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Interroger les logiques d’enfermement, du carcéral

9« aujourd’hui, plus de 2 millions d’Américains (sur une population carcérale mondiale estimée à 9 millions d’individus) vivent en prison, en maison d’arrêt, en centre de détention pour mineurs ou en centre de rétention pour migrants ».

Il semble aller de soi que des individu-e-s reconnu-es coupables de crime par les procédures judiciaires soit enfermé-e-s. Mais qui décide socialement de la définition d’un crime, de la réduction d’une personne à son « crime », de l’enfermement comme organisation sociale ?

Hier la peine de mort, aujourd’hui la prison, « comme élément constitutif et immuable de nos sociétés ». Angela Davis ajoute : « On ignore trop souvent que le mouvement pour l’abolition carcérale est lui aussi riche d’une longue histoire qui remonte à l’époque où la prison est apparue en tant que principale forme de châtiment ».

L’auteure reprend les propos d’Elliot Currie : « la prison jette désormais une ombre menaçante sur notre société, à un degré inédit dans notre histoire ou celle de n’importe quelle démocratie industrielle. En l’absence de grands conflits armés, l’incarcération de masse constitue le programme social le plus assidûment appliqué par les gouvernements de notre époque ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit un enfermement de masse, ayant peu ou pas d’effet sur les chiffres officiels de la criminalité. Cela devrait interroger sur la fonction sociale réelle de la prison. Sans oublier les questionnements sur qui sont majoritairement les prisonnier-e-s, sur l’articulation entre rapports sociaux inégalitaires, justice et ordre carcéral.

Prisonnier-e-s et main d’œuvre carcérale, travailleurs et travailleuses ne bénéficiant pas des droits des salarié-e-s, main d’œuvre sous-payée…

Sans oublier qu’avec le développement des idéologies néolibérales, du moins d’État « Cette vaste mobilisation de capitaux privés (des secteurs du bâtiment à ceux de la restauration ou des services de santé) autour de la gestion des établissements pénitentiaires rappelait si étrangement l’émergence du complexe militaro-industriel, que nous avons commencé à employer le terme de « complexe carcéro-industriel1 » ».

La prison est à la fois absente et présente de nos vies. « La prison fonctionne donc sur le plan idéologique comme un lieu abstrait où sont déposés les êtres indésirables afin de nous soulager de la responsabilité de penser aux vrais problèmes qui affectent les communautés dont sont largement issus les détenus ». Industrie du châtiment et trou noir « dans lequel sont déposés les détritus du capitalisme contemporain ».

En retour nécessaire sur l’histoire, Angela Davis analyse les liens entre esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes. Hier l’esclavage, les lynchages, la ségrégation apparaissaient comme « naturels » aux yeux des dominants blancs. Quels liens y-a-t-il aujourd’hui entre le racisme et l’institution carcérale ? Elle rappelle au passage, que « le vagabondage était inscrit dans la loi en tant que crime noir ». De l’esclavage au système de servitude pénale pour les Noirs, avec louage des condamnés et chaînes pour les forçats…

« La prépondérance de la prison en tant que principale forme de châtiment, avec ses dimensions racistes et sexistes, pose cette continuité historique entre l’ancien système de louage et l’économie carcérale privatisée d’aujourd’hui ».

L’auteure traite, entre autres, de l’histoire des dimensions sexuées des châtiments, de la violence, du châtiment des femmes, dans la « sphère domestique », des fouilles au corps comme agression sexuelle, de l’internement en hôpital psychiatrique, des départages entre criminalité, pauvreté et maladie mentale, des liens entre couleur et sexualité, « Les idéologies liées à la sexualité – et notamment celles qui mêlent question raciale et sexualité – ont eu un impact profond sur les représentations des femmes de couleur et sur les traitements qui leur étaient réservés à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison ».

Angela Davis souligne aussi la nécessité de « défaire le lien conceptuel soi-disant indestructible entre sanction et délit ». Elle insiste sur la racialisation de la population carcérale, sur le complexe carcéro-industriel, « La notion de complexe carcéro-industriel privilégie une analyse du processus de châtiment tenant compte des structures économiques et politiques et des idéologies qui l’entourent, par rapport à une focalisation myope sur les comportements criminels individuels et sur les démarches visant seulement à « inverser la courbe de la criminalité » », sur les bénéfices tirés par les complexes militaro-industriel et carcéro-industriel « des processus de destruction sociale », sur les privatisations « le modèle de privatisation est en passe de devenir le premier mode de gestion du châtiment dans de nombreux pays ».

Si l’horizon reste bien « l’abolition de la prison en tant que mode de châtiment dominant », il faut immédiatement améliorer le cadre de vie des personnes en détention, « L’un des défis majeurs qui se présentent à lui est d’appeler à la création d’un cadre de vie plus humain pour les personnes en détention, sans pour autant encourager la pérennité de la prison ».

Les alternatives abolitionnistes passent, même si elles se s’y réduisent pas, par la revitalisation des systèmes scolaires, des systèmes de soins, par « l’éradication » des disparités de classe, de genre et de race, par la dépénalisation des drogues, la suppression de la notion administrative de sans-papier-e-s (ou migrant-e-s clandestin-e-s, par la « transformation radicale de nombreux aspects de notre société »…

« Si nous démontrons que les alternatives abolitionnistes perturbent ces interrelations et qu’elles s’efforcent de désarticuler les liens crime/châtiment, race/châtiment, classe sociale/châtiment et genre/châtiment, alors nous cesserons de voir la prison comme une institution isolée pour prendre en compte toutes les connexions sociétales qui favorisent son maintien ».

Plan :

1. Introduction : réformer ou abolir la prison ?

2. Esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes

3. Emprisonnement et réforme

4. Comment le genre structure le système carcéral

5. Le complexe carcéro-industriel

6. Alternatives abolitionnistes

« J’espère que cet ouvrage incitera les lecteurs à remettre en question leurs propres présomptions sur la prison. Beaucoup d’entre nous sont d’ores et déjà convaincus que la peine capitale est une forme de châtiment rétrograde et qu’elle viole les principes élémentaires des droits de l’homme. Le temps est venu, me semble-t-il, d’encourager une prise de conscience similaire autour de la question carcérale ». En effet, comment encore accepter les enfermements de certain-ne-s. L’argument du juste châtiment relève de la pensée religieuse, il est par ailleurs, à géométrie variable (non-culpabilité socialement construite pour les patrons responsables d’accidents mortels du travail ou du non respect des législations, des pollueurs et des empoisonneurs agro-alimentaires, des fraudeurs du fisc, sans oublier les responsables d’actes et de violences racistes, de violences envers les femmes, ou l’impunité policière…).

Certes le système carcéral en France est différent de celui des États-Unis, ce qui ne dispense pas d’interroger les logiques d’enfermement, les attributions sociales de la prison…

En complément possible :

George Jackson : Les frères de Soledad, Syllepse 2014, J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Angela Davis : La prison est-elle obsolète ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

Au diable Vauvert, La Laune 2014, 168 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

1 Pour utiliser une formulation de Mike Davis, cité par l’auteure.

J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

soledad2Dans sa préface, Jean Genet écrit « Mais le plus surprenant, quand nous lisons ces lettres d’un jeune Noir enterré dans la prison de Soledad, c’est qu’elles reflètent parfaitement le chemin parcouru par l’auteur – lettres d’abord un peu maladroites à sa mère et à son frère, lettres à son avocate qui deviennent un extraordinaire développement, sorte d’essai et de poème confondus, enfin les dernières lettres, d’une délicatesse extrême et dont on ne connaît pas le destinataire. Et, de la première lettre à la dernière, rien n’a été voulu, écrit ni composé afin de construire un livre ; cependant le livre est là, dur, certain, et je le répète, à la fois arme de combat pour une libération et poème d’amour. En cela je ne vois aucun miracle, sauf celui de la vérité même, qui s’expose toute nue ».

La prison, le cachot, les gardiens blancs, le racisme « épars, diffus, sournois, morose, hautain, hypocrite », les corps… Un livre écrit en prison, « les mots interdits, maudits, les mots ensanglantés, les mots crachés avec la bave, déchargés avec le sperme, les mots calomniés, réprouvés, les mots non écrits… ». Les mots de Jean Genet pour présenter les lettres de George Jackson, pour expliquer les ressources de la langue, « faire passer en elle toutes les hantises et toute la haine du Blanc ». Et une invitation : « Il faut lire ce qui suit, comme un manifeste, comme un tract, comme un appel à la révolte, puisqu’il est cela d’abord ».

Le collectif Angles morts (voir leur livre Vengeance d’État. Villiers-le-bel des révoltes aux procès, Editions Syllepse 2011, Absence de procès pour les uns et condamnation pour les autres), nous propose une lecture des « Frères de Soledad » comme arme « pour renforcer les luttes actuelles contre l’enfermement, le racisme d’État et la répression policière ».

Les prisons étasuniennes, les 132 émeutes entre 1967 et 1972, l’incarcération de masse des Noirs et des Latinos, « La construction d’une société carcérale passe par la mise en place de dispositifs de discipline et de châtiment qui se renforcent et se répandent dans toute la société : les incarcérations deviennent de plus en plus nombreuses et longues pour des délits moins ‘graves’ ». Le collectif explique, entre autres, la filiation entre le régime d’esclavage et le système pénitentiaire, le façonnage du vocabulaire du mouvement de prisonniers révolutionnaires, la prison comme extension des ghettos noirs et des barrios, etc.

« Si les détenus noirs et latinos sont de plus en plus nombreux à se considérer comme des prisonniers politiques, c’est qu’ils s’estiment victimes d’un ordre politico-économique oppressif ».

Prisonniers politiques, voir aussi Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Editions Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Révoltes en prison. « Le mécanisme de contrôle qui reposait sur invisibilité des prisons et des prisonniers se grippe, sous l’effet conjugué du militantisme à l’extérieur, des allers-retours d’individus politisés, et des révoltes à l’intérieur qui trouvent un relais à l’extérieur ». Amerika is the prison.

L’histoire de la répression et de l’enfermement, dont les peines indéterminées, doit être mise en rapport avec celle « d’un capitalisme bâti sur la ségrégation raciale et spatiale ».

Les luttes permettent d’estomper les divisions raciales entre prisonniers blancs, latinos et noirs, elles bénéficient de soutiens extérieurs. Procès des Frères de Soledad, mort de George Jackson. James Baldwin écrit : « Aucun Noir ne croira jamais que Jackson est mort de la façon dont ils nous ont dit qu’il est mort ».

Le collectif termine par la mise en résonance des Frères de Soledad et des frères de Villiers-Le-Bel, de l’industrie carcérale et du maintien de l’ordre, de la place du livre, de la voix de George Jackson aujourd’hui.

Dans son avant-propos, Jonathan Jackson Jr, parle entre autres, de assassinat de son père Jonathan au tribunal, des lettres de George et de leur publication, de l’écriture de l’histoire par les vainqueurs, de la politique des États-Unis et du rôle de l’incarcération, des privilèges, des alternatives radicales et de la nécessaire ré-appréhension du message de George Jackson.

A lire et faire lire en re-situant le vocabulaire, les illusions sur le « socialisme chinois », une vision très dévalorisante des femmes dans certaines lettres, dans le contexte de l’époque.

Des lettres, parfois magnifiques, pour, non seulement se souvenir de George Jackson et des révoltes de prisonniers, des dimensions raciales de la démocratie des États-Unis (Amérikkke), mais aussi actualiser les possibles des dimensions radicales, souvent oubliées, des combats des Afro-américain-ne-s.

George Jackson : Les frères de Soledad

Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_589-les-freres-de-soledad.html, réédition d’un ouvrage paru en 1971 chez Gallimard, Paris 2014, 272 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité

11Trois remarques préalables.

Sylvie Tissot parle à la première personne, elle ne s’abstrait pas de son enquête, ce qui permet des éclairages spécifiques et rend concret certaines relations tissées ou situations particulières.

En ne négligeant pas les situations quotidiennes, les « détails », l’auteure donne à voir des tensions, des singularités, des gestes et des attitudes qui balisent ou colorent les points de vue exprimés.

Ses analyses ne sont pas statiques, elles sont mises en perspectives, inscrites dans l’histoire. Ce qui permet de saisir les actions comme construction de possibles et non comme inéluctabilités. Bref de rompre avec un déterminisme social, encore présent dans certaines analyses.

Les comportements des couches sociales privilégiées ne sont pas homogènes. Les rapports de domination ne sont ni statiques, ni imperméables aux mobilisations sociales. Contre une vision catégorielle des groupes sociaux, des classes ou fractions de classe, il convient de rappeler que ces groupes n’existent qu’en rapport les uns aux autres. Il s’agit donc toujours de rapports sociaux, de rapports asymétriques, de rapports de domination.

« Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent ».

Sylvie Tissot analyse l’organisation et les modifications d’un quartier de Boston. Elle souligne que « la hiérarchie des espaces désirables semble ainsi se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence de populations « différentes », de par leur revenus, leurs origines ethniques ou encore leur orientation sexuelle ».

L’auteure interroge à la fois la proximité spatiale, les distances sociales, les combinaisons d’inclusion et d’exclusion, les limites de la tolérance, les modifications de la reproduction sociale, les transformations de la ségrégation socio-spaciale, les formes de distinctions particulières, la « mixité sociale » induisant « une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente ».

Voyage chez les élites de la diversité. « Ce livre propose un voyage dans une ville des États-Unis pour comprendre comment cette valorisation de la diversité se traduit aujourd’hui. Quels types de relations fait-elle émerger entre une élite naguère exclusivement blanche et protestante, fermement accrochée à l’institution conjugale et familiale, et des groupes sociaux occupant des places subordonnées dans la société étasunienne ? »

Sylvie Tissot propose donc une enquête sur la revalorisation d’un quartier, « son appropriation par un groupe très particulier d’habitants, une élite locale », le rôle du secteur associatif, les relations avec les institutions municipales, ce mélange « d’investissement moral et d’exclusions sociales, de bohème affichée et de surveillance constante de ses voisins », l’auto-célébration d’un groupe de privilégié-e-s autour de la diversité, d’un positionnement de « pionniers »…

Elle souligne, entre autres, le poids des propriétaires, les modifications de l’habitat et des populations, l’intensité de la sociabilité choisie, la légitimité particulière « profondément marquée par les mouvements sociaux des années 1960 ».

L’auteure analyse en détail « les formes concrètes de rapport aux autres que donne à voir l’engagement des résidents aisés ». Elle indique que « Leur rapport à la mixité sociale incarne ces ambiguïtés : maître mot de leur engagement, au cœur de leur discours sur le quartier et de la manière dont ils se définissent, la diversité est en même temps un objet de crainte et de surveillance. Il s’agit autant d’apprendre aux nouveaux venus à l’apprécier et la respecter que de la contrôler. Ils en sont les porte-parole mais aussi les gardiens vigilants ».

Elle aborde aussi la génération du baby-boom, les luttes pour les droits civiques, le déplacement des frontières (thématique étasunienne traditionnelle), les attitudes gay friendly (mais prévenant la formation d’un « quartier gay », les ruptures de l’entre-soi mais en maintenant à l’écart les Afro-Américain-e-s et les Hispaniques, les reformes en réaction à la radicalité de certains mouvements sociaux… Les nouvelles formes de reproduction sociale sont inclusives, au moins dans certaines dimensions. Se forme une nouvelle légitimité sur la base de la « diversité glorifiée ».

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur le nouveau credo « diversity », la prise en compte des minorités en lieu et place des politiques d’affirmative action, l’euphémisation des préjugés… « Cette diversité, conçue comme un bien commun qui serait favorable à tous sans impliquer une redistribution des places et des rapports de pouvoir, en tout cas dans le South End, s’impose comme un mode de légitimation et marqueur identitaire dans les années 1990 ».

Sur l’euphémisation, Sylvie Tissot précise « De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous les rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange ». Faire de même, nous ne sommes pas très loin des injonctions à l’assimilation à la française.

Dans le chapitre « Créer un patrimoine historique », Sylvie Tissot articule, l’histoire, les ressources, les engagements culturels distingués, « la brique et le fer forgé », la distinction culturelle contre le logement social, l’artiste contre le squatteur, la « coexistence sans redistribution locale des positions de pouvoir ».

Un des points soulevés, « une forme de résistance à l’ébranlement provoqué par les revendications sociales des années 1960 » me semble significatif de certaines évolutions, non limitées, au cas traité. « L’engagement pour la diversité se présente comme un héritage – certes largement reformulé, et en parti délestée de sa charge contestatrice – des mouvements protestataires des années 1960 ; la disposition philanthropique des plus riches s’y trouve fondamentalement retravaillée ». Reste qu’il faudrait analyser les conséquences en retour pour les luttes sociales.

« A la conquête des petits espaces », Sylvie Tissot analyse, avec grand humour, les contrôles et les marquages des espaces publics, « le mélange dans l’assiette » et la distinction « française », les omnivores et l’élargissement des cuisines à partager, mais « la nourriture du Sud (dite soul food), associée aux Afro-Américains, constitue un repoussoir fort », la … mixité animale.

J’ai trouvé, très plaisantes, les analyses de la « socialisation canine », des animaux domestiques (pet) devenus companion animals, de la mobilisation autour du dog run. Des « détails » significatifs de l’ordre/désordre, des agencements des rapports sociaux.

L’auteure en conclut : « L ‘évolution des espaces publics étasuniens ne se réduit donc pas à des logiques de répression et de « guerre aux pauvres » ; cette enquête met plutôt au jour la manière subtile dont se recomposent, dans la célébration de la diversity, de micro-ségrégation ».

Un livre pour penser la complexité de la « gentrification », des recompositions territoriales urbaines, y compris dans leurs dimensions d’opérations immobilières lucratives, les émergences « d’un mode de gestion particulier des relations à « l’autre » qui se cristallise dans le mot d’ordre de la diversité », les couches sociales « gagnantes des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales », la place du genre et de l’orientation sexuelle dans les nouveaux clivages de classe…

Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle.

Extraits sur le site Les Mots Sont Importants :

Les bons voisins et la mixité sociale : Ce que l’amour de la diversité veut dire (Partie 1)

Les bons voisins et la mixité sociale : Les entrepreneurs de diversité (Partie 2)

Les bons voisins et la mixité sociale : La diversité au quotidien (Partie 3)

De la même auteure : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles

Sylvie Tissot : De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2011, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Colette MAGNY – Babylone USA

"Oink-Oink / Babylone USA / Cherokee" de et interprétés par Colette Magny et François Tusques

La situation de l’homme blanc lui interdit d’accuser qui que soit de haine !

2« Le jour où j’étais perdu, le scénario écrit par James Baldwin, ce « film fantôme », nous donne à lire un Malcolm X multiple, à travers des allers-retours incessants entre la prison, les violences racistes, la haine des Blancs, l’islam, la politique, les amours, entre l’enfance de Malcolm Little et l’activité de prédicateur musulman impliqué dans le mouvement pour la libération noire. C’est un Malcolm de chair que dépeint Baldwin dans les pages qui suivent ».

Le texte de James Baldwin séduit par sa construction, son approche non linéaire de l’histoire et de la personnalité de Malcolm X. Une histoire scénarisée articulant vie et pensée, contradictions et tensions, jouant sur les temps et le surgissement du passé dans le présent, « … l’homme qui a violé ta mère et assassiné ton père ! » ou « Ne les laissez pas faire manger du porc à mon garçon ». L’auteur rend palpable le racisme, comme structure du quotidien, comme ombre de chaque geste, comme peau recouvrant le moindre espace de cette société étasunienne. Derrières les noms « Red », « Malcolm Little », Omowale », « Malcolm X » et « El Hajj Malik El Shabbaz » le portrait d’un homme, pas d’un héros hollywoodien, qui n’accepte pas cette dictature des « diables blancs ».

Et aussi, la violence, « Pourquoi ne demandez-vous pas aux Blancs, qui sont vraiment entraînés à la violence, ce qu’ils pensent de tous les Noirs innocents qu’ils tuent ? Quand un jeune blanc tue, c’est un problème « sociologique ». Mais quand un jeune Noir tue, vous êtes prêts à construire des chambres à gaz. Comment se fait-il que vous ne vous inquiétiez jamais quand les Noirs se tuaient entre eux ? Tant que l’on massacrait les Noirs de sang-froid, tant qu’on les lynchait, vous disiez : « les choses s’arrangeront ». » le désespoir, « Nous voyons les gens avec ses yeux : des êtres sans but, perdus, sans espoir », l‘ironie, la vénalité, les gestes du quotidien, l’espérance…

Une autre lecture de la réalité. « Merde ! Tu crois que j’allais me battre dans l’armée de l’homme blanc ? Cet homme qui me tue dans son uniforme, dans mon pays, où je suis né ? Ce n’est pas l’ennemi qui nous tue – c’est lui ! ».

Un autre regard sur la politique. « Pourquoi un citoyen devrait-il lutter pour obtenir ses droits civiques ? Pourquoi devrais-je me battre, moi, pour obtenir ce que vous avez reçu, vous en naissant ? Non ! Maintenir le Noir américain genoux, le contraindre à mendier la reconnaissance de ses droits civiques n’est qu’un piège. On empêche ainsi les Noirs de comprendre qu’ils ont un motif irréfutable de mettre les États-Unis en accusation devant les Nations unies pour non respect des droits humains ».

Construction, dialogues, poids des mots, un scénario certes, mais avant tout un texte d’une force remarquable. James Baldwin est un écrivain, pas un plumitif. Il « traduit » en mots, en phrases, les situations, les aspérités, les heurts et les moments de tendresse et les engagements.

Un livre fort, un livre-tension vers la libération noire.

« Nous les laissons à cette tâche et parcourons les rues de Harlem sous la pluie, tandis que la nuit tombe »

Parmi les nombreux livres de l’auteur : La prochaine fois, le feu, Editions Gallimard 1963, Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Sur Malcom X, voir, entre autres : Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire, Editions Amsterdam 2013, La revendication d’égalité n’est pas négociable

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu

La vie de Malcolm X : un scénario

Traduction française de Magali Berger

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Le jour où j’étais perdu…, Paris 2013, 265 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Contre la négation du passé militant dans la construction de l’histoire

9« Ce livre est donc un récit rétrospectif du Freedom Summer en même temps qu’une tentative d’en évaluer l’impact à la fois chez ses participants et dans l’ensemble de la société américaine ».

Doug McAdam analyse la situation aux États-Unis dans les années 1960 et plus particulièrement celle d’une partie de cette génération « la première génération d’enfants dans l’histoire des États-Unis à constituer un marché », leur confiance en eux. Il replace l’action des participant-e-s volontaires au soutien à l’inscription des Noir-e-s sur les listes électorales dans le contexte socio-économique, et plus particulièrement celui du Mississippi. L’auteur revient sur les premières oppositions de masse au système racial ségrégationniste et sur le rôle du SNCC dans la campagne d’inscription.

Il souligne les aspects contradictoires (dont celles liées au genre et à la « race ») de la campagne, les problèmes politiques posés par la mobilisation de Blanc-he-s coupée de l’auto-organisation des populations concernées, d’autant que la couverture médiatique des actions sera importante, ce qui n’était jamais le cas pour les actions des Noir-e-s.

Il insiste particulièrement sur les « racines biographiques » des personnes engagées, « L’arrogance de la jeunesse et les privilèges de classe se combinent à l’air du temps pour donner à ces volontaires un sentiment démesuré du caractère unique de leur génération et de sa capacité d’action », la force du lien unissant les volontaires, et des conséquences sur leur futur.

Doug McAdam montre à la fois « l’impact immédiat du Freedom Summer » et ses répercutions sur les événements des années 60. A juste titre, il insiste sur l’éclatement de la « communauté bien-aimée » et des mythes soubassements d’une certaine unité imaginaire étasunienne, et les limites du « plaidoyer moral » dans les combats politiques. Il souligne aussi le rôle du FBI (surveillance, manipulation, etc.), les droits démocratiques d’expression et d’organisation sont toujours sous surveillance au pays du mythe de la liberté.

J’ai particulièrement été intéressé par le traitement des aggravations des tensions raciales, de la radicalisation politique et « de la libération personnelle ».

L’auteur indique aussi que « le Freedom Summer contribua à dissocier le militantisme des activités antipatriotiques ».

Contrairement aux idées répandues, les volontaires ne retournèrent pas leur veste, elles et ils se mobiliseront contre la guerre du Vietnam et plus généralement dans les combats sociaux, et en particulier, pour certaines, dans le mouvement de libération des femmes. L’analyse des trajectoires des volontaires, même si elle est trop centrée, me semble-t-il, sur les données personnelles, ouvre des champs de compréhension aux actions des un-e-s et des autres.

Une contribution intéressante à l’histoire des États-Unis et à la mémoire des combats contre le racisme institutionnel.

Voir aussi la chronique de Nicolas Béniès : Pour mémoire

Doug McAdam : Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964

Traduit de l’anglais par Célia Izoard

Editions Agone, Marseille 2012, 478 pages, 26 euros

Didier Epsztajn

Sur la dialectique de la race et de la classe. Les écrits de Marx sur la guerre civile, 150 ans après

Alors que les États-Unis célèbrent cette année le 150ème anniversaire de la guerre de Sécession, une attention particulière a été consacrée à la résistance Afro-américaine à l’esclavage et aux abolitionnistes radicaux du Nord. Il est de plus en plus admis, même dans le Sud, que la supposée « noble cause » des confédérés était basée sur la défense de l’esclavage. Pourtant, jusqu’à ce jour, ce pays continue à renier les dimensions raciales et de classe de cette guerre. Il y a également un reniement, même à gauche, des implications révolutionnaires de la guerre, non seulement pour les Afro-Américains, mais également pour la classe laborieuse blanche et pour le système économique et politique américain dans son ensemble. De la même manière, il y a toujours une grande méconnaissance des écrits de Karl Marx et Friedrich Engels sur la dialectique de la race et de la classe dans la guerre civile américaine. J’ai tenté d’y remédier dans mon dernier ouvrage, Marx at the Margins : On Nationalism, Ethnicity, and Non-Western Societies1.

Frantz Fanon : la dialectique de la race, de la classe et de la Révolution

Une heureuse coïncidence fait qu’en cette année 2011, l’on célèbre également le 100e anniversaire de Révolution chinoise de 1911, qui ciblait à la fois l’impérialisme et le despotisme indigène, tout en soutenant la démocratie et l’émancipation des femmes. Plus en lien avec le sujet qui nous intéresse ici, nous commémorons cette année un troisième anniversaire, le cinquantième anniversaire de la mort du grand révolutionnaire et philosophe afro-caribéen, Frantz Fanon, qui, comme Karl Marx, a  nombre de choses à nous dire aujourd’hui sur la dialectique de la race et de la classe. Écrivant en humaniste radical, imprégné des travaux de Hegel et de Marx, Fanon esquisse une théorie de la violence révolutionnaire, à la fois nécessaire et libératrice, lorsqu’elle est utilisée par des groupes racialement opprimés. La démarche de Fanon se basait sur l’expérience de l’une des luttes de libération africaine les plus radicales, la Révolution algérienne. Dans les années 1960 aux États-Unis, ce message d’une révolution violente sema la peur dans certains milieux, principalement conservateurs, et l’admiration dans d’autres, principalement radicaux, particulièrement dans les communautés noires. Dans l’esprit de cette époque, imprégné du concept de guérilla de Mao Tse-Tung, le message de Fanon attirait ainsi des groupes tels que les Black Panthers.

Dans le même temps, cette attention portée à la théorie de la violence de Fanon, qui constituait seulement un chapitre de son ouvrage principal, Les damnés de la terre, voilait le thème global de la dialectique humaniste dans l’oeuvre de Fanon. Car dans la magnifique conclusion des Damnés de la terre, Fanon appelait à la reconnaissance mutuelle et à la solidarité entre les clivages nationaux et raciaux, entre les nations opprimées et leurs anciens colonisateurs. C’est ce qu’il fit dans une merveilleuse discussion dialectique, dans laquelle il affirme que les peuples d’Afrique nouvellement indépendants, longtemps assujettis à la fois à l’oppression économique et à l’oppression raciale, avaient besoin de développer d’avantage la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes (self-consciousness), y compris la fierté de leur culture et de leur histoire (Fanon a cependant été toujours très critique vis-à-vis de toutes les oppressions, qu’elles soient patriarcales ou autres), qui ont été trop souvent dévalorisées par les colonisateurs. Bien que cela attirait les nationalistes noirs de l’époque, Fanon affirmait dans son argumentation dialectique qu’une telle conscience de soi ne signifiait aucunement qu’il faille se replier sur soi, que ce soit individuellement ou en tant que peuple. Au contraire, concluait-il, la conscience de soi – ce qu’Hegel aurait appelé un facteur singulier ou particulier – était ce qui pouvait nous faire évoluer du particulier à l’universel de la fraternité humaine dans les conditions de la révolution.

C’est ainsi que Fanon l’exprimait, dans ce magnifique langage dialectique avec lequel il concluait Les damnés de la terre :

« La conscience de soi n’est pas fermeture à la communication. La réflexion philosophique nous enseigne au contraire qu’elle en est la garantie. La conscience nationale, qui n’est pas le nationalisme, est la seule à nous donner une dimension internationale ». 

Cela peut être dur à comprendre, particulièrement dans le contexte dans lequel baigne la gauche actuelle – comme, par exemple, dans l’ouvrage Empire de Hardt et Negri – où toutes les formes de consciences nationales tendent à être rejetées comme réactionnaires.

Marx à propos de l’Irlande : classe, ethnicité et libération nationale

Cette réflexion suit la pensée de Karl Marx à propos de la race, de la classe et du nationalisme. Comme j’ai tenté de le démontrer dans Marx at the Margins, il est arrivé à Marx d’analyser le sentier qui mène à la conscience de classe et à la révolution prolétarienne, non pas comme directe, mais comme indirecte. Prenons les ouvriers britanniques des années 1860. Comme l’avait justement vu Marx, dans les années 1860, ceux-ci étaient si imprégnés de condescendance, en réalité de racisme, envers les Irlandais – à la fois envers la minorité irlandaise au sein de la classe ouvrière britannique mais également envers les habitants mêmes de l’Irlande, qui était alors une colonie britannique – qu’ils s’identifiaient trop souvent à la classe dominante britannique. Comme l’a écrit Marx dans une « circulaire confidentielle » de la première Internationale le 1er Janvier 1870 :

« Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qu’il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ». 

Notons sa comparaisons avec les relations raciales aux États-Unis. Une telle impasse – que ce soit aux États-Unis ou en Grande Bretagne – était-elle permanente, une sorte de « structure sous-jacente », comme aiment à le dire certains intellectuels radicaux ?

Pas selon Marx. Celui-ci croyait qu’une révolution irlandaise, libérant ce pays du colonialisme, allait surmonter cette impasse, pas seulement en libérant l’Irlande du colonialisme britannique, mais également en ouvrant de nouvelles potentialités au sein même de la Grande-Bretagne. Marx opposait ces arguments aux critiques de l’anarchiste Mikhaïl Bakounine, qui s’attaquait au soutien qu’apportait la Ire Internationale aux prisonniers politiques irlandais, considérant celui-ci comme une déviation de la lutte des classes. Dans une lettre à Engels du 10 Décembre 1869, Marx écrit :

« Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais par le gain d’influence de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Des investigations plus approfondies m’ont maintenant convaincus de l’inverse. La classe ouvrière anglaise ne va jamais rien accomplir avant qu’elle ne se soit débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général » (MECW 43 : 398). 

Cette aspiration – pour un lien entre les mouvements anti-impérialistes et les mouvements ouvriers des pays impérialistes – était un point crucial pendant tout le XXe siècle et reste primordiale aujourd’hui.

La France dans les années 1960 : du soutien aux luttes de libération nationale dans les colonies à la Révolution sociale en métropole

Un exemple dramatique d’un tel lien apparaît dans les événements français des années 1950 et 1960, après que les Vietnamiens, puis les Algériens aient arraché leur indépendance au colonialisme français. En France, la gauche avait été défaite dans les années 1950 et avait été contrainte d’avaler l’amère pilule du système politique autoritaire mis en place par le coup d’État de Charles De Gaulle en 1958. Mais dans les années 1960, de nouveaux réseaux qui apportaient leur soutien à la révolution algérienne de l’intérieur de l’Hexagone, issus d’une nouvelle génération et de jeunes intellectuels radicaux comme Jean-Paul Sartre, commencèrent à fleurir. (On en trouve un exemple dans la préface de Sartre aux Damnés de la terre de Fanon.) Ils persistèrent ainsi, même face à une vague de tentatives d’assassinats (dont l’un sur Sartre) – un type de violence auquel la communauté des immigrés algériens en France devait faire face de manière encore plus brutale. Une fois que l’Algérie devint indépendante en 1962, la France semblait revenir à une domination conservatrice pour quelques années. Mais dans les faits, les nouvelles mentalités créées par la révolution algérienne, ainsi que par le réseau français de soutien à cette révolution, qui participèrent à la formation d’une gauche à la gauche d’un Parti communiste français opportuniste et réformiste, n’a pas peu joué dans l’explosion de 1968, le plus grand soulèvement révolutionnaire dans un pays capitaliste et développé depuis le début du XXe siècle.

(Bien évidemment, un tiers-mondisme aveugle accompagna parfois ces évolutions ; par ailleurs, le réseau de soutien à l’Algérie n’était pas le seul réseau révolutionnaire qui existait avant 1968. Ici, l’on devrait mentionner le groupe « socialisme ou barbarie » ou encore l’Internationale situationniste, mais il est important de noter que s’il devait advenir que l’on compile les écrits de ces deux groupes sur l’Algérie, ou du mouvement anticolonialiste de manière plus générale, cela ne donnerait qu’un pamphlet assez court. C’est quelque peu la même situation pour les marxistes-libertaires caractéristiques des États-Unis, comme ceux inspirés par C.L.R. James ou par l’humanisme-marxiste de Raya Dunayevskaya – ce dernier groupe, dans lequel je suis impliqué depuis les années 1970, répond ainsi sérieusement aux questions posées par les mouvements anticoloniaux et antiracistes).

Marx sur la guerre de Sécession : aspirations démocratiques et réalité économique.

Pendant la guerre civile américaine, Marx écrivit ses plus importants textes sur la race et la classe. Même si ces écrits ont reçu une certaine audience aux États-Unis depuis que W.E.B. Du Bois les a cité dans Black Reconstruction en 1935, puis que la plupart de ces écrits aient été traduits dans l’ouvrage Marx and Engels on the Civil War in the United States en 1937 (malheureusement épuisé aujourd’hui) ces textes ont été bien moins discutés que ce que l’on aurait pu attendre.

Marx voyait la guerre de Sécession comme une seconde révolution américaine, avec une dimension socio-économique mais également politique. Il exprima ceci en 1867 dans la préface au volume I du Capital : « De même que la guerre d’indépendance américaine au XVIIIe siècle a sonné la cloche d’alarme pour la classe moyenne en Europe, de même la guerre civile américaine au XIXe siècle a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne. » Bien sur, il voyait la guerre civile américaine comme une révolution bourgeoise et démocratique plutôt que comme une révolution communiste, mais il croyait également qu’elle pouvait annoncer une révolution communiste en Europe. Et il s’avéra que la Commune de Paris, une révolution radicalement communiste, éclata en Europe quelques années après la fin de la guerre de Sécession.

Comme l’écrit Robin Blackburn dans son récent livre, An Unfinished Revolution : Karl Marx and Abraham Lincoln (2002), dans l’esprit de Marx, « défaire le pouvoir esclavagiste et libérer les esclaves ne détruirait pas forcément le capitalisme, mais cela créerait des conditions beaucoup plus favorables pour organiser et conscientiser les ouvriers, qu’ils soient Blancs ou Noirs » (p. 13). Ainsi, la guerre créerait de nouvelles possibilités pour la classe ouvrière américaine, noire et blanche. Là encore, le livre de Blackburn a permis de rendre à nouveau disponibles certains textes de Marx sur la guerre civile américaine.

La guerre de Sécession avait ainsi d’importantes implications, économiques mais aussi politiques, pour Marx. Une victoire du Nord aurait, note-t-il plusieurs fois, consolidé ce qui était, avec toutes les réserves que l’on peut y apporter, l’une des quelques républiques démocratiques au monde. Cela aurait été le cas, non seulement en battant les sécessionnistes réactionnaires du Sud, mais également en abolissant l’esclavage. Cette dernière mesure aurait résulté d’une paix formelle pour une importante part de la population américaine, faisant de cette démocratie plus qu’une réalité. (Alors que le vote des femmes fut soulevé aux États-Unis dans les années 1860, celui-ci fut hélas repoussé de 60 ans à cause d’une scission entre les partisans du suffrage pour les hommes noirs et les féministes.)

Il faut également de garder d’oublier qu’en 1861, la quasi-totalité de l’Europe était dominée par des monarchies ou des régimes militaires, et même les pays possédant un parlement fort, comme la Grande-Bretagne, exigeaient la possession d’une propriété pour pouvoir voter, ce qui excluait du suffrage de larges parts de la classe ouvrière et même une grande partie de la classe moyenne. Le but des classes dominantes de ces sociétés était alors de dévaloriser « l’expérience » américaine par le suffrage masculin (blanc), sympathisant même avec les confédérés.

La guerre civile avait alors – écrit Marx – d’importantes implications économiques concernant les terrains et les biens. Devant la vaste et toujours grandissante économie américaine, et proportionnellement à la part de cette économie basée sur le travail des esclaves, l’émancipation de quatre millions d’esclaves, sans compensation pour leurs « propriétaires » reviendrait, en termes économiques, à la plus grande expropriation de propriété privée dans l’histoire, à ce moment-là.

Un autre aspect économique concernait la propriété de terres dans le Sud. Marx partageait l’espoir des abolitionnistes et des républicains radicaux – et ceux des socialistes de manière plus générale – que, dans le Sud occupé, les politiques de reconstruction d’après guerre iraient au-delà de la création de nouveaux droits politiques pour les anciens esclaves mais plutôt vers une réelle révolution agraire qui aurait détruit les anciennes plantations esclavagistes et redistribué les terres. Dans la préface de 1867 au Capital, par exemple, Marx fait allusion au programme des républicains-radicaux qui promettaient d’accorder 16 hectares (forty acres) et une mule aux esclaves libérés. Il se référa ainsi à Benjamin Wade, qui aurait pu entrer dans la course à la présidentielle américaine si la mise en accusation (impeachment) de l’obstructionniste et violemment raciste Andrew Johnson, qui avait succédé à Abraham Lincoln à la présidence en 1865 après l’assassinat de ce dernier, par la majorité républicaine-radicale du Sénat, avait été amenée à son terme : « M. Wade, vice-président des États-Unis du Nord de l’Amérique, déclarait ouvertement dans plusieurs meetings publics, qu’après l’abolition de l’esclavage, la question à l’ordre du jour serait celle de la transformation des rapports du capital et de la propriété foncière. » Ce programme fut ajourné dans les années suivantes, après que le Sénat ait échoué à destituer le réactionnaire Johnson de la présidence.

Le soutien critique de Marx au Nord

Marx supporta fermement le Nord, même au début de la guerre, lorsque Lincoln refusait toujours de mettre l’abolition de l’esclavage à l’agenda politique. Malgré ces faiblesses du Nord, Marx persistait à écrire encore et encore que le Sud était totalement réactionnaire, faisant du « droit » à posséder des esclaves l’un des principes fondateurs de sa Constitution. Cependant, dans le même temps, Marx émit de sévères critiques publiques à l’encontre de Lincoln. Le 30 août 1862, dans un article pour Die Presse à Vienne, Marx attaqua le refus de Lincoln de faire de l’abolition de l’esclavage l’un des objectifs de la guerre, citant ainsi longuement un discours de l’abolitionniste radical Wendell Phillips. Dans un discours très connu de l’été 1862, Philipps avait fustigé Lincoln en tant que « médiocrité de premier plan » (« first-rate second rate man »), ayant échoué à comprendre que les États-Unis ne « verront jamais la paix … avant que l’esclavage ne soit anéanti ».

Il faut également noter que lorsque la Ire Internationale de Marx fut fondée en 1864, celle-ci se basait, en grande partie, sur des réseaux ouvriers et socialistes de toute l’Europe occidentale, qui avaient soutenu le Nord. Ces réseaux mobilisèrent ainsi des personnes au nom du Nord, dans la période cruciale que représentaient les premières années de la guerre, lorsque la Grande Bretagne et la France semblaient menacer d’une intervention aux côtés du Sud. En Janvier 1865, après que Lincoln n’ait pas seulement discuté la Proclamation d’Émancipation, mais également enrôlé des troupes noires dans l’armée de l’Union, l’Internationale envoya un communiqué public à Lincoln, préparé par Marx, le félicitant de sa large victoire lors des élections de 1864. Comme Marx le remarqua dans la sphère privée, cette victoire aux élections, contrairement à celle de 1860, revenait à un appui retentissant aux politiques d’émancipation. Le gouvernement américain établit ce faisant des relations de ce genre avec l’Internationale, allant ainsi directement à la classe ouvrière, sans passer par les chefs du gouvernement britannique, dont l’attitude restait antagoniste vis-à-vis du Nord. L’ambassadeur américain à la Cour de Saint-James accepta ainsi de recevoir une délégation de 40 membres de l’Internationale pour recevoir le communiqué en question. À cela s’ajoute le fait que, après avoir transmis le communiqué à Lincoln, conformément aux dernières instructions, Adams délivra une remarquable et chaleureuse réponse à l’Internationale au nom du gouvernement américain. La réponse officielle d’Adams déclarait que « les États-Unis […] peuvent tirer de nouvelles sources d’encouragements à persévérer dans cette voie, du témoignage des travailleurs d’Europe, et que l’attitude nationale est favorisée par leurs ardentes sympathies éclairées » (réédité dans Blackburn, An Unfinished Revolution, pp. 213-14).

Les années qui suivirent, alors que Johnson – le successeur de Lincoln – bloqua l’accès à la  citoyenneté pour les anciens esclaves, l’Internationale rendit publique une autre déclaration à propos de la légalité de l’esclavage aux États-Unis. Le communiqué de l’Internationale au peuple américain du 28 Septembre 1865 est un texte qui, malheureusement, n’a reçu que très peu d’attention. Il s’adresse ainsi directement au public américain, au-delà du président Johnson. Ce texte inclut également un avertissement précis sur le racisme aux États-Unis :

« Permettons-nous également d’ajouter un mot de conseil pour le futur. Puisque l’injustice subie par une part de notre peuple a produit des résultats aussi désolants, arrêtons la. Laissez vos citoyens actuels être déclarés libres et égaux, sans conditions. Si vous échouez à leur donner des droits civils, alors que vous réclamez des droits du citoyen, il y aura une lutte pour le futur qui pourrait à nouveau tâcher votre pays avec le sang de votre peuple. Les yeux de l’Europe et du monde sont fixés sur vos efforts de reconstruction, et les ennemis sont toujours prêts à sonner le glas des institutions républicaines, dès qu’ils entre-aperçoivent la moindre brèche. Nous vous prévenons donc, en tant que frères d’une cause commune, que vous devriez retirer chaque chaîne des branches de la liberté, et votre victoire sera complète ». 

Bien que Marx n’ait pas écrit ce communiqué, il est assez peu probable qu’il n’ait pas été d’accord avec cette affirmation de l’Internationale, organisation dans laquelle son influence politique fut considérable.

Race, classe et guerre civile dans le premier volume du Capital

Le thème de la race et de la classe, appliqué à la situation spécifique à laquelle font face les travailleurs aux États-Unis apparaît régulièrement dans les écrits de Marx sur la guerre civile. Mais on retrouve également cette thématique dans un passage du Capital, qui est également trop souvent négligé :

« Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. Le congrès général des ouvriers à Baltimore (16 août 1866) fit la déclaration suivante : "Le premier et le plus grand besoin du présent, pour délivrer le travail de ce pays de l’esclavage capitaliste, est la promulgation d’une loi d’après laquelle la journée de travail doit se composer de huit heures dans tous les États de l’Union américaine. Nous sommes décidés à mettre en œuvre toutes nos forces jusqu’à ce que ce glorieux résultat soit atteint" » (1971, 294, je souligne).

Ce passage est central dans le chapitre sur « la journée de travail », dans lequel Marx, plus que partout ailleurs dans le Capital, pointe les résistances de la classe ouvrière. Les propos explicitant le fait que « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri » ont légitimement attiré le plus d’attention jusqu’à présent. Moins de personnes ont cependant noté l’expression se référant au combat contre « l’esclavage capitaliste » que Marx cite en le reprenant au premier congrès national des ouvriers américains, termes qui se feront plus rares une fois que les syndicats seront établis et se seront bureaucratisés.

À cela s’ajoute le fait que, comme Raya Dunayevskaya l’a montré dans un travail sur les écrits de Marx à propos de la guerre civile qui relie ceux-ci à sa critique plus globale de l’économie politique, Marx a ajouté le chapitre sur « la journée de travail » – et les propos cités ci-dessus – dans un brouillon plus tardif du Capital. Cet ajout se fit, affirme Dunayevskaya, sous l’influence même de la guerre civile américaine et du soutien solide et massif au Nord qui vit le jour chez une partie des travailleurs britanniques (ce dernier point sera discuté plus bas). Comme l’écrit Dunayevskaya, observant l’impact de la guerre civile américaine sur la structure du premier volume du Capital, « en tant que théoricien » Marx était « sensible à cette nouvelle impulsion des travailleurs », ce qui entraina la création de nouvelles « catégories » (p. 89) théoriques.

Les écrits pré-guerre civile sur l’esclavage et le capitalisme.

Marx a, occasionnellement, abordé les questions de la race, de l’esclavage et du capitalisme bien avant Le Manifeste communiste. Dans une lettre du 28 décembre 1846 à Pavel Annekov, également connu pour sa critique de la version du socialisme de Pierre-Joseph Proudhon, Marx relie l’esclavage moderne au capitalisme :

« L’esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage vous n’avez pas de coton, sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie mécanique. Aussi avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance ». 

Dans une autre critique de Proudhon de cette période, Marx attaque le lieu commun de l’époque selon lequel les Noirs seraient prédestinés à l’esclavage. Alors qu’il ne publia guère d’autres textes sur l’esclavage du Nouveau Monde, avant la période de la guerre civile américaine, il y a au moins deux indications qui prouvent sa connaissance profonde ainsi que sa sympathie pour la cause abolitionniste. L’une de ces indications se trouve dans le fait que, pendant les années 1850, Marx était le correspondant européen principal pour le New York Daily Tribune, un journal abolitionniste qu’il lisait, semble-t-il, assidument.

La seconde indication de cet intérêt de Marx pour l’esclavage se trouve dans ses carnets de notes privés, qui ont seulement commencé à être publiés dans la dernière décennie au sein de l’édition en cours de la Marx-Engels Gesamtausgabeou MEGA (œuvres complètes). Dans ces carnets de notes, qui ont déjà été publié dans la MEGA, on trouve des extraits et des résumés, dans un mélange d’allemand et d’anglais, de deux livres sur l’esclavage par l’abolitionniste britannique Thomas Buxton. En août-septembre 1851, Marx a lu et annoté The African Slave Trade(1839) et The Remedy ; Being a Sequel to the African Slave Trade (1840) de Buxton. Marx insiste fortement dans ses notes sur la conclusion de Buxton selon laquelle, malgré le fait que la Grande Bretagne ait abolie d’abord la traite négrière (1807), puis l’esclavage lui-même (1833), la traite transatlantique des esclaves a continué à s’étendre. Marx reprend ainsi les détails de Buxton concernant le taux important de mortalité durant la traversée de l’Atlantique, incluant des passages tel que : « la mortalité résultant de la cruauté du système s’est agrandie proportionnellement à l’expansion du trafic, qui a doublé quantitativement comparé à la période d’avant 1790. » (MEGA IV/9, p. 496).

Cela était dû au fait que, comme les notes de Marx sur Buxton le suggèrent, une fois que la flotte britannique avait arrêté tous les bateaux d’esclaves, la traite continua de manière souterraine sans diminuer réellement le nombre d’êtres humains transportés pour devenir esclaves : « Jusqu’ici, le seul changement apporté est un changement de drapeau sous lequel se fait la traite. » (MEGA IV/9, p. 497). De plus, les conditions, sur les bateaux négriers s’étaient, en imaginant que cela ait pu être possible, encore plus dégradées :

« Les esclaves sont désormais sujets à de plus grandes épreuves que celles qu’ils ont subi dans le passé, dans la manière dont ils sont embarqués et cachés, comme des biens de contrebande,  lorsqu’un navire d’esclaves entre dans le port de Rio de Janeiro et de la Havane tel un honnête commerçant disposant ouvertement de sa marchandise. Deux fois plus d’êtres humains sont désormais victimes de la traite négrière qu’à l’époque ou (les abolitionnistes) Wilberforce et Clarckson accomplirent leur noble tâche ; et chaque individu, parmi ces chiffres élevés, en plus des horreurs endurées dans le passé, doit souffrir d’être relégué dans un espace plus étroit à bord d’un navire, où les locaux sont sacrifiés au profit de la vitesse » (MEGA IV/9, p. 497). 

L’attention que porte ici Marx aux détails montre non seulement son indignation morale face à l’esclavage, mais également sa conviction croissante que l’esclavage était à cette époque une caractéristique majeure du capitalisme mondial.

Dans ses notes, Marx aborde également le débat soulevé par Buxton sur les effets néfastes de la traite négrière sur les sociétés d’Afrique de l’Ouest, où la traite domine à la fois l’ordre économique et l’ordre politique. Comme certains chefs ou rois africains mesquins le disaient aux esclavagistes Européens : « Nous voulons trois choses. De la poudre, des munitions et du brandy ; et nous avons trois choses à vendre. Des hommes, des femmes et des enfants. » (MEGA IV/9, p. 499). Marx semble ainsi approuver l’idée de Buxton selon laquelle c’est seulement en autorisant l’Afrique à avoir un autre type de développement économique – tirant avantage de la richesse de sa terre notamment –  que les effets délétères de l’esclavage au sein de l’Afrique de l’Ouest pourraient être dépassés.

Race, classe et révolution dans le sud des États-Unis

Un exemple frappant du regard que porte Marx sur la race, la classe et la révolution dans le Sud, se trouve dans une lettre à Engels qui précède le déclenchement de la guerre civile. Écrit le 11 janvier 1860, suite à l’attaque par l’abolitionniste John Brown d’un arsenal fédéral à Harpers Ferry, en Virginie, quelques semaines auparavant, Marx proclame ainsi :

« Selon moi, l’événement le plus mémorable se déroulant dans le monde aujourd’hui est, d’une part, le mouvement au sein des esclaves, provoqué par la mort de Brown, et le mouvement au sein des esclaves en Russie d’autre part […] Je viens juste de voir dans la Tribune qu’il y avait un nouveau soulèvement d’esclaves, bien évidemment réprimé. Mais le signal a désormais été donné » (MECW 41, p. 4). 

L’expédition de Brown, incluant des abolitionnistes noirs comme blancs, fut une tentative pour provoquer un soulèvement d’esclaves dans la zone de Harpers Ferry.

Marx écrivit également sur la conscience politique et sociale de ceux qu’il nommait les « pauvres blancs» (poor Whites) du Sud, puisque seuls 300 000 sur les 5 millions de sudistes blancs possédaient en fait des esclaves. Alors que les États du Sud votèrent pour faire sécession en 1861, provoquant ainsi la guerre civile, Marx rapporte la manière dont les votes, lors de la convention sur la sécession, démontraient qu’une large part des pauvres blancs ne soutenait pas initialement la sécession. Dans un article du 25 octobre 1961, « La guerre civile nord-américaine » Marx compare les pauvres blancs du Sud aux plébéiens de la Rome antique, dont les antagonismes de classe avec l’aristocratie patricienne furent tempérés par les gains que les plébéiens reçurent des conquêtes romaines. Se référant aux manœuvres du Sud pour s’élargir vers de nouveaux territoires où le travail esclavagiste prédominait, comme on le voit avec la guerre américano-mexicaine de 1846, Marx affirmait ainsi qu’un processus similaire était en train de voir le jour aux États-Unis :

« Enfin, le nombre des actuels, esclavagistes dans le sud de l’Union atteint à peine trois cent mille, soit une oligarchie très mince à laquelle font face des millions de  "pauvres Blancs"dont la masse croît sans cesse en raison de la concentration de la propriété foncière, et dont les conditions ne sont comparables qu’à celles des plébéiens romains à l’époque du déclin extrême de Rome. C’est seulement par l’acquisition – ou la perspective d’acquisition – de territoires nouveaux, ou par des expéditions de flibusterie qu’il est possible d’accorder les intérêts de ces  "pauvres Blancs"  à ceux des esclavagistes, et de donner à leur turbulent besoin d’activité une direction qui ne soit pas dangereuse, puisqu’elle fait miroiter à leurs yeux l’espoir qu’ils peuvent devenir un jour eux-mêmes des propriétaires d’esclaves » (1970, p. 18). 

Comme l’écrit August Nimtz dans son Marx, Tocqueville and Race in America(2003), « L’annexion énergique du Nord-Mexique aux États-Unis, était claire dans l’esprit de Marx. Il cherchait à expliquer la base matérielle de ce que l’on appellera plus tard la fausse conscience des pauvres blancs sudistes de la guerre de Sécession, offrant ainsi un aperçu de l’établissement et du maintien de l’idéologie dominante » (2003 : 94). C’est le besoin de créer de nouveaux États esclavagistes qui a poussé le Sud à faire sécession en 1861 car, selon Marx, l’opposition de Lincoln à la création de nouveaux États esclavagistes, même s’il n’avait pas encore aboli l’esclavage dans les États déjà esclavagistes, était une menace sérieuse à l’avenir du Sud, dans le sens évoqué plus haut.

Mais Marx ne voulait pas seulement expliquer cette fausse conscience. Il examinait également la possibilité de l’apparition d’une nouvelle forme de subjectivité révolutionnaire pouvant émerger des profondeurs du système social du Sud, quelque chose que les classes dominantes s’étaient acharnées à empêcher : l’alliance possible entre les pauvres blancs et les esclaves noirs. La guerre elle-même pourrait renverser les anciennes relations sociales dans le Sud, permettant ainsi à de telles contradictions sociales d’apparaître.

Les débats de Marx avec Engels et Lassalle

Ainsi que Marx l’a bien vu, la guerre civile allait également ouvrir des possibilités révolutionnaires pour le Nord. Comme nous l’avons mentionné plus haut, il faisait référence, dans Le Capital, à la naissance d’un mouvement ouvrier dans le sillage de la guerre. De plus, alors que Lincoln tentait de tergiverser autour de la question de l’esclavage, depuis le début de la guerre Marx écrivait avec la certitude que la logique des événements allait, au fil du temps, forcer le Nord non seulement à soutenir l’abolition de l’esclavage, mais également à enrôler des régiments noirs dans son armée et à accorder des droits civils complets aux anciens esclaves. En ce sens, la cause nordiste était entièrement progressiste et révolutionnaire depuis le début, au moins implicitement.

Engels, pour sa part, était moins optimiste quant aux possibilités de victoire du Nord, sans parler des chances d’adopter des politiques révolutionnaires. Sur ce point, il semble qu’il ait partagé, du moins jusqu’à un certain point, les vues des socialistes européens comme Ferdinand Lassalle – cible régulière des virulentes critiques de Marx, l’accusant notamment d’être un partisan du socialisme d’État, ou pire encore – sur les effets qu’allait engendrer le manque de radicalisme révolutionnaire et le manque d’une réelle volonté à combattre. Ceci signifiait que le Sud aurait pu triompher dans cette guerre, notamment à cause des indécisions du Nord qui contrastaient fortement avec la claire volonté de combattre, pour défendre ses institutions réactionnaires du Sud. Dans son débat avec Marx, Engels pointe également le fait que le corps des officiers sudistes était bien plus expérimenté militairement, étant donné que la majeure partie du corps d’officiers américains avait déserté le Nord pour le Sud. Ce débat, qui s’est poursuivi pendant quelques années dans la correspondance entre Marx et Engels constitue, à ma connaissance, la différence politique la plus explicite dans leur relation qui dura quarante ans. C’est au cours de l’un de ces débats avec Engels, que Marx prédit, dans une lettre du 7 août 1862, que « le Nord allait finalement guerroyer sérieusement pour adopter des méthodes révolutionnaires » et que celles-ci incluraient l’usage de troupes noires qui, « allaient remarquablement taper sur les nerfs des sudistes »2

L’internationalisme prolétarien : les ouvriers britanniques et la guerre civile américaine

Une partie importante des écrits de Marx sur la guerre civile reprend ce à quoi il fait référence dans l’adresse inaugurale de la Première Internationale, c’est-à-dire la nécessité pour la classe ouvrière de « maitriser, pour elle-même, les mystères de la politique internationale », c’est cela – entre autres – que les marxistes nommeront plus tard l’internationalisme prolétarien. Depuis le début de la guerre on craignait une intervention britannique ou française aux côtés du Sud, ce qui aurait grandement aidé à assurer une victoire au Sud. Comme Marx, et d’autres socialistes et syndicalistes, l’avaient vu, les forces conservatrices, spécialement celles issues de l’aristocratie foncière, tentaient de donner un coup de fouet aux sentiments de la population contre le Nord. Ainsi, l’un des arguments de ces voies conservatrices était que le blocus des ports sudistes par le Nord, qui empêchait l’exportation de coton, provoquait une situation économique désastreuse pour les ouvriers du textile de Manchester et d’autres centres industriels.

Dans « L’opinion publique anglaise », un article publié dans le New York Tribune du 11 janvier 1862, Marx décrit la manière dont les classes ouvrières britannique et irlandaise refusaient d’écouter les cris guerriers de l’establishment britannique, même après que la flotte américaine ait abordé un navire britannique, dans lequel se trouvaient deux diplomates confédérés se rendant à Londres :

« Même à Manchester, on se rendit si bien compte des sentiments de la classe ouvrière qu’une tentative isolée de convoquer un meeting pour la guerre fut abandonnée à peine l’idée eut germé. (…) Partout où des réunions publiques eurent lieu en Angleterre, en Écosse ou en Irlande , on protesta contre les violents cris de guerre de la presse et les sombres projets du gouvernement en se déclarant pour une solution amiable des questions litigieuses (…) Dans les circonstances présentes, une grande partie de la classe ouvrière anglaise souffre directement et sévèrement des conséquences du blocus du Sud, tandis qu’une autre partie est indirectement touchée par les restrictions du commerce américain dues – à ce qu’on leur raconte – à l’égoïste politique protectionniste des républicains (…) Dans de telles conditions, la simple, justice exige que l’on considère avec respect la ferme attitude de la classe ouvrière anglaise, et ce d’autant qu’on peut lui opposer le comportement hypocrite, fanfaron, lâche et bête de l’officiel et bien-pensant John Bull ». 

À plusieurs reprises, Marx publia des articles sur les grands meetings des ouvriers anglais qui supportaient la cause nordiste, même si cela leur couta de perdre leur emploi dans leur pays sur le court terme. C’est ceci qui constitua l’un des meilleurs exemples de cette époque – et depuis – de l’internationalisme prolétarien.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, ces meetings pour soutenir le Nord dans la guerre étaient cruciaux dans la formation des réseaux desquels émergerait la Première Internationale. Marx résume ceci brièvement dans une lettre du 29 novembre 1864 à Lion Philips, dans laquelle il s’intéresse à la manière dont les réseaux des mouvements ouvriers européens qui ont soutenu le Nord – et supporteront ultérieurement l’insurrection polonaise de 1863 – ont fusionné à l’automne 1864 pour former la Première Internationale :

« En septembre, les ouvriers parisiens ont envoyé une délégation à Londres pour affirmer leur soutien à la Pologne. À cette occasion, un comité international d’ouvriers fut formé. Ceci n’est pas sans importance car (…) à Londres les mêmes personnes étaient à la tête (…) de leur gigantesque meeting avec (le leader libéral britannique John) Bright à St James’s Hall, pour empêcher la guerre contre les États-Unis » (MECW 42 : 47). 

Les réunions à St James Hall, où s’est tenu par ailleurs le congrès fondateur de la Première Internationale, rassemblaient des ouvriers britanniques et d’autres soutiens du Nord pour dénoncer une autre série de déclarations belliqueuses des classes dominantes envers le gouvernement américain.

Dans un tel contexte, il était assez naturel que, mis-à-part l’adresse inaugurale, rédigée par Marx et soulignant ses principes généraux, la première déclaration de la nouvellement formée Première Internationale soit une lettre de félicitation à Lincoln à l’occasion de sa réélection. Dans cette lettre de janvier 1865, dont la réponse de l’administration Lincoln a déjà été citée plus haut, la Première Internationale explicite les principes internationalistes qui ont motivé les ouvriers britanniques à soutenir le Nord malgré les difficultés économiques :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. (…) C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et "cultivées", et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause » (Archives Internet Marxistes).

Ce texte fait référence à la fois au fait que les États-Unis étaient la plus grande république démocratique de l’époque, mais également au fait qu’un grand nombre d’immigrés, notamment allemands, participèrent activement à la guerre, parfois même à des postes de commandement. La réponse chaleureuse de l’administration Lincoln, citée plus haut, engendra la première vraie promotion de l’Internationale dans la presse anglaise.

L’Amérique de la guerre civile était une société imprégnée de beaucoup de besoins révolutionnaires.  Parmi d’autres choses, ceci provoqua l’accroissement d’une large branche de la Première Internationale dans l’Amérique post-guerre civile, dont l’un des membres était l’abolitionniste radical Wendell Phillips, le seul abolitionniste a être passé de l’abolitionnisme, au soutien aux ouvriers dans la période de reconstruction. Et, comme nous le savons, les forces réactionnaires, pas seulement sudistes, mais également les grands capitalistes du Nord, travaillèrent ensemble pour limiter l’étendue de la reconstruction, s’assurant, par exemple, que les 16 hectares et une mule ne soient jamais accordés aux anciens esclaves. Vers 1876, malgré les espoirs, désormais anéantis, liés à la phase de reconstruction, un nouveau type d’oppression racial, caractérisé par une ségrégation forcée et une violente répression, se mit en place dans le Sud. Comme nous le savons, ce système survécu pendant presque un siècle, jusque dans les années 1960.

J’aimerais terminer sur une note plus générale concernant la vue globale de Marx sur la race, l’ethnicité et le nationalisme et comment ils s’insèrent dans son cadre dialectique comme un tout, ainsi que dans sa critique du capital, par une citation deMarx at the Margins :

« Marx développa une théorie dialectique du changement social qui n’a jamais été unilinéaire ni exclusivement basée sur la classe. Tout comme sa théorie du développement social a évolué vers une direction plus multilinéaire, sa théorie de la révolution commença, au fil du temps à se concentrer de plus en plus sur la rencontre de la classe avec l’ethnicité, la race et le nationalisme. Marx n’était pas un philosophe de la différence, au sens postmoderne du terme, dans la mesure où la critique d’une seule entité englobante, le capital, était centrale dans toute son entreprise intellectuelle. Mais centrale ne signifie pas univoque ou exclusive. La théorie de la maturité de Marx tourne autour d’un concept de la totalité qui n’offre pas seulement une place considérable à la singularité et à la différence, mais peut également rendre ces particularités – la race, l’ethnicité et la nationalité – déterminantes pour la totalité » (p. 244).

Cet article est inspiré de conférences données en Septembre et Octobre 2011 à l’université Loyola de Chicago, à la librairie Niebyl-Proctor Marxist d’Oakland, au forum Brecht de New York et à la West Coast Marxist-Humanists de Los Angeles.

Kevin B. Anderson est professeur de sociologie, de science politique et d’études féministes à l’université de Santa Barbara, en Californie. Ses écrits portent sur Marx, Hegel, l’école de Francfort, Foucault et le débat autour de l’orientalisme. Ses livres les plus récents sont Foucault and the Iranian Revolution (avec Janet Afary, 2005) et  Marx at the Margins (2010) dont un projet de traduction en français est en cours aux éditions Syllepse. Il est membre de l’organisation marxiste-humaniste internationale.

Kevin B. Anderson

Traduit de l’anglais par Selim Nadi.

Source : Kevin B. Anderson, “On the Dialectics of Race and Class: Marx’s Civil War Writings, 150 Years Later,” The International Marxist-Humanist (October 21, 2011) http://www.internationalmarxisthumanist.org/articles/dialectics-race-class-marxs-civil-war-writings-150-years-kevin-anderson

Texte publié sur le site de ContreTemps : Sur la dialectique de la race et de la classe. Les écrits de Marx sur la guerre civile, 150 ans plus tard | Contretemps

Voir aussi :

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, note de lecture : L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

1 Kevin Anderson, Marx at the Margins. On Nationalism, Ethnicity and Non-Western Societies, Chicago, University of Chicago Press, 2010. À paraître en français aux éditions Syllepse.

2 Dans cette lettre, le terme que Marx utilise est en réalité « régiments nègres », employant le mot en n (n-word) au milieu d’une lettre écrite par ailleurs en allemand, il semble qu’ici il ait fait usage d’un terme raciste (largement reconnu comme tel, même à l’époque) dans une argumentation dont le point principal était fortement antiraciste. Un tel usage du mot en n apparaît un certains nombres de fois dans les écrits de Marx, y compris dans des articles qui furent publiés. À une seule reprise cependant, il semble qu’il ait utilisé le mot en n, comme un terme péjoratif. On trouve cette occurrence dans une attaque contre l’attitude de Lassalle devant la guerre civile : dans une lettre à Engels du 30 Juillet 1862, il fait référence à la peau foncée de Lassalle (ce qui était pourtant aussi le cas de Marx lui-même) utilisant le mot en n, afin de dénoncer l’attitude condescendante de Lassalle devant la cause nordiste.

Les rêves de liberté des « un » au mépris de l’égalité pour tou-te-s

2« Dans cet essai, nous discutons des différents enjeux en effectuant un va-et-vient fréquent entre les réalités contemporaines et l’histoire. A partir des multiples débats et propositions de nombreux acteurs à la gauche qu’à la droite du spectre politique, nous explorons ces enjeux en mettant en relief les contradictions, les bifurcations et les différents "possibles" ».

L’auteur nous rappelle les mythes fondateurs des étasunien-ne-s : « Leurs mythes fondateurs sont radicaux, républicains, résolument critiques de l’autorité. Ils sont en même temps imprégnés d’une vision prophétique, ce qui fait que la religion joue un rôle important, même si la séparation de l’État et de l’Église fait partie de l’acte constituant ». Il ajoute « La doctrine fondamentale est celle du libéralisme économique. Elle renvoie à une idée bien ancrée selon laquelle l’économie de libre marché privilégie l’individu et sa liberté ainsi que le libre jeu des actions individuelles qui servent l’intérêt général ».

Ces éléments, cette construction idéologique et institutionnelle qui contourne les rapports sociaux, les rapports de pouvoirs, invente des individu-e-s hors du social, dédaigne l’égalité et l’organisation démocratique du souverain, expliquent à la fois un certain dynamisme, une volonté de conquête, le nombrilisme de l’exception « américaine ». Ils éclairent aussi les politiques concrètes, les « espoirs et clivages d’une société en crise ».

Donald Cuccioletta nous propose des analyses, écrites simplement, sans simplisme ( j’aimerai que les universitaires français-e-s usent d’une langue aussi quotidienne !), des contradictions en œuvre dans cet « empire déclinant »

Je ne souligne que certains éléments. Et, pour commencer, le grand virage des années 1980 « où les élites se sont faites les chantres du néolibéralisme avant d’embrasser le néoconservatisme », la rupture avec le keynésianisme pour une idéologie, le néolibéralisme, plus à même de « gérer les luttes de classe dans le nouveau contexte américain et mondial ». L’auteur souligne la posture hégémonique des conservateurs pour changer les mentalités et les valeurs de la société. Il illustre son propos de données statistiques sur les impacts des nouvelles politiques ( pauvreté, chômage, partage des revenus, part de l’économie financière ). En faisant des aller et retour entre les mythes, comme celui du self-made-man, les politiques concrètes, les thèmes à connotation religieuse, l’histoire, « l’homme libre est l’homme d’une frontière qui n’en finit pas de se déplacer, d’est en ouest et du nord au sud », les idéologies libératrice et prédatrice, l’expropriation et la destruction des nations autochtones, le capitalisme sauvage, l’auteur analyse les politiques prônées et menées par ces libertariens, en alliance avec les évangélistes contre l’état fédéral perçu comme « une institution organisant une vaste conspiration visant à détruire les valeurs américaines dont l’esprit individualiste et la crainte de Dieu ». Il insiste particulièrement sur la montée du Tea party et de l’extrême-droite, les restrictions du droit syndical, des droits des femmes, etc…

Donald Cuccioletta consacre un chapitre aux luttes de classes, à la gauche active, qui a toujours été « présente tout au long des phases importantes de l’histoire du pays » ( guerre civile, new deal, CIO, PC, SWP, luttes des afro-américain-ne-s, SDS, « Teamsters and Turtles, together at last ! », Occupy Wall Street, etc)

Sur ces sujets voir, entre autres :

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, Editions Syllepse – M éditeur 2012, « Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, Editions Syllepse – M éditeur 2012, Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

Occupy wall street !, Les arènes, Paris 2012, N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez et d’autres livres chroniqués dans la rubrique USA USA | Entre les lignes entre les mots

Dans le cinquième chapitre, l’auteur examine « L’empire, l’hégémonie et la guerre sans fin », de la seconde guerre mondiale, à la guerre froide, de la guerre du Viet-Nam à l’Afghanistan ou l’Irak, le poids des dépenses militaires, les positions des néoconservateurs, la « bifurcation » après le 11 septembre 2001, les « mécanismes alternatifs d’intégration régionales » en Amérique latine, les relations avec la Chine et la transformation de la guerre sans fin « La question est alors : comment restructurer cette suprématie et lui donner un nouvel élan d’une manière qui correspond aux besoins des États-Unis et qui leur permettent de faire face aux réalités des nouveaux rapports de force dans le monde ? ». Il souligne les politiques de fragmentation des pays adversaires (Irak, Libye et peut-être demain Iran, Syrie, Pakistan, etc.) Dans ces nouvelles orientations passent à la trappe la rhétorique « des droits de l’homme », de la « démocratisation ».

L’auteur poursuit en analysant la situation après la réélection de Barak Obama, les coupes budgétaires, le déficit démocratique, la place de « l’interprétation rigoriste et dogmatique du christianisme », les pensées magique des protestants évangéliques, etc.

Il termine son ouvrage sur le cousin américain, le Canada, son intégration régionale, son impérialisme, cette « superpuissance énergétique », ses dépenses militaires et les luttes récentes (voir sur le sujet André Frappier, Richard Poulin et Bernard Rioux : Le printemps des carrés rouges. Lutte étudiante, crise sociale, loi liberticide et démocratie de la rue, M éditeur 2012, L’éducation est un droit, non un privilège réservé aux plus nantiEs, elle doit donc échapper à la sphère marchande ).

Un livre qui permet aussi de contextualiser les politiques néolibérales en Europe et les batailles menées par la droite et l’extrême droite.

Donald Cuccioletta : Où vont les États-Unis ? Espoirs et clivages d’une société en crise et d’un Empire déclinant

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2013, 166 pages

Didier Epsztajn

Identité et coopération intercommunautaire

Le terme de «politique identitaire» est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le «conflit» et la «coopération» si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par «trans-communautarisme», j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce «trans-communautarisme» est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le «trans-communautarisme» est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’«unité», cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le «trans-communautarisme» doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire» affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue «est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le «trans-communautarisme» implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la «purification ethnique»). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec «la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos», le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait «les politiques identitaires». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou  raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords– afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, «chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. «Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : «ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que «le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux». De son côté, Daniel «Nane» Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un «réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que «les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires», à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les «politiques identitaires» au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le «trans-communautarisme» à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs

Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

La revendication d’égalité n’est pas négociable

9J’avais une appréhension à aborder cet ouvrage, compte tenu de certaines divergences avec l’auteur. Divergences politiques, entre autres, sur l’articulation de la « question raciale » ici et maintenant, avec les analyses de l’exploitation, des oppressions, des rapports de pouvoir. Divergences, au sein de larges plages d’accords, je tiens à le souligner. Divergences probablement aussi, dues à l’absence de débats, dont Sadri Khiari ne peut-être tenu responsable.

Je choisi subjectivement quelques éléments analysés ou traités par l’auteur, au fil de sa présentation plus complète de Malcolm X.

A juste titre, Sadri Khiari met en garde contre la transformation de Malcom X « en symbole », en dissolvant ses propositions politiques, par ailleurs non homogènes et non constantes, sa stratégie politique: « Je suis convaincu par contre que l’une des préoccupations politiques de Malcolm X au moins à partir de 1963, a été de penser une stratégie politique et de la mettre en œuvre. Je prétends également que cette réflexion stratégique et l’esprit qui l’a animée peuvent être riches d’enseignements pour nous aussi bien dans ses certitudes, dans ses hésitations avouées que dans ses points aveugles et ses limites. » Il ajoute: « Ce petit livre n’a qu’une prétention modeste. Il se veut une introduction aux problématiques stratégiques développées par Malcolm X au cours de la période, sans doute la plus fructueuse, qui sépare sa rupture avec la NOI (Nation of Islam) de ce 21 février tragique où il nous a quitté. »

Il convient à la fois de situer les positions de Malcolm X dans sa trajectoire et de « penser par nous même de manière autonome ce qu’il a dit, écrit ou fait. Ne pas craindre d’insulter sa mémoire, de l’interpréter, de le tordre si nécessaire. L’honorer, c’est parfois le trahir si lui être fidèle, c’est poursuivre son combat politique». D’autant que le discours de celui-ci n’est ni linéaire, ni exempt de contradictions, et que son parcours est aussi fait d’hésitations, d’inflexions, d’excès polémiques, etc. Et tout cela dans un contexte très particulier : celui de États-Unis en des temps marqués par la ségrégation/déségrégation, la montée des revendications démocratiques, l’engagement au Vietnam ; et plus largement à l’échelle internationale, par des luttes des mouvements de libération nationale et anticoloniale.

Je ne discuterai pas ici de toutes les analyses, mais je souligne mon accord avec une phrase lourde de sens: « Si nous sommes ici, c’est que vous étiez là-bas ». L’auteur critique au passage « la puissance intégratrice du fameux "creuset républicain" », fantasmagorie dans laquelle se noie une bonne partie de la gauche d’émancipation. Il termine son introduction en espérant que « ce livre aidera à faire en sorte que la pensée libératrice de Malcolm travaille nos propres réflexions. L’intégrationnisme est usé jusqu’à la trame, il est temps de changer les draps ».

Dignité. Contre les « dispositifs de dépersonnalisation », de la réduction des Noir-e-s à un statut d’esclave ou de prisonnier-e, de l’indignité sociale, de la violence, de la peur, d’un statut inférieur, de l’arrachement à leur historicité, de la négation de leur humanité, retrouver la dignité, c’est fissurer « l’un des dispositifs majeurs de l’hégémonie morale et culturelle sur laquelle repose le pouvoir racial : l’autodévalorisation ». Pour Sadri Khiari, il y a là un fil qui «  serpente l’ensemble de son parcours » : « Conquérir la dignité. Pour lui-même, un temps. Pour tous les Noirs, par la suite. » Ne pas accepter les dénominations des dominants mais « se nommer soi-même », construire sa propre image, s’autodésigner collectivement, comme condition nécessaire, contre la communauté majoritaire, pour se situer, être, exister, s’affirmer, reconstruire une image positive de soi, « la reconstruction d’une image positive de soi exige la réconciliation des Noirs américains avec leurs origines africaines, la réhabilitation et la valorisation des histoires et des cultures africaines ».

La dignité est inséparable d’une « reconquête de l’histoire », d’une « indispensable révolution culturelle », d’une « réappropriation autonome des savoirs ». La dignité passe aussi par « le devoir d’impolitesse, l’irrespect, la provocation, l’insubordination aux normes et aux mythes intégrateurs, fondateurs des États-Unis, le refus des "règles du jeu" et du "sens des responsabilités", forgés par les Blancs, constamment opposés à la libre initiative noire ». L’auteur fait sans doute référence aux mouvements de désobéissance civile (boycott des magasins, des bus, occupation des salles de restaurants, bousculer les Blancs hors des trottoirs, etc.) et à toutes ces « micro » résistances par lesquels les ségrégué-e-s se réapproprient leur « moi ». La dignité, condition de la résistance noire, en est aussi le mobile et la fin. « La dignité c’est le pouvoir noir ».

Un second point traité par l’auteur me semble très important, il s’agit du pseudo racisme anti-Blancs qui resurgit aujourd’hui dans le débat en France. Cette « thèse » sert toujours à relativiser le racisme blanc, « la notion de racisme-anti-Blancs est une notion raciste blanche », c’est une « inversion idéologique destinée à renverser en apparence l’ordre des responsabilités », c’est une « imposture politique ». Avant de continuer, j’élargis volontairement le propos : se rebeller, s’opposer à la « communauté » dominante, que cela soit celle des bourgeois ou des patrons (exploitation et domination économique), de la majorité de couleur invisibilisée (la blancheur), au système de genre (domination des hommes sur les femmes), à la « tradition » laïco-chrétienne dans les pays de l’occident ; se rebeller, s’opposer à l’État colonisateur et à ses colons réellement exitant-e-s, à l’inégalité structurellement instituée, etc., à chaque fois, les dominants retournent les réalités et parlent de haine de classe, de sexisme, de racisme…

Et si comme le souligne l’auteur, Malcolm X n’évite pas toujours l’essentialisation, la naturalisation des Blanc-he-s, le taxer de racisme-anti-Blanc est « profondément injuste » : « Il conteste à l’oppresseur, le droit de juger l’opprimé et a fortiori de le condamner pour un crime que lui-même ne cesse de commettre en toute impunité.» De manière élargie, Malcolm X illustre, à sa façon, dans un contexte précis, la différence entre le « nationalisme » de l’opprimé et le « nationalisme » de l’oppresseur.

Sadri Khiari insiste sur l’asymétrie des situations : « Le rapport qui existe entre celui qui tente de se libérer de la corde qui l’étrangle et celui qui le tue est un rapport de force, un pouvoir d’oppression auquel s’oppose un pouvoir de résistance. L’un repose sur la maîtrise de la corde, l’autre n’a que des mots de haine pour exister. Le Noir maudit celui qui le pend et il a raison de le maudire ». L’exercice d’une révolte, d’un contre-pouvoir est certes « infecté, comme tout contre-pouvoir, par le pouvoir auquel il s’oppose », mais cela relève encore et toujours de la réalité du mode de domination.

Contre cette « racialisation du corps social dont bénéficient les Blancs », la haine, « forme de résistance symbolique ou psychologique, est une arme destinée à favoriser l’autodémarcation collective des Noirs et à construire leur indépendance politique… »

J’ai apprécié notamment apprécié le chapitre « L’ébauche d’un internationalisme décolonial », j’en extrais juste une phrase : « Malcolm a raison de penser le rapport entre minorité et majorité à travers les rapports de force internationaux, mais les frontières institutionnelles qui balisent les luttes mondiales n’en est pas moins une réalité qui démembre les résistances et introduit en leur sein des intérêts différenciés et des temporalités disjointes. »

Sadri Khiari discute aussi des positions séparatistes puis du nationalisme noir et souligne l’importance du « principe de l’autonomie politique noire », de la « maîtrise de son destin collectif », de l’égalité ou du pouvoir collectif « au centre de cette stratégie, l’unité afro-américaine, adossée à une organisation nationaliste noire », qui passe par le « choix radical de la non-mixité ».

Tout en appuyant cette stratégie, l’auteur montre aussi la minimisation « des tensions qui traversent la société et le système politique blancs ». Il indique : « Du coup, il n’aperçoit pas les brèches, les failles, les cassures , les retournements, les dynamiques parfois paradoxales qui agitent le monde des Blancs, déterminent les positionnements politiques des uns et des autres et pourraient constituer autant de points d’appuis pour une politique de libération noire ».

Il ajoute aussi que « Malcolm n’accorde aucune attention particulière à la question des rapports de classe, inséparable de la stratégie anticapitaliste, comme il fait l’impasse sur la question des Blancs et plus précisément de la classe ouvrière blanche, incontournable pourtant du point de vue d’une stratégie décoloniale aux États-Unis ».

Et je voudrai rebondir sur le début de cette phrase, pour préciser un point de divergence. Ce point à plus à voir avec la très grande incapacité des un-e-s et des autres à rechercher l’articulation entre rapports sociaux de classe, rapports sociaux de sexe (système de genre) et rapports sociaux ou processus de racialisation, qu’avec les thèses particulières de l’auteur.

Et pour m’exprimer comme l’auteur, j’indique que Malcolm X et Sadri Khiari n’accordent aucune attention particulière à la question des rapports sociaux de sexe, du système de genre, inséparable d’une stratégie anticapitaliste…

Car il s’agit ici d’un livre d’un homme qui ne parle que des hommes…

Voici donc un petit livre, en attendant la biographie de Malcolm X, Malcolm X : A life of reinvention, rédigée par Manning Marable, à paraître aux Editions Syllepse, qui contribue au débat sur les stratégies d’auto-émancipation des opprimé-e-s. Celles-ci passent par des organisations autonomes/indépendantes, condition préalable indispensable aux fronts communs contre l’ensemble des systèmes d’exploitation et d’oppression. « Mais, en s’entêtant à défendre l’autodétermination politique noire, il a jeté les bases d’un dépassement de intégrationnisme et du séparatisme, seul susceptible d’offrir un espoir de libération propre aux colonisés de l’intérieur »

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire

Editions Amsterdam, Paris 2013, 124 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Ce n’est pas nier, mais affronter les différences entre femmes qui peut nous rendre plus fortes

couverture_cedref_2011_1ereEn introduction, les auteures soulignent l’absence de définition universelle du féminisme « Les théories, pratiques et mouvements sociaux class.e.és sous ces rubriques sont des formations contextuelles ». Elles expliquent les deux tendances du queer (« queer of color », « théories queers blanches »).

Sur la première, elles indiquent : « Les théories et la critique queer of color états-uniennes peuvent être définies comme des théories queers qui abordent sans les séparer le genre, les sexualités, le racisme, la colonialité, le génocide, l’esclavage, le post-esclavage et l’exploitation de classe. Elles se centrent non seulement sur des sujets queer (queer en tant que nom), mais elles désignent également une action (queer en tant que verbe), une modalité (queer en tant qu’adjectif) et en particulier un mode spécifique de critique (autre dimension de queer en tant que verbe) ». Sur la seconde : « Par contraste, aux États-Unis, les théories queers blanches peuvent être définies comme celles qui sont quasi-exclusivement centrées sur le genre et la sexualité ».

Paola Baccheta et Jules Falquet analysent « Le tiers-monde états-unien », le racisme comme « fruit d’une construction historique, sociale et politique particulière » et nous rappellent que « l’histoire de la colonisation (de peuplement), de la tentative de génocide des populations autochtones et de la traite esclavagiste sont indissociables de la formation sociale et ethnico-raciale actuelle du pays » et présentent quelques contours des « Théories et pratiques féministes et queers décoloniales » et en particulier celles des « Chicanas et latinas états-uniennes ».

Sur ce sujet, les auteures écrivent : « Ces formes d’expressions créatives reflètent une réinvention de l’histoire de la religion dominante en parallèle à la mise en centralité de spiritualités alternatives, un travail sur le corps, toujours dans l’inséparabilité du genre, des sexualités, de la race, de la classe et des colonialités ».

Les textes sont présentés comme une « sorte d’ouverture sur plusieurs univers ».

Pour ce que j’en connais, je reste peu convaincu des apports des théories « queers », leurs contournements des rapports sociaux, des contradictions internes, des relations asymétriques et plus généralement des questions de pouvoir ou de la politique. L’insistance mise sur les aspects discursifs, les cultures ou les analyses en termes de conscience me semblent en deçà des nécessaires interrogations.

Traiter des « imbrications », des « intersections », de la « coextensivité » des rapports de classes, de genre, de processus de racialisation, etc. demeure indispensable. Encore ne faut-il pas négliger leurs aspects matériels, leurs contextualisations historiques, au profit de reconstructions atemporelles, a-historiques voire essentialistes « mettre en œuvre un "essentialisme stratégique" nécessaire pour intervenir du coté des marginalisé.e.s au sein du pouvoir ».

Le choix des mots, du vocabulaire rend certains textes très jargonnants, d’autant que les catégories critiquées ne sont jamais précisément définies (par ex : féminisme hégémonique, notion de post-modernisme), sans oublier dans le texte de Chela Sandoval le recours aux théorisations de Louis Althusser dont l’ouverture au féminisme ressemble plus à une porte condamnée, ou le trait tracé entre « droits égaux », intégration/assimilation ou ordre dominant.

Quoiqu’il en soit, je reconnais que certaines interrogations sont plus qu’utiles pour mettre en question la/le sujet, les processus de subjectivisation, qu’il importe de souligner les « pratiques contre-hégémoniques ». La recherche d’autonomie organisationnelle spécifique, la mise en question des « nous » indéterminés (voir le texte de Norma Alarcón), le refus des injonctions des communautés majoritaires, me semblent encore plus importantes.

Paradoxalement, ce sont les textes les plus littéraires (dans leurs indéterminations mêmes) qui offrent des portes d’entrées les plus accessibles et les plus intéressantes ainsi que des réflexions politiques les plus critiques.

L’ouverture par un poème de Dona Kate Rushin « The Bridge Poem » est pertinent :

« J’en ai assez

j’en ai marre de voir et de toucher

Les deux cotés des choses

Marre d’être le foutu pont pour tout le monde… »

Je ne souligne que quelques éléments.

Cherrie. L. Moraga « La Güera » parle, entre autres, du silence comme « forme de famine », du danger de « hiérarchiser les oppressions », soit avec des expressions plus familières, de faire de l’une un front principal, reléguant les autres au futur indéterminé… De ce point de vue, la division entre le maintenant et le futur est d’abord un frein considérable à la mobilisation maintenant des un-e-s et des autres, un enfermement, un isolement. L’auteure insiste sur le collectif à construire, « le vrai pouvoir, comme vous et moi le savons très bien, est collectif. Je ne peux pas me permettre d’avoir peur de vous, ni vous de moi. S’il faut en arriver à une collusion frontale, faisons-le : cette timidité courtoise est en train de nous tuer ».

Et comment ne pas ressentir la force politique d’un « j’ai l’impression d’avoir été passée à l’eau de javel et de m’être échouée sur la plage ».

De la même auteure, j’ai particulièrement apprécié « Je change et je prends le métro / je passe dans la clandestinité » et la citation d’Audre Lorde, sur la racisme « J’exhorte chacune d’entre nous à descendre dans ce lieu de connaissance au plus profond d’elle-même pour atteindre la terreur et dégoût de toute différence qui s’y terre »

Sans revenir sur les critiques déjà mentionnées, la lecture du texte de Gloria Anzaldúa « La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience » permet de mieux cerner une pensée riche, que ce soit sur l’ambivalence, l’ambiguïté, la collision, ou sur le nécessairement dépassement, la guérison des déchirures, ou d’aborder les « loyautés divisées ». L’auteure insiste aussi sur cette « ombre collective », la nécessaire connaissance réciproque de l’histoire des lutte des Native Americans et de celles des chicanos/chicanas.

Sommaire :

Paola Baccheta et Jules Falquet avec Norma Alarcon : Introduction

Dona Kate Rushin : The Bridge Poem

Cherrie. L. Moraga : La Güera

Cherrie. L. Moraga : "Préface" à This Bridge Called My Back. Writings of Radical Women of Color (1981)

Cherrie. L. Moraga : Réfugiées d’un monde en feu, avant-propos à la deuxième édition

Gloria Anzaldúa : La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience

Norma Alarcón : Le(s) sujet(s) théorique(s) de This Bridge Called My Back et le féminisme anglo-américain

Maria Lugones : Attitude joueuse, voyage d’un "monde" à d’autres et perception aimante

Chela Sandoval : Féminisme du tiers-monde états-unien: mouvement social différentiel

Au delà des critiques, la mise à disposition de ces textes, comme hier de ceux du « black féminisme » (Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?) permet à la fois de connaître des analyses et des pratiques contre-hégémoniques, de rendre crédibles les tentatives de développer un « universalisme stratégique », pour utiliser une expression d’Eleni Varikas « Ce qui exige de penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance souvent discordantes » dans l’ouvrage complémentaire cité ci-dessous.

Comme le disent Paola Baccheta et Jules Falquet en fin d’introduction : « En espérant que ces éclairages contribuent à nous rendre plus lucides et plus fortes, individuellement et collectivement, pour affronter les défis de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, "race", racisme et classe, de la colonialité et de la mondialisation libérale et les tentatives d’instrumentalisation raciste, coloniale et classiste du féminisme, en France comme dans les autres pays francophones en Europe et dans le monde ». Sans oublier qu’en France et dans le monde occidental, quoiqu’en disent certain-e-s, l’égalité n’existe toujours pas, ici et maintenant.

En complément possible : Cahiers du genre N°50 : Genre, modernité et ‘colonialité’ du pouvoir, coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas, L’harmattan 2011 Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent

Les Cahiers du CEDREF : Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes

Coordonné par Paola Bacchetta et Jules Falquet avec Norma Alarcon

Université de Paris Diderot – Editions iXe, Paris 2011, 186 pages, 13euros

Didier Epsztajn

Voir les États-Unis

5Loin de toutes les images d’Épinal, loin des batailles politiciennes, les États-Unis vivent les effets d’une crise profonde qui déstructure totalement les solidarités existantes et attaquent les valeurs sur lesquelles reposait cette société. Deux types de journalisme se complètent. L’un utilise sa plume, Chris Hedges, l’autre son dessin – Joe Sacco est connu pour ses reportages en BD – pour décrire la réalité de cette Amérique rarement présentée dans les média français. Ils découpent leur patient au scalpel en 3 temps, les spoliations, la destruction, l’esclavage et deux « jours », de siège et de révolte pour mener un réquisitoire en bonne et due forme contre ce capitalisme appelée par certains libéral alors qu’il est tout simplement sauvage et…imbécile. La révolte gronde dans cette société étasunienne. Une bonne nouvelle.

C. Hedges, J. Sacco : Jours de destruction, jours de révolte, co-édition Futuropolis/Gallimard

Nicolas Béniès

Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

« Les arbres du Sud portent un étrange fruit / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines / Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud / Étrange fruit suspendu aux peupliers » première strophe d’un poème d’Abel Meeropol, popularisé par Billie Holiday.

0_Dans leur belle préface, Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein ( Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis ) nous présentent l’auteur, son parcours militant et les débats qu’il a porté sur la « question noire », cette « question » qui n’est pas réductible à la « question de classe ». Ils indiquent, entre autres, que l’auteur « nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe "sous la bannière des droits démocratiques" et qu’il n’est pas "dirigé par le mouvement ouvrier" ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un " mouvement dialectique" se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général ».

Ils soulignent le cadre, d’un bloc social et politique possible, tracé par C.R.L. James, qui « trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active ». Et ils ajoutent : « Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. »

Sous une forme différente, sous l’angle de la critique de l’invisibilisation construite de l’histoire française et des discriminations actives, cette problématique sera aussi reprise dans la postface de Maboula Soumahoro : « … la France n’a pas connu de présence massive de population noire sur son territoire hexagonal. Ceci est un élément de plus lui permettant aujourd’hui de passer sous silence son ancien empire colonial et l’étendue de ce dernier. Cela implique également que la présence actuelle de populations non blanches dans l’Hexagone peut-être être expliquée de manière totalement déconnectée du passé colonial. La conséquence de cette configuration est le perpétuel maintien de citoyens français non-blancs, descendants de colonisés (ou de certains territoires d"’outre-mer") dans une position d’altérité, et donc de domination, insurmontable et perçue comme dangereuse pour la cohésion – voire la sécurité – nationale ».

Comment ne pas faire comme les préfaciers, et souligner la force d’un paragraphe, d’une adresse à la compagne, d’un « aparté amoureux » : « En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

" Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre." »

En préambule, une page est consacré au vocabulaire, à l’utilisation historique des termes : « Black, Negroes, spades, niggers, colored, Afro-Americans » et des choix de traduction, suivant les contextes. Je voudrais aussi signaler que C.R.L. James utilise un vocabulaire, des formules, des expressions habituelles aux révolutionnaires de l’époque, mais qui pourront sembler un peu étranges aux lectrices et aux lecteurs plus habitué-e-s au vocabulaire « policé » d’aujourd’hui.

C.R.L. James analyse la situation des « Nègres », leur « expropriation politique permanente par toutes les classes de Blancs », l’économie politique du lynchage, les liens entre préjugés raciaux et privilèges économiques, le droit à autodétermination, le nationalisme des dominés, les liens entre travail ouvrier et le travail « Nègre », la légitimité d’une « égalité complète avec les autres citoyens américains ».

J’ai notamment apprécié son texte « Pourquoi les Nègres doivent-ils s’opposer à la guerre ? ». Son point de vue est toujours celui de la révolution, du renversement de l’exploitation. « Tous les problèmes sérieux surgissant de la question nègre tournent autour du lien entre les actions indépendantes des masses nègres pour les droits démocratiques et la lutte de la classe travailleuse pour le socialisme ».

Comme le plus souvent à cette époque, les dimensions genrées ne sont traitées.

Dans le dernier texte, de 1967, sur le Black Power, dont est issu le titre de cette note, C.R.L. James discute, entre autres, du sens du mot d’ordre de Pouvoir noir. Il inscrit ce mot d’ordre dans une perspective historique tout en indiquant que « c’est plutôt une bannière pour des gens unis par des objectifs politiques, des positionnements et des besoins communs ». Il évoque les apports de la NAACP, de W. E. B. Du Bois, de Marcus Garvey (« Garvey ne les a pas seulement installés dans la conscience des oppresseurs, mais a fait de ce geste une composante de l’esprit et des objectifs de la grande masse des Africains et des populations afro-descendantes… ») de Frantz Fanon ou de Stokely Carmichael.

En rappelant sa discussion avec Léon Trotski, il synthétise ses positions « la lutte indépendante des Noirs pour leurs droits démocratiques et pour l’égalité avec tous ceux qui composent la nation américaine doit être soutenue et promue par le mouvement marxiste. Celui-ci doit comprendre que ces luttes indépendantes sont un élément constitutif de la révolution socialiste. Je vais reformuler cela de manière aussi sommaire que possible : en luttant pour leurs droits démocratiques, les Noirs américains font un apport fondamental à la lutte pour le socialisme aux États-Unis ».

Au delà du vocabulaire, des textes d’une grande actualité. « Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. » A nous d’en tirer profit dans les analyses concrètes, similitudes et différences, des situations actuelles.

En complément : discussions entre C.R.L. James et Léon Trotski : Léon Trotski : Question juive, question noire. Avant propos de Danièle Obono et Patrick Silberstein, Editions Syllepse 2011, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Ahmed Shawki : Black and Red.Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, Editions Syllepse 2012, Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

et bien sûr de C.R.L. James : Les Jacobins noirs, réédition récente chez Amsterdam

Lire un extrait sur le site de ContreTemps : Bonnes feuilles de "Sur la question noire" (de C. L. R. James) | Contretemps

C. L. R. James : Sur la question noire

Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967

En coédition avec M éditeur, Editions Syllepse Editions Syllepse – Sur la question noire, Paris 2012, 250 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis

8Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein1  (Publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. Le livre paraîtra prochainement dans la collection Radical America, 256 pages, 15 euros )

Considéré comme un monument dans l’aire caraïbe et dans le monde anglophone, Cyril Lionel Robert James est méconnu, voire inconnu, des lecteurs et des lectrices francophones. Méconnu en partie parce que son empreinte sur la pensée émancipatrice a été écrasée par un seul ouvrage, cardinal il est vrai, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Publié en 1938 à Londres, le livre paraît en français en 1949 chez Gallimard dans une traduction réalisée par Pierre Naville2.

Quand on lui demandait qui il était, C. L. R. James, répondait : « Je suis un Noir Anglais ! » ou encore : « Je suis un Noir Européen ! », une réponse qui invite à la réflexion. Nous allons donc essayer dans le court espace de cet avant-propos d’éclairer ce propos en traçant quelques grandes lignes de son parcours. Ce faisant, nous l’espérons, nous donnerons un éclairage sur les raisons qui nous ont conduits à publier en français, plusieurs décennies après leur rédaction, les textes que cet intellectuel marxiste, « noir », « anglais » et originaire de la Caraïbe, a consacrés à la question noire aux États-Unis entre 1935 et 1967.

Qui était donc ce Noir Européen né aux Caraïbes un demi-siècle après l’abolition de l’esclavage et issu d’une diaspora africaine qui deviendra elle-même diaspora dans les pays occidentaux ? Qui était donc ce Noir Anglais issu de la classe moyenne intellectuelle noire qui a circulé entre le centre et les marges des empires coloniaux ?

James naît en 1901 à Trinidad dans la Caraïbe sous -domination britannique dans une famille appartenant à « cette génération très particulière de Noirs qui a suivi l’abolition de l’esclavage3 ». Son père est instituteur et sa mère une grande lectrice de littérature anglaise. Il se souvient du cadeau qu’elle lui fait alors qu’il n’est âgé que de six ou sept ans : un recueil du théâtre de Shakespeare. Il raconte aussi que pour elle, comme pour toute la classe moyenne noire de l’île, le calypso4 et le carnaval qui, adolescent le fascinaient, étaient le plus court chemin vers l’enfer5. Il est scolarisé au Queen’s Royal College, la prestigieuse institution scolaire d’une « colonie dirigée autocratiquement par des Anglais6 ».

Évoquant la société coloniale de son enfance, il raconte que ses grands-parents se rendaient chaque semaine à l’église revêtus de leurs habits du dimanche parce que, pour eux, si la « respectabilité n’était pas un idéal », c’était une « armure ». Stupéfaits, écrit-il en 1932, les fonctionnaires coloniaux arrivant d’Angleterre « découvrent » des Noirs habillés comme eux et parlant la même langue qu’eux, parfois même mieux qu’eux. Il note dans son autobiographie qu’« il n’était pas nécessaire de mettre la question raciale en avant, car elle était là, même si dans notre petit paradis, nous ne la ressentions pas7 ».

Cedric Robinson note que le nationalisme noir s’est développé dans la Caraïbe tout d’abord au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle, placée au milieu de la société entre la majorité de la population (les descendants des esclaves) et la bourgeoisie blanche8. Cette intelligentsia marginalisée est à la fois exclue de la société blanche et arrachée à ses propres racines culturelles. James a décrit leurs parcours de la manière suivante :

« Le premier pas vers la liberté consistait à partir à l’étranger. Avant de pouvoir commencer à se concevoir en gens libres et indépendants, ils devaient se débarrasser l’esprit du stigmate selon lequel tout ce qui était africain était inférieur et avili. La route menant à l’identité nationale antillaise passait par l’Afrique9. »

Avec la guerre de 1914, les tensions sociales et raciales s’exacerbent. Les jeunes Blancs des classes aisées refusent de servir dans les mêmes régiments que les Noirs, sauf comme officiers, tandis que les prix flambent et plongent les masses noires dans la misère. Le réveil des colonisés fait trembler l’Empire tout entier, et « Trinidad devient une partie du mouvement noir de l’après-guerre qui, en quelque vingt ans, mettra l’Empire en pièces10 ». Dès 1917, les grèves se multiplient. La Trinidad Workingmen’s Association, qui combine revendications sociales et lutte contre les discriminations raciales, est au centre de l’agitation. Le retour des soldats, victimes des pratiques discriminatoires de l’armée britannique, ajoute aux tensions qui règnent dans les îles. En novembre 1919, les dockers bloquent l’activité de l’île à l’appel d’un officier, le capitaine Cipriani, de retour du front européen11.

Créole, André Cipriani devient le champion des « va-nu-pieds ». Élu maire en 1921, il présidera la Trinidad Workingmen’s Association en 1923 et devient le sujet d’un livre que James publiera en Angleterre en 193212.

James n’a pourtant encore que deux véritables passions : le criket et la littérature. Toutefois, comme le note Cedric J. Robinson : « Si ses choix politiques étaient faits, ils lui seraient de plus en plus difficiles à vivre alors que les forces mondiales déferleront sur lui et que la tradition radicale noire prendra une forme révolutionnaire13. »

Il s’imprègne de Shakespeare et des classiques grecs et latins, joue (beaucoup) au cricket, lit énormément (notamment W. E. B. Du Bois), écrit, publie des nouvelles14, travaille à ce qui sera son premier roman, Minty Alley, et interviewe Marcus Garvey 15 lors de son passage à Trinidad après son expulsion des États-Unis. Il participe en 1919 à la création du Maverick Club, une association sociale et culturelle dont les « Blancs ne pouvaient pas être membres ». Il adhère aussi au mouvement du capitaine Cipriani. Enfin, pour écrire la biographie de ce dernier, il se plonge dans l’histoire coloniale des Indes occidentales (West Indies) et se forge une conviction élémentaire : les peuples des Caraïbes doivent être libres de se gouverner par eux-mêmes.

Il quitte son pays en 1932 pour gagner l’Angleterre et « devenir romancier ». Il a trente et un ans. Il s’installe dans la vieille région industrielle du Lancashire16, se mêle aux activités de la gauche et gagne sa vie en tenant la rubrique « Cricket » du Manchester Guardian. Il se fait aussi le biographe de son ami Leary Constantine, vedette noire du cricket, qui exerce une forte influence sur lui. En 1960, il publiera un ouvrage autobiographique au titre évocateur, Beyond a Boundary, « au-delà d’une limite17 », qui fera date sur le cricket, ce sport « very British », terra absolument incognita de ceux qui n’ont pas eu la chance d’être sujets de sa Gracieuse Majesté18. Diffusée dans toutes les couches sociales de la société insulaire, la pratique du cricket est traversée par les lignes de classes et de race. En 1960, James écrit :

« Je n’ai pas le moindre doute que l’affrontement entre les races, les castes et les classes […] a stimulé le cricket aux Indes occidentales. Je suis également convaincu que dans ces années de passions politiques et sociales, ceux à qui on a refusé les débouchés habituels ont trouvé leur expression dans le cricket […]. La tradition britannique dans laquelle je suis profondément immergé veut qu’en pénétrant sur le stade, on abandonne les compromis honteux de la vie quotidienne. Cependant, pour nous, cela voudrait dire qu’il nous faudrait nous dépouiller de notre peau. Dès que j’ai eu à choisir le club dans lequel je voulais jouer, la contradiction entre l’idéal et le réel m’a fasciné et déchiré. Il ne pouvait pas en être autrement pour les insulaires. Les rivalités de classe et de race étaient trop vives. […] Le terrain de cricket était de ce fait une scène sur laquelle des personnalités sélectionnées jouaient des rôles chargés de signification sociale19. »

L’intellectuel noir et anglais et caribéen qui débarque au centre de l’Empire est, ainsi que le résume Joshua Jelly-Shapiro, tout à la fois un pur produit de l’Empire et son ennemi acharné. Il apporte dans sa valise son essai sur l’autodétermination des Indes occidentales et un roman, Minty Alley, qui sera, en 1936, le premier roman écrit par un Noir caribéen à être publié en Angleterre20.

Installé à Londres, membre de l’Independent Labour Party (ILP)21, il dévore Marx, Lénine, Trotsky et Staline. Son opinion faite, il adhère au Marxist Group trotskiste qui pratique l’entrisme au sein de l’ILP et collabore à diverses revues de gauche comme The New Leader et Controversy 22.

En 1980, dans une interview, James affirme être devenu marxiste sous l’influence de deux livres23, l’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky 24, parue la même année que son arrivée à Londres, et Le déclin de l’Occident d’Oswald Spengler 25. Il est impossible de cacher un certain étonnement face à cette juxtaposition de deux ouvrages tellement différents : le premier est un classique de l’historiographie marxiste, tandis que le second est un texte typique de la pensée conservatrice allemande du début du 20e siècle. Évidemment, ce qui explique la fascination de James pour Spengler n’était pas les idées politiques qu’il pouvait trouver dans cette oeuvre, mais plutôt sa critique radicale de la modernité en tant que forme de civilisation. Il voulait rattacher sa dénonciation du racisme et du colonialisme à un refus de la civilisation occidentale dans son ensemble.

Pour un jeune intellectuel comme James, éduqué dans le milieu culturel pragmatiste et positiviste de l’Empire britannique, la découverte du Kulturpessimismus (le « pessimisme culturel » de la révolution conservatrice allemande), même dans sa version réactionnaire, pouvait apporter des idées nouvelles. Il s’approprie cette critique de la modernité en la réinterprétant à la lumière du marxisme.

En 1937, il publie un ouvrage consacré à la dégénérescence stalinienne de la Révolution russe et de l’Internationale communiste : World Revolution 1917-1936 : The Rise and Fall of the Communist International 26. Remarqué par Léon Trotsky et George Orwell, lui aussi membre de l’ILP et qui est alors au combat en Espagne, le livre est vilipendé par la presse stalinienne, boycotté par les librairies du Parti communiste de Grande-Bretagne et interdit à l’exportation vers l’Inde par le Colonial Office.

Il séjourne aussi à Paris au cours de l’hiver 1932-1933 et en 1934-1935 pour travailler à son histoire de la révolution de Saint-Domingue. Celle-ci prend d’abord la forme d’une pièce de théâtre consacrée à Toussaint Louverture27, qui est montée à Londres en 1936 avec Paul Robeson dans le rôle-titre. En 1938, il traduit en anglais le Staline de Boris Souvarine28.

Dans sa préface à l’édition française de 1983 des Jacobins noirs, James raconte que c’est en arrivant en Grande-Bretagne qu’il a « pris contact avec le marxisme » et que son rapport à la « civilisation occidentale » s’est construit à partir de deux sources fondamentales : la révolution « anti-française » de Saint-Domingue et le marxisme. Dans le numéro spécial que lui consacre la revue Radical America en 1970, Martin Glaberman synthétise en quelques lignes la « personnalité » de C. L. R. James : « Théoriquement et historiquement, il était immergé tout à la fois dans le monde industriel et dans le monde sous-développé. […] Originaire d’un pays colonial qui avait encore à faire sa propre histoire, James avait échappé au profond pessimisme des intellectuels européens qui avaient subi défaite sur défaite, défaites qui avaient débouché sur les camps de travail et les camps de la mort29. »

En 1935, alors que l’Italie fasciste envahit l’Abyssinie, il renoue avec George Padmore30, son ami d’enfance qui vient de rompre avec l’Internationale communiste et qui sera considéré comme le « père du panafricanisme ». Il est doublement concerné par cette guerre, en tant que Noir et en tant que socialiste internationaliste et milite alors avec l’« organisation noire31 » de George Padmore. Il devient le responsable éditorial du périodique de l’International African Service Bureau, qui regroupe dans les années 1930 et 1940 à Londres les radicaux noirs originaires des colonies britanniques d’Afrique et des Caraïbes32. James ferraille alors contre passivité complice de la Société des Nations, contre la duplicité de l’URSS de Staline qui livre du pétrole à l’Italie mussolinienne33, contre les démocraties occidentales qui se préparent à dépecer l’Éthiopie pour mieux la « sauver ». Il se rend à l’ambassade d’Éthiopie pour s’engager dans l’armée et aller combattre en Abyssinie. Il lance un appel :

« Travailleurs de Grande-Bretagne, paysans et travailleurs d’Afrique, il faut que vous vous rapprochiez pour ce combat et pour les combats à venir. Tenez-vous à distance des impérialistes, de leurs Sociétés, de leurs alliances et de leurs sanctions. Ne soyez pas la mouche pour leur araignée. […] Mobilisons-nous pour une organisation indépendante et pour une action indépendante. Nous devons briser nos propres chaînes. Qui peut être assez fou pour attendre de son geôlier qu’il les brise ?34»

En 1936, alors que le pays a été conquis par les troupes italiennes, il publie Abyssinia and the Imperialists 35. James travaille alors comme rédacteur à l’International African Opinion qui avait notamment pour mission de relayer le programme de l’organisation pour l’indépendance de l’Afrique et des Caraïbes. Cette participation, qui dure jusqu’en 1938, constitue la marque de sa première période panafricaniste qui prend fin avec son départ pour les États-Unis. Il rédige en 1938 une brève histoire des révoltes noires dans laquelle ilétablit l’histoire des luttes noires, de leur logique et de leur temporalité propre36. James y évoque la rébellion d’esclaves à Stono en 1739, en Caroline du Sud, au cours de laquelle des esclavagistes furent tués, une garnison occupée, des propriétés brûlées, ainsi que les grèves sud-africaines, les rébellions congolaises ou encore les grandes grèves de 1934-1939 dans les Caraïbes.

Les deux ouvrages qu’il publie en 1937 et 1938, World Revolution et Les jacobins noirs, témoignent de sa recherche d’une orientation nouvelle liant marxisme et identité noire. Selon Cedric J. Robinson, la leçon d’Éthiopie avait provoqué une inflexion dans la pensée de James qui a alors franchi un pas décisif l’amenant au-delà des orientations classiques de la gauche -antistalinienne sur la « question noire ». « La puissance de la tradition radicale noire fusionna avec les besoins des masses noires en mouvement pour former un nouveau corpus théorique et idéologique dans [ses] écrits37. »

Dans la préface qu’il rédige pour l’édition de 1980, des Jacobins noirs, James résume en ces termes la genèse de son ouvrage, qui lui demanda une année de travail aux archives de la Bibliothèque nationale à Paris :

« Je décidai d’écrire un livre dans lequel les Africains – ou leurs descendants dans le Nouveau Monde –, au lieu d’être constamment l’objet de l’exploitation et de la férocité d’autres peuples, se mettraient à agir sur une grande échelle, et façonneraient leur destin38. »

Ce livre est une flamboyante contribution au corpus évoqué par Cedric J. Robinson. C’est aussi une démonstration de l’autonomie-interdépendance des processus révolutionnaires des révolutions française et haïtienne. « Les masses de Saint-Domingue commen-cent » et « Les masses parisiennes concluent », tels sont les titres des chapitres 4 et 5. Anna Grimshaw précise que James donne un double sens à l’articulation entre « centres » et « périphéries » : « C’est une question qu’[il] a abordée de plusieurs manières au cours de son activité ; parfois, il traitait des relations entre le prolétariat des nations impérialistes et les peuples indigènes ; parfois, il traitait des liens entre les luttes des divers groupes composant la population d’un même pays39. »

James explique que les ouvriers parisiens et les esclaves de Saint-Domingue étaient soumis aux mêmes « lois historiques » et que c’est l’organisation même de la production sucrière qui a donné aux esclaves révoltés la capacité de mener une guerre révolutionnaire victorieuse contre le régime colonial :

« [Les esclaves] vivaient et travaillaient par groupes de plusieurs centaines dans les grandes manufactures sucrières […], et se rapprochaient par là du prolétariat moderne, beaucoup plus que toutes les autres catégories d’ouvriers de cette époque40. »

Commentant la thèse de James, Cedric J. Robinson note que le capitalisme a produit deux fois sa propre négation : l’accumulation capitaliste a donné naissance au prolétariat et l’accumulation primitive a produit les bases sociales de l’activité révolutionnaire des colonisés41.

Les Jacobins noirs – ainsi qu’un autre ouvrage publié aux États-Unis deux ans auparavant, Black Recontruction de W. E. B. Du Bois42 –, marque un tournant dans l’historiographie, en abandonnant l’approche eurocentriste jusqu’alors dominante (y compris dans la culture marxiste). Grâce à ces études pionnières, non seulement l’esclavage était-il reconnu comme une des sources fondamentales de la révolution industrielle et de l’accumulation capitaliste dans le monde occidental, mais la question noire était finalement posée dans sa dimension subjective, culturelle et nationale.

Les bateaux qui transportaient les esclaves de l’Afrique au Nouveau Monde contenaient sans doute de la force de travail, mais celle-ci était faite d’êtres humains porteurs de cultures, de valeurs et de visions du monde qui donnaient un contenu concret à leurs luttes de libération.

À partir de 1939, James s’implique dans la vie militante américaine dans les rangs du Socialist Workers Party (SWP)43 et tente de faire partager sa vision stratégique à ses amis trotskistes. En décembre, dans un article qui paraît dans New International, il résume la démarche qui est celle des Jacobins noirs et, tout en évoquant le rôle des Noirs d’Amérique et d’Afrique dans les révolutions et les révoltes, il lance une sorte de défi à toute la gauche :

« Cette histoire révolutionnaire ne peut constituer une surprise que pour ceux qui, quelle que soit l’Internationale à laquelle ils appartiennent, la Seconde, la Troisième ou la Quatrième, n’ont pas encore rejeté de leur système de pensée les mensonges permanents du capitalisme anglo-saxon44. »

Invité par le SWPpour une tournée de conférences et de débats sur la situation politique en Europe alors que la guerre approche (elle est jugée inévitable par les trotskistes) et parce qu’on attend beaucoup de l’auteur des Jacobins noirs, James arrive aux États-Unis à la fin de 1938. Il restera quinze ans aux États-Unis. Après une série d’apparitions publiques45, il semble avoir « disparu de la surface de la terre46 ». Il est en réalité plus actif que jamais. Il a seulement quitté la scène publique pour celle, imperceptible, de l’activité révolutionnaire. Le « Noir Anglais » fait aussi l’expérience dans sa chair de la condition de « nigger » au pays de Jim Crow47, alors que, étranger sans permis de séjour, il milite dans un pays qui pratique la ségrégation, expulse les « agitateurs étrangers » et qui va bientôt entrer en guerre. Cyril Lionel Robert James s’appelle désormais J. R. Johnson, W. F. Carlton, A. A. B., J. Meyer, G. F. Eckstein, etc. Il publie d’innombrables articles, textes, projets de résolution, commentaires et s’implique dans tous les méandres des organisations se réclamant du trotskisme. Non content de plonger dans la vie d’un révolutionnaire professionnel, comme l’écrit Scott McLemee, il s’immerge aussi avec délectation dans la société américaine, dont il apprécie « les détails de la vie quotidienne, la diversité sociale et la culture populaire48 ».

Il se fait à partir de 1939 le théoricien et l’agitateur du « travail nègre » dans le mouvement trotskiste américain49. On peut penser, à le lire, qu’il entrevoit le « non encore advenu », le mouvement pour les droits civiques et celui du Black Power.

En avril 1939, il entame un dialogue avec Léon Trotsky à Mexico, précisément sur la « question nègre50 ». Le mouvement créé par le révolutionnaire en exil est alors, selon les mots de Martin Glaberman, englué dans le « bourbier » d’une conception aussi généreuse que stratégiquement inefficiente51. Martin Glaberman ajoute que le positionnement « classique » revenait à subordonner la lutte des Afro-Américains au mouvement ouvrier traditionnel52.

Les deux hommes s’accordent sur autre une orientation politique : en aucun cas, la « question noire » n’est réductible à la « question de classe » et de ce fait il faut une organisation autonome pour les Afro-Américains. Cette nécessité repose sur la place particulière qu’ils occupent dans le système capitaliste américain : surexploités, ségrégués, opprimés, lynchés. Plus tard, dans un texte paru en 1943, James insiste sur la dialectique entre l’intégration croissante des Afro-Américains dans la production capitaliste et leur exclusion de l’exercice de la démocratie en tant que groupe ségrégué :

« Ainsi, tout en étant de plus en plus intégré à la production – une intégration qui devient de plus en plus un processus social –, le Nègre est devenu plus conscient que jamais de son exclusion des privilèges démocratiques en tant que groupe racial séparé de la communauté. Ce phénomène dual est la clé de l’analyse marxiste de la question nègre aux États-Unis53. »

Cinq années plus tard, dans une résolution qu’il soumet au congrès du SWP, il nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe « sous la bannière des droits démocratiques » et qu’il n’est pas « dirigé par le mouvement ouvrier 54 » ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif 55. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un « mouvement dialectique » se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général.

Ce faisant, James trace le cadre d’un bloc social et politique qui trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active. Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats.

En 1940, James rompt avec le SWP pour cause de divergences sur la « nature de l’Union soviétique ». Il milite désormais dans le Workers Party qui rejette la caractérisation trotskiste « officielle » de l’URSS comme un État ouvrier bureaucratiquement dégénéré, préférant l’analyser comme un capitalisme d’État56. Il retournera avec sa -tendance57 au SWP en 1948 avant de le quitter à nouveau quelques années plus tard. En publiant en 1948 ses Notes on Dialectics 58, il marque une nouvelle distance, voire une rupture, avec la conception léniniste du parti d’avant-garde que sa perception du mouvement noir comme mouvement autonome avait inaugurée plusieurs années auparavant.

Dans les années 1940-1941, il entame une correspondance avec Constance Webb59 et fréquente Richard Wright, Ralph Ellison et Chester Himes tout en s’installant quelque temps dans le Missouri pour écrire sur la grève des métayers noirs60. Il écrit sur l’art et l’esthétique61, sur Hamlet et forme, en 1951, avec Raya Dunayevskaya et Martin Glaberman, une nouvelle organisation, le Correspondence Publishing Committee.

Cependant, en 1952, les feux du maccarthysme et le FBI le rattrapent. Déclaré indésirable, il est arrêté et emprisonné à Ellis Island, là où débarquent les immigrants. James quitte le pays en 1953 avant d’en être expulsé non sans avoir donné une série de conférences à l’Université de Columbia et avoir publié un essai décapant sur Moby Dick 62.

Le Noir Européen né dans la Caraïbe et vivant aux États-Unis, l’internationaliste anglais de Trinidad, parcourt désormais le monde. Le monde vient aussi à lui. Il rencontre Martin Luther King en 1957 et les deux hommes discutent du boycott des bus de Montgomery. En 1958, il publie, en collaboration avec Cornélius Castoriadis et Grace Lee, Facing Realities 63, un recueil de textes consacrés à la révolution hongroise de 1956.

Au cours des années 1960, préoccupé par l’avenir des sociétés post-coloniales, il se rend notamment à Cuba, en Tanzanie, en Ouganda, au Nigeria. Il est invité au Ghana par Kwame Nkrumah, qu’il avait rencontré en 1943, pour participer aux cérémonies de l’indépendance. Un premier temps enthousiasmé par la révolution ghanéenne, James rompra avec Kwame Nkrumah, qui, devenu président, installe un régime autoritaire avant d’être renversé en 1966. James écrira en 1977 que si Nkrumah avait « atteint un objectif formidable : la destruction d’un régime décadent, […] il avait échoué à construire une nouvelle société64 ».

De retour à Trinidad, vingt-six ans après son départ, il travaille à The Nation, le journal du People’s National Movement, le parti d’Eric Williams. Il devient le secrétaire du West Indies Federal Party, qui milite pour la création d’une fédération des nouveaux petits États indépendants de la Caraïbe. Il démissionne de la rédaction de The Nation et rompt avec Eric Williams, devenu premier ministre, quand celui-ci se refuse à demander la fermeture de la base militaire américaine de l’île. James multiplie les réunions pour expliquer son point de vue sur l’avenir des Indes occidentales et publie un livre sur le sujet, Modern Politics 65, qui est interdit par le gouvernement de Trinidad. De retour à Trinidad en 1965 comme correspondant du Times pour couvrir le tournoi de cricket, il est arrêté et emprisonné sur ordre du gouvernement qui faisait face à d’importants troubles sociaux et politiques. Grâce à la protestation populaire, James est relâché au bout de quelques jours. L’année suivante, il s’implique à nouveau dans la vie politique de l’île en créant le Workers’ and Farmers’ Party (Parti des travailleurs et des paysans)qui dispose d’un journal, We, the People (« Nous le peuple »)66. Williams sera, quelques années plus tard, mis en difficulté par la « Black Power Revolution » et la grève des travailleurs du pétrole.

Autorisé à rentrer aux États-Unis, il s’y installe à nouveau, enseigne dans plusieurs universités et publie des essais, notamment sur Pablo Picasso et Jackson Pollock67.

En 1979, il signale l’importance de l’apparition sur la scène littéraire des femmes écrivains noires :Toni Morrison, Ntozake Shange et Alice Walker. Elles sont, dit-il, non seulement le produit des années 1960, mais aussi celui d’« une longue tradition nationale profondément enracinée ». James ajoute :

« L’artiste universel est universel parce qu’il est national avant tout68. »

Ce qui fait dire à Eugen Ethelbert Miller qu’à l’époque où surgissent ces auteures noires américaines, James exprime la même idée que celle que formulait Richard Wright en 1938 : « Les écrivains noirs doivent accepter les implications nationalistes de leur création, non pas pour les encourager, mais pour les transformer et les transcender. Ils doivent accepter le concept de nationalisme parce que, pour le transcender, ils doivent le posséder et le comprendre. »

C’est à la fin des années 1960 que James concentre à nouveau ses forces sur le panafricanisme. Ses séjours dans les Caraïbes et en Afrique avaient recentré ses conceptions politiques sur le terrain des luttes noires internationales. En 1968, il revient aux États-Unis qui sont alors bien différents de ce qu’il avait connu. Les luttes noires sont alors à leur apogée et les courants panafricains en leur sein ont pris de l’importance, notamment avec la conscience croissante du lien entre les luttes de libération nationale en Afrique et les luttes des Afro-Américains.

Des tentatives de coopération entre mouvements afro-américains et mouvements africains et caribéens émergent, des « comités de soutien à la libération africaine » se multiplient, aboutissant notamment à la puissante manifestation du jour de la libération africaine à Washington en 1972. Lors de ce second séjour, James participe aux activités du Centre pour l’éducation noire, créé en 1969, et qui avait pour objectif « l’indépendance et la souveraineté totales et l’unification des peuples africains sur le continent africain et dans les Caraïbes ». Par ailleurs, le Centre est également tourné vers la communauté noire de la ville, publiant un journal, animant une radio et organisant des sessions d’éducation et de soutien scolaire. James y donne des conférences hebdomadaires, qui débouchent sur des ateliers de lecture où on étudie Garvey, Padmore, Fanon, Du Bois, Wright, Marx, etc.

James considère la période de luttes panafricaines qui court de 1939 à 1969 comme un phénomène politique parmi les plus importants du 20e siècle. Il rapporte aussi les problèmes des indépendances africaines aux continuités coloniales de ces États. Il écrit ainsi dans A History of Pan-African Revolt, une réédition augmentée de son histoire des révoltes noires réalisée à la demande de militants noirs britanniques :

« Les États dont héritèrent les dirigeants nationalistes africains n’étaient en rien africains. Avec la désintégration du pouvoir politique des États impérialistes en Afrique et l’émergence du militantisme des masses africaines, un certain modèle politique prit forme. Les dirigeants politiques nationalistes […] s’assurèrent le soutien des fonctionnaires africains qui avaient administré l’État impérialiste, et l’État fraîchement indépendant était à peu de chose près le même que le vieil État impérialiste, à cette différence qu’il était désormais administré et contrôlé par les nationalistes noirs69. »

Il s’agissait là à ses yeux de la conséquence politique d’une habitude profondément ancrée dans la pensée occidentale, celle de « voir les créations, découvertes, conquêtes africaines à l’aune de la norme que serait la civilisation occidentale, de penser que les Africains passent leur temps à imiter, à tenter d’atteindre ou pire de franchir les stades primitifs du monde occidental70 ».

Attentif aux problèmes rencontrés par le mouvement pour les droits civiques et aux questions soulevées par le Black Power, il entame en 1967 un dialogue avec Stokely Carmichael, le jeune dirigeant du Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC)71 et théoricien du Black Power :

« Venons-en au Pouvoir noir. C’est à la fois un mot d’ordre politique et pas tout à fait un mot d’ordre politique. C’est bien plutôt un drapeau. Cela apparaît clairement lorsque l’on se remémore les propositions qui, par le passé, sont parvenues à capturer l’imagination politique et orienter l’activité des masses partout dans le monde72. »

En 1967-1968, à Londres, James assiste et participe au développement du Black Power britannique. Le cycle de conférences « Dialectics of Liberation », qui rassemble de nombreux acteurs des luttes noires et radicales américaines, impulse le développement d’un mouvement noir britannique, séparé en deux tendances. L’une, séparatiste et « léniniste », était menée par Obi B. Egbuna et l’organisation United Coloured People’s Association. En 1970, un second courant se détache, formé autour du British Black Panther Movement créé en 1968 et de Althea Jones-Lecointe, qui privilégie l’activisme communautaire et rejette l’avant-gardisme d’Egbuna et de ses partisans. James développe des liens avec ces mouvements, notamment au travers de son petit-neveu, Darcus Howe, et participe aux campagnes contre les violences policières dans le quartier de Nothing Hill. Farrukh Dhondy raconte que James, appelé à prendre la parole, déclara :

« “Je vais vous dire ce qu’il faut écrire dans votre journal. N’utilisez pas toute cette rhétorique léniniste, vous n’en avez pas besoin”. Et il montrait du doigt des personnes dans le public et disait “Qu’est-ce que vous faites ?”. On lui répondait “Je suis chauffeur de bus”. “Alors, écrivez sur ce que c’est de conduire un bus, écrivez sur ce qui se passe dans les entrepôts, écrivez sur ce que vous voulez, et sur ce que vous ne voulez pas”. »

À propos de Freedom News, le journal des Panthers britanniques, James affirme que le rôle des petits groupes d’activistes n’est pas de formuler un programme pour les opprimés, mais de soutenir le mouvement en mettant en évidence, par la propagande et l’agitation, le potentiel révolutionnaire de l’activité autonome des opprimés73.Linton Kwesi Johnson, dub poet et militant noir, a déclaré que Les jacobins noirs, qu’il étudiât « chapitre par chapitre » avait été « le début de [son] éducation politique », ce qui nous en dit long sur la trace que James a laissée dans le mouvement noir d’outre-Manche, où les Caribéens sont nombreux.

Avant de conclure et d’abandonner les lecteurs et les lectrices parmi les pages de ce recueil, nous nous permettrons un aparté amoureux qui synthétise à la perfection la personnalité de James et les questions qu’il a soulevées tout au long de sa vie.

En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

« Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre74. »

C. L. R. James finit sa vie dans son petit appartement de Brixton, le quartier caribéen de Londres où il reçoit les visites de jeunes militants noirs provenant des quatre coins du monde. Il meurt en 1989. Il est inhumé là où il avait entamé son périple, à Trinidad, dans la Caraïbe, le pays de George Padmore, d’Aimé Césaire, de Franz Fanon et de Stokely Carmichael, le pays des descendants d’esclaves qui se sont jetés dans la tourmente de l’histoire au milieu des révolutions et qui ont joué un rôle immense sur la scène mondiale de l’émancipation.

Voir note de lecture du livre : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

 

1. Nous sommes particulièrement redevables envers Scott McLemee, « Introduction. The enigma of arrival », C. L. R. James, On the Negro Question, Jackson, University Press of Mississippi, 1996 ; Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, vol. 4, n° 4, mai 1970 ; Paul Buhle (dir.) C. L. R. James. His Life and Work, Londres, Allison & Busby, 1986 ; Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, New York, Smirna Press, 1991 ; Cedric J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Durham, The University of North Carolina Press, 2000 ; R. E. R. Bunce et Paul Field, « Obi B. Egbuna, C. L. R. James and the birth of Black Power in Britain, 1967-1972 », Twentieth Century British History, vol. 22, n° 3, 2011. Deux d’entre nous sont aussi redevables envers Maurice Najman pour leur avoir, il y a bien longtemps, mis entre les mains un livre que lui avait dédicacé C. L. R. James à l’occasion du carnaval jamaïcain de Brixton (Londres).

2. Dans son avant-propos, Pierre Naville révèle qu’il a traduit Les jacobins noirs pendant l’Occupation. Il pensait que le livre serait utile une fois la France libérée pour que celle-ci accomplisse son premier devoir, « rendre la liberté à son empire colonial ». On sait ce qu’il en est advenu. Cela éclaire d’une singulière lumière les arguments que développe James dans son article « Pourquoi les Nègres doivent s’opposer à la guerre », rédigé en 1939 (voir p. 71-104). Les jacobins noirs seront réédités en 1983 par les Éditions caribéennes et en 2008 par les éditions Amsterdam. Interdit en Afrique du Sud jusqu’à l’abolition de l’apartheid, le livre sera introduit clandestinement dans le pays.

3. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

4. Genre musical caribéen né à Trinidad mêlant « sensualité » et critique sociale. Par exemple, après la grève de générale de 1919, Patrick Jones chantera : « Le pouvoir de classe règne sur cette terre / Nous sommes dirigés d’une main de fer / L’Angleterre fanfaronne sur la démocratie, l’amour fraternel et la concorde / Mais les colons britanniques sèment la misère perpétuelle ». Cité par Richard Small, « The training for an intellectual. The making of a marxist », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James. His Life and Work, op. cit., p. 54.

5. C. L. R. James, Beyond a Boundary, New York, Pantheon, 1984 ; Richard Small, op. cit.

6. C. L. R. James, ibid.

7. Ibid.

8. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 247.

9. Margaret Busby et Darcus Howe (dir.), C. L. R. James’s 80th BirthdayLectures, Londres, Race Today, 1984, p. 347.

10. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 254.

11. Craignant que « l’esprit de la révolte des régiments noirs des Indes occidentales britanniques qui avait eu lieu en Italie en décembre 1918 soit parvenu jusqu’à Trinidad », l’administration coloniale fit appel à des troupes blanches stationnées à la Jamaïque pour mater la grève (Richard Small, op. cit., p. 55).

12. C. L. R. James, The Life of Captain Cipriani. An Account of British Government in the West Indies, Nelson Lancashire, Coulton, 1932.

13. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 255.

14. La « Divina Pastora » et « Triumph » paraissent respectivement en 1927 et 1929 dans la British Saturday Review of Literature. À Trinidad même, il participe à la création de deux revues littéraires, Trinidad et The Beacon.

15. NdT : Marcus Mosiah Garvey (1887-1940), né à la Jamaïque, imprimeur de métier, était contremaître dans une des plus importantes imprimeries de Kingston lorsque les travailleurs votèrent la grève en 1909. La grève fut défaite et Garvey licencié pour le rôle qu’il y avait joué. Il quitta alors la Jamaïque et fut journaliste en Amérique centrale puis à Londres. C’est au cours de cette période que ses idées politiques se précisèrent. Sous l’influence du nationaliste égyptien Dusé Mohammed Ali, il découvrit la situation de l’Afrique coloniale qu’il commença à lier à celle des Noirs à l’échelle internationale. En 1914, il fonde l’Universal Negro Improvement Association and African Communities League (UNIA, Association universelle pour le progrès du Nègre et Ligue des communautés africaines) et s’installe aux États-Unis en 1916. En 1919, l’organisation comptait deux millions de membres. L’UNIA mit en place un grand nombre d’organisations : une société de commerce, la société de la Croix-Noire africaine, un mouvement de commerçants et des groupes d’autodéfense. Cette organisation de masse noire, la plus importante dans l’histoire des États-Unis avait comme objectifs : « Établir une confraternité universelle unissant ceux de notre race ; promouvoir l’esprit de fierté et d’amour ; ramener ceux qui se sont égarés sur le droit chemin ; prendre en charge et assister les nécessiteux ; aider à civiliser les tribus arriérées d’Afrique ; aider au développement de nations et de communautés nègres indépendantes ; établir une nation centrale pour ceux de notre race, où il leur sera possible de se développer ; mettre en place des commissariats et des agences dans les principaux pays et villes du monde pour la représentation de tous les Nègres ; promouvoir des pratiques spirituelles conformes à la conscience parmi les tribus natives d’Afrique ; créer des universités, des lycées, des académies et des écoles pour l’éducation raciale et la culture du peuple ; élever partout les conditions d’existence des Nègres. » Sur le mouvement de Marcus Garvey, voir Ahmed, Shawki, Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche aux États-Unis, 1850-2010, Ville Mont-Royal/Paris, M éditeur/Syllepse, 2012.

16. Il s’installe à Nelson, surnommé « La petite Moscou » en raison de la radicalité de sa population ouvrière. Son arrivée coïncide avec le déclenchement d’une grève des ouvriers et ouvrières du textile. (Anna Grimshaw, « Notes on the life and work of C. L. R. James », dans Paul Buhle, op. cit., p. 11.)

17. Boundary signifie aussi « frontière » et désigne aussi les limites du terrain de cricket. Il se trouve aussi qu’à son arrivée à Londres, C. L. R. James a habité Boundary Road.

18. Exporté dans les colonies par l’Empire, le cricket est instrumentalisé par les colonisés qui l’utilisent pour « affronter » leurs oppresseurs.

19. C. L. R. James, Beyond a Boundary, op. cit. En 1968, l’affaire D’Oliveira viendra illustrer son analyse. Le club anglais de ce joueur originaire d’Afrique du Sud refusa de le sélectionner pour aller disputer un match dans son pays natal, cédant ainsi aux exigences du gouvernement. Classé comme « coloured », selon les catégories raciales en vigueur, D’Oliveira s’était installé en Grande-Bretagne afin de pouvoir pratiquer ce sport au plus haut niveau, ce que lui interdisait l’apartheid. James, qui participa à la campagne de soutien au joueur, qualifia la décision du club, en fait celle du gouvernement britannique, de « démonstration politique qui revient à un soutien au régime sud-africain »

20. Joshua Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », Transition, n° 104, 2011.

21. Parti socialiste fondé en 1893. Selon la forme organisée du mouvement ouvrier britannique, l’ILP sera membre du Parti travailliste de 1906 (date de création du Labour Party) jusqu’en 1932. Il s’oppose à la guerre de 1914. Il refuse de rejoindre l’Internationale communiste et forme le « Bureau de Londres » notamment avec le Parti socialiste ouvrier et paysan (France), le Parti socialiste ouvrier d’Allemagne et le Parti ouvrier d’unification marxiste espagnol.

22. Avant de partir aux États-Unis, il quitte l’ILP, et participe à la constitution de la Revolutionnary Socialist League qu’il représente à la conférence de fondation de la 4e Internationale.

23. Alan MacKenzie, « Radical Pan-Africanism in the 1930s. A Discussion with C. L. R. James », Radical History Review, n° 24, 1980.

24. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 2 volumes, Paris, Seuil, 1967.

25. Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, 2 volumes, Paris, Gallimard, 2000.

26. C. L. R. James, World Revolution 1917-1936. The Rise and Fall of the Communist International, New York, Pionner Publishers, 1937 ; réédition : Amherst, Humanity Books, 1993.

27. Toussaint Louverture, Durham, Duke University Press, 2013 ; une version revisée intitulée The Black Jacobins a été montée à Ibadan au Nigéria en 1967 et publiée dans A Time and Season. Eight Carribean Plays, compilation de Erroll Hill, Port of Spain, University of the West Indies, 1976.

28. Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchevisme, Paris, Plon, 1935 ; rééditions Champ libre 1978, 1985 et Ivrea 1992.

29. Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, op. cit.

30. George Padmore (1903-1959) : Né à Trinidad, émigré aux États-Unis, il adhère au Parti communiste des États-Unis en 1927 et milite dans l’American Negro Labor Congress. Installé à Moscou, il dirige le Bureau nègre de l’Internationale syndicale rouge. En 1930-1931, il participe à Hambourg et à Vienne à la création de l’International Trade Union Committee of Negro Workers dont il dirige le mensuel, The Negro Worker. Expulsé d’Allemagne vers l’Angleterre en 1933, il sera exclu pour avoir critiqué la mise en sommeil du « travail nègre » par l’Internationale communiste à l’occasion du tournant soviétique vers les démocraties occidentales et coloniales. Il sera plus tard le conseiller du président ghanéen Kwame Nkrumah que lui avait présenté son ami C. L. R. James Padmore est l’auteur de Panafricanisme ou communisme ?, Paris, Présence africaine, 1960.

31. C. L. R. James, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions caribéennes, 1983, p. XII.

32. Cette organisation avait pour but d’attiser l’anticolonialisme de la diaspora noire en Grande-Bretagne, mais aussi de lutter contre l’idée, partagée par la gauche blanche de ce pays, que « l’Afrique est le fardeau du révolutionnaire blanc », les Africains étant incapables d’une action autonome. Cet organisme prit la suite de l’International Friends of Abyssinia, créé en 1935 par James au moment de l’invasion italienne de l’Éthiopie.

33. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que le Parti communiste de Grande-Bretagne qualifiait de « contre-révolutionnaires » ceux qui critiquaient ces livraisons.

34. « Faut-il intervenir en Abyssinie ? », voir p. 31-38. Bien que ce texte ne soit pas au cœur du thème de ce recueil consacré à la « question noire aux États-Unis », il nous a semblé utile de le publier. L’invasion d’un pays africain indépendant par une puissance européenne, qui précède la guerre d’Espagne et qui constitue un des prologues de la Seconde Guerre mondiale, a eu en effet d’importantes répercussions sur les populations noires, d’Afrique et d’Amérique. Aux États-Unis, la réaction des Afro-Américains à l’invasion italienne fut comparable à celle de la gauche européenne à la nouvelle du pronunciamiento du général Franco. Des milliers d’hommes se portèrent volontaires pour aller combattre en Éthiopie (voir Robin D. G. Kelley, « Les Afro-Américains dans la guerre civile espagnole », dans Stéfanie Prezioso, Jean Batou et Ami-Jacques Rapin, Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco, Paris, Syllepse, 2008). Cela n’a évidemment pas échappé à James qui affirme à cette occasion une idée que l’on retrouve à chaque époque du mouvement révolutionnaire afro-américain : « Je suis un Nègre [et donc] particulièrement intéressé par la révolution africaine. »

35. Dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, Oxford, Blackwell, 1992.

36. C. L. R. James, A History of Negro Revolt, Londres, Fact, 1938 ; réédition : Londres, Research Associates School Times Publications, 1991.

37. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 272.

38. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. XI.

39. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

40. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. 75.

41. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 275.

42. W. E. B. Du Bois, Black Recontruction in America, 1860-1880, New York, Russell & Russell, 1935 ; réédition : New York/Londres/Toronto/Syndney, The Free Press, 1998.

43. Le SWP a été fondé en 1938 par James P. Cannon, Max Shachtman et par les ex-membres de la Communist League of America (trotskiste), après leur exclusion du Socialist Party of America.

44. Voir « La révolution et le Nègre », p. 55-70.

45. Il discute notamment à Chicago avec Bertrand Russell.

46. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XIV.

47. Surnom donné à toute une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964, particulièrement dans les comtés et dans les États du Sud. Ces dispositions distinguaient les citoyens selon leur catégorisation raciale et, tout en admettant formellement leur égalité, organisaient la ségrégation dans tous les lieux et services publics, suivant le principe du « separate but equal » (« séparés, mais égaux »). Le terme qualifie par extension toute organisation ou mesure ségrégationniste.

48. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XV.

49. Il est notable que dans les pays d’immigration, comme la France, certains courants du mouvement ouvrier mettaient sur pied des « groupes de langue ». La MOI (Main-d’œuvre immigrée) du Parti communiste français en est la forme la plus connue. Cependant, James allait plus loin, il prônait la nécessité de l’indépendance absolue des organisations noires.

50. Ces échanges ayant été publiés dans Léon Trotsky, Question juive, question noire (Paris, Syllepse, 2011), ils ne figurent donc pas dans l’édition française de ce volume, mais sont publiés en annexe dans la version québécoise.

51. Martin Glaberman, « Introduction », op. cit.

52. L’indispensable unité de la classe ouvrière ne peut se résumer à l’incantation pour une unité abstraite qui « oublierait » de surcroît les situations de domination particulière auxquelles sont assujettis certains groupes sociaux. Consciemment ou non, c’est l’acceptation au nom de l’égalité formelle de l’assimilation et de la subordination des dominés. Pour James, les groupes dominés qui sont organisés de façon autonome peuvent ainsi s’adresser sur un pied d’égalité aux organisations du mouvement ouvrier pour demander la prise en charge commune de la bataille démocratique et des batailles générales qui en sont ainsi renforcées.

53. Voir « Une histoire du Nègre aux États-Unis », p. 129-164.

54. Voir « La réponse révolutionnaire au problème nègre », p. 179-206.

55. Ibid.

56. Ce n’est évidemment pas le lieu ici de reprendre cette discussion. Richard Poulin (« C.  L. R. James, croquis d’un nationaliste marxiste noir », Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada, vol. 24, n° 2, 1992) note que James tombe lui aussi dans le piège de la réduction de l’ensemble des rapports sociaux capitalistes à la seule organisation du travail. Cependant, le travail de James le conduit à découvrir l’« ouvrier-masse », à dépasser l’approche abstraite d’une classe ouvrière définie par sa place dans le processus de production et par sa mission historique, en la considérant comme un sujet social concret, en observant l’existence de clivages raciaux et culturels, toujours négligés.

57. Il s’agit de la tendance connue sous le nom de Johnson-Forest, Forest étant le pseudonyme de Raya Dunayevskaya.

58. C. L. R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx and Lenin, New York, compte d’auteur, 1948 ; réédition, Londres, Pluto Press, 2005.

59. Constance Webb (1919-2005) : actrice et modèle (elle pose notamment pour Salvador Dalí), elle adhère à l’âge de 15 ans au Socialist Party of America puis milite au SWP. Elle a publié ses mémoires, Not Without Love, et Richard Wright : A Biography. Sa correspondance avec C. L. R. James a été publiée dans Special Delivery, The Letters of C.L. R. James to Constance Webb, 1939-1948, Anna Grimshaw (dir.), Oxford, Blackwell, 1996.

60. Scott Mc LeMee (op. cit., p. XXIII) raconte qu’il est alors confronté à la violence des affrontements sociaux et qu’il s’est « habitué à la présence des armes » dans les réunions.

61. C. L. R. James, « Popular art and the cultural tradition », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

62. À la veille d’être expulsé des États-Unis, James propose une lecture bien différente de l’interprétation classique du roman de Melville qui oppose le Bien, démocratique et américain, au Mal, totalitaire, que personnifie le capitaine Achab. Pour James, le Pequod qui pourchasse la baleine est un navire-usine dont le « capitaine d’industrie » mène les travailleurs à leur perte (C. L. R. James, Mariners, Renegades and Castaways. The Story of Herman Melville and the World We Live In, New York, compte d’auteur, 1953 ; réédition : Hanover/Londres, University Press of New England, 2001).

63. Grace C. Lee, Pierre Chaulieu et J. R. Johnson, Facing Reality, Detroit, Correspondance, 1958 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

64. C. L. R. James, Nkrumah and the Ghana Revolution, Chicago, Lawrence Hill, 1977 ; réédition : Londres, Allison & Busby, 1982.

65. C. L. R. James, Modern Politics, Port of Spain, PNM, 1960 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

66. Anna Grimshaw, « Notes on the Life and Work of C. L. R. James », op. cit., p. 20.

67. C. L. R. James, « Picasso and Jackson Pollock », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

68. Cité par Eugene Ethelbert Miller, « Black Women Writers », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James, His Life and Work, op. cit., p. 221.

69. C. L. R. James, A History of Pan-African Revolt, Washington, Drum and Spear, 1969 ; réédition : Oakland, PM Press, 2012.

70. Ibid.

71. Le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC, Comité non-violent de coordination des étudiants) était l’une des organisations les plus actives du mouvement noir dans les années 1960. Créé par des étudiants proches de la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, elle évoluera vers des positions proches du Black Power, franchissant le pas de la non-mixité raciale en 1965. Le SNCC jouera un rôle important dans les freedom rides, les campagnes contre la ségrégation et pour l’inscription des Afro-Américains sur les listes électorales dans le Sud. Après les émeutes de Watts en 1965, le mouvement prendra clairement ses distances avec le pacifisme des organisations traditionnelles de lutte pour les droits civiques. Il disparaîtra au début des années 1970.

72. Voir « Black Power », p. 215-232.

73. James avait mis ce principe en pratique en 1941 en rédigeant une brochure sur une grève des métayers et des ouvriers agricoles noirs dans le Missouri. Il décrit ainsi sa méthode d’écriture : « Je m’assis donc avec mon stylo et mon cahier et dis “Bon, que va-t-on dire ?” Ils me dirent alors (je me faisais appeler Williams en ce temps-là), “C’est vous qui savez frère Williams”. Je leur répondis : “Je ne sais rien. C’est votre grève”. Et je m’approchais de chacun d’eux, cinq ou six d’entre eux ; chacun dit ce qu’il avait à dire et je rassemblais les différents morceaux. » (Rapporté par Ken Worcester, C. L. R. James. A Political Biography, Albany, State University of New York Press, 1996.).

74. Cité par Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », op. cit.

Pour mémoire

Tony Morrison, dans « Home » revient sur la situation des Noirs pendant les années 1950. En 1964, une mobilisation se met en place pour la reconnaissance des droits civiques, pour l’inscription des Noir(e)s sur les listes électorales dans cet Etat du Mississippi – ce fameux Sud des Etats-Unis – où le Ku-Klux-Klan a pignon sur rue, avec ses cagoules blanches. En juin de cette année là, plus de 1000 volontaires se déplacent pour soutenir cette exigence minimum de démocratie, de reconnaissance, de respect. L’extrême droite ne l’acceptera pas. Meurtres – le coupable a été arrêté récemment -, lynchages, arrestations, incendies d’Eglises… la guerre civile battra son plein. L’élection d’un Président noir continue aujourd’hui d’attiser les haines. Certains recherchent des preuves pour montrer que Obama n’est pas né aux Etats-Unis, d’autres pensent qu’il est un intégriste musulman, d’autres enfin que le communisme est à l’intérieur de la Maison Blanche. Il fallait retracer ce combat et le contexte de cette période. Doug McAdam, professeur de sociologie, nous convie à ce travail de mémoire. Ce « Freedom Summer » a laissé des traces profondes. Coltrane, non cité, en fera « Alabama » pour se souvenir de ces quatre enfants morts dans l’explosion d’une Eglise…

« Freedom Summer. Lutte pour les droits civiques, Mississippi 1964 », Doug McAdam, traduit par Célia Izoard, Agone éditions

Nicolas Béniès

Toute ma vie en prison

Le film dédié à l’affaire Mumia Abu-Jamal

Dans le cadre des évènements liés à la 10ème édition de la Journée Mondiale contre la peine de mort, le représentant des producteurs met le film gratuitement en ligne durant 10 jours sur le site : http://www.mumia-lefilm.com <http://www.mumia-lefilm.com> 

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Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

Une nouvelle collection chez Syllepse : Radical America

Des États-Unis, on ne connaît bien souvent que l’endroit, l’histoire officielle d’une nation de pionniers devenu première puissance mondiale ou l’histoire critique d’un État impérialiste. La collection « Radical America » entend s’intéresser à son envers, aux luttes, noires, latinos, ouvrières, féministes, de la jeunesse, contre un système répressif omniprésent, ainsi qu’aux constructions politiques, sociales et culturelles originales qui ont travaillé ce pays de l’intérieur, déplaçant ses lignes de fracture, rongeant ses entrailles. Il s’agit de raviver leur mémoire et de faire réfléchir à ces expériences menées dans un territoire où la domination raciale et la domination de classe, mais aussi et surtout les résistances qu’elles ont produites, ont atteint des dimensions extrêmes. Cette intensité de la domination et des luttes pour l’émancipation ont fait des États-Unis un laboratoire et en tout cas une source d’inspiration pour les combats à mener. Tel est le sens de la contre-histoire, des contre-discours, des contre-sociétés, des contre-cultures que cette collection entend contribuer à révéler.

Conseil de lecture : Sam Farber (New York), Emmanuel Delgado Hoch, Ambre Ivol, Patrick Le Tréhondat, Caroline Rolland-Diamond, Patrick Silberstein, Susan Weissman (Los Angeles)

Préface de l’auteur à l’édition française : Préface à l’édition française de Black and Red dont j’extrais : « L’idée selon laquelle nous vivons dans une société "post-raciale" sous-estime considérablement la nature structurelle du racisme de la société américaine et évacue la persistance du racisme institutionnalisé ».

Dans son introduction, Ahmed Shawki nous rappelle que Katrina (l’ouragan), ses effets et la politique du gouvernement montrent, montrent à nouveau « que les Afro-Américains étaient les victimes d’un racisme profondément enraciné ».

Voir le livre de Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein : L’ouragan Katrina. Le désastre annoncé (Editions Syllepse, Paris 2005, 164 pages, 8 euros). Lire l’extrait publié sur le blog Droit au retour contre nettoyage ethnique

L’auteur indique que l’objectif du livre est double « 1) offrir un panorama des principaux courants politiques et idéologiques constitutifs des luttes de libération noires aux États-Unis ; 2) montrer que, tant dans le passé que dans l’avenir, les idées et les organisations socialistes font partie intégrante de cette lutte ». Il ajoute « Cet ouvrage entend réaffirmer la nécessité de la lutte contre le racisme et le système politique et économique qui le maintient en place – le capitalisme », car « quelles que soient les réformes obtenues, celles-ci ne peuvent ou ne pourront être effacées en l’absence d’une restructuration fondamentale d’un système dont la survie repose sur l’exploitation et l’oppression ». Les modifications de situation ont été obtenues par l’organisation de luttes de masse, par l’auto-organisation des Afro-Américain-e-s, par des alliances, parfois difficiles, avec d’autres dominé-e-s.

Le livre est divisé en douze chapitres : « L’esclavage aux États-Unis », « L’abolitionnisme », « La guerre civile », « Reconstruction et populisme », « Conciliation, racisme et résistance », « L’ascension de Marcus Garvey », « Socialistes, communistes et trotskistes », « Les racines du mouvement pour les droits civiques », « La politique de Malcom X », « Black Power », « Les Black Panthers et le Drum », « Faire de la race un enjeu politique central ».

Dans ce panorama, je ne mets l’accent que sur quelques éléments.

A commencer par une des caractéristiques soulignée par l’auteur sur l’abolitionnisme : « l’essor fulgurant d’un courant marginal devenu mouvement de masse ; sa diversité politique, illustrée par les débats et les rivalités qui le traversaient ; ses points de convergence et de divergences avec les courants du séparatisme et du radicalisme noir, avant et après la Guerre civile ». Il souligne la position de Frederick Douglass, ancien esclave, sur l’abolitionnisme, « C’est cet engagement dans la lutte qui le conduisit à prendre en compte à la fois la nécessité de l’auto-organisation noire et celle de s’allier avec les Blancs qui voulaient lutter contre l’esclavage ».

L’esclavage n’a pas été aboli par un bon président, la guerre de sécession n’avait pas pour objet la libération des Noirs, les Républicains n’étaient pas contre l’esclavage. Si la Proclamation de Lincoln « Que le premier janvier de l’année mille huit cent soixante-trois de Notre Seigneur, toutes les personnes possédées comme esclaves, dans un État ou dans une partie désignée d’un État, dont la population se trouvera en rébellion contre les États-Unis, seront, à partir de ce moment, et pour toujours, libres » était conçue comme une mesure militaire, « Cette nouvelle politique transforma le cours de la guerre ». Pour les populations Noires, la Guerre civile se complétait d’une dimension de guerre d’émancipation.

Ahmed Shawki montre comment la violence des dominants a cassé les mobilisations et l’alliance fragile entre Noirs et Blancs. La répression n’a pas joué, ne joue pas un rôle marginal dans la démocratie réellement existante des États-Unis. (Pour rappel, le rôle légal de briseur de grève de l’Agence nationale de détective Pinkerton ou les infiltrations du Fbi dans les mouvements progressistes). L’auteur souligne « Un examen attentif de la période de la Reconstruction montre qu’il y eut alors une sérieuse contestation du racisme et que le rétablissement de la suprématie blanche fut le résultat d’une campagne volontaire et continue de la classe dirigeante ».

Mais cela fût aussi possible, car les mesures socio-économiques permettant des conditions d’une réelle émancipation ne furent pas prises, « En dépit de ces importantes réformes, la Reconstruction radicale échoua parce qu’elle fut incapable de résoudre la question de la réforme agraire dans le Sud. Alors que la saisie et la redistribution des terres des plantations étaient une revendication majeure des esclaves nouvellement libérés et de la plupart des républicains radicaux, la majorité des républicains n’approuvait pas une telle idée ».

A cette non-réforme agraire, ce déchirement de l’alliance entre Noir-e-s et progressistes Blancs, et cette montée du suprématisme blanc, il faut ajouter les politiques de limitation du droit de vote « la classe dirigeante sudiste utilisa de nombreux mécanismes (poll tax, titres de propriété, test de lecture) pour réduire drastiquement le droit de vote » ou plus ouvertement ségrégatives « Les statuts et les lois instituant la ségrégation – les lois dites "Jim Crow" – qui avaient été peu nombreuses jusqu’aux années 1880, séparèrent formellement les Noirs et les Blancs : zones de résidence séparées, parcs et hôpitaux publics distincts, séparation dans les trains et les tramways. La ségrégation devint très vite la règle et non plus l’exception ».

C’est dans ce cadre, « A l’aube du 20e siècle, le racisme régnait à nouveau en maître, au Nord comme au Sud », que vont se développer différents mouvements Noirs.

Les présentations de l’auteur sont détaillées, il analyse les différentes positions, les évolutions, les politiques menées ou prônées, etc…

En premier lieu, « la ré-émergence de deux courants dans l’espace politique noir : la conciliation ("accomodation") et l’émigrationnisme », qu’il considère comme « un recul de la lutte pour les droits des Noirs aux États-Unis ». 

Un événement bouleverse la situation en 1909, le lynchage collectif de Springfield. La National Association for the Advancemend of Colored People (NAACP) se crée. « La coalition qui se noue au sein de la NAACP entre réformateurs libéraux blancs et membres de la classe moyenne noire constitue l’un des rares exemples de jonction interraciale dans une période marquée par la réaction raciale et le repli ». Des coopérations interraciales existent aussi dans le Sud de Jim Crow. L’auteur indique « pour exceptionnelles qu’aient pu être ces expériences, elles n’en demeurent pas moins d’une grande importance, car elles montrent que le racisme peut être combattu au cours d’un processus de lutte ».

Ahmed Shawki examine particulièrement les grèves ouvrières et certaines organisations syndicales et il remarque que « L’historiographie dominante a largement ignoré ces exemples de solidarité interraciale. Ceci n’est guère surprenant car, le plus souvent, elle passe les luttes ouvrières sous silence ». Il critique aussi les historiens contemporains du mouvement ouvrier et l’accent mis sur la responsabilité de la classe ouvrière blanche de l’époque « S’en tenir à condamner les méfaits du suprématisme blanc chez les seuls travailleurs, alors que les plus importantes institutions de la société œuvraient de concert pour consolider la suprématie blanche, constitue – à tout le moins – une lecture sélective de l’histoire ».

Pour l’auteur, les approches en termes de « blancheur » ne permettent pas de « penser les luttes, les dynamiques, le changement ».

Il montre les profondes transformations (10% de la population noire du pays quittèrent les zones rurales du Sud et devinrent des travailleurs industriels) dans les premières décennies du 20e siècle : « Cette transformation sociale de la population noire permet d’expliquer la création et le développement de la Universal Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey qui fut la première organisation de masse noire urbaine, et, plus tard, l’essor du syndicalisme industriel et des partis communistes et socialistes pour lesquels la lutte des Afro-Américains pour l’égalité des droits constitua une préoccupation majeure ».

Un chapitre est consacré à l’UNIA et à Marcus Garvey, au nationalisme, à la conscience de race, au séparatisme et au « retour en Afrique ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre « Socialistes, communistes et trotskistes ». Un rappel, la position de Karl Marx que les partis se réclamant de ses théories ont souvent « oubliée » : « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri ».

L’auteur examine les politiques du Socialist Labor Party qui s’est prononcé en faveur « du droit de vote égal et universel sans considération de couleur, de religion ou de sexe », il souligne que l’un de ses dirigeants, Daniel De Leon, considérait « le racisme seulement comme une question de classe », ce qui ne permettait pas d’appréhender « la question de l’oppression en général ».

Fondé en 1901 le Socialist Party « premier parti socialiste qui parvint à attirer les masses » fut assez hétérogène, avec une « gauche plus cohérente dans le combat contre le racisme et la ségrégation » et une « aile droite raciste envers les Noirs mais également envers les immigrés ». L’auteur ajoute « Son racisme n’était pas une aberration étrangère à tout engagement socialiste, il était également lié à sa politique réformiste ».

Un rappel est fait sur l’organisation syndicale Industrial Workers of the World (IWW), son opposition vigoureuse au racisme et sa juste intolérance « à l’existence de sections ségréguées ».

L’auteur examine ensuite le Communist Party, les débats en Europe sur la question nationale et le droit à l’autodétermination (Rosa Luxembourg, Lénine), la création de l’American Negro Labor Congress (ANLC), le débat autour du mot d’ordre d’autodétermination de la Black Bell (« Son nom vient de la forme de croissant d’un ensemble de treize États où vivaient une majorité de Noirs »). Le changement d’orientation de la direction soviétique, la politique d’alliance contre le fascisme entraîna une mise en retrait de la lutte contre le racisme.

Enfin Ahmed Shawki traite du « trotskisme » et du nationalisme noir. Il cite Léon Trotski « L’argument qui consiste à dire que le mot d’ordre d’autodétermination éloigne de la lutte de classes est une adaptation à l’idéologie des ouvriers blancs », son analyse de la « différence fondamentale entre le racisme et le nationalisme noir », son opposition à faire de l’autodétermination « le mot d’ordre central des trotskistes » et sa réaffirmation « qu’il faudrait la soutenir si les Noirs eux-mêmes le souhaitaient ». L’auteur présente les débats entre C.L.R James et Léon Trotski. Tout en replaçant ces débats dans la période concernée, il me semble néanmoins que l’auteur reste sur une approche assez « traditionnelle » de ce courant, très marquée par la question de la construction d’un parti révolutionnaire.

La seconde moitié du livre est consacrée aux mouvements des années 1950 à aujourd’hui.

« Le rôle joué par les Noirs durant la guerre s’avéra décisif. Des milliers d’entre eux furent appelés sous les drapeaux. Plus de 3 millions d’hommes noirs furent mobilisés et 500.000 d’entre eux furent affectés outre-mer. Ayant combattu pour la "démocratie" à l’étranger, les Noirs revinrent de la guerre en estimant qu’ils devaient désormais bénéficier de droits dans leur propre pays, et décidèrent de se battre pour les obtenir ».

Le mouvement pour les droits civiques s’accompagna de la création de multiples organisations Southern Christian Leadership Conférence (SCLC), Student Nonviolent Coordinanating Commitee (SNCC), Congress of Racial Aquality (CORE)…

L’auteur consacre un chapitre à Malcom X, ses rapports avec la Nation of Islam et son évolution politique. Si Malcom X « ne définissait pas la lutte de libération noire uniquement comme un conflit racial », il continuait à « rappeler la nécessité d’organisations noires non mixtes ». Il résume ainsi sa « contribution » : « Son hostilité au système et aux deux partis capitalistes jumeaux, son engagement à en finir avec le racisme, ses options anti-impérialistes et son appel à la lutte "par tous les moyens nécessaires" ont représenté une immense avancée par rapport aux idées alors en vigueur ». De nombreux textes de Malcom X sont disponibles en français, ils pourront prochainement être complétés par une biographie écrite par Manning Marable, à paraître aux Editions Syllepse.

Les chapitres suivants concernent le Black Power, mouvement dans les villes du Nord et aux réponses de Martin Luther King, puis aux Black Panthers Party for Self-Defense (BPP) et au Dodge Revolutionnary Union Mouvement (RUM).

Je résume quelques revendications du BPP détaillées dans le livre : « Nous voulons la liberté. Nous voulons le pouvoir de déterminer la destinée de la communauté noire », « Nous voulons le plein-emploi pour notre peuple », « Nous voulons que cesse le pillage de la communauté noire par les Blancs », « Nous voulons des logements décents, aptes à abriter les êtres humains », « Nous voulons que notre peuple reçoive une éducation qui lui expose la véritable nature décadente de la société américaine », « Nous voulons que tous les hommes noirs soient exemptés du service militaire », « Nous voulons la fin immédiate des meurtres et des brutalités de la police », « Nous voulons que soient libérés tous les Noirs détenus dans les prisons et pénitenciers fédéraux, d’État, de comté et municipaux », « Nous voulons que tous les Noirs, lorsqu’ils comparaissent devant un tribunal, soient jugés par des jury composés de leurs pairs, ou de gens issus de leurs communauté, comme le stipule la Constitution des États-Unis », « Nous voulons de la terre, du pain, des logements, un enseignement, de quoi nous vêtir, la justice et la paix ». Ce parti accordait la priorité à l’organisation du « sous-prolétariat » en fonction de son analyse de la dynamique de classe. L’auteur n’oublie pas de montrer comment le Fbi a cherché à détruire le BPP, ni la place des assassinats.

Avant de conclure, Ahmed Shawki analyse les politiques soutenues par « la classe moyenne noire », le rôle de Jesse Jackson dans le Parti démocrate et les politiques menées par Georges W. Bush « L’héritage historique du racisme et de l’inégalité, inscrit dans le système constitutionnel, montrait à nouveau sa face hideuse à l’aube du 21e siècle ».

Si la ségrégation raciale légale a été démantelée (c’est en quelque sorte juste hier – les années 60), il ne faut toujours pas négliger « la capacité de la classe dirigeante à utiliser le racisme pour maintenir son pouvoir et sa richesse », il ne faut confondre les « manifestes "progrès" de la classe moyenne noire », de ses politiciens, avec la situation de la majorité de la population Afro-Américaine.

Ainsi, se posent donc toujours, à la fois la construction d’organisations autonomes ou séparées et d’organisations/fronts, alliances des salarié-e-s contre le racisme, les oppressions et l’exploitation…

Certaines analyses pèchent par une tendance à l’économisme, leurs conclusions politiques, me semblent quelques fois assez « figées », des articulations auraient gagnées à être enrichies. Quoiqu’il en soit un livre très utile pour atténuer le silence sur les mouvements noirs et la gauche étasunienne, donner consistance à ces contre-histoires nécessaires et réfléchir aux conditions de lutte contre les oppressions. Utile aussi pour les débats actuels, à condition de ne pas plaquer les situations contemporaines sur d’autres réalités, d’analyser en quoi ces situations sont communes et en quoi elles sont différentes.

Pour mieux connaître les positions de Karl Marx et de Léon Trotski sur ces sujets :

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation ( Editions Syllepse, Paris 2012) L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

Léon Trotski : Question juive, question noire, avant -propos deDanièle Obono et Patrick Silberstein (Editions Syllepse, Paris 2011) Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Je rappelle aussi le beau livre de James Baldwin : La prochaine fois, le feu Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Ahmed Shawki : Black and Red.

Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010

Editions Syllepse Black-and-Red.html, Paris 2012, en coédition avec M Éditeur (Québec), 291 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Soyez réalistes, demandez l’impossible

Il est plaisant de retrouver Mike Davis, sa plume acérée dans les six textes mis aujourd’hui à disposition : « A court de chewing-gum », « Crash club », « Manif de conducteurs », « Obama peut-il voir le Grand Canyon ? », « Toma el valle : en direct de la révolution » et « Les dix commandements du militant ».

L’auteur nous parle de Occupy Wall Street et de la place publique « c’est encore sur la place publique que prospère le mieux l’auto-organisation militante, et c’est encore dans la libre discussion que se cristallise la volonté politique », des trois piliers du McWord (« la consommation américaine, la stabilité européenne et la croissance chinoise »). Il compare, dans un texte de 2008, l(a) (im)possible politique d’Obama en regard de la politique rooseveltienne, ou nous invite à être radical pour « parvenir à la démocratie économique ; en l’espèce, à un système où les gens ordinaires décideraient de grandes questions comme les dépenses sociales, les taux d’intérêt, les transferts de capitaux, la création d’emplois, le réchauffement climatique… Si le débat ne porte pas sur le pouvoir économique, alors il ne sert à rien »

J’ai particulièrement été intéressé par « Toma el valle : en direct de la révolution », la description de la mobilisation d’El Centro, le programme couvrant les droits des migrants, l’opération anti-Wind, le féminisme et les droits des anciens combattants.

L’auteur nous rappelle l’importance de ne pas laisser nier, enfouir les mémoires, de faire connaître les histoires, les luttes « il est fondamental de relayer les histoires venues de l’Amérique profonde et de ses marges dans les médias nationaux. Le récit de la contestation doit devenir la fresque des luttes menées par les gens ordinaires… ».

Dans « Les dix commandements du militant », il énonce et explique des taches/orientations, sur l’auto-organisation, le caractère nécessairement temporaire et révocable des directions, le remplacement régulier des porte-paroles, la place de la démocratie représentative, les alliances, l’importance de « Occupy the Hood » (Occupez le quartier, mouvement initié par de jeunes militant-e-s noir-e-s), la construction d’infrastructures répondant aux besoins élémentaires, la diversification des manifestant-e-s (gens de couleur, syndicalistes), l’emploi des mots du quotidien, etc.

Sur Occupy Wall Street et plus généralement sur le mouvement des « indignés », voir Textes, essais et témoignages des indignés, Introduction de Jade Lindgaard (Les arènes, Paris 2012) N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez ou d’Athènes à Wall Street, # indignés ! Échos d’une insurrection des consciences (Zones, Paris 2012) Nous luttons pour une société dans laquelle tout le monde est important

Parmi, les multiples livres de l’auteur :

Les héros de l’enfer (Editions Textuel, Paris 2007) Alchimistes en révolte

Sous la direction de Mike Davis & Daniel B. Monk : Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalise (Les prairies ordinaires, Paris 2008) Bruit de fond assourdissant, solitude et frontières intérieures

Mike Davis : Soyez réalistes, demandez l’impossible

Les prairies ordinaires, Paris 2012, 0 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

Préface à l’édition française de Black and Red

Pour ma génération, les luttes contre le racisme aux États-Unis et contre l’apartheid en Afrique du Sud ont constitué des références fondamentales. De nos jours, on assiste au développement, en Europe plus particulièrement, d’une forme renouvelée de racisme visant spécifiquement les Arabes et les musulmans et, plus largement, les immigrés. Ce processus gagne en puissance dans ce continent-forteresse. J’espère que ce livre contribuera à la réflexion sur les modalités du combat à mener contre cette nouvelle mue du racisme. Je souhaite aussi qu’il puisse être une introduction utile à la connaissance des orientations et de l’histoire du mouvement socialiste aux États-Unis et de ses relations avec les luttes de libération des Afro-Américains.

Ce livre est né d’un article, long et quelque peu polémique, publié en 1990 dans la revue International Socialism à Londres. Quelques années plus tard, j’ai développé et actualisé cet essai pour en faire un livre, Black Liberation and Socialism, publié en 2003 par Haymarket Books à Chicago. Au passage, je voudrais remercier les éditions Syllepse pour leur traduction et leur publication en français. Si l’essentiel de ce qui est traité dans ce livre appartient à l’histoire, il est tout à fait évident que la persistance du racisme est pour sa part une question des plus actuelles. Je n’ai pas apporté de modifications à l’édition française, à l’exception de la correction de deux erreurs factuelles que les traducteurs m’ont aimablement signalées. Je crois qu’en l’état, l’ouvrage a résisté à l’épreuve du temps. Cependant, il a semblé utile dans la préface à cette édition de situer le contexte dans lequel il a été écrit, ainsi que de donner–même schématiquement–un aperçu des événements politiques majeurs qui ont affecté la situation aux États-Unis depuis que ce livre y a été publié.

Le principal objectif de Black Liberation and Socialism était de rétablir les relations, tant historiques que politiques, qui ont pu exister entre les luttes afro-américaines et les traditions socialiste et communiste aux États-Unis. Je dis bien «rétablir», car le riche passé du radicalisme américain demeure nié, rejeté et dénigré. L’influence considérable qu’exercèrent des idées, des publications et des organisations socialistes du début du 20esiècle a été balayée par la déferlante «nativiste» et réactionnaire organisée par le gouvernement des États-Unis dans les années 1920. Quant au radicalisme et au mouvement communiste des années 1930, ils ont été pratiquement effacés de la mémoire par la chasse aux sorcières maccarthyste des années 1950. Enfin, l’histoire du mouvement des années 1960–qui a été une source d’inspiration pour tant d’entre nous–a été expurgée et réécrite, occultant le fait que le socialisme était au cœur de ce mouvement et qu’il faisait partie intégrante des luttes de libération noires.

Ces luttes de libération afro-américaines des années 1960, qui contribuèrent à la transformation de la société américaine, eurent un impact mondial. Vivant à plusieurs milliers de kilomètres des États-Unis, au Caire, en Égypte, j’ai ressenti directement cette onde de choc. Ma première action politique fut d’accompagner mon père à une manifestation qui réunit des dizaines de milliers d’Égyptiens pour protester contre la décision du gouvernement américain de priver Muhammad Ali de sa ceinture de champion du monde poids lourds après qu’il ait refusé d’être incorporé dans l’armée des États-Unis et de participer à la guerre contre le Vietnam. Mon père était lui-même boxeur, mais il ne s’agissait pas pour lui d’une affaire privée, comme le démontrait le nombre considérable de manifestants.

Au début des années 1970, mon identification à la lutte pour les droits civiques et au mouvement du Black Power ne cessa de croître. Pourtant, quand je suis arrivé aux États-Unis, en 1976, il restait bien peu de chose du mouvement de masse qui avait métamorphosé le paysage politique national. Je me souviens parfaitement du choc que j’ai ressenti en découvrant que nombre de mes étudiants de l’université du Midwestern – pour la plupart Afro-Américains et pour beaucoup âgés de 30 ou 40 ans – ne savaient rien de l’histoire et de la dynamique de la lutte des Noirs et encore moins de celles du mouvement socialiste. J’ai alors vite découvert ce qui est aujourd’hui un lieu commun: aux États-Unis, la réécriture de l’histoire est un art consommé, réalisé avec une extraordinaire rapidité. Il faudrait cependant se garder d’y voir le simple produit d’une falsification organisée par la droite. L’histoire du mouvement noir a également été réécrite par ceux qui ont été récompensés pour l’avoir extirpé de la rue et confiné à un électoralisme sans danger entre les mains du Parti démocrate. Mais par-dessus tout, il faut y voir le résultat du déclin du mouvement de masse et de la répression de la gauche radicale à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Rétrospectivement, il est surprenant d’observer que le reflux du radicalisme des années antérieures est intervenu en une dizaine d’années.

J’ai écrit ce livre, entre autres, pour raviver la mémoire et l’histoire de ce mouvement. Aujourd’hui, il me semble que c’est une tâche plus nécessaire que jamais. Au cours des années 1980 et 1990, les politiciens, aussi bien ceux appartenant à ce qu’on a appelé le «centre» que ceux de droite, ont propagé l’idée selon laquelle «le problème racial» avait été résolu. L’élection de Barak Obama à la présidence des États-Unis en 2008 a été largement considérée comme la victoire du mouvement des droits civiques et comme la preuve du déclin de la question raciale dans la vie politique américaine. Cette appréciation est, à mes yeux, totalement erronée. L’idée selon laquelle nous vivons dans une société «post-raciale» sous-estime considérablement la nature structurelle du racisme de la société américaine et évacue la persistance du racisme institutionnalisé. Ainsi que je tente de le montrer dans ce livre, la réduction en esclavage et l’oppression des Afro-Américains ont été une condition indispensable du développement du capitalisme américain, tout comme l’esclavage dans le «Nouveau monde» a permis l’accumulation primitive du capital qui à son tour a rendu possible la révolution industrielle en Europe.

Voila pourquoi, fondamentalement, tous les mouvements de masse de libération noire ont eu un impact majeur sur les États-Unis tout au long de leur histoire, comme le montre la séquence menant de la révolution de 1776 à la Guerre civile en 1861, ainsi que celles conduisant de la Reconstruction à l’instauration d’un apartheid au travers des lois Jim Crow.

La lutte pour l’émancipation des Afro-Américains soulève nécessairement la question des relations entre les classes et a toujours produit une dynamique radicale, conduisant ses acteurs clés à traiter de la question raciale et de la question de classe–questions qui, lorsqu’elles sont réellement prises en considération, conduisent à une orientation que l’on pourrait dire socialiste. C’est la seule façon de comprendre pourquoi deux figures aussi différentes que Malcolm X et Martin Luther King sont parvenues à des conclusions similaires, posant la nécessité fondamentale de restructurer l’ensemble de la société comme seul moyen d’en finir avec la discrimination raciale.

Avec le déclin des mouvements de masse des années 1970 – ou, pour le dire plus précisément, avec leurs succès sur des questions spécifiques (déségrégation juridique, droit de vote, fin de la guerre au Vietnam) – la classe dirigeante américaine a resserré les rangs et mené une attaque coordonnée contre ceux qui menaçaient leur pouvoir. Cette contre-attaque visait particulièrement les éléments radicaux du mouvement et se déploya de façon concertée afin d’absorber et d’intégrer certaines des revendications du mouvement et ainsi faire cesser certaines critiques. Pour ce qui est de la lutte de libération noire, cette offensive prit la forme de la suppression violente des Black Panthers, articulée à des efforts destinés à donner des gages aux segments du mouvement qui réclamaient une représentation dans le système politique établi. La représentation politique des Noirs est ainsi passée de l’absence quasi totale à une participation visible à différentes instances de gestion, notamment au niveau local. Tout en demeurant importantes, les différences de revenu entre Noirs et Blancs diminuèrent au cours des années 1960, tandis qu’au cours des années 1970 les différences à l’intérieur même des communautés noires ne cessèrent de se creuser.

Malgré les progrès arrachés par la lutte de libération noire, tant le racisme que les inégalités demeurent une ligne de fracture majeure. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont plus ceux des années Jim Crow. Dans les États du Sud, la ségrégation officielle appartient au passé. L’essentiel des conditions qui donnèrent naissance à la lutte pour la libération noire n’existent plus. Pour autant, cela ne signifie nullement qu’on en ait fini avec le racisme et l’inégalité.

Une enquête publiée récemment et intitulée «State of the Dream 2010» («État du rêve 2010», d’après le titre du discours de Martin Luther King, I Have a Dream, prononcé en mars 1963 lors de la marche sur Washington) résume l’état actuel de l’Amérique noire:

«En décembre2009, 16,20% des Afro-Américains et 12,90% des Latinos étaient au chômage, contre 9% des Blancs. De décembre2008 à décembre2009, le taux de chômage a augmenté de 4,30% chez les Noirs, de 3,70% chez les Latinos et de 2,40% chez les Blancs. Dans au moins deux États, le Michigan et l’Ohio, le taux de chômage des Noirs devrait dépasser les 20% en 2010.

Lorsqu’un Noir gagne 62 cents, un Blanc gagne un dollar et un Latino 68 cents. Entre 2008 et 2012, la perte de revenus et de salaires des Afro-Américains a été de 142 milliards de dollars et de 138 milliards pour les Latinos, sur un total de 1000milliards de dollars pour la nation tout entière.

Les Noirs et les Latinos sont respectivement 2,9 et 2,7 fois plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté que les Blancs. Les enfants noirs et latinos sont respectivement 3,3 et 2,9 fois plus nombreux à vivre dans la pauvreté que les enfants blancs.

Dans cinq États (Nebraska, Minnesota, Iowa, Wisconsin, Oklahoma), le taux de chômage des Noirs est au minimum trois fois plus élevé que celui des Blancs. Dans huit autres États (Indiana, Louisiane, Ohio, Kentucky, Kansas, Colorado, Mississippi, New Jersey), le taux de chômage des Noirs est au minimum deux fois et demie plus élevé que celui des Blancs.

Par comparaison, lorsqu’un Blanc possède un dollar, les Noirs ne possèdent que 10 cents et les Latinos 12 cents.

L’inégalité persistante qui frappe les Noirs est liée au pouvoir sans borne et incontesté du capital. La crise du capitalisme et la désindustrialisation ont eu des conséquences dévastatrices sur la population noire. Les deux grandes vagues de migration de la population noire du Sud vers le Nord sont historiquement liées aux deux guerres mondiales: la première survint de 1914 aux années 1920 et la seconde débuta avec la Deuxième Guerre mondiale. Dans les années 1960, lorsque le mouvement des droits civiques et le Black Power firent irruption, une forte majorité de Noirs américains vivaient dans le Nord. La désindustrialisation du Midwest et les récessions de la dernière décennie ont inversé cette tendance. Aujourd’hui, on assiste à une migration des Afro-Américains vers le Sud, provoquée par un chômage croissant et une marginalisation qui frappent durement de larges fractions de la population noire. Cependant, cette migration est également le produit d’une politique délibérée des employeurs. Ainsi, par exemple, ceux du secteur automobile préfèrent les usines non syndiquées du Sud aux travailleurs syndiqués (et en grande majorité noirs) des grands centres industriels du Nord, comme Detroit. Une étude indique ainsi que les travailleurs afro-américains ont été historiquement, et continuent d’être, les plus favorables au mouvement syndical et qu’ils constituent le groupe démographique qui comporte proportionnellement le plus grand nombre de syndiqués, bien que depuis les années 1980 le déclin du syndicalisme ait été plus important parmi les travailleurs noirs. Alors qu’en 1983, 27,1% des travailleurs afro-américains étaient syndiqués, leur taux de syndicalisation était tombé à 14,5% en 2006. Néanmoins, malgré ce déclin, le taux de syndicalisation des Noirs ne peut manquer d’attirer l’attention lorsqu’on le compare avec celui des travailleurs blancs et des travailleurs hispaniques qui ne sont que 7% à être syndiqués» (Bronfenbrenner & Warren 2007: 142).

Bien que l’apartheid racial ait cessé d’avoir une existence légale, l’apartheid existe encore de facto dans beaucoup d’écoles et de villes. Quant à l’affirmation faisant de la question raciale une question «obsolète», il n’est que d’observer l’attitude des partisans du Tea Party opposés à Barak Obama au cours des premières années de son mandat pour se convaincre du contraire. On ne peut que rester interloqué en constatant qu’en 2011, 23% des républicains continuent de douter que le président Obama soit né américain.

Cependant, après plus de quarante années d’hégémonie de la droite politique et de règne du néolibéralisme et du libre marché, l’irruption du mouvement Occupy annonce peut-être la renaissance d’une opposition à l’ordre social établi. Les slogans du mouvement – «Nous sommes les 99%» – nous ramènent aux bouleversements sociaux des années 1960 et soulèvent à nouveau nombre des questions qui préoccupaient les militants de cette époque. Il y a, bien entendu, une immense différence qui ne peut être occultée: les protestations d’aujourd’hui contre le pouvoir économique et politique du capital, le 1%, doivent prendre en considération le fait que les États-Unis ont un président noir en exercice. En effet, pour partie, l’élan et le dynamisme du mouvement Occupy se sont développés à partir de la désillusion provoquée par Barak Obama qui est passé du slogan prometteur «un changement auquel nous pouvons croire» («Change we can believe in») à la préservation, et par certains aspects à l’extension, de l’héritage des années Bush dont les électeurs pensaient qu’il allait les en débarrasser.

Durant ses trois années de mandat, tout soucieux qu’il était de ménager ceux de Wall Street qui l’avaient soutenu, Barak Obama a tourné le dos à la jeunesse afro-américaine, aux Latinos et aux femmes qui, dans un pays en plein bouleversement démographique, ont pour certains milité pour rendre son élection possible. Prenons comme exemple la déclaration favorable à un système de sécurité sociale qu’il avait prononcée en 2003 devant les syndicalistes de l’AFL-CIO et rapportons-la au rejet catégorique de cette idée qu’il a manifesté une fois élu:

«J’ai été le défenseur d’un système de Sécurité sociale (Applaudissements). Je ne vois pas pour quelle raison les États-Unis d’Amérique, le plus riche des pays de l’histoire mondiale, un pays qui dépense 14% de son PNB pour le système de santé, ne pourrait fournir à chacun une couverture sociale. Et c’est de cela [dont on] parle [quand on dit] que tout le monde doit en bénéficier et que personne ne doit en être exclu. Un plan pour une Sécurité sociale, pour un système universel de soins. C’est cela que j’aimerais voir. Mais vous le savez tous, nous ne pouvons obtenir cela tout de suite. Parce que d’abord, nous devons reprendre la Maison Blanche, nous devons reprendre le Sénat et nous devons reprendre la Chambre des représentants» (Obama 2003).

On pourrait noircir des pages entières en faisant la liste de ces retournements (Selfa 2012). Mais ceci n’est pas uniquement l’illustration du fait que Barak Obama est un politicien qui dirait n’importe quoi pour être élu. Ni même du fait qu’il aurait dû s’«adapter» aux réalités du pouvoir, comme le prétendent nombre de ses apologistes. En réalité, sa présidence éclaire deux questions fondamentales: en premier lieu, les élections ne remettent pas en cause les véritables leviers du pouvoir sous le capitalisme, et ensuite, l’oppression raciale et le racisme sont des phénomènes structurels. Le système peut parfaitement s’accommoder de l’accession de quelques-uns issus des classes dominées à l’establishment, mais il ne saurait accepter la moindre remise en cause de la structure de classe hiérarchique.

Il y a trois ans, de telles idées étaient inaudibles, y compris au sein de la gauche. Aujourd’hui, je crois qu’ils sont bien peu à pouvoir contredire cette réalité. Démonstration en a été faite le 5 juin 2009 par le Wall Street Journal lui-même dans un article titré: «Barak Hussein Bush»:

«Un des points positifs de la présidence Obama est que celui-ci a largement validé l’essentiel du programme de sécurité et de politique étrangère de George W. Bush par la force de ses références autobiographiques. Ce fut assez clair hier auCaire, quand le président Obama a plaidé pour “un nouveau départ entre les États-Unis et les musulmans dans le monde”. Mais l’essentiel de ce qu’il a proposé sont les axes du programme pour la liberté du président Bush, admirablement présentés dans un nouvel emballage. Cela doit être lu comme un compliment, malgré l’existence de quelques réserves non négligeables.»

J’espère que l’édition française de mon livre fera revivre quelques-unes des idées fondamentales qui sont communes à ceux et celles qui luttent pour la libération noire et pour le socialisme. Je songe en particulier à deux idées qu’il nous faut garder à l’esprit. D’abord, la maxime de Frederick Douglass, qui déclarait:

«Il ne saurait y avoir de progrès sans lutte.»

Ensuite, souvenons-nous avec Martin Luther King et Malcolm X, qu’il ne peut y avoir de justice raciale sans une transformation radicale du système économique.

Ahmed Shawki

Merci aux Editions Syllepse pour avoir autorisé la publication de cette préface

Radical America

Une nouvelle collection chez Syllepse

Des États-Unis, on ne connaît bien souvent que l’endroit, l’histoire officielle d’une nation de pionniers devenu première puissance mondiale ou l’histoire critique d’un État impérialiste. La collection «Radical America» entend s’intéresser à son envers, aux luttes, noires, latinos, ouvrières, féministes, de la jeunesse, contre un système répressif omniprésent, ainsi qu’aux constructions politiques, sociales et culturelles originales qui ont travaillé ce pays de l’intérieur, déplaçant ses lignes de fracture, rongeant ses entrailles. Il s’agit de raviver leur mémoire et de faire réfléchir à ces expériences menées dans un territoire où la domination raciale et la domination de classe, mais aussi et surtout les résistances qu’elles ont produites, ont atteint des dimensions extrêmes. Cette intensité de la domination et des luttes pour l’émancipation ont fait des États-Unis un laboratoire et en tout cas une source d’inspiration pour les combats à mener. Tel est le sens de la contre-histoire, des contre-discours, des contre-sociétés, des contre-cultures que cette collection entend contribuer à révéler.

Conseil de lecture

Sam Farber (New York), Emmanuel Delgado Hoch, Ambre Ivol, Patrick Le Tréhondat, Caroline Rolland-Diamond, Patrick Silberstein, Susan Weissman (Los Angeles)

Vient de paraître : Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine

À paraître :

C. L. R. James : Sur la question noire aux États-Unis (1935-1948)

Manning Marable : Malcolm X. A Life of Reinvention