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Les implications sociales et environnementales de la modernisation technico-industrielle du capitalisme des « Trente glorieuses »

autre histoire 30 glorieusesQuelles furent dans le passé proche les réactions et les réflexions sur nos relations à l’environnement ? Pourquoi une telle occultation des critiques et des débats ? L’histoire écrite par les « vainqueurs », par les institutions et beaucoup de scientifiques ne rend compte ni de la complexité du passé, ni des choix ni de leurs raisons politiques. Elle masque de plus les bifurcations, les non-advenus possibles.

« ce livre propose une nouvelle histoire des décennies d’après-guerre en portant son attention sur les alertes et luttes environnementales, et plus généralement sur les signaux faibles de la critique des « dégâts du progrès » avant 1968 ».

Progrès et développement, leitmotiv, mantra ou hochet dépolitisant, cette fantasmatique « flèche du temps » orientée vers un « avenir forcément plus radieux » semble indiquer une seule voie, un seul avenir, un seul possible… Reconstruction, guerre froide, mutations économiques et techniques… « Et l’idée de progrès qui sous-tendait cette mutation n’a pas pour autant été acceptée et partagée par tous, à toutes les échelles où la technique devait transformer le social. Bien des mobilisations, bien des silences et des isolements, bien des distanciations critiques ou artistiques sonnèrent la « complainte du progrès ». Bien des inquiétudes, contestations et controverses, sur les enjeux environnementaux, sanitaires et humains du modèle dominant de « modernisation », ont émaillé la période, préparant ainsi la montée en généralité d’une critique plus massive après 1968 ».

En introduction, Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil indique aussi : « cet ouvrage entend libérer le regard historien du cadrage discursif des acteurs « modernisateurs » dominants dans lequel il s’est trouvé pris dès l’immédiat après-guerre, et dont on trouve encore bien des traces, des schèmes de pensée ou, au contraire, des angles morts dans l’historiographie récente ».

Elles et il proposent quatre chantiers : « remettre à la bonne distance analytique la geste modernisatrice », « réintégrer dans le récit historien les effets secondaires du modèle de développement adopté après 1945 », « redonner voix aux alertes sur les « dégâts du progrès », aux controverses et conflits autour de la modernisation », « mieux comprendre le gouvernement de la critique, c’est-à-dire les discours, instruments et stratégies qui ont maintenu ces critiques dans les marges ».

Les auteur-e-s abordent, entre autres, « les externalités du modèle de développement » (l’usage du terme « externalité » devrait être laissé aux pensées mécaniques), la nouvelle époque géologique « Antropocène » (voir sur ce sujet : Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz : L’événement anthropocène.  La Terre, l’histoire et nous, Seuil 2013, Politiser l’histoire longue de l’Anthropocène, penser ensemble cet âge dans lequel l’humanité est devenue une force géologique majeure), les choix technico-économiques et leur difficile réversibilité, les récits naturalistes ou progressistes, les « dégâts du progrès », des luttes, des débats variés…

De cet ensemble fort riche, je ne présente que certains points des deux premiers articles.

Les « trente glorieuses » ne le furent pas pour toutes et tous, et nous n’avons pas fini de comptabiliser les ravages et leurs conséquences sur la santé et le bien être des populations… « Trente glorieuses » et/ou « trente ravageuses ».

Christophe Bonneuil et Stéphane Frioux parlent des flux de matières et d’énergie dissipés, d’impacts et d’involutions environnementales, de « production de l’ignorance », de modèle urbain spécifique, d’empreinte majeure des nouveaux contenus chimiques et énergétique, des « choix explicites en faveur du déplacement individuel aux dépens du service de transport collectif », du système agro-alimentaire (« les français « mangent » du pétrole »), de la baisse de l’espérance de vie en bonne santé, des déchets « moins biodégradables ou plus toxiques », des milieux aquatiques, de pollution de l’air, de gaz et de pétrole, d’éco-rationalité… Ils indiquent, entre autres, que « la perspective historiographique la plus féconde et passionnante qui s’ouvre avec une telle histoire des métabolismes de la « modernité » d’après-guerre, c’est celle de l’exploration des articulations entre la temporalité historique courte de trois petites décennies et la temporalité longue de la terre et de cette nature que les humains avaient tendance à considérer comme un cadre extérieur et impavide, sans fin et sans fond ».

Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige rappellent que « l’expression « révolution industrielle » a d’abord une fonction politique ». Ils soulignent la « nouvelle théodicée productiviste mesurant le progrès du genre humain à l’aune de la production », la naturalisation des notions de « économie nationale », « croissance économique », l’oubli des dimensions systémiques, des bifurcations possibles, des contingences, des possibles non advenus…

Ils parlent aussi du « refus de prendre en compte la mesure de la crise environnementale »…

Sommaire :

Introduction : Christophe Bonneuil, Céline Pessis et Sezin Topçu : Pour en finir avec les « Trente Glorieuses »

I : De la geste modernisatrice

  1. Christophe Bonneuil et Stéphane Frioux : Les « Trente Ravageuses » ? : L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance

  2. Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige : L’histoire et l’idéologie productiviste : les récits de la « révolution industrielle » après 1945

  3. Régis Boulat : Jean Fourastié, apôtre de la productivité : dire et administrer le progrès

  4. Stéphane Frioux : La pollution de l’air, un mal nécessaire ? : la gestion du problème durant les « Trente Glorieuses »

  5. Loïc Vadelorge : Le Grand Paris sous la tutelle des aménageurs ? : planification des usages, critiques et résistances dans les années 1960

  6. Céline Pessis : La machine au secours de l’Empire colonial ? : la mécanisation de l’agriculture et ses détracteurs en Afrique tropicale française

  7. Gabrielle Hecht : L’Empire nucléaire : les silences des « Trente Glorieuses »

II / Des résistances au « progrès » et de l’art de les marginaliser

  1. Sezin Topçu : Atome, gloire et désenchantement : résister à la France atomique avant 1968

  2. Gabrielle Bouleau : Pollution des rivières : mesurer pour démoraliser les contestations : des plaintes des pêcheurs aux chiffres des experts

  3. Renaud Bécot : Les germes de la préoccupation environnementale dans le mouvement syndical : sur les rapports entre syndicalisme et productivisme

  4. Patrick Marcolini : Les situationnistes face à la modernité technique et au capitalisme : une avant-garde entre romantisme et modernité

  5. Kristin Ross : La critique de la vie quotidienne, Barthes, Lefebvre et la culture consumériste

  6. Christian Roy : Charbonneau et Ellul, dissidents du « progrès » : critiquer la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité

Hier le mot magique était « productivité », aujourd’hui domine celui de « compétitivité ». Un ou des mots pour refuser le débat et les choix démocratiques sur tous les sujets, dont ceux incontournables de la propriété privée lucrative, de l’accaparement par une minorité et de la satisfaction des besoins (non réductibles aux marchandises) vitaux pour toutes et tous.

Bien d’autres entrées seraient nécessaires, les aspects contradictoires des pratiques syndicales me semblent sous-estimées, la place du nationalisme dans les politiques du PCF pour « la reconstruction » ou la défense du nucléaire mériterait une analyse particulière, les analyses autour du « fétichisme de la marchandise » sont omises, les apports des féministes non abordées, etc… Quoiqu’il en soit, un livre utile pour rompre avec les constructions forgées par les technocrates et l’industrialisation capitaliste réellement existante, les pensées de l’accumulation et de l’infini, les illusions sur le « progrès »… Les « trente glorieuses » ne furent pas un « âge d’or », ni pour les salarié-e-s, ni plus généralement pour les populations dans leurs relations avec l’environnement.

Revenir sur chaque mythe dépolitisant, réexaminer les critiques et les autres possibles restent une nécessité, pour élaborer démocratiquement des solutions alternatives.

Sous la direction de Céline Pessis – Sezin Topçu – Christophe Bonneuil : Une autre histoire des « Trente glorieuses ».

Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre

La Découverte, Paris 2013, 309 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

L’imaginaire religieux ne se laisse ni enfermer ni réduire dans les religions

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Comme l’écrit Maxime Rodinson : « 
Sur terre, les luttes se déclenchent et se déroulent pour des buts terrestres, mais sous l’étendard des idées ». Il ajoutait que le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions (voir Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, réédition Demopolis 2014, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions)

Les analyses de Stéphane Lavignotte ne sont pas tout à fait du même ordre. Il propose de penser politiquement les faits religieux, d’en avoir une approche laïque et dans le même temps, il invite à prendre en compte des éléments subversifs des religions.

Je ne discuterai pas ici du vocabulaire choisi. J’ajoute qu’habituellement je n’utilise qu’avec méfiance le terme « laïcité » (très franco-français), préférant parler de sécularisation, de séparation de « l’Église et de l’État », de liberté de conscience et de pratique (ce qui implique, entre autres, des lieux de prières décents dans la ville et des salles de prières dans les entreprises, que les principales fêtes religieuses juives et musulmanes soient fériées à l’instar de celles des chrétien-ne-s, que les parures vestimentaires ne soient des obstacles ni à l’éducation ni au travail). Enfin, contrairement à l’auteur je n’aborderai pas les « croyances » par stricte incompétence.

Une partie de la droite se fait défenseur de la laïcité, en ayant par ailleurs une lecture biaisée de la loi de 1905 et de l’identité chrétienne de la « France », naturalisant une construction politique historique des territoires appelés France. Un pays n’est pas un-e individu-e, ni la somme d’individu-e-s, il ne saurait avoir d’identité ni au singulier ni au pluriel. Stéphane Lavignotte souligne que l’objectif de cette double référence est de créer un « eux » et un « nous », d’un coté les « blanc-he-s chrétien-ne-s », de l’autre les musulman-ne-s étranger-e-s. Focaliser ainsi sur les religions, c’est oublier qu’elles sont « des faits sociaux » historiquement situés, contradictoires et qu’elles ne gouvernement jamais la totalité des actes et des pensées de celles et ceux qui s’en réclament.

Mais il s’agit bien d’un marquage que les courants de l’émancipation sous-estiment. Pour le dire autrement, ceux-ci négligent les différenciations entre dominé-e-s, celles et ceux appartenant (ou se reconnaissant) aux différents groupes dominants ou majoritaires, que cela soit d’un point de vue de genre, de la langue, de la culture, de la religion, de la sexualité, etc., et celles et ceux n’y appartenant ou ne s’y reconnaissant pas. Cette mise à l’écart, cette mise « hors norme » des autres, est plus qu’une souffrance pour les personnes concernées, c’est un déni d’égalité. Il y a beaucoup à apprendre des travaux féministes sur le sujet. Des hiérarchies, de fait, se reconstruisent et divisent profondément celles et ceux qui sont objectivement toutes et tous des dominé-e-s.

L’auteur a donc raison d’insister sur la nécessité de cesser d’aborder « la question religieuse de manière religieuse », de parler de construction sociale, de penser « les religions comme des faits sociaux et non comme des réalités naturelles et transcendantales »

Le livre est divisé en quatre chapitres :

  1. Pour une approche laïque du fait religieux

  2. Les religions, ça peut-être réac…

  3. Les religions, ça a pu être subversif : préhistoire et histoire de la gauche ?

  4. Subversions religieuses actuelles : la gauche croyante ?

Je n’aborde que quelques points.

Stéphane Lavignotte analyse les constructions sociales, la diversité des religions, leur « fougue initiale », et parle aussi du mystique « virtuose solitaire ». Il insiste sur la nécessité en France de « dé-catholociser notre approche ». Je partage l’idée que la laïcité est en France de fait une « catho-laïcité ».

L’auteur souligne, entre autres, « Le monde religieux n’est pas monolithique mais traversé par les antagonismes sociaux ». Dire les catholiques, les juifs/juives, les musulman-e-s, les protestant-e-s, ne donne que peu d’indications sur les êtres humains dont on parle, et encore moins sur la complexité de leurs pratiques sociales.

Comme l’auteur je ne doute pas que des pensées religieuses soient tendues vers ce que Ernst Bloch nomme « images-souhaits sociales », « non-encore-être », « pas-encore-existant », à l’instar d’autres pensées d’espérance.

Les seconde et troisième parties sont riches de références, de plongées instructives dans l’histoire et les pratiques sociales, d’analyses des courants religieux… Reste que la formulation réac et/ou subversive ne me semble pas adéquate, car les religions sont à la fois des textes et des appréciations, des hiérarchies et des représentants, des institutions dominées très largement par des hommes, des pouvoirs et des obligations étatiques, des pratiques et des croyances…

Certes comme l’indique l’auteur le « littéralisme » est impossible, mais il faudrait en convaincre ceux ou celles qui le professent, certes il n’y a pas d’ordre naturel, mais cette idée est largement répandue dans les sociétés et pas que dans les milieux religieux, certes la charité ne remet pas en cause les mécanismes de création et de reproduction des inégalités, certes la bureaucratisation de toutes les institutions est un danger permanent…. mais en quoi est-ce spécifique aux religions et comment aborder ces questions sans en déplacer le périmètre ?

Certes de nombreuses dissidences et révoltes ont eu des inspirations religieuses, les réformes anglaises et allemandes ont des dimensions « théo-politiques », des croyant-e-s ont élaboré des doctrines socialisantes, nous pouvons apprendre des théorisations et des pratiques du mouvement de la théologie de la libération, sans oublier la nécessité de combattre les religions du monde séculier, dont celle du marché… Mais que veut dire « gauche croyante » ?

Construire une gauche d’émancipation inclusive, sortir de l’entre-soi est une nécessité ; s’appuyer sur des imaginaires en partie opposés, une possibilité. Et comme Stéphane Lavignotte le souligne, les séparations ne sont pas entre croyant-e-s et non-croyant-e-s (encore que le second terme n’a de sens que pour des croyant-e-s !).

Certaines analyses me semblent très discutables, comme la valorisation de la politique du PCF de la « main tendue » aux chrétien-ne-s, partiellement liée aux adaptations de celui-ci aux politiques familiaristes, au respect de l’ordre dominant, à des positionnement anti-féministes ; les possibilités d’alliance avec des courants dit islamistes (voir sur ce sujet les remarques souvent réitérées de Gilbert Achcar) ; sans oublier le fantasmatique « communisme intégral » des débuts de l’Église chrétienne, les « troubles religieux dans le genre » et les lectures peu critiques des théorisations « queer »…

Quoiqu’il en soit, ce livre permettra à celles et ceux qui n’ont aucune ou peu de connaissances sur certaines dimensions religieuses de dépasser des a-priori, d’apprécier plus objectivement les réalités des religions-religieux/religieuses-croyant-e-s pour casser les barrières qui freinent les élaborations et les pratiques émancipatrices à vocation majoritaire…

Et, en revenant une fois encore à Maxime Rodinson, je rappelle que des modifications radicales ne peuvent être obtenues que par l’action collective des dominé-e-s et que cela a et aura des impacts sur leurs dispositions mentales/psychiques. Que cela inclut des mobilisations d’aspirations religieuses pour certain-ne-s, cela me semble indéniable. Mais l’inverse est aussi vrai. Pour certain-e-s cela passera par la rupture avec les cadres fournis par des institutions religieuses… Et cela ne doit être ni un sujet de dispute, ni de séparation entre un « nous » et un « eux »… D’où une grande interrogation sur ce que pourrait signifier une adresse aux croyant-e-s en tant que croyant-e-s.

Les religions sont-elles nécessairement réactionnaires ?

https://www.youtube.com/watch?v=zm0cmsV7loQ&feature=youtu.be

La gauche est-elle obligatoirement athée ?

https://www.youtube.com/watch?v=N64CzTy25ew&feature=youtu.be

Pourquoi les catholiques de gauche ont-ils disparu des radars politiques ? Sont-ils tous (re)devenus réactionnaires ?

https://www.youtube.com/watch?v=foDwCYEV3zw&feature=youtu.be

Féminisme et religion sont-ils compatibles ?

https://www.youtube.com/watch?v=ZQElu4J7yZE&feature=youtu.be

Du même auteur : La décroissance est-elle souhaitable ?, Textuel 2010, Gratuité et bon usage

Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?

Textuel – petite encyclopédie critique, Paris 2014, 139 pages, 13,90 euros

Didier Epsztajn

Dépolitisation des questions de santé publique et biologisation des identités citoyennes


5En introduction,
Céline Lafontaine indique « Il s’agit d’analyser et de comprendre comment « la vie en elle-même », c’est à dire l’ensemble des processus biologiques propres à l’existence corporelle, est désormais au cœur d’une nouvelle phase de la globalisation capitaliste : la bioéconomie ».

Non pas la marchandisation du corps d’un-e être humain (le plus souvent d’une femme), comme un ensemble (gestation pour autrui (GPA) ou prostitution), mais le corps humain comme matière organique, le corps « décomposé en une série d’éléments (gènes, cellules, organes, tissus) ».

L’auteure ajoute « l’individu est conçu comme un entrepreneur devant investir dans son capital biologique ». Cette « responsabilité » individuelle est une des dimensions imposées par le néolibéralisme. Ici, par exemple avec le corps-marché, ou dans la notion de « capital humain » qui vise à transformer chaque salarié-e en petit-e- entrepreneur-e de sa propre vie. Dans un cas comme dans l’autre, les rapports sociaux n’existent plus et des femmes et des hommes se feraient face comme individu « libre et non faussé »…

Céline Lafontaine souligne, entre autres, l’invisibilité construite des mécanismes d’appropriation « des éléments du corps humain et la privatisation des retombées de la recherche », la légitimation sociale de « l’usage humain des êtres humains » dans les luttes contre les maladies (cancer, maladies dégénératives) ou le traitement de l’infertilité.

L’auteure analyse la place et les pratiques de l’industrie biomédicale. Et elle n’en reste pas à une analyse « économique » d’un secteur particulier. Elle montre les enjeux épistémologiques, politiques et éthiques de la récupération de tissus humains, de l’appel au don, de la production d’embryons surnuméraires. Elle parle aussi de tourisme médical, de valorisation du corps parcellisé, de sous-traitance des essais cliniques, d’exploitation du corps féminin, de vie réduite à sa productivité, etc.

En partant de l’analyse de « l’individualisme triomphant » et de « la logique identitaire associée au culte de la santé parfaite » et de ses prolongements en termes de rêve « d’une croissance illimitée et le fantasme d’une jeunesse éternelle », l’auteure dévoile un pan du fonctionnement internationalisé du capitalisme néolibéral.

Ses sources, tant médicales, que sociologiques ou philosophiques, lui permettent d’aborder globalement « la marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie ».

Je ne mets l’accent que sur certains points traités.

Nous ne sommes pas ici dans le monde de l’usage de la force de travail, mais bien de l’exploitation du corps « comme ressource, comme matière première ».

Céline Lafontaine parle de la plasticité intrinsèque de certaines cellules, de la capacité de la techno-science à manipuler, modifier, détourner, augmenter « les potentialités vitales des composantes du corps humains », des processus de médicalisation… Elle souligne l’importance du passage du in vivo à l’in vitro, de l’externalisation des cellules et des tissus humains, de la reconnaissance juridique de la mort cérébrale.

Je souligne les critiques de la survalorisation des individus hors de toute analyse de rapports sociaux, de la transformation de questions politiques en questions d’ordre bio-médical, de la croissance de la médicalisation de la vie quotidienne, de l’extension du droit de propriété sur le vivant, de l’autre face « du don », de la place du « consentement éclairé », des bio-banques…

Les pages sur les ovocytes, les cellules sources, la « regénération », la place de « l’enfant biologique », de l’embryon et de ses statuts juridiques sont particulièrement éclairantes. De même que celles sur les contradictions de « la condition du corps biologique écartelé entre deux mouvements opposés : celui de sa mise en valeur comme ressource biologique et celui de sa survalorisation comme support identitaire »

L’auteure traite aussi de pèlerinages thérapeutiques, d’économie de la promesse, de privatisation, des asymétries entre pays riches et pays dit en développement, d’invisibilisation des inégalités sociales

Un livre important au croisement de multiples débats actuels. Au delà des formulations de l’auteure, dont certaines me paraissent plus que discutables, une invitation à enrichir les recherches sur de nouvelles extensions du capitalisme, le corps reproductif… Pour aborder l’ensemble de ces questions, non d’un point de vue « technique », mais bien politique « La valorisation de la vie biologique individuelle participe de la dépolitisation des sociétés occidentales ». Sans oublier que « l’individu ne possède pas son corps, il est son corps »

Céline Lafontaine : Le corps-marché.

La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bio-économie

Seuil – La couleur des idées, Paris 20xx, 274pages, 21,50 euros

Didier Epsztajn

Reconnaître les autres formes d’aspiration à la liberté et à l’égalité

3Dans l’introduction, Nadine Plateau parle, entre autres, des discriminations et des racismes en soulignant que « Toutes les données aujourd’hui disponibles, quantitatives et qualitatives, montrent qu’en particulier les groupes issus de l’immigration maghrébine, turque et subsaharienne, se voient restreindre l’accès tant au marché du travail qu’au logement ou à l’éducation ». Sans que disparaissent les racismes antisémite, anti-noir-e, anti-rrom, une nouvelle forme de racisme domine dans certains pays européens : l’islamophobie. Un racisme basé sur la construction/invention d’un-e autre comme différent-e par nature ou par essence.

La préfacière explique le mot Tayush et le groupe (« Groupe de réflexion pour un pluralisme actif », http://www.tayush.com/) qui s’y rattache : « Bien que clairement situé-e-s différemment dans ce qu’on nomme les rapports de classe, de sexe et de race, ces hommes et ces femmes partagent une même volonté de recréer la citoyenneté et le vivre ensemble. D’où le choix du nom Tayush, mot issu de l’arabe classique Ta’ayush qui signifie coexistence ou vivre ensemble ».

Elle ajoute « Un espace tout à fait particulier en ce que l’affrontement ne se coule pas dans le moule asymétrique des rapports de force et n’aboutit pas à la mise à mort que ce soit d’une pensée ou d’une identité ». et « Avec Tayush, le vivre ensemble commence ici et maintenant… et c’est un agir ».

Elle poursuit sur les « défis du pluriel », la « subjectivité contrôlée » des auteur-e-s des textes présentés, les singularités individuelles et collectives, l’« action politique commune, d’un cheminement collectif, d’un travail d’élaboration – dans les mots et l’agir – de la démocratie »

Elle consacre un paragraphe au « féminin dans la langue », la volonté de « rendre visible le féminin trop souvent occulté dans le langage quand par exemple le mot hommes pris dans un sens générique empêche que l’on se souvienne que la moitié de ces hommes sont des femmes qui ont été et sont encore dominées dans les sociétés patriarcales ». Nadine Plateau souligne aussi que les luttes contre le sexisme rejoignent celles contre le racisme et réciproquement, « lutte contre un système de domination qui assigne des groupes à des essences supposées dans le but de les inférioriser ».

Elle termine sur les mots égalité, diversité, laïcité, en présentant les différents textes et invite à cette démarche collective pour que ces mots fassent sens pour toutes et tous et « deviennent vraiment universels ».

Tout en indiquant de légères variations de sens entre l’usage des termes entre la Belgique et la France, je reste dubitatif sur certains mots utilisés. Il ne me semble pas que le terme « diversité » permette d’aborder la complexité des rapports sociaux et des individu-e-s dans leurs identités fluctuantes et multiples.

Le mot « laïcité » à une histoire particulière dans certains pays, je trouve préférable de parler de sécularisation, de séparation de « l’Église et de l’État », de liberté de conscience et de pratique (ce qui implique, entre autres, des lieux de prières décents dans la ville et des salles de prières dans les entreprises, que les principales fêtes religieuses juives et musulmanes soient fériées à l’instar de celles des chrétien-ne-s, que les parures vestimentaires ne soient des obstacles ni à l’éducation ni au travail)…

Les courants de l’émancipation négligent les différenciations entre dominé-e-s, entre celles et ceux qui appartiennent ou se reconnaissent dans les différents groupes dominants ou majoritaires, que cela soit d’un point de vue de genre, de la langue, de la culture, de la religion, de la sexualité, etc., et celles et ceux n’y appartenant ou ne s’y reconnaissant pas. Cette mise à l’écart, cette mise « hors norme » des autres, est plus qu’une souffrance pour les personnes concernées, c’est un déni d’égalité. Il y a beaucoup à apprendre des travaux féministes sur le sujet. Des hiérarchies, de fait, se reconstruisent et divisent profondément celles et ceux qui sont objectivement toutes et tous des dominé-e-s.

Je n’aborde que certains points. 

J’ai particulièrement été intéressé par les analyses de l’enseignement et « la question des modalités concrètes de production des inégalités scolaires », du fonctionnement de la Société des transports intercommunaux de Bruxelles (STIB) en regard du fait religieux et la proposition de « neutralité pragmatique différenciée » que nos ami-e-s québecois-e-s nomment « accommodement raisonnable », celles sur « l’émergence de minorités actives » dont les exemples de ces « jeunes femmes qui résistent aux mécanismes discriminatoires », ou le décryptage des statistiques sur l’origine des travailleurs et des travailleuses et le poids de celle-ci dans les inégalités.

Irène Kaufer rappelle que les femmes ne forment ni une minorité ni « une catégorie passagère », qu’elles sont présentes dans toutes les catégories discriminées. Elle ajoute que « la diversité semble ignorer les majoritaires et plus encore les discriminant-e-s ». Il s’agit bien de rapports sociaux asymétriques qui créent à la fois les dominant-e-s et les dominé-e, les racisé-e-s dit de couleur et les racisé-e-s invisibilisé-e-s blanc-he-s, les êtres humains construits comme femmes et comme hommes, etc.

L’auteure souligne la place de la non-mixité dans la construction de mouvements de dominé-e-s et en particulier du mouvement des femmes. Elle parle aussi de l’apport des Black Féminists (voir par exemple, Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de " Nous les femmes " ?

Elle insiste sur la construction des voies concrètes de solidarité : « ensemble quand on peut, séparément quand il le faut, mais si possible pas les unes contre les autres »

Ouardia Derriche parle du racisme comme question politique, de la construction de l’islamophobie comme « construction idéologique euro-américaine », du racisme systémique alors que le plus souvent « le seul racisme pris en considération est le racisme des individus », des politiques d’ajustement structurel, de la culturalisation et de la naturalisation des pratiques, de « l’hystérie collective autour du foulard »…

Henri Goldman propose « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » : le racisme est « systémique » (ou « structurel ») ; la restauration de l’État social ne garantit nullement l’éradication du racisme ; le racisme n’est pas un sous-produit du capitalisme ; le racisme vise des minorités ethnoculturelles, pas des individus atomisés ; l’islamophobie est la forme principale du « racisme de crise » ; le discours antireligieux est devenu la forme respectable du discours raciste ; le mouvement ouvrier et démocratique n’est pas le premier acteur de la lutte antiraciste, il en est le premier enjeu ; aucun mouvement social n’est spontanément universel ; le nouvel antiracisme n’avancera que s’il marche sur deux jambes.

Sans partager l’ensemble des formulations,cela me semble une bonne base pour débattre. Je souligne la dimension d’auto-organisation indispensable : « Seule l’existence de mouvements autonomes, notamment issus des minorités ethnoculturelles, peut garantir que certaines préoccupations ne seront pas décrétées secondaires par ceux/celles (enfin surtout ceux) qui sont en position de rédiger les synthèses ». C’est la leçon du mouvement féministe et c’est aussi une condition pour construire un nouveau front majoritaire et inclusif pour bouleverser l’ordre-désordre du monde.

Table des matières

Introduction de Nadine Plateau : Tayush ou le vivre ensemble

Azzedine Hajji et Renaud David Maes : La question raciale est une question sociale : le cas de l’enseignement en Communauté française

Michel Staszewski : L’École publique, tisseuse de liens sociaux ?

Farida Tahar : Pour une vision empirique du combat des femmes. L’expérience locale du collectif TETE (Toutes Égales au Travail et à l’École)

Irène Kaufer : L’égalité hommes/femmes est-elle soluble dans la diversité ?

Albert Martens : Les inégalités dans l’emploi et l’origine des travailleurs et travailleuses : ce que les statistiques peuvent révéler

Younous Lamghari : La STIB1 à l’épreuve du fait religieux

Gratia Pungu : Entre démographie menaçante et démocratie hésitante : Diversité à Bruxelles, émancipation différée ?

Khaddija Haourigui : L’émergence de minorités actives, une inclusion sociale par le bas ?

Ouardia Derriche : Le racisme, une question politique

Marc Jacquemain : La laïcité contre elle-même

Paul Löwenthal : Foi et sécularisation

Xavier Delgrange et Hélène Lerouxel : Le droit, allié ou adversaire de la liberté ?

Henri Goldman : Neuf thèses pour un antiracisme de convergence

Nicole Dewandre : Penser les différences

Quelques points me semblent mériter plus particulièrement débat. S’il est difficile d’analyser conjointement les mécanismes discriminatoires relevant de l’appartenance de classe, de genre, de « race » ou de « groupe ethnique », l’oubli du système de genre par certain-e-s me semble une erreur méthodologique, les femmes ne sont ni une catégorie ni une minorité.

Je ne pense pas que l’on puisse mettre sur le même plan la domination systémique des hommes sur les femmes (les rapports sociaux de genre) et les prises de positions de certaines féministes rebaptisées bien hâtivement en « logiques matriarcales ». Je passe que la notion de « féminisme hégémonique », en rappelant que le féminisme, comme mouvement de subversion sociale et d’égalité réelle, est très largement minoritaire dans toutes les sociétés, même celles où la notion de genre, souvent dépolitisée, est utilisée institutionnellement.

De la même manière, je ne pense pas que l’on puise mettre sur le même plan les constructions sociales sexistes et/ou racistes et les différences d’appréciations philosophiques incluant les constructions religieuses.

D’autres débats devraient porter sur les hypothétiques « classes moyennes », sur l’enseignement des « philosophies religieuses » (peut-on mettre sur le même plan le créationnisme et les théories évolutionnistes ou du Big Bang ?), sur la fantasmatique « neutralité » de l’État, sur la notion d’incroyant-e qui n’a de sens que pour les « religieux », sur la « sécularisation individuelle », sur la place des « écoles confessionnelles », sur le droit « comme allié naturel de la liberté », etc.

Et bien évidement, il serait souhaitable de discuter des « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » présentées par Henri Goldman.

Je termine justement par une de ces thèses : « aucun mouvement social n’est spontanément universel », ce qui implique donc un travail et une volonté de convergence sur l’antiracisme comme sur d’autres sujets…

Un livre pour penser et construire les convergences.

Compléments possibles :

Pour le vivre ensemble : Leila Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal : Les banlieues, le Proche-Orient et nous, Les Éditions de l’Atelier 2006, Taayoush ou vivre ensemble

Zahra Ali : Féminismes islamiques,La fabrique 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains

Abdellali Hajjat – Marwan Mohammed : Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte 2013, Rejeter une supposée « essence » religieuse des faits observés et s’interroger sur le sens du recours à la référence musulmane par les acteurs sociaux

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, réédition Demopolis 2014, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions

Un texte collectif : Notre horizon : l’égalité réelle pour toutes et tous, Notrehorizon : l’égalité réelle pour toutes et tous

et prochainement, une note sur le livre de Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?, à paraître aux éditions Textuel

Tayush : Les défis du pluriel. Égalité, diversité, laïcité

Couleur livres, Bruxelles 2014, 176 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

1 Société des transports intercommunaux de Bruxelles

 

Pour perturber cette monotonie et cette lassitude devant la débâcle

2Il est nécessaire de faire régulièrement des pas de coté, de lire des livres hors des sentiers habituellement fréquentés. Sollicité amicalement par Sébastien, que je remercie chaleureusement ici, je me reconnais, au delà des agacements, dans les questionnements de fond de certain-e-s, leurs invitations à sortir de la gangue du prêt-à-penser…

Je reste cependant étonné que lorsque quelqu’un-e parle de domination, de totalitarisme, d’enfermement de la pensée, elle/il oublie de se situer, d’expliquer pourquoi/comment sa propre pensée en a brisé les contraintes, s’en est libérée même partiellement… En fait, au delà de la nécessité de se situer socialement, il convient, me semble-t-il, de prendre en compte les contradictions de toute situation, leur irréductibilité à une mono-causalité, une imaginaire fixité, ou à la vision dominante.

Je ne partage pas certains points de vue de l’auteur, ni sur la place de la mythique petite bourgeoise, ni sur les révolutions arabes, ni sur la religion, ni surtout sur la façon d’aborder certains sujets…

Cependant, au delà des fulgurances de certaines phrases, le livre est une invitation à ne pas se résigner, à refuser les pensées au repos, les « formules du prêt-à-parler contemporain », à « démaquiller le réel, lui retirer cette parure de carnaval », à penser le devenir commun, bref à faire de la politique, « depuis quand la politique consisterait-elle à respecter la réalité telle qu’elle est ? ».

D’autant que Jean-Paul Curnier fait largement référence aux pratiques d’organisation d’une « contre-société » du Black Panthers Party et Black Power, dont les « free schools », les programmes d’actions dit « de survie », les petits-déjeuners gratuits pour les enfants, la clinique de soins gratuits…

Je souligne les pages, entre autres, sur l’histoire officielle, sur les banlieues, « ces territoires sont jusqu’à dix fois plus importants et plus étendus en population et en superficie que ce dont ils sont censés former la périphérie », l’humiliation, les dimensions collectives de l’existence, la terreur « destinée à affoler », l’invention de l’autre « comme un autre absolu », la consommation, l’illusionnisme technocratique, le narcissisme et l’infantilité et le « confort de couche-culotte », la désobéissance, l’immigration, « apprendre et discuter pour reprendre confiance en nous et retrouver une dignité pour parler clairement et fièrement de qui nous sommes », la revendication de gratuité nécessaire (transports, logement, etc.)

L’auteur parle aussi de l’urgence de récupérer sa propre histoire, de la « mémoire de souveraineté agissante dans l’insurrection », du « surgissement d’un peuple ne peut pas plaire en premier temps au peuple existant » (mais il ne l’applique pas à ses propres analyses), de l’expérience qui transforme, sur les « pauvres » et leur « statut d’êtres-pour-l’achat », d’art et les effets d’esthétisation « de ce qui devrait d’abord être mis en question », de conception « simplifiée et disciplinaire la vie », de la fausse nourriture, de ce qui n’est pas cher et « ne vaut rien »…

Un livre pour réfléchir, une invitation « pour dire une réalité à venir et ne pas nous contenter de la réalité présente »

Jean-Paul Curnier : Prospérités du Désastres

Aggravation, 2

Editions Lignes 2014, 175 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Robin du néolibéralisme détrousse les travailleur-e-s pour redistribuer les richesses aux possédants au nom de la liberté d’entreprendre…

2Une des dimensions du néo-libéralisme est la fabrique d’un « sens commun » recouvrant les réalités de figures parfois très inquiétantes sous des masques « libertariens ». Royaume fantasmatique du « libre-faire », du marché naturalisé, de la « concurrence libre et non faussée », de la marchandisation de sphères et d’espaces élargis… L’analyse du néolibéralisme ne peut, me semble-t-il contourner les analyses du fétichisme de la marchandise. (Voir sur ce sujet, Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Syllepse 2006, Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme)

« Le néolibéralisme est d’abord une théorie des pratiques économiques, qui soutiennent que le meilleur moyen d’œuvrer au bien-être des hommes et de désentraver la liberté d’entreprendre et les talents individuels au sein d’un cadre institutionnel caractérisé par le libre-échange, le marché libre, et de solides droits de propriété privée ». David Harvey souligne, entre autres, l’importance des « relations contractuelles dans l’espace du marché », la densification des transactions marchandes grâce aux nouvelles technologies. Il parle de « compression spatio-temporelle ».

Le livre et divisé en sept parties :

  • La liberté n’est jamais qu’un mot

  • La construction du consentement

  • L’État néolibéral

  • Un développement géographique inégal

  • Un néolibéralisme « à caractéristiques chinoises »

  • Le libéralisme en procès

  • Perspectives de liberté

David Harvey rappelle que la première expérience du néolibéralisme a eu lieu au Chili après le coup d’État de Pinochet, une « naissance » qui en dit long sur les réalités, dont l’anti-démocratisme radical des économistes de l’université de Chicago et de Milton Friedman. L’auteur analyse ce tournant néolibéral, ses causes. Il parle, entre autres, de la redistribution des richesses et de l’accroissement des inégalités. Robin des bois, aux actions concurrentielles non faussées, pille les pauvres pour redistribuer aux riches !

L’auteur propose deux interprétations à la néo-libéralisation, « soit comme un projet utopique visant à mettre en pratique un plan théorique de réorganisation du capital international, soit comme un projet politique conçu pour rétablir les conditions d’accumulation du capital et restaurer le pouvoir des élites économiques ». Ses analyses montrent que c’est la seconde proposition qui domine.

Il analyse « l’essor de la théorie néolibérale » en remontant à Friedrich von Hayek, l’astuce juridique consistant à définir les firmes comme des personnes devant la loi, l’élection de Margaret Thatcher, la politique de taux d’intérêt de Paul Volker, le choc monétariste et le « déploiement simultané de politiques gouvernementales touchant bien d’autres domaines », les incitation à emprunter pour les pays dits émergents, le fondamentalisme libre-échangiste, le rôle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). L’auteur insiste sur la nouvelle place des valeurs financières, véritable boussole de la vie économique, sur le « pouvoir de classe ».

David Harvey analyse comment la néo-libéralisation a été accomplie et par qui. Il propose d’apprendre « à extraire les réalités politiques de leur gangue culturelle ». Réalités politiques en effet et non constructions culturelles. Je ne discuterai pas ici de la notion de « consentement », utilisé par l’auteur, qui me semble inadéquat (voir dans les critiques radicales des féministes de la notion de consentement, Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. catégorisations et idéologies du sexe, réédition iXe 2013, La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes et Geneviève Fraisse : Du consentement, Seuil 2007, Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »). L’auteur déconstruit, pas à pas, la « rhétorique néolibérale », la « très peu sainte alliance » entre le « big business », les néoconservateurs, dont les chrétien-ne-s évangélistes.

David Harvey consacre un chapitre à « L’État néolibéral ». Cet État qui construit, entre autres, le cadre légal des obligations contractuelles et du fonctionnement du marché. Il montre que la frontière entre État et entreprise est devenue poreuse, que les institutions étatiques et leurs pratiques elles-même ont été reconfigurées, que le caractère autoritaire de l’État est renforcé au moment même où les choix démocratiques tendent à être repoussés hors des domaines des traités et des contrats. Il explique aussi le « fanatisme missionnaire » de certains. J’ai notamment été intéressé par l’analyse des convergences entre les évangélistes, les néoconservateurs et les néolibéraux.

Le chapitre sur le développent géographique inégal est précieux car il met en relation diverses « expériences » et souligne les confluences au delà des spécificités, en insistant sur le rôle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : Mexique, Argentine, Corée du Sud, Suède, etc… Un chapitre est consacré à l’analyse des « caractéristiques chinoises ».

L’auteur poursuit par le « procès » du néolibéralisme. Il rappelle que la néo-libéralisation « a largement échouée à stimuler la croissance mondiale », a favorisé la redistribution – et non la création – des richesses et la croissance des inégalités, permis la restauration du pouvoir de la classe dominante. Il souligne quatre traits de ce qu’il nomme « accumulation par dépossession » : la privatisation et la marchandisation de biens jusque-là publics, la financiarisation et la spéculation ou la prédation, la gestion et la manipulation des crises, les redistributions étatiques. Il s’agit de repousser les limites de la marchandisation, d’élargir le champs des contrats, de construire des marchés cohérents pour la terre, la main d’œuvre… L’auteur parle de la figure du « travailleur jetable », de la dégradation de l’environnement, de l’extension du champ judiciaire et des pouvoirs exécutifs au détriment des pouvoirs législatifs parlementaires, du rôle des ONG et en particulier de leur caractère privé.

David Harvey termine sur des « perspectives de liberté », de construction d’alternatives, « la gauche doit opposer une politique d’alliances, susceptibles de réappropriations locales, dans une logique d’autodétermination »…

L’ouvrage publié en 2005 nécessiterait d’être complété par l’analyse des évolutions du néolibéralisme durant les dix dernières années.

Certaines appréciations sont fort discutables, le cas de la Chine mériterait des approfondissements, des contradictions sont négligées dont celles liées à l’individualisme, des apports analytiques sont contournés comme ceux des féministes, le concept d’accumulation par dépossession me semble trop étiré…

Quoiqu’il en soit, un livre pédagogique, intégrant de multiples analyses géographiques, remarquablement écrit, qui invite à réfléchir sur les réalités du néolibéralisme et aux « perspectives de liberté » pour utiliser une formule de l’auteur.

En compléments possibles :

Sur le Chili : Yves Dezalay et Bryant G. Garth : La mondialisation des guerres de palais. La restructuration du pouvoir d’État en Amérique Latine, entre notables du droit et « Chicago boys », Seuil 2002.

Sur la Chine : Au Loong Yu : La Chine. Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, Syllepse 2013, La main invisible du marché est toujours soutenue par la botte visible de l’État

Claude Vaillancourt : L’empire du libre échange, M éditeur 2014, Les accords de libre-échange constitutionalisent, en quelque sorte, le capitalisme

Du même auteur :

Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique, Syllepse 2010), De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

Géographie de la domination, Les prairies ordinaires, Paris 2008) Production de l’espace

Le nouvel impérialisme (Les Prairies Ordinaires 2010, Accélération dans le temps et expansion dans l’espace

Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Editions Amsterdam 2011, Domination et relations hiérarchiques de classe inscrites au sein même du paysage de la ville

Paris capitale de la modernité, Les Prairies Ordinaires 2012, Accélération du temps, élargissement de l’espace et reconfiguration sociale

Pour lire le Capital, La Ville Brûle 2012, Quand un géographe se penche sur le Capital… Marx, un mode d’emploi

David Harvey : Brève histoire du néo-libéralisme

Traduit de l’anglais par Antony Burlaud, Alexandre Feron, Victor Gysembergh, Marion Leclair et Gildas Tiliette

Préface de François Denord

Les Prairies Ordinaires, Paris 2014, 317 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de le changer

3« Ce célèbre texte de Marx, rédigé en 1845, est un des plus petits documents philosophiques : soixante-cinq lignes, distribuées en onze «thèses», dont la plus longue compte treize lignes et la plus brève, une ligne et demie.

À quoi attribuer sa fortune ? Il en va de ces notes comme des aphorismes de Nietzsche ou des -carnets de Valéry : le regard étranger découvre, dans l’apparente spontanéité de l’écriture, dans sa déconcertante concision, sa propre disponibilité et comme une invite à la libre coproduction du sens.

Marx, en réalité, règle ses comptes avec ce qu’il appelle sa «conscience philosophique d’autrefois ». Il refuse désormais de se contenter du rôle de spectateur.

Il voit dans ce qu’il regarde autour de lui, des besoins et des projets, du travail et de l’imagination, qui renvoient à une économie, à une culture, à une histoire, c’est-à-dire à une société déterminée.

Ce livre nous fait pénétrer au sein du laboratoire de Marx, au moment où il engage une révolution théorique qui n’a pas fini de faire parler d’elle, ainsi qu’en témoigne le retentissant, perdurable et quasi obsessionnel écho de la 11e thèse sur Feuerbach : « Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de le changer. »

La suite est connue, l’œuvre sera poursuivie sous le signe, pour l’essentiel, de la « critique de l’économie politique », du Manifeste du Parti communiste et du Capital, du 18 Brumaire et de La guerre civile en France. À noter que cet avenir-là, nous le connaissons, mais pas Marx… »

J’ai croisé plusieurs fois les thèses de Karl Marx sur Feuerbach, la dernière à l’occasion de la lecture de « Le Principe Espérance » d’Ernst Bloch, cité par Georges Labica. Peu familier du cadre historico-philosophique qui explique le contexte du texte, j’y ai, cependant, à chaque fois trouvé/pris des pistes de réflexion variées.

George Labica contextualise et dissèque le texte, analyse les « variations » apportées par Friedrich Engels. Si le livre est difficile à lire, il n’en reste pas moins essentiel pour comprendre cette « révolution nécessaire ».

De l’introduction d’Antoine Artous, je ne souligne que trois éléments : « l’objectivité particulière d’un rapport social » travaillée par Karl Marx ; contre les lectures réductrices du matérialisme, de la seconde et de la troisième internationale, « Marx vise une méthode d’analyse matérialiste adaptée à la forme d’objectivité spécifique des rapports sociaux » ; et l’insistance de la notion de fétichisme « contre » celle d’aliénation, « La thématique du fétichisme reprend certes certaines préoccupations du jeune Marx, mais elle ne s’enracine pas dans un discours anthropologique et relève d’une autre logique ».

Le livre de George Labica, après son introduction sur le destin exceptionnel du texte analysé, est divisé en six parties :

  1. Pour une lecture des thèses sur Feuerbach

  2. Le concept d’activité (Thèse 1)

  3. Le procès de redoublement (1) – analyses des thèses 2, 3 et 4

  4. Le procès de redoublement (2) – analyses des thèses 5, 6 et 7

  5. La « Praxis » – analyses des thèses 8, 9 et 10

  6. Changer le monde (Thèse 11)

La lecture de l’ouvrage n’est certes pas facile. George Labica indique : « le regard étranger découvre, dans l’apparente spontanéité de l’écriture, dans sa déconcertante concision, sa propre disponibilité et comme une invite à la libre coproduction de sens ».

Je n’indique que certains points qui sont entrés en résonance avec mes réflexions présentes : l’activité comme critère et la critique d’un matérialisme resté contemplatif, la pensée comme force matérielle, « la pensée est de l’ordre de la pratique ; elle est inconcevable, inappréhendable sans elle ; elle est pratique », l’être humain comme être social, animal politique, « l’activité humaine sensible, c’est l’activité sociale », le changement comme auto-changement, « l’auto-émancipation du prolétariat ».

Je souligne une phrase de l’auteur qui me semble particulièrement importante. « On ne va pas de l’individu à la société, comme le font les tenants des robinsonnades, tant étrillés par Marx, mais l’inverse ».

Sur l’aliénation religieuse, George Labica donne une formule savoureuse « Il faut, par conséquent, rabattre le religieux sur le mondain, rendre le fumet à la soupière et à l’homme les puissances dont il s’est dépossédé ».

Le texte parle aussi du rapport individu-société, de détermination sociale, « les individus dépendent des conditions sociales matérielles qu’ils produisent et qui les produisent », des conditions historiques, de l’illusion d’une « essence humaine » masquant et usurpant « l’effectivité des rapports sociaux, pris dans leur ensemble ». George Labica critique « le monstre de la « dernière instance » qui réduit cet ensemble à la seule détermination économique ».

L’auteur insiste aussi sur les formes sociales, le caractère social de la pratique, les liens entre théorie et pratique, « Sous les « mystères », la théorie découvre les contradictions (thèse 4) et leur apporte une « solution » pratique », l’histoire réelle, la production matérielle par les êtres humains de leur existence et donc également de leur pensée, la restructuration des formes antérieures du savoir, la radicalité critique, la révolution.

« Le monde ne peut plus demeurer dans son état actuel ». Il convient donc d’en révolutionner les conditions réelles…

Le livre se termine par une présentation de l’auteur par Statis Kouvélakis « George Labica, parcours d’un intellectuel communiste ».

George Labica : Karl Marx. Les thèses sur Feuerbach

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/karl-marx-les-theses-sur-feuerbach.html, Paris 2014, réédition d’un ouvrage paru aux PUF en 1987, 153 pages, 10 euros

Didier Epsztajn