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La banalité du mal

Au lendemain du 29 Avril, ne cherchez pas sur la planisphère la localisation de cet abattoir barbare : Oklahoma. Votre doigt hésite : l’Iran, la Chine, ou avec plus de chance la Corée du Nord. Vous n’y êtes pas. Et puis d’ailleurs, réfléchissez ! Vous n’auriez pas eu connaissance de l’événement. Non, l’Oklahoma, voisin du Colorado, est le 46ème état nord-américain de la bannière étoilée.

En ce 29 avril, à la prison d’Oklahoma City, Clayton D.Lockett, condamné à mort pour meurtre il y a 20 ans, recevait les derniers soins du Dr Mac Alester sous la forme d’une perfusion d’un produit dont la nature n’a pas encore été rendue publique. Après 45 minutes de souffrance et de convulsions, le Dr Mac Alester concluait à la "crise cardiaque foudroyante".

Pour couper court au spectacle de cette heure de torture, spectacle à ses yeux insoutenable, Robert Patton, le directeur des prisons qui présidait à l’exécution, faisait tirer les rideaux de la fenêtre vitrée derrière laquelle se tenaient, effarés et bouleversés, avocats, journalistes et familles. Du condamné ou de sa victime, cela n’est pas précisé.

Depuis le refus des laboratoires pharmaceutiques européens de continuer à vendre aux prisons américaines, le phénobarbital et autres "médicaments" en usage dans ce type de chambre de la mort, les autorités pénitentiaires peinent à se doter des substituts nécessaires à ces basses œuvres. Le renfort des services vétérinaires n’y suffisant pas, le recours est avéré à des officines privées plus ou moins contrôlées, en tous les cas silencieuses quant à la nature des substances qu’elles délivrent.

La deuxième exécution qui devait suivre, le jour même, à été reportée dans 15 jours et le condamné réintégré dans sa cellule.

Ce que cet événement illustre, largement commenté aujourd’hui, ne serait-il pas cela à quoi Hannah Arendt a donné le nom de "banalité du mal"?

Assistant au procès pour génocide d’Adolf Eichmann, en 1961 à Jérusalem, pour le compte du magazine américain The New Yorker, face à un homme dont la seule explication devant ses juges, était "qu’il n’avait qu’obéi aux ordres", la philosophe avait conclu : Adolf Eichmann est la personnification de la banalité du mal, personnalité ordinaire, sans haine, sans sentiment de culpabilité, sans troubles psychiques. Il est un "rouage du système", l’immense système génocidaire.

Et la peine de mort est un système. Il lui faut certes des Dr Mac Alester, des directeur Robert Patton pour l’exécuter. Mais aussi des juges, s’appuyant sur la loi, pour la prononcer. La loi, des parlementaires pour la voter. Une Cour Suprême pour la juger constitutionnelle. Des citoyens souverains pour la valider. Et un Président, Barack Obama, pour l’accepter. Et non pas l’accepter au prétexte qu’elle est la loi, car dans le prétexte il y a toujours une part de justification. Non l’accepter par alibi : je n’étais pas là, je n’ai rien vu, je n’ai rien su. L’alibi est aussi un rouage du système.

Le combat pour l’abolition de la peine de mort est un combat contre le système. Ce système même qui, aujourd’hui pris en défaut sur sur ses modalités techniques, va enquêter, sanctionner, corriger, c’est cela le système, pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Par ces événements, entendez l’anomalie d’une chose qui n’aurait dû prendre qu’une minute et non pas 45.

La thèse de la banalité du mal est d’autant plus prégnante que tout ceci n’est pas survenu au fond de geôles dictatoriales ou dans la folie barbare de quelque déséquilibré. Non ! Tout ceci est advenu dans l’État démocratique, à la presse libre, aux universités prestigieuses, aux artistes talentueux et où le mouvement abolitionniste même milite activement.

Il y a plus de 150 ans, dans ce même pays, une nouvelle nation se forgeait dans la Guerre de Sécession, dont l’hagiographie lincolnienne n’a pas cessé de nous enseigner qu’elle fut la lutte du Nord éclairé, abolitionniste, contre le Sud rétrograde et esclavagiste.

S’il y a beaucoup de vrai dans cette sainte lecture, où près de 400.000 hommes meurent pour libérer de leurs chaînes 4 millions d’esclaves noirs, dans une Amérique brutalement éveillée par la lecture de la Case de l’Oncle Tom, l’historien ne peux pas feindre d’ignorer que l’affrontement colossal de la Guerre de Sécession, accoucheuse de la grande nation américaine d’aujourd’hui, avait aussi pour enjeu le bras-de-fer historique pour la conduite de l’avenir du continent nord-américain entre la grande bourgeoisie financière et industrielle naissante du Nord et l’aristocratie latifundiaire sucrière et cotonnière du Sud. L’abolition de l’esclavage, cette banalité du mal de 1850, était, pour le Nord la condition de la ruine du Sud et donc de la victoire.

La modestie et la lucidité obligent à considérer que la victoire de cette grande cause progressiste inventée par la Révolution Française, fut obtenue à l’aide des dollars de la banque, de la sidérurgie et des chemins de fer du Nord.

Autant de ressources dont devront se passer aujourd’hui les nouveaux abolitionnistes car, pour l’instant, rien n’est venu démontrer que Wall Street ait décidé de prendre parti pour mettre un terme à ces assassinats légalisés.

Une illustration de plus à la thèse selon laquelle le Wall Street d’aujourd’hui, même avec à sa tête, un Barack Obama démocrate, n’a plus le sens de l’Histoire du Wall Street de 1860, celui du républicain Lincoln.

L’histoire l’a montré, lorsque une classe est capable de reprendre à son compte une grande cause progressiste, l’abolition des privilèges de la nuit du 4-Août, l’abolition de l’esclavage des années 1860, la lutte contre le fascisme de l’ère rooseveltienne, la bourgeoisie a su le faire, elle peut alors prétendre à l’hégémonie dans son pays et à la conduite des affaires. Si elle en est devenue incapable, c’est que son temps est compté.

Investie dans sa stupide stratégie mondiale antiterroriste et anti-alquaidiste, la finance nord-américaine ne voit pas que la barbarie est déjà dans ses murs.

Jean Casanova, 02 mai 2014 

Interroger les logiques d’enfermement, du carcéral

9« aujourd’hui, plus de 2 millions d’Américains (sur une population carcérale mondiale estimée à 9 millions d’individus) vivent en prison, en maison d’arrêt, en centre de détention pour mineurs ou en centre de rétention pour migrants ».

Il semble aller de soi que des individu-e-s reconnu-es coupables de crime par les procédures judiciaires soit enfermé-e-s. Mais qui décide socialement de la définition d’un crime, de la réduction d’une personne à son « crime », de l’enfermement comme organisation sociale ?

Hier la peine de mort, aujourd’hui la prison, « comme élément constitutif et immuable de nos sociétés ». Angela Davis ajoute : « On ignore trop souvent que le mouvement pour l’abolition carcérale est lui aussi riche d’une longue histoire qui remonte à l’époque où la prison est apparue en tant que principale forme de châtiment ».

L’auteure reprend les propos d’Elliot Currie : « la prison jette désormais une ombre menaçante sur notre société, à un degré inédit dans notre histoire ou celle de n’importe quelle démocratie industrielle. En l’absence de grands conflits armés, l’incarcération de masse constitue le programme social le plus assidûment appliqué par les gouvernements de notre époque ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit un enfermement de masse, ayant peu ou pas d’effet sur les chiffres officiels de la criminalité. Cela devrait interroger sur la fonction sociale réelle de la prison. Sans oublier les questionnements sur qui sont majoritairement les prisonnier-e-s, sur l’articulation entre rapports sociaux inégalitaires, justice et ordre carcéral.

Prisonnier-e-s et main d’œuvre carcérale, travailleurs et travailleuses ne bénéficiant pas des droits des salarié-e-s, main d’œuvre sous-payée…

Sans oublier qu’avec le développement des idéologies néolibérales, du moins d’État « Cette vaste mobilisation de capitaux privés (des secteurs du bâtiment à ceux de la restauration ou des services de santé) autour de la gestion des établissements pénitentiaires rappelait si étrangement l’émergence du complexe militaro-industriel, que nous avons commencé à employer le terme de « complexe carcéro-industriel1 » ».

La prison est à la fois absente et présente de nos vies. « La prison fonctionne donc sur le plan idéologique comme un lieu abstrait où sont déposés les êtres indésirables afin de nous soulager de la responsabilité de penser aux vrais problèmes qui affectent les communautés dont sont largement issus les détenus ». Industrie du châtiment et trou noir « dans lequel sont déposés les détritus du capitalisme contemporain ».

En retour nécessaire sur l’histoire, Angela Davis analyse les liens entre esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes. Hier l’esclavage, les lynchages, la ségrégation apparaissaient comme « naturels » aux yeux des dominants blancs. Quels liens y-a-t-il aujourd’hui entre le racisme et l’institution carcérale ? Elle rappelle au passage, que « le vagabondage était inscrit dans la loi en tant que crime noir ». De l’esclavage au système de servitude pénale pour les Noirs, avec louage des condamnés et chaînes pour les forçats…

« La prépondérance de la prison en tant que principale forme de châtiment, avec ses dimensions racistes et sexistes, pose cette continuité historique entre l’ancien système de louage et l’économie carcérale privatisée d’aujourd’hui ».

L’auteure traite, entre autres, de l’histoire des dimensions sexuées des châtiments, de la violence, du châtiment des femmes, dans la « sphère domestique », des fouilles au corps comme agression sexuelle, de l’internement en hôpital psychiatrique, des départages entre criminalité, pauvreté et maladie mentale, des liens entre couleur et sexualité, « Les idéologies liées à la sexualité – et notamment celles qui mêlent question raciale et sexualité – ont eu un impact profond sur les représentations des femmes de couleur et sur les traitements qui leur étaient réservés à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison ».

Angela Davis souligne aussi la nécessité de « défaire le lien conceptuel soi-disant indestructible entre sanction et délit ». Elle insiste sur la racialisation de la population carcérale, sur le complexe carcéro-industriel, « La notion de complexe carcéro-industriel privilégie une analyse du processus de châtiment tenant compte des structures économiques et politiques et des idéologies qui l’entourent, par rapport à une focalisation myope sur les comportements criminels individuels et sur les démarches visant seulement à « inverser la courbe de la criminalité » », sur les bénéfices tirés par les complexes militaro-industriel et carcéro-industriel « des processus de destruction sociale », sur les privatisations « le modèle de privatisation est en passe de devenir le premier mode de gestion du châtiment dans de nombreux pays ».

Si l’horizon reste bien « l’abolition de la prison en tant que mode de châtiment dominant », il faut immédiatement améliorer le cadre de vie des personnes en détention, « L’un des défis majeurs qui se présentent à lui est d’appeler à la création d’un cadre de vie plus humain pour les personnes en détention, sans pour autant encourager la pérennité de la prison ».

Les alternatives abolitionnistes passent, même si elles se s’y réduisent pas, par la revitalisation des systèmes scolaires, des systèmes de soins, par « l’éradication » des disparités de classe, de genre et de race, par la dépénalisation des drogues, la suppression de la notion administrative de sans-papier-e-s (ou migrant-e-s clandestin-e-s, par la « transformation radicale de nombreux aspects de notre société »…

« Si nous démontrons que les alternatives abolitionnistes perturbent ces interrelations et qu’elles s’efforcent de désarticuler les liens crime/châtiment, race/châtiment, classe sociale/châtiment et genre/châtiment, alors nous cesserons de voir la prison comme une institution isolée pour prendre en compte toutes les connexions sociétales qui favorisent son maintien ».

Plan :

1. Introduction : réformer ou abolir la prison ?

2. Esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes

3. Emprisonnement et réforme

4. Comment le genre structure le système carcéral

5. Le complexe carcéro-industriel

6. Alternatives abolitionnistes

« J’espère que cet ouvrage incitera les lecteurs à remettre en question leurs propres présomptions sur la prison. Beaucoup d’entre nous sont d’ores et déjà convaincus que la peine capitale est une forme de châtiment rétrograde et qu’elle viole les principes élémentaires des droits de l’homme. Le temps est venu, me semble-t-il, d’encourager une prise de conscience similaire autour de la question carcérale ». En effet, comment encore accepter les enfermements de certain-ne-s. L’argument du juste châtiment relève de la pensée religieuse, il est par ailleurs, à géométrie variable (non-culpabilité socialement construite pour les patrons responsables d’accidents mortels du travail ou du non respect des législations, des pollueurs et des empoisonneurs agro-alimentaires, des fraudeurs du fisc, sans oublier les responsables d’actes et de violences racistes, de violences envers les femmes, ou l’impunité policière…).

Certes le système carcéral en France est différent de celui des États-Unis, ce qui ne dispense pas d’interroger les logiques d’enfermement, les attributions sociales de la prison…

En complément possible :

George Jackson : Les frères de Soledad, Syllepse 2014, J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Angela Davis : La prison est-elle obsolète ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

Au diable Vauvert, La Laune 2014, 168 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

1 Pour utiliser une formulation de Mike Davis, cité par l’auteure.

J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

soledad2Dans sa préface, Jean Genet écrit « Mais le plus surprenant, quand nous lisons ces lettres d’un jeune Noir enterré dans la prison de Soledad, c’est qu’elles reflètent parfaitement le chemin parcouru par l’auteur – lettres d’abord un peu maladroites à sa mère et à son frère, lettres à son avocate qui deviennent un extraordinaire développement, sorte d’essai et de poème confondus, enfin les dernières lettres, d’une délicatesse extrême et dont on ne connaît pas le destinataire. Et, de la première lettre à la dernière, rien n’a été voulu, écrit ni composé afin de construire un livre ; cependant le livre est là, dur, certain, et je le répète, à la fois arme de combat pour une libération et poème d’amour. En cela je ne vois aucun miracle, sauf celui de la vérité même, qui s’expose toute nue ».

La prison, le cachot, les gardiens blancs, le racisme « épars, diffus, sournois, morose, hautain, hypocrite », les corps… Un livre écrit en prison, « les mots interdits, maudits, les mots ensanglantés, les mots crachés avec la bave, déchargés avec le sperme, les mots calomniés, réprouvés, les mots non écrits… ». Les mots de Jean Genet pour présenter les lettres de George Jackson, pour expliquer les ressources de la langue, « faire passer en elle toutes les hantises et toute la haine du Blanc ». Et une invitation : « Il faut lire ce qui suit, comme un manifeste, comme un tract, comme un appel à la révolte, puisqu’il est cela d’abord ».

Le collectif Angles morts (voir leur livre Vengeance d’État. Villiers-le-bel des révoltes aux procès, Editions Syllepse 2011, Absence de procès pour les uns et condamnation pour les autres), nous propose une lecture des « Frères de Soledad » comme arme « pour renforcer les luttes actuelles contre l’enfermement, le racisme d’État et la répression policière ».

Les prisons étasuniennes, les 132 émeutes entre 1967 et 1972, l’incarcération de masse des Noirs et des Latinos, « La construction d’une société carcérale passe par la mise en place de dispositifs de discipline et de châtiment qui se renforcent et se répandent dans toute la société : les incarcérations deviennent de plus en plus nombreuses et longues pour des délits moins ‘graves’ ». Le collectif explique, entre autres, la filiation entre le régime d’esclavage et le système pénitentiaire, le façonnage du vocabulaire du mouvement de prisonniers révolutionnaires, la prison comme extension des ghettos noirs et des barrios, etc.

« Si les détenus noirs et latinos sont de plus en plus nombreux à se considérer comme des prisonniers politiques, c’est qu’ils s’estiment victimes d’un ordre politico-économique oppressif ».

Prisonniers politiques, voir aussi Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Editions Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Révoltes en prison. « Le mécanisme de contrôle qui reposait sur invisibilité des prisons et des prisonniers se grippe, sous l’effet conjugué du militantisme à l’extérieur, des allers-retours d’individus politisés, et des révoltes à l’intérieur qui trouvent un relais à l’extérieur ». Amerika is the prison.

L’histoire de la répression et de l’enfermement, dont les peines indéterminées, doit être mise en rapport avec celle « d’un capitalisme bâti sur la ségrégation raciale et spatiale ».

Les luttes permettent d’estomper les divisions raciales entre prisonniers blancs, latinos et noirs, elles bénéficient de soutiens extérieurs. Procès des Frères de Soledad, mort de George Jackson. James Baldwin écrit : « Aucun Noir ne croira jamais que Jackson est mort de la façon dont ils nous ont dit qu’il est mort ».

Le collectif termine par la mise en résonance des Frères de Soledad et des frères de Villiers-Le-Bel, de l’industrie carcérale et du maintien de l’ordre, de la place du livre, de la voix de George Jackson aujourd’hui.

Dans son avant-propos, Jonathan Jackson Jr, parle entre autres, de assassinat de son père Jonathan au tribunal, des lettres de George et de leur publication, de l’écriture de l’histoire par les vainqueurs, de la politique des États-Unis et du rôle de l’incarcération, des privilèges, des alternatives radicales et de la nécessaire ré-appréhension du message de George Jackson.

A lire et faire lire en re-situant le vocabulaire, les illusions sur le « socialisme chinois », une vision très dévalorisante des femmes dans certaines lettres, dans le contexte de l’époque.

Des lettres, parfois magnifiques, pour, non seulement se souvenir de George Jackson et des révoltes de prisonniers, des dimensions raciales de la démocratie des États-Unis (Amérikkke), mais aussi actualiser les possibles des dimensions radicales, souvent oubliées, des combats des Afro-américain-ne-s.

George Jackson : Les frères de Soledad

Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_589-les-freres-de-soledad.html, réédition d’un ouvrage paru en 1971 chez Gallimard, Paris 2014, 272 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité

11Trois remarques préalables.

Sylvie Tissot parle à la première personne, elle ne s’abstrait pas de son enquête, ce qui permet des éclairages spécifiques et rend concret certaines relations tissées ou situations particulières.

En ne négligeant pas les situations quotidiennes, les « détails », l’auteure donne à voir des tensions, des singularités, des gestes et des attitudes qui balisent ou colorent les points de vue exprimés.

Ses analyses ne sont pas statiques, elles sont mises en perspectives, inscrites dans l’histoire. Ce qui permet de saisir les actions comme construction de possibles et non comme inéluctabilités. Bref de rompre avec un déterminisme social, encore présent dans certaines analyses.

Les comportements des couches sociales privilégiées ne sont pas homogènes. Les rapports de domination ne sont ni statiques, ni imperméables aux mobilisations sociales. Contre une vision catégorielle des groupes sociaux, des classes ou fractions de classe, il convient de rappeler que ces groupes n’existent qu’en rapport les uns aux autres. Il s’agit donc toujours de rapports sociaux, de rapports asymétriques, de rapports de domination.

« Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent ».

Sylvie Tissot analyse l’organisation et les modifications d’un quartier de Boston. Elle souligne que « la hiérarchie des espaces désirables semble ainsi se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence de populations « différentes », de par leur revenus, leurs origines ethniques ou encore leur orientation sexuelle ».

L’auteure interroge à la fois la proximité spatiale, les distances sociales, les combinaisons d’inclusion et d’exclusion, les limites de la tolérance, les modifications de la reproduction sociale, les transformations de la ségrégation socio-spaciale, les formes de distinctions particulières, la « mixité sociale » induisant « une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente ».

Voyage chez les élites de la diversité. « Ce livre propose un voyage dans une ville des États-Unis pour comprendre comment cette valorisation de la diversité se traduit aujourd’hui. Quels types de relations fait-elle émerger entre une élite naguère exclusivement blanche et protestante, fermement accrochée à l’institution conjugale et familiale, et des groupes sociaux occupant des places subordonnées dans la société étasunienne ? »

Sylvie Tissot propose donc une enquête sur la revalorisation d’un quartier, « son appropriation par un groupe très particulier d’habitants, une élite locale », le rôle du secteur associatif, les relations avec les institutions municipales, ce mélange « d’investissement moral et d’exclusions sociales, de bohème affichée et de surveillance constante de ses voisins », l’auto-célébration d’un groupe de privilégié-e-s autour de la diversité, d’un positionnement de « pionniers »…

Elle souligne, entre autres, le poids des propriétaires, les modifications de l’habitat et des populations, l’intensité de la sociabilité choisie, la légitimité particulière « profondément marquée par les mouvements sociaux des années 1960 ».

L’auteure analyse en détail « les formes concrètes de rapport aux autres que donne à voir l’engagement des résidents aisés ». Elle indique que « Leur rapport à la mixité sociale incarne ces ambiguïtés : maître mot de leur engagement, au cœur de leur discours sur le quartier et de la manière dont ils se définissent, la diversité est en même temps un objet de crainte et de surveillance. Il s’agit autant d’apprendre aux nouveaux venus à l’apprécier et la respecter que de la contrôler. Ils en sont les porte-parole mais aussi les gardiens vigilants ».

Elle aborde aussi la génération du baby-boom, les luttes pour les droits civiques, le déplacement des frontières (thématique étasunienne traditionnelle), les attitudes gay friendly (mais prévenant la formation d’un « quartier gay », les ruptures de l’entre-soi mais en maintenant à l’écart les Afro-Américain-e-s et les Hispaniques, les reformes en réaction à la radicalité de certains mouvements sociaux… Les nouvelles formes de reproduction sociale sont inclusives, au moins dans certaines dimensions. Se forme une nouvelle légitimité sur la base de la « diversité glorifiée ».

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur le nouveau credo « diversity », la prise en compte des minorités en lieu et place des politiques d’affirmative action, l’euphémisation des préjugés… « Cette diversité, conçue comme un bien commun qui serait favorable à tous sans impliquer une redistribution des places et des rapports de pouvoir, en tout cas dans le South End, s’impose comme un mode de légitimation et marqueur identitaire dans les années 1990 ».

Sur l’euphémisation, Sylvie Tissot précise « De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous les rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange ». Faire de même, nous ne sommes pas très loin des injonctions à l’assimilation à la française.

Dans le chapitre « Créer un patrimoine historique », Sylvie Tissot articule, l’histoire, les ressources, les engagements culturels distingués, « la brique et le fer forgé », la distinction culturelle contre le logement social, l’artiste contre le squatteur, la « coexistence sans redistribution locale des positions de pouvoir ».

Un des points soulevés, « une forme de résistance à l’ébranlement provoqué par les revendications sociales des années 1960 » me semble significatif de certaines évolutions, non limitées, au cas traité. « L’engagement pour la diversité se présente comme un héritage – certes largement reformulé, et en parti délestée de sa charge contestatrice – des mouvements protestataires des années 1960 ; la disposition philanthropique des plus riches s’y trouve fondamentalement retravaillée ». Reste qu’il faudrait analyser les conséquences en retour pour les luttes sociales.

« A la conquête des petits espaces », Sylvie Tissot analyse, avec grand humour, les contrôles et les marquages des espaces publics, « le mélange dans l’assiette » et la distinction « française », les omnivores et l’élargissement des cuisines à partager, mais « la nourriture du Sud (dite soul food), associée aux Afro-Américains, constitue un repoussoir fort », la … mixité animale.

J’ai trouvé, très plaisantes, les analyses de la « socialisation canine », des animaux domestiques (pet) devenus companion animals, de la mobilisation autour du dog run. Des « détails » significatifs de l’ordre/désordre, des agencements des rapports sociaux.

L’auteure en conclut : « L ‘évolution des espaces publics étasuniens ne se réduit donc pas à des logiques de répression et de « guerre aux pauvres » ; cette enquête met plutôt au jour la manière subtile dont se recomposent, dans la célébration de la diversity, de micro-ségrégation ».

Un livre pour penser la complexité de la « gentrification », des recompositions territoriales urbaines, y compris dans leurs dimensions d’opérations immobilières lucratives, les émergences « d’un mode de gestion particulier des relations à « l’autre » qui se cristallise dans le mot d’ordre de la diversité », les couches sociales « gagnantes des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales », la place du genre et de l’orientation sexuelle dans les nouveaux clivages de classe…

Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle.

Extraits sur le site Les Mots Sont Importants :

Les bons voisins et la mixité sociale : Ce que l’amour de la diversité veut dire (Partie 1)

Les bons voisins et la mixité sociale : Les entrepreneurs de diversité (Partie 2)

Les bons voisins et la mixité sociale : La diversité au quotidien (Partie 3)

De la même auteure : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles

Sylvie Tissot : De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2011, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Colette MAGNY – Babylone USA

"Oink-Oink / Babylone USA / Cherokee" de et interprétés par Colette Magny et François Tusques

La situation de l’homme blanc lui interdit d’accuser qui que soit de haine !

2« Le jour où j’étais perdu, le scénario écrit par James Baldwin, ce « film fantôme », nous donne à lire un Malcolm X multiple, à travers des allers-retours incessants entre la prison, les violences racistes, la haine des Blancs, l’islam, la politique, les amours, entre l’enfance de Malcolm Little et l’activité de prédicateur musulman impliqué dans le mouvement pour la libération noire. C’est un Malcolm de chair que dépeint Baldwin dans les pages qui suivent ».

Le texte de James Baldwin séduit par sa construction, son approche non linéaire de l’histoire et de la personnalité de Malcolm X. Une histoire scénarisée articulant vie et pensée, contradictions et tensions, jouant sur les temps et le surgissement du passé dans le présent, « … l’homme qui a violé ta mère et assassiné ton père ! » ou « Ne les laissez pas faire manger du porc à mon garçon ». L’auteur rend palpable le racisme, comme structure du quotidien, comme ombre de chaque geste, comme peau recouvrant le moindre espace de cette société étasunienne. Derrières les noms « Red », « Malcolm Little », Omowale », « Malcolm X » et « El Hajj Malik El Shabbaz » le portrait d’un homme, pas d’un héros hollywoodien, qui n’accepte pas cette dictature des « diables blancs ».

Et aussi, la violence, « Pourquoi ne demandez-vous pas aux Blancs, qui sont vraiment entraînés à la violence, ce qu’ils pensent de tous les Noirs innocents qu’ils tuent ? Quand un jeune blanc tue, c’est un problème « sociologique ». Mais quand un jeune Noir tue, vous êtes prêts à construire des chambres à gaz. Comment se fait-il que vous ne vous inquiétiez jamais quand les Noirs se tuaient entre eux ? Tant que l’on massacrait les Noirs de sang-froid, tant qu’on les lynchait, vous disiez : « les choses s’arrangeront ». » le désespoir, « Nous voyons les gens avec ses yeux : des êtres sans but, perdus, sans espoir », l‘ironie, la vénalité, les gestes du quotidien, l’espérance…

Une autre lecture de la réalité. « Merde ! Tu crois que j’allais me battre dans l’armée de l’homme blanc ? Cet homme qui me tue dans son uniforme, dans mon pays, où je suis né ? Ce n’est pas l’ennemi qui nous tue – c’est lui ! ».

Un autre regard sur la politique. « Pourquoi un citoyen devrait-il lutter pour obtenir ses droits civiques ? Pourquoi devrais-je me battre, moi, pour obtenir ce que vous avez reçu, vous en naissant ? Non ! Maintenir le Noir américain genoux, le contraindre à mendier la reconnaissance de ses droits civiques n’est qu’un piège. On empêche ainsi les Noirs de comprendre qu’ils ont un motif irréfutable de mettre les États-Unis en accusation devant les Nations unies pour non respect des droits humains ».

Construction, dialogues, poids des mots, un scénario certes, mais avant tout un texte d’une force remarquable. James Baldwin est un écrivain, pas un plumitif. Il « traduit » en mots, en phrases, les situations, les aspérités, les heurts et les moments de tendresse et les engagements.

Un livre fort, un livre-tension vers la libération noire.

« Nous les laissons à cette tâche et parcourons les rues de Harlem sous la pluie, tandis que la nuit tombe »

Parmi les nombreux livres de l’auteur : La prochaine fois, le feu, Editions Gallimard 1963, Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Sur Malcom X, voir, entre autres : Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire, Editions Amsterdam 2013, La revendication d’égalité n’est pas négociable

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu

La vie de Malcolm X : un scénario

Traduction française de Magali Berger

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Le jour où j’étais perdu…, Paris 2013, 265 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Contre la négation du passé militant dans la construction de l’histoire

9« Ce livre est donc un récit rétrospectif du Freedom Summer en même temps qu’une tentative d’en évaluer l’impact à la fois chez ses participants et dans l’ensemble de la société américaine ».

Doug McAdam analyse la situation aux États-Unis dans les années 1960 et plus particulièrement celle d’une partie de cette génération « la première génération d’enfants dans l’histoire des États-Unis à constituer un marché », leur confiance en eux. Il replace l’action des participant-e-s volontaires au soutien à l’inscription des Noir-e-s sur les listes électorales dans le contexte socio-économique, et plus particulièrement celui du Mississippi. L’auteur revient sur les premières oppositions de masse au système racial ségrégationniste et sur le rôle du SNCC dans la campagne d’inscription.

Il souligne les aspects contradictoires (dont celles liées au genre et à la « race ») de la campagne, les problèmes politiques posés par la mobilisation de Blanc-he-s coupée de l’auto-organisation des populations concernées, d’autant que la couverture médiatique des actions sera importante, ce qui n’était jamais le cas pour les actions des Noir-e-s.

Il insiste particulièrement sur les « racines biographiques » des personnes engagées, « L’arrogance de la jeunesse et les privilèges de classe se combinent à l’air du temps pour donner à ces volontaires un sentiment démesuré du caractère unique de leur génération et de sa capacité d’action », la force du lien unissant les volontaires, et des conséquences sur leur futur.

Doug McAdam montre à la fois « l’impact immédiat du Freedom Summer » et ses répercutions sur les événements des années 60. A juste titre, il insiste sur l’éclatement de la « communauté bien-aimée » et des mythes soubassements d’une certaine unité imaginaire étasunienne, et les limites du « plaidoyer moral » dans les combats politiques. Il souligne aussi le rôle du FBI (surveillance, manipulation, etc.), les droits démocratiques d’expression et d’organisation sont toujours sous surveillance au pays du mythe de la liberté.

J’ai particulièrement été intéressé par le traitement des aggravations des tensions raciales, de la radicalisation politique et « de la libération personnelle ».

L’auteur indique aussi que « le Freedom Summer contribua à dissocier le militantisme des activités antipatriotiques ».

Contrairement aux idées répandues, les volontaires ne retournèrent pas leur veste, elles et ils se mobiliseront contre la guerre du Vietnam et plus généralement dans les combats sociaux, et en particulier, pour certaines, dans le mouvement de libération des femmes. L’analyse des trajectoires des volontaires, même si elle est trop centrée, me semble-t-il, sur les données personnelles, ouvre des champs de compréhension aux actions des un-e-s et des autres.

Une contribution intéressante à l’histoire des États-Unis et à la mémoire des combats contre le racisme institutionnel.

Voir aussi la chronique de Nicolas Béniès : Pour mémoire

Doug McAdam : Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964

Traduit de l’anglais par Célia Izoard

Editions Agone, Marseille 2012, 478 pages, 26 euros

Didier Epsztajn