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Identité et coopération intercommunautaire

Le terme de «politique identitaire» est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le «conflit» et la «coopération» si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par «trans-communautarisme», j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce «trans-communautarisme» est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le «trans-communautarisme» est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’«unité», cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le «trans-communautarisme» doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire» affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue «est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le «trans-communautarisme» implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la «purification ethnique»). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec «la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos», le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait «les politiques identitaires». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou  raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords– afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, «chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. «Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : «ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que «le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux». De son côté, Daniel «Nane» Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un «réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que «les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires», à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les «politiques identitaires» au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le «trans-communautarisme» à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs

Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

La revendication d’égalité n’est pas négociable

9J’avais une appréhension à aborder cet ouvrage, compte tenu de certaines divergences avec l’auteur. Divergences politiques, entre autres, sur l’articulation de la « question raciale » ici et maintenant, avec les analyses de l’exploitation, des oppressions, des rapports de pouvoir. Divergences, au sein de larges plages d’accords, je tiens à le souligner. Divergences probablement aussi, dues à l’absence de débats, dont Sadri Khiari ne peut-être tenu responsable.

Je choisi subjectivement quelques éléments analysés ou traités par l’auteur, au fil de sa présentation plus complète de Malcolm X.

A juste titre, Sadri Khiari met en garde contre la transformation de Malcom X « en symbole », en dissolvant ses propositions politiques, par ailleurs non homogènes et non constantes, sa stratégie politique: « Je suis convaincu par contre que l’une des préoccupations politiques de Malcolm X au moins à partir de 1963, a été de penser une stratégie politique et de la mettre en œuvre. Je prétends également que cette réflexion stratégique et l’esprit qui l’a animée peuvent être riches d’enseignements pour nous aussi bien dans ses certitudes, dans ses hésitations avouées que dans ses points aveugles et ses limites. » Il ajoute: « Ce petit livre n’a qu’une prétention modeste. Il se veut une introduction aux problématiques stratégiques développées par Malcolm X au cours de la période, sans doute la plus fructueuse, qui sépare sa rupture avec la NOI (Nation of Islam) de ce 21 février tragique où il nous a quitté. »

Il convient à la fois de situer les positions de Malcolm X dans sa trajectoire et de « penser par nous même de manière autonome ce qu’il a dit, écrit ou fait. Ne pas craindre d’insulter sa mémoire, de l’interpréter, de le tordre si nécessaire. L’honorer, c’est parfois le trahir si lui être fidèle, c’est poursuivre son combat politique». D’autant que le discours de celui-ci n’est ni linéaire, ni exempt de contradictions, et que son parcours est aussi fait d’hésitations, d’inflexions, d’excès polémiques, etc. Et tout cela dans un contexte très particulier : celui de États-Unis en des temps marqués par la ségrégation/déségrégation, la montée des revendications démocratiques, l’engagement au Vietnam ; et plus largement à l’échelle internationale, par des luttes des mouvements de libération nationale et anticoloniale.

Je ne discuterai pas ici de toutes les analyses, mais je souligne mon accord avec une phrase lourde de sens: « Si nous sommes ici, c’est que vous étiez là-bas ». L’auteur critique au passage « la puissance intégratrice du fameux "creuset républicain" », fantasmagorie dans laquelle se noie une bonne partie de la gauche d’émancipation. Il termine son introduction en espérant que « ce livre aidera à faire en sorte que la pensée libératrice de Malcolm travaille nos propres réflexions. L’intégrationnisme est usé jusqu’à la trame, il est temps de changer les draps ».

Dignité. Contre les « dispositifs de dépersonnalisation », de la réduction des Noir-e-s à un statut d’esclave ou de prisonnier-e, de l’indignité sociale, de la violence, de la peur, d’un statut inférieur, de l’arrachement à leur historicité, de la négation de leur humanité, retrouver la dignité, c’est fissurer « l’un des dispositifs majeurs de l’hégémonie morale et culturelle sur laquelle repose le pouvoir racial : l’autodévalorisation ». Pour Sadri Khiari, il y a là un fil qui «  serpente l’ensemble de son parcours » : « Conquérir la dignité. Pour lui-même, un temps. Pour tous les Noirs, par la suite. » Ne pas accepter les dénominations des dominants mais « se nommer soi-même », construire sa propre image, s’autodésigner collectivement, comme condition nécessaire, contre la communauté majoritaire, pour se situer, être, exister, s’affirmer, reconstruire une image positive de soi, « la reconstruction d’une image positive de soi exige la réconciliation des Noirs américains avec leurs origines africaines, la réhabilitation et la valorisation des histoires et des cultures africaines ».

La dignité est inséparable d’une « reconquête de l’histoire », d’une « indispensable révolution culturelle », d’une « réappropriation autonome des savoirs ». La dignité passe aussi par « le devoir d’impolitesse, l’irrespect, la provocation, l’insubordination aux normes et aux mythes intégrateurs, fondateurs des États-Unis, le refus des "règles du jeu" et du "sens des responsabilités", forgés par les Blancs, constamment opposés à la libre initiative noire ». L’auteur fait sans doute référence aux mouvements de désobéissance civile (boycott des magasins, des bus, occupation des salles de restaurants, bousculer les Blancs hors des trottoirs, etc.) et à toutes ces « micro » résistances par lesquels les ségrégué-e-s se réapproprient leur « moi ». La dignité, condition de la résistance noire, en est aussi le mobile et la fin. « La dignité c’est le pouvoir noir ».

Un second point traité par l’auteur me semble très important, il s’agit du pseudo racisme anti-Blancs qui resurgit aujourd’hui dans le débat en France. Cette « thèse » sert toujours à relativiser le racisme blanc, « la notion de racisme-anti-Blancs est une notion raciste blanche », c’est une « inversion idéologique destinée à renverser en apparence l’ordre des responsabilités », c’est une « imposture politique ». Avant de continuer, j’élargis volontairement le propos : se rebeller, s’opposer à la « communauté » dominante, que cela soit celle des bourgeois ou des patrons (exploitation et domination économique), de la majorité de couleur invisibilisée (la blancheur), au système de genre (domination des hommes sur les femmes), à la « tradition » laïco-chrétienne dans les pays de l’occident ; se rebeller, s’opposer à l’État colonisateur et à ses colons réellement exitant-e-s, à l’inégalité structurellement instituée, etc., à chaque fois, les dominants retournent les réalités et parlent de haine de classe, de sexisme, de racisme…

Et si comme le souligne l’auteur, Malcolm X n’évite pas toujours l’essentialisation, la naturalisation des Blanc-he-s, le taxer de racisme-anti-Blanc est « profondément injuste » : « Il conteste à l’oppresseur, le droit de juger l’opprimé et a fortiori de le condamner pour un crime que lui-même ne cesse de commettre en toute impunité.» De manière élargie, Malcolm X illustre, à sa façon, dans un contexte précis, la différence entre le « nationalisme » de l’opprimé et le « nationalisme » de l’oppresseur.

Sadri Khiari insiste sur l’asymétrie des situations : « Le rapport qui existe entre celui qui tente de se libérer de la corde qui l’étrangle et celui qui le tue est un rapport de force, un pouvoir d’oppression auquel s’oppose un pouvoir de résistance. L’un repose sur la maîtrise de la corde, l’autre n’a que des mots de haine pour exister. Le Noir maudit celui qui le pend et il a raison de le maudire ». L’exercice d’une révolte, d’un contre-pouvoir est certes « infecté, comme tout contre-pouvoir, par le pouvoir auquel il s’oppose », mais cela relève encore et toujours de la réalité du mode de domination.

Contre cette « racialisation du corps social dont bénéficient les Blancs », la haine, « forme de résistance symbolique ou psychologique, est une arme destinée à favoriser l’autodémarcation collective des Noirs et à construire leur indépendance politique… »

J’ai apprécié notamment apprécié le chapitre « L’ébauche d’un internationalisme décolonial », j’en extrais juste une phrase : « Malcolm a raison de penser le rapport entre minorité et majorité à travers les rapports de force internationaux, mais les frontières institutionnelles qui balisent les luttes mondiales n’en est pas moins une réalité qui démembre les résistances et introduit en leur sein des intérêts différenciés et des temporalités disjointes. »

Sadri Khiari discute aussi des positions séparatistes puis du nationalisme noir et souligne l’importance du « principe de l’autonomie politique noire », de la « maîtrise de son destin collectif », de l’égalité ou du pouvoir collectif « au centre de cette stratégie, l’unité afro-américaine, adossée à une organisation nationaliste noire », qui passe par le « choix radical de la non-mixité ».

Tout en appuyant cette stratégie, l’auteur montre aussi la minimisation « des tensions qui traversent la société et le système politique blancs ». Il indique : « Du coup, il n’aperçoit pas les brèches, les failles, les cassures , les retournements, les dynamiques parfois paradoxales qui agitent le monde des Blancs, déterminent les positionnements politiques des uns et des autres et pourraient constituer autant de points d’appuis pour une politique de libération noire ».

Il ajoute aussi que « Malcolm n’accorde aucune attention particulière à la question des rapports de classe, inséparable de la stratégie anticapitaliste, comme il fait l’impasse sur la question des Blancs et plus précisément de la classe ouvrière blanche, incontournable pourtant du point de vue d’une stratégie décoloniale aux États-Unis ».

Et je voudrai rebondir sur le début de cette phrase, pour préciser un point de divergence. Ce point à plus à voir avec la très grande incapacité des un-e-s et des autres à rechercher l’articulation entre rapports sociaux de classe, rapports sociaux de sexe (système de genre) et rapports sociaux ou processus de racialisation, qu’avec les thèses particulières de l’auteur.

Et pour m’exprimer comme l’auteur, j’indique que Malcolm X et Sadri Khiari n’accordent aucune attention particulière à la question des rapports sociaux de sexe, du système de genre, inséparable d’une stratégie anticapitaliste…

Car il s’agit ici d’un livre d’un homme qui ne parle que des hommes…

Voici donc un petit livre, en attendant la biographie de Malcolm X, Malcolm X : A life of reinvention, rédigée par Manning Marable, à paraître aux Editions Syllepse, qui contribue au débat sur les stratégies d’auto-émancipation des opprimé-e-s. Celles-ci passent par des organisations autonomes/indépendantes, condition préalable indispensable aux fronts communs contre l’ensemble des systèmes d’exploitation et d’oppression. « Mais, en s’entêtant à défendre l’autodétermination politique noire, il a jeté les bases d’un dépassement de intégrationnisme et du séparatisme, seul susceptible d’offrir un espoir de libération propre aux colonisés de l’intérieur »

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire

Editions Amsterdam, Paris 2013, 124 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Ce n’est pas nier, mais affronter les différences entre femmes qui peut nous rendre plus fortes

couverture_cedref_2011_1ereEn introduction, les auteures soulignent l’absence de définition universelle du féminisme « Les théories, pratiques et mouvements sociaux class.e.és sous ces rubriques sont des formations contextuelles ». Elles expliquent les deux tendances du queer (« queer of color », « théories queers blanches »).

Sur la première, elles indiquent : « Les théories et la critique queer of color états-uniennes peuvent être définies comme des théories queers qui abordent sans les séparer le genre, les sexualités, le racisme, la colonialité, le génocide, l’esclavage, le post-esclavage et l’exploitation de classe. Elles se centrent non seulement sur des sujets queer (queer en tant que nom), mais elles désignent également une action (queer en tant que verbe), une modalité (queer en tant qu’adjectif) et en particulier un mode spécifique de critique (autre dimension de queer en tant que verbe) ». Sur la seconde : « Par contraste, aux États-Unis, les théories queers blanches peuvent être définies comme celles qui sont quasi-exclusivement centrées sur le genre et la sexualité ».

Paola Baccheta et Jules Falquet analysent « Le tiers-monde états-unien », le racisme comme « fruit d’une construction historique, sociale et politique particulière » et nous rappellent que « l’histoire de la colonisation (de peuplement), de la tentative de génocide des populations autochtones et de la traite esclavagiste sont indissociables de la formation sociale et ethnico-raciale actuelle du pays » et présentent quelques contours des « Théories et pratiques féministes et queers décoloniales » et en particulier celles des « Chicanas et latinas états-uniennes ».

Sur ce sujet, les auteures écrivent : « Ces formes d’expressions créatives reflètent une réinvention de l’histoire de la religion dominante en parallèle à la mise en centralité de spiritualités alternatives, un travail sur le corps, toujours dans l’inséparabilité du genre, des sexualités, de la race, de la classe et des colonialités ».

Les textes sont présentés comme une « sorte d’ouverture sur plusieurs univers ».

Pour ce que j’en connais, je reste peu convaincu des apports des théories « queers », leurs contournements des rapports sociaux, des contradictions internes, des relations asymétriques et plus généralement des questions de pouvoir ou de la politique. L’insistance mise sur les aspects discursifs, les cultures ou les analyses en termes de conscience me semblent en deçà des nécessaires interrogations.

Traiter des « imbrications », des « intersections », de la « coextensivité » des rapports de classes, de genre, de processus de racialisation, etc. demeure indispensable. Encore ne faut-il pas négliger leurs aspects matériels, leurs contextualisations historiques, au profit de reconstructions atemporelles, a-historiques voire essentialistes « mettre en œuvre un "essentialisme stratégique" nécessaire pour intervenir du coté des marginalisé.e.s au sein du pouvoir ».

Le choix des mots, du vocabulaire rend certains textes très jargonnants, d’autant que les catégories critiquées ne sont jamais précisément définies (par ex : féminisme hégémonique, notion de post-modernisme), sans oublier dans le texte de Chela Sandoval le recours aux théorisations de Louis Althusser dont l’ouverture au féminisme ressemble plus à une porte condamnée, ou le trait tracé entre « droits égaux », intégration/assimilation ou ordre dominant.

Quoiqu’il en soit, je reconnais que certaines interrogations sont plus qu’utiles pour mettre en question la/le sujet, les processus de subjectivisation, qu’il importe de souligner les « pratiques contre-hégémoniques ». La recherche d’autonomie organisationnelle spécifique, la mise en question des « nous » indéterminés (voir le texte de Norma Alarcón), le refus des injonctions des communautés majoritaires, me semblent encore plus importantes.

Paradoxalement, ce sont les textes les plus littéraires (dans leurs indéterminations mêmes) qui offrent des portes d’entrées les plus accessibles et les plus intéressantes ainsi que des réflexions politiques les plus critiques.

L’ouverture par un poème de Dona Kate Rushin « The Bridge Poem » est pertinent :

« J’en ai assez

j’en ai marre de voir et de toucher

Les deux cotés des choses

Marre d’être le foutu pont pour tout le monde… »

Je ne souligne que quelques éléments.

Cherrie. L. Moraga « La Güera » parle, entre autres, du silence comme « forme de famine », du danger de « hiérarchiser les oppressions », soit avec des expressions plus familières, de faire de l’une un front principal, reléguant les autres au futur indéterminé… De ce point de vue, la division entre le maintenant et le futur est d’abord un frein considérable à la mobilisation maintenant des un-e-s et des autres, un enfermement, un isolement. L’auteure insiste sur le collectif à construire, « le vrai pouvoir, comme vous et moi le savons très bien, est collectif. Je ne peux pas me permettre d’avoir peur de vous, ni vous de moi. S’il faut en arriver à une collusion frontale, faisons-le : cette timidité courtoise est en train de nous tuer ».

Et comment ne pas ressentir la force politique d’un « j’ai l’impression d’avoir été passée à l’eau de javel et de m’être échouée sur la plage ».

De la même auteure, j’ai particulièrement apprécié « Je change et je prends le métro / je passe dans la clandestinité » et la citation d’Audre Lorde, sur la racisme « J’exhorte chacune d’entre nous à descendre dans ce lieu de connaissance au plus profond d’elle-même pour atteindre la terreur et dégoût de toute différence qui s’y terre »

Sans revenir sur les critiques déjà mentionnées, la lecture du texte de Gloria Anzaldúa « La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience » permet de mieux cerner une pensée riche, que ce soit sur l’ambivalence, l’ambiguïté, la collision, ou sur le nécessairement dépassement, la guérison des déchirures, ou d’aborder les « loyautés divisées ». L’auteure insiste aussi sur cette « ombre collective », la nécessaire connaissance réciproque de l’histoire des lutte des Native Americans et de celles des chicanos/chicanas.

Sommaire :

Paola Baccheta et Jules Falquet avec Norma Alarcon : Introduction

Dona Kate Rushin : The Bridge Poem

Cherrie. L. Moraga : La Güera

Cherrie. L. Moraga : "Préface" à This Bridge Called My Back. Writings of Radical Women of Color (1981)

Cherrie. L. Moraga : Réfugiées d’un monde en feu, avant-propos à la deuxième édition

Gloria Anzaldúa : La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience

Norma Alarcón : Le(s) sujet(s) théorique(s) de This Bridge Called My Back et le féminisme anglo-américain

Maria Lugones : Attitude joueuse, voyage d’un "monde" à d’autres et perception aimante

Chela Sandoval : Féminisme du tiers-monde états-unien: mouvement social différentiel

Au delà des critiques, la mise à disposition de ces textes, comme hier de ceux du « black féminisme » (Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?) permet à la fois de connaître des analyses et des pratiques contre-hégémoniques, de rendre crédibles les tentatives de développer un « universalisme stratégique », pour utiliser une expression d’Eleni Varikas « Ce qui exige de penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance souvent discordantes » dans l’ouvrage complémentaire cité ci-dessous.

Comme le disent Paola Baccheta et Jules Falquet en fin d’introduction : « En espérant que ces éclairages contribuent à nous rendre plus lucides et plus fortes, individuellement et collectivement, pour affronter les défis de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, "race", racisme et classe, de la colonialité et de la mondialisation libérale et les tentatives d’instrumentalisation raciste, coloniale et classiste du féminisme, en France comme dans les autres pays francophones en Europe et dans le monde ». Sans oublier qu’en France et dans le monde occidental, quoiqu’en disent certain-e-s, l’égalité n’existe toujours pas, ici et maintenant.

En complément possible : Cahiers du genre N°50 : Genre, modernité et ‘colonialité’ du pouvoir, coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas, L’harmattan 2011 Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent

Les Cahiers du CEDREF : Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes

Coordonné par Paola Bacchetta et Jules Falquet avec Norma Alarcon

Université de Paris Diderot – Editions iXe, Paris 2011, 186 pages, 13euros

Didier Epsztajn

Voir les États-Unis

5Loin de toutes les images d’Épinal, loin des batailles politiciennes, les États-Unis vivent les effets d’une crise profonde qui déstructure totalement les solidarités existantes et attaquent les valeurs sur lesquelles reposait cette société. Deux types de journalisme se complètent. L’un utilise sa plume, Chris Hedges, l’autre son dessin – Joe Sacco est connu pour ses reportages en BD – pour décrire la réalité de cette Amérique rarement présentée dans les média français. Ils découpent leur patient au scalpel en 3 temps, les spoliations, la destruction, l’esclavage et deux « jours », de siège et de révolte pour mener un réquisitoire en bonne et due forme contre ce capitalisme appelée par certains libéral alors qu’il est tout simplement sauvage et…imbécile. La révolte gronde dans cette société étasunienne. Une bonne nouvelle.

C. Hedges, J. Sacco : Jours de destruction, jours de révolte, co-édition Futuropolis/Gallimard

Nicolas Béniès

Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

« Les arbres du Sud portent un étrange fruit / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines / Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud / Étrange fruit suspendu aux peupliers » première strophe d’un poème d’Abel Meeropol, popularisé par Billie Holiday.

0_Dans leur belle préface, Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein ( Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis ) nous présentent l’auteur, son parcours militant et les débats qu’il a porté sur la « question noire », cette « question » qui n’est pas réductible à la « question de classe ». Ils indiquent, entre autres, que l’auteur « nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe "sous la bannière des droits démocratiques" et qu’il n’est pas "dirigé par le mouvement ouvrier" ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un " mouvement dialectique" se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général ».

Ils soulignent le cadre, d’un bloc social et politique possible, tracé par C.R.L. James, qui « trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active ». Et ils ajoutent : « Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. »

Sous une forme différente, sous l’angle de la critique de l’invisibilisation construite de l’histoire française et des discriminations actives, cette problématique sera aussi reprise dans la postface de Maboula Soumahoro : « … la France n’a pas connu de présence massive de population noire sur son territoire hexagonal. Ceci est un élément de plus lui permettant aujourd’hui de passer sous silence son ancien empire colonial et l’étendue de ce dernier. Cela implique également que la présence actuelle de populations non blanches dans l’Hexagone peut-être être expliquée de manière totalement déconnectée du passé colonial. La conséquence de cette configuration est le perpétuel maintien de citoyens français non-blancs, descendants de colonisés (ou de certains territoires d"’outre-mer") dans une position d’altérité, et donc de domination, insurmontable et perçue comme dangereuse pour la cohésion – voire la sécurité – nationale ».

Comment ne pas faire comme les préfaciers, et souligner la force d’un paragraphe, d’une adresse à la compagne, d’un « aparté amoureux » : « En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

" Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre." »

En préambule, une page est consacré au vocabulaire, à l’utilisation historique des termes : « Black, Negroes, spades, niggers, colored, Afro-Americans » et des choix de traduction, suivant les contextes. Je voudrais aussi signaler que C.R.L. James utilise un vocabulaire, des formules, des expressions habituelles aux révolutionnaires de l’époque, mais qui pourront sembler un peu étranges aux lectrices et aux lecteurs plus habitué-e-s au vocabulaire « policé » d’aujourd’hui.

C.R.L. James analyse la situation des « Nègres », leur « expropriation politique permanente par toutes les classes de Blancs », l’économie politique du lynchage, les liens entre préjugés raciaux et privilèges économiques, le droit à autodétermination, le nationalisme des dominés, les liens entre travail ouvrier et le travail « Nègre », la légitimité d’une « égalité complète avec les autres citoyens américains ».

J’ai notamment apprécié son texte « Pourquoi les Nègres doivent-ils s’opposer à la guerre ? ». Son point de vue est toujours celui de la révolution, du renversement de l’exploitation. « Tous les problèmes sérieux surgissant de la question nègre tournent autour du lien entre les actions indépendantes des masses nègres pour les droits démocratiques et la lutte de la classe travailleuse pour le socialisme ».

Comme le plus souvent à cette époque, les dimensions genrées ne sont traitées.

Dans le dernier texte, de 1967, sur le Black Power, dont est issu le titre de cette note, C.R.L. James discute, entre autres, du sens du mot d’ordre de Pouvoir noir. Il inscrit ce mot d’ordre dans une perspective historique tout en indiquant que « c’est plutôt une bannière pour des gens unis par des objectifs politiques, des positionnements et des besoins communs ». Il évoque les apports de la NAACP, de W. E. B. Du Bois, de Marcus Garvey (« Garvey ne les a pas seulement installés dans la conscience des oppresseurs, mais a fait de ce geste une composante de l’esprit et des objectifs de la grande masse des Africains et des populations afro-descendantes… ») de Frantz Fanon ou de Stokely Carmichael.

En rappelant sa discussion avec Léon Trotski, il synthétise ses positions « la lutte indépendante des Noirs pour leurs droits démocratiques et pour l’égalité avec tous ceux qui composent la nation américaine doit être soutenue et promue par le mouvement marxiste. Celui-ci doit comprendre que ces luttes indépendantes sont un élément constitutif de la révolution socialiste. Je vais reformuler cela de manière aussi sommaire que possible : en luttant pour leurs droits démocratiques, les Noirs américains font un apport fondamental à la lutte pour le socialisme aux États-Unis ».

Au delà du vocabulaire, des textes d’une grande actualité. « Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. » A nous d’en tirer profit dans les analyses concrètes, similitudes et différences, des situations actuelles.

En complément : discussions entre C.R.L. James et Léon Trotski : Léon Trotski : Question juive, question noire. Avant propos de Danièle Obono et Patrick Silberstein, Editions Syllepse 2011, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Ahmed Shawki : Black and Red.Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, Editions Syllepse 2012, Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

et bien sûr de C.R.L. James : Les Jacobins noirs, réédition récente chez Amsterdam

Lire un extrait sur le site de ContreTemps : Bonnes feuilles de "Sur la question noire" (de C. L. R. James) | Contretemps

C. L. R. James : Sur la question noire

Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967

En coédition avec M éditeur, Editions Syllepse Editions Syllepse – Sur la question noire, Paris 2012, 250 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis

8Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein1  (Publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. Le livre paraîtra prochainement dans la collection Radical America, 256 pages, 15 euros )

Considéré comme un monument dans l’aire caraïbe et dans le monde anglophone, Cyril Lionel Robert James est méconnu, voire inconnu, des lecteurs et des lectrices francophones. Méconnu en partie parce que son empreinte sur la pensée émancipatrice a été écrasée par un seul ouvrage, cardinal il est vrai, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Publié en 1938 à Londres, le livre paraît en français en 1949 chez Gallimard dans une traduction réalisée par Pierre Naville2.

Quand on lui demandait qui il était, C. L. R. James, répondait : « Je suis un Noir Anglais ! » ou encore : « Je suis un Noir Européen ! », une réponse qui invite à la réflexion. Nous allons donc essayer dans le court espace de cet avant-propos d’éclairer ce propos en traçant quelques grandes lignes de son parcours. Ce faisant, nous l’espérons, nous donnerons un éclairage sur les raisons qui nous ont conduits à publier en français, plusieurs décennies après leur rédaction, les textes que cet intellectuel marxiste, « noir », « anglais » et originaire de la Caraïbe, a consacrés à la question noire aux États-Unis entre 1935 et 1967.

Qui était donc ce Noir Européen né aux Caraïbes un demi-siècle après l’abolition de l’esclavage et issu d’une diaspora africaine qui deviendra elle-même diaspora dans les pays occidentaux ? Qui était donc ce Noir Anglais issu de la classe moyenne intellectuelle noire qui a circulé entre le centre et les marges des empires coloniaux ?

James naît en 1901 à Trinidad dans la Caraïbe sous -domination britannique dans une famille appartenant à « cette génération très particulière de Noirs qui a suivi l’abolition de l’esclavage3 ». Son père est instituteur et sa mère une grande lectrice de littérature anglaise. Il se souvient du cadeau qu’elle lui fait alors qu’il n’est âgé que de six ou sept ans : un recueil du théâtre de Shakespeare. Il raconte aussi que pour elle, comme pour toute la classe moyenne noire de l’île, le calypso4 et le carnaval qui, adolescent le fascinaient, étaient le plus court chemin vers l’enfer5. Il est scolarisé au Queen’s Royal College, la prestigieuse institution scolaire d’une « colonie dirigée autocratiquement par des Anglais6 ».

Évoquant la société coloniale de son enfance, il raconte que ses grands-parents se rendaient chaque semaine à l’église revêtus de leurs habits du dimanche parce que, pour eux, si la « respectabilité n’était pas un idéal », c’était une « armure ». Stupéfaits, écrit-il en 1932, les fonctionnaires coloniaux arrivant d’Angleterre « découvrent » des Noirs habillés comme eux et parlant la même langue qu’eux, parfois même mieux qu’eux. Il note dans son autobiographie qu’« il n’était pas nécessaire de mettre la question raciale en avant, car elle était là, même si dans notre petit paradis, nous ne la ressentions pas7 ».

Cedric Robinson note que le nationalisme noir s’est développé dans la Caraïbe tout d’abord au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle, placée au milieu de la société entre la majorité de la population (les descendants des esclaves) et la bourgeoisie blanche8. Cette intelligentsia marginalisée est à la fois exclue de la société blanche et arrachée à ses propres racines culturelles. James a décrit leurs parcours de la manière suivante :

« Le premier pas vers la liberté consistait à partir à l’étranger. Avant de pouvoir commencer à se concevoir en gens libres et indépendants, ils devaient se débarrasser l’esprit du stigmate selon lequel tout ce qui était africain était inférieur et avili. La route menant à l’identité nationale antillaise passait par l’Afrique9. »

Avec la guerre de 1914, les tensions sociales et raciales s’exacerbent. Les jeunes Blancs des classes aisées refusent de servir dans les mêmes régiments que les Noirs, sauf comme officiers, tandis que les prix flambent et plongent les masses noires dans la misère. Le réveil des colonisés fait trembler l’Empire tout entier, et « Trinidad devient une partie du mouvement noir de l’après-guerre qui, en quelque vingt ans, mettra l’Empire en pièces10 ». Dès 1917, les grèves se multiplient. La Trinidad Workingmen’s Association, qui combine revendications sociales et lutte contre les discriminations raciales, est au centre de l’agitation. Le retour des soldats, victimes des pratiques discriminatoires de l’armée britannique, ajoute aux tensions qui règnent dans les îles. En novembre 1919, les dockers bloquent l’activité de l’île à l’appel d’un officier, le capitaine Cipriani, de retour du front européen11.

Créole, André Cipriani devient le champion des « va-nu-pieds ». Élu maire en 1921, il présidera la Trinidad Workingmen’s Association en 1923 et devient le sujet d’un livre que James publiera en Angleterre en 193212.

James n’a pourtant encore que deux véritables passions : le criket et la littérature. Toutefois, comme le note Cedric J. Robinson : « Si ses choix politiques étaient faits, ils lui seraient de plus en plus difficiles à vivre alors que les forces mondiales déferleront sur lui et que la tradition radicale noire prendra une forme révolutionnaire13. »

Il s’imprègne de Shakespeare et des classiques grecs et latins, joue (beaucoup) au cricket, lit énormément (notamment W. E. B. Du Bois), écrit, publie des nouvelles14, travaille à ce qui sera son premier roman, Minty Alley, et interviewe Marcus Garvey 15 lors de son passage à Trinidad après son expulsion des États-Unis. Il participe en 1919 à la création du Maverick Club, une association sociale et culturelle dont les « Blancs ne pouvaient pas être membres ». Il adhère aussi au mouvement du capitaine Cipriani. Enfin, pour écrire la biographie de ce dernier, il se plonge dans l’histoire coloniale des Indes occidentales (West Indies) et se forge une conviction élémentaire : les peuples des Caraïbes doivent être libres de se gouverner par eux-mêmes.

Il quitte son pays en 1932 pour gagner l’Angleterre et « devenir romancier ». Il a trente et un ans. Il s’installe dans la vieille région industrielle du Lancashire16, se mêle aux activités de la gauche et gagne sa vie en tenant la rubrique « Cricket » du Manchester Guardian. Il se fait aussi le biographe de son ami Leary Constantine, vedette noire du cricket, qui exerce une forte influence sur lui. En 1960, il publiera un ouvrage autobiographique au titre évocateur, Beyond a Boundary, « au-delà d’une limite17 », qui fera date sur le cricket, ce sport « very British », terra absolument incognita de ceux qui n’ont pas eu la chance d’être sujets de sa Gracieuse Majesté18. Diffusée dans toutes les couches sociales de la société insulaire, la pratique du cricket est traversée par les lignes de classes et de race. En 1960, James écrit :

« Je n’ai pas le moindre doute que l’affrontement entre les races, les castes et les classes […] a stimulé le cricket aux Indes occidentales. Je suis également convaincu que dans ces années de passions politiques et sociales, ceux à qui on a refusé les débouchés habituels ont trouvé leur expression dans le cricket […]. La tradition britannique dans laquelle je suis profondément immergé veut qu’en pénétrant sur le stade, on abandonne les compromis honteux de la vie quotidienne. Cependant, pour nous, cela voudrait dire qu’il nous faudrait nous dépouiller de notre peau. Dès que j’ai eu à choisir le club dans lequel je voulais jouer, la contradiction entre l’idéal et le réel m’a fasciné et déchiré. Il ne pouvait pas en être autrement pour les insulaires. Les rivalités de classe et de race étaient trop vives. […] Le terrain de cricket était de ce fait une scène sur laquelle des personnalités sélectionnées jouaient des rôles chargés de signification sociale19. »

L’intellectuel noir et anglais et caribéen qui débarque au centre de l’Empire est, ainsi que le résume Joshua Jelly-Shapiro, tout à la fois un pur produit de l’Empire et son ennemi acharné. Il apporte dans sa valise son essai sur l’autodétermination des Indes occidentales et un roman, Minty Alley, qui sera, en 1936, le premier roman écrit par un Noir caribéen à être publié en Angleterre20.

Installé à Londres, membre de l’Independent Labour Party (ILP)21, il dévore Marx, Lénine, Trotsky et Staline. Son opinion faite, il adhère au Marxist Group trotskiste qui pratique l’entrisme au sein de l’ILP et collabore à diverses revues de gauche comme The New Leader et Controversy 22.

En 1980, dans une interview, James affirme être devenu marxiste sous l’influence de deux livres23, l’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky 24, parue la même année que son arrivée à Londres, et Le déclin de l’Occident d’Oswald Spengler 25. Il est impossible de cacher un certain étonnement face à cette juxtaposition de deux ouvrages tellement différents : le premier est un classique de l’historiographie marxiste, tandis que le second est un texte typique de la pensée conservatrice allemande du début du 20e siècle. Évidemment, ce qui explique la fascination de James pour Spengler n’était pas les idées politiques qu’il pouvait trouver dans cette oeuvre, mais plutôt sa critique radicale de la modernité en tant que forme de civilisation. Il voulait rattacher sa dénonciation du racisme et du colonialisme à un refus de la civilisation occidentale dans son ensemble.

Pour un jeune intellectuel comme James, éduqué dans le milieu culturel pragmatiste et positiviste de l’Empire britannique, la découverte du Kulturpessimismus (le « pessimisme culturel » de la révolution conservatrice allemande), même dans sa version réactionnaire, pouvait apporter des idées nouvelles. Il s’approprie cette critique de la modernité en la réinterprétant à la lumière du marxisme.

En 1937, il publie un ouvrage consacré à la dégénérescence stalinienne de la Révolution russe et de l’Internationale communiste : World Revolution 1917-1936 : The Rise and Fall of the Communist International 26. Remarqué par Léon Trotsky et George Orwell, lui aussi membre de l’ILP et qui est alors au combat en Espagne, le livre est vilipendé par la presse stalinienne, boycotté par les librairies du Parti communiste de Grande-Bretagne et interdit à l’exportation vers l’Inde par le Colonial Office.

Il séjourne aussi à Paris au cours de l’hiver 1932-1933 et en 1934-1935 pour travailler à son histoire de la révolution de Saint-Domingue. Celle-ci prend d’abord la forme d’une pièce de théâtre consacrée à Toussaint Louverture27, qui est montée à Londres en 1936 avec Paul Robeson dans le rôle-titre. En 1938, il traduit en anglais le Staline de Boris Souvarine28.

Dans sa préface à l’édition française de 1983 des Jacobins noirs, James raconte que c’est en arrivant en Grande-Bretagne qu’il a « pris contact avec le marxisme » et que son rapport à la « civilisation occidentale » s’est construit à partir de deux sources fondamentales : la révolution « anti-française » de Saint-Domingue et le marxisme. Dans le numéro spécial que lui consacre la revue Radical America en 1970, Martin Glaberman synthétise en quelques lignes la « personnalité » de C. L. R. James : « Théoriquement et historiquement, il était immergé tout à la fois dans le monde industriel et dans le monde sous-développé. […] Originaire d’un pays colonial qui avait encore à faire sa propre histoire, James avait échappé au profond pessimisme des intellectuels européens qui avaient subi défaite sur défaite, défaites qui avaient débouché sur les camps de travail et les camps de la mort29. »

En 1935, alors que l’Italie fasciste envahit l’Abyssinie, il renoue avec George Padmore30, son ami d’enfance qui vient de rompre avec l’Internationale communiste et qui sera considéré comme le « père du panafricanisme ». Il est doublement concerné par cette guerre, en tant que Noir et en tant que socialiste internationaliste et milite alors avec l’« organisation noire31 » de George Padmore. Il devient le responsable éditorial du périodique de l’International African Service Bureau, qui regroupe dans les années 1930 et 1940 à Londres les radicaux noirs originaires des colonies britanniques d’Afrique et des Caraïbes32. James ferraille alors contre passivité complice de la Société des Nations, contre la duplicité de l’URSS de Staline qui livre du pétrole à l’Italie mussolinienne33, contre les démocraties occidentales qui se préparent à dépecer l’Éthiopie pour mieux la « sauver ». Il se rend à l’ambassade d’Éthiopie pour s’engager dans l’armée et aller combattre en Abyssinie. Il lance un appel :

« Travailleurs de Grande-Bretagne, paysans et travailleurs d’Afrique, il faut que vous vous rapprochiez pour ce combat et pour les combats à venir. Tenez-vous à distance des impérialistes, de leurs Sociétés, de leurs alliances et de leurs sanctions. Ne soyez pas la mouche pour leur araignée. […] Mobilisons-nous pour une organisation indépendante et pour une action indépendante. Nous devons briser nos propres chaînes. Qui peut être assez fou pour attendre de son geôlier qu’il les brise ?34»

En 1936, alors que le pays a été conquis par les troupes italiennes, il publie Abyssinia and the Imperialists 35. James travaille alors comme rédacteur à l’International African Opinion qui avait notamment pour mission de relayer le programme de l’organisation pour l’indépendance de l’Afrique et des Caraïbes. Cette participation, qui dure jusqu’en 1938, constitue la marque de sa première période panafricaniste qui prend fin avec son départ pour les États-Unis. Il rédige en 1938 une brève histoire des révoltes noires dans laquelle ilétablit l’histoire des luttes noires, de leur logique et de leur temporalité propre36. James y évoque la rébellion d’esclaves à Stono en 1739, en Caroline du Sud, au cours de laquelle des esclavagistes furent tués, une garnison occupée, des propriétés brûlées, ainsi que les grèves sud-africaines, les rébellions congolaises ou encore les grandes grèves de 1934-1939 dans les Caraïbes.

Les deux ouvrages qu’il publie en 1937 et 1938, World Revolution et Les jacobins noirs, témoignent de sa recherche d’une orientation nouvelle liant marxisme et identité noire. Selon Cedric J. Robinson, la leçon d’Éthiopie avait provoqué une inflexion dans la pensée de James qui a alors franchi un pas décisif l’amenant au-delà des orientations classiques de la gauche -antistalinienne sur la « question noire ». « La puissance de la tradition radicale noire fusionna avec les besoins des masses noires en mouvement pour former un nouveau corpus théorique et idéologique dans [ses] écrits37. »

Dans la préface qu’il rédige pour l’édition de 1980, des Jacobins noirs, James résume en ces termes la genèse de son ouvrage, qui lui demanda une année de travail aux archives de la Bibliothèque nationale à Paris :

« Je décidai d’écrire un livre dans lequel les Africains – ou leurs descendants dans le Nouveau Monde –, au lieu d’être constamment l’objet de l’exploitation et de la férocité d’autres peuples, se mettraient à agir sur une grande échelle, et façonneraient leur destin38. »

Ce livre est une flamboyante contribution au corpus évoqué par Cedric J. Robinson. C’est aussi une démonstration de l’autonomie-interdépendance des processus révolutionnaires des révolutions française et haïtienne. « Les masses de Saint-Domingue commen-cent » et « Les masses parisiennes concluent », tels sont les titres des chapitres 4 et 5. Anna Grimshaw précise que James donne un double sens à l’articulation entre « centres » et « périphéries » : « C’est une question qu’[il] a abordée de plusieurs manières au cours de son activité ; parfois, il traitait des relations entre le prolétariat des nations impérialistes et les peuples indigènes ; parfois, il traitait des liens entre les luttes des divers groupes composant la population d’un même pays39. »

James explique que les ouvriers parisiens et les esclaves de Saint-Domingue étaient soumis aux mêmes « lois historiques » et que c’est l’organisation même de la production sucrière qui a donné aux esclaves révoltés la capacité de mener une guerre révolutionnaire victorieuse contre le régime colonial :

« [Les esclaves] vivaient et travaillaient par groupes de plusieurs centaines dans les grandes manufactures sucrières […], et se rapprochaient par là du prolétariat moderne, beaucoup plus que toutes les autres catégories d’ouvriers de cette époque40. »

Commentant la thèse de James, Cedric J. Robinson note que le capitalisme a produit deux fois sa propre négation : l’accumulation capitaliste a donné naissance au prolétariat et l’accumulation primitive a produit les bases sociales de l’activité révolutionnaire des colonisés41.

Les Jacobins noirs – ainsi qu’un autre ouvrage publié aux États-Unis deux ans auparavant, Black Recontruction de W. E. B. Du Bois42 –, marque un tournant dans l’historiographie, en abandonnant l’approche eurocentriste jusqu’alors dominante (y compris dans la culture marxiste). Grâce à ces études pionnières, non seulement l’esclavage était-il reconnu comme une des sources fondamentales de la révolution industrielle et de l’accumulation capitaliste dans le monde occidental, mais la question noire était finalement posée dans sa dimension subjective, culturelle et nationale.

Les bateaux qui transportaient les esclaves de l’Afrique au Nouveau Monde contenaient sans doute de la force de travail, mais celle-ci était faite d’êtres humains porteurs de cultures, de valeurs et de visions du monde qui donnaient un contenu concret à leurs luttes de libération.

À partir de 1939, James s’implique dans la vie militante américaine dans les rangs du Socialist Workers Party (SWP)43 et tente de faire partager sa vision stratégique à ses amis trotskistes. En décembre, dans un article qui paraît dans New International, il résume la démarche qui est celle des Jacobins noirs et, tout en évoquant le rôle des Noirs d’Amérique et d’Afrique dans les révolutions et les révoltes, il lance une sorte de défi à toute la gauche :

« Cette histoire révolutionnaire ne peut constituer une surprise que pour ceux qui, quelle que soit l’Internationale à laquelle ils appartiennent, la Seconde, la Troisième ou la Quatrième, n’ont pas encore rejeté de leur système de pensée les mensonges permanents du capitalisme anglo-saxon44. »

Invité par le SWPpour une tournée de conférences et de débats sur la situation politique en Europe alors que la guerre approche (elle est jugée inévitable par les trotskistes) et parce qu’on attend beaucoup de l’auteur des Jacobins noirs, James arrive aux États-Unis à la fin de 1938. Il restera quinze ans aux États-Unis. Après une série d’apparitions publiques45, il semble avoir « disparu de la surface de la terre46 ». Il est en réalité plus actif que jamais. Il a seulement quitté la scène publique pour celle, imperceptible, de l’activité révolutionnaire. Le « Noir Anglais » fait aussi l’expérience dans sa chair de la condition de « nigger » au pays de Jim Crow47, alors que, étranger sans permis de séjour, il milite dans un pays qui pratique la ségrégation, expulse les « agitateurs étrangers » et qui va bientôt entrer en guerre. Cyril Lionel Robert James s’appelle désormais J. R. Johnson, W. F. Carlton, A. A. B., J. Meyer, G. F. Eckstein, etc. Il publie d’innombrables articles, textes, projets de résolution, commentaires et s’implique dans tous les méandres des organisations se réclamant du trotskisme. Non content de plonger dans la vie d’un révolutionnaire professionnel, comme l’écrit Scott McLemee, il s’immerge aussi avec délectation dans la société américaine, dont il apprécie « les détails de la vie quotidienne, la diversité sociale et la culture populaire48 ».

Il se fait à partir de 1939 le théoricien et l’agitateur du « travail nègre » dans le mouvement trotskiste américain49. On peut penser, à le lire, qu’il entrevoit le « non encore advenu », le mouvement pour les droits civiques et celui du Black Power.

En avril 1939, il entame un dialogue avec Léon Trotsky à Mexico, précisément sur la « question nègre50 ». Le mouvement créé par le révolutionnaire en exil est alors, selon les mots de Martin Glaberman, englué dans le « bourbier » d’une conception aussi généreuse que stratégiquement inefficiente51. Martin Glaberman ajoute que le positionnement « classique » revenait à subordonner la lutte des Afro-Américains au mouvement ouvrier traditionnel52.

Les deux hommes s’accordent sur autre une orientation politique : en aucun cas, la « question noire » n’est réductible à la « question de classe » et de ce fait il faut une organisation autonome pour les Afro-Américains. Cette nécessité repose sur la place particulière qu’ils occupent dans le système capitaliste américain : surexploités, ségrégués, opprimés, lynchés. Plus tard, dans un texte paru en 1943, James insiste sur la dialectique entre l’intégration croissante des Afro-Américains dans la production capitaliste et leur exclusion de l’exercice de la démocratie en tant que groupe ségrégué :

« Ainsi, tout en étant de plus en plus intégré à la production – une intégration qui devient de plus en plus un processus social –, le Nègre est devenu plus conscient que jamais de son exclusion des privilèges démocratiques en tant que groupe racial séparé de la communauté. Ce phénomène dual est la clé de l’analyse marxiste de la question nègre aux États-Unis53. »

Cinq années plus tard, dans une résolution qu’il soumet au congrès du SWP, il nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe « sous la bannière des droits démocratiques » et qu’il n’est pas « dirigé par le mouvement ouvrier 54 » ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif 55. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un « mouvement dialectique » se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général.

Ce faisant, James trace le cadre d’un bloc social et politique qui trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active. Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats.

En 1940, James rompt avec le SWP pour cause de divergences sur la « nature de l’Union soviétique ». Il milite désormais dans le Workers Party qui rejette la caractérisation trotskiste « officielle » de l’URSS comme un État ouvrier bureaucratiquement dégénéré, préférant l’analyser comme un capitalisme d’État56. Il retournera avec sa -tendance57 au SWP en 1948 avant de le quitter à nouveau quelques années plus tard. En publiant en 1948 ses Notes on Dialectics 58, il marque une nouvelle distance, voire une rupture, avec la conception léniniste du parti d’avant-garde que sa perception du mouvement noir comme mouvement autonome avait inaugurée plusieurs années auparavant.

Dans les années 1940-1941, il entame une correspondance avec Constance Webb59 et fréquente Richard Wright, Ralph Ellison et Chester Himes tout en s’installant quelque temps dans le Missouri pour écrire sur la grève des métayers noirs60. Il écrit sur l’art et l’esthétique61, sur Hamlet et forme, en 1951, avec Raya Dunayevskaya et Martin Glaberman, une nouvelle organisation, le Correspondence Publishing Committee.

Cependant, en 1952, les feux du maccarthysme et le FBI le rattrapent. Déclaré indésirable, il est arrêté et emprisonné à Ellis Island, là où débarquent les immigrants. James quitte le pays en 1953 avant d’en être expulsé non sans avoir donné une série de conférences à l’Université de Columbia et avoir publié un essai décapant sur Moby Dick 62.

Le Noir Européen né dans la Caraïbe et vivant aux États-Unis, l’internationaliste anglais de Trinidad, parcourt désormais le monde. Le monde vient aussi à lui. Il rencontre Martin Luther King en 1957 et les deux hommes discutent du boycott des bus de Montgomery. En 1958, il publie, en collaboration avec Cornélius Castoriadis et Grace Lee, Facing Realities 63, un recueil de textes consacrés à la révolution hongroise de 1956.

Au cours des années 1960, préoccupé par l’avenir des sociétés post-coloniales, il se rend notamment à Cuba, en Tanzanie, en Ouganda, au Nigeria. Il est invité au Ghana par Kwame Nkrumah, qu’il avait rencontré en 1943, pour participer aux cérémonies de l’indépendance. Un premier temps enthousiasmé par la révolution ghanéenne, James rompra avec Kwame Nkrumah, qui, devenu président, installe un régime autoritaire avant d’être renversé en 1966. James écrira en 1977 que si Nkrumah avait « atteint un objectif formidable : la destruction d’un régime décadent, […] il avait échoué à construire une nouvelle société64 ».

De retour à Trinidad, vingt-six ans après son départ, il travaille à The Nation, le journal du People’s National Movement, le parti d’Eric Williams. Il devient le secrétaire du West Indies Federal Party, qui milite pour la création d’une fédération des nouveaux petits États indépendants de la Caraïbe. Il démissionne de la rédaction de The Nation et rompt avec Eric Williams, devenu premier ministre, quand celui-ci se refuse à demander la fermeture de la base militaire américaine de l’île. James multiplie les réunions pour expliquer son point de vue sur l’avenir des Indes occidentales et publie un livre sur le sujet, Modern Politics 65, qui est interdit par le gouvernement de Trinidad. De retour à Trinidad en 1965 comme correspondant du Times pour couvrir le tournoi de cricket, il est arrêté et emprisonné sur ordre du gouvernement qui faisait face à d’importants troubles sociaux et politiques. Grâce à la protestation populaire, James est relâché au bout de quelques jours. L’année suivante, il s’implique à nouveau dans la vie politique de l’île en créant le Workers’ and Farmers’ Party (Parti des travailleurs et des paysans)qui dispose d’un journal, We, the People (« Nous le peuple »)66. Williams sera, quelques années plus tard, mis en difficulté par la « Black Power Revolution » et la grève des travailleurs du pétrole.

Autorisé à rentrer aux États-Unis, il s’y installe à nouveau, enseigne dans plusieurs universités et publie des essais, notamment sur Pablo Picasso et Jackson Pollock67.

En 1979, il signale l’importance de l’apparition sur la scène littéraire des femmes écrivains noires :Toni Morrison, Ntozake Shange et Alice Walker. Elles sont, dit-il, non seulement le produit des années 1960, mais aussi celui d’« une longue tradition nationale profondément enracinée ». James ajoute :

« L’artiste universel est universel parce qu’il est national avant tout68. »

Ce qui fait dire à Eugen Ethelbert Miller qu’à l’époque où surgissent ces auteures noires américaines, James exprime la même idée que celle que formulait Richard Wright en 1938 : « Les écrivains noirs doivent accepter les implications nationalistes de leur création, non pas pour les encourager, mais pour les transformer et les transcender. Ils doivent accepter le concept de nationalisme parce que, pour le transcender, ils doivent le posséder et le comprendre. »

C’est à la fin des années 1960 que James concentre à nouveau ses forces sur le panafricanisme. Ses séjours dans les Caraïbes et en Afrique avaient recentré ses conceptions politiques sur le terrain des luttes noires internationales. En 1968, il revient aux États-Unis qui sont alors bien différents de ce qu’il avait connu. Les luttes noires sont alors à leur apogée et les courants panafricains en leur sein ont pris de l’importance, notamment avec la conscience croissante du lien entre les luttes de libération nationale en Afrique et les luttes des Afro-Américains.

Des tentatives de coopération entre mouvements afro-américains et mouvements africains et caribéens émergent, des « comités de soutien à la libération africaine » se multiplient, aboutissant notamment à la puissante manifestation du jour de la libération africaine à Washington en 1972. Lors de ce second séjour, James participe aux activités du Centre pour l’éducation noire, créé en 1969, et qui avait pour objectif « l’indépendance et la souveraineté totales et l’unification des peuples africains sur le continent africain et dans les Caraïbes ». Par ailleurs, le Centre est également tourné vers la communauté noire de la ville, publiant un journal, animant une radio et organisant des sessions d’éducation et de soutien scolaire. James y donne des conférences hebdomadaires, qui débouchent sur des ateliers de lecture où on étudie Garvey, Padmore, Fanon, Du Bois, Wright, Marx, etc.

James considère la période de luttes panafricaines qui court de 1939 à 1969 comme un phénomène politique parmi les plus importants du 20e siècle. Il rapporte aussi les problèmes des indépendances africaines aux continuités coloniales de ces États. Il écrit ainsi dans A History of Pan-African Revolt, une réédition augmentée de son histoire des révoltes noires réalisée à la demande de militants noirs britanniques :

« Les États dont héritèrent les dirigeants nationalistes africains n’étaient en rien africains. Avec la désintégration du pouvoir politique des États impérialistes en Afrique et l’émergence du militantisme des masses africaines, un certain modèle politique prit forme. Les dirigeants politiques nationalistes […] s’assurèrent le soutien des fonctionnaires africains qui avaient administré l’État impérialiste, et l’État fraîchement indépendant était à peu de chose près le même que le vieil État impérialiste, à cette différence qu’il était désormais administré et contrôlé par les nationalistes noirs69. »

Il s’agissait là à ses yeux de la conséquence politique d’une habitude profondément ancrée dans la pensée occidentale, celle de « voir les créations, découvertes, conquêtes africaines à l’aune de la norme que serait la civilisation occidentale, de penser que les Africains passent leur temps à imiter, à tenter d’atteindre ou pire de franchir les stades primitifs du monde occidental70 ».

Attentif aux problèmes rencontrés par le mouvement pour les droits civiques et aux questions soulevées par le Black Power, il entame en 1967 un dialogue avec Stokely Carmichael, le jeune dirigeant du Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC)71 et théoricien du Black Power :

« Venons-en au Pouvoir noir. C’est à la fois un mot d’ordre politique et pas tout à fait un mot d’ordre politique. C’est bien plutôt un drapeau. Cela apparaît clairement lorsque l’on se remémore les propositions qui, par le passé, sont parvenues à capturer l’imagination politique et orienter l’activité des masses partout dans le monde72. »

En 1967-1968, à Londres, James assiste et participe au développement du Black Power britannique. Le cycle de conférences « Dialectics of Liberation », qui rassemble de nombreux acteurs des luttes noires et radicales américaines, impulse le développement d’un mouvement noir britannique, séparé en deux tendances. L’une, séparatiste et « léniniste », était menée par Obi B. Egbuna et l’organisation United Coloured People’s Association. En 1970, un second courant se détache, formé autour du British Black Panther Movement créé en 1968 et de Althea Jones-Lecointe, qui privilégie l’activisme communautaire et rejette l’avant-gardisme d’Egbuna et de ses partisans. James développe des liens avec ces mouvements, notamment au travers de son petit-neveu, Darcus Howe, et participe aux campagnes contre les violences policières dans le quartier de Nothing Hill. Farrukh Dhondy raconte que James, appelé à prendre la parole, déclara :

« “Je vais vous dire ce qu’il faut écrire dans votre journal. N’utilisez pas toute cette rhétorique léniniste, vous n’en avez pas besoin”. Et il montrait du doigt des personnes dans le public et disait “Qu’est-ce que vous faites ?”. On lui répondait “Je suis chauffeur de bus”. “Alors, écrivez sur ce que c’est de conduire un bus, écrivez sur ce qui se passe dans les entrepôts, écrivez sur ce que vous voulez, et sur ce que vous ne voulez pas”. »

À propos de Freedom News, le journal des Panthers britanniques, James affirme que le rôle des petits groupes d’activistes n’est pas de formuler un programme pour les opprimés, mais de soutenir le mouvement en mettant en évidence, par la propagande et l’agitation, le potentiel révolutionnaire de l’activité autonome des opprimés73.Linton Kwesi Johnson, dub poet et militant noir, a déclaré que Les jacobins noirs, qu’il étudiât « chapitre par chapitre » avait été « le début de [son] éducation politique », ce qui nous en dit long sur la trace que James a laissée dans le mouvement noir d’outre-Manche, où les Caribéens sont nombreux.

Avant de conclure et d’abandonner les lecteurs et les lectrices parmi les pages de ce recueil, nous nous permettrons un aparté amoureux qui synthétise à la perfection la personnalité de James et les questions qu’il a soulevées tout au long de sa vie.

En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

« Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre74. »

C. L. R. James finit sa vie dans son petit appartement de Brixton, le quartier caribéen de Londres où il reçoit les visites de jeunes militants noirs provenant des quatre coins du monde. Il meurt en 1989. Il est inhumé là où il avait entamé son périple, à Trinidad, dans la Caraïbe, le pays de George Padmore, d’Aimé Césaire, de Franz Fanon et de Stokely Carmichael, le pays des descendants d’esclaves qui se sont jetés dans la tourmente de l’histoire au milieu des révolutions et qui ont joué un rôle immense sur la scène mondiale de l’émancipation.

Voir note de lecture du livre : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

 

1. Nous sommes particulièrement redevables envers Scott McLemee, « Introduction. The enigma of arrival », C. L. R. James, On the Negro Question, Jackson, University Press of Mississippi, 1996 ; Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, vol. 4, n° 4, mai 1970 ; Paul Buhle (dir.) C. L. R. James. His Life and Work, Londres, Allison & Busby, 1986 ; Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, New York, Smirna Press, 1991 ; Cedric J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Durham, The University of North Carolina Press, 2000 ; R. E. R. Bunce et Paul Field, « Obi B. Egbuna, C. L. R. James and the birth of Black Power in Britain, 1967-1972 », Twentieth Century British History, vol. 22, n° 3, 2011. Deux d’entre nous sont aussi redevables envers Maurice Najman pour leur avoir, il y a bien longtemps, mis entre les mains un livre que lui avait dédicacé C. L. R. James à l’occasion du carnaval jamaïcain de Brixton (Londres).

2. Dans son avant-propos, Pierre Naville révèle qu’il a traduit Les jacobins noirs pendant l’Occupation. Il pensait que le livre serait utile une fois la France libérée pour que celle-ci accomplisse son premier devoir, « rendre la liberté à son empire colonial ». On sait ce qu’il en est advenu. Cela éclaire d’une singulière lumière les arguments que développe James dans son article « Pourquoi les Nègres doivent s’opposer à la guerre », rédigé en 1939 (voir p. 71-104). Les jacobins noirs seront réédités en 1983 par les Éditions caribéennes et en 2008 par les éditions Amsterdam. Interdit en Afrique du Sud jusqu’à l’abolition de l’apartheid, le livre sera introduit clandestinement dans le pays.

3. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

4. Genre musical caribéen né à Trinidad mêlant « sensualité » et critique sociale. Par exemple, après la grève de générale de 1919, Patrick Jones chantera : « Le pouvoir de classe règne sur cette terre / Nous sommes dirigés d’une main de fer / L’Angleterre fanfaronne sur la démocratie, l’amour fraternel et la concorde / Mais les colons britanniques sèment la misère perpétuelle ». Cité par Richard Small, « The training for an intellectual. The making of a marxist », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James. His Life and Work, op. cit., p. 54.

5. C. L. R. James, Beyond a Boundary, New York, Pantheon, 1984 ; Richard Small, op. cit.

6. C. L. R. James, ibid.

7. Ibid.

8. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 247.

9. Margaret Busby et Darcus Howe (dir.), C. L. R. James’s 80th BirthdayLectures, Londres, Race Today, 1984, p. 347.

10. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 254.

11. Craignant que « l’esprit de la révolte des régiments noirs des Indes occidentales britanniques qui avait eu lieu en Italie en décembre 1918 soit parvenu jusqu’à Trinidad », l’administration coloniale fit appel à des troupes blanches stationnées à la Jamaïque pour mater la grève (Richard Small, op. cit., p. 55).

12. C. L. R. James, The Life of Captain Cipriani. An Account of British Government in the West Indies, Nelson Lancashire, Coulton, 1932.

13. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 255.

14. La « Divina Pastora » et « Triumph » paraissent respectivement en 1927 et 1929 dans la British Saturday Review of Literature. À Trinidad même, il participe à la création de deux revues littéraires, Trinidad et The Beacon.

15. NdT : Marcus Mosiah Garvey (1887-1940), né à la Jamaïque, imprimeur de métier, était contremaître dans une des plus importantes imprimeries de Kingston lorsque les travailleurs votèrent la grève en 1909. La grève fut défaite et Garvey licencié pour le rôle qu’il y avait joué. Il quitta alors la Jamaïque et fut journaliste en Amérique centrale puis à Londres. C’est au cours de cette période que ses idées politiques se précisèrent. Sous l’influence du nationaliste égyptien Dusé Mohammed Ali, il découvrit la situation de l’Afrique coloniale qu’il commença à lier à celle des Noirs à l’échelle internationale. En 1914, il fonde l’Universal Negro Improvement Association and African Communities League (UNIA, Association universelle pour le progrès du Nègre et Ligue des communautés africaines) et s’installe aux États-Unis en 1916. En 1919, l’organisation comptait deux millions de membres. L’UNIA mit en place un grand nombre d’organisations : une société de commerce, la société de la Croix-Noire africaine, un mouvement de commerçants et des groupes d’autodéfense. Cette organisation de masse noire, la plus importante dans l’histoire des États-Unis avait comme objectifs : « Établir une confraternité universelle unissant ceux de notre race ; promouvoir l’esprit de fierté et d’amour ; ramener ceux qui se sont égarés sur le droit chemin ; prendre en charge et assister les nécessiteux ; aider à civiliser les tribus arriérées d’Afrique ; aider au développement de nations et de communautés nègres indépendantes ; établir une nation centrale pour ceux de notre race, où il leur sera possible de se développer ; mettre en place des commissariats et des agences dans les principaux pays et villes du monde pour la représentation de tous les Nègres ; promouvoir des pratiques spirituelles conformes à la conscience parmi les tribus natives d’Afrique ; créer des universités, des lycées, des académies et des écoles pour l’éducation raciale et la culture du peuple ; élever partout les conditions d’existence des Nègres. » Sur le mouvement de Marcus Garvey, voir Ahmed, Shawki, Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche aux États-Unis, 1850-2010, Ville Mont-Royal/Paris, M éditeur/Syllepse, 2012.

16. Il s’installe à Nelson, surnommé « La petite Moscou » en raison de la radicalité de sa population ouvrière. Son arrivée coïncide avec le déclenchement d’une grève des ouvriers et ouvrières du textile. (Anna Grimshaw, « Notes on the life and work of C. L. R. James », dans Paul Buhle, op. cit., p. 11.)

17. Boundary signifie aussi « frontière » et désigne aussi les limites du terrain de cricket. Il se trouve aussi qu’à son arrivée à Londres, C. L. R. James a habité Boundary Road.

18. Exporté dans les colonies par l’Empire, le cricket est instrumentalisé par les colonisés qui l’utilisent pour « affronter » leurs oppresseurs.

19. C. L. R. James, Beyond a Boundary, op. cit. En 1968, l’affaire D’Oliveira viendra illustrer son analyse. Le club anglais de ce joueur originaire d’Afrique du Sud refusa de le sélectionner pour aller disputer un match dans son pays natal, cédant ainsi aux exigences du gouvernement. Classé comme « coloured », selon les catégories raciales en vigueur, D’Oliveira s’était installé en Grande-Bretagne afin de pouvoir pratiquer ce sport au plus haut niveau, ce que lui interdisait l’apartheid. James, qui participa à la campagne de soutien au joueur, qualifia la décision du club, en fait celle du gouvernement britannique, de « démonstration politique qui revient à un soutien au régime sud-africain »

20. Joshua Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », Transition, n° 104, 2011.

21. Parti socialiste fondé en 1893. Selon la forme organisée du mouvement ouvrier britannique, l’ILP sera membre du Parti travailliste de 1906 (date de création du Labour Party) jusqu’en 1932. Il s’oppose à la guerre de 1914. Il refuse de rejoindre l’Internationale communiste et forme le « Bureau de Londres » notamment avec le Parti socialiste ouvrier et paysan (France), le Parti socialiste ouvrier d’Allemagne et le Parti ouvrier d’unification marxiste espagnol.

22. Avant de partir aux États-Unis, il quitte l’ILP, et participe à la constitution de la Revolutionnary Socialist League qu’il représente à la conférence de fondation de la 4e Internationale.

23. Alan MacKenzie, « Radical Pan-Africanism in the 1930s. A Discussion with C. L. R. James », Radical History Review, n° 24, 1980.

24. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 2 volumes, Paris, Seuil, 1967.

25. Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, 2 volumes, Paris, Gallimard, 2000.

26. C. L. R. James, World Revolution 1917-1936. The Rise and Fall of the Communist International, New York, Pionner Publishers, 1937 ; réédition : Amherst, Humanity Books, 1993.

27. Toussaint Louverture, Durham, Duke University Press, 2013 ; une version revisée intitulée The Black Jacobins a été montée à Ibadan au Nigéria en 1967 et publiée dans A Time and Season. Eight Carribean Plays, compilation de Erroll Hill, Port of Spain, University of the West Indies, 1976.

28. Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchevisme, Paris, Plon, 1935 ; rééditions Champ libre 1978, 1985 et Ivrea 1992.

29. Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, op. cit.

30. George Padmore (1903-1959) : Né à Trinidad, émigré aux États-Unis, il adhère au Parti communiste des États-Unis en 1927 et milite dans l’American Negro Labor Congress. Installé à Moscou, il dirige le Bureau nègre de l’Internationale syndicale rouge. En 1930-1931, il participe à Hambourg et à Vienne à la création de l’International Trade Union Committee of Negro Workers dont il dirige le mensuel, The Negro Worker. Expulsé d’Allemagne vers l’Angleterre en 1933, il sera exclu pour avoir critiqué la mise en sommeil du « travail nègre » par l’Internationale communiste à l’occasion du tournant soviétique vers les démocraties occidentales et coloniales. Il sera plus tard le conseiller du président ghanéen Kwame Nkrumah que lui avait présenté son ami C. L. R. James Padmore est l’auteur de Panafricanisme ou communisme ?, Paris, Présence africaine, 1960.

31. C. L. R. James, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions caribéennes, 1983, p. XII.

32. Cette organisation avait pour but d’attiser l’anticolonialisme de la diaspora noire en Grande-Bretagne, mais aussi de lutter contre l’idée, partagée par la gauche blanche de ce pays, que « l’Afrique est le fardeau du révolutionnaire blanc », les Africains étant incapables d’une action autonome. Cet organisme prit la suite de l’International Friends of Abyssinia, créé en 1935 par James au moment de l’invasion italienne de l’Éthiopie.

33. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que le Parti communiste de Grande-Bretagne qualifiait de « contre-révolutionnaires » ceux qui critiquaient ces livraisons.

34. « Faut-il intervenir en Abyssinie ? », voir p. 31-38. Bien que ce texte ne soit pas au cœur du thème de ce recueil consacré à la « question noire aux États-Unis », il nous a semblé utile de le publier. L’invasion d’un pays africain indépendant par une puissance européenne, qui précède la guerre d’Espagne et qui constitue un des prologues de la Seconde Guerre mondiale, a eu en effet d’importantes répercussions sur les populations noires, d’Afrique et d’Amérique. Aux États-Unis, la réaction des Afro-Américains à l’invasion italienne fut comparable à celle de la gauche européenne à la nouvelle du pronunciamiento du général Franco. Des milliers d’hommes se portèrent volontaires pour aller combattre en Éthiopie (voir Robin D. G. Kelley, « Les Afro-Américains dans la guerre civile espagnole », dans Stéfanie Prezioso, Jean Batou et Ami-Jacques Rapin, Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco, Paris, Syllepse, 2008). Cela n’a évidemment pas échappé à James qui affirme à cette occasion une idée que l’on retrouve à chaque époque du mouvement révolutionnaire afro-américain : « Je suis un Nègre [et donc] particulièrement intéressé par la révolution africaine. »

35. Dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, Oxford, Blackwell, 1992.

36. C. L. R. James, A History of Negro Revolt, Londres, Fact, 1938 ; réédition : Londres, Research Associates School Times Publications, 1991.

37. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 272.

38. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. XI.

39. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

40. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. 75.

41. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 275.

42. W. E. B. Du Bois, Black Recontruction in America, 1860-1880, New York, Russell & Russell, 1935 ; réédition : New York/Londres/Toronto/Syndney, The Free Press, 1998.

43. Le SWP a été fondé en 1938 par James P. Cannon, Max Shachtman et par les ex-membres de la Communist League of America (trotskiste), après leur exclusion du Socialist Party of America.

44. Voir « La révolution et le Nègre », p. 55-70.

45. Il discute notamment à Chicago avec Bertrand Russell.

46. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XIV.

47. Surnom donné à toute une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964, particulièrement dans les comtés et dans les États du Sud. Ces dispositions distinguaient les citoyens selon leur catégorisation raciale et, tout en admettant formellement leur égalité, organisaient la ségrégation dans tous les lieux et services publics, suivant le principe du « separate but equal » (« séparés, mais égaux »). Le terme qualifie par extension toute organisation ou mesure ségrégationniste.

48. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XV.

49. Il est notable que dans les pays d’immigration, comme la France, certains courants du mouvement ouvrier mettaient sur pied des « groupes de langue ». La MOI (Main-d’œuvre immigrée) du Parti communiste français en est la forme la plus connue. Cependant, James allait plus loin, il prônait la nécessité de l’indépendance absolue des organisations noires.

50. Ces échanges ayant été publiés dans Léon Trotsky, Question juive, question noire (Paris, Syllepse, 2011), ils ne figurent donc pas dans l’édition française de ce volume, mais sont publiés en annexe dans la version québécoise.

51. Martin Glaberman, « Introduction », op. cit.

52. L’indispensable unité de la classe ouvrière ne peut se résumer à l’incantation pour une unité abstraite qui « oublierait » de surcroît les situations de domination particulière auxquelles sont assujettis certains groupes sociaux. Consciemment ou non, c’est l’acceptation au nom de l’égalité formelle de l’assimilation et de la subordination des dominés. Pour James, les groupes dominés qui sont organisés de façon autonome peuvent ainsi s’adresser sur un pied d’égalité aux organisations du mouvement ouvrier pour demander la prise en charge commune de la bataille démocratique et des batailles générales qui en sont ainsi renforcées.

53. Voir « Une histoire du Nègre aux États-Unis », p. 129-164.

54. Voir « La réponse révolutionnaire au problème nègre », p. 179-206.

55. Ibid.

56. Ce n’est évidemment pas le lieu ici de reprendre cette discussion. Richard Poulin (« C.  L. R. James, croquis d’un nationaliste marxiste noir », Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada, vol. 24, n° 2, 1992) note que James tombe lui aussi dans le piège de la réduction de l’ensemble des rapports sociaux capitalistes à la seule organisation du travail. Cependant, le travail de James le conduit à découvrir l’« ouvrier-masse », à dépasser l’approche abstraite d’une classe ouvrière définie par sa place dans le processus de production et par sa mission historique, en la considérant comme un sujet social concret, en observant l’existence de clivages raciaux et culturels, toujours négligés.

57. Il s’agit de la tendance connue sous le nom de Johnson-Forest, Forest étant le pseudonyme de Raya Dunayevskaya.

58. C. L. R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx and Lenin, New York, compte d’auteur, 1948 ; réédition, Londres, Pluto Press, 2005.

59. Constance Webb (1919-2005) : actrice et modèle (elle pose notamment pour Salvador Dalí), elle adhère à l’âge de 15 ans au Socialist Party of America puis milite au SWP. Elle a publié ses mémoires, Not Without Love, et Richard Wright : A Biography. Sa correspondance avec C. L. R. James a été publiée dans Special Delivery, The Letters of C.L. R. James to Constance Webb, 1939-1948, Anna Grimshaw (dir.), Oxford, Blackwell, 1996.

60. Scott Mc LeMee (op. cit., p. XXIII) raconte qu’il est alors confronté à la violence des affrontements sociaux et qu’il s’est « habitué à la présence des armes » dans les réunions.

61. C. L. R. James, « Popular art and the cultural tradition », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

62. À la veille d’être expulsé des États-Unis, James propose une lecture bien différente de l’interprétation classique du roman de Melville qui oppose le Bien, démocratique et américain, au Mal, totalitaire, que personnifie le capitaine Achab. Pour James, le Pequod qui pourchasse la baleine est un navire-usine dont le « capitaine d’industrie » mène les travailleurs à leur perte (C. L. R. James, Mariners, Renegades and Castaways. The Story of Herman Melville and the World We Live In, New York, compte d’auteur, 1953 ; réédition : Hanover/Londres, University Press of New England, 2001).

63. Grace C. Lee, Pierre Chaulieu et J. R. Johnson, Facing Reality, Detroit, Correspondance, 1958 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

64. C. L. R. James, Nkrumah and the Ghana Revolution, Chicago, Lawrence Hill, 1977 ; réédition : Londres, Allison & Busby, 1982.

65. C. L. R. James, Modern Politics, Port of Spain, PNM, 1960 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

66. Anna Grimshaw, « Notes on the Life and Work of C. L. R. James », op. cit., p. 20.

67. C. L. R. James, « Picasso and Jackson Pollock », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

68. Cité par Eugene Ethelbert Miller, « Black Women Writers », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James, His Life and Work, op. cit., p. 221.

69. C. L. R. James, A History of Pan-African Revolt, Washington, Drum and Spear, 1969 ; réédition : Oakland, PM Press, 2012.

70. Ibid.

71. Le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC, Comité non-violent de coordination des étudiants) était l’une des organisations les plus actives du mouvement noir dans les années 1960. Créé par des étudiants proches de la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, elle évoluera vers des positions proches du Black Power, franchissant le pas de la non-mixité raciale en 1965. Le SNCC jouera un rôle important dans les freedom rides, les campagnes contre la ségrégation et pour l’inscription des Afro-Américains sur les listes électorales dans le Sud. Après les émeutes de Watts en 1965, le mouvement prendra clairement ses distances avec le pacifisme des organisations traditionnelles de lutte pour les droits civiques. Il disparaîtra au début des années 1970.

72. Voir « Black Power », p. 215-232.

73. James avait mis ce principe en pratique en 1941 en rédigeant une brochure sur une grève des métayers et des ouvriers agricoles noirs dans le Missouri. Il décrit ainsi sa méthode d’écriture : « Je m’assis donc avec mon stylo et mon cahier et dis “Bon, que va-t-on dire ?” Ils me dirent alors (je me faisais appeler Williams en ce temps-là), “C’est vous qui savez frère Williams”. Je leur répondis : “Je ne sais rien. C’est votre grève”. Et je m’approchais de chacun d’eux, cinq ou six d’entre eux ; chacun dit ce qu’il avait à dire et je rassemblais les différents morceaux. » (Rapporté par Ken Worcester, C. L. R. James. A Political Biography, Albany, State University of New York Press, 1996.).

74. Cité par Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », op. cit.

Pour mémoire

Tony Morrison, dans « Home » revient sur la situation des Noirs pendant les années 1950. En 1964, une mobilisation se met en place pour la reconnaissance des droits civiques, pour l’inscription des Noir(e)s sur les listes électorales dans cet Etat du Mississippi – ce fameux Sud des Etats-Unis – où le Ku-Klux-Klan a pignon sur rue, avec ses cagoules blanches. En juin de cette année là, plus de 1000 volontaires se déplacent pour soutenir cette exigence minimum de démocratie, de reconnaissance, de respect. L’extrême droite ne l’acceptera pas. Meurtres – le coupable a été arrêté récemment -, lynchages, arrestations, incendies d’Eglises… la guerre civile battra son plein. L’élection d’un Président noir continue aujourd’hui d’attiser les haines. Certains recherchent des preuves pour montrer que Obama n’est pas né aux Etats-Unis, d’autres pensent qu’il est un intégriste musulman, d’autres enfin que le communisme est à l’intérieur de la Maison Blanche. Il fallait retracer ce combat et le contexte de cette période. Doug McAdam, professeur de sociologie, nous convie à ce travail de mémoire. Ce « Freedom Summer » a laissé des traces profondes. Coltrane, non cité, en fera « Alabama » pour se souvenir de ces quatre enfants morts dans l’explosion d’une Eglise…

« Freedom Summer. Lutte pour les droits civiques, Mississippi 1964 », Doug McAdam, traduit par Célia Izoard, Agone éditions

Nicolas Béniès

Toute ma vie en prison

Le film dédié à l’affaire Mumia Abu-Jamal

Dans le cadre des évènements liés à la 10ème édition de la Journée Mondiale contre la peine de mort, le représentant des producteurs met le film gratuitement en ligne durant 10 jours sur le site : http://www.mumia-lefilm.com <http://www.mumia-lefilm.com> 

Vous pouvez également commander le DVD à l’aide de l’imprimé en pièce jointe
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LE COLLECTIF UNITAIRE NATIONAL DE SOUTIEN A MUMIA ABU-JAMAL,
rassemblant une centaine d’organisations et de collectivités publiques françaises     www.mumiabujamal.com <http://www.mumiabujamal.com>


Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

Une nouvelle collection chez Syllepse : Radical America

Des États-Unis, on ne connaît bien souvent que l’endroit, l’histoire officielle d’une nation de pionniers devenu première puissance mondiale ou l’histoire critique d’un État impérialiste. La collection « Radical America » entend s’intéresser à son envers, aux luttes, noires, latinos, ouvrières, féministes, de la jeunesse, contre un système répressif omniprésent, ainsi qu’aux constructions politiques, sociales et culturelles originales qui ont travaillé ce pays de l’intérieur, déplaçant ses lignes de fracture, rongeant ses entrailles. Il s’agit de raviver leur mémoire et de faire réfléchir à ces expériences menées dans un territoire où la domination raciale et la domination de classe, mais aussi et surtout les résistances qu’elles ont produites, ont atteint des dimensions extrêmes. Cette intensité de la domination et des luttes pour l’émancipation ont fait des États-Unis un laboratoire et en tout cas une source d’inspiration pour les combats à mener. Tel est le sens de la contre-histoire, des contre-discours, des contre-sociétés, des contre-cultures que cette collection entend contribuer à révéler.

Conseil de lecture : Sam Farber (New York), Emmanuel Delgado Hoch, Ambre Ivol, Patrick Le Tréhondat, Caroline Rolland-Diamond, Patrick Silberstein, Susan Weissman (Los Angeles)

Préface de l’auteur à l’édition française : Préface à l’édition française de Black and Red dont j’extrais : « L’idée selon laquelle nous vivons dans une société "post-raciale" sous-estime considérablement la nature structurelle du racisme de la société américaine et évacue la persistance du racisme institutionnalisé ».

Dans son introduction, Ahmed Shawki nous rappelle que Katrina (l’ouragan), ses effets et la politique du gouvernement montrent, montrent à nouveau « que les Afro-Américains étaient les victimes d’un racisme profondément enraciné ».

Voir le livre de Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein : L’ouragan Katrina. Le désastre annoncé (Editions Syllepse, Paris 2005, 164 pages, 8 euros). Lire l’extrait publié sur le blog Droit au retour contre nettoyage ethnique

L’auteur indique que l’objectif du livre est double « 1) offrir un panorama des principaux courants politiques et idéologiques constitutifs des luttes de libération noires aux États-Unis ; 2) montrer que, tant dans le passé que dans l’avenir, les idées et les organisations socialistes font partie intégrante de cette lutte ». Il ajoute « Cet ouvrage entend réaffirmer la nécessité de la lutte contre le racisme et le système politique et économique qui le maintient en place – le capitalisme », car « quelles que soient les réformes obtenues, celles-ci ne peuvent ou ne pourront être effacées en l’absence d’une restructuration fondamentale d’un système dont la survie repose sur l’exploitation et l’oppression ». Les modifications de situation ont été obtenues par l’organisation de luttes de masse, par l’auto-organisation des Afro-Américain-e-s, par des alliances, parfois difficiles, avec d’autres dominé-e-s.

Le livre est divisé en douze chapitres : « L’esclavage aux États-Unis », « L’abolitionnisme », « La guerre civile », « Reconstruction et populisme », « Conciliation, racisme et résistance », « L’ascension de Marcus Garvey », « Socialistes, communistes et trotskistes », « Les racines du mouvement pour les droits civiques », « La politique de Malcom X », « Black Power », « Les Black Panthers et le Drum », « Faire de la race un enjeu politique central ».

Dans ce panorama, je ne mets l’accent que sur quelques éléments.

A commencer par une des caractéristiques soulignée par l’auteur sur l’abolitionnisme : « l’essor fulgurant d’un courant marginal devenu mouvement de masse ; sa diversité politique, illustrée par les débats et les rivalités qui le traversaient ; ses points de convergence et de divergences avec les courants du séparatisme et du radicalisme noir, avant et après la Guerre civile ». Il souligne la position de Frederick Douglass, ancien esclave, sur l’abolitionnisme, « C’est cet engagement dans la lutte qui le conduisit à prendre en compte à la fois la nécessité de l’auto-organisation noire et celle de s’allier avec les Blancs qui voulaient lutter contre l’esclavage ».

L’esclavage n’a pas été aboli par un bon président, la guerre de sécession n’avait pas pour objet la libération des Noirs, les Républicains n’étaient pas contre l’esclavage. Si la Proclamation de Lincoln « Que le premier janvier de l’année mille huit cent soixante-trois de Notre Seigneur, toutes les personnes possédées comme esclaves, dans un État ou dans une partie désignée d’un État, dont la population se trouvera en rébellion contre les États-Unis, seront, à partir de ce moment, et pour toujours, libres » était conçue comme une mesure militaire, « Cette nouvelle politique transforma le cours de la guerre ». Pour les populations Noires, la Guerre civile se complétait d’une dimension de guerre d’émancipation.

Ahmed Shawki montre comment la violence des dominants a cassé les mobilisations et l’alliance fragile entre Noirs et Blancs. La répression n’a pas joué, ne joue pas un rôle marginal dans la démocratie réellement existante des États-Unis. (Pour rappel, le rôle légal de briseur de grève de l’Agence nationale de détective Pinkerton ou les infiltrations du Fbi dans les mouvements progressistes). L’auteur souligne « Un examen attentif de la période de la Reconstruction montre qu’il y eut alors une sérieuse contestation du racisme et que le rétablissement de la suprématie blanche fut le résultat d’une campagne volontaire et continue de la classe dirigeante ».

Mais cela fût aussi possible, car les mesures socio-économiques permettant des conditions d’une réelle émancipation ne furent pas prises, « En dépit de ces importantes réformes, la Reconstruction radicale échoua parce qu’elle fut incapable de résoudre la question de la réforme agraire dans le Sud. Alors que la saisie et la redistribution des terres des plantations étaient une revendication majeure des esclaves nouvellement libérés et de la plupart des républicains radicaux, la majorité des républicains n’approuvait pas une telle idée ».

A cette non-réforme agraire, ce déchirement de l’alliance entre Noir-e-s et progressistes Blancs, et cette montée du suprématisme blanc, il faut ajouter les politiques de limitation du droit de vote « la classe dirigeante sudiste utilisa de nombreux mécanismes (poll tax, titres de propriété, test de lecture) pour réduire drastiquement le droit de vote » ou plus ouvertement ségrégatives « Les statuts et les lois instituant la ségrégation – les lois dites "Jim Crow" – qui avaient été peu nombreuses jusqu’aux années 1880, séparèrent formellement les Noirs et les Blancs : zones de résidence séparées, parcs et hôpitaux publics distincts, séparation dans les trains et les tramways. La ségrégation devint très vite la règle et non plus l’exception ».

C’est dans ce cadre, « A l’aube du 20e siècle, le racisme régnait à nouveau en maître, au Nord comme au Sud », que vont se développer différents mouvements Noirs.

Les présentations de l’auteur sont détaillées, il analyse les différentes positions, les évolutions, les politiques menées ou prônées, etc…

En premier lieu, « la ré-émergence de deux courants dans l’espace politique noir : la conciliation ("accomodation") et l’émigrationnisme », qu’il considère comme « un recul de la lutte pour les droits des Noirs aux États-Unis ». 

Un événement bouleverse la situation en 1909, le lynchage collectif de Springfield. La National Association for the Advancemend of Colored People (NAACP) se crée. « La coalition qui se noue au sein de la NAACP entre réformateurs libéraux blancs et membres de la classe moyenne noire constitue l’un des rares exemples de jonction interraciale dans une période marquée par la réaction raciale et le repli ». Des coopérations interraciales existent aussi dans le Sud de Jim Crow. L’auteur indique « pour exceptionnelles qu’aient pu être ces expériences, elles n’en demeurent pas moins d’une grande importance, car elles montrent que le racisme peut être combattu au cours d’un processus de lutte ».

Ahmed Shawki examine particulièrement les grèves ouvrières et certaines organisations syndicales et il remarque que « L’historiographie dominante a largement ignoré ces exemples de solidarité interraciale. Ceci n’est guère surprenant car, le plus souvent, elle passe les luttes ouvrières sous silence ». Il critique aussi les historiens contemporains du mouvement ouvrier et l’accent mis sur la responsabilité de la classe ouvrière blanche de l’époque « S’en tenir à condamner les méfaits du suprématisme blanc chez les seuls travailleurs, alors que les plus importantes institutions de la société œuvraient de concert pour consolider la suprématie blanche, constitue – à tout le moins – une lecture sélective de l’histoire ».

Pour l’auteur, les approches en termes de « blancheur » ne permettent pas de « penser les luttes, les dynamiques, le changement ».

Il montre les profondes transformations (10% de la population noire du pays quittèrent les zones rurales du Sud et devinrent des travailleurs industriels) dans les premières décennies du 20e siècle : « Cette transformation sociale de la population noire permet d’expliquer la création et le développement de la Universal Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey qui fut la première organisation de masse noire urbaine, et, plus tard, l’essor du syndicalisme industriel et des partis communistes et socialistes pour lesquels la lutte des Afro-Américains pour l’égalité des droits constitua une préoccupation majeure ».

Un chapitre est consacré à l’UNIA et à Marcus Garvey, au nationalisme, à la conscience de race, au séparatisme et au « retour en Afrique ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre « Socialistes, communistes et trotskistes ». Un rappel, la position de Karl Marx que les partis se réclamant de ses théories ont souvent « oubliée » : « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri ».

L’auteur examine les politiques du Socialist Labor Party qui s’est prononcé en faveur « du droit de vote égal et universel sans considération de couleur, de religion ou de sexe », il souligne que l’un de ses dirigeants, Daniel De Leon, considérait « le racisme seulement comme une question de classe », ce qui ne permettait pas d’appréhender « la question de l’oppression en général ».

Fondé en 1901 le Socialist Party « premier parti socialiste qui parvint à attirer les masses » fut assez hétérogène, avec une « gauche plus cohérente dans le combat contre le racisme et la ségrégation » et une « aile droite raciste envers les Noirs mais également envers les immigrés ». L’auteur ajoute « Son racisme n’était pas une aberration étrangère à tout engagement socialiste, il était également lié à sa politique réformiste ».

Un rappel est fait sur l’organisation syndicale Industrial Workers of the World (IWW), son opposition vigoureuse au racisme et sa juste intolérance « à l’existence de sections ségréguées ».

L’auteur examine ensuite le Communist Party, les débats en Europe sur la question nationale et le droit à l’autodétermination (Rosa Luxembourg, Lénine), la création de l’American Negro Labor Congress (ANLC), le débat autour du mot d’ordre d’autodétermination de la Black Bell (« Son nom vient de la forme de croissant d’un ensemble de treize États où vivaient une majorité de Noirs »). Le changement d’orientation de la direction soviétique, la politique d’alliance contre le fascisme entraîna une mise en retrait de la lutte contre le racisme.

Enfin Ahmed Shawki traite du « trotskisme » et du nationalisme noir. Il cite Léon Trotski « L’argument qui consiste à dire que le mot d’ordre d’autodétermination éloigne de la lutte de classes est une adaptation à l’idéologie des ouvriers blancs », son analyse de la « différence fondamentale entre le racisme et le nationalisme noir », son opposition à faire de l’autodétermination « le mot d’ordre central des trotskistes » et sa réaffirmation « qu’il faudrait la soutenir si les Noirs eux-mêmes le souhaitaient ». L’auteur présente les débats entre C.L.R James et Léon Trotski. Tout en replaçant ces débats dans la période concernée, il me semble néanmoins que l’auteur reste sur une approche assez « traditionnelle » de ce courant, très marquée par la question de la construction d’un parti révolutionnaire.

La seconde moitié du livre est consacrée aux mouvements des années 1950 à aujourd’hui.

« Le rôle joué par les Noirs durant la guerre s’avéra décisif. Des milliers d’entre eux furent appelés sous les drapeaux. Plus de 3 millions d’hommes noirs furent mobilisés et 500.000 d’entre eux furent affectés outre-mer. Ayant combattu pour la "démocratie" à l’étranger, les Noirs revinrent de la guerre en estimant qu’ils devaient désormais bénéficier de droits dans leur propre pays, et décidèrent de se battre pour les obtenir ».

Le mouvement pour les droits civiques s’accompagna de la création de multiples organisations Southern Christian Leadership Conférence (SCLC), Student Nonviolent Coordinanating Commitee (SNCC), Congress of Racial Aquality (CORE)…

L’auteur consacre un chapitre à Malcom X, ses rapports avec la Nation of Islam et son évolution politique. Si Malcom X « ne définissait pas la lutte de libération noire uniquement comme un conflit racial », il continuait à « rappeler la nécessité d’organisations noires non mixtes ». Il résume ainsi sa « contribution » : « Son hostilité au système et aux deux partis capitalistes jumeaux, son engagement à en finir avec le racisme, ses options anti-impérialistes et son appel à la lutte "par tous les moyens nécessaires" ont représenté une immense avancée par rapport aux idées alors en vigueur ». De nombreux textes de Malcom X sont disponibles en français, ils pourront prochainement être complétés par une biographie écrite par Manning Marable, à paraître aux Editions Syllepse.

Les chapitres suivants concernent le Black Power, mouvement dans les villes du Nord et aux réponses de Martin Luther King, puis aux Black Panthers Party for Self-Defense (BPP) et au Dodge Revolutionnary Union Mouvement (RUM).

Je résume quelques revendications du BPP détaillées dans le livre : « Nous voulons la liberté. Nous voulons le pouvoir de déterminer la destinée de la communauté noire », « Nous voulons le plein-emploi pour notre peuple », « Nous voulons que cesse le pillage de la communauté noire par les Blancs », « Nous voulons des logements décents, aptes à abriter les êtres humains », « Nous voulons que notre peuple reçoive une éducation qui lui expose la véritable nature décadente de la société américaine », « Nous voulons que tous les hommes noirs soient exemptés du service militaire », « Nous voulons la fin immédiate des meurtres et des brutalités de la police », « Nous voulons que soient libérés tous les Noirs détenus dans les prisons et pénitenciers fédéraux, d’État, de comté et municipaux », « Nous voulons que tous les Noirs, lorsqu’ils comparaissent devant un tribunal, soient jugés par des jury composés de leurs pairs, ou de gens issus de leurs communauté, comme le stipule la Constitution des États-Unis », « Nous voulons de la terre, du pain, des logements, un enseignement, de quoi nous vêtir, la justice et la paix ». Ce parti accordait la priorité à l’organisation du « sous-prolétariat » en fonction de son analyse de la dynamique de classe. L’auteur n’oublie pas de montrer comment le Fbi a cherché à détruire le BPP, ni la place des assassinats.

Avant de conclure, Ahmed Shawki analyse les politiques soutenues par « la classe moyenne noire », le rôle de Jesse Jackson dans le Parti démocrate et les politiques menées par Georges W. Bush « L’héritage historique du racisme et de l’inégalité, inscrit dans le système constitutionnel, montrait à nouveau sa face hideuse à l’aube du 21e siècle ».

Si la ségrégation raciale légale a été démantelée (c’est en quelque sorte juste hier – les années 60), il ne faut toujours pas négliger « la capacité de la classe dirigeante à utiliser le racisme pour maintenir son pouvoir et sa richesse », il ne faut confondre les « manifestes "progrès" de la classe moyenne noire », de ses politiciens, avec la situation de la majorité de la population Afro-Américaine.

Ainsi, se posent donc toujours, à la fois la construction d’organisations autonomes ou séparées et d’organisations/fronts, alliances des salarié-e-s contre le racisme, les oppressions et l’exploitation…

Certaines analyses pèchent par une tendance à l’économisme, leurs conclusions politiques, me semblent quelques fois assez « figées », des articulations auraient gagnées à être enrichies. Quoiqu’il en soit un livre très utile pour atténuer le silence sur les mouvements noirs et la gauche étasunienne, donner consistance à ces contre-histoires nécessaires et réfléchir aux conditions de lutte contre les oppressions. Utile aussi pour les débats actuels, à condition de ne pas plaquer les situations contemporaines sur d’autres réalités, d’analyser en quoi ces situations sont communes et en quoi elles sont différentes.

Pour mieux connaître les positions de Karl Marx et de Léon Trotski sur ces sujets :

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation ( Editions Syllepse, Paris 2012) L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

Léon Trotski : Question juive, question noire, avant -propos deDanièle Obono et Patrick Silberstein (Editions Syllepse, Paris 2011) Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Je rappelle aussi le beau livre de James Baldwin : La prochaine fois, le feu Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Ahmed Shawki : Black and Red.

Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010

Editions Syllepse Black-and-Red.html, Paris 2012, en coédition avec M Éditeur (Québec), 291 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Soyez réalistes, demandez l’impossible

Il est plaisant de retrouver Mike Davis, sa plume acérée dans les six textes mis aujourd’hui à disposition : « A court de chewing-gum », « Crash club », « Manif de conducteurs », « Obama peut-il voir le Grand Canyon ? », « Toma el valle : en direct de la révolution » et « Les dix commandements du militant ».

L’auteur nous parle de Occupy Wall Street et de la place publique « c’est encore sur la place publique que prospère le mieux l’auto-organisation militante, et c’est encore dans la libre discussion que se cristallise la volonté politique », des trois piliers du McWord (« la consommation américaine, la stabilité européenne et la croissance chinoise »). Il compare, dans un texte de 2008, l(a) (im)possible politique d’Obama en regard de la politique rooseveltienne, ou nous invite à être radical pour « parvenir à la démocratie économique ; en l’espèce, à un système où les gens ordinaires décideraient de grandes questions comme les dépenses sociales, les taux d’intérêt, les transferts de capitaux, la création d’emplois, le réchauffement climatique… Si le débat ne porte pas sur le pouvoir économique, alors il ne sert à rien »

J’ai particulièrement été intéressé par « Toma el valle : en direct de la révolution », la description de la mobilisation d’El Centro, le programme couvrant les droits des migrants, l’opération anti-Wind, le féminisme et les droits des anciens combattants.

L’auteur nous rappelle l’importance de ne pas laisser nier, enfouir les mémoires, de faire connaître les histoires, les luttes « il est fondamental de relayer les histoires venues de l’Amérique profonde et de ses marges dans les médias nationaux. Le récit de la contestation doit devenir la fresque des luttes menées par les gens ordinaires… ».

Dans « Les dix commandements du militant », il énonce et explique des taches/orientations, sur l’auto-organisation, le caractère nécessairement temporaire et révocable des directions, le remplacement régulier des porte-paroles, la place de la démocratie représentative, les alliances, l’importance de « Occupy the Hood » (Occupez le quartier, mouvement initié par de jeunes militant-e-s noir-e-s), la construction d’infrastructures répondant aux besoins élémentaires, la diversification des manifestant-e-s (gens de couleur, syndicalistes), l’emploi des mots du quotidien, etc.

Sur Occupy Wall Street et plus généralement sur le mouvement des « indignés », voir Textes, essais et témoignages des indignés, Introduction de Jade Lindgaard (Les arènes, Paris 2012) N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez ou d’Athènes à Wall Street, # indignés ! Échos d’une insurrection des consciences (Zones, Paris 2012) Nous luttons pour une société dans laquelle tout le monde est important

Parmi, les multiples livres de l’auteur :

Les héros de l’enfer (Editions Textuel, Paris 2007) Alchimistes en révolte

Sous la direction de Mike Davis & Daniel B. Monk : Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalise (Les prairies ordinaires, Paris 2008) Bruit de fond assourdissant, solitude et frontières intérieures

Mike Davis : Soyez réalistes, demandez l’impossible

Les prairies ordinaires, Paris 2012, 0 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

Préface à l’édition française de Black and Red

Pour ma génération, les luttes contre le racisme aux États-Unis et contre l’apartheid en Afrique du Sud ont constitué des références fondamentales. De nos jours, on assiste au développement, en Europe plus particulièrement, d’une forme renouvelée de racisme visant spécifiquement les Arabes et les musulmans et, plus largement, les immigrés. Ce processus gagne en puissance dans ce continent-forteresse. J’espère que ce livre contribuera à la réflexion sur les modalités du combat à mener contre cette nouvelle mue du racisme. Je souhaite aussi qu’il puisse être une introduction utile à la connaissance des orientations et de l’histoire du mouvement socialiste aux États-Unis et de ses relations avec les luttes de libération des Afro-Américains.

Ce livre est né d’un article, long et quelque peu polémique, publié en 1990 dans la revue International Socialism à Londres. Quelques années plus tard, j’ai développé et actualisé cet essai pour en faire un livre, Black Liberation and Socialism, publié en 2003 par Haymarket Books à Chicago. Au passage, je voudrais remercier les éditions Syllepse pour leur traduction et leur publication en français. Si l’essentiel de ce qui est traité dans ce livre appartient à l’histoire, il est tout à fait évident que la persistance du racisme est pour sa part une question des plus actuelles. Je n’ai pas apporté de modifications à l’édition française, à l’exception de la correction de deux erreurs factuelles que les traducteurs m’ont aimablement signalées. Je crois qu’en l’état, l’ouvrage a résisté à l’épreuve du temps. Cependant, il a semblé utile dans la préface à cette édition de situer le contexte dans lequel il a été écrit, ainsi que de donner–même schématiquement–un aperçu des événements politiques majeurs qui ont affecté la situation aux États-Unis depuis que ce livre y a été publié.

Le principal objectif de Black Liberation and Socialism était de rétablir les relations, tant historiques que politiques, qui ont pu exister entre les luttes afro-américaines et les traditions socialiste et communiste aux États-Unis. Je dis bien «rétablir», car le riche passé du radicalisme américain demeure nié, rejeté et dénigré. L’influence considérable qu’exercèrent des idées, des publications et des organisations socialistes du début du 20esiècle a été balayée par la déferlante «nativiste» et réactionnaire organisée par le gouvernement des États-Unis dans les années 1920. Quant au radicalisme et au mouvement communiste des années 1930, ils ont été pratiquement effacés de la mémoire par la chasse aux sorcières maccarthyste des années 1950. Enfin, l’histoire du mouvement des années 1960–qui a été une source d’inspiration pour tant d’entre nous–a été expurgée et réécrite, occultant le fait que le socialisme était au cœur de ce mouvement et qu’il faisait partie intégrante des luttes de libération noires.

Ces luttes de libération afro-américaines des années 1960, qui contribuèrent à la transformation de la société américaine, eurent un impact mondial. Vivant à plusieurs milliers de kilomètres des États-Unis, au Caire, en Égypte, j’ai ressenti directement cette onde de choc. Ma première action politique fut d’accompagner mon père à une manifestation qui réunit des dizaines de milliers d’Égyptiens pour protester contre la décision du gouvernement américain de priver Muhammad Ali de sa ceinture de champion du monde poids lourds après qu’il ait refusé d’être incorporé dans l’armée des États-Unis et de participer à la guerre contre le Vietnam. Mon père était lui-même boxeur, mais il ne s’agissait pas pour lui d’une affaire privée, comme le démontrait le nombre considérable de manifestants.

Au début des années 1970, mon identification à la lutte pour les droits civiques et au mouvement du Black Power ne cessa de croître. Pourtant, quand je suis arrivé aux États-Unis, en 1976, il restait bien peu de chose du mouvement de masse qui avait métamorphosé le paysage politique national. Je me souviens parfaitement du choc que j’ai ressenti en découvrant que nombre de mes étudiants de l’université du Midwestern – pour la plupart Afro-Américains et pour beaucoup âgés de 30 ou 40 ans – ne savaient rien de l’histoire et de la dynamique de la lutte des Noirs et encore moins de celles du mouvement socialiste. J’ai alors vite découvert ce qui est aujourd’hui un lieu commun: aux États-Unis, la réécriture de l’histoire est un art consommé, réalisé avec une extraordinaire rapidité. Il faudrait cependant se garder d’y voir le simple produit d’une falsification organisée par la droite. L’histoire du mouvement noir a également été réécrite par ceux qui ont été récompensés pour l’avoir extirpé de la rue et confiné à un électoralisme sans danger entre les mains du Parti démocrate. Mais par-dessus tout, il faut y voir le résultat du déclin du mouvement de masse et de la répression de la gauche radicale à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Rétrospectivement, il est surprenant d’observer que le reflux du radicalisme des années antérieures est intervenu en une dizaine d’années.

J’ai écrit ce livre, entre autres, pour raviver la mémoire et l’histoire de ce mouvement. Aujourd’hui, il me semble que c’est une tâche plus nécessaire que jamais. Au cours des années 1980 et 1990, les politiciens, aussi bien ceux appartenant à ce qu’on a appelé le «centre» que ceux de droite, ont propagé l’idée selon laquelle «le problème racial» avait été résolu. L’élection de Barak Obama à la présidence des États-Unis en 2008 a été largement considérée comme la victoire du mouvement des droits civiques et comme la preuve du déclin de la question raciale dans la vie politique américaine. Cette appréciation est, à mes yeux, totalement erronée. L’idée selon laquelle nous vivons dans une société «post-raciale» sous-estime considérablement la nature structurelle du racisme de la société américaine et évacue la persistance du racisme institutionnalisé. Ainsi que je tente de le montrer dans ce livre, la réduction en esclavage et l’oppression des Afro-Américains ont été une condition indispensable du développement du capitalisme américain, tout comme l’esclavage dans le «Nouveau monde» a permis l’accumulation primitive du capital qui à son tour a rendu possible la révolution industrielle en Europe.

Voila pourquoi, fondamentalement, tous les mouvements de masse de libération noire ont eu un impact majeur sur les États-Unis tout au long de leur histoire, comme le montre la séquence menant de la révolution de 1776 à la Guerre civile en 1861, ainsi que celles conduisant de la Reconstruction à l’instauration d’un apartheid au travers des lois Jim Crow.

La lutte pour l’émancipation des Afro-Américains soulève nécessairement la question des relations entre les classes et a toujours produit une dynamique radicale, conduisant ses acteurs clés à traiter de la question raciale et de la question de classe–questions qui, lorsqu’elles sont réellement prises en considération, conduisent à une orientation que l’on pourrait dire socialiste. C’est la seule façon de comprendre pourquoi deux figures aussi différentes que Malcolm X et Martin Luther King sont parvenues à des conclusions similaires, posant la nécessité fondamentale de restructurer l’ensemble de la société comme seul moyen d’en finir avec la discrimination raciale.

Avec le déclin des mouvements de masse des années 1970 – ou, pour le dire plus précisément, avec leurs succès sur des questions spécifiques (déségrégation juridique, droit de vote, fin de la guerre au Vietnam) – la classe dirigeante américaine a resserré les rangs et mené une attaque coordonnée contre ceux qui menaçaient leur pouvoir. Cette contre-attaque visait particulièrement les éléments radicaux du mouvement et se déploya de façon concertée afin d’absorber et d’intégrer certaines des revendications du mouvement et ainsi faire cesser certaines critiques. Pour ce qui est de la lutte de libération noire, cette offensive prit la forme de la suppression violente des Black Panthers, articulée à des efforts destinés à donner des gages aux segments du mouvement qui réclamaient une représentation dans le système politique établi. La représentation politique des Noirs est ainsi passée de l’absence quasi totale à une participation visible à différentes instances de gestion, notamment au niveau local. Tout en demeurant importantes, les différences de revenu entre Noirs et Blancs diminuèrent au cours des années 1960, tandis qu’au cours des années 1970 les différences à l’intérieur même des communautés noires ne cessèrent de se creuser.

Malgré les progrès arrachés par la lutte de libération noire, tant le racisme que les inégalités demeurent une ligne de fracture majeure. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont plus ceux des années Jim Crow. Dans les États du Sud, la ségrégation officielle appartient au passé. L’essentiel des conditions qui donnèrent naissance à la lutte pour la libération noire n’existent plus. Pour autant, cela ne signifie nullement qu’on en ait fini avec le racisme et l’inégalité.

Une enquête publiée récemment et intitulée «State of the Dream 2010» («État du rêve 2010», d’après le titre du discours de Martin Luther King, I Have a Dream, prononcé en mars 1963 lors de la marche sur Washington) résume l’état actuel de l’Amérique noire:

«En décembre2009, 16,20% des Afro-Américains et 12,90% des Latinos étaient au chômage, contre 9% des Blancs. De décembre2008 à décembre2009, le taux de chômage a augmenté de 4,30% chez les Noirs, de 3,70% chez les Latinos et de 2,40% chez les Blancs. Dans au moins deux États, le Michigan et l’Ohio, le taux de chômage des Noirs devrait dépasser les 20% en 2010.

Lorsqu’un Noir gagne 62 cents, un Blanc gagne un dollar et un Latino 68 cents. Entre 2008 et 2012, la perte de revenus et de salaires des Afro-Américains a été de 142 milliards de dollars et de 138 milliards pour les Latinos, sur un total de 1000milliards de dollars pour la nation tout entière.

Les Noirs et les Latinos sont respectivement 2,9 et 2,7 fois plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté que les Blancs. Les enfants noirs et latinos sont respectivement 3,3 et 2,9 fois plus nombreux à vivre dans la pauvreté que les enfants blancs.

Dans cinq États (Nebraska, Minnesota, Iowa, Wisconsin, Oklahoma), le taux de chômage des Noirs est au minimum trois fois plus élevé que celui des Blancs. Dans huit autres États (Indiana, Louisiane, Ohio, Kentucky, Kansas, Colorado, Mississippi, New Jersey), le taux de chômage des Noirs est au minimum deux fois et demie plus élevé que celui des Blancs.

Par comparaison, lorsqu’un Blanc possède un dollar, les Noirs ne possèdent que 10 cents et les Latinos 12 cents.

L’inégalité persistante qui frappe les Noirs est liée au pouvoir sans borne et incontesté du capital. La crise du capitalisme et la désindustrialisation ont eu des conséquences dévastatrices sur la population noire. Les deux grandes vagues de migration de la population noire du Sud vers le Nord sont historiquement liées aux deux guerres mondiales: la première survint de 1914 aux années 1920 et la seconde débuta avec la Deuxième Guerre mondiale. Dans les années 1960, lorsque le mouvement des droits civiques et le Black Power firent irruption, une forte majorité de Noirs américains vivaient dans le Nord. La désindustrialisation du Midwest et les récessions de la dernière décennie ont inversé cette tendance. Aujourd’hui, on assiste à une migration des Afro-Américains vers le Sud, provoquée par un chômage croissant et une marginalisation qui frappent durement de larges fractions de la population noire. Cependant, cette migration est également le produit d’une politique délibérée des employeurs. Ainsi, par exemple, ceux du secteur automobile préfèrent les usines non syndiquées du Sud aux travailleurs syndiqués (et en grande majorité noirs) des grands centres industriels du Nord, comme Detroit. Une étude indique ainsi que les travailleurs afro-américains ont été historiquement, et continuent d’être, les plus favorables au mouvement syndical et qu’ils constituent le groupe démographique qui comporte proportionnellement le plus grand nombre de syndiqués, bien que depuis les années 1980 le déclin du syndicalisme ait été plus important parmi les travailleurs noirs. Alors qu’en 1983, 27,1% des travailleurs afro-américains étaient syndiqués, leur taux de syndicalisation était tombé à 14,5% en 2006. Néanmoins, malgré ce déclin, le taux de syndicalisation des Noirs ne peut manquer d’attirer l’attention lorsqu’on le compare avec celui des travailleurs blancs et des travailleurs hispaniques qui ne sont que 7% à être syndiqués» (Bronfenbrenner & Warren 2007: 142).

Bien que l’apartheid racial ait cessé d’avoir une existence légale, l’apartheid existe encore de facto dans beaucoup d’écoles et de villes. Quant à l’affirmation faisant de la question raciale une question «obsolète», il n’est que d’observer l’attitude des partisans du Tea Party opposés à Barak Obama au cours des premières années de son mandat pour se convaincre du contraire. On ne peut que rester interloqué en constatant qu’en 2011, 23% des républicains continuent de douter que le président Obama soit né américain.

Cependant, après plus de quarante années d’hégémonie de la droite politique et de règne du néolibéralisme et du libre marché, l’irruption du mouvement Occupy annonce peut-être la renaissance d’une opposition à l’ordre social établi. Les slogans du mouvement – «Nous sommes les 99%» – nous ramènent aux bouleversements sociaux des années 1960 et soulèvent à nouveau nombre des questions qui préoccupaient les militants de cette époque. Il y a, bien entendu, une immense différence qui ne peut être occultée: les protestations d’aujourd’hui contre le pouvoir économique et politique du capital, le 1%, doivent prendre en considération le fait que les États-Unis ont un président noir en exercice. En effet, pour partie, l’élan et le dynamisme du mouvement Occupy se sont développés à partir de la désillusion provoquée par Barak Obama qui est passé du slogan prometteur «un changement auquel nous pouvons croire» («Change we can believe in») à la préservation, et par certains aspects à l’extension, de l’héritage des années Bush dont les électeurs pensaient qu’il allait les en débarrasser.

Durant ses trois années de mandat, tout soucieux qu’il était de ménager ceux de Wall Street qui l’avaient soutenu, Barak Obama a tourné le dos à la jeunesse afro-américaine, aux Latinos et aux femmes qui, dans un pays en plein bouleversement démographique, ont pour certains milité pour rendre son élection possible. Prenons comme exemple la déclaration favorable à un système de sécurité sociale qu’il avait prononcée en 2003 devant les syndicalistes de l’AFL-CIO et rapportons-la au rejet catégorique de cette idée qu’il a manifesté une fois élu:

«J’ai été le défenseur d’un système de Sécurité sociale (Applaudissements). Je ne vois pas pour quelle raison les États-Unis d’Amérique, le plus riche des pays de l’histoire mondiale, un pays qui dépense 14% de son PNB pour le système de santé, ne pourrait fournir à chacun une couverture sociale. Et c’est de cela [dont on] parle [quand on dit] que tout le monde doit en bénéficier et que personne ne doit en être exclu. Un plan pour une Sécurité sociale, pour un système universel de soins. C’est cela que j’aimerais voir. Mais vous le savez tous, nous ne pouvons obtenir cela tout de suite. Parce que d’abord, nous devons reprendre la Maison Blanche, nous devons reprendre le Sénat et nous devons reprendre la Chambre des représentants» (Obama 2003).

On pourrait noircir des pages entières en faisant la liste de ces retournements (Selfa 2012). Mais ceci n’est pas uniquement l’illustration du fait que Barak Obama est un politicien qui dirait n’importe quoi pour être élu. Ni même du fait qu’il aurait dû s’«adapter» aux réalités du pouvoir, comme le prétendent nombre de ses apologistes. En réalité, sa présidence éclaire deux questions fondamentales: en premier lieu, les élections ne remettent pas en cause les véritables leviers du pouvoir sous le capitalisme, et ensuite, l’oppression raciale et le racisme sont des phénomènes structurels. Le système peut parfaitement s’accommoder de l’accession de quelques-uns issus des classes dominées à l’establishment, mais il ne saurait accepter la moindre remise en cause de la structure de classe hiérarchique.

Il y a trois ans, de telles idées étaient inaudibles, y compris au sein de la gauche. Aujourd’hui, je crois qu’ils sont bien peu à pouvoir contredire cette réalité. Démonstration en a été faite le 5 juin 2009 par le Wall Street Journal lui-même dans un article titré: «Barak Hussein Bush»:

«Un des points positifs de la présidence Obama est que celui-ci a largement validé l’essentiel du programme de sécurité et de politique étrangère de George W. Bush par la force de ses références autobiographiques. Ce fut assez clair hier auCaire, quand le président Obama a plaidé pour “un nouveau départ entre les États-Unis et les musulmans dans le monde”. Mais l’essentiel de ce qu’il a proposé sont les axes du programme pour la liberté du président Bush, admirablement présentés dans un nouvel emballage. Cela doit être lu comme un compliment, malgré l’existence de quelques réserves non négligeables.»

J’espère que l’édition française de mon livre fera revivre quelques-unes des idées fondamentales qui sont communes à ceux et celles qui luttent pour la libération noire et pour le socialisme. Je songe en particulier à deux idées qu’il nous faut garder à l’esprit. D’abord, la maxime de Frederick Douglass, qui déclarait:

«Il ne saurait y avoir de progrès sans lutte.»

Ensuite, souvenons-nous avec Martin Luther King et Malcolm X, qu’il ne peut y avoir de justice raciale sans une transformation radicale du système économique.

Ahmed Shawki

Merci aux Editions Syllepse pour avoir autorisé la publication de cette préface

Radical America

Une nouvelle collection chez Syllepse

Des États-Unis, on ne connaît bien souvent que l’endroit, l’histoire officielle d’une nation de pionniers devenu première puissance mondiale ou l’histoire critique d’un État impérialiste. La collection «Radical America» entend s’intéresser à son envers, aux luttes, noires, latinos, ouvrières, féministes, de la jeunesse, contre un système répressif omniprésent, ainsi qu’aux constructions politiques, sociales et culturelles originales qui ont travaillé ce pays de l’intérieur, déplaçant ses lignes de fracture, rongeant ses entrailles. Il s’agit de raviver leur mémoire et de faire réfléchir à ces expériences menées dans un territoire où la domination raciale et la domination de classe, mais aussi et surtout les résistances qu’elles ont produites, ont atteint des dimensions extrêmes. Cette intensité de la domination et des luttes pour l’émancipation ont fait des États-Unis un laboratoire et en tout cas une source d’inspiration pour les combats à mener. Tel est le sens de la contre-histoire, des contre-discours, des contre-sociétés, des contre-cultures que cette collection entend contribuer à révéler.

Conseil de lecture

Sam Farber (New York), Emmanuel Delgado Hoch, Ambre Ivol, Patrick Le Tréhondat, Caroline Rolland-Diamond, Patrick Silberstein, Susan Weissman (Los Angeles)

Vient de paraître : Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine

À paraître :

C. L. R. James : Sur la question noire aux États-Unis (1935-1948)

Manning Marable : Malcolm X. A Life of Reinvention

Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Relire ce petit ouvrage écrit en 1962/1963 permet de se remémorer une situation et une politique institutionnelle de ségrégation aux États-Unis qui se verront profondément modifiées par la conquête de droits. Une conquête inachevée, qui a emprunté des chemins complexes : celui de l’auto-organisation des Afro-Américain-e-s, à la fois dans des structures non-mixtes et dans des convergences difficiles à construire. Il nous donne aussi l’occasion de compléter, d’actualiser les analyses lucides de James Baldwin sur les effets multiples, profonds et dévastateurs du racisme, de comparer (analogies et différences, persistances et re-formulations, déplacements et recompositions) les rapports sociaux racialisés (« Humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe ») à travers le temps et l’espace. Et de mettre en évidence ce qui ailleurs est invisibilisé, les privilèges liés à cette couleur blanche jamais nommée.

Ce livre n’est pas simplement important par ses analyses mais par la forme, les mots qu’utilisent l’auteur, y compris, son titre « La prochaine fois, le feu ». Un livre qui dit l’indicible, qui donne parole aux cris assourdis, puis aux musiques du refus.

Le premier texte « Et mon cachot trembla » se présente comme une lettre « à l’occasion du centenaire de l’Émancipation » (l’abolition de l’esclavage au cours de la guerre civile) d’un oncle à son neveu, relégué au fond d’un ghetto, par « cette nation innocente ». Les deux portent le même prénom. Ils sont noirs et confrontés « pour cette seule raison » à l’ennemi. L’oncle souligne « Les détails et symboles de ta vie ont été construits selon un plan délibéré, destiné à t’amener à croire ce que les Blancs disent de toi. Tâche, s’il te plaît, de te souvenir que ce qu’ils croient, de même que ce qu’ils te font et t’obligent à supporter ne porte pas témoignage de ton infériorité mais de leur cruauté et de leur peur ». Les dominants construisent un monde rétréci pour les dominé-e-s et leur tendent un miroir pour que celles-ci et ceux-ci se découvrent en image diminuée, négative de ce qu’elles et ils sont. La dévalorisation insidieusement prend des habits dont le tailleur ne semble plus être ni le coupeur, ni le monteur ni le couturier.

Le second texte, beaucoup plus long, « Lettre d’une région de mon esprit », au titre principal « Au pied de la Croix » commence par la crise religieuse prolongée de l’auteur lors de l’été de ces quatorze ans. Frayeur des changements de corps, des transformations, de l’indéfinissable, de l’école apparue « sous les couleurs d’un jeu auquel personne ne pouvait gagner ».

Si beaucoup de choses semblent incompréhensibles, « Point n’est besoin d’être maladivement sensible pour être exaspéré par les humiliations incessantes, gratuites auxquelles nous étions exposés chaque jour ouvrable, toute la journée ».

D’un coté l’amour chrétien prôné, de l’autre la réalité. Les uns tiennent des discours enchantés, « Mais ce que le Noir connaît du monde blanc ne saurait susciter en lui aucun respect pour les principes selon lesquels ce monde prétend vivre ». Le monde est Blanc, le paradis et Dieu aussi…(Lire James Baldwin, La Conversion, 1952, publication Rivages 1999).

La rupture avec la religion viendra plus tard. D’autres, avec Elijah (Muhammad) et la Nation of Islam (les “Black Muslims”), s’inventeront une autre histoire, autour de la fierté, du séparatisme… James Baldwin explique mais n’adhère pas. L’auteur montre que les termes « civilisé » et « chrétien » résonnent de manière très étrange, aux oreilles de celles et ceux jugé-e-s indignes de ces deux caractérisations « lorsqu’une nation chrétienne se livre à une immonde orgie de violence telle que celle à laquelle s’est livrée l’Allemagne du IIIe Reich ».

Ici, nous pourrions en dire autant de la France, de ses conquêtes et massacres coloniaux, ou du monde dit libre et démocratique intervenant en Corée, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak, etc., la liste est longue et s’allonge sous le drapeau extensible et à géométrie variable de la « liberté exportée » sauf pour les Palestinien-ne-s ou les Rroms, par exemple.

Et James Baldwin d’ajouter : « Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. »

Dans cet Univers « comme un tambour creux », l’angoisse, au-delà de toute description. « Elle se déplaçait en moi comme ces inondations qui dévastent des comtés, rasant tout, arrachant les enfants à leurs parents, les amants les uns aux autres, transformant tout en un néant anonyme ». La solitude, l’isolement aussi, face au « nigger » asséné dans un bar et « pas un seul client du bar n’avait fait quoi que ce soit pour nous aider ».

Sans oublier les Noirs combattants en Europe recevant moins d’égard que les prisonniers de guerre allemands mais « qui en même temps, en tant qu’être humain, se sent beaucoup plus libre qu’il ne lui avait jamais été donné de pouvoir le faire CHEZ LUI. »

L’auteur souligne que « Ce n’est pas à coups d’arguments qu’on peut transformer l’expérience d’une vie » et « il n’existe tout simplement aucune possibilité d’une transformation véritable de la situation des Noirs sans que soient transformées radicalement les structures politiques et sociales des États-Unis avec tout ce que cela implique ».

Comme le dit très justement Albert Memmi dans sa préface « On dit toujours que quelqu’un exagère quand il décrit une injustice à des gens qui ne veulent pas en entendre parler ». Exagération ou « légèreté » de celles et ceux qui concluent « sur le malheur de quelqu’un avant de l’entendre lui ».

Et il faut entendre/comprendre que d’hier à aujourd’hui, « puisque les principes ont été trop longtemps servi à mystifier et à écraser l’opprimé »…

« L’eau ne tombera plus

Il me reste le feu… » (citation finale de James Baldwin, tirée d’une chanson écrite par un esclave).

Pas plus que les États-Unis n’était une « nation » blanche, nos sociétés ne le sont.

James Baldwin : La prochaine fois, le feu

Editions Gallimard, Paris 1963, 123 pages, rééditions en Folio

Didier Epsztajn

Torturer, c’est imposer à un-e sujet-e captif/captive ce qui lui est intolérable

La lecture de ce « manuel » est plus qu’édifiante sur la conception du droit, de son respect à géométrie/idéologie variable dans la « démocratie » de l’impérialisme dominant.

A l’heure ou certains dressent une statue au défenseur de l’utilisation de la torture physique (le général Massu) contre les algérien-ne-s qui se battaient pour leur émancipation, il est important de connaître la version étasunienne des moyens extra-légaux, ici la torture psychologique, pour défendre une certaine conception de « l’ordre démocratique ».

Mais c’est aussi un « devoir » de mémoire envers les victimes, les torturé-e-s.

Comme le souligne Grégoire Chamayou, en absence de traces compromettantes sur les corps, les procédés utilisés « ôtent aussi à leurs victimes la possibilité de témoigner de l’intensité de leur calvaire ». Et cela fait aussi partie du procédé « prolonger la violence de la torture par son indicibilité, c’est à dire par la négation publique du vécu des victimes ».

La brochure, manuel d’interrogatoire destiné au contre-espionnage, écrite dans la « paranoïa de la guerre froide », n’appelle pas vraiment de commentaires. Je ne présente donc que la pertinente introduction de Grégoire Chamayou : « Introduction de la torture en Amérique ».

Des interrogations autour des « aveux » des procès de Moscou, de « ces pouvoirs manifestement ventriloques », de l’utilisation éventuelle de procédés chimiques… En pleine guerre froide la CIA s’interroge.

Et expérimente la psychopharmacologie. Avec humour Grégoire Chamayou indique que « faute d’avoir découvert la poudre à laver les cerveaux », ils ont cependant réussi à « transformer quelques sujets en légumes, et à en tuer d’autres », et « à faire émerger des recherches d’un tout autre genre, qui se concrétisèrent par les expériences poético-chimiques de la beat generation ».

Donc des recherches : « Ce furent les noces secrètes du contre-espionnage et des sciences du comportement, des barbouzes et des docteurs en psychologie ». En premier lieu des expériences sur l’isolement radical, puis la naissance de la torture « psy » et la « création intentionnelle de patient ». L’auteur souligne « Il faut prendre toute la mesure de l’événement que cela représente dans l’histoire du XXe siècle : la mobilisation consciente des savoirs "psy" au service d’un programme de dislocation méthodique de la personnalité, dans un mouvement visant à exploiter une détresse psychique sciemment provoquée à des fins d’emprise et de destruction ».

Il indique aussi dans un chapitre nommé « La torture sans peine ? », que la lecture de KUBARK (KUBARK était le nom de code dont s’affublait la CIA pendant le guerre froide) montre la discrétion « quant aux procédés de violence physique directe », mais que « L’extrême violence se devine de façon inquiétante sous les blocs d’encre noire. Elle rôde à la lisière du texte et montre parfois ses babines, mais elle n’est pas centrale ni dans le corps de l’ouvrage ni dans la théorie qu’elle expose ».

Il analyse aussi « le paradoxe de l’inquisiteur », les conditions de véridicité, ce qui pousse le sujet à dire « ce qu’il pense que l’interrogateur veut entendre de lui », pour indiquer que la torture est à la fois juridiquement irrecevable et étymologiquement viciée, sans oublier que « Les mêmes raisons qui ont fait de la torture classique un pauvre moyen de preuve en font un piètre moyen de renseignement ».

En fait la torture psychologique vise à « détériorer en amont, par un assaut sévère, systématique et persistant, les capacités de résistance du sujet », d’autant que que la crainte de la douleur, par le silence assumé, entraîné un déplacement de causalité et un positionnement du sujet comme responsable de ses douleurs.

En absence de traces, « ni bleus ni cicatrices », il est important de redéfinir ce qu’est la torture. Le titre de la note est issu de cette partie de l’introduction. Et les États tortionnaires n’ont pas manqué de réserver le mot « torture » pour les cas « de douleur physique extrême, et directement infligé par un tiers », ou en instant seulement sur « la durabilité de ses effets » niant ainsi la réalité des tortures et de leurs propres agissements illégaux.

La torture est à la fois « L’art de l’intolérable » et cet intolérable ne peut être défini que par la victime captive, un moyen « de vous faire taire », une question de pouvoir « Une question non pas de connaissance vraie, mais de pouvoir efficace », un « principe de rétrécissement du monde », un retournement du sujet contre lui-même….

Grégoire Chamayou conclut sur le retournement des moyens, les modalités possibles de résistance, dont « Les rituels de cette petite discipline personnelle jouaient un rôle de contre-stimulation interne ».

En complément, je signale un précédent ouvrage de Grégoire Chamayou : Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècle (Les empêcheurs de penser en rond /La découverte, Paris 2008) Restriction du champ de l’expérimentation et restriction de la conscience politique du savant

KUBARK : Le manuel secret de manipulation de torture psychologique de la CIA

Zones, Paris 2012, 188 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

No Justice For All

http://www.onlinecriminaljusticedegree.com/no-justice-for-all/

L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

Après avoir chroniqué, la longue préface de Robin Blackburn  Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit, je ne reviendrais que sur certains points.

Premièrement, la place de la politique, de l’intervention publique. Par deux fois, l’Association internationale des travailleurs (Première internationale) adresse une lettre au président des États-Unis, d’abord Abraham Lincoln, puis Andrew Johnson. Dans la première lettre, les signataires écrivent : « Tant que les travailleurs, la véritable puissance politique du Nord, permettaient à l’esclavage de souiller leur propre République, tant que, face au Nègre acheté et vendu contre son gré – ils s’enorgueillissaient du privilège majeur réservé au travailleur à peau blanche d’être libre de se vendre lui-même et choisir son propre maître, ils furent incapables d’œuvrer à l’authentique émancipation du travail et de soutenir leurs camarades européens dans leur lutte pour l’émancipation ». Au delà du combat contre l’esclavage, Karl Marx et les autres membres de l’internationale soulignaient le poids du « privilège blanc », entravant la potentielle force d’émancipation du prolétariat. Sur ce point, il convient aussi de relire les écrits de Léon Trotski, regroupés chez le même éditeur, et remarquablement préfacés par Danièle Obono et Patrick Silberstein : Question juive, question noire (Editions Syllepse, Paris 2011) Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Karl Marx, écrit sur ce sujet dans le Capital (Livre 1, 3ème section, chapitre 10) « Aux États-Unis, tout mouvement ouvrier indépendant resta paralysé, tant que l’esclavage souillait une partie de la République. L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé. »

Le second point est la place de la réduction du temps de travail, particulièrement bien traité dans la préface de Robin Blackburn « La limitation de la journée de travail est une condition préalable, sans laquelle toutes les nouvelles tentatives d’amélioration et d’émancipation seront vouées à l’échec. »

Au delà de ces éléments, la lecture des articles de Karl Marx, ses analyses des processus économiques et des rapports sociaux, dont la place du coton dans l’économie anglaise et étasunienne, montrent l’importance de ne pas isoler les questions militaires des domaines politiques. « La morale de tout cela est à mon avis que des guerres de ce genre doivent être conduites de façon révolutionnaire, et que les Yankees ont essayé jusqu’ici de la mener constitutionnellement. »

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée

Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation

Editions Syllepse (www.syllepse.net), Paris 2012, 297 pages, 20 euros

En partenariat avec M éditeur, Montréal

Didier Epsztajn

N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez

« Occupy Wall Street rejette le fantasme qui prétend que "ce qui est bon pour Wall Street est bon pour tout le monde" ("What is good for Wall Street is good for Main Street") et revendique au contraire la séparation qui existe entre Wall Street et "la rue", une division qu’OWS désigne comme une injustice, un problème fondamental : le tort de l’inégalité, de l’exploitation, du vol. "Nous sommes les 99%" met l’accent sur l’écart béant creusé entre la richesses des 1% du haut de l’échelle et nous autres, le reste. Le slogan donne son caractère politique à une statistique qui exprime à quel point le capitalisme repose sur une inégalité fondamentale – "nous" ne pourrons jamais tous faire partie du 1%. Ce faisant, le slogan affirme l’existence d’une collectivité. Il n’unifie pas cette collectivité sous la bannière d’une identité – race ou origine ethnique, religion, nationalité – , mais bien au contraire il établit la collectivité, le "nous" d’une population divisée en expropriateurs et expropriés »

Je ne sais si ce recueil de textes est représentatif des débats et commentaires des indignés états-uniens. Il est néanmoins intéressant à plus d’un titre : récits, témoignages, interrogations, « le mouvement s’est rapproché de ce que j’aimerais qu’il soit, un mouvement qui tient compte des inégalités historiques et de celles d’aujourd’hui, des oppressions, des racismes et des relations de pouvoir, un mouvement qui ne se contente pas de renforcer le privilège, mais y fait face, avec courage », recherches, etc… « Il n’y a pas de mal à être indécis. Il n’y a pas de mal à vouloir quelque chose mais à ne pas savoir comment l’obtenir, ni même ce que c’est exactement. »

Débats autour du consensus, des discriminations, des privilèges « Et laissez-moi vous dire ce que ça fait d’expliquer la notion de privilège à un Blanc », des oppressions, de la violence, de la « tolérance généralisée de la violence sexuelle envers les femmes », de l’occupation « La forme même de l’occupation descend en grande part, malgré ou peut-être à cause de la mémoire défaillante de la gauche, de la technique de la "grève assise" ».

Si la structuration du monde est plus complexe que le slogan « we are 99% », il n’en reste pas moins qu’il existe une profonde division entre eux (1%) et nous (99%).

Le mouvement des indignés aux États-Unis, en Grèce en Espagne, en Égypte, etc., repose à la fois sur un rejet du « système » tel qu’il est perçu, une volonté de se réapproprier des choix collectifs, l’impuissance ressentie des « forces de changement » plus traditionnelles. Il manifeste les espoirs et les limites de protestations tournées vers un futur moins confisqué par une pointe de possédants (1%). Il participe indéniablement d’une force politique en émergence.

Je signale le beau texte de Slavoj Zizek « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes », dont une autre version (un autre texte?) avait été publiée dans Variations (www.theoriecritique.com ) sous le titre « Encre rouge » Encre rouge

Pour terminer, un paragraphe de Judith Butler « Si l’espoir est une exigence impossible, oui, nous demandons l’impossible. Si le droit d’avoir le vivre, le couvert et un emploi sont des exigences impossibles, oui, nous voulons l’impossible. S’il est impossible d’exiger que ceux qui ont bénéficié de la crise redistribuent leur richesses et qu’ils arrêtent d’être aussi cupides, alors oui, nous exigeons l’impossible. »

Occupy wall street !

Textes, essais et témoignages des indignés

Introduction de Jade Lindgaard

Les arènes, Paris 2012, 291 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

Droit au retour contre nettoyage ethnique

« Le ghetto est une création des élites politiques qui ont cherché à restreindre au coeur des villes la mobilité résidentielle des Noirs, tandis que les Blancs étaient financièrement aidés pour déménager dans les banlieues. En d’autres termes, le ghetto n’est pas le produit des gens qui y vivent, mais celui de ceux qui n’y vivent pas. C’est la poubelle géographique du racisme institutionnel et de l’oppression économique », Tim Wise, Black Commentator.

 Les eaux ne se sont pas encore retirées de La Nouvelle-Orléans que, le 10 septembre, apparaissent dans les rues de la ville d’étranges patrouilles d’hommes en armes que ne contrôlent ni la police, ni l’armée. Ce sont les mercenaires de la société Blackwater (littéralement «eau noire», cela ne s’invente pas), de retour d’Irak où ils officiaient pour le compte de compagnies privées américaines. Pour les journalistes qui les croisent et qui s’entretiennent avec eux, leur présence est étonnante. Que protègent-ils ? Quelle est leur mission ? Qui sont leurs employeurs ? Surprise… ils portent un badge de l’État de Louisiane qui les a engagés. D’autres structures étatiques sous-traitent d’ailleurs elles aussi, de la même façon, l’« ordre public ». Le Department of Homeland Security agit de même et le justifie en expliquant qu’il répond ainsi « à une demande de sécurité en utilisant des forces mixtes». Des hôtels et des propriétaires de luxueuses maisons ont également engagé des milices privées. L’assureur Axa veille sur les trésors du musée de La Nouvelle-Orléans grâce à une troupe composée d’anciens marines et d’anciens policiers de New York. Blackwater ne fait pas mystère de sa présence à La Nouvelle-Orléans et revendique ouvertement sur son site une participation « aux opérations de secours » (www.blackwaterusa.com). À l’évidence, les manoeuvres de l’après-Katrina quant au devenir économique (donc immobilier), social (donc racial) et politique (donc « démocrate ») de la ville ont commencé. Dans l’immédiat, les sociétés rapaces sont à l’affût des crédits fédéraux – on parle de 200 milliards de dollars d’aides fédérales pour les années à venir. Parmi elles, la reine de la captation de fonds public, Halliburton, qui s’est joyeusement taillé la part du lion avec les premiers subsides. Fin septembre, Business Week proposait déjà aux investisseurs boursiers une première liste d’entreprises qui allaient profiter de la reconstruction.

Citons, parmi d’autres, Manitowoc (infrastructures), Quixote (constructeur d’autoroutes), Caterpillar (équipementier, « car une demande d’équipements électriques doit être anticipée » ajoute l’hebdomadaire financier), Astec (équipementier). Les secteurs d’activité de ces entreprises indiquent à leur manière l’ampleur des dégâts qu’a connus la ville. « Bien que personne ne souhaite, selon Business Week, apparaître comme profitant de la tragédie, ces sociétés joueront un rôle dans la reconstruction»…, il est donc conseillé d’acheter des actions de ces sociétés. C’est, dans un premier temps, de la reconstruction des infrastructures que naîtront les profits boursiers. Mais à plus long terme que faire de cette ville ? Le débat est lancé.

Un Las Vegas du Sud ?

Avec 67% d’Afro-Américains, 326000 habitants, dont le revenu moyen annuel est de 11 332 dollars, soit un tiers de celui de la population blanche, La Nouvelle-Orléans est d’abord une ville noire, donc pauvre.

Les principaux pourvoyeurs de travail à La Nouvelle-Orléans sont le port, le secteur pétrolier, celui de l’éducation, sans oublier celui du tourisme. En expansion, celui-ci emploie de plus en plus (14 % des emplois de la ville), au point que certains évoquent la possibilité de transformer La Nouvelle-Orléans en Las Vegas du Sud (Wall Street Journal). Aujourd’hui, seule la société Harrah’s Entertainment Inc. est solidement implantée. Un porte-parole de la Las Vegas Sands Inc. – qui gère des casinos – a déjà annoncé que sa société pourrait s’installer à La Nouvelle-Orléans, pour autant que « les conditions soient correctes ». On devine dans ces propos que le taux de taxation des revenus des jeux est encore trop élevé comparé à celui du tout proche Mississipi. L’installation d’un casino ne se limite en effet pas à l’ouverture d’espaces de jeux, elle s’accompagne de la construction d’hôtels, de restaurants et de magasins et, remarque le porte-parole de la société, « nous avons la capacité de mener à bien de tels projets à cette échelle ».

Début octobre, le maire annonçait spectaculairement son plan de relance de la ville qui comporte une mesure phare : tous les hôtels de plus de 500 chambres pourraient désormais ouvrir des activités de jeux. Neuf hôtels seraient concernés par cette nouvelle « liberté de commerce » qui risque d’accentuer la concurrence entre les maisons de jeux et la corruption.

Les riches sont restés au sec

Selon le recensement de 2000, 53,47% des 215091 logements de la ville sont en location et les logements vides (12%) se concentrent dans les quartiers blancs. 50% des 87500 propriétaires occupant leur logement n’ont pas d’assurances contre les inondations et il est probable que la plupart d’entre eux doivent considérer qu’ils n’ont plus de bien puisque ne disposant pas des ressources nécessaires pour reconstruire leur maison. Au total, nous avons donc affaire à une population qui, dans son plus grand nombre, ne retrouvera pas de logement à son retour, si retour il y a.

Les locataires ne peuvent attendre de leurs propriétaires une rénovation rapide de leurs habitations. Les terrains sur lesquels sont concentrés les logements de la partie la plus pauvre de la ville ont été inondés et ses habitants ont fui de gré ou de force. Cette « libération sociale et raciale » de territoires causée par Katrina constitue d’ores et déjà une divine surprise pour ceux qui rêvent depuis longtemps d’un autre destin pour La Nouvelle-Orléans.

La destruction, ou dans le meilleur cas l’endommagement, de la majeure partie du parc immobilier est une occasion pour transformer la ville. Le président du New Orleans Business Council, Jimmy Reiss, ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare qu’il faut « utiliser cette catastrophe comme une et unique chance de changer la dynamique de la ville ». Cette vision est partagée par Bruce Katz, un expert du Brookings Institute, qui parle plus clairement : « Règle n° 1, ne pas répéter les erreurs du passé, éviter l’hyper concentration de pauvreté […] et choisir la création de quartiers économiquement intégrés. » Le Wall Street Journal confirme, avec nuance, cette option: « La grande inconnue est le taux de retour de la diaspora de la ville et comment elle pourra retrouver un logement et un emploi. Un fort pourcentage de résidents à bas revenus était locataire. Réduire la concentration de pauvres peut également résoudre les problèmes sociaux de la ville. Mais en même temps la ville a besoin d’un large panel de salariés tant pour ses hôtels et restaurants que ses bureaux et commerces. »

Pour Naomi Klein, l’auteure de No logo, une révolution urbaine est déjà à l’œuvre. La répartition sociale dans l’espace urbain qui colle à une géographie désavantageuse des logements pour les factions pauvres de la ville constitue un facteur déterminant. Celui-ci, écrit-elle, se conjugue à une politique discriminatoire, de la gestion des retours des réfugiés: « La Nouvelle-Orléans offre déjà des signes de changements démographiques que certains évacués décrivent comme un “nettoyage ethnique”. Bien avant que le maire Ray Nagin appelle une seconde fois à l’évacuation, les gens qui revenaient massivement dans des zones non-inondées étaient pour la plupart des Blancs, alors que ceux qui n’avaient pas de maisons pour rentrer étaient majoritairement des Noirs. Nous sommes convaincus que cela ne relève pas d’un complot mais c’est simplement un fait géographique. Les zones sèches sont dans les quartiers les plus blancs (le Quartier Français, le Garden District, Audubon, et les banlieues de Jefferson Parrish, où les gens ont été autorisés à revenir). Dans quelques zones non inondées, comme Algiers, il existe de larges communautés afro-américaines à bas revenus, mais dans les milliards consacrés à la reconstruction, il n’y pas de crédit pour le rapatriement des ceux qui se sont réfugiés dans des zones d’accueil très éloignées. Aussi, même si leur retour était autorisé, ils ne pourraient revenir » (The Nation).

L’expulsion des Noirs les plus pauvres ne doit pas pour autant conduire les entreprises à renoncer à une force de travail bon marché. Pour James Cusick du Herald Sunday, «dans le débat sur reconstruction ou non, il est en réalité suggéré que la nouvelle Nouvelle-Orléans devra ressembler à une ville modèle du Japon ou d’Europe où les voyageurs, à travers des transports ferroviaires ultra-rapides, peuvent rejoindre en moins d’une heure leur travail situé à 130 ou 160 kilomètres de chez eux. Ce qui est proposé c’est une Nouvelle-Orléans moins peuplée, bien protégée, qui conserve son identité culturelle, sa richesse et ses précieux touristes ; la force de travail sous-payée, en majorité noire, précédemment logée sur les basses terres, gangrenées par le crime, étant expulsée vers des nouveaux ensembles urbains constitués de plusieurs villes ».

Il y a aux États-Unis des précédents de « nettoyage social urbain » à la suite de catastrophes naturelles. James Cusik revient ainsi sur les suites de l’ouragan Hugo qui, en 1989, avait touché Charleston en Caroline du Sud. À l’époque, outre les 6 milliards de dollars de dégâts, on avait déploré 55 000 sans-abris. Comme à La Nouvelle-Orléans, la segmentation sociale à Charleston était profonde et Hugo, en détruisant une partie substantielle du parc de logements locatifs bon marché, avait transformé la physionomie sociale de la ville. À leur retour, les locataires de ces habitations disparues avaient vu le loyer dans leurs nouveaux logis passer de 275 dollars à 485 dollars par mois en moyenne. Quant aux autres… Le taux de vacance des appartements s’était écroulé en raison d’une faible offre pour une nouvelle forte demande. Cet assèchement de l’offre provenait, en partie, d’une nouvelle réglementation plus contraignante en matière d’habitat, une façon de limiter les reconstructions à des investisseurs dotés de capitaux qui seuls pouvaient y satisfaire.

James Cusik estime qu’on peut envisager, par exemple, qu’à La Nouvelle-Orléans l’obligation de reconstruire les habitations sur des piliers d’une certaine hauteur ou d’imposer un niveau de résistance au vent rendrait les coûts de reconstruction prohibitifs pour de simples particuliers, libérant ainsi la voie pour les spéculateurs immobiliers. Si le souci de protéger les habitations contre les éléments naturels peut sembler louable, il apparaît donc qu’une politique urbaine protectrice peut dissimuler une exclusion sociale si elle n’est pas articulée à une politique sociale soucieuse de l’intérêt du plus grand nombre. D’autres exemples pourraient illustrer comment des mesures « écologiques » peuvent aggraver ou produire un « apartheid social ».

La question du foncier et de l’immobilier constitue donc une question clé. Bien avant Katrina, Judah Hertz, président de Hertz Investment Group, société basée en Californie, avait commencé à investir à La Nouvelle-Orléans en déboursant 155 millions de dollars pour acquérir quatre immeubles de bureaux au centre-ville, dont l’un abrite un centre commercial comportant 65 magasins. L’opération avait, à l’époque, surpris les agents immobiliers locaux. L’un d’entre eux avait observé : « C’est vraiment inhabituel pour nous d’acquérir autant sur un seul marché » (Times Picayune). Hertz avait également investi pour revitaliser les casinos de La Nouvelle-Orléans. En 2000, ses projets dans le secteur du jeu au Nevada avaient été refusés par les autorités locales de régulation en raison de « ses liens avec le crime » (Times Picayune). Acheter à bas prix pour revendre au plus haut est la spécialité de Judah Hertz et, à ses yeux, La Nouvelle-Orléans est une véritable niche de plus-values immobilières. Peu regardant sur les véritables motivations du personnage, le maire s’est empressé de le rencontrer dès que Hertz a débarqué à La Nouvelle-Orléans. Il s’est même publiquement félicité de l’arrivée du spéculateur : « L’expérience de Judah et son professionnalisme combinés à son intérêt croissant pour notre ville stimuleront le marché. » Depuis, Katrina ne semble pas avoir contrarié les calculs de l’investisseur : « Je suis à la hausse sur La Nouvelle-Orléans », déclarait-il au Wall Street Journal au lendemain du cataclysme. D’une part, Hertz attend beaucoup des assurances pour les dommages subis par ses immeubles. Ensuite, les prix vont monter à La Nouvelle-Orléans. En effet, pour Bruce Rutherford, agent immobilier, le marché va rebondir car, en raison de la destruction d’immeubles qui ne seront pas reconstruits de sitôt, les offres de bureaux vont se raréfier tandis que la demande sera plus forte. En effet, La Nouvelle-Orléans restera, malgré l’épreuve, un des premiers ports du pays. On peut donc craindre que la présence inattendue de cet affairiste immobilier attire d’autres spéculateurs qui pèseront sur les choix de la reconstruction.

La rencontre de Dallas

Une surprenante réunion s’est tenue le 12 septembre à Dallas (Texas) entre les représentants des familles les plus riches de La Nouvelle-Orléans, des compagnies pétrolières, des banques de la ville et de l’administration Bush. Il s’agissait de discuter de l’avenir de la cité. Le maire, Ray Nagin, était présent. Le Wall Street Journal a confirmé l’existence de cette rencontre qui se voulait discrète. Elle a rassemblé 60 personnes, majoritairement blanches, qui ont discuté de l’avenir d’une ville majoritairement noire. Cette assemblée était présidée par Jimmy Riess, le très actif porte-parole du business orléanais, pour qui l’affaire est entendue : « La nouvelle ville doit être différente, avec des services meilleurs, et moins de pauvres. Ceux qui veulent reconstruire la ville souhaitent qu’elle le soit de façon différente : démographiquement, géographiquement et politiquement… » Riess, rappelons-le, est également le patron des transports publics à La Nouvelle-Orléans, lesquels ont cruellement fait défaut lors de l’évacuation de la ville.

On devine à travers les déclarations de cet individu que le bilan de l’évacuation de La Nouvelle-Orléans a dû être jugé positif puisqu’il a permis de se débarrasser des résidents les plus pauvres de la ville. C’est aux lendemains de cette réunion que le maire, invoquant le manque de ressources, a licencié 3 000 employés municipaux sur les 6 000 que comptent les effectifs de la ville. Un des principaux sujets de préoccupation pour cet aréopage de décideurs a été la gestion des aides fédérales que la gouverneure de l’État contrôle au grand dam de Nagin et de ses compères. Bien qu’ils appartiennent au même parti, les relations entre la gouverneure et le maire sont tendues, Nagin ayant soutenu l’opposant républicain à Blanco lors des dernières élections. De plus, c’est l’État qui prélève les taxes sur les casinos, lesquelles seraient une manne stratégique si ce secteur venait encore à se développer. Les dissensions qui apparaissent ici ou là entre les équipes dirigeantes (l’État et la ville) ne se fondent pas sur une vision bien différente de l’avenir de la Louisiane ou de La Nouvelle-Orléans, mais relèvent des appétits de pouvoir de chacun des clans qui ne retrouvent leur unité que contre les pauvres et les autres couches de la population dont l’existence même fait obstacle à leurs ambitions.

On comprend alors comment la division partidaire entre démocrates et républicains ne repose ni sur des différences idéologiques fondamentales ni sur des questions essentielles, que ce soient le type de développement économique et les bénéficiaires de celui-ci, la question des droits sociaux et des services publics ou encore celle la démocratie comme mode de fonctionnement fondamental permettant l’expression et l’association du plus grand nombre aux décisions. Margaret Kimberley (www.blackcommentator.com) constate que « si Clinton voulait aider La Nouvelle-Orléans, il aurait dû refuser de se joindre au club des anciens présidents. Il aurait pu être la voix de la nation indignée et outragée. Comme ancien président, il était qualifié pour demander pourquoi le Department of Homeland Security n’avait pu assurer la sécurité des côtes du golfe du Mexique ». Elle conclut brutalement sur les deux partis dominants en écrivant que l’un d’entre eux est « fier de sa méchanceté, alors que l’autre dit ne pas l’être, mais proclame sa volonté de tirer sur les réfugiés », faisant ici référence aux déclarations de Blanco sur le libre droit donné aux gardes nationaux à tirer sur tout ce qui bouge.

La volte-face du maire de La Nouvelle-Orléans qui a fait, sans encombre particulier, le trajet du Parti républicain au Parti démocrate illustre bien cette gémellité entre les deux partis dominants, même si aux yeux du plus grand nombre des Afro-Américains le vote démocrate reste encore majoritairement acquis. Reste que le simple billet aller qu’ont pris des milliers d’électeurs noirs pour les États où ils ont trouvé refuge bouleversera les équilibres électoraux en faveur des républicains qui observent le phénomène d’un œil intéressé. Nagin devra alors faire, lui, le chemin retour vers le Parti républicain…

Katrina : la pensée néolibérale enfonce le clou

Pour les néoconservateurs de l’Heritage Foundation (www.heritage.org), très influente dans l’administration Bush, Katrina et ses destructions massives constituent une nouvelle occasion de développer leurs idées. Très vite, dans la foulée des événements dramatiques de fin août 2005, la fondation a fourni plusieurs notes consacrées à la catastrophe qui dénoncent violemment les quelques lois sociales et écologistes existant aux États-Unis.

Ces notes énoncent sur un ton comminatoire ce que devrait faire l’administration Bush. On sait qu’à l’occasion de l’ouragan, cette frange conservatrice a jugé sévèrement l’action de Washington qui, à ses yeux, s’est trop investie dans le secours aux sinistrés au risque d’augmenter les dépenses fédérales. Cette critique porte sur un double constat : d’une part, dans l’immédiat, Washington risque de creuser le déficit budgétaire et ainsi relancer une pression inflationniste sur l’économie ; d’autre part, l’action du gouvernement fédéral – du moins sa mise en scène – redonne, à sa manière déformée, une légitimité à l’action publique que les néoconservateurs croyaient avoir enterrée.

Bien entendu, ces reproches ne sont pas fondés. Concernant l’aide fédérale, Bush a d’ores et déjà annoncé que le déficit budgétaire ne serait pas augmenté, les aides accordées étant compensées par des coupes sombres dans d’autres budgets, notamment celui de l’assurance-maladie ; celui de la sécurité, entendons la guerre, étant évidemment préservé. Quant à la relance de l’action publique, si elle fut active, c’est d’abord au profit des entreprises privées et dans la militarisation brutale de La Nouvelle-Orléans et de ses environs qu’elle s’est déployée. Il reste que depuis le début du second mandat de George W. Bush, des nuances et des contradictions internes sont apparues à plusieurs reprises au sein de la droite conservatrice. Katrina et sa gestion ont constitué une nouvelle occasion pour celles-ci de s’exprimer, une fraction de la droite américaine souhaitant, face aux difficultés, radicaliser la révolution conservatrice.

Pour la Heritage Foundation, si l’ouragan a des origines naturelles, les réglementations «écologistes» comme la National Environmental Policy Act (NEPA) (L’agence de protection de l’environnement, Environmental Protection Agency (EPA), dont le directeur est nommé par le président, est chargé des problèmes sanitaires d’un point de vue «écologique». Créée en 1970, elle emploie 18000 personnes) et le Clean Water Act (Federal Clean Water Act (CWA) définit la liste des polluants dangereux pour la santé et interdits dans l’eau) ont largement contribué à la catastrophe ; par exemple, «en empêchant l’amélioration des digues qui auraient pu prévenir l’inondation de La Nouvelle-Orléans » au profit du maintien des marais…

Aujourd’hui, après le désastre, pour réussir, la reconstruction doit être dégagée du maximum de contraintes tant au niveau national que local. Si elle approuve Bush et son appel à créer une Gulf Opportunity Zone (« zone d’investissement privilégiée ») qui reconnaît la nécessité d’investissements, la Heritage Foundation souligne que le succès de ceux-ci dépend de « la vision de l’avenir qu’auront les investisseurs et non de choix décidés sur le papier par des planificateurs en chambre ». Pour générer des entreprises et des emplois dans la zone sinistrée, elle en appelle à une « taxation zéro sur les capitaux investis ». La gestion de risques et des catastrophes doit désormais reposer sur une autre conception du rôle de l’État fédéral : « Le gouvernement [fédéral] ne devrait apporter son soutien et son assistance que dans les situations où les possibilités d’action de l’État, du gouvernement local ou du secteur privée sont dépassées. Les États et gouvernement [local] doivent assumer leur rôle premier dans la réponse aux catastrophes. Le gouvernement fédéral doit éviter de fédéraliser les réponses. Les aides financières lorsqu’elles sont nécessaires doivent être apportées de façon à promouvoir la responsabilité, la flexibilité et la créativité. De façon générale, les moyens tels que les crédits d’impôt et programme voucher [allocation de chèques individuels qui s’opposent à toute politique sociale collective; également préférés dans le domaine de la santé en lieu et place d’une couverture sociale générale] qui permettent des financements individuels et familiaux devront être utilisés pour encourager l’innovation du secteur privé et la sensibiliser aux besoins et préférences individuels. » En effet, pour « répondre de façon adaptée aux catastrophes, le gouvernement doit dépenser son argent là où il peut retrouver un retour sur investissement efficace». Dans l’immédiat, « les règlements qui sont des obstacles pour ramener les gens au travail devront être suspendus ou au minimum profilés » car « le besoin criant d’aujourd’hui est d’encourager les investisseurs et les entrepreneurs à rechercher des nouvelles opportunités dans ces villes [La Nouvelle-Orléans et les autres villes ravagées]. Les bureaucrates ne peuvent le faire. La clef est d’encourager la créativité du secteur privé en déclarant, par exemple, La Nouvelle-Orléans et autres zones dévastées, “zones d’opportunités”, dans lesquelles les impôts sur les gains du capital seront éliminés et les règlements supprimés ou simplifiés […] pour une période de 5 ans ».

Face aux aides fédérales annoncées, la fondation s’interroge sur le danger de voir l’engagement fédéral devenir à cette occasion « une énorme machine bureaucratique, inefficace ». Autre secteur qui retient son attention, « les banques et autres institutions financières [qui] ont besoin de pouvoir faire évoluer leur réseau d’agences, d’en ouvrir de nouvelles, de fermer celles qui sont endommagées et cela sans remplir les dossiers requis habituellement par les autorités financières de régulation ».

Sur le terrain, outre les entrepreneurs, ceux qui possèdent «les qualités et la flexibilité pour répondre à la grande variété de besoins immédiatement et à plus long terme » sont notamment « les groupes charitables et religieux, tout comme les personnes… non affiliées à un syndicat ». Autre clé d’efficacité, la gestion des secours doit être militarisée : « La plupart des désastres, dont les attaques terroristes, doivent recevoir des réponses d’urgence. Seuls les désastres catastrophiques, événements qui dépassent les capacités des États et des gouvernements locaux, réclament une réponse militaire à une large échelle. […] Le ministère de la défense devra procéder à une restructuration significative la garde nationale pour la rendre plus efficace. »

Le CATO Institute (www.cato.org), autre lieu de la pensée conservatrice, profite de Katrina pour critiquer vigoureusement un gouvernement fédéral qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, ce qui coûte cher: «La guerre contre le terrorisme a constitué une bonne raison pour l’augmentation des dépenses mais ce n’est pas la cause première. Le président Bush a soutenu une augmentation substantielle des dépenses pour l’agriculture, la défense, l’éducation, l’énergie, la sécurité intérieure, le Medicare3, les transports, etc. » Après avoir constaté, sans rire, que sous l’administration Bush, les projets en faveur des digues de Louisiane avaient reçu plus d’argent que ceux d’autres États, l’institut accuse les pauvres : «Qui sont les gens qui ont le plus souffert de l’ouragan Katrina? Les résidents pauvres de La Nouvelle-Orléans, la plupart bénéficiaires de l’aide sociale – les mêmes personnes que le gouvernement a attirées dans une dépendance depuis plusieurs décennies. L’État-providence a appris à des générations de pauvres à se tourner vers lui pour toutes choses – logement, nourriture, argent. Leurs sens de la responsabilité et la confiance en soi ont été atrophiés… » Enfin, un resserrement de l’action publique qui doit se limiter aux missions de guerre civile est préconisé: «Avant l’envoi des troupes qui a calmé les eaux sociales, La Nouvelle-Orléans ressemblait plus à une zone de guerre qu’à une zone de secours…

La principale leçon que nous pouvons tirer de la tragédie est la nécessité d’un retour politique vers un gouvernement fédéral modeste. Un interventionnisme gouvernemental moindre pourra lui permettre d’agir dans des rares moments lorsque la réaction du gouvernement n’est pas seulement demandée mais nécessaire.»

Le droit au retour

La situation des évacués, éparpillés souvent à des centaines de kilomètres de chez eux, est une question cruciale. On estime à plus de 200000 personnes le nombre de ceux qui ont dû fuir leurs quartiers dévastés. La ville qui compte 455000 habitants a été inondée à plus de 80 %. Dans les plans des élites dirigeantes de la ville, nous l’avons vu, il faut faire obstacle à la réinstallation de la majorité d’entre eux. Le droit au retour est donc une revendication sensible et centrale

Pour Ajamu Baraka, animateur de l’US Human Rights Network, qui regroupe plus de 80 associations de défense des droits de l’homme, le droit au retour relève du droit international et notamment des principes définis par les Nations unies qui indiquent que « les autorités compétentes ont le devoir et la responsabilité d’aider les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays qui ont regagné leur lieu d’origine ou ont été réinstallées à recouvrer, dans la mesure du possible, la propriété et les possessions qu’elles avaient laissées ou dont elles avaient été dépossédées au moment de leur départ » (Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays, Doc. ONU/CN. 4/1998/53/ Add. 2, 11 février 1998).

On sait que l’administration américaine actuelle n’a que faire de l’ONU. Cependant, pour les victimes de l’ouragan et de la politique ségrégationniste, ces principes reconnus par la communauté internationale constituent un point d’appui.

C’est le sens de la démarche entreprise par la Community Labor United auprès de la commission des droits de l’homme de l’ONU et qui en appelle à l’instance internationale pour faire respecter le droit des communautés exilées. C’est également ce que revendique l’organisation de gauche Solidarity dans une déclaration : « Katrina n’est pas un désastre naturel ». Pour ces socialistes américains, ce sont «les évacués et les communautés noires pauvres qui […] doivent être à la direction de la reconstruction de leur ville. L’aide doit être organisée et centralisée démocratiquement et gérée par les associations qui ont lutté depuis des années à La Nouvelle-Orléans pour la justice sociale, économique et raciale » (www.solidarity-us.org). Il s’agit en priorité de faire obstacle aux plans de redéveloppement de la ville comme « paradis touristique pour l’élite bourgeoise au prix de salaires de misère et d’un nettoyage ethnique ».

Le droit au retour est aussi lié à la question du logement. Pour Ajamu Baraka, les enjeux sociaux sont clairement délimités : « Nous savons qu’il y a, à La Nouvelle-Orléans et ailleurs sur la côte, de puissantes forces qui préféreraient que les communautés pauvres ne soient pas autorisées à revenir. Les propriétaires à moyens et faibles revenus auront particulièrement de difficulté à satisfaire les obligations financières et devront recourir à l’aide de prêteurs; les spéculateurs ont déjà pour cible ces propriétaires désespérés, leur offrant du cash à des taux usuraires. » Naomi Klein, de son côté, indique que si on attribuait les logements vides « possédés par des Blancs, 70000 évacués pourraient revenir sans qu’aucune nouvelle construction ne soit faite » (The Nation).

Enfin, si le retour des milliers d’évacués ne pourra vraisemblablement s’achever avant plusieurs mois, se pose également la question des conditions de l’exercice de leurs droits civiques lors des prochaines élections dans les comtés qui auront vraisemblablement lieu en leur absence. Là encore les principes de l’ONU sont clairs dans ce domaine : « L’exercice des droits suivants par les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, qu’elles vivent dans des camps ou ailleurs, ne doit faire l’objet d’aucune discrimination fondée sur leur situation en tant que personnes déplacées […]; d) droit de voter et de prendre part aux affaires gouvernementales et publiques, y compris le droit d’accéder aux moyens nécessaires pour exercer ce droit» (Doc. ONU/CN. 4/1998/53/ Add. 2, 11 février 1998). Seront-ils respectés ?

Pour une reconstruction participative

Certes la tâche de relogement est immense. L’eau potable et l’électricité ne seront sans doute pas rétablies avant plusieurs mois. Mais, à la mesure de la destruction, pour réussir le projet de reconstruction doit être ambitieux techniquement mais aussi d’un point de vue démocratique et social. Élaborés dans la transparence, en associant tous les représentants des évacués, ses objectifs doivent être compréhensibles par le plus grand nombre. Contre toute « diplomatie secrète » – comme cela fut le cas lors de la réunion de Dallas évoquée précédemment –, il faut que ce plan de reconstruction soit public. En outre, pour être socialement acceptable par ceux qui devront patienter pour regagner leurs foyers, la reconstruction doit être planifiée selon un calendrier d’objectifs afin que chacun puisse savoir quand il pourra rentrer chez lui.

Les propositions alternatives pour la gestion de la reconstruction du parc immobilier, sous forme d’une reconstruction participative, en écho au célèbre budget de Porto Alegre, ne font pourtant pas défaut. Celle de la création d’un office municipal ou d’un office de Louisiane chargé de la gestion de la reconstruction est un préalable afin que l’action publique puisse décider et contrôler les chantiers à mettre en œuvre. On peut craindre que la commission créée en ce sens par le maire de La Nouvelle-Orléans soit impuissante puisque son initiateur s’est déjà disqualifié par son faible souci de l’intérêt public.

Si le recours à des entreprises privées, dans la transparence, avec des appels d’offres publics, est inévitable, la question de la création d’« ateliers nationaux », à la mode américaine, ou de la création d’entreprises publiques chargés de la reconstruction est posée. D’autres, pour étayer ces propositions, évoquent l’exemple de la politique de grands travaux menée à l’époque du New Deal ; en 1933, le programme de travaux publics mis en place par le gouvernement fédéral avait permis d’embaucher de très nombreux chômeurs. Ainsi que le remarque un architecte résidant à Baton Rouge, « nous ne demandons pas à la reconstruction de faire du profit, mais de satisfaire les besoins urgents de logement de nos concitoyens ».

Enfin, la question de la reconstruction des quartiers dévastés et des zones inondées doit être débattue de façon contradictoire. Peut-on reconstruire sur les mêmes terrains? Doit-on restaurer les marais comme élément protecteur ? Les digues et le pompage des eaux constituent-ils des moyens, même modernisés, suffisants contre les eaux ? Là encore les arguments d’autorité ne suffisent pas, ils dissimulent trop souvent d’autres visées peu avouables. Un large débat public, où chacun, experts comme simples citoyens, pourrait donner son avis, permettrait de dresser un état des lieux et des moyens disponibles afin de prendre des décisions collectivement

approuvées, socialement acceptables et écologiquement responsables.

La Nouvelle-Orléans et ce qui s’y passera dans les années qui viennent constitueront probablement un cas d’école pour la gestion des centres urbains des États-Unis. Certes, de nombreuses expériences catastrophiques dans ce domaine se sont déjà produites de ce côté-ci de l’Atlantique et la classe dominante américaine, qu’elle se présente sous l’étendard républicain ou démocrate, a accumulé un indéniable «savoir-faire» en matière de politique d’exclusion sociale et raciale. On pense notamment à Los Angeles dont Mike Davis a décrit, avec force, l’involution raciste et antisociale violente dans de nombreuses contributions (voir par exemple City of Quartz, capitale du futur, La Découverte, 2000).

L’épreuve qu’affrontent les habitants de la Louisiane, et particulièrement ceux de La Nouvelle-Orléans, se situe à un moment particulier. D’abord le Parti démocrate, depuis les années Clinton, a «brillamment» fait la démonstration de son «dévouement» total et définitif à servir les intérêts des classes dominantes. Moins exubérante dans ses formes que celle du Parti républicain, la politique qu’il mène lorsqu’il est au pouvoir, que ce soit au niveau local, régional ou fédéral, se différencie de moins en moins de celle de son opposant historique. Kathleen Blanco et Ray Nagin sont l’archétype de ceux qui structurent le parti de Bill Clinton : des conservateurs, enrobés des souvenirs d’une histoire déchue, qui chevauchent lors des élections les frustrations d’un électorat qui ne trouve pas sa voie et qui vote par dépit. Qui pourrait prétendre que des élus républicains auraient fait en Louisiane pire que ces deux-là ?

Enfin, quatre années après le traumatisme des attaques terroristes du 11 septembre 2001, au moment même où la guerre en Irak se dévoile aux yeux de plus en plus d’Américains comme trop coûteuse en vies humaines, trop profitable à la corporate America, l’Amérique des firmes, et trop incertaine dans ses objectifs, Katrina a montré l’état d’abandon dans lequel l’administration Bush a plongé le pays.

À sa manière, de façon certes limitée mais réelle, l’événement a dynamisé un nouveau débat politique que chaque segment de la société appréhende de son point de vue. Quelle est la situation réelle de notre société ? Que voulons nous en faire ? Qui décide et comment ? Ce sont aussi ces questions que concentre le droit au retour que posent les dizaines de milliers de parias de l’ouragan Katrina.

Ils ont osé le dire…

Le député républicain Richard Baker s’est félicité en ces termes de l’évacuation forcée d’une partie de la population: « Nous avons finalement nettoyé le logement public. Nous n’arrivions pas à le faire, mais Dieu l’a fait. »

Alors que la ville était encore inondée, le maire s’est réjoui du fait que «pour la première fois La Nouvelle-Orléans est débarrassée du crime et de la violence et nous allons la maintenir dans cet état ». Sur CNN, il s’est empressé, de demander au pays de prier. C’est « une demande des survivants » a-t-il ajouté sérieusement…

Aux réfugiés qui s’exaspèrent de leur situation, Bill Clinton n’a pas hésité à déclarer : « Je comprends pourquoi ils sont anxieux. Mais ils doivent comprendre, qu’à l’heure actuelle, il est clair qu’ils étaient dans une situation embarrassante, là où ils étaient, et il a beaucoup d’autres problèmes [à résoudre].»

« Cet endroit ressemble à une petite Somalie », s’est exclamé à son arrivée à La Nouvelle-Orléans le général Gary Jones, commandant de la garde nationale. Pat Robertson, qui s’exprime sur les ondes du Christian Broadcasting Network, établit un lien entre l’ouragan et la libéralisation de l’avortement, tandis que pour Hal Lindsey, autre porte-parole de la droite chrétienne, Katrina annonce « le jugement de l’Amérique a commencé ». Pour Charles Colson, ancien conseiller du président Nixon, l’explication est plus simple: Dieu a envoyé Katrina pour «nous prévenir de notre manque de préparation à une attaque terroriste ».

La gouverneure, remerciant le pays pour l’aide apportée à la Louisiane, ajoute que la « générosité renforce notre croyance en Dieu». Elle avait auparavant instauré, le 31 août, une journée de prière afin de « calmer nos esprits ».

Extrait de L’ouragan Katrina. Le désastre annoncé de Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein (Editions Syllepse, Paris 2005, 164 pages, 8 euros)

Merci aux Editions Syllepse pour la mise à disposition de ses pages

« Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »

J’ai choisis en titre une phrase de l’auteur qui exprime clairement que les déterminations socio-économiques ne sauraient, à elles-seules, expliquer des événements. Il me semblait important de souligner la dimension de la nation, comme imaginaire pesant matériellement, pour me démarquer avec l’auteur des conceptions étriquées et réductrices de certaines analyses se réclamant de Marx.

Dans son introduction, Robin Blackburn va explorer « les raisons qui ont amené ces deux hommes (Lincoln et Marx), issus de deux mondes si dissemblables et porteurs de conception si contraires, à se retrouver sur une question d’importance historique, amenant ainsi deux mondes à entrer brièvement en contact. »

Contrairement à une construction historique établie, les positions d’Abraham Lincoln sur l’esclavage étaient au départ modérées : « il était opposé à toute expansion de l’esclavage ». Contre la simplification de l’histoire, Robin Blackburn montre que cette guerre ne saurait être résumée par la Sécession, l’affrontement entre Nord et Sud, ou celle plus caricaturale des bons contres les méchants. Il montre la complexité des positions des forces sociales en devenir et explique les interventions de l’Association internationale des travailleurs (AIT, Première Internationale). Marx et l’AIT avaient perçu l’enjeu potentiel des affrontements : réorganisation sociale, émancipation des individu-e-s et des groupes sociaux.

L’émancipation des esclaves ne fut donc pas une politique en ligne droite menée par Lincoln, mais une (re)composition de forces politiques et sociales de grande ampleur dans laquelle les esclaves eux-mêmes ont joué un rôle déterminant. « Cependant,alors que les abolitionnistes et les républicains radicaux dénonçaient la modération calculée de Lincoln, ce seront les actions de quelques milliers d’esclaves rebelles, agissant en dehors du système politique – les "contrebandes" – qui permettront aux radicaux de faire valoir leurs arguments à Washington ». L’abolition de l’esclavage ne tomba du ciel et ne peut-être séparée des autres dimensions des conflits sociaux de cette guerre civile. Et il fallut attendre pour que soit adopté le quatorzième amendement accordant l’égalité politique aux hommes noirs, lequel laissait les femmes à l’écart du droit de vote. La temporalité des événements, ses conditions et cet amendement incomplet peuvent être caractérisés, en regard des potentialités, comme une défaite politique qui laissera des traces.

En un certain sens, il s’agissait d’une combinaison d’une guerre à multiples facettes, « civile » incluant le potentiel d’une révolution. Révolution inachevée ou potentiel de révolution et de contre-révolution « Ainsi que Marx le perçut, la crainte sudiste du républicanisme et de l’abolitionnisme radical imprégna la sécession d’une vocation et de visée prématurément contre-révolutionnaire ».

Potentiel, car la « libération du travail » n’avait pas la même signification pour les Républicains et le mouvement ouvrier naissant (lesquels se retrouvaient sur certains terrains par ailleurs), potentiel car les dynamiques de libération d’esclavage posaient celles de la libération de l’exploitation salariée « Mais le concept d’émancipation renferme également l’idée que pour s’émanciper l’individu et le groupe social doivent être autonomes et capables d’exercer leur liberté et qu’ils n’ont nul besoin d’un exploiteur. » Robin Blackburn souligne l’importance pour les forces radicales, syndicales et politiques de l’importance de la bataille pour la journée de huit heures qui a suivi la Guerre civile : « Le mouvement pour la journée de huit heures était essentiel aux yeux de Marx parce qu’il élargissait le temps libre disponible pour le travailleur ».

Cette dynamique de luttes, se heurta, entre autres, à la conception institutionnelle et morale de la démocratie états-unienne et à la répression réellement existante au pays d’une certaine conception de la liberté « Les émancipés du Sud et les syndicalistes du Nord ne faisaient pas seulement face à des menaces physiques, leurs tentatives d’organisation ou de négociation étaient également attaquées en vertu de la même obsession idéologique conservatrice du "travail libre" – qui considérait toute régulation ou association comme une violation de la "liberté de contrat". »

Une véritable contre-histoire et une analyse dynamique qui ne contournent pas les complexités. Robin Blackburn ne se contente pas de constats, il se projette un peu dans l’avenir, après l’assassinat de Lincoln et la disparition de l’Association internationale des travailleurs, en soulignant « C’est à la fois l’absence de prise en compte de la "ligne de couleur" et un racisme conscient qui empêchèrent le mouvement ouvrier américain de faire sienne la cause des victimes de l’oppression blanche dans le Sud. »

Lorsqu’un potentiel ne trouve pas de concrétisation du coté de l’émancipation, sur la base des reculs et des défaites, la réaction peut alors se réorganiser (répression étatique des syndicats, milices patronales, naissance du Ku Klux Klan ou imposition de la ségrégation raciale… )

Et un peu plus loin dans le temps : « Dans les années qui précédèrent le grand massacre de 1914, socialistes, anarchistes et syndicalistes-révolutionnaires s’opposèrent à la guerre impérialiste et développèrent l’internationalisme et la solidarité de classe. Et, bien qu’ils eussent sous-estimé la force du nationalisme et du militarisme, ils ne se trompèrent pas sur la nature de l’impérialisme. »

L’introduction de Robin Blackburn ne fige pas cette guerre civile, dans une histoire sans passé et sans avenir. En analysant les rapports sociaux historiquement situés, les choix politiques de Lincoln et les élaborations de Marx, en soulignant l’auto-organisation des opprimé-e-s, l’auteur nous incite à réfléchir sur l’abolition d’une certaine organisation du monde, de ses rouages qui semblaient impossibles à faire vaciller.

Hier l’esclavage, aujourd’hui …

Sommaire du livre :

Introduction. Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée Robin Blackburn

1ère section. Abraham Lincoln

Premier discours d’investiture

 La Proclamation de l’émancipation

 Déclaration de Gettysburgh

Second discours d’investiture

2e section. Articles de Karl Marx sur les États-Unis

Qu’est ce qu’un esclave nègre ?

 La question américaine en Angleterre

 Le commerce britannique du coton

 La Guerre civile nord-américaine

 La crise du coton en Angleterre

 La Guerre civile aux États-Unis

 Notes économiques

 Crise dans la question esclavagiste

 Affaires américaines

 La Guerre civile américaine

 Une critique des affaires américaines

 Manifestations abolitionnistes en Amérique

 Les résultats électoraux dans les États du Nord

 La destitution de McClellan

 3e section. Karl Marx à propos de l’esclavage

 Lettre à Pavel Vassiliévitch Annenkov

 Le Capital

 4e section. Correspondance

5e section. Karl Marx et Abraham Lincoln

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs à Abraham Lincoln

Réponse de l’ambassadeur américain à l’Adresse de l’Association internationale des travailleurs

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs au président Johnson

 6e section. Lettres et texte de Friedrich Engels

 Friedrich Engels à Joseph Weydemeyer

 Préface à l’édition américaine de « La situation de la classe laborieuse en Angleterre »

Friedrich Engels à Rudolf Engels

 Annexes

Glossaire

Chronologie

 Carte des États-Unis en 1861

Population libre et servile par État

 Bibliographie et Index

Robin Blackburn : Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée

Introduction à l’ouvrage : Karl Marx, Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux États-Unis

A paraître aux Editions Syllepse (Paris) et chez M éditeur (Québec)

Didier Epsztajn


Guerre civile aux États-Unis, Karl Marx soutient les Nordistes

La PREMIERE Internationale salue l’élection de Abraham Lincoln
- Le président américain remercie les travailleurs d’Europe de leur soutien
- Washington met en place un Bureau des affranchis et des biens vacants
- Et si la révolution inachevée américaine avait changé la face du monde ?

La guerre de Sécession américaine, bien mal nommée en français – les Américains préfèrent la désigner par le terme de « Guerre civile » – reste un moment fondateur de l’Histoire des États-Unis. Dans les oppositions politiques d’aujourd’hui les références à ce conflit ne sont jamais absentes tant celui-ci a structuré l’imaginaire collectif américain et son champ politique.

Dans sa jeunesse, Marx avait sérieusement envisagé de s’installer aux États-Unis, peut-être au Texas. Ses préparatifs de départ étaient avancés au point qu’il écrivit au maire de Trèves, sa ville natale, pour obtenir un Auswanderungshein, un certificat d’émigration.
Quand la guerre éclate, nombre des amis de Marx émigrés aux États-Unis après l’échec des révolutions de 1848 s’engagent dans les armées de l’Union pour mettre fin à l’esclavage. Nombre d’entre eux seront colonels, généraux, conseillers, élus républicains, agitateurs ouvriers.
De Londres, dans les colonnes du New York Daily Herald, Karl
Marx écrit, commente, juge, soutient le Nord, le critique pour ses
atermoiements, appuie la libération des esclaves par les armées de
l’Union et la confiscation des biens des planteurs, décortique les liens
entre l’esclavage et le développement capitaliste…
Alors que l’Association internationale des travailleurs compte de nombreux partisans et sections aux États-Unis, Marx est un observateur attentif aux enjeux du conflit et à l’émergence dans ce pays d’un mouvement d’émancipation des opprimés à travers la radicalité du courant abolitionniste.

Le président des États-Unis comme l’agitateur communiste,
comprennent que derrière la question de l’esclavage et son
abolition, il y a plus largement la chance de fonder un nouvel ordre
social et que ce possible va déclencher des luttes titanesques dont
les États-Unis de la fin du 19e siècle seront le théâtre.
Dans sa préface, qui constitue à elle seule un ouvrage dans
l’ouvrage, Robin Blackburn nous offre une mise en perspective
des textes présentés et un rappel utile du contexte historique et
du déroulement du conflit. Elle nous emmène à la poursuite d’une
histoire sociale et politique des États-Unis souvent ignorée du
lecteur francophone et nous entraîne sur les traces des pionniers
d’une autre Amérique, jusqu’au 1er mai 1886, à Haymarket Square,
Chicago.

Parution : avril 2012, 304 pages, Prix : 20 €
Marx Lincoln

Note de lecture sur l’introduction :

« Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »