerància vers els seus actes que reclama de l’opinió pública internacional – necessita remetre’s constantment al caràcter “jueu” d’aquest Estat, a la necessitat d’una llar nacional segura per a la població jueva d’arreu del món. La por de “l’altre” i, amb ella, un racisme i un estat de guerra permanents, generen un bucle infernal. Dècades de tempestuosa existència han configurat una societat, la israeliana, que – des d’un punt de vista cultural, lingüístic, de costums, valors i tradicions – se situa en neta ruptura amb tot allò que ha conformat durant segles i segles les comunitats jueves d’Europa, d’Àfrica i d’Orient. Una societat que, tot i el pes creixent dels fonamentalistes, és més profana, per no dir nihilista i narcisista, que no pas religiosa. Tanmateix, mai ha estat tan obsessiva l’afirmació de l’essència “jueva”. I aquesta exaltació té conseqüències dramàtiques, tant a Orient com a Occident.

Sobre el terreny, és la justificació de la “neteja ètnica” i significa la institucionalització de la discriminació – contra la població palestina de nacionalitat israeliana, contra la població dels territoris ocupats i, de facto, annexats a Israel. A escala internacional, suposa un intent de manipular les persones que, arreu del món, es reconeixen com a jueves, atiant així un antisemitisme que roman latent a Europa i que podria revifar sota formes inèdites. França n’és un exemple. El país veí compta amb la comunitat jueva més nombrosa de la UE. Els dirigents sionistes sempre l’han vista com una important “reserva”. Per bé que els portaveus “comunitaris” i oficials de la població jueva francesa defensin sense fissures l’Estat d’Israel, és dubtós que representin fidelment la seva opinió. La cridòria dels qui justifiquen el martiri de Palestina ocupa, però, tota l’escena mediàtica – i compta amb l’aquiescència de la classe política, tant de la dreta tradicional com del govern de Valls i Hollande. No resulta sorprenent, doncs, que en l’esperit de l’opinió pública es barregin els conceptes de “jueu”, “israelià” i “sionista” (quan només una minoria de la població jueva mundial viu a Israel, quan no tots els ciutadans d’aquest Estat són jueus… i quan, en el si de la mateixa societat israeliana, hi ha corrents pacifistes i obertament oposats al projecte colonial). Vet aquí una confusió que causa estralls entre el jovent de les rodalies empobrides, on els néts i netes de la gent treballadora vinguda de les antigues colònies d’Àfrica del Nord – per tant, francesos de naixement i de ple dret – són encara considerats com a “immigrants de la tercera generació”. És el triomf de la profecia auto completa : afavorint la confusió entre judaisme i sionisme, atiant el ressorgir dels prejudicis antisemites en el si de les antigues metròpolis, Israel pretén forçar l’adhesió d’unes comunitats jueves que comencen a percebre una hostilitat creixent al seu voltant. A França, la discriminació que pateix la població musulmana ha suscitat un ascens de la religiositat com a referent d’identitat, com a afirmació d’una dignitat que els poders públics trepitgen. Paral·lelament, els corrents integristes s’han desenvolupat significativament entre una població jueva que, més enllà d’una pervivència més o menys marcada de les tradicions, presentava anys enrere una clara tendència a la laïcització. Quan el vel era una raresa entre les noies musulmanes… i cap dona jueva es vestia seguint els preceptes rigoristes, com ara se’n veu passejant per les barriades populars del nord de París. L’exteriorització de la pertinença comunitària – en el cas dels musulmans, particularment vilipendiada i criminalitzada – és explotada per l’extrema dreta davant d’una esquerra perplexa, impotent, aferrada a una invocació abstracta dels principis republicans… que s’acaba traduint en humiliació per als més febles i en odiosa connivència amb els oracles del judaisme “oficial”. Una combinació perversa que disgrega la ciutadania, afavorint alhora xenofòbia i racisme, però també un antisemitisme renovat.

Certament, a Catalunya, la situació no assoleix el mateix grau d’intensitat. Però factors similars comencen a acumular-se aquí també : el lobby favorable a Israel és força influent i el nacionalisme conservador – amb Jordi Pujol al capdavant – s’ha sentit des de sempre fascinat pel sionisme. I les veus jueves que s’alcen contra els crims de l’Estat d’Israel malden per fer-se escoltar. No hi haurà pau al Pròxim Orient sense justícia per a Palestina. I, cada cop més, la convivència ciutadana en els països europeus estarà vinculada a la solució democràtica del conflicte.

Sylviane Dahan Sellem és membre de Junts, Associació Catalana de Jueus i Palestins.

* http://directa.cat/noticia/perque-n…

Reconnaître les autres formes d’aspiration à la liberté et à l’égalité

3Dans l’introduction, Nadine Plateau parle, entre autres, des discriminations et des racismes en soulignant que « Toutes les données aujourd’hui disponibles, quantitatives et qualitatives, montrent qu’en particulier les groupes issus de l’immigration maghrébine, turque et subsaharienne, se voient restreindre l’accès tant au marché du travail qu’au logement ou à l’éducation ». Sans que disparaissent les racismes antisémite, anti-noir-e, anti-rrom, une nouvelle forme de racisme domine dans certains pays européens : l’islamophobie. Un racisme basé sur la construction/invention d’un-e autre comme différent-e par nature ou par essence.

La préfacière explique le mot Tayush et le groupe (« Groupe de réflexion pour un pluralisme actif », http://www.tayush.com/) qui s’y rattache : « Bien que clairement situé-e-s différemment dans ce qu’on nomme les rapports de classe, de sexe et de race, ces hommes et ces femmes partagent une même volonté de recréer la citoyenneté et le vivre ensemble. D’où le choix du nom Tayush, mot issu de l’arabe classique Ta’ayush qui signifie coexistence ou vivre ensemble ».

Elle ajoute « Un espace tout à fait particulier en ce que l’affrontement ne se coule pas dans le moule asymétrique des rapports de force et n’aboutit pas à la mise à mort que ce soit d’une pensée ou d’une identité ». et « Avec Tayush, le vivre ensemble commence ici et maintenant… et c’est un agir ».

Elle poursuit sur les « défis du pluriel », la « subjectivité contrôlée » des auteur-e-s des textes présentés, les singularités individuelles et collectives, l’« action politique commune, d’un cheminement collectif, d’un travail d’élaboration – dans les mots et l’agir – de la démocratie »

Elle consacre un paragraphe au « féminin dans la langue », la volonté de « rendre visible le féminin trop souvent occulté dans le langage quand par exemple le mot hommes pris dans un sens générique empêche que l’on se souvienne que la moitié de ces hommes sont des femmes qui ont été et sont encore dominées dans les sociétés patriarcales ». Nadine Plateau souligne aussi que les luttes contre le sexisme rejoignent celles contre le racisme et réciproquement, « lutte contre un système de domination qui assigne des groupes à des essences supposées dans le but de les inférioriser ».

Elle termine sur les mots égalité, diversité, laïcité, en présentant les différents textes et invite à cette démarche collective pour que ces mots fassent sens pour toutes et tous et « deviennent vraiment universels ».

Tout en indiquant de légères variations de sens entre l’usage des termes entre la Belgique et la France, je reste dubitatif sur certains mots utilisés. Il ne me semble pas que le terme « diversité » permette d’aborder la complexité des rapports sociaux et des individu-e-s dans leurs identités fluctuantes et multiples.

Le mot « laïcité » à une histoire particulière dans certains pays, je trouve préférable de parler de sécularisation, de séparation de « l’Église et de l’État », de liberté de conscience et de pratique (ce qui implique, entre autres, des lieux de prières décents dans la ville et des salles de prières dans les entreprises, que les principales fêtes religieuses juives et musulmanes soient fériées à l’instar de celles des chrétien-ne-s, que les parures vestimentaires ne soient des obstacles ni à l’éducation ni au travail)…

Les courants de l’émancipation négligent les différenciations entre dominé-e-s, entre celles et ceux qui appartiennent ou se reconnaissent dans les différents groupes dominants ou majoritaires, que cela soit d’un point de vue de genre, de la langue, de la culture, de la religion, de la sexualité, etc., et celles et ceux n’y appartenant ou ne s’y reconnaissant pas. Cette mise à l’écart, cette mise « hors norme » des autres, est plus qu’une souffrance pour les personnes concernées, c’est un déni d’égalité. Il y a beaucoup à apprendre des travaux féministes sur le sujet. Des hiérarchies, de fait, se reconstruisent et divisent profondément celles et ceux qui sont objectivement toutes et tous des dominé-e-s.

Je n’aborde que certains points. 

J’ai particulièrement été intéressé par les analyses de l’enseignement et « la question des modalités concrètes de production des inégalités scolaires », du fonctionnement de la Société des transports intercommunaux de Bruxelles (STIB) en regard du fait religieux et la proposition de « neutralité pragmatique différenciée » que nos ami-e-s québecois-e-s nomment « accommodement raisonnable », celles sur « l’émergence de minorités actives » dont les exemples de ces « jeunes femmes qui résistent aux mécanismes discriminatoires », ou le décryptage des statistiques sur l’origine des travailleurs et des travailleuses et le poids de celle-ci dans les inégalités.

Irène Kaufer rappelle que les femmes ne forment ni une minorité ni « une catégorie passagère », qu’elles sont présentes dans toutes les catégories discriminées. Elle ajoute que « la diversité semble ignorer les majoritaires et plus encore les discriminant-e-s ». Il s’agit bien de rapports sociaux asymétriques qui créent à la fois les dominant-e-s et les dominé-e, les racisé-e-s dit de couleur et les racisé-e-s invisibilisé-e-s blanc-he-s, les êtres humains construits comme femmes et comme hommes, etc.

L’auteure souligne la place de la non-mixité dans la construction de mouvements de dominé-e-s et en particulier du mouvement des femmes. Elle parle aussi de l’apport des Black Féminists (voir par exemple, Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de " Nous les femmes " ?

Elle insiste sur la construction des voies concrètes de solidarité : « ensemble quand on peut, séparément quand il le faut, mais si possible pas les unes contre les autres »

Ouardia Derriche parle du racisme comme question politique, de la construction de l’islamophobie comme « construction idéologique euro-américaine », du racisme systémique alors que le plus souvent « le seul racisme pris en considération est le racisme des individus », des politiques d’ajustement structurel, de la culturalisation et de la naturalisation des pratiques, de « l’hystérie collective autour du foulard »…

Henri Goldman propose « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » : le racisme est « systémique » (ou « structurel ») ; la restauration de l’État social ne garantit nullement l’éradication du racisme ; le racisme n’est pas un sous-produit du capitalisme ; le racisme vise des minorités ethnoculturelles, pas des individus atomisés ; l’islamophobie est la forme principale du « racisme de crise » ; le discours antireligieux est devenu la forme respectable du discours raciste ; le mouvement ouvrier et démocratique n’est pas le premier acteur de la lutte antiraciste, il en est le premier enjeu ; aucun mouvement social n’est spontanément universel ; le nouvel antiracisme n’avancera que s’il marche sur deux jambes.

Sans partager l’ensemble des formulations,cela me semble une bonne base pour débattre. Je souligne la dimension d’auto-organisation indispensable : « Seule l’existence de mouvements autonomes, notamment issus des minorités ethnoculturelles, peut garantir que certaines préoccupations ne seront pas décrétées secondaires par ceux/celles (enfin surtout ceux) qui sont en position de rédiger les synthèses ». C’est la leçon du mouvement féministe et c’est aussi une condition pour construire un nouveau front majoritaire et inclusif pour bouleverser l’ordre-désordre du monde.

Table des matières

Introduction de Nadine Plateau : Tayush ou le vivre ensemble

Azzedine Hajji et Renaud David Maes : La question raciale est une question sociale : le cas de l’enseignement en Communauté française

Michel Staszewski : L’École publique, tisseuse de liens sociaux ?

Farida Tahar : Pour une vision empirique du combat des femmes. L’expérience locale du collectif TETE (Toutes Égales au Travail et à l’École)

Irène Kaufer : L’égalité hommes/femmes est-elle soluble dans la diversité ?

Albert Martens : Les inégalités dans l’emploi et l’origine des travailleurs et travailleuses : ce que les statistiques peuvent révéler

Younous Lamghari : La STIB1 à l’épreuve du fait religieux

Gratia Pungu : Entre démographie menaçante et démocratie hésitante : Diversité à Bruxelles, émancipation différée ?

Khaddija Haourigui : L’émergence de minorités actives, une inclusion sociale par le bas ?

Ouardia Derriche : Le racisme, une question politique

Marc Jacquemain : La laïcité contre elle-même

Paul Löwenthal : Foi et sécularisation

Xavier Delgrange et Hélène Lerouxel : Le droit, allié ou adversaire de la liberté ?

Henri Goldman : Neuf thèses pour un antiracisme de convergence

Nicole Dewandre : Penser les différences

Quelques points me semblent mériter plus particulièrement débat. S’il est difficile d’analyser conjointement les mécanismes discriminatoires relevant de l’appartenance de classe, de genre, de « race » ou de « groupe ethnique », l’oubli du système de genre par certain-e-s me semble une erreur méthodologique, les femmes ne sont ni une catégorie ni une minorité.

Je ne pense pas que l’on puisse mettre sur le même plan la domination systémique des hommes sur les femmes (les rapports sociaux de genre) et les prises de positions de certaines féministes rebaptisées bien hâtivement en « logiques matriarcales ». Je passe que la notion de « féminisme hégémonique », en rappelant que le féminisme, comme mouvement de subversion sociale et d’égalité réelle, est très largement minoritaire dans toutes les sociétés, même celles où la notion de genre, souvent dépolitisée, est utilisée institutionnellement.

De la même manière, je ne pense pas que l’on puise mettre sur le même plan les constructions sociales sexistes et/ou racistes et les différences d’appréciations philosophiques incluant les constructions religieuses.

D’autres débats devraient porter sur les hypothétiques « classes moyennes », sur l’enseignement des « philosophies religieuses » (peut-on mettre sur le même plan le créationnisme et les théories évolutionnistes ou du Big Bang ?), sur la fantasmatique « neutralité » de l’État, sur la notion d’incroyant-e qui n’a de sens que pour les « religieux », sur la « sécularisation individuelle », sur la place des « écoles confessionnelles », sur le droit « comme allié naturel de la liberté », etc.

Et bien évidement, il serait souhaitable de discuter des « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » présentées par Henri Goldman.

Je termine justement par une de ces thèses : « aucun mouvement social n’est spontanément universel », ce qui implique donc un travail et une volonté de convergence sur l’antiracisme comme sur d’autres sujets…

Un livre pour penser et construire les convergences.

Compléments possibles :

Pour le vivre ensemble : Leila Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal : Les banlieues, le Proche-Orient et nous, Les Éditions de l’Atelier 2006, Taayoush ou vivre ensemble

Zahra Ali : Féminismes islamiques,La fabrique 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains

Abdellali Hajjat – Marwan Mohammed : Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte 2013, Rejeter une supposée « essence » religieuse des faits observés et s’interroger sur le sens du recours à la référence musulmane par les acteurs sociaux

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, réédition Demopolis 2014, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions

Un texte collectif : Notre horizon : l’égalité réelle pour toutes et tous, Notrehorizon : l’égalité réelle pour toutes et tous

et prochainement, une note sur le livre de Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?, à paraître aux éditions Textuel

Tayush : Les défis du pluriel. Égalité, diversité, laïcité

Couleur livres, Bruxelles 2014, 176 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

1 Société des transports intercommunaux de Bruxelles

 

Soutenons les 595 femmes de ménage du Ministère des Finances en Grèce qui se battent pour leurs emplois et leur dignité

Article de Patrick Saurin du 7 juillet 2014 publié sur le site du CADTM, http://cadtm.org/Soutenons-les-595-femmes-de-menage

arton10438-06d54Depuis le 17 septembre 2013, en Grèce, 595 femmes de ménage ​du Ministère des Finances sont ​en lutte ​contre leur licenciement. Elles sont devenues un cas emblématique de résistance contre la Troïka. Il y a un blog avec des vidéos, des photos et des informations sur le combat qu’elles mènent : http://agwnkatharistries595.wordpre…

Des témoignages de soutien peuvent être transmis à Sonia Mitralias du Comité de solidarité avec « Les Femmes de Ménage en Lutte », à l’adresse suivante : sonia.mitralia@gmail.com (tél. fixe : 00302109420681 et 0030 6932295118)

Le 28 juillet prochain, il y aura un grand concert ​de solidarité à Syntagma. Des messages de solidarité par écrit et par vidéo peuvent être adressés par des syndicats de femmes de ménage, par des artistes ainsi que par des organisations (associations, collectifs, syndicats, partis) p​our être lus et visionnés pendant le concert. Ces témoignages pourraient également figurer sur​ le blog des femmes de ménage.​

Il y aura une autre échéance le 23 septembre, ​quand la Cour Suprême rendra son arrêt définitif sur la question du licenciement des 595 femmes de ménages.

Une pétition va être mise en ligne prochainement.

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Voici l’appel à la solidarité rédigé par les 595 femmes de ménage en lutte suivi de sa traduction en français. Cet appel est suivi d’un texte émouvant d’Archimandrite Vassilios Varvelis, Secrétaire du Patriarcat d’Alexandrie et de toute l’Afrique, traduit en français par Yorgos Mitralias.

We are 595 women cleaners of the Greek Ministry of Finance and since 17th September 2013 we have been unemployed. The Government fired us and chose to give our jobs to private contractors, with no financial benefit for the state. Our wages ranged from 300 to 650 euro a month. We are not numbers, we are human beings.

We haven’t bowed our heads in submission. Since 17th September we have been in the streets every day, claiming back our jobs, claiming back our lives.

The Government is trying to suppress our just fight in any way it can. Pictures of defenseless 50 or 60-year-old women beaten up by riot police have spread around the world. Lots of us were taken to hospital after the barbarous and unjustifiable police attacks against us.

We have opted for dignity. Ten months of struggle, ten months of poverty and problems ! But we haven’t given up. We continue our struggle. We claim the self-evident : our right to life.

A surge of support is spreading in society. Workers, redundant workers, unemployed people, students, pensioners, artists, they all express their support.

Greek justice has vindicated us, but the Government refuses to comply with the court decision. It wants revenge on us because we are fighting. It wants revenge on us because we have opted for dignity.

SOLIDARITY IS PEOPLES’ WEAPON. We call on you to express your solidarity to our struggle for life and dignity. We call on you to sign the support petition and help collect signatures, which will force the Government to execute the court decision – something that will cost nothing to the Greek state.

TOGETHER WE CAN STOP THESE BARBAROUS POLICIES.

Nous sommes 595 femmes de ménage du Ministère des finances de Grèce et depuis le 17 septembre 2013, nous sommes sans emploi. Le Gouvernement nous a licenciées et a choisi de confier nos emplois à des prestataires privés, sans aucun bénéfice financier pour l’État. Nos salaires vont de 300 à 650 euros par mois. Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des êtres humains.

Nous n’avons pas baissé la tête en signe de soumission. Depuis le 17 septembre, nous sommes allées tous les jours dans la rue pour réclamer la préservation de nos emplois, réclamer la préservation de nos vies.

Le Gouvernement est en train d’essayer de réprimer notre juste combat en utilisant tous les moyens. Des photos de femmes sans défense âgées de 50 ou 60 ans tabassées par la police anti-émeutes ont fait le tour du monde. Beaucoup parmi nous ont dû être transportées à l’hôpital après les attaques barbares et injustifiables de la police contre nous.

Nous avons fait le choix de la dignité. Dix mois de lutte, dix mois faits de pauvreté et de problèmes ! Mais nous ne désespérons pas. Nous continuons notre lutte. Nous réclamons ce qui est une évidence : notre droit à la vie.

Un mouvement de soutien est en train de se propager dans toute la société. Des salariés, des travailleurs licenciés, des chômeurs, des retraités, des artistes, ont tous témoigné leur soutien.

La justice grecque nous a donné raison, mais le Gouvernement refuse de respecter la décision de justice. Il veut se venger de nous parce que nous combattons. Il veut se venger de nous parce que nous avons fait le choix de la dignité.

LA SOLIDARITÉ EST L’ARME DES PEUPLES. Nous vous demandons d’apporter votre solidarité à notre combat pour la vie et la dignité. Nous vous demandons de signer la pétition de soutien et de nous aider à rassembler des signatures qui obligeront le Gouvernement à respecter la décision de justice – ce qui ne coûtera rien à l’Etat grec.

ENSEMBLE, NOUS POUVONS ARRÊTER LES BARBARIES POLICIÈRES

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Ma mère femme de ménage, moi enfant et neveu de femmes de ménage

Archimandrite Vassilios Varvelis1

Les maisons où elle travaillait 6 jours par semaine brillaient, et le septième, le Dimanche (son « jour férié »), elle devait nettoyer aussi sa maison et nous tous, préparer à manger un plat chaud, laver, sécher le linge, nous embrasser et se reposer.

Cette mère à moi !

Ces femmes de Peristeri2, les mères de nos amis, qui s’en allaient à l’aube sans avoir mangé, laissant leurs enfants dans la rue, pour arriver à Ekali, Filothei, Psychico3, sous la pluie, dans le froid, quand il neigeait et dans la canicule, pour devenir des « servantes » comme les appelaient les « Dames », pour nous élever, avec leur sueur quotidienne, pour nous éduquer, pour que nous devenions des êtres dignes. Et la plupart de nous nous le sommes devenus !

Et quand la mère rentrait du travail, ayant dans son sac à mains sa robe mouillée qu’elle portait quand agenouillée elle lavait les planchers à la serpillère, moi tout petit je lui demandais :

 Maman, qu’est que tu m’as apporté ?

 De la fatigue mon enfant – sa réponse. De la fatigue.

Nous avons grandi avec les vêtements que les « Dames » lui donnaient comme charité. On n’avait pas de vêtements à nous. Des choses de seconde et troisième main. C’est avec ça que nous nous habillions.

Des mères héroïques !

C’est sur ces mères que le fascisme a osé lever la main. Ce sont ces femmes qu’ont frappées les « hommes de main » à 500 euros.

Au lieu de baiser leur main, ils les ont envoyées à l’hôpital.

Ceux qui ont tué notre « frère » et notre « enfant » Alexis Grigoropoulos4, ceux qui offrent l’asile aux Nazis, chair de leur chair, ceux qui vendent de la drogue pour que le peuple ne se réveille jamais, ceux qui exploitent des prostituées pour toucher leurs pourcentages, ceux qui traitent de façon inhumaine les immigrés, ceux qui font chanter les petits commerçants, ceux qui servent toujours fidèlement le pouvoir du moment, ces voyous de Miliciens durant l’Occupation, les mouchards de la dictature, ceux qui pour toucher en retour « leur dividende » ont osé lever leur main infâme contre nos mères.

A tous ces minables aux muscles entraînés et au cerveau sous-développé, qui avec leur attitude et leur comportement ont craché sur leurs propres mères, je tourne le dos.

Je durcis mon cœur.

Je ne les bénis plus. Cela ne me convient plus.

Je n’ai aucun vœu pour eux.

Tous ceux-là vont me trouver face à eux, dans la lutte.

Je crie fort : Réveillez-vous tous, réveille-toi peuple de Dieu avant qu’il ne soit trop tard.

« Écoutez donc rois ; apprenez juges de la terre. Prêtez l’oreille, ô vous qui gouvernez les peuples et qui êtes si fiers de leur multitude. Votre puissance vous a été donnée par le Seigneur ; votre autorité vient du Très-Haut, qui interrogera vos œuvres, et scrutera vos desseins. Vous, ministres de Son royaume, vous ne jugez point avec droiture ; vous n’observez point la loi ; vous ne marchez point selon la volonté de Dieu. Et quand soudain Il fondra sur vous, vous en frissonnerez ; car Son jugement est bien plus sévère contre ceux qui ont la puissance… »5

Voir en ligne : http://agwnkatharistries595.wordpre…

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595 femmes de ménage grecques : 11 mois de lutte acharnée contre le gouvernement et la Troïka

Article de Sonia Mitralias du 7 juillet 2014 publié sur le site du CADTM, http://cadtm.org/595-femmes-de-menage-grecques-11

arton10439-7a51eAprès 11 mois d’un long et âpre combat, limogées depuis septembre, mises sous statut de "disponibilité », soit licenciées au bout de huit mois, 595 femmes de ménage de la fonction publique sont devenues l’incarnation, le symbole, l’âme, la vie-même de la résistance la plus farouche contre la politique de rigueur en Grèce ! Ces femmes sont devenues tour à tour « sujet politique » et le leadership de toute la résistance actuelle contre la politique de la Troïka, osant affronter un ennemi aussi puissant que le gouvernement grec, la Banque centrale européenne, la Commission et le FMI

Et pourtant, après ces 11 mois de combat, après avoir défié et être devenues l’ennemi principal du gouvernement et de la Troïka, après avoir court-circuité la mise en œuvre des mesures de rigueur, après une présence très médiatisée sur la scène politique, ces femmes de ménage en lutte ne sont toujours pas considérées comme sujet politique par les opposants à l’austérité.

Et pourtant, depuis le début des mesures d’austérités infligées par la Troïka, les femmes ont pris la rue en masse et leurs résistances semblent avoir une dynamique propre toute particulière et riche en leçons politiques.


images_1-4bd84Durant ces quatre ans de politiques d’austérité qui ont transformé la Grèce en un amas de ruines sociales, économiques et surtout humaines, on n’a parlé que très peu de la vie des femmes et bien sûr encore moins de leurs luttes contre les diktats de la Troïka. C’est donc avec surprise que l’opinion publique a accueilli cette lutte exemplaire faite entièrement par des femmes. Mais est-ce vraiment une surprise ?

Elles ont participé en masse aux 26 grèves générales. Dans le mouvement des indignés, elles occupaient les places, elles campaient, manifestaient. Elles se sont mobilisées en première ligne pour l’occupation et l’autogestion de l’ERT,* Exemplaires, elles étaient l’âme des assemblées des grévistes des administrateurs universitaires dans l’éducation et les universités contre la « disponibilité » c’est-à-dire le licenciement après 8 mois avec 75 % de leur salaire. 25 000 fonctionnaires de l’État, en majorité des femmes, seront concernés par le dégraissage des services publics. Elles constituent aussi l’écrasante majorité (95 %) des volontaires du Mouvement de Solidarité et des dispensaires autogérés qui essayent de faire face à la crise sanitaire et humanitaire.

La participation massive des femmes aux mouvements de résistance contre la destruction de l’État social par les politiques de l’austérité, n’est donc pas une surprise, elle n’est pas due au hasard : d’abord, et nous le savons, la condition des femmes est dans l’œil du cyclone de l’austérité. La destruction de l’État social et des services publics fait exploser leur vie : en tant qu’employées majoritaires dans la fonction publique et en tant qu’usagères principales des services publics, les femmes sont doublement impactées par les coupes de tous genres. Elles ont donc mille raisons pour ne pas accepter la régression historique de leur condition de femmes, qui équivaudrait à un véritable retour au 19e siècle !

C’est vrai que dans un premier temps elles ne se démarquaient pas en tant que « sujet politique femmes », partageant les mêmes revendications et les mêmes formes de luttes avec les hommes dans les mouvements. Elles y étaient nombreuses, c’est tout.

Mais, déjà dans la lutte pionnière contre l’extraction d’or dans la région de Skouries, à Chalkidiki au nord de la Grèce, s’opposant à la société canadienne multinationale « Eldorado », les femmes se sont très vite distinguées par leurs formes de lutte et leur radicalité. Et si la presse et l’opinion publique ignoraient l’incidence de leur identité de genre sur la façon de lutter, la police ne faisait pas autant ! En effet, la police anti-émeute avait ciblé tout particulièrement les femmes, utilisant une répression féroce et sélective pour terroriser toute la population à travers ELLES, pour anéantir toute désobéissance et tout mouvement de résistance. Criminalisées, emprisonnées, elles ont subi des violences humiliantes, aussi sexuelles et… spécifiques à leur corps et à leur…genre !

Dans un second temps, les femmes ont exprimé des initiatives et formes de luttes propres à elles.

Tout a commencé quand, pour imposer la partie la plus dure de son programme d’austérité et satisfaire les engagements à l’égard de ses créanciers, le gouvernement a ciblé en toute priorité les femmes de ménage du ministère des Finances, de l’administration fiscale et des douanes. Il les a placées dans le mécanisme de disponibilité déjà depuis fin août dernier, ce qui se traduit par ce qu’elles touchent les trois-quarts de leur salaire de 550 euros pendant huit mois avant qu’elles soient licenciées définitivement. Le gouvernement a suivi exactement la même stratégie qu’à Skouries. L’objectif : s’attaquer d’abord aux plus faibles et les moins susceptibles d’être soutenues…c’est-à-dire les femmes de ménage, pour ensuite faire passer le gros des employés à la trappe, c’est-à-dire aboutir au licenciement des 25 000 fonctionnaires publics !… Et cela dans un moment où les mouvements de résistances étaient saignés à blanc par l’austérité sans fin, étant atomisés, fatigués, exténués, vulnérables…

Il croyait qu’avec « cette catégorie de travailleurs », ces femmes pauvres de « basse classe » touchant des salaires d’à peine 500 euros et, croyait-il, pas très intelligentes (d’où le slogan des femmes de ménage : « Nous ne sommes pas des connasses, nous sommes des femmes de ménages »), il aurait vite fini par les écraser comme des mouches.

Le but étant de privatiser le travail des femmes de ménage pour en faire cadeau aux entreprises privées de nettoyage. Ces sociétés mafieuses connues pour être des champions de la fraude fiscale, réembauchent avec des salaires de 200 euros par mois, soit 2 euros par heure, avec assurance partielle, sans aucun droit du travail, ce qui équivaut à des conditions de semi-esclavage et de galère.

Ces femmes limogées et sacrifiées sur l’autel de l’anthropophagie de la Troïka, ces femmes de 45 à 57 ans, souvent monoparentales, divorcées, veuves, endettées, ayant à leur charge des enfants ou maris chômeurs ou des personnes handicapées, se trouvant devant l’impossibilité de toucher prématurément leur retraite et cela après plus de 20 ans de travail, et dépourvues de toute possibilité de retrouver du boulot, ont alors décidé de ne pas se laisser faire. Elles ont pris leur vie en mains !

Et voilà qu’une poignée de femmes décident de bousculer les routinières formes de lutte des syndicats traditionnels. Quelques-unes prennent l’initiative de s’organiser par et pour elles-mêmes, un noyau des femmes de ménage qui avaient déjà lutté et gagné 10 ans plus tôt pour obtenir des contrats de longue durée. Elles ont travaillé comme des fourmis, tissant patiemment une toile d’araignée à l’échelle du pays…

Et comme ces servantes du ministère des Finances ont été jetées dans la rue et que faire la grève n’a plus de sens dans leur cas, elles ont décidé de faire un mur humain avec leur corps dans la rue, devant l’entrée principale du Ministère des Finances à la Place de « Syntagma », la place devant le Parlement, la place la plus emblématique du pouvoir… 

Ce n’est pas un hasard que ce soient des femmes qui ont fait naître des formes de lutte pleines d’imagination. Déconsidérées à cause de leur genre et de leur classe sociale, marginalisées par les syndicats et n’ayant point de liens avec les organisations traditionnelles de la gauche grecque, elles ont dû faire du bruit pour être audibles, pour se faire entendre, elles ont dû se créer une image pour être visibles !

Aux grèves passives, aux journées d’actions éphémères et inefficaces, elles ont substitué l’action directe et collective. Elles misent sur la non-violence, l’humour et le spectaculaire. Avec des couronnes d’épines sur la tête à Pâques, avec la corde passée autour de leur cou devant le siège du parti de la Nouvelle Démocratie, avec de la musique et des danses elles réclament : la réembauche pour toutes et tout de suite ! Tout cela est inédit en Grèce…

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Elles occupent et bloquent l’accès au Ministère, et surtout elles pourchassent les membres de la Troïka quand ils veulent entrer au Ministère (!) les obligeant à fuir en courant et à prendre la porte de service, ensemble avec leurs gardes du corps. Elles affrontent et se battent corps à corps avec les unités spéciales de la police. Tous les jours, elles inventent des nouvelles actions, qui sont reprises par les médias, elles alertent toute la population : en somme elles brisent l’isolement.

Et voici que, ce qui d’habitude était représenté par une statistique sans vie et sans âme, par le chiffre du record du chômage, de la pauvreté, voici que ces « abstractions » s’humanisent, acquièrent un visage, deviennent des femmes en chair et en os, qui en plus ont une personnalité et une volonté politique propre. Elles s’appellent Litsa, Despina, Georgia, Fotini, Dimitra… Et avec leur exemple, leur courage, leur persévérance, leur rage de vaincre, elles redonnent espoir à toutes les victimes de l’austérité…

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Mais attention, les forces antiémeutes brutalisent presque quotidiennement ces femmes, pour l’exemple, car leurs patrons craignent la contagion. Et c’est toute la Grèce qui assiste au triste spectacle de ces femmes souvent âgées qui, jour après jour, sont piétinées, maltraitées et blessées par des Rambos de la police, qui auraient pu être leurs fils ! Et pourquoi ? Parce que c’est la Troïka elle-même qui veut les abattre, parce qu’elles sont l’exemple à imiter par tous les opprimés, parce elles sont à la pointe de la contestation anti-austérité, non seulement en Grèce mais partout en Europe. Parce que leur lutte peut devenir contagieuse…

Plus que jamais, le combat de ces 595 femmes de ménage héroïques est le nôtre. Ne les laissons pas seules. Elles se battent pour nous, battons-nous pour elles. Organisons la solidarité européenne et mondiale !

1 Secrétaire du Patriarcat d’Alexandrie et de toute l’Afrique.

2 Peristeri est une commune populaire du grand Athènes.

3 Ekali, Philothei, Psychico sont des communes bourgeoises du grand Athènes.

4 Alexis Grigoropoulos est un adolescent de 15 ans qui a été abattu par la police à Athènes le 6 décembre 2008.

5 La Septante, « Sagesse de Salomon », Chapitre 6.

La BCE a pris conscience du risque déflationniste. Une réponse à la hauteur du risque ?

Le jeudi 5 juin, Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé des mesures inédites pour lutter contre la déflation. Il a souligné que ces décisions avaient été prises à l’unanimité des gouverneurs des banques centrales de la zone euro, autrement dit la Bundesbank a donné son accord alors que son gouverneur avait durement critiqué les mesures précédentes de soutien aux dettes souveraines des pays du Sud, à commencer par la Grèce.

Il faut croire que la situation est grave.

Elle l’est.

 

Le processus déflationniste est là.

La déflation ce n’est pas une « inflation négative » comme la définit Le Monde daté du 7 juin. C’est le résultat de la surproduction. Toutes les marchandises produites ne se vendent pas sur le marché avec comme conséquence la destruction de valeur dont la traduction est la baisse des prix. La déflation est un indicateur de la récession.

Cette baisse des prix est le résultat conjugué de la poursuite de la hausse de la production face à un marché qui succombe à la baisse du pouvoir d’achat des ménages salariés1 – 89 à 90% de la population active est salariée dans la zone euro -, rencontre qui se traduit par une concurrence exacerbée entre producteurs et les distributeurs pour gagner des parts de marché sur les concurrents. La grande distribution fait pression sur l’industrie – notamment agroalimentaire – pour faire baisser plus encore les prix « sortie usine ». Beaucoup d’entreprises n’y résisteront pas. Les faillites sont en train de progresser dans un environnement dans le quel on enregistre un changement de comportement des consommateurs qui fait disparaître les « hard discount ».

Les politiques d’austérité combinées à des politiques d’entreprise dont l’objectif essentiel est de diminuer le coûté de travail se liguent pour mettre en place une spirale déflationniste. Faillites et restructurations se traduisent par une augmentation du chômage de masse et ne permettent pas de trouver une voie pour renouer avec la croissance. Le capitalisme suit sa pente en la descendant via l’impératif de la compétitivité-prix qui approfondit toutes les destructions.

 

La réaction de la BCE

Il fallait une réaction. La BCE se donne comme objectif d’augmenter les encours de crédit à l’économie, en particulier le crédit aux PME pour relancer la croissance.

 

Quel est le dispositif ?

Cinq mesures

 

La baisse du taux de refinancement des banques (le taux directeur) qui passe de 0,25 à 0,15%. Ce n’est pas de l’inédit mais c’est un taux d’intérêt historiquement le plus bas jamais consenti par la BCE. Mario Draghi a annoncé que c’était pour longtemps.

La volonté est double. Permettre aux banques d’avoir une garantie. Elles prêtent mais elles savent qu’elles pourront trouver rapidement des liquidités à bas taux d’intérêt. Et, dans le même mouvement, de faire baisser le cours de l’euro face au dollar par une création monétaire plus importante que celle des Etats-Unis. C’est le moment que choisit la FED, la banque centrale américaine, pour mettre fin à sa politique de Quantitative easing (QE), de rachat sans limite des obligations du gouvernement américain sur le marché primaire. Les taux d’intérêt sont en train de remonter aux Etats-Unis.

Il est donc possible de faire baisser le taux de change de l’euro face au dollar. Sans parier sur cette possibilité…

La deuxième mesure est plus inédite : un taux d’intérêt négatif de 0,1% pour les placements des banques auprès de la BCE. Une taxe, pour parler autrement, payée par les banques qui voudraient préserver leurs liquidités auprès de l’institut d’émission de la zone euro.

La BCE voudrait inciter les banques à orienter leurs prêts vers l’économie et non pas les faire transiter à l’intérieur du système bancaire.

Le risque existe, c’est déjà le cas, de voir les banques orienter leurs prêts vers les pays du Sud de la zone euro dont les taux d’intérêt sont encore très élevés, même si la baisse est sensible.

La troisième mesure vise à orienter les crédits bancaires vers les PME, les entreprises en sécurisant les prêts par le transfert du risque des banques privées vers la BCE en créant des ABS. Pour Asset Backed Securities, soit des Actifs adossés à des Titres représentant des créances. En clair – si la clarté se conjugue avec les marchés financiers – un produit financier « multiple » regroupant des crédits aux entreprises consentis par les banques. La BCE prenant, de ce fait, le risque de défaut de paiement à sa charge.

Une titrisation qui fait ressembler les ABS aux CDO, un produit financier qui rassemblait les subprime, un produit mal noté que tout le monde savait, dangereux, avec des crédits plus surs permettant de noter le résultat final avec les fameux 3 A.

Si la BCE vend ces ABS, la même situation pourrait se reproduire.

La quatrième est classique et se divise. Ce sont les LTRO et le TLTRO. Les Long Term Refinancing Operations sont des prêts accordés par la BCE aux banques, pour un maximum de 2 ans. Les TLTRO s’adressent aux banques qui prêtent aux entreprises et aux ménages.

La cinquième, sans être totalement inédite, fait partie de la panoplie de la BCE que depuis 2010 – soit depuis la crise ouverte de la Grèce – et se nomme SMP, pour Securities Market Program, le rachat d’obligations de la dette souveraine des Etats de la zone euro sur le marché secondaire, soit sur le marché de l’occasion. Le marché primaire est celui où se négocie la dette des États pour se financer. Le marché secondaire est celui où se négocie les obligations de la dette passée.

Ironiquement Mario Draghi a répété que l’objectif de la BCE n’avait pas changé : un taux d’inflation pour la zone euro de 2%. Les derniers chiffres, pour le mois de mai 2014, font état d’un taux d’inflation de 0,5%. Il a de la marge. La BCE peut créer de la monnaie pour atteindre cet objectif.

 

Des mesures inédites certes mais suffisantes ?

Ces mesures qui marquent une prise de conscience réelle de la BCE face à la dégradation de la situation économique suffiront-elles à combattre la déflation et ranimer la croissance ? Il n’est pas besoin d’avoir fait de grandes études d’économie pour répondre négativement.

Elles sont loin d’être suffisantes.

 

Pour plusieurs raisons

D’abord la demande de crédit des entreprises n’est pas au rendez-vous. Les entreprises raisonnent par rapport aux possibilités d’extension de leur marché. Actuellement, aucune ne fait le pari d’une augmentation. Du coup, l’investissement productif n’est pas à l’ordre du jour. Plutôt le désinvestissement via les faillites ou la centralisation du capital pour créer des grands groupes qui permettent de restructurer l’outil de production, supprimer des unités de production et des emplois et…alimenter la déflation.

Ensuite les banques rechignent à prêter justement parce que l’avenir des entreprises n’est pas assuré. Elle peuvent disparaître.

Enfin la question que se pose les banques n’est pas celle des liquidités. Elles croulent sous les liquidités. Elles ne savent plus où les placer sinon dans le domaine des matières premières ou des dettes souveraines. Le grand paradoxe de ce monde capitaliste qui n’en manque pas. Si les dettes souveraines n’existaient pas, le système financier pourrait mourir faute d’endroits où placer ses liquidités. Le discours sur la croissance de la dette est uniquement idéologique.

Pour inverser la donne, il faudrait que la BCE – comme l’a fait la Fed – finance les besoins de financement des États de la zone euro par la création monétaire. Le déficit ne serait plus un problème et la création monétaire ne restera pas confinée dans le secteur financier où elle ne sert pas la croissance de l’économie. Financer les besoins de financement des États se traduirait par l’augmentation du marché final via les dépenses de l’État qui seraient orientées à la hausse. La pression des marchés financiers ne se ferait plus sentir ouvrant la porte à une politique de relance.

Ensuite, il faudrait faire des choix éthiques. Orienter les dépenses vers la renaissance des services publics, la lutte contre les mutations climatiques et écologiques et non pas vers les dépenses militaires ou toute autre dépense somptuaire.

Pour dire que la politique de relance si elle est nécessaire n’est pas suffisante. Mais elle redonne de l’oxygène pour décider des choix d’avenir.

Les mesures de la BCE mettent en évidence, pour qui en douterait encore, l’imbécillité des politiques d’austérité…

Nicolas Béniès

1 Suivant l’INSEE, le pouvoir d’achat a baissé de 0,7% en 2007, de 1,8% en 2012 et de 0,9% en 2013. Il a baissé plus encore en Grèce, en Espagne, au Portugal… Globalement, la zone euro connaît cette même érosion. L’Allemagne fait exception due à une lutte victorieuse des salariés. Mais pauvreté et précarité augmentent continûment dans ce dernier pays. 

Appel international : Nous soutenons PODEMOS

Quelques jours après les élections européennes, nous voulons célébrer l’irruption de PODEMOS comme alternative politique en Espagne. En seulement 4 mois d’existence, PODEMOS a réussi à obtenir un soutien populaire considérable, remportant 8 % des voix et devenant la 3ème force politique dans 23 des 40 principales villes du pays.

Alors que les politiques d’austérité ont créé dans le Sud de l’Europe un paysage désolé, il est encourageant de voir qu’il y a de plus en plus de gens prêts à se lever et à se battre pour la défense de la démocratie, des droits sociaux et de la souveraineté du peuple. Plus encore, c’est une source d’inspiration de voir qu’ils contestent les mandats des élites financières et politiques par de moyens nouveaux et radicalement démocratiques.

PODEMOS est issu de la vague de soulèvements populaires qui, depuis 2011, se sont propagés à travers le monde en exigeant une démocratie digne de ce nom. Son fonctionnement favorise la participation politique du peuple, organisant des élections primaires ouvertes, l’élaboration d’un programme politique participatif, la constitution de plus de 400 cercles et assemblées populaires dans le monde entier. PODEMOS obtient ses ressources exclusivement de contributions populaires, refusant tout prêt bancaire, et toute sa comptabilité est publique et accessible en ligne (podemos.info). Tous ses représentants seront révocables, et soumis à la stricte limitation de leurs mandats, leurs privilèges et leurs salaires.

Le programme politique de PODEMOS reflète les contributions de plusieurs milliers de citoyens, et exprime un sens commun partagé par des millions de personnes autour du monde : il propose de rompre avec la logique néolibérale de l’austérité et la dictature de la dette ; une répartition équitable des richesses et du travail ; la démocratisation radicale de toutes les instances de la vie publique ; la défense des droits sociaux et des services publiques ; ainsi que la fin de l’impunité et de la corruption qui ont transformé le rêve européen de liberté, d’égalité et de fraternité en cauchemar d’une société injuste, cynique et oligarchique.

Cette élection nous a montré que la désaffection et le malaise créés par les politiques de la Troïka favorisent la montée de la xénophobie et du fascisme. Il est donc urgent que l’espoir exprimé par PODEMOS se diffuse dans l’ensemble de nos pays : c’est l’image d’un peuple qui refuse de se soumettre à la passivité et se propose de récupérer ce pouvoir qui lui est propre, la capacité démocratique de décider ce qui est commun, ce qui détermine la vie de tous.

Pour ces raisons, nous voulons exprimer notre soutien à cette initiative et à sa méthode ouverte et participative, dans l’espoir que ses efforts se concrétisent et s’étendent à d’autres pays en Europe et dans le monde.

En solidarité,

Gilbert Achcar
Jorge Alemán
Cinzia Arruzza
Étienne Balibar
Brenna Bhandar
Wendy Brown
Hisham Bustani
Judith Butler
Fathi Chamkhi
Noam Chomsky
Mike Davis
Erri De Luca
Costas Douzinas
Eduardo Galeano
Michael Hardt
Srećko Horvat
Robert Hullot-Kentor
Sadri Khiari
Naomi Klein
Chantal Mouffe
Aristeidis Mpaltas
Yasser Munif
Antonio Negri
Jacques Rancière
Leticia Sabsay
Mixalis Spourdalakis
Nicos Theotocas
Alberto Toscano
Slavoj Žižek

 

http://apoyointernacionalapodemos.wordpress.com/nous-soutenons-podemos/