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N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez

« Occupy Wall Street rejette le fantasme qui prétend que ”ce qui est bon pour Wall Street est bon pour tout le monde” (”What is good for Wall Street is good for Main Street”) et revendique au contraire la séparation qui existe entre Wall Street et ”la rue”, une division qu’OWS désigne comme une injustice, un problème fondamental : le tort de l’inégalité, de l’exploitation, du vol. ”Nous sommes les 99%” met l’accent sur l’écart béant creusé entre la richesses des 1% du haut de l’échelle et nous autres, le reste. Le slogan donne son caractère politique à une statistique qui exprime à quel point le capitalisme repose sur une inégalité fondamentale – ”nous” ne pourrons jamais tous faire partie du 1%. Ce faisant, le slogan affirme l’existence d’une collectivité. Il n’unifie pas cette collectivité sous la bannière d’une identité – race ou origine ethnique, religion, nationalité – , mais bien au contraire il établit la collectivité, le ”nous” d’une population divisée en expropriateurs et expropriés »

Je ne sais si ce recueil de textes est représentatif des débats et commentaires des indignés états-uniens. Il est néanmoins intéressant à plus d’un titre : récits, témoignages, interrogations, « le mouvement s’est rapproché de ce que j’aimerais qu’il soit, un mouvement qui tient compte des inégalités historiques et de celles d’aujourd’hui, des oppressions, des racismes et des relations de pouvoir, un mouvement qui ne se contente pas de renforcer le privilège, mais y fait face, avec courage », recherches, etc… « Il n’y a pas de mal à être indécis. Il n’y a pas de mal à vouloir quelque chose mais à ne pas savoir comment l’obtenir, ni même ce que c’est exactement. »

Débats autour du consensus, des discriminations, des privilèges « Et laissez-moi vous dire ce que ça fait d’expliquer la notion de privilège à un Blanc », des oppressions, de la violence, de la « tolérance généralisée de la violence sexuelle envers les femmes », de l’occupation « La forme même de l’occupation descend en grande part, malgré ou peut-être à cause de la mémoire défaillante de la gauche, de la technique de la ”grève assise” ».

Si la structuration du monde est plus complexe que le slogan « we are 99% », il n’en reste pas moins qu’il existe une profonde division entre eux (1%) et nous (99%).

Le mouvement des indignés aux États-Unis, en Grèce en Espagne, en Égypte, etc., repose à la fois sur un rejet du « système » tel qu’il est perçu, une volonté de se réapproprier des choix collectifs, l’impuissance ressentie des « forces de changement » plus traditionnelles. Il manifeste les espoirs et les limites de protestations tournées vers un futur moins confisqué par une pointe de possédants (1%). Il participe indéniablement d’une force politique en émergence.

Je signale le beau texte de Slavoj Zizek « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes », dont une autre version (un autre texte?) avait été publiée dans Variations (www.theoriecritique.com ) sous le titre « Encre rouge » Encre rouge

Pour terminer, un paragraphe de Judith Butler « Si l’espoir est une exigence impossible, oui, nous demandons l’impossible. Si le droit d’avoir le vivre, le couvert et un emploi sont des exigences impossibles, oui, nous voulons l’impossible. S’il est impossible d’exiger que ceux qui ont bénéficié de la crise redistribuent leur richesses et qu’ils arrêtent d’être aussi cupides, alors oui, nous exigeons l’impossible. »

Occupy wall street !

Textes, essais et témoignages des indignés

Introduction de Jade Lindgaard

Les arènes, Paris 2012, 291 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

Droit au retour contre nettoyage ethnique

« Le ghetto est une création des élites politiques qui ont cherché à restreindre au coeur des villes la mobilité résidentielle des Noirs, tandis que les Blancs étaient financièrement aidés pour déménager dans les banlieues. En d’autres termes, le ghetto n’est pas le produit des gens qui y vivent, mais celui de ceux qui n’y vivent pas. C’est la poubelle géographique du racisme institutionnel et de l’oppression économique », Tim Wise, Black Commentator.

 Les eaux ne se sont pas encore retirées de La Nouvelle-Orléans que, le 10 septembre, apparaissent dans les rues de la ville d’étranges patrouilles d’hommes en armes que ne contrôlent ni la police, ni l’armée. Ce sont les mercenaires de la société Blackwater (littéralement «eau noire», cela ne s’invente pas), de retour d’Irak où ils officiaient pour le compte de compagnies privées américaines. Pour les journalistes qui les croisent et qui s’entretiennent avec eux, leur présence est étonnante. Que protègent-ils ? Quelle est leur mission ? Qui sont leurs employeurs ? Surprise… ils portent un badge de l’État de Louisiane qui les a engagés. D’autres structures étatiques sous-traitent d’ailleurs elles aussi, de la même façon, l’« ordre public ». Le Department of Homeland Security agit de même et le justifie en expliquant qu’il répond ainsi « à une demande de sécurité en utilisant des forces mixtes». Des hôtels et des propriétaires de luxueuses maisons ont également engagé des milices privées. L’assureur Axa veille sur les trésors du musée de La Nouvelle-Orléans grâce à une troupe composée d’anciens marines et d’anciens policiers de New York. Blackwater ne fait pas mystère de sa présence à La Nouvelle-Orléans et revendique ouvertement sur son site une participation « aux opérations de secours » (www.blackwaterusa.com). À l’évidence, les manoeuvres de l’après-Katrina quant au devenir économique (donc immobilier), social (donc racial) et politique (donc « démocrate ») de la ville ont commencé. Dans l’immédiat, les sociétés rapaces sont à l’affût des crédits fédéraux – on parle de 200 milliards de dollars d’aides fédérales pour les années à venir. Parmi elles, la reine de la captation de fonds public, Halliburton, qui s’est joyeusement taillé la part du lion avec les premiers subsides. Fin septembre, Business Week proposait déjà aux investisseurs boursiers une première liste d’entreprises qui allaient profiter de la reconstruction.

Citons, parmi d’autres, Manitowoc (infrastructures), Quixote (constructeur d’autoroutes), Caterpillar (équipementier, « car une demande d’équipements électriques doit être anticipée » ajoute l’hebdomadaire financier), Astec (équipementier). Les secteurs d’activité de ces entreprises indiquent à leur manière l’ampleur des dégâts qu’a connus la ville. « Bien que personne ne souhaite, selon Business Week, apparaître comme profitant de la tragédie, ces sociétés joueront un rôle dans la reconstruction»…, il est donc conseillé d’acheter des actions de ces sociétés. C’est, dans un premier temps, de la reconstruction des infrastructures que naîtront les profits boursiers. Mais à plus long terme que faire de cette ville ? Le débat est lancé.

Un Las Vegas du Sud ?

Avec 67% d’Afro-Américains, 326000 habitants, dont le revenu moyen annuel est de 11 332 dollars, soit un tiers de celui de la population blanche, La Nouvelle-Orléans est d’abord une ville noire, donc pauvre.

Les principaux pourvoyeurs de travail à La Nouvelle-Orléans sont le port, le secteur pétrolier, celui de l’éducation, sans oublier celui du tourisme. En expansion, celui-ci emploie de plus en plus (14 % des emplois de la ville), au point que certains évoquent la possibilité de transformer La Nouvelle-Orléans en Las Vegas du Sud (Wall Street Journal). Aujourd’hui, seule la société Harrah’s Entertainment Inc. est solidement implantée. Un porte-parole de la Las Vegas Sands Inc. – qui gère des casinos – a déjà annoncé que sa société pourrait s’installer à La Nouvelle-Orléans, pour autant que « les conditions soient correctes ». On devine dans ces propos que le taux de taxation des revenus des jeux est encore trop élevé comparé à celui du tout proche Mississipi. L’installation d’un casino ne se limite en effet pas à l’ouverture d’espaces de jeux, elle s’accompagne de la construction d’hôtels, de restaurants et de magasins et, remarque le porte-parole de la société, « nous avons la capacité de mener à bien de tels projets à cette échelle ».

Début octobre, le maire annonçait spectaculairement son plan de relance de la ville qui comporte une mesure phare : tous les hôtels de plus de 500 chambres pourraient désormais ouvrir des activités de jeux. Neuf hôtels seraient concernés par cette nouvelle « liberté de commerce » qui risque d’accentuer la concurrence entre les maisons de jeux et la corruption.

Les riches sont restés au sec

Selon le recensement de 2000, 53,47% des 215091 logements de la ville sont en location et les logements vides (12%) se concentrent dans les quartiers blancs. 50% des 87500 propriétaires occupant leur logement n’ont pas d’assurances contre les inondations et il est probable que la plupart d’entre eux doivent considérer qu’ils n’ont plus de bien puisque ne disposant pas des ressources nécessaires pour reconstruire leur maison. Au total, nous avons donc affaire à une population qui, dans son plus grand nombre, ne retrouvera pas de logement à son retour, si retour il y a.

Les locataires ne peuvent attendre de leurs propriétaires une rénovation rapide de leurs habitations. Les terrains sur lesquels sont concentrés les logements de la partie la plus pauvre de la ville ont été inondés et ses habitants ont fui de gré ou de force. Cette « libération sociale et raciale » de territoires causée par Katrina constitue d’ores et déjà une divine surprise pour ceux qui rêvent depuis longtemps d’un autre destin pour La Nouvelle-Orléans.

La destruction, ou dans le meilleur cas l’endommagement, de la majeure partie du parc immobilier est une occasion pour transformer la ville. Le président du New Orleans Business Council, Jimmy Reiss, ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare qu’il faut « utiliser cette catastrophe comme une et unique chance de changer la dynamique de la ville ». Cette vision est partagée par Bruce Katz, un expert du Brookings Institute, qui parle plus clairement : « Règle n° 1, ne pas répéter les erreurs du passé, éviter l’hyper concentration de pauvreté […] et choisir la création de quartiers économiquement intégrés. » Le Wall Street Journal confirme, avec nuance, cette option: « La grande inconnue est le taux de retour de la diaspora de la ville et comment elle pourra retrouver un logement et un emploi. Un fort pourcentage de résidents à bas revenus était locataire. Réduire la concentration de pauvres peut également résoudre les problèmes sociaux de la ville. Mais en même temps la ville a besoin d’un large panel de salariés tant pour ses hôtels et restaurants que ses bureaux et commerces. »

Pour Naomi Klein, l’auteure de No logo, une révolution urbaine est déjà à l’œuvre. La répartition sociale dans l’espace urbain qui colle à une géographie désavantageuse des logements pour les factions pauvres de la ville constitue un facteur déterminant. Celui-ci, écrit-elle, se conjugue à une politique discriminatoire, de la gestion des retours des réfugiés: « La Nouvelle-Orléans offre déjà des signes de changements démographiques que certains évacués décrivent comme un “nettoyage ethnique”. Bien avant que le maire Ray Nagin appelle une seconde fois à l’évacuation, les gens qui revenaient massivement dans des zones non-inondées étaient pour la plupart des Blancs, alors que ceux qui n’avaient pas de maisons pour rentrer étaient majoritairement des Noirs. Nous sommes convaincus que cela ne relève pas d’un complot mais c’est simplement un fait géographique. Les zones sèches sont dans les quartiers les plus blancs (le Quartier Français, le Garden District, Audubon, et les banlieues de Jefferson Parrish, où les gens ont été autorisés à revenir). Dans quelques zones non inondées, comme Algiers, il existe de larges communautés afro-américaines à bas revenus, mais dans les milliards consacrés à la reconstruction, il n’y pas de crédit pour le rapatriement des ceux qui se sont réfugiés dans des zones d’accueil très éloignées. Aussi, même si leur retour était autorisé, ils ne pourraient revenir » (The Nation).

L’expulsion des Noirs les plus pauvres ne doit pas pour autant conduire les entreprises à renoncer à une force de travail bon marché. Pour James Cusick du Herald Sunday, «dans le débat sur reconstruction ou non, il est en réalité suggéré que la nouvelle Nouvelle-Orléans devra ressembler à une ville modèle du Japon ou d’Europe où les voyageurs, à travers des transports ferroviaires ultra-rapides, peuvent rejoindre en moins d’une heure leur travail situé à 130 ou 160 kilomètres de chez eux. Ce qui est proposé c’est une Nouvelle-Orléans moins peuplée, bien protégée, qui conserve son identité culturelle, sa richesse et ses précieux touristes ; la force de travail sous-payée, en majorité noire, précédemment logée sur les basses terres, gangrenées par le crime, étant expulsée vers des nouveaux ensembles urbains constitués de plusieurs villes ».

Il y a aux États-Unis des précédents de « nettoyage social urbain » à la suite de catastrophes naturelles. James Cusik revient ainsi sur les suites de l’ouragan Hugo qui, en 1989, avait touché Charleston en Caroline du Sud. À l’époque, outre les 6 milliards de dollars de dégâts, on avait déploré 55 000 sans-abris. Comme à La Nouvelle-Orléans, la segmentation sociale à Charleston était profonde et Hugo, en détruisant une partie substantielle du parc de logements locatifs bon marché, avait transformé la physionomie sociale de la ville. À leur retour, les locataires de ces habitations disparues avaient vu le loyer dans leurs nouveaux logis passer de 275 dollars à 485 dollars par mois en moyenne. Quant aux autres… Le taux de vacance des appartements s’était écroulé en raison d’une faible offre pour une nouvelle forte demande. Cet assèchement de l’offre provenait, en partie, d’une nouvelle réglementation plus contraignante en matière d’habitat, une façon de limiter les reconstructions à des investisseurs dotés de capitaux qui seuls pouvaient y satisfaire.

James Cusik estime qu’on peut envisager, par exemple, qu’à La Nouvelle-Orléans l’obligation de reconstruire les habitations sur des piliers d’une certaine hauteur ou d’imposer un niveau de résistance au vent rendrait les coûts de reconstruction prohibitifs pour de simples particuliers, libérant ainsi la voie pour les spéculateurs immobiliers. Si le souci de protéger les habitations contre les éléments naturels peut sembler louable, il apparaît donc qu’une politique urbaine protectrice peut dissimuler une exclusion sociale si elle n’est pas articulée à une politique sociale soucieuse de l’intérêt du plus grand nombre. D’autres exemples pourraient illustrer comment des mesures « écologiques » peuvent aggraver ou produire un « apartheid social ».

La question du foncier et de l’immobilier constitue donc une question clé. Bien avant Katrina, Judah Hertz, président de Hertz Investment Group, société basée en Californie, avait commencé à investir à La Nouvelle-Orléans en déboursant 155 millions de dollars pour acquérir quatre immeubles de bureaux au centre-ville, dont l’un abrite un centre commercial comportant 65 magasins. L’opération avait, à l’époque, surpris les agents immobiliers locaux. L’un d’entre eux avait observé : « C’est vraiment inhabituel pour nous d’acquérir autant sur un seul marché » (Times Picayune). Hertz avait également investi pour revitaliser les casinos de La Nouvelle-Orléans. En 2000, ses projets dans le secteur du jeu au Nevada avaient été refusés par les autorités locales de régulation en raison de « ses liens avec le crime » (Times Picayune). Acheter à bas prix pour revendre au plus haut est la spécialité de Judah Hertz et, à ses yeux, La Nouvelle-Orléans est une véritable niche de plus-values immobilières. Peu regardant sur les véritables motivations du personnage, le maire s’est empressé de le rencontrer dès que Hertz a débarqué à La Nouvelle-Orléans. Il s’est même publiquement félicité de l’arrivée du spéculateur : « L’expérience de Judah et son professionnalisme combinés à son intérêt croissant pour notre ville stimuleront le marché. » Depuis, Katrina ne semble pas avoir contrarié les calculs de l’investisseur : « Je suis à la hausse sur La Nouvelle-Orléans », déclarait-il au Wall Street Journal au lendemain du cataclysme. D’une part, Hertz attend beaucoup des assurances pour les dommages subis par ses immeubles. Ensuite, les prix vont monter à La Nouvelle-Orléans. En effet, pour Bruce Rutherford, agent immobilier, le marché va rebondir car, en raison de la destruction d’immeubles qui ne seront pas reconstruits de sitôt, les offres de bureaux vont se raréfier tandis que la demande sera plus forte. En effet, La Nouvelle-Orléans restera, malgré l’épreuve, un des premiers ports du pays. On peut donc craindre que la présence inattendue de cet affairiste immobilier attire d’autres spéculateurs qui pèseront sur les choix de la reconstruction.

La rencontre de Dallas

Une surprenante réunion s’est tenue le 12 septembre à Dallas (Texas) entre les représentants des familles les plus riches de La Nouvelle-Orléans, des compagnies pétrolières, des banques de la ville et de l’administration Bush. Il s’agissait de discuter de l’avenir de la cité. Le maire, Ray Nagin, était présent. Le Wall Street Journal a confirmé l’existence de cette rencontre qui se voulait discrète. Elle a rassemblé 60 personnes, majoritairement blanches, qui ont discuté de l’avenir d’une ville majoritairement noire. Cette assemblée était présidée par Jimmy Riess, le très actif porte-parole du business orléanais, pour qui l’affaire est entendue : « La nouvelle ville doit être différente, avec des services meilleurs, et moins de pauvres. Ceux qui veulent reconstruire la ville souhaitent qu’elle le soit de façon différente : démographiquement, géographiquement et politiquement… » Riess, rappelons-le, est également le patron des transports publics à La Nouvelle-Orléans, lesquels ont cruellement fait défaut lors de l’évacuation de la ville.

On devine à travers les déclarations de cet individu que le bilan de l’évacuation de La Nouvelle-Orléans a dû être jugé positif puisqu’il a permis de se débarrasser des résidents les plus pauvres de la ville. C’est aux lendemains de cette réunion que le maire, invoquant le manque de ressources, a licencié 3 000 employés municipaux sur les 6 000 que comptent les effectifs de la ville. Un des principaux sujets de préoccupation pour cet aréopage de décideurs a été la gestion des aides fédérales que la gouverneure de l’État contrôle au grand dam de Nagin et de ses compères. Bien qu’ils appartiennent au même parti, les relations entre la gouverneure et le maire sont tendues, Nagin ayant soutenu l’opposant républicain à Blanco lors des dernières élections. De plus, c’est l’État qui prélève les taxes sur les casinos, lesquelles seraient une manne stratégique si ce secteur venait encore à se développer. Les dissensions qui apparaissent ici ou là entre les équipes dirigeantes (l’État et la ville) ne se fondent pas sur une vision bien différente de l’avenir de la Louisiane ou de La Nouvelle-Orléans, mais relèvent des appétits de pouvoir de chacun des clans qui ne retrouvent leur unité que contre les pauvres et les autres couches de la population dont l’existence même fait obstacle à leurs ambitions.

On comprend alors comment la division partidaire entre démocrates et républicains ne repose ni sur des différences idéologiques fondamentales ni sur des questions essentielles, que ce soient le type de développement économique et les bénéficiaires de celui-ci, la question des droits sociaux et des services publics ou encore celle la démocratie comme mode de fonctionnement fondamental permettant l’expression et l’association du plus grand nombre aux décisions. Margaret Kimberley (www.blackcommentator.com) constate que « si Clinton voulait aider La Nouvelle-Orléans, il aurait dû refuser de se joindre au club des anciens présidents. Il aurait pu être la voix de la nation indignée et outragée. Comme ancien président, il était qualifié pour demander pourquoi le Department of Homeland Security n’avait pu assurer la sécurité des côtes du golfe du Mexique ». Elle conclut brutalement sur les deux partis dominants en écrivant que l’un d’entre eux est « fier de sa méchanceté, alors que l’autre dit ne pas l’être, mais proclame sa volonté de tirer sur les réfugiés », faisant ici référence aux déclarations de Blanco sur le libre droit donné aux gardes nationaux à tirer sur tout ce qui bouge.

La volte-face du maire de La Nouvelle-Orléans qui a fait, sans encombre particulier, le trajet du Parti républicain au Parti démocrate illustre bien cette gémellité entre les deux partis dominants, même si aux yeux du plus grand nombre des Afro-Américains le vote démocrate reste encore majoritairement acquis. Reste que le simple billet aller qu’ont pris des milliers d’électeurs noirs pour les États où ils ont trouvé refuge bouleversera les équilibres électoraux en faveur des républicains qui observent le phénomène d’un œil intéressé. Nagin devra alors faire, lui, le chemin retour vers le Parti républicain…

Katrina : la pensée néolibérale enfonce le clou

Pour les néoconservateurs de l’Heritage Foundation (www.heritage.org), très influente dans l’administration Bush, Katrina et ses destructions massives constituent une nouvelle occasion de développer leurs idées. Très vite, dans la foulée des événements dramatiques de fin août 2005, la fondation a fourni plusieurs notes consacrées à la catastrophe qui dénoncent violemment les quelques lois sociales et écologistes existant aux États-Unis.

Ces notes énoncent sur un ton comminatoire ce que devrait faire l’administration Bush. On sait qu’à l’occasion de l’ouragan, cette frange conservatrice a jugé sévèrement l’action de Washington qui, à ses yeux, s’est trop investie dans le secours aux sinistrés au risque d’augmenter les dépenses fédérales. Cette critique porte sur un double constat : d’une part, dans l’immédiat, Washington risque de creuser le déficit budgétaire et ainsi relancer une pression inflationniste sur l’économie ; d’autre part, l’action du gouvernement fédéral – du moins sa mise en scène – redonne, à sa manière déformée, une légitimité à l’action publique que les néoconservateurs croyaient avoir enterrée.

Bien entendu, ces reproches ne sont pas fondés. Concernant l’aide fédérale, Bush a d’ores et déjà annoncé que le déficit budgétaire ne serait pas augmenté, les aides accordées étant compensées par des coupes sombres dans d’autres budgets, notamment celui de l’assurance-maladie ; celui de la sécurité, entendons la guerre, étant évidemment préservé. Quant à la relance de l’action publique, si elle fut active, c’est d’abord au profit des entreprises privées et dans la militarisation brutale de La Nouvelle-Orléans et de ses environs qu’elle s’est déployée. Il reste que depuis le début du second mandat de George W. Bush, des nuances et des contradictions internes sont apparues à plusieurs reprises au sein de la droite conservatrice. Katrina et sa gestion ont constitué une nouvelle occasion pour celles-ci de s’exprimer, une fraction de la droite américaine souhaitant, face aux difficultés, radicaliser la révolution conservatrice.

Pour la Heritage Foundation, si l’ouragan a des origines naturelles, les réglementations «écologistes» comme la National Environmental Policy Act (NEPA) (L’agence de protection de l’environnement, Environmental Protection Agency (EPA), dont le directeur est nommé par le président, est chargé des problèmes sanitaires d’un point de vue «écologique». Créée en 1970, elle emploie 18000 personnes) et le Clean Water Act (Federal Clean Water Act (CWA) définit la liste des polluants dangereux pour la santé et interdits dans l’eau) ont largement contribué à la catastrophe ; par exemple, «en empêchant l’amélioration des digues qui auraient pu prévenir l’inondation de La Nouvelle-Orléans » au profit du maintien des marais…

Aujourd’hui, après le désastre, pour réussir, la reconstruction doit être dégagée du maximum de contraintes tant au niveau national que local. Si elle approuve Bush et son appel à créer une Gulf Opportunity Zone (« zone d’investissement privilégiée ») qui reconnaît la nécessité d’investissements, la Heritage Foundation souligne que le succès de ceux-ci dépend de « la vision de l’avenir qu’auront les investisseurs et non de choix décidés sur le papier par des planificateurs en chambre ». Pour générer des entreprises et des emplois dans la zone sinistrée, elle en appelle à une « taxation zéro sur les capitaux investis ». La gestion de risques et des catastrophes doit désormais reposer sur une autre conception du rôle de l’État fédéral : « Le gouvernement [fédéral] ne devrait apporter son soutien et son assistance que dans les situations où les possibilités d’action de l’État, du gouvernement local ou du secteur privée sont dépassées. Les États et gouvernement [local] doivent assumer leur rôle premier dans la réponse aux catastrophes. Le gouvernement fédéral doit éviter de fédéraliser les réponses. Les aides financières lorsqu’elles sont nécessaires doivent être apportées de façon à promouvoir la responsabilité, la flexibilité et la créativité. De façon générale, les moyens tels que les crédits d’impôt et programme voucher [allocation de chèques individuels qui s’opposent à toute politique sociale collective; également préférés dans le domaine de la santé en lieu et place d’une couverture sociale générale] qui permettent des financements individuels et familiaux devront être utilisés pour encourager l’innovation du secteur privé et la sensibiliser aux besoins et préférences individuels. » En effet, pour « répondre de façon adaptée aux catastrophes, le gouvernement doit dépenser son argent là où il peut retrouver un retour sur investissement efficace». Dans l’immédiat, « les règlements qui sont des obstacles pour ramener les gens au travail devront être suspendus ou au minimum profilés » car « le besoin criant d’aujourd’hui est d’encourager les investisseurs et les entrepreneurs à rechercher des nouvelles opportunités dans ces villes [La Nouvelle-Orléans et les autres villes ravagées]. Les bureaucrates ne peuvent le faire. La clef est d’encourager la créativité du secteur privé en déclarant, par exemple, La Nouvelle-Orléans et autres zones dévastées, “zones d’opportunités”, dans lesquelles les impôts sur les gains du capital seront éliminés et les règlements supprimés ou simplifiés […] pour une période de 5 ans ».

Face aux aides fédérales annoncées, la fondation s’interroge sur le danger de voir l’engagement fédéral devenir à cette occasion « une énorme machine bureaucratique, inefficace ». Autre secteur qui retient son attention, « les banques et autres institutions financières [qui] ont besoin de pouvoir faire évoluer leur réseau d’agences, d’en ouvrir de nouvelles, de fermer celles qui sont endommagées et cela sans remplir les dossiers requis habituellement par les autorités financières de régulation ».

Sur le terrain, outre les entrepreneurs, ceux qui possèdent «les qualités et la flexibilité pour répondre à la grande variété de besoins immédiatement et à plus long terme » sont notamment « les groupes charitables et religieux, tout comme les personnes… non affiliées à un syndicat ». Autre clé d’efficacité, la gestion des secours doit être militarisée : « La plupart des désastres, dont les attaques terroristes, doivent recevoir des réponses d’urgence. Seuls les désastres catastrophiques, événements qui dépassent les capacités des États et des gouvernements locaux, réclament une réponse militaire à une large échelle. […] Le ministère de la défense devra procéder à une restructuration significative la garde nationale pour la rendre plus efficace. »

Le CATO Institute (www.cato.org), autre lieu de la pensée conservatrice, profite de Katrina pour critiquer vigoureusement un gouvernement fédéral qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, ce qui coûte cher: «La guerre contre le terrorisme a constitué une bonne raison pour l’augmentation des dépenses mais ce n’est pas la cause première. Le président Bush a soutenu une augmentation substantielle des dépenses pour l’agriculture, la défense, l’éducation, l’énergie, la sécurité intérieure, le Medicare3, les transports, etc. » Après avoir constaté, sans rire, que sous l’administration Bush, les projets en faveur des digues de Louisiane avaient reçu plus d’argent que ceux d’autres États, l’institut accuse les pauvres : «Qui sont les gens qui ont le plus souffert de l’ouragan Katrina? Les résidents pauvres de La Nouvelle-Orléans, la plupart bénéficiaires de l’aide sociale – les mêmes personnes que le gouvernement a attirées dans une dépendance depuis plusieurs décennies. L’État-providence a appris à des générations de pauvres à se tourner vers lui pour toutes choses – logement, nourriture, argent. Leurs sens de la responsabilité et la confiance en soi ont été atrophiés… » Enfin, un resserrement de l’action publique qui doit se limiter aux missions de guerre civile est préconisé: «Avant l’envoi des troupes qui a calmé les eaux sociales, La Nouvelle-Orléans ressemblait plus à une zone de guerre qu’à une zone de secours…

La principale leçon que nous pouvons tirer de la tragédie est la nécessité d’un retour politique vers un gouvernement fédéral modeste. Un interventionnisme gouvernemental moindre pourra lui permettre d’agir dans des rares moments lorsque la réaction du gouvernement n’est pas seulement demandée mais nécessaire.»

Le droit au retour

La situation des évacués, éparpillés souvent à des centaines de kilomètres de chez eux, est une question cruciale. On estime à plus de 200000 personnes le nombre de ceux qui ont dû fuir leurs quartiers dévastés. La ville qui compte 455000 habitants a été inondée à plus de 80 %. Dans les plans des élites dirigeantes de la ville, nous l’avons vu, il faut faire obstacle à la réinstallation de la majorité d’entre eux. Le droit au retour est donc une revendication sensible et centrale

Pour Ajamu Baraka, animateur de l’US Human Rights Network, qui regroupe plus de 80 associations de défense des droits de l’homme, le droit au retour relève du droit international et notamment des principes définis par les Nations unies qui indiquent que « les autorités compétentes ont le devoir et la responsabilité d’aider les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays qui ont regagné leur lieu d’origine ou ont été réinstallées à recouvrer, dans la mesure du possible, la propriété et les possessions qu’elles avaient laissées ou dont elles avaient été dépossédées au moment de leur départ » (Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays, Doc. ONU/CN. 4/1998/53/ Add. 2, 11 février 1998).

On sait que l’administration américaine actuelle n’a que faire de l’ONU. Cependant, pour les victimes de l’ouragan et de la politique ségrégationniste, ces principes reconnus par la communauté internationale constituent un point d’appui.

C’est le sens de la démarche entreprise par la Community Labor United auprès de la commission des droits de l’homme de l’ONU et qui en appelle à l’instance internationale pour faire respecter le droit des communautés exilées. C’est également ce que revendique l’organisation de gauche Solidarity dans une déclaration : « Katrina n’est pas un désastre naturel ». Pour ces socialistes américains, ce sont «les évacués et les communautés noires pauvres qui […] doivent être à la direction de la reconstruction de leur ville. L’aide doit être organisée et centralisée démocratiquement et gérée par les associations qui ont lutté depuis des années à La Nouvelle-Orléans pour la justice sociale, économique et raciale » (www.solidarity-us.org). Il s’agit en priorité de faire obstacle aux plans de redéveloppement de la ville comme « paradis touristique pour l’élite bourgeoise au prix de salaires de misère et d’un nettoyage ethnique ».

Le droit au retour est aussi lié à la question du logement. Pour Ajamu Baraka, les enjeux sociaux sont clairement délimités : « Nous savons qu’il y a, à La Nouvelle-Orléans et ailleurs sur la côte, de puissantes forces qui préféreraient que les communautés pauvres ne soient pas autorisées à revenir. Les propriétaires à moyens et faibles revenus auront particulièrement de difficulté à satisfaire les obligations financières et devront recourir à l’aide de prêteurs; les spéculateurs ont déjà pour cible ces propriétaires désespérés, leur offrant du cash à des taux usuraires. » Naomi Klein, de son côté, indique que si on attribuait les logements vides « possédés par des Blancs, 70000 évacués pourraient revenir sans qu’aucune nouvelle construction ne soit faite » (The Nation).

Enfin, si le retour des milliers d’évacués ne pourra vraisemblablement s’achever avant plusieurs mois, se pose également la question des conditions de l’exercice de leurs droits civiques lors des prochaines élections dans les comtés qui auront vraisemblablement lieu en leur absence. Là encore les principes de l’ONU sont clairs dans ce domaine : « L’exercice des droits suivants par les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, qu’elles vivent dans des camps ou ailleurs, ne doit faire l’objet d’aucune discrimination fondée sur leur situation en tant que personnes déplacées […]; d) droit de voter et de prendre part aux affaires gouvernementales et publiques, y compris le droit d’accéder aux moyens nécessaires pour exercer ce droit» (Doc. ONU/CN. 4/1998/53/ Add. 2, 11 février 1998). Seront-ils respectés ?

Pour une reconstruction participative

Certes la tâche de relogement est immense. L’eau potable et l’électricité ne seront sans doute pas rétablies avant plusieurs mois. Mais, à la mesure de la destruction, pour réussir le projet de reconstruction doit être ambitieux techniquement mais aussi d’un point de vue démocratique et social. Élaborés dans la transparence, en associant tous les représentants des évacués, ses objectifs doivent être compréhensibles par le plus grand nombre. Contre toute « diplomatie secrète » – comme cela fut le cas lors de la réunion de Dallas évoquée précédemment –, il faut que ce plan de reconstruction soit public. En outre, pour être socialement acceptable par ceux qui devront patienter pour regagner leurs foyers, la reconstruction doit être planifiée selon un calendrier d’objectifs afin que chacun puisse savoir quand il pourra rentrer chez lui.

Les propositions alternatives pour la gestion de la reconstruction du parc immobilier, sous forme d’une reconstruction participative, en écho au célèbre budget de Porto Alegre, ne font pourtant pas défaut. Celle de la création d’un office municipal ou d’un office de Louisiane chargé de la gestion de la reconstruction est un préalable afin que l’action publique puisse décider et contrôler les chantiers à mettre en œuvre. On peut craindre que la commission créée en ce sens par le maire de La Nouvelle-Orléans soit impuissante puisque son initiateur s’est déjà disqualifié par son faible souci de l’intérêt public.

Si le recours à des entreprises privées, dans la transparence, avec des appels d’offres publics, est inévitable, la question de la création d’« ateliers nationaux », à la mode américaine, ou de la création d’entreprises publiques chargés de la reconstruction est posée. D’autres, pour étayer ces propositions, évoquent l’exemple de la politique de grands travaux menée à l’époque du New Deal ; en 1933, le programme de travaux publics mis en place par le gouvernement fédéral avait permis d’embaucher de très nombreux chômeurs. Ainsi que le remarque un architecte résidant à Baton Rouge, « nous ne demandons pas à la reconstruction de faire du profit, mais de satisfaire les besoins urgents de logement de nos concitoyens ».

Enfin, la question de la reconstruction des quartiers dévastés et des zones inondées doit être débattue de façon contradictoire. Peut-on reconstruire sur les mêmes terrains? Doit-on restaurer les marais comme élément protecteur ? Les digues et le pompage des eaux constituent-ils des moyens, même modernisés, suffisants contre les eaux ? Là encore les arguments d’autorité ne suffisent pas, ils dissimulent trop souvent d’autres visées peu avouables. Un large débat public, où chacun, experts comme simples citoyens, pourrait donner son avis, permettrait de dresser un état des lieux et des moyens disponibles afin de prendre des décisions collectivement

approuvées, socialement acceptables et écologiquement responsables.

La Nouvelle-Orléans et ce qui s’y passera dans les années qui viennent constitueront probablement un cas d’école pour la gestion des centres urbains des États-Unis. Certes, de nombreuses expériences catastrophiques dans ce domaine se sont déjà produites de ce côté-ci de l’Atlantique et la classe dominante américaine, qu’elle se présente sous l’étendard républicain ou démocrate, a accumulé un indéniable «savoir-faire» en matière de politique d’exclusion sociale et raciale. On pense notamment à Los Angeles dont Mike Davis a décrit, avec force, l’involution raciste et antisociale violente dans de nombreuses contributions (voir par exemple City of Quartz, capitale du futur, La Découverte, 2000).

L’épreuve qu’affrontent les habitants de la Louisiane, et particulièrement ceux de La Nouvelle-Orléans, se situe à un moment particulier. D’abord le Parti démocrate, depuis les années Clinton, a «brillamment» fait la démonstration de son «dévouement» total et définitif à servir les intérêts des classes dominantes. Moins exubérante dans ses formes que celle du Parti républicain, la politique qu’il mène lorsqu’il est au pouvoir, que ce soit au niveau local, régional ou fédéral, se différencie de moins en moins de celle de son opposant historique. Kathleen Blanco et Ray Nagin sont l’archétype de ceux qui structurent le parti de Bill Clinton : des conservateurs, enrobés des souvenirs d’une histoire déchue, qui chevauchent lors des élections les frustrations d’un électorat qui ne trouve pas sa voie et qui vote par dépit. Qui pourrait prétendre que des élus républicains auraient fait en Louisiane pire que ces deux-là ?

Enfin, quatre années après le traumatisme des attaques terroristes du 11 septembre 2001, au moment même où la guerre en Irak se dévoile aux yeux de plus en plus d’Américains comme trop coûteuse en vies humaines, trop profitable à la corporate America, l’Amérique des firmes, et trop incertaine dans ses objectifs, Katrina a montré l’état d’abandon dans lequel l’administration Bush a plongé le pays.

À sa manière, de façon certes limitée mais réelle, l’événement a dynamisé un nouveau débat politique que chaque segment de la société appréhende de son point de vue. Quelle est la situation réelle de notre société ? Que voulons nous en faire ? Qui décide et comment ? Ce sont aussi ces questions que concentre le droit au retour que posent les dizaines de milliers de parias de l’ouragan Katrina.

Ils ont osé le dire…

Le député républicain Richard Baker s’est félicité en ces termes de l’évacuation forcée d’une partie de la population: « Nous avons finalement nettoyé le logement public. Nous n’arrivions pas à le faire, mais Dieu l’a fait. »

Alors que la ville était encore inondée, le maire s’est réjoui du fait que «pour la première fois La Nouvelle-Orléans est débarrassée du crime et de la violence et nous allons la maintenir dans cet état ». Sur CNN, il s’est empressé, de demander au pays de prier. C’est « une demande des survivants » a-t-il ajouté sérieusement…

Aux réfugiés qui s’exaspèrent de leur situation, Bill Clinton n’a pas hésité à déclarer : « Je comprends pourquoi ils sont anxieux. Mais ils doivent comprendre, qu’à l’heure actuelle, il est clair qu’ils étaient dans une situation embarrassante, là où ils étaient, et il a beaucoup d’autres problèmes [à résoudre].»

« Cet endroit ressemble à une petite Somalie », s’est exclamé à son arrivée à La Nouvelle-Orléans le général Gary Jones, commandant de la garde nationale. Pat Robertson, qui s’exprime sur les ondes du Christian Broadcasting Network, établit un lien entre l’ouragan et la libéralisation de l’avortement, tandis que pour Hal Lindsey, autre porte-parole de la droite chrétienne, Katrina annonce « le jugement de l’Amérique a commencé ». Pour Charles Colson, ancien conseiller du président Nixon, l’explication est plus simple: Dieu a envoyé Katrina pour «nous prévenir de notre manque de préparation à une attaque terroriste ».

La gouverneure, remerciant le pays pour l’aide apportée à la Louisiane, ajoute que la « générosité renforce notre croyance en Dieu». Elle avait auparavant instauré, le 31 août, une journée de prière afin de « calmer nos esprits ».

Extrait de L’ouragan Katrina. Le désastre annoncé de Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein (Editions Syllepse, Paris 2005, 164 pages, 8 euros)

Merci aux Editions Syllepse pour la mise à disposition de ses pages

« Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »

J’ai choisis en titre une phrase de l’auteur qui exprime clairement que les déterminations socio-économiques ne sauraient, à elles-seules, expliquer des événements. Il me semblait important de souligner la dimension de la nation, comme imaginaire pesant matériellement, pour me démarquer avec l’auteur des conceptions étriquées et réductrices de certaines analyses se réclamant de Marx.

Dans son introduction, Robin Blackburn va explorer « les raisons qui ont amené ces deux hommes (Lincoln et Marx), issus de deux mondes si dissemblables et porteurs de conception si contraires, à se retrouver sur une question d’importance historique, amenant ainsi deux mondes à entrer brièvement en contact. »

Contrairement à une construction historique établie, les positions d’Abraham Lincoln sur l’esclavage étaient au départ modérées : « il était opposé à toute expansion de l’esclavage ». Contre la simplification de l’histoire, Robin Blackburn montre que cette guerre ne saurait être résumée par la Sécession, l’affrontement entre Nord et Sud, ou celle plus caricaturale des bons contres les méchants. Il montre la complexité des positions des forces sociales en devenir et explique les interventions de l’Association internationale des travailleurs (AIT, Première Internationale). Marx et l’AIT avaient perçu l’enjeu potentiel des affrontements : réorganisation sociale, émancipation des individu-e-s et des groupes sociaux.

L’émancipation des esclaves ne fut donc pas une politique en ligne droite menée par Lincoln, mais une (re)composition de forces politiques et sociales de grande ampleur dans laquelle les esclaves eux-mêmes ont joué un rôle déterminant. « Cependant,alors que les abolitionnistes et les républicains radicaux dénonçaient la modération calculée de Lincoln, ce seront les actions de quelques milliers d’esclaves rebelles, agissant en dehors du système politique – les ”contrebandes” – qui permettront aux radicaux de faire valoir leurs arguments à Washington ». L’abolition de l’esclavage ne tomba du ciel et ne peut-être séparée des autres dimensions des conflits sociaux de cette guerre civile. Et il fallut attendre pour que soit adopté le quatorzième amendement accordant l’égalité politique aux hommes noirs, lequel laissait les femmes à l’écart du droit de vote. La temporalité des événements, ses conditions et cet amendement incomplet peuvent être caractérisés, en regard des potentialités, comme une défaite politique qui laissera des traces.

En un certain sens, il s’agissait d’une combinaison d’une guerre à multiples facettes, « civile » incluant le potentiel d’une révolution. Révolution inachevée ou potentiel de révolution et de contre-révolution « Ainsi que Marx le perçut, la crainte sudiste du républicanisme et de l’abolitionnisme radical imprégna la sécession d’une vocation et de visée prématurément contre-révolutionnaire ».

Potentiel, car la « libération du travail » n’avait pas la même signification pour les Républicains et le mouvement ouvrier naissant (lesquels se retrouvaient sur certains terrains par ailleurs), potentiel car les dynamiques de libération d’esclavage posaient celles de la libération de l’exploitation salariée « Mais le concept d’émancipation renferme également l’idée que pour s’émanciper l’individu et le groupe social doivent être autonomes et capables d’exercer leur liberté et qu’ils n’ont nul besoin d’un exploiteur. » Robin Blackburn souligne l’importance pour les forces radicales, syndicales et politiques de l’importance de la bataille pour la journée de huit heures qui a suivi la Guerre civile : « Le mouvement pour la journée de huit heures était essentiel aux yeux de Marx parce qu’il élargissait le temps libre disponible pour le travailleur ».

Cette dynamique de luttes, se heurta, entre autres, à la conception institutionnelle et morale de la démocratie états-unienne et à la répression réellement existante au pays d’une certaine conception de la liberté « Les émancipés du Sud et les syndicalistes du Nord ne faisaient pas seulement face à des menaces physiques, leurs tentatives d’organisation ou de négociation étaient également attaquées en vertu de la même obsession idéologique conservatrice du ”travail libre” – qui considérait toute régulation ou association comme une violation de la ”liberté de contrat”. »

Une véritable contre-histoire et une analyse dynamique qui ne contournent pas les complexités. Robin Blackburn ne se contente pas de constats, il se projette un peu dans l’avenir, après l’assassinat de Lincoln et la disparition de l’Association internationale des travailleurs, en soulignant « C’est à la fois l’absence de prise en compte de la ”ligne de couleur” et un racisme conscient qui empêchèrent le mouvement ouvrier américain de faire sienne la cause des victimes de l’oppression blanche dans le Sud. »

Lorsqu’un potentiel ne trouve pas de concrétisation du coté de l’émancipation, sur la base des reculs et des défaites, la réaction peut alors se réorganiser (répression étatique des syndicats, milices patronales, naissance du Ku Klux Klan ou imposition de la ségrégation raciale… )

Et un peu plus loin dans le temps : « Dans les années qui précédèrent le grand massacre de 1914, socialistes, anarchistes et syndicalistes-révolutionnaires s’opposèrent à la guerre impérialiste et développèrent l’internationalisme et la solidarité de classe. Et, bien qu’ils eussent sous-estimé la force du nationalisme et du militarisme, ils ne se trompèrent pas sur la nature de l’impérialisme. »

L’introduction de Robin Blackburn ne fige pas cette guerre civile, dans une histoire sans passé et sans avenir. En analysant les rapports sociaux historiquement situés, les choix politiques de Lincoln et les élaborations de Marx, en soulignant l’auto-organisation des opprimé-e-s, l’auteur nous incite à réfléchir sur l’abolition d’une certaine organisation du monde, de ses rouages qui semblaient impossibles à faire vaciller.

Hier l’esclavage, aujourd’hui …

Sommaire du livre :

Introduction. Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée Robin Blackburn

1ère section. Abraham Lincoln

Premier discours d’investiture

 La Proclamation de l’émancipation

 Déclaration de Gettysburgh

Second discours d’investiture

2e section. Articles de Karl Marx sur les États-Unis

Qu’est ce qu’un esclave nègre ?

 La question américaine en Angleterre

 Le commerce britannique du coton

 La Guerre civile nord-américaine

 La crise du coton en Angleterre

 La Guerre civile aux États-Unis

 Notes économiques

 Crise dans la question esclavagiste

 Affaires américaines

 La Guerre civile américaine

 Une critique des affaires américaines

 Manifestations abolitionnistes en Amérique

 Les résultats électoraux dans les États du Nord

 La destitution de McClellan

 3e section. Karl Marx à propos de l’esclavage

 Lettre à Pavel Vassiliévitch Annenkov

 Le Capital

 4e section. Correspondance

5e section. Karl Marx et Abraham Lincoln

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs à Abraham Lincoln

Réponse de l’ambassadeur américain à l’Adresse de l’Association internationale des travailleurs

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs au président Johnson

 6e section. Lettres et texte de Friedrich Engels

 Friedrich Engels à Joseph Weydemeyer

 Préface à l’édition américaine de « La situation de la classe laborieuse en Angleterre »

Friedrich Engels à Rudolf Engels

 Annexes

Glossaire

Chronologie

 Carte des États-Unis en 1861

Population libre et servile par État

 Bibliographie et Index

Robin Blackburn : Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée

Introduction à l’ouvrage : Karl Marx, Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux États-Unis

A paraître aux Editions Syllepse (Paris) et chez M éditeur (Québec)

Didier Epsztajn


Guerre civile aux États-Unis, Karl Marx soutient les Nordistes

La PREMIEREre Internationale salue l’élection de Abraham Lincoln
- Le président américain remercie les travailleurs d’Europe de leur soutien
- Washington met en place un Bureau des affranchis et des biens vacants
- Et si la révolution inachevée américaine avait changé la face du monde ?

La guerre de Sécession américaine, bien mal nommée en français – les Américains préfèrent la désigner par le terme de « Guerre civile » – reste un moment fondateur de l’Histoire des États-Unis. Dans les oppositions politiques d’aujourd’hui les références à ce conflit ne sont jamais absentes tant celui-ci a structuré l’imaginaire collectif américain et son champ politique.

Dans sa jeunesse, Marx avait sérieusement envisagé de s’installer
aux États-Unis, peut-être au Texas. Ses préparatifs de départ
étaient avancés au point qu’il écrivit au maire de Trèves, sa ville natale,
pour obtenir un Auswanderungshein, un certificat d’émigration.
Quand la guerre éclate, nombre des amis de Marx émigrés aux
États-Unis après l’échec des révolutions de 1848 s’engagent dans les
armées de l’Union pour mettre fin à l’esclavage. Nombre d’entre eux
seront colonels, généraux, conseillers, élus républicains, agitateurs
ouvriers.
De Londres, dans les colonnes du New York Daily Herald, Karl
Marx écrit, commente, juge, soutient le Nord, le critique pour ses
atermoiements, appuie la libération des esclaves par les armées de
l’Union et la confiscation des biens des planteurs, décortique les liens
entre l’esclavage et le développement capitaliste…
Alors que l’Association internationale des travailleurs compte
de nombreux partisans et sections aux États-Unis, Marx est un observateur attentif aux enjeux du conflit et à l’émergence dans ce pays d’un mouvement d’émancipation des opprimés à travers la radicalité du courant abolitionniste.

Le président des États-Unis comme l’agitateur communiste,
comprennent que derrière la question de l’esclavage et son
abolition, il y a plus largement la chance de fonder un nouvel ordre
social et que ce possible va déclencher des luttes titanesques dont
les États-Unis de la fin du 19e siècle seront le théâtre.
Dans sa préface, qui constitue à elle seule un ouvrage dans
l’ouvrage, Robin Blackburn nous offre une mise en perspective
des textes présentés et un rappel utile du contexte historique et
du déroulement du conflit. Elle nous emmène à la poursuite d’une
histoire sociale et politique des États-Unis souvent ignorée du
lecteur francophone et nous entraîne sur les traces des pionniers
d’une autre Amérique, jusqu’au 1er mai 1886, à Haymarket Square,
Chicago.

Parution : avril 2012, 304 pages, Prix : 20 €
Marx Lincoln

Note de lecture sur l’introduction :

« Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »

Encre rouge

Ne tombez pas amoureux-ses de vous-mêmes, de ce chouette moment que nous passons maintenant. Les carnavals sont souvent de pacotille et le vrai test de ce qu’ils valent est ce qui en reste le lendemain, comment la vie quotidienne en sort transformée. Aimez le travail dur et patient – nous ne sommes que le commencement, pas la fin. Notre message est simple : le tabou est brisé – nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes – et il nous est permis, nous y sommes même obligé-es, de penser les alternatives.

Le chemin à parcourir est long et nous serons bientôt confronté-e-s aux questions vraiment difficiles – questions non pas à propos de ce que nous ne voulons pas, mais plutôt autour de ce que nous voulons vraiment. Quelle organisation sociale peut remplacer le capitalisme existant ? Avec quels types de nouveaux dirigeants ? Etant entendu que les alternatives du 20e siècle ont échoué.

Il ne sert donc à rien de blâmer les gens et leurs attitudes : le problème n’est ni la
corruption ni l’appât du gain, le problème est le système qui pousse à être corrompu-e. La solution n’est pas « Main Street contre Wall Street » (la voix du peuple contre la voix des banquiers) mais de changer ce système dans lequel le peuple ne peut exister sans les banquiers.

Méfions-nous de nos ennemis mais aussi de nos faux-amis – de ceux qui tout en
prétendant nous soutenir s’acharnent déjà à affaiblir notre contestation. De la même façon que nous avons déjà du café sans caféine ou de la bière sans alcool, ils essaient de nous réduire à une inoffensive contestation morale. Mais la raison pour laquelle nous sommes ici est que nous en avons marre de ce monde ou recycler nos canettes de Coca-cola, donner trois francs 6 sous pour les pauvres ou acheter des cappuccinos a Starbucks parce que X% du prix
servirait à régler les problèmes du tiers-monde, est suffisant pour nous donner bonne conscience. Apres la délocalisation du travail et de la torture, après que les agences maritales aient aussi commencé à délocaliser nos potentielles rencontres amoureuses, nous nous apercevons que nous avons aussi permis que notre engagement politique soit lui aussi soustraité – nous voulons nous réapproprier tout ça.

Ils vont nous dire que nous sommes anti-américains. Mais quand les chrétiens
fondamentalistes nous disent que l’Amérique est une nation chrétienne, il faut se souvenir de ce que la chrétienté est : le Saint Esprit, la communauté libre et égalitaire des croyants unis dans l’amour. Ici, nous sommes le Saint Esprit alors que c’est à Wall Street que se trouvent les païens vénérant de fausses idoles.

Ils vont nous dire que nous sommes violents, que notre langage même est violent : occupation, etc., etc. Oui, nous sommes violents, mais seulement au sens où le Mahatma Gandhi était violent. Nous sommes violents parce que nous voulons arrêter le cours des choses. Mais quelle est cette violence purement symbolique si on la compare à la violence requise au maintien du fonctionnement sans accroc du système capitaliste global ?

Ils nous appellent des losers – mais les vrais perdants ne sont-ils pas ceux qui à Wall Street se sont fait renflouer de centaines de milliards de notre argent ? On vous traite de socialistes – mais aux US, le socialisme existe déjà mais seulement pour les riches. Ils vont vous dire que vous ne respectez pas la propriété privée – mais ce sont les spéculations de Wall Street qui ont conduit au crash de 2008 et qui ont détruit plus de propriétés privées durement constituées que si nous voulions le faire ici jours et nuits – pensez juste aux
milliers de maisons saisies par les banques.

Nous ne sommes pas communistes, si communiste se réfère au système qui s’est
justement effondré dans les années 90 – et souvenez-vous que ceux de ces communistes qui sont encore au pouvoir appliquent le capitalisme le plus sauvage (en Chine). Le succès du capitalisme rouge chinois est le signe inquiétant que le mariage entre capitalisme et démocratie est au bord du divorce. Le seul sens dans lequel nous sommes Communistes est
que nous prenons soin des biens communs – ceux de la nature, de la connaissance – que le système met en danger.

Ils vont vous dire que vous êtes des rêveurs, mais les vrais rêveurs sont ceux qui pensent que les choses peuvent continuer indéfiniment, telles quelles, qu’il suffit juste d’en maquiller un peu l’apparence. Nous ne sommes pas des rêveurs-euses, nous nous réveillons d’un rêve qui tournait au cauchemar. Nous ne détruisons rien, nous ne sommes que les simples témoins de comment le système est en train, petit à petit, de s’autodétruire. Nous connaissons toutes et tous la fameuse scène de dessin animé : le chat est au bord du précipice mais il continue de marcher ignorant du fait qu’il n’y a plus de terre ferme sous ses pieds : il ne tombe qu’à partir du moment où, jetant un oeil en bas, il prend conscience de l’abysse. Ce que nous faisons est juste de rappeler à ceux qui sont au pouvoir de regarder en bas…

Alors, le changement est-il vraiment possible ? De nos jours, le possible et l’impossible s’organisent de façon quelque peu étrange. Dans les domaines des libertés individuelles et des technologies scientifiques, l’impossible devient de plus en plus possible (d’après ce que l’on nous en dit) : « rien n’est impossible », on peut profiter du sexe dans toutes ses versions perverses ; des archives entières de musiques, de films et de séries télé sont disponibles au téléchargement ; traverser l’espace est possible pour tout un chacun (ayant de l’argent…) ; il est possible d’augmenter nos capacités physiques et psychiques grâce à des interventions au niveau du génome ; tout semble devenu possible jusqu’au rêve techno-gnostique d’arriver à l’immortalité en transformant notre identité en un progamme d’ordinateur.

De l’autre coté, dans le domaine des relations sociales et économiques, nous sommes bombardé-e-s sans relâche d’un « tu ne peux pas » : « tu ne peux pas t’engager dans des actions politiques collectives (qui nécessairement aboutissent à la terreur totalitaire), ou te cramponner au vieil Etat-providence (il te rend non compétitif et conduit aux crises économiques), ou t’extraire du marché financier global, etc, etc. » Quand les mesures d’austérité sont imposées, on nous répète encore et encore qu’on peut tout simplement pas
faire autrement. Peut-être le moment est-il venu d’inverser les coordonnées de ce qui est possible et de ce qui est impossible ; peut-être ne pouvons-nous pas devenir immortels mais pouvons-nous vivre dans plus de solidarité et de sécurité sociale.

Mi-avril, les médias rapportaient que le gouvernement chinois avait interdit de diffuser à la télé comme au cinéma tout film abordant les thèmes en lien avec le voyage dans le temps ou l’histoire parallèle, selon l’argument que de telles histoires introduisent de la frivolité au contenu historique serieux – même l’échappée fictionelle dans une réalité parallèle est considérée comme trop dangereuse. Nous, dans l’Ouest libéral, nous n’avons pas besoin d’interdits aussi explicites : l’idéologie exerce assez de pouvoir matériel pour prévenir tout
risque de prendre un minimum au sérieux de telles histoires parallèles. Comme le montre la pléthore de films apocaliptiques, il nous est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme.

Dans une ancienne plaisanterie de la défunte RDA, un travailleur Allemand trouve un boulot en Sibérie. Conscient que son courrier sera ouvert et censuré, il dit à ses amis : “Mettons nous d’accord sur un code : si la lettre que vous recevez est écrite à l’encre bleue ordinaire, cela signifie que son contenu est vrai ; si elle est écrite en rouge, son contenu est faux.“ Après un mois, ses amis recoivent la première lettre, écrite en bleu : “Tout est fanstastique ici : les magasins sont remplis, la nourriture est abondante, les appartements sont grands et bien chauffés, les cinemas jouent des films de l’Ouest, il y a plein de jolies filles prêtes à une aventure – la seule chose qui manque, c’est de l’encre rouge.”

N’est ce pas la situation dans laquelle nous sommes ? Nous avons toutes les libertés voulues – la seule chose qui manque est “l’encre rouge” : nous nous “sentons libres” parce le langage même pour penser notre manque de liberté nous fait défaut. Le manque d’encre rouge signifie qu’aujourd’hui, tous les mots les plus couramment employés pour désigner le conflit actuel – “ guerre à la terreur”, “ démocratie et liberté”, “ droits de l’homme”, etc. – sont des termes falsifiés qui mystifient notre perception de la situation au lieu de nous permettre de la penser.

Vous, ici, vous nous fournissez à toutes et à tous de l’encre rouge.

Slavoj Zizek
Traduit de l’anglais (américain) par Christel Pesme

Prise de parole lors d’une assemblée Occupy Wall Street en octobre 2011 à
Madison Square.

Publié dans Variations Numéro complet en téléchargement libre et gratuit sur www.theoriecritique.com

Lettre ouverte à Wall Street

Avant toute chose, je voudrais m’excuser pour le désordre devant vos bureaux. Cela fait trois semaines que tous ces hippies et ces punks, ces étudiants et ces syndicalistes, ces mères qui travaillent et ces pères célibataires, ces pilotes de ligne et ces enseignants, ces employés de magasin et ces militaires, ces victimes de saisie ont décidé de camper sur votre gazon. Et je suis sûr que cela a été un désagrément pour vous.

Comment quelqu’un peut-il dépenser ses énormes bonus pratiquement non taxés dans un café double crème et un rail de coke, avec toute cette cohue bloquant les trottoirs ? Pas vrai ?

Vos amis de la banque JP Morgan Chase viennent de donner 4,6 millions à la Fondation de la police new-yorkaise (NYPD), le don le plus important qu’elle ait jamais reçu. Vous pensiez que beaucoup de pognon pouvait acheter un peu de contrôle des foules, mais non. Bien sûr, l’autre jour, une des « chemises blanches » [1] qui commandent les policiers du NYPD sur le terrain a arrosé quelques femmes sans défense avec du spray au poivre. Quelques manifestants ont été malmenés ici et là. Et avoir en sa possession n’importe quel type d’enregistreur s’est révélé être un motif d’arrestation immédiate. Mais sérieusement… pour 4,6 millions de dollars, vous pensiez que les flics auraient passé au bulldozer ces fauteurs de troubles, direction l’Hudson ? Ou, mieux encore, les auraient recouverts de briques jaunes [2], de sorte que vous puissiez marcher sur eux chaque jour en allant travailler ?

C’est ce que vous faites quand même, non ? Chaque jour. Je le sais. Vous le savez. On pourrait aussi bien être honnêtes à ce sujet. Si certaines briques dorées finissent en pierres tombales anonymes pour votre prolétariat-carpette, eh bien, c’est, comme on dit dans le Wisconsin, « pas de bol ». Vous êtes un Maître de l’Univers, après tout, et cette récess(dépress)ion ne vous a pas beaucoup touché. Bien sûr, vous devez frayer votre chemin parmi plus de sans-abri ces jours-ci, et bon sang ce qu’il y a comme nids de poule qui abîment le châssis de votre Audi R8 GT. Mais votre argent fait de l’argent à un rythme fantastique. Et payer des impôts, c’est pour les autres. Je veux dire, allez, votre expert-comptable éclate de rire chaque fois qu’il entend l’expression « taxe sur les plus-values », de sorte que ce sentiment flagrant que tout vous est dû est tout à fait compréhensible.

Il est temps maintenant de travailler sur votre capacité d’adaptation, parce que trois semaines, ce n’est rien. Les gens qui campent sur Wall Street ne vont pas partir, tant qu’ils ne seront pas dégagés par la force. Ils ont l’air stupides dans leurs tenues, et certaines de leurs déclarations n’ont pas tellement de sens pour les gens comme vous. Mais ils ont pris racine, et vous feriez mieux de vous habituer à eux. Je suis sûr que l’ensemble de ce phénomène est assez troublant pour vous – vraiment, pourquoi ne rentrent-ils pas simplement chez eux ? Ces personnes n’ont-elles pas un travail ?

« Le désordre devant votre bureau est votre œuvre »

Je déteste être cynique, mais c’est précisément la question. Ils ne peuvent pas, et ils n’en ont pas. Des maisons et des emplois, je veux dire. Il y avait un gars là-bas il y a quelques jours, en face d’un établissement de prêt hypothécaire, avec une pancarte disant : « Ces gens ont pris la maison de mes parents. » Il y a toute sorte de gens marchant autour de Wall Street, hurlant à plein poumons sur vous, parce que, eh bien, ils voudraient vraiment avoir la possibilité de trouver un emploi rémunérateur, ils voudraient avoir un avenir. Mais cet habile tour de passe-passe que vous et les vôtres avez réalisé (à nos frais) a achevé la destruction de l’économie des hommes et des femmes ordinaires. Et l’homme et la femme ordinaire ont décidé qu’il valait mieux – plus que toute autre chose – passer ces heures d’inactivité forcée (créées par vous) sur le seuil de votre porte.

Admettons-le : le désordre devant votre bureau est votre œuvre. Vous et vos amis avez acheté cette démocratie – ah, oui, l’ironie de la liberté : vous avez été capables de corrompre tant de législateurs avec votre argent. Et toujours légalement, parce que les législateurs que vous avez achetés sont ceux qui écrivent les lois concernant les contributions financières aux responsables politiques. Et la roue de la corruption tourne sans cesse – et vous voulez aujourd’hui que cette démocratie soit à vos ordres, maintenant qu’il faut payer la facture de votre cupidité excessive et sans fond.

On s’est toujours occupés de vous – voyez la décision Citizens United [qui autorise la participation financière des entreprises aux campagnes politiques] [3], qui vous a libéré d’une manière sans précédent depuis l’Empire romain – mais, là encore, il y a ces casse-pieds de manifestants, exerçant leur liberté d’expression afin de montrer quels bandits vous êtes.

Ils restent là, de plus en plus nombreux, à New York comme dans toutes les grandes villes, d’un océan à l’autre. Et aucun d’eux n’ira nulle part, tant que les gens comme vous ne seront pas sortis de leurs citadelles avec des menottes, et contraints de payer pour le viol permanent de ce qui fut étrangement appelé le « rêve américain »… un rêve qui fut un jour autre chose qu’une métaphore datée, et qui peut être à nouveau quelque chose de vrai, de réel et d’authentique. Mais seulement après que nous vous ayons marché dessus, sur notre chemin vers un monde meilleur, vers un avenir meilleur.

William Rivers Pitt, le 4 octobre 2011, publié sur le site Basta http://www.bastamag.net/article1824.html

William Rivers Pitt, écrivain et éditeur américain, a notamment publié en 2002 War on Iraq : What Team Bush Doesn’t Want You to Know, avec l’ex-inspecteur des Nations Unies en Irak, Scott Ritter.

Publié (en anglais) par le site Truthout (CC-By-NC).

Traduction : Agnès Rousseaux / Basta !. Photo : Unequal Citizenship, Jared Rodriguez / t r u t h o u t, CC

Notes

[1] Lieutenants, capitaines, inspecteurs.

[2] « Gold bricks », lingots d’or ou briques jaunes de la route qui mène à la « ville d’émeraude » dans Le Magicien d’Oz, roman du début du XXe siècle très lié à l’imaginaire de la crise économique aux États-Unis.

[3] L’arrêt Citizens United rendu par la Cour suprême des États-Unis en janvier 2010 permet la participation financière des entreprises aux campagnes politiques. Une décision que Barack Obama a qualifiée de « victoire majeure pour les gros pétroliers, les banques de Wall Street, les entreprises d’assurance santé, et tous les puissants intérêts qui rassemblent leur pouvoir chaque jour à Washington pour étouffer la voix des citoyens américains ». Lire l’article du New York Times

On pourrait en rire…

A BROOKLYN, DES PANCARTES EN YIDDISH DEMANDENT AUX FEMMES DE S’ECARTER QUAND LES HOMMES VIENNENT A LEUR RENCONTRE, SELON LE SERVICE DES PARCS

Les employés communaux ont retiré des pancartes d’un quartier hassidique de Brooklyn demandant aux femmes de s’écarter pour laisser passer les hommes. Mais le Service des parcs a indiqué que l’enlèvement des pancartes n’a rien à voir avec leur contenu. Il est tout simplement illégal d’accrocher des pancartes sur les arbres de la rue.

Tirsh Bertuccio, porte-parole du parc : Nous ne savons pas qui a accroché ces pancartes. Les grandes pancartes ont commencé à faire leur apparition, depuis plus d’une semaine. Le message en Yiddish indique : « Chères filles juives. Vous êtes priées de vous écarter quand un homme s’approche ». Ces pancartes en plastique, vissés dans les arbres, gênaient les habitants du quartier, et ont été retirées. ‘’Les pancartes ne gênent personne,” dit Abraham Klein, 18 ans.” Les hommes et les femmes ne vont pas ensemble. C’est juste notre religion’’. Faye Greenfeld, 70 ans, dit que les pancartes sont ‘’du domaine privé’ -Bien qu’elles soient accrochées sur la voie publique-. ‘’On nous enlève notre liberté de parole ‘’ dit-elle. Aucune indication ne figure sur le panneau, mais en discutant avec le voisinage, il s’avère qu’elles auraient été accrochées par un groupe rabbinique pur et dur.

Deborah Feldman, ayant appartenu auparavant à la communauté hassidique et auteur du livre : ‘’ Non -orthodoxe, le rejet scandaleux de mes racines hassidiques ‘’, dit que personne dans le quartier où elle vivait avant n’aurait été surpris par ces pancartes. ‘C’est une pratique commune dans toutes les communautés hassidiques: Ecartez-vous quand un homme vient de la direction opposée et s’approche de vous. Elle ajoute que les pancartes ont été accrochées pour couper court au comportement rebelle des femmes. C’est une façon qu’a la communauté de rappeler qu’il faut rester dans le rang, pour ainsi dire; Feldman a rappelé que les mêmes pancartes existent dans des fiefs hassidiques tels que Kiryas Joel et New Square et qu’elles n’ont pas fait la une dans les journaux comme à Williamsburg. ‘’Il n’y a rien de nouveau. Ces pancartes attirent l’attention parce que nous sommes à Brooklyn et que Williamsburg n’est plus une bulle isolée.’’

The new Yorker daily News, 11 Octobre 2011

Les personnages de Dickens ont été remplacés par ceux de Beckett

« L’automobile tient une grande place dans ce livre, qu’il s’agisse de la fabriquer, de la conduire, de la garer, de la vendre, ou de l’entretenir. Sans oublier ses résidus : circulation, bruits, accidents, crimes, pollution, publicité télévisée et rosserie humaine en général »

Les entretiens composants ce livre permettent de dresser un tableau extraordinaire d’une autre face des États-Unis.

Au centre des propos, le travail sous toutes ses formes : son rejet « Ils se débrouillent pour être plus que les simples robots désirés par la compagnie… », les souffrances, l’amour du bien fait, l’individualisme très souvent et le collectif syndical quelque fois. S’expriment aussi fortement les inquiétudes face aux transformations du travail en ce début des années 70. Et toujours en toile de fonds, la Grande Dépression, les relations racialisées, la guerre du Vietnam…

Sans oublier pour certain-e-s/beaucoup, derrière les hantises, les fantasmagories d’une illusoire classe moyenne, ses rêves étriqués, dont celui de gagner un million de dollars, la non-acceptation d’un quotidien de non reconnaissance.

L’œuvre de Studs Terkel permet de mieux comprendre les organisations sociales des États- Unis, les écarts entre le rêve démocratique et la très relative démocratie représentative, les droits syndicaux restreints, le poids du racisme et surtout la construction de cet ”individualisme” souvent non questionné qui, au nom, d’une certaine conception de la liberté, isole les individu-e-s, glorifie la famille et la religion et freine les approches plus collectives .

Sous le masque d’un grand rêve : les réalités de classe, de sexe, de races.

Encore une fois, je souligne le travail éditorial des Editions d’Amsterdam et invite à lire la totalité des livres de cet auteur :

Division street. Genèse d’une histoire orale des États-Unis (Editions Amsterdam, Paris 2011)  Des gens de toutes les strates, de toutes les couleurs, de tous les rêves. Des gens extraordinaires dans l’ordinaire

Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression (Editions Amsterdam, Paris 2009)  Blessures anciennes et petits triomphes

Race. Histoires orales d’une obsession américaine (Editions Amsterdam, Paris 2010)  Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Studs Terkel : Working. Histoire orales du travail aux États-Unis

Editions Amsterdam, Paris 2005, 492 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Et maintenant, l’indignité retrouvée de Nafissatou Diallo

En quelques heures, la pieuse Ophélia est devenue l’indigne Nafissatou Diallo. La femme de ménage, polie et ponctuelle, l’immigrante ayant fui les horreurs d’un pays en guerre et la courageuse mère célibataire ont cédé la place à la figure d’une héroïne de film policier, mentant à la justice et aux services de l’immigration, fraudant l’administration fiscale et fricotant avec des individus peu recommandables. Désormais, la crédibilité de son témoignage est mise en cause. Comme chaque fait divers, au-delà des enjeux judiciaires qui se régleront devant les tribunaux, l’affaire DSK révèle à travers les propos des journalistes et des divers commentateurs les représentations mentales d’une société. L’indignité retrouvée de Nafissatou Diallo éclaire le dénigrement des pauvres, ces représentants de l’underclass, terme forgé pour décrire une catégorie de citoyens vivant en marge des normes sociales et culturelles de l’Amérique contemporaine. Peule, guinéenne, entrée aux Etats-Unis à 32 ans, Nafissatou Diallo a rejoint dans le Bronx la communauté africaine et y a découvert l’envers du rêve américain. Si sa condamnation médiatique a été aussi rapide, c’est en raison de la criminalisation des pauvres dans les dispositifs juridiques et sociaux. Au moment de l’ouragan Katrina en 2005 aux Etats-Unis, l’animateur conservateur de talk-show Bill O’Reilly ne mâcha pas ses mots pour expliquer à ses téléspectateurs les origines de la catastrophe : «Tous les enseignants devraient dire à leurs étudiants : “si tu refuses d’apprendre, si tu refuses de travailler dur, si tu deviens un drogué, si tu vis dans un gang, tu seras pauvre, tu seras dénué de tout pouvoir, à l’image de ceux de la Nouvelle-Orléans”.»

Depuis les révélations du cabinet du procureur, la femme de chambre de l’hôtel Sofitel présente des caractéristiques similaires. Tout d’abord, Nafissatou Diallo est devenue une «reine de l’assistance» (welfare queen), selon la formule américaine, usurpant les droits à bénéficier d’un logement social réservé aux malades du sida et mentant à l’administration fiscale en déclarant l’enfant de son compagnon comme le sien pour bénéficier d’un crédit d’impôt. En 1984, Ronald Reagan dénonçait déjà les reines de l’assistance et le leader républicain Newt Gingrich lui emboîta le pas quelques années plus tard pour vilipender ces «filles de 12 ans ayant des bébés et celles de 17 mourant du sida». Si cette rhétorique n’est pas neuve, elle se banalise dans le discours public tout au long des années 90 et 2000. La méfiance à l’égard des mères célibataires, toujours soupçonnées d’avoir un compagnon caché dans le placard et condamnées à être éternellement vertueuses, a provoqué toute une série de lois et de dispositifs de contrôle.

Ensuite, Nafissatou Diallo est apparue comme une menteuse pathologique. Elle a pleuré, s’est énervée face aux hommes du cabinet du procureur et a changé de version des faits. Comment expliquer un tel comportement avec les individus en charge de sa défense, s’interrogent en chœur journalistes et commentateurs. La méfiance des pauvres à l’encontre des institutions n’est guère surprenante. Le rapport des immigrants aux services de l’immigration, puis aux services sociaux et judiciaires, est souvent tendu et conflictuel. Aux Etats-Unis, et à New York en particulier, le rapport avec l’institution d’accueil peut être plus brutal encore. En 1999, un autre Guinéen, Amadou Diallo, fut abattu de 41 balles dans le corps par des officiers du New York Police Department dans le Bronx. Le procès qui s’ensuivit démontra le racisme ordinaire d’officiers de police à l’encontre de la nouvelle immigration africaine. Enfin, Nafissatou Diallo est accusée de fréquenter des prisonniers et des petits trafiquants de drogue. Le Bronx est l’un des quartiers les plus pauvres de New York depuis des décennies. Le développement d’une économie souterraine est devenu l’un des seuls moyens de vivre d’une population appauvrie. La criminalité n’est qu’un symptôme de dynamiques profondes de marginalisation et d’exclusion. Bien souvent, dans une répartition classique des tâches, les conjointes exercent une profession légitime. Dans les quartiers, les logements sociaux et les familles, la porosité entre les deux univers est grande.

A un moment de l’affaire DSK où le jugement moral et individuel brouille toute réflexion dans l’appareil médiatique, ancrer Nafissatou Diallo dans son univers social, ethnique et culturel est important. En rêvant d’une pauvre digne et méritante, les médias américains et français, accompagnés bien souvent par l’opinion publique, ont conforté leurs propres représentations. La courageuse mère célibataire avait croisé un puissant, roué, cynique et jouisseur. La femme de ménage de l’hôtel Sofitel est désormais une mauvaise pauvre. Un populisme est en train de chasser l’autre. Alors que le PS s’interroge sur la meilleure manière de regagner l’électorat populaire et la confiance des plus démunis, l’ancien candidat idéal à la présidence de la République a rencontré dans la chambre d’hôtel une simple représentante de l’underclass américain. Ni héroïque ni criminelle. La vie de Nafissatou Diallo incarne la violence ordinaire de l’autre Amérique. Sa parole a-t-elle pour autant moins de valeur ?

Par ROMAIN HURET Maître de conférences à Lyon-II, membre de l’Institut universitaire de France

Auteur de : «Katrina, 2005. L’ouragan, l’Etat et les pauvres aux Etats-Unis» (2010) aux éditions de l’EHESS.

Article paru dans Libération  du 7 juillet 2011

http://www.liberation.fr/politiques/01012347557-et-maintenant-l-indignite-retrouvee-de-nafissatou-diallo

Des gens de toutes les strates, de toutes les couleurs, de tous les rêves. Des gens extraordinaires dans l’ordinaire

« Je me borne à conter les aventures d’un homme qui, armé d’un magnétophone et possédé par le petit démon de la curiosité, a, pendant un an, parcouru les rues dans tous les sens, et, par des voies inaccoutumées, cherché à deviner les pensées profondes des gens « non célèbres », (et, exceptionnellement, de quelques célébrités), des pensées à propos d’eux-mêmes, de leur passé et de leur présent, des pensées à propos de la ville, de la société et du monde. »

Chicago 1965, un doute profond, une certaine impuissance, semble se dessiner dans les propos des hommes et des femmes interviewé-e-s. Mais la toile de fond reste l’affirmation obsessionnelle du rêve américain et des prégnances religieuses. Sans oublier l’omniprésence de la race, de l’individu-e, l’incapacité, le plus souvent, à se penser comme membre du collectif social, dépassant la communauté fantasmé immédiate.

Et pourtant derrière les hantises, les fantasmagories d’une illusoire classe moyenne et de ses rêves étriqués, sourd la non-acceptation du quotidien de privation et de non reconnaissance.

Un premier tableau effrayant des États-Unis.

Il faut saluer le travail éditorial des Editions Amsterdam qui nous permettent d’entendre cet auteur, ce véritable écrivain.

A lire l’impressionnant Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression (Editions Amsterdam, Paris 2009) Blessures anciennes et petits triomphes et surtout le magnifique et glaçant Race. Histoires orales d’une obsession américaine (Editions Amsterdam, Paris 2010) Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Studs Terkel : Division street. Genèse d’une histoire orale des États-Unis

Editions Amsterdam, Paris 2011, 359 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Du côté Ouest des États-Unis

Tout le monde a entendu parlé des Beatniks, des Hippies et du « power flower », des ambiances psychédéliques, d’un concert de 1969 des Rolling Stones qui a vu la mort d’un jeunes Noir et de beaucoup d’autres images. Elles sont liées à une ville, San Francisco. La côte Ouest des Etats-Unis n’était pas prisé des intellectuels. Elle n’avait pas de réputation contrairement à New York, la ville monde. Les années 60 changeront la donne. D’où proviennent ces groupes multiples avec des références idéologiques diverses ? Ils sont liés à la « Beat Generation » des Kerouac, Burroughs et autres poètes sulfureux qui vont « faire » les villes comme Los Angeles et San Francisco. Steven Jezo-Vannier nous fait visiter les quartiers de la ville pour un voyage dans les temps de notre culture, ceux du jazz musique de toutes ces générations.

Steven Jezo-Vannier : San Francisco, l’utopie libertaire des sixties

avec un cahier photo d’Alain Dister et de Bernard Plossu, Le Mot et le Reste, 256 pages

Nicolas Béniès

Blessures anciennes et petits triomphes

Comme l’indique l’auteur, le livre est un « livre de souvenirs et non un recueil de faits incontestables ou de statistiques exactes » ou « C’est une tentative pour raconter l’holocauste appelé Grande Dépression à partir des témoignages d’un échantillon aléatoire de survivants ».

Studs Terkel complète « Il y a aussi des jeunes dans cet ouvrage. Ils n’ont pas vécu la Grande Dépression. Souvent, ils sont perplexes, ils ignorent tout d’elle. Cela n’est pas une marque de leur immaturité, mais de la nôtre. Il est temps qu’ils sachent. Il est temps que, nous aussi, nous sachions – l’impact que cela a eu sur nous. Et, par conséquent, sur eux. »

Ces multiples récits tissent des toiles sur lesquelles, il devient possible de lire les concrets de l’histoire des habitant-e-s états-uniens, les fortes prégnances religieuses et racilialisantes ou les hantises et obsessions, dont les fantasmagories d’une « classe moyenne » en démarcation perpétuelle d’avec les autres.

Nous pouvons aussi découvrir les combats syndicaux, les répressions et la faiblesse des droits collectifs, au nom de la « liberté individuelle ». Surgit crûment la haine des possédants à toute restriction à leur laisser faire et leur rêve du premier « million » comme réalisation de soi.

Derrière ces dizaines d’entretiens, apparait une histoire, quotidienne, souvent individuelle ou familiale, de ceux et celles qui n’ont plus rien, leurs révoltes, leurs impuissances ou leurs consentements.

Un « monde libre » pour les uns et « Hard times » pour les autres. Une lecture bouleversante.

Les textes sont complétées de 58 belles photographies de Dorothea Lange.

 

Extrait N°1 sur le site de la RILI   et Extrait N°2 sur le site de la RILI
Du même auteur, un autre livre magnifique :
Race. Histoires orales d’une obsession américaine (Editions Amsterdam, Paris 2010, Invention humaine et constructions oppressives et mortelles)

Studs Terkel : Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression

Editions Amsterdam, Paris 2009, 596 pages, 27 euros

Didier Epsztajn

Justice sociale et justice raciale combinées au tous ensemble contre la guerre

En introduction Caroline Rolland-Diamond présente le projet de son étude, la double ambition de son livre « il permet d’appréhender le fonctionnement de cette répression bicéphale contre un mouvement jugé d’autant plus dangereux par les autorités nationales et municipales qu’il mobilisait une grande partie de la jeunesse étudiante (donc l’avenir du pays) autour d’un rejet total du système sociopolitique américain, au nom de la construction d’une société plus juste, fondée sur le principe de la démocratie participative. Il entend en outre redonner à la répression sa place dans le déclin de la contestation étudiante au début des années 70 ». Elle ajoute aussi « L’originalité du projet entrepris tient à la prise en compte, dans une même monographie, des formes d’activisme manifestées sur les différents campus de la ville et des liens tissés entre les milieux étudiants, toutes origines ethniques confondues, seule approche permettant de comprendre la force du défi qu’à posé le mouvement étudiant aux pouvoirs publics locaux et nationaux. »

Le livre est divisé en quatre partie « Les bombes du Vietnam explosent ici », « Le mouvement étudiant contre le racisme », « Du campus à la rue : 1968 » et « La contre-offensive des pouvoirs publics » complétés par une riche iconographie.

Caroline Rolland-Diamond analyse la naissance du mouvement. La contestation de la guerre se combine rapidement à la dénonciation de la complicité institutionnelle des université. L’auteure montre le rôle du Students for a Democratic Society (SDS), du Students Against the Rank (SAR) ou de la Nouvelle Gauche.

Elle insiste sur le moment où la surveillance (dont l’infiltration d’informateurs au sein du mouvement) « Ce serait donc seulement au moment où le mouvement passa du campus à la rue, dans un double contexte de la radicalisation de l’activisme estudiantin et de l’élargissement du mouvement anti-guerre à un nombre grandissant de militants des droits civiques et représentants du monde ouvrier que la surveillance des activités des protestataires commença véritablement…. »

Il conviendrait de mener une étude sur les pratiques policières en regard du fonctionnement très particulier, pour un-e européen-ne, de la « démocratie étasunienne », du concept de « liberté individuelle » élargi à la négation de la « liberté collective » ; du droit d’organisation institutionnellement différent de ce que l’on retrouve en Europe, en particulier une très forte limitation des droits syndicaux.

L’auteure analyse les liens entre « l’anticommunisme » irriguant la vie publique et le rôle des médias dans la couverture des événements et des actions du mouvement étudiant.

J’ai particulièrement été intéressé par la seconde partie de l’ouvrage « Le mouvement étudiant contre le racisme » et les développements sur le Black Power, les liaisons entre « Pouvoir noir et pouvoir étudiant » les impacts, de ce que l’auteure nomme l’idéologie du Black Power, sur le SDS et plus globalement sur le mouvement et sur l’Université. Ici aussi il conviendrait de faire un retour analytique, qui ne pouvait être l’objet de ce livre, sur la question de l’auto organisation et du Nationalisme Noir. Je pense que les problèmes posés sont plus larges que les ”simples” « aspirations des noirs américains à l’autodétermination et au contrôle de leurs propres destinées. »

Puis l’auteure traite de élargissement du mouvement « Du campus à la rue », du climat de violence, des problèmes de justice sociale et de justice raciale, des relations avec la « contre-culture » et de l’échec de l’élargissement aux usines. Elle termine cette troisième partie par « Le choc de la convention nationale démocrate ».

La dernière partie est consacrée à « La contre-offensive des pouvoirs publics » qui se termine par « Le déclin rapide du mouvement étudiant ». Caroline Rolland-Diamond ne néglige pas de signaler l’apparition des groupes féministes.

En conclusion, l’auteure insiste sur plusieurs points :

  • « cet activisme n’était pas que l’expression d’une opposition croissante à une guerre jugée immorale et illégale, à laquelle les étudiants refusaient de participer. »
  • « la mobilisation contre la guerre témoignait-elle également de la sensibilité d’un grand nombre d’étudiants aux inégalités socio-économiques, une préoccupation qui s’inscrivait dans le prolongement des manifestations d’activisme contre les discriminations raciales et pour l’égalité. »
  • « La popularité croissante de l’idéologie du Black Power chez les jeunes Noirs dans leurs quartiers et à l’université transforma profondément le mouvement étudiant de Chicago. »
  • « Souligner les ambitions locales de l’activisme estudiantin de l’époque de la guerre du Vietnam permet seul de comprendre pourquoi ce mouvement suscité une répression aussi forte. »
  • « les étudiants activistes contribuèrent à favoriser l’émancipation progressive des électeurs afro-américains de l’emprise de la ”machine”. »
  • Cette étude donne « un nouvel éclairage sur les processus qui ont permis cette révolution conservatrice » et « Ce faisant, elle entend souligner l’importance des analyses de l’activisme estudiantin et redonner sa place, dans le champ des études historiques, à l’université comme lieu du politique. »

L’image rapprochée, le zoom, permet de mieux comprendre les évènements locaux, comme déroulements particuliers, comme mobilisations concrètes des individu-e-s. Il ne faudrait cependant pas oublier que le « moment 68 » ne peut être réellement compris que par des aller-et-retour entre une approche globale ( dimension planétaire ) et des analyses géographiquement/politiquement plus circonstanciées.

Tant par son sujet que par son traitement, l’ouvrage de Caroline Rolland-Diamond comble un vide et nous aide à saisir les déclinaisons locales, forcement irréductibles aux autres moments de cette « secousse » qui a ébranlé le monde dans les années 68.

Pour une vision plus générale, mais néanmoins limitée, je renvois à l’ouvrage La France des années 1968, Une encyclopédie de la contestation (Syllepse, Paris 2008)

Caroline Rolland-Diamond : Chicago : le moment 68

Territoires de la contestation étudiante et répression politique

Editions Syllepse, Paris 2011, 366 pages, 25euros

Didier Epsztajn

Pour le reste, les affaires continuent

Ce livre n’aurait pas eu de place, si les descriptions du monde, des États-Unis, n’étaient pas si entachées de simplismes, d’illusions et de refus d’analyses sérieuses. Le fonctionnement de la très particulière démocratie étasunienne, la place dominante de cet État dans l’arrangement hiérarchique du monde et dans le fonctionnement réellement existant du capitalisme n’ont pas droit de cité dans « la médiasphère orwellienne » qui continue « à proclamer que la paix était la guerre et la guerre est la paix »

Il convient alors avec Tariq Ali, de souligner que « La portée emblématique de la victoire d’Obama ne doit pas être sous-estimée mais a-t-on jamais dépassé le niveau des symboles ? »

Et de l’Irak, à l’Afghanistan, de la Palestine à certains pays d’Amérique latine, du soutien aux banques à la pseudo réforme de la santé, du statut des minorités au refus de l’avortement, de la peine de mort aux politiques carcérales, du maintien des responsables de la crise financières au refus d’engagement sur le climat, comme le dit à juste titre l’auteur « la nuit étoilée disparut et un demi-jour gris et brumeux tomba une fois de plus sur le pays ».

L’auteur analyse les différentes politiques à l’aune des illusions « parler de trahison est stupide puisque rien n’a été trahi sinon les illusions que chacun a bien voulu se faire ». Il décrypte les réalités sourdes et persistantes, loin des mensonges assénés. Nous sommes ici loin de la conception toujours affirmée de ce qui serait bon pour les États Unis (entité mythologique sans classes, sans genres, sans racialisation, sans Noir-e-s, sans hispaniques, etc) serait bon pour le monde.

Une salutaire réflexion sur le va-t-en guerre Obama et plus globalement sur la transformation du cynisme en hypocrisie.

 Tariq Ali : Obama s’en va-t-en guerre

La fabrique éditions, Paris 2010, 181 pages, 15 euros

Voir vidéo sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/interviews/interview-tariq-ali

Didier Epsztajn

Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Il aura donc fallu vingt ans pour disposer de la traduction de cet extraordinaire recueil d’histoires orales. Par ces multiples récits, se construit un très large panorama de la racialisation des rapports sociaux aux États-Unis.

Les discours se croisent et se complètent. Les actrices et les acteurs ne taisent pas leurs propres évolutions, résistances ou laissé-aller. Se dessine aussi une certaine mise en histoire, avec des luttes, des actions, des organisations, des avancées déségrégatives, des reculs avec l’ère Reagan et les développements de la crise économique depuis le milieu des années 70.

Il n’y a pas d’un coté des racistes et d’autres qui ne le seraient pas. Comme le beau titre de l’ouvrage le souligne, il s’agit bien d’une obsession et donc d’une construction racialisante ou raciste globale.

L’histoire officielle s’est écrit en blanc, sans Amérindien-ne-s et sans Noir-e-s esclaves. La démocratie des dominant-e-s est intimement liée aux constructions institutionnelles ségrégatives, à la domination religieuse protestante et à la méritocratie individuelle, dans un contexte de faibles services publics, limitant que peu la marchandisation de l’école, la justice, etc.

Les récits montrent la force des préjugés construits et reconstruits en permanence dans le fonctionnement de l’État, les espaces publics, l’école, les territoires, les familles et dans les têtes. Visible et invisible, l’autre est en permanence soustrait à sa complexité, l’individu-e isolé-e de ses relations et insertions sociales. Cette histoire perçue est réduite à une accumulation de faits divers, occultant les fonctionnements et constructions institutionnelles, économiques et sociales.

Une lecture, nous isolant, nous les Européen-ne-s de tels propos reclassés en caricatures, pour nous rassurer, loin de nos bonnes pratiques ou aimables pensées, serait non seulement fausse mais désarmante. Elle nous rendrait incapables de nous opposer, surtout en période de crise, à la construction et invention de boucs-émissaires, des autres trop différents, des autres donnés comme seuls responsables de ce qui nous échappent mais que nous participons à construire.

A lire, faire lire et discuter pour comprendre que le racisme, la racialisation de tout ou partie des relations entre humain-e-s sont une construction sociale mouvante, toujours en recomposition, intime liée aux constructions étatiques et idéologiques indispensables au fonctionnement du mode de production capitaliste. Et, comme toute construction sociale, il est possible de la défaire en la retournant comme un gant au profit de l’auto-émancipation.

La naturalisation des autres, leur essentialisation à la couleur de la peau, au sexe biologique, aux mesures de l’intelligence, à la taille du patrimoine, aux pratiques sexuelles, aux croyances religieuses, etc. ne saurait se résumer à des opinions ou des préjugés.

S’y confronter et donner sens à une véritable égalité concrète et permanente, passe par l’auto-organisation, l’autonomie de mobilisation et de pensée, des groupes sociaux opprimés et déniés en regard d’un modèle illusoire mais très efficace (ici l’homme blanc anglo-saxon, protestant de la classe prétendument moyenne). Les effets des fantasmagories des humains sont des forces concrètes, matérielles qui ne sauraient être circonscrites par de seules dénonciations.

Possible ouvrage en miroir : Pierre Saint-Arnaud : L’invention de la sociologie noire aux États-Unis d’Amérique. Essai en sociologie de la connaissance scientifique (Editions Syllepse et Les Presses de l’Université de Laval, 2003, 591 pages, 43 euros)

 Studs Terkel : Race. Histoires orales d’une obsession américaine

Editions Amsterdam, Paris 2010, 559 pages, 23 euros

 A voir aussi : Minoré-e-s et discriminé-e-s

Didier Epsztajn

Partage inégal de l’incertitude

Ce livre est issu d’une enquête de terrain que Sébastien Chauvin a mené parmi les travailleurs les plus précaires de Chicago, les employé-e-s des agences de travail journalier. (Les ”agences de day labor” sont des agences d’intérimaires proposant un travail déqualifié dans l’industrie et le bâtiment, quelle que soit la durée des missions). En partageant une grande partie des conditions vie et d’accès à l’emploi, y compris dans la dimension sans-papier, l’auteur double son analyse d’une dimension ethnographique, lui permettant d’élargir son propos à de multiples dimensions de la situation de ces couches du prolétariat.

Comme le souligne l’auteur « L’emploi est proposé à un travailleur, un demandeur d’emploi. Le labor, au contraire, est procuré aux ”clients”, qui sont sans ambiguïté les entreprises : le travailleur n’est plus l’usager mais bien la marchandise. »

Si certaines raisons de l’externalisation de la force de travail (recours à l’intérim) sont relativement connues (niveau des salaires, moindre financement de la protection sociale, ajustement rapide des moyens aux besoins, gestion des conflits, etc…), une autre dimension ne saurait être occultée « celui de réunir les conditions non d’une révocabilité mais d’une convocabilité permanente de la main d’œuvre » ou pour le dire autrement « l’immobilisation de la force de travail est une des conditions de sa mobilisation »

Sébastien Chauvin analyse le lien entre « Citoyenneté précaire et précarité économique » et la place de deux groupes de population (noirs et sans papiers latinos) qui sont au cœur du prolétariat précaire.

Les noirs, groupe privilégié du système carcéral nord-américain avec les conséquence en terme de perte de droits civiques, sont « formellement citoyens et pourtant structurellement victimes de dénis de citoyenneté ». Leur inemployabilité « indissociablement judiciaire et ethno-raciale » ne leur donne pas accès direct au marché du travail.

Aux migrants irréguliers, mexicains s’applique une certaine normalisation de l’illégalité « n’étant jamais réduits à l’état de non citoyens, ils forment tendanciellemnt une couche reconnue et stabilisée de sous citoyens ».

Ces groupes sont au cœur des ”agences de day labor” qui « fonctionnent aussi comme des assurances permettant d’utiliser des catégories de salariés statutairement inemployables sans assumer le risque légal afférent. » Aux États unis, comme en France « l’emploi de sans papiers ne signifie pas nécessairement travail au noir ».

L’auteur travaille aussi, entre autres, les dimensions de reconnaissance (les qualités des demandeurs d’emploi) et nous rappelle que « la qualification est une institution sociale » non une caractéristique du travailleur.

Sébastien Chauvin n’en reste pas strictement à une analyse sociologique, il intègre des analyses plus directement systémiques ou politiques de l’organisation du travail sous le capitalisme. Je souligne les belles pages sur la place de la langue « Garder sa langue signifierait ainsi rester un ”étranger” pour ne pas devenir un ”immigré”. Rester une ”nationalité” permettrait de ne pas se faire racialiser : le refus de pratique de garder sa langue aurait pour effet de retarder la racialisation ».

Tout en se référant aux dimensions sexuées (genrées) de la division du travail, l’auteur fait néanmoins l’impasse sur les travailleuses précaires. En laissant en friche un domaine important, il réduit probablement la portée de ses autres analyses.

Quoiqu’il en soit, Sébastien Chauvin nous offre un ouvrage facile à lire (un peu jargonnant quelque fois). Ce faisant, il nous aide à comprendre les multiples dimensions de l’organisation du travail et certains aspects contradictoires de la mobilisation de la force de travail sous le capitalisme. « Idéalement, la mobilisation flexible d’une main d’œuvre suppose non seulement la possibilité de révoquer les salariés à tout moment, mais aussi le pouvoir permanent de les convoquer ». La gestion de la main d’œuvre reste au cœur des politiques institutionnelles « ce qui apparait au bout du crayon qui prolonge les tendances actuelles, ce n’est pas l’intermittence universelle prophétisée par les théologies postmodernes, mais bien la reprise de contrôle, par l’incertitude, de la mobilité et, donc, de l’immobilité des salariés par les employeurs. »

Sébastien Chauvin : Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago

Editions Seuil, Liber, Paris 2010, 339 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Un mouvement magique

Penelope Rosemont, poétesse, artiste et essayiste, est l’auteure bien connue de Surrealist Women. An International Anthology. Son dernier livre est un document vivant et fascinant qu’elle a tiré des notes prises au cours des années 60, un temps où une fenêtre sur l’impossible semblait ouverte. L’histoire commence à Chicago et nous emmène à Paris, Londres avant de nous ramener aux États-Unis. Et si l’auteure n’a pas poursuivi son voyage jusqu’aux Sept Cités de Cibola, c’est uniquement parce que celles-ci n’existent que dans un comic strip où apparaît l’oncle Scrooge.

Chicago, septembre 1964 : Penelope rencontre un jeune étudiant, Franklin Rosemont, sur le campus de l’université Roosevelt. Premier échange : « Que fais-tu en dehors de tes études ? Tu travailles ? » Franklin : « Oui, je travaille pour la révolution ! »

Elle se joindra à lui et ses amis autour d’une librairie « Solidarité » autour de laquelle gravite un cercle « anarcho-marxiste-surréaliste-IWW » qui publie un bulletin Rebel Worker dont l’influence reste limitée. Cependant, un de leur badge fera fureur : « Faites l’amour, pas la guerre ! ». Leur badge préféré était cependant quelque peu plus « acéré » : « Je suis un ennemi de l’État ».

Contrairement à d’autres groupes révolutionnaires qui adoraient les interminables discussions sur la nature de l’URSS – « État ouvrier dégénéré ou capitalisme d’État ?–, la bande de la librairie s’intéressait aussi à la poésie, à l’art, à la culture et, par dessus tout, au surréalisme. Ils interprétaient celui-ci, à l’instar du Éros et Civilisation de Marcuse, comme une synthèse de l’anthropologie, de Freud et du marxisme. Il existe cependant une meilleure définition que donne Penelope après sa rencontre avec André Breton et ses amis : « Le surréalisme est la recherche du moment historique où les Lumières de l’esprit et l’imagination magique du romantisme ont cessé d’être perçues comme contradictoires. » C’est, à mon sens, une des définitions les plus pertinentes qui ait jamais été donnée de la « philosophie » surréaliste.

En décembre 1965, Penelope et Franklin, désormais légalement mariés – « pour faire plaisir à ma mère », écrit Penelope – prennent l’avion pour Londres où ils ont prévu de rester quelques mois pendant lesquels ils envisageaient de passer une semaine à Paris. Le hasard objectif (concept surréaliste de prédilection) a alors pris l’apparence de la police de l’air britannique. Suspectant Franklin de vouloir entrer en Grande-Bretagne pour fuir la conscription [nous sommes en pleine guerre du Vietnam, NDT], la Grande-Bretagne, fervent soutien de la guerre impériale américaine, refuse de le laisser entrer. Dépourvu de billet retour, le couple est expulsé… vers Paris où ils sont accueillis à bras ouverts par le Groupe surréaliste de Paris. Celui-ci se réunit chaque jour (!) dans un café, La Promenade de Vénus. Par chance, ils arrivent au moment même où se tient une fabuleuse exposition internationale surréaliste, « L’Écart absolu » (terme inventé par le socialiste utopiste Charles Fourier). On pourra notamment y voir des chefs d’œuvre comme L’Objet à fonctionnement symbolique d’André Breton, le masque Nécrophile de Jean Benoit, l’antipatriotique Arc de la défaite de Mimi Parent et une machine-monstre collective appelée Le Consommateur.

Les surréalistes manifestèrent un grand intérêt pour ces deux jeunes camarades, venus de ce si lointain Chicago, qui se lièrent vite d’amitié avec Robert Benayoun, Jean-Claude Silberman, Joyce Mansour, Vincent et Michèle Bounoure et Élisa Breton. André Breton, déjà malade, ne venait plus qu’épisodiquement au café, mais il admirait le badge anarchiste que portait Penelope et s’enthousiasmait de les entendre planifier la mise sur pied d’un groupe surréaliste à Chicago.

C’était, écrit Penelope, « un cercle magique qui avait transformé pour toujours les concepts modernes de beauté et de liberté ». Cependant, la communication était difficile avec ces Américains au français plus que pauvre. Notons ici que la plupart des mots français qu’utilise Penelope sont délicieusement mal orthographiés. Les descriptions qu’elle fait de Paris et de ses rues, des librairies, des boulangeries, du marché au puce, des cafés et des gens, le tout vu par le truchement de ses yeux de jeune américaine du Midwest sont aussi plaisantes et aussi révélatrices que celles que faisaient, quelques siècles plus tôt, l’observateur perse de Montesquieu.

Les Rosemont ont rencontré nombre de personnes intéressantes, dont Guy Debord, fondateur de l’Internationale situationniste, « un esprit vivant avec des idées ». S’ils furent d’accord avec sa brillante critique marxiste de la société du spectacle, ils refusèrent de considérer avec lui le surréalisme comme relevant du passé.

À la demande des surréalistes français, les Rosemont ont rédigé un article sur la situation du surréalisme aux Etats-Unis qui commençait par un hommage à « la splendide insurrection de Watts » (1965) et qui célébrait le surréalisme comme une « arme offensive puissante » et comme « un moyen de recherches, d’inventions et de découvertes » au service de la révolution.

À Pâques 1966, ils décidèrent de tenter de passer à Londres en passant par Douvres et, cette fois, ils furent autorisés – à contrecœur – à y faire un séjour de deux semaines. Ils y furent les invités de Charles Radcliffe, pacifiste, anarchiste et grand amateur de blues, avec qui ils étaient déjà en correspondance. […] Il publièrent à Londres un numéro de Rebel Worker qui fut entièrement vendu à la manifestation du 1er mai.

De retour à Chicago, Penelope et Franklin, avec l’aide de Paul Garon, surréaliste et amateur de blues, publièrent le premier Manifeste surréaliste américain, The Forecast is Hot (Les prévisions météo sont chaudes). Après la mort de Breton en août 1966, Franklin publia avec l’aide d’Élisa Breton, la première traduction de ses écrits en anglais, What is Surrealism ? Selected Writings of André Breton, qui est toujours dans les catalogues. En avril 1967, ils participèrent à New York à la plus grande manifestation anti-guerre jamais tenue jusque-là dans le pays. […] Cherchant un imprimeur pour leur journal mural Insurrection surréaliste, ils trouvèrent un accueil amical auprès de l’imprimerie du SDS (Students for a Democratic Society). Trois numéros de ce journal, illustré et poétique, tirés à plusieurs milliers d’exemplaires, parurent en 1968. Penelope intégra à ce moment la direction du SDS et fut encore plus impliquée dans le « mouvement ». : « Nous étions optimiste, écrit-elle, nous voulions changer le monde et nous pensions que nous avions quelque chance de pouvoir le faire, notamment après les événements de Mai 68 à Paris, alors que la plus sobre des pronostics estimait qu’il fallait se préparer pour le long voyage : la révolution pourrait demander à peu près cinq ans ! »

Penelope fut de celle qui organisa la « guérilla urbaine » du SDS contre la convention du Parti démocrate qui s’est tenue à Chicago en 1968. Ce fut, selon elle, une victoire car les 25.000 flics et gardes nationaux ne purent venir à bout de 4.000 jeunes gens. Après ces événements, le SDS devint un véritable mouvement de masse avec 500 organisations locales et quelque 100.000 membres. Certaines fractions, telle la Worker-Student Alliance et le Progressive Labor Party, défendaient l’idée que les étudiants devaient aller travailler dans l’industrie et dans les bureaux, ne serait-ce que pendant l’été. Les dirigeants patronaux furent alors pris de panique à l’idée que des SDSistes déguisés en être humains puissent tenter d’intégrer la force de travail – comme une sorte d’invasion de body snatchers s’emparant des corps et des âmes. C’est ainsi que la General Electric mit en alerte ses 180 sites de production en envoyant à chacune la brochure du SDS…

Malheureusement, peu après, la lutte fractionnelle interne aboutit à l’éclatement du SDS. Radical America, la revue théorique du SDS, éditée par Paul et Mary Jo Buhle, Dale Tomich et Russell Jacoby, subsista et publia en 1970 un numéro spécial préparé par les surréalistes de Chicago, Le surréalisme au service de la révolution.

Peu de livres nous donnent comme celui-ci le sentiment de cet insaisissable « esprit des sixties ». Penelope et Franklin continuent de croire dans ce que la peintre et écrivaine surréaliste Leonora Carringhton leur a dit un jour : « Ne doutons jamais que les rêves peuvent changer le monde. En réalité, ce sont les seuls choses qui peuvent le faire. »

Dreams & Everyday Life.

André Breton, Surrealism, Rebel Worker, SDS & the Seven Cities of Cibola, in Chicago, Paris & London. A 1960’s Notebook

Chicago, Charles H. Kerr Publishing Company, 2008.

Michael Löwy

La privatisation des communs

Un nouveau petit livre, très informatif, dans cette collection dédiée à des auteur-e-s étasuniens.

Commercialisation du savoir, droit de la propriété intellectuelle, ouverture des facultés aux capitaux privés, confusion des lieux de recherche, marchandisation, les conséquences de l’accélération des processus d’élargissement du « privé » sont examinés à travers des exemples concrets de fonctionnement universitaire nord américain.

L’auteur termine son ouvrage par des propositions de régulation, afin de rétablir les rôles et les frontières minimales garantissant l’indépendance des chercheurs et la protection des intérêts des citoyen-e-s.

A l’actualité des luttes de scientifiques de la recherche ici, la connaissance des effets de l’ouverture des lieux d’enseignement aux entreprises devrait permettre de poser politiquement d’autres choix. Ces débats concernent, au delà des enseignant-e-s du supérieur et des chercheuses et des chercheurs, l’ensemble de la population.

Sheldon KRIMSKY : La recherche face aux intérêts privés

Vu d’Amérique, Les empêcheurs de penser en rond, Paris 2004 156 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

« Faire » de l’Histoire sociale ?

Howard Zinn s’est fait connaître pour « Une histoire populaire des États-Unis » publiée par Agone et qui a fait l’objet d’une BD. Il est fortement rejeté par les historiens « officiels » à cause de sa volonté de donner le point de vue des opprimés, des Noirs et des femmes en particulier. C’est le cas pour cet essai sur « Désobéissance civile et démocratie ». Il justifie les révoltes nécessaires pour remettre en cause l’ordre d’un monde injuste et antidémocratique. Il en fait la démonstration à partir du déni de reconnaissance des Noirs et des droits de manière générale. Il insiste sur le décalage, le fossé entre les déclarations d’intention et la réalité des actes pour alimenter la nécessaire désobéissance civile liée au respect de soi-même et des autres et des principes de la démocratie qui ne s’arrête à la seule démocratie représentative. Un vent d’air frais.

Howard Zinn : Désobéissance civile et démocratie

Agone/Eléments, 551 p.

Nicolas Béniès