Archives de Catégorie: Politique

Ne pas renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement

9« Il est proposé ici de réfléchir aux raisons par lesquelles le théâtre politique légitime son existence, aux raisons que le théâtre donne à son alliance avec la politique, aux présupposés qui l’animent, aux formes que cette association prend ». Tout au long du livre, Olivier Neveux éprouve une hypothèse : « en dernière instance, au théâtre, ce qui est politique (une politique conflictuelle, de rupture, de négation, d’émancipation) est la conception implicite ou explicite, spontanée ou théorisée, que le spectacle porte de son spectateur, le « spectateur » qu’il construit (ou non) et le rapport qu’il entend nouer avec lui ». C’est, me semble-t-il un accès pertinent à la construction dynamique de relations ouvertes avec/par les êtres, spectateurs/spectatrices mais pas seulement, au théâtre, comme lieu spécifique, mais pas uniquement. L’auteur soulève un certain nombre de questions : « Que se joue-t-il dans la « relation intellectuelle et affective » que les différents théâtres politiques entretiennent, avec leurs spectateurs ? Que traduit cette relation de la conception politique du monde qui la justifie ? De la lutte qu’elle appelle ? Que définit-elle comme horizon d’attente – un horizon d’attente à front renversé, puisqu’il n’est plus dès lors celui du spectateur mais celui de l’artiste… ? Que nous dit-elle du théâtre et de sa fonction ? »

L’auteur part de « l’activité foisonnante de la scène actuelle », du travail contemporain, des formes et dispositifs et de leur histoire, du théâtre et de son extérieur, de l’autonomie et de la politique, de la critique du « muséal ». Pour Olivier Neveux, il s’agit « d’interroger le théâtre contemporain, les raisons qu’il se donne d’exister, les rapports et les contradictions qui l’animent ; de percevoir des issues à ce monde, persuadé que le théâtre peut, à sa manière, en esquisser le dessin, en préciser le goût, en armer l’intelligence – en d’autres termes, travailler à la transformation des circonstances ».

Beaucoup d’auteurs sont cités par Olivier Neveux, deux particulièrement, Jacques Rancière et Daniel Bensaïd (en particulier, à travers son livre posthume, Le spectacle , stade ultime du fétichisme de la marchandise. Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Braudillard, Editions Lignes 2011, Le dehors est toujours dedans )

Sommaire

I – Un théâtre unidimensionnel

  1. Le théâtre saisi par le néolibéralisme

  • L’institution festivalière

  • La « logique programmatrice »

  • Exténuation de la politique

  1. A l’heure du postmodernisme

  • Le théâtre du postmoderne

  • Politique du postdramatique

  • Esthétique du risque

  1. Politiques de la transgression

  • Ce qu’endurent les corps

  • Théâtre énergétique

  • Le victimisme

  • Désublimation répressive

  • Neutralisation de la contradiction

II – Un théâtre politique

  1. « Chercher avidement un rapport à la réalité »

  • Un réalisme constatif

  • « Cap au réel »

  • Fixité du « donné »

  • Théâtre populaire et citoyen

  • L’« illusion sociale »

  1. Le retour à la politique

  • Une somme des formes du théâtre politique

  • Théâtre du document, théâtre documentaire

  • Résurgences de l’agit-prop

  • « Sub-représentation »

  • De l’affirmationnisme

  • Critique de la critique

  1. Politique de la conscience

  • Savoir du vrai, savoir des faits

  • La conscience et son avant-garde

  • L’emprise de la conscience

III – Une manifestation de la politique

  1. De la subjectivité du « petit Jordan »

  • « We are la France »

  • Le regard de Patrick Le Lay

  • Les ratés de la domination

  1. Un théâtre de capacité

  • L’« incendie du négatif »

  • « Un point de départ concret pour le refus »

  • Un espace mental pour le refus et l’imagination

  • L’hypothèse de l’émancipation

  • La logique des effets

  1. Politique de l’émancipation

  • Un théâtre politique intransitif

  • L’artiste émancipé

  • « Comme un défi à toute loi »

Conclusion

Olivier Neveux analyse les évolutions du théâtre contemporain, ses inclinaisons, les conséquences du cadre néolibéral, la lutte des salarié-e-s intermittent-e-s, le mensonge d’une « unité harmonieuse de la profession », le rôle des festivals, des programmations, le « mouvement d’expansion du domaine culturel », les théorisations « post », les impacts sur les corps, la désublimation répressive en référence à Herbert Marcuse, l’évacuation des contradictions et le lissage des situations, alors que « leurs potentialités et capacités restent ouvertes, les dés sont à nouveau jetés et, sauf à reconduire les terrifiantes téléologies historiques, lorsque tout est déjà joué, ce qu’elles deviendront et produiront est encore inconnu ». A noter que cette critique de la « critique désabusée » pourrait être étendue à toutes celles et tous ceux qui n’entrevoient dans le monde actuel que la cage de fer des aliénations, dont miraculeusement elles et ils se sont échappé-e-s !, ou le futur comme reproduction du présent.

L’auteur aborde ensuite « le théâtre sous condition de la politique », la ré-émergence du théâtre politique, « elle survient alors que l’offensive néolibérale est très largement en marche depuis plusieurs décennies ». Il analyse les rapports entre représentation et réel, le culte de « l’authenticité », les spontanéités reconstruites, la fixité du « donné », l’illusion sociale, « Comme l’illusion maintenue sur la puissance d’une réalité sans médiation, nue manifestante et manifestée… », ou les limites politiques d’une orientation qui constate même lorsqu’elle dénonce radicalement. Ce qui conduit Olivier Neveux à détailler ce retour à la politique, le théâtre du document, le théâtre d’agit-prop, ce qu’il nomme « sub-représentation » et « affirmationnisme ». Je partage les critiques qu’il développe sur les « politiques de la conscience », sur le « fétichisme de la prise de conscience », une certaine forme de pédagogie (« La difficulté, dès lors, est que cette pédagogie présume que se rencontre un savoir et une ignorance ou deux savoirs déséquilibrés et non deux savoirs hétérogènes »), le dévoilement ou son rappel, à travers Jacques Rancière de l’égale capacité et de l’égale intelligence des êtres humains. « Quelle serait la révolte si pour naître au monde elle devait se voir confirmée, autorisée ? ». Les débats autour de la conscience, de sa construction dans les expériences ne concernent pas que le théâtre mais aussi directement les formes d’organisation en politique, sans oublier l’appropriation du concept par les « avant-gardes » auto-proclamées.

C’est la troisième partie de l’ouvrage, malgré mon ignorance des exemples théâtraux donnés, qui m’a le plus intéressé. Olivier Neveux y développe des analyses stimulantes sur les questions scéniques et politiques, sur « ce qui peut se voir et se dire », sur le « travail immédiat de fissure de la domination », « l’incertitude des réussites », sur ce que « chacun bricole, braconne, invente avec les moyens disponibles et c’est de cela, de ce qui est réellement disponible que parle le spectacle », sur la déculpabilisation du sentiment d’impuissance, les interprétations variables (« aucune interprétation n’est autorisé plus qu’une autre »). Il défend l’idée d’un théâtre de la capacité, au cœur des contradictions « il se loge là où il y a la contradiction, c’est-à-dire où celle-ci n’a pas encore, semble-t-il, d’issue », créant « un espace mental pour le refus et la réflexion », permettant une « autonomie de pensée conquise, collective, mais ponctuelle ». Il pourrait s’agir de « pousser à bout ce qui est déjà là, le radicaliser, l’exagérer… », de « rendre bancale, claudicante l’histoire », de désordonner « un monde de places justes et de sensations adéquates », de créer « du jeu, des interstices », etc.

L’auteur revient sur l’égale capacité de toutes et tous. Il souligne l’indécidabilité des effets produits sur la spectatrice, le spectateur. Olivier Neveux propose: « un théâtre déculpabilisant, critique, animé par la puissance créatrice du négatif, bagarreur, qui n’aurait pas le temps d’attendre, pressé, logé au cœur des contradictions du présent, pesant de toute sa légèreté pour en déployer les possibles, travaillant moins ce qui est que ce qui advient, suscitant goûts et capacités à relever combien l’époque déprimée camoufle des gestes insensés, enivré par le vertige d’une histoire de nouveau à écrire et découvrant, pour cela, l’histoire au bout de chaque geste, dans le son de chaque mot » et parle de transgression des frontières, de rupture des catégories, des assignations, d’émancipation pour soi. Il n’oublie cependant pas de souligner le caractère collectif de l’assemblée théâtrale.

En conclusion, il fait ressortir cinq traits de ce « théâtre de la capacité » : l’histoire, la politique, l’acte, l’analyse de la situation, notre moment…

Il cite aussi Annie Lebrun : « ce n’est pas tant la connaissance qui est corruptrice que la liberté ». L’œuvre naît alors de la perception d’un monde non-semblable à lui-même, de la possibilité de « rêver et construire autre chose ».

Je termine par une idée, partagée/partageable avec celles et ceux qui l’ont éprouvé et « connaissent cette soif, bien souvent insatiable, de connaissance que produisent la révolte, le refus des vies prédestinées »

Extrait sur le site de ContreTemps : A lire : un extrait de "Politiques du spectateur" (d’Olivier Neveux) | Contretemps

Un livre qui prolonge, en ouvrant de plus larges perspectives, le précédent ouvrage de l’auteur :Théâtres en lutte.Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui, La Découverte 2007, Ne me libère pas, je m’en charge

Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

La Découverte, Paris 2013, 275 pages, 22,50 euros

Didier Epsztajn

Identité et coopération intercommunautaire

Le terme de «politique identitaire» est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le «conflit» et la «coopération» si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par «trans-communautarisme», j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce «trans-communautarisme» est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le «trans-communautarisme» est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’«unité», cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le «trans-communautarisme» doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire» affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue «est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le «trans-communautarisme» implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la «purification ethnique»). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec «la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos», le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait «les politiques identitaires». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou  raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords– afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, «chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. «Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : «ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que «le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux». De son côté, Daniel «Nane» Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un «réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que «les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires», à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les «politiques identitaires» au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le «trans-communautarisme» à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs

Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

Un régime de violence militaire à prétention humanitaire

8Ceci n’est pas un livre de science-fiction mais une réflexion philosophique, « Le propos de ce livre est de soumettre le drone à un travail d’investigation philosophique », une réflexion sur la guerre, le combat, le tuer, l’humain. Grégoire Chamayou développe ses analyses autour des questions de géographie, d’éthique, de stratégie, de droit, de politique… « C’est d’abord de ces crises d’intelligibilité que je voudrais essayer de rendre compte en mettant au jour les contradictions qu’elles expriment. À la racine de toutes, il y a l’élimination, déjà rampante, mais ici absolument radicalisée, de tout rapport de réciprocité ».

Si « Le peuple des drones ne se compose pas seulement d’objets volants », « Ce livre se focalise sur le cas des drones armés volants, ceux qui servent actuellement à mener les frappes dont la presse se fait régulièrement l’écho, ceux que l’on appelle les drones "chasseurs-tueurs" ». A partir des fonctionnalités de surveillance, d’un profil d’œil, l’objet s’est métamorphosé en arme, d’où une définition proposée : « des caméscopes volants, de haute résolution, armés de missiles ».

Il s’agit comme le dit un militaire américain de « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ». Cette façon de s’exprimer n’est qu’un euphémisme «  qui recouvre le fait de blesser, de tuer, de détruire ». Le drone n’est donc pas une arme comme une autre, des milliers de kilomètres peuvent s’intercaler entre le « tueur » et la victime, cet ennemi « réduit au statut de simple cible ». Les soldats commandant aux drones sont donc préservés, le drone permet le retrait « du corps vulnérable »,sa mise « hors de portée ».

Avec le drone armé, il y a un changement qualitatif, un passage à la limite : « pour qui fait usage d’une telle arme, il devient a priori impossible de mourir en tuant. La guerre, d’asymétrique qu’elle pouvait être, se fait absolument unilatérale. Ce qui pouvait encore se présenter comme un combat se convertit en simple campagne d’abattage. »

La croissance rapide des équipements en drone illustre un projet stratégique : « la dronisation à moyen terme d’une part grandissante des forces armées américaines » et ce projet pourrait se construire comme seule option praticable.

Grégoire Chamayou cite la philosophe Simone Weil et son incitation à « commencer par démonter le mécanisme de la violence » et interroge « ce que le choix de ces moyens, par lui-même, tend à imposer ».

Quelles mutations de définition des conflits et des conditions d’exercice du pouvoir de guerre leur utilisation entraîne-t-elle ? Quelles modifications sur les rapports à l’ennemi, sur les rapports entre l’État et les citoyen-ne-s ?

« Mon propos est ouvertement polémique : au-delà de ses éventuels apports analytiques, l’objectif de ce livre est de fournir, à celles et ceux qui voudront s’opposer à la politique dont le drone est l’instrument, des outils discursifs pour le faire ».

I. Techniques et tactiques

1. Méthodologies de l’environnement hostile

2. Généalogie du Predator

3. Principes théoriques de la chasse à l’homme

4. Surveiller et anéantir

5. Analyse des formes de vie

6. Kill box

7. Contre-insurrection par les airs

8. Vulnérabilités

II.Ethos et psychè

1. Drones et kamikazes

2. « Que les autres meurent »

3. Crise dans l’ethos militaire

4. Psychopathologies du drone

5. Tuer à distance

III. Nécroéthique

1. L’immunité du combattant

2. L’arme humanitaire

3. Précisions

IV. Principes de la philosophie du droit de tuer

1. Les meurtriers indélicats

2. La guerre hors de combat

3. Licence to kill

V. Corps politiques

1. À la guerre comme à la paix

2. Militarisme démocratique

3. L’essence des combattants

4. La fabrique des automates politiques

Épilogue. De la guerre, à distance

Je ne présente que quelques éléments de cette riche argumentation.

Surveiller et anéantir. Les innovations introduites par les drones peuvent s’énoncer en termes de « principe de regard persistant ou de veille permanente », « principe de totalisation des perspectives ou de vue synoptique », de voir tout, tout le temps, « principe d’archivage total ou du films de toutes les vies », permettant une traçabilité rétrospective des itinéraires et l’invention de genèses, de fil de causalité à travers les années, « principe de fusion de données », « principe de schématisation des formes de vie » rendant possible la qualification, la classification de types de comportement en liaison avec la fabrication de profils déterminés, « principe de détection des anomalies et d’anticipation préventive » et donc possibles interventions avant que des actions soient réellement effectuées, soit une sorte de police du possible délit à venir, de prédiction et de répression de possibles, en non forcément plausibles, développements. Comme le note l’auteur l’effet de surveillance létale en permanence entraîne « un enfermement psychique, dont le périmètre n’est plus défini par des grilles, des barrières ou des murs, mais par des cercles invisibles que tracent au-dessus des têtes les tournoiements sans fin de miradors volants ».

Image et réalité. « L’image du molosse ressemble à celle du molosse, mais comment savoir avec certitude quel objet l’engendre, si l’on n’a accès qu’à son ombre portée ? ».

Kill box. La violence armée est aujourd’hui « indéfinie dans le temps, elle l’est aussi dans l’espace ». Le drone permet une « continuité surplombante de l’air ». La zone de violence possible pour l’État-chasseur-tueur n’est plus une zone délimitée mais l’ensemble des territoires possibles de « l’ennemi-proie ». « Ce qui se dessine, c’est un pouvoir invasif se fondant moins sur une notion de droit de conquête que de droit de poursuite », un contrôle de l’espace par le haut, et la violation des espaces aériens d’États dont la souveraineté est ainsi limitée par l’impérialisme dominant. Kill box ou « zone autonome de tuerie temporaire ». Les drones vantés par leur précision servent à l’extension du champ de tir au monde entier. Le pouvoir de police létale n’a plus de frontière. « En redéfinissant la notion de zone de conflit armé comme un lieu mobile rattaché à la personne de l’ennemi, on en arrive à revendiquer, sous couvert de droit des conflits armés, l’équivalent à l’exécution extrajudiciaire étendu au monde entier, même en zone de paix, contre tout suspect, hors procédure, y compris contre ses propres citoyens ». Cela est pour le moins une violation du droit de la guerre, qui délimite, circonscrit l’exercice licite de la violence.

Persistance du regard et précision dans le ciblage. Et pourtant les faits sont têtus et les « dégâts collatéraux » importants. Sans oublier que les stratégies de « contre-insurrection par les airs », cette redéfinition du « priver l’ennemi d’ennemi », cette idée de « combattre par la terreur » (les drones comme armes de terrorisme d’État) relèvent de la « dissolution de l’analyse politique dans les catégories de l’entendement policier », de la réduction des complexités à la binarité de bien et du mal. L’auteur souligne la pente de ce scénario, celle « d’une violence infinie, à l’issue impossible… ».

Envers du mirage, envers du mythe, le point de vulnérabilité, à commencer par ce « laps de temps incompressible» nécessaire entre le pressage du bouton et l’exécution, ou « l’irréductible porosité des frontières », sans oublier, si le personnel militaire devient hyper-protégé, c’est la division entre soldats exposés et civil-e-s préservé-e-s qui pourrait être compromise.

Immunité du combattant et suppression d’une distinction. La distance induite par le drone soustrait le combattant à la confrontation avec l’autre, construit une « immunité du combattant impérial », c’est une révision des principes « de l’éthique et du droits des conflits armés ». C’est aussi l’implacable violence froide et « une éviscération des principes du droit international par un nationalisme de l’autopréservation vitale ». La distinction entre civil-e-s et combattants se dissout et émerge une stricte hiérarchisation entre la/le national-e et l’étranger-e, la vie des premier-e-s restant seule à prendre en compte. Dans le même temps est aussi aboli « la différence entre combattants et non combattants ». Grégoire Chamayou souligne le passage insidieux de « combattants » à celle de « militants présumés » : « On assiste alors à une militantisation et à une probalisation technico-juridique du statut du combattant ». Je complète par un plus long extrait : « J’ai essayé de montrer en quoi la thèse de la précision-distinction repose sur des confusions et des sophismes en cascade, qui peuvent et qui doivent être d’abord contestés sur le principe. Contrairement à la légende si répandue, le drone s’apparente en réalité à une arme non discriminante d’un nouveau genre : en supprimant la possibilité même d’une différenciation manifeste entre combattants et non-combattants ».

Comme nous le rappelle l’auteur, « La guerre est l’une de ces rares activités où l’on peut tuer sans crime ». Les drones renforcent l’asymétrie dans la guerre, qui « dégénère en mise à mort » d’êtres humains privés du « droit de combattre tout court » et pour le dire autrement « La verticalisation de la violence armée implique tendanciellement l’hostilisation politico-jurique absolue de l’ennemi. Comme celui-ci n’est plus situé, à aucun sens du terme, sur le même plan que soi ».

Des êtres humains et des machines, travail vivant et capital. « Ce qui se joue dans la tendance à la substitution du capital au travail militaire, ce n’est pas seulement une perturbation des conditions du calcul politique du souverain démocratique, mais aussi, et plus fondamentalement, une autonomisation sociale accrue de l’appareil d’État ».

J’ai particulièrement apprécié les chapitres sur « L’essence des combattants », dont les formes de remise en cause des nous natio-institutionnalisé ; « La fabrique des automates politiques » dont la fabrique de l’irresponsabilité et cette terrible phrase « le crime le plus substantiel ne réside pas dans une transgression ouverte de la loi, mais dans les replis de son application souveraine ».

Une remarquable étude, un prolongement de certaines analyses sur les corps vils et les chasses à l’homme. Les drones ne sont pas qu’une question d’armement, qu’une question technique mais bien une question politique qui pourrait avoir des prolongements hors du périmètre de la « guerre » du nouvel État-drone.

Du même auteur :Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècle, Les empêcheurs de penser en rond /La découverte 2008, Restriction du champ de l’expérimentation et restriction de la conscience politique du savant et Les chasses à l’homme, Editions La fabrique 2010, L’homme inscrit comme possible proie

Voir aussi Interview sur Libération : «La guerre devient un télétravail pour employés de bureau» – Libération

Grégoire Chamayou : Théorie du drone

La fabrique éditions, Paris 2013, 363 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Aussi notre revendication est-elle d’emblée totale et absolue

Cette nouvelle collection « Pensées d’hier pour demain » se propose d’offrir au public, jeune en particulier, de courts recueils de textes de divers-e-s actrices/acteurs qui, hier, furent au cœur de la lutte des peuples pour l’émancipation et dont, aujourd’hui, la pensée s’impose toujours comme de la plus grande actualité.

2Dans son introduction, Mireille Fanon-Mendès-France souligne les raisons de « Lire Frantz Fanon aujourd’hui » en insistant sur « le travail de déconstruction de l’ordre établi effectué par Frantz Fanon ». L’auteure analyse, entre autres, les politiques néo-coloniales, la soumission des gouvernements nationaux corrompus, les formes de recolonisation, la recherche de boucs émissaires en France et l’actualisation des références coloniales, les stigmatisations essentialistes. Elle explicite la violence défendue par Frantz Fanon : « en tant que moyen ultime de reconquête de soi par ceux qui sont niés, exploités et réduits à l’esclavage » cette violence « est celle de la légitime défense des opprimés, qui subissent une violence encore plus grande, celle de la domination, de la dépossession et du mépris ». Elle ajoute « Lire Fanon force à regarder cette réalité dans ses aspects les plus hideux, mais cette lecture fournit les instruments intellectuels nécessaires pour la déconstruire et l’expliquer ».

Les extraits proviennent d’un livre et de deux textes/interventions :

« Mésaventures de la conscience nationale » (extraits du chapitre 3 du livre Les damnés de la terre)

« Racisme et culture » (texte de l’intervention de Frantz Fanon au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris – septembre 1956)

« L’Algérie face aux tortionnaires français » (texte publié en septembre 1957)

Frantz Fanon souligne que la bourgeoise des pays décolonisées n’a ni l’ancrage économique ni la volonté politique pour se déployer comme force nationale, « incapable de dilater suffisamment sa vision du monde ». Il souligne, entre autres, le « culte des produits locaux », le « transfert aux autochtones de passe-droits hérités de la période coloniale » comme signification des nationalisations, la place du tourisme comme « centres de repos et de délassement, des cures de plaisir à l’intention de la bourgeoisie occidentale » (et avec l’extension du tourisme de masse qu’il n’a pas connu, à l’intention d’une partie du salariat occidental), le « rôle de gérance des entreprises de l’Occident », la non modernisation de l’agriculture. Ses analyses sur les transformations du nationalisme sont particulièrement intéressantes « Du nationalisme nous sommes passés à l’ultranationalisme, au chauvinisme, au racisme ». Il en est de même, sur l’abandon du combat pour l’unité de africaine ou sur la religion « A l’intérieur d’une même nation, la religion morcelle le peuple et dresse les uns contre les autres les communautés spirituelles entretenues et renforcées par le colonialisme et ses instruments », sur le racisme intra-africain contre les Noirs ou sur le parti unique et son ethnicisation, sur l’armée, le culte du leader. Il oppose à cette bourgeoisie, le gouvernement « par le peuple et pour le peuple, pour les déshérités et par les déshérités » ce qui reste cependant très vague.

Frantz Fanon analyse le racisme des groupes colonisateurs « Il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part ». Le dernier texte concerne notamment l’usage de la torture.

Des textes pour rappeler les nécessaires luttes d’indépendance, dont celle de la libération de l’Algérie contre les réécritures franco-nationales et reprendre les débats sur des apports et des limites des révolutions « anti-coloniales »…

Dans la même collection : Patrice Lumumba : Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis

Frantz Fanon : Recueil de textes introduit par Mireille Fanon-Mendès-France

CETIM, Pensées d’hier pour demain, Genève 2013, 96 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis

Cette nouvelle collection « Pensées d’hier pour demain » se propose d’offrir au public, jeune en particulier, de courts recueils de textes de divers-e-s actrices/acteurs qui, hier, furent au cœur de la lutte des peuples pour l’émancipation et dont, aujourd’hui, la pensée s’impose toujours comme de la plus grande actualité.

9Georges Nzongola-Ntalaja, en introduction, rappelle l’histoire de Patrice Lumumba, les combats pour la décolonisation du Congo, l’assassinat du leader africain, le soutien occidental au régime néo-colonial de Kinshasa, les sécessions du Katanga du Sud Kasaï. L’auteur souligne « l’importance historique » de l’assassinat de Patrice Lumumba « dans les stratégies occidentales contre les révolutions anti-impérialistes de la deuxième moitié du 20e siècle dans des pays aussi divers que l’Iran de Mohammed Mossadegh, l’Egypte nassérienne, le Cuba castriste, le Congo de Lumumba et le Burkina Faso de Thomas Sankara ».

Les textes republiés sont très marqués par le vocabulaire des années 1960, il convient de les ré-contextualiser.

Quelques citations :

  • « Les barrières territoriales doivent aussi être supprimées dans le sens d’un libre circulation des Africains à l’intérieur des États africains »

  • « L’Afrique ne sera vraiment libre et indépendante tant qu’une partie quelconque de ce continent restera sous la domination étrangère »

  • « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres »

  • « Notre volonté d’indépendance rapide sans période intermédiaire, sans compromis, nous l’avons imposée avec d’autant plus de force que nous avions davantage été niés, dépersonnalisés »

  • « Cette année est la nôtre , vous en êtes les témoins et les acteurs. Cette année est celle de notre victoire inconditionnelle. C’est celle de l’Algérie ensanglantée, héroïque, l’Algérie martyre au combat exemplaire qui nous rappelle que l’on ne compose pas avec l’ennemi. C’est celle de l’Angola bâillonnée, celle de l’Afrique du sud esclave, du Ruanda-Urundi prisonnier, du Kenya bafoué »

  • « Nous savons tous, le monde sait, que l’Algérie n’est pas française, que l’Angola n’est pas portugais, que le Kenya n’est pas anglais, que le Ruanda-Urundi n’est pas belge. Nous savons que l’Afrique n’est ni française, ni britannique, ni américaine, ni russe, mais Africaine »

Quelques textes pour nous rappeler le rôle de Patrice Lumumba dans la décolonisation de l’Afrique, alors qu’aujourd’hui les armées françaises jouent toujours les gardiens de l’ordre néo-colonial et que des entreprises, comme Bolloré, Total, Neslé, etc. dominent toujours les économies, que le FMI impose ses plans d’ajustement structurel et qu’il existe toujours, dans le monde, des colonies françaises, anglaises ou néerlandaises…

Des textes aussi pour reprendre les débats sur des apports et des limites des révolutions « anti-coloniales »… et pour reposer la question des réparations ( voir sur ce sujet : Association Sortir du colonialisme : De l’esclavage aux réparations, les textes clés d’hier et d’aujourd’hui, Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas quittes avec nous)

Patrice Lumumba : Recueil de textes introduit par Georges Nzongola-Ntalaja

CETIM, Pensées d’hier pour demain, Genève 2013, 96 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

La revendication d’égalité n’est pas négociable

9J’avais une appréhension à aborder cet ouvrage, compte tenu de certaines divergences avec l’auteur. Divergences politiques, entre autres, sur l’articulation de la « question raciale » ici et maintenant, avec les analyses de l’exploitation, des oppressions, des rapports de pouvoir. Divergences, au sein de larges plages d’accords, je tiens à le souligner. Divergences probablement aussi, dues à l’absence de débats, dont Sadri Khiari ne peut-être tenu responsable.

Je choisi subjectivement quelques éléments analysés ou traités par l’auteur, au fil de sa présentation plus complète de Malcolm X.

A juste titre, Sadri Khiari met en garde contre la transformation de Malcom X « en symbole », en dissolvant ses propositions politiques, par ailleurs non homogènes et non constantes, sa stratégie politique: « Je suis convaincu par contre que l’une des préoccupations politiques de Malcolm X au moins à partir de 1963, a été de penser une stratégie politique et de la mettre en œuvre. Je prétends également que cette réflexion stratégique et l’esprit qui l’a animée peuvent être riches d’enseignements pour nous aussi bien dans ses certitudes, dans ses hésitations avouées que dans ses points aveugles et ses limites. » Il ajoute: « Ce petit livre n’a qu’une prétention modeste. Il se veut une introduction aux problématiques stratégiques développées par Malcolm X au cours de la période, sans doute la plus fructueuse, qui sépare sa rupture avec la NOI (Nation of Islam) de ce 21 février tragique où il nous a quitté. »

Il convient à la fois de situer les positions de Malcolm X dans sa trajectoire et de « penser par nous même de manière autonome ce qu’il a dit, écrit ou fait. Ne pas craindre d’insulter sa mémoire, de l’interpréter, de le tordre si nécessaire. L’honorer, c’est parfois le trahir si lui être fidèle, c’est poursuivre son combat politique». D’autant que le discours de celui-ci n’est ni linéaire, ni exempt de contradictions, et que son parcours est aussi fait d’hésitations, d’inflexions, d’excès polémiques, etc. Et tout cela dans un contexte très particulier : celui de États-Unis en des temps marqués par la ségrégation/déségrégation, la montée des revendications démocratiques, l’engagement au Vietnam ; et plus largement à l’échelle internationale, par des luttes des mouvements de libération nationale et anticoloniale.

Je ne discuterai pas ici de toutes les analyses, mais je souligne mon accord avec une phrase lourde de sens: « Si nous sommes ici, c’est que vous étiez là-bas ». L’auteur critique au passage « la puissance intégratrice du fameux "creuset républicain" », fantasmagorie dans laquelle se noie une bonne partie de la gauche d’émancipation. Il termine son introduction en espérant que « ce livre aidera à faire en sorte que la pensée libératrice de Malcolm travaille nos propres réflexions. L’intégrationnisme est usé jusqu’à la trame, il est temps de changer les draps ».

Dignité. Contre les « dispositifs de dépersonnalisation », de la réduction des Noir-e-s à un statut d’esclave ou de prisonnier-e, de l’indignité sociale, de la violence, de la peur, d’un statut inférieur, de l’arrachement à leur historicité, de la négation de leur humanité, retrouver la dignité, c’est fissurer « l’un des dispositifs majeurs de l’hégémonie morale et culturelle sur laquelle repose le pouvoir racial : l’autodévalorisation ». Pour Sadri Khiari, il y a là un fil qui «  serpente l’ensemble de son parcours » : « Conquérir la dignité. Pour lui-même, un temps. Pour tous les Noirs, par la suite. » Ne pas accepter les dénominations des dominants mais « se nommer soi-même », construire sa propre image, s’autodésigner collectivement, comme condition nécessaire, contre la communauté majoritaire, pour se situer, être, exister, s’affirmer, reconstruire une image positive de soi, « la reconstruction d’une image positive de soi exige la réconciliation des Noirs américains avec leurs origines africaines, la réhabilitation et la valorisation des histoires et des cultures africaines ».

La dignité est inséparable d’une « reconquête de l’histoire », d’une « indispensable révolution culturelle », d’une « réappropriation autonome des savoirs ». La dignité passe aussi par « le devoir d’impolitesse, l’irrespect, la provocation, l’insubordination aux normes et aux mythes intégrateurs, fondateurs des États-Unis, le refus des "règles du jeu" et du "sens des responsabilités", forgés par les Blancs, constamment opposés à la libre initiative noire ». L’auteur fait sans doute référence aux mouvements de désobéissance civile (boycott des magasins, des bus, occupation des salles de restaurants, bousculer les Blancs hors des trottoirs, etc.) et à toutes ces « micro » résistances par lesquels les ségrégué-e-s se réapproprient leur « moi ». La dignité, condition de la résistance noire, en est aussi le mobile et la fin. « La dignité c’est le pouvoir noir ».

Un second point traité par l’auteur me semble très important, il s’agit du pseudo racisme anti-Blancs qui resurgit aujourd’hui dans le débat en France. Cette « thèse » sert toujours à relativiser le racisme blanc, « la notion de racisme-anti-Blancs est une notion raciste blanche », c’est une « inversion idéologique destinée à renverser en apparence l’ordre des responsabilités », c’est une « imposture politique ». Avant de continuer, j’élargis volontairement le propos : se rebeller, s’opposer à la « communauté » dominante, que cela soit celle des bourgeois ou des patrons (exploitation et domination économique), de la majorité de couleur invisibilisée (la blancheur), au système de genre (domination des hommes sur les femmes), à la « tradition » laïco-chrétienne dans les pays de l’occident ; se rebeller, s’opposer à l’État colonisateur et à ses colons réellement exitant-e-s, à l’inégalité structurellement instituée, etc., à chaque fois, les dominants retournent les réalités et parlent de haine de classe, de sexisme, de racisme…

Et si comme le souligne l’auteur, Malcolm X n’évite pas toujours l’essentialisation, la naturalisation des Blanc-he-s, le taxer de racisme-anti-Blanc est « profondément injuste » : « Il conteste à l’oppresseur, le droit de juger l’opprimé et a fortiori de le condamner pour un crime que lui-même ne cesse de commettre en toute impunité.» De manière élargie, Malcolm X illustre, à sa façon, dans un contexte précis, la différence entre le « nationalisme » de l’opprimé et le « nationalisme » de l’oppresseur.

Sadri Khiari insiste sur l’asymétrie des situations : « Le rapport qui existe entre celui qui tente de se libérer de la corde qui l’étrangle et celui qui le tue est un rapport de force, un pouvoir d’oppression auquel s’oppose un pouvoir de résistance. L’un repose sur la maîtrise de la corde, l’autre n’a que des mots de haine pour exister. Le Noir maudit celui qui le pend et il a raison de le maudire ». L’exercice d’une révolte, d’un contre-pouvoir est certes « infecté, comme tout contre-pouvoir, par le pouvoir auquel il s’oppose », mais cela relève encore et toujours de la réalité du mode de domination.

Contre cette « racialisation du corps social dont bénéficient les Blancs », la haine, « forme de résistance symbolique ou psychologique, est une arme destinée à favoriser l’autodémarcation collective des Noirs et à construire leur indépendance politique… »

J’ai apprécié notamment apprécié le chapitre « L’ébauche d’un internationalisme décolonial », j’en extrais juste une phrase : « Malcolm a raison de penser le rapport entre minorité et majorité à travers les rapports de force internationaux, mais les frontières institutionnelles qui balisent les luttes mondiales n’en est pas moins une réalité qui démembre les résistances et introduit en leur sein des intérêts différenciés et des temporalités disjointes. »

Sadri Khiari discute aussi des positions séparatistes puis du nationalisme noir et souligne l’importance du « principe de l’autonomie politique noire », de la « maîtrise de son destin collectif », de l’égalité ou du pouvoir collectif « au centre de cette stratégie, l’unité afro-américaine, adossée à une organisation nationaliste noire », qui passe par le « choix radical de la non-mixité ».

Tout en appuyant cette stratégie, l’auteur montre aussi la minimisation « des tensions qui traversent la société et le système politique blancs ». Il indique : « Du coup, il n’aperçoit pas les brèches, les failles, les cassures , les retournements, les dynamiques parfois paradoxales qui agitent le monde des Blancs, déterminent les positionnements politiques des uns et des autres et pourraient constituer autant de points d’appuis pour une politique de libération noire ».

Il ajoute aussi que « Malcolm n’accorde aucune attention particulière à la question des rapports de classe, inséparable de la stratégie anticapitaliste, comme il fait l’impasse sur la question des Blancs et plus précisément de la classe ouvrière blanche, incontournable pourtant du point de vue d’une stratégie décoloniale aux États-Unis ».

Et je voudrai rebondir sur le début de cette phrase, pour préciser un point de divergence. Ce point à plus à voir avec la très grande incapacité des un-e-s et des autres à rechercher l’articulation entre rapports sociaux de classe, rapports sociaux de sexe (système de genre) et rapports sociaux ou processus de racialisation, qu’avec les thèses particulières de l’auteur.

Et pour m’exprimer comme l’auteur, j’indique que Malcolm X et Sadri Khiari n’accordent aucune attention particulière à la question des rapports sociaux de sexe, du système de genre, inséparable d’une stratégie anticapitaliste…

Car il s’agit ici d’un livre d’un homme qui ne parle que des hommes…

Voici donc un petit livre, en attendant la biographie de Malcolm X, Malcolm X : A life of reinvention, rédigée par Manning Marable, à paraître aux Editions Syllepse, qui contribue au débat sur les stratégies d’auto-émancipation des opprimé-e-s. Celles-ci passent par des organisations autonomes/indépendantes, condition préalable indispensable aux fronts communs contre l’ensemble des systèmes d’exploitation et d’oppression. « Mais, en s’entêtant à défendre l’autodétermination politique noire, il a jeté les bases d’un dépassement de intégrationnisme et du séparatisme, seul susceptible d’offrir un espoir de libération propre aux colonisés de l’intérieur »

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire

Editions Amsterdam, Paris 2013, 124 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Si c’est l’égalité qui vous fait souffrir, vos tourments ne font que commencer !

4« Le racisme n’est en effet pas une simple opinion se situant sur un terrain strictement psychologique et individuel, mais un rapport de domination, voire un mode de gouvernement »

Pierre Tevanian dans son introduction « L’exception au pluriel et au quotidien » questionne l’exception, l’inégal traitement des groupes racisés. Je souligne, car l’auteur n’en parle pas, que les processus de racialisation incluent, même si cela s’accompagne d’une invisibilité, la racialisation de celles et ceux qui n’apparaissent pas comme racisé-e-s, en l’occurrence la majorité « blanche ». La racialisation est un rapport social englobant la totalité des populations, mais de manière asymétrique.

L’auteur montre que le racisme n’est pas un réflexe naturel « mais plutôt le produit d’une construction juridique, politique et étatique », que le « monopole de l’infamie » n’est pas réservé aux classes populaires, contrairement à ce que veulent faire croire les classes dirigeantes, oubliant les incitations et les légitimations permanentes qu’elles construisent sur ce sujet. « Sans oublier le travail spécifique des petits et grands clercs qui veulent nous habituer à incriminer les victimes du racisme, coupables de "racisme anti-blanc" … et réciproquement à compatir avec les racistes ». L’auteur reviendra sur ces sujets de manière plus détaillée dans deux articles.

Le livre, rassemblant des textes chroniquant la permanence et la vigueur du racisme institutionnel, est dédié « aux millions d’étrangers ou de "mauvais français" qui de mille façons endurent et combattent l’exception au pluriel et au quotidien ».

Sans toujours partager le vocabulaire employé, je souligne l’intérêt des différents textes republiés. Je n’évoquerai que certaines analyses.

Cinq belles réponses à une vilaine question. L’auteur nous rappelle que « nous ne sommes pour rien dans cette nationalité dont nous ne faisons qu’hériter » et qu’il n’y avait rien à débattre sur la pseudo « identité nationale » du gouvernement Sarkosy. « La recherche d’une identité a pour fonction premier d’évacuer la demande d’égalité, tandis que la dimension nationale évacue la dimension sociale » Il évoque la chanson « Nique la France » comme « refus d’hypercorrection », comme devoir d’insolence. (Sur ce sujet voir Pétition les inRocKs : Contre le racisme. Devoir d’insolence. Soutien à Saïd Bouamama et à Saïdou de ZEP. En complément un lien avec la chanson incriminée et une très juste note du secteur vidéo CNT http://www.cnt-f.org/video/videos/59-antifascisme-antimilitarisme-antiracisme/428-petition-pour-le-droit-a-l-insolence-antiraciste ). En complément, dans un article titré « Les nouveaux souchiens de garde » sur la comparution de Houria Bouteldja pour l’utilisation du terme « souchiens », l’auteur analyse la méconnaissance de la réalité des rapports d’oppression, des rapports sociaux de domination. Il considère que s’exprime contre la militante « un racisme intranquille, inquiet, qui se sent menacé ». (Voir aussi Solidarité avec Houria Bouteldja : une accusation qui nous insulte tous)

De manière plus générale, que veulent dire ces communautés imaginaires (nation, entreprise, etc ), ces « nous », unités artificielles masquant des différences d’intérêts, et le plus souvent les intérêts matériels des dominants. Sans oublier que les identités, nécessairement plurielles, sont historiques, mouvantes et multidimensionnelles. Mais le point principal reste « une exigence radicale et opiniâtre d’égalité », et c’est bien cela que les racistes refusent et combattent.

Revers inopiné. Rares sont les analyses sur la préférence nationale réellement existante (multiples professions, totalité des emplois publics ou « sous-contrat »). Pierre Tevanian souligne que « cette dérogation aussi massive et officielle au principe constitutionnel d’égalité » n’est pas dénoncée, et qu’il s’agit pourtant d’un véritable « apartheid professionnel », une discrimination « xénophobe parfaitement assumée, gravée dans le marbre de la loi ».

Chronique d’un lynchage annoncé. Procès des cinq de Villiers le Bel, en « chronique d’un lynchage annoncé », voir sur ce sujet le livre du Collectif angles morts : Vengeance d’État. Villiers-le-bel des révoltes aux procès, Editions Syllepse, Absence de procès pour les uns et condamnation pour les autres

Pierre Tevanian complète son analyse dans un second article sur « Les mots de Pontoise » commençant par la reproduction d’une phrase de Viktor Klemperer (LTI, La langue du Troisième Reich, Presse pocket) : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quel temps l’effet toxique se fait sentir ».

Disproportion, crime, émotion. L’auteur dénonce « la formidable mobilisation syndicale, politique et gouvernementale, qui s’est construite en soutien aux policiers ripoux » en soutien à des comportements criminels.

Pierre Tevanian traite des « Voiles noirs, masques blancs », des lois contre la burqa. Il élargit l’analyse aux politiques de marquage des corps, des corps de toutes les femmes (tyrannie de la minceur, injonction au voilement ou à la nudité, tyrannie de la jeunesse, de la beauté, de la blancheur, etc.). Il indique « Ce n’est donc ni l’aliénation ni la honte de soi ni le masquage du visage ni la dissimulation des cheveux qui posent problème – puisque tout cela est parfaitement toléré, voire encouragé, lorsqu’on entre dans le cadre "blanc et occidental". Ce qui pose problème est, précisément, le caractère non-blanc et non occidental du hijab ou du niqab ».

J’ai, de plus, particulièrement apprécié les textes « Pour 100% des musulmans, les sondages sont plutôt une menace », « Omerta dans la polis » ou « Retour de flamme ».

L’auteur conclut par un épilogue « Le changement c’est maintenant ? ». A juste titre, il indique que « la mise en sourdine, l’euphémisation et les silences pudiques ne constituent pas une alternative ». Il faut en finir avec la gestion des immigré-e-s sous la tutelle du ministère de l’intérieur, avec le contrôle policier, avec « le racisme normal », les mécanismes structurels qui font de la société française « une société profondément discriminatoire », le caractère « massif, ancien , durable, systémique de la discrimination raciale » etc.

Je rappelle un texte collectif « Notre horizon : l’égalité réelle pour toutes et tous » Notre horizon : l’égalité réelle pour toutes et tous

Dans une courte postface « Base matérielle, fonction économique et enjeux politiques du racisme respectable », Saïd Bouamama souligne que les traitements d’exception sont une constante des idéologies de la domination. Les classes sociales, le genre, l’orientation sexuelle, la race sociale, l’âge, etc. sont des catégories socialement construites et non pas des données naturelles. Il ajoute « Les grilles de légitimation de ces dominations sont certes diverses et variables historiquement, mais elles portent un invariant : ne pas percevoir l’autre dominé selon les mêmes critères que l’on s’applique à soi, et par déduction ne pas lui accorder les mêmes droits que ceux que l’on estime légitimes pour soi. A ce titre la domination suppose la déshumanisation de l’autre ». Il parle aussi du « processus de construction d’un "roman national" », de la place de la Révolution française, de cet universalisme affiché mais ni pour les ouvrier-e-s, les femmes, les homosexuel-le-s, les esclaves, les colonisé-e-s, etc., de l’occultation des contradictions, des rapports sociaux, des transformations historiques. Il souligne que « le maintien d’une approche non critique, non historicisée, essentialisée, etc. de ces processus historiques est à interroger dans ses causes et dans ses effets désastreux contemporains ».

Pour comprendre il faut non seulement aborder les réalités concrètes mais en rechercher les bases matérielles, ne pas exclure le rapport au pouvoir, les rapports de pouvoir, le système sociopolitique. « Privilégier l’approche en termes de racisme individuel ou de sexisme individuel conduit à orienter l’action publique vers le "changement des mentalités", c’est-à-dire vers un antiracisme ou un antisexisme moral et éducationnel, à base de campagnes contre l’intolérance. A l’inverse, privilégier l’approche en termes de racisme institutionnel ou de sexisme institutionnel conduit à orienter l’action en direction des institutions, des mécanismes, des procédures, etc., c’est-à-dire vers les lieux de pouvoir ». L’inégalité restreint le champ des possibles. Le racisme, le sexisme ne sont pas extérieurs à la « question sociale », mais partie intégrante de celle-ci et des contradictions des couches populaires (non homogènes et hiérarchisées).

Saïd Bouamama revient aussi sur la faiblesses historiques de l’anticolonialisme français, de l’ancrage « national » des images dévalorisées des colonisé-e-s.

« La France n’est pas le pays des droits de l’homme mais le pays de la déclaration des droits de l’homme – et la différence n’est pas anecdotique », d’autant que les « droits de l’homme » ne sont qu’une réduction significative des « droits des êtres humains ».

A compléter par la lecture, entre autres, de son livre : La France. Autopsie d’un mythe national,Philosopher Larousse 2008 Le récit historique dominant vise à remplacer le clivage social par un prétendu ‘clivage national’)

Voir aussi le site « Les mots sont importants » à consulter régulièrement Les mots sont importants (lmsi.net)

Pierre Tevanian : Chronique du racisme républicain

Editions Syllepse (Editions Syllepse – Chroniques du racisme républicain), Paris 2013, 160 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

La Cimade et le CRIF

A Françoise Rocheteau et Jean-Pierre Cavalier

CIMADE PACA, 8 rue Jean Marc Cathala, 13002 Marseille

Chers, très chers amis,
Alors que vous allez affronter le déluge que doivent rencontrer ceux qui désobéissent, ceux qui portent l’exigence d’éthique et de dignité, j’éprouve le besoin de vous exprimer ma chaleureuse fraternité.
Vous allez rencontrer l’opprobre et la mise à l’index pour avoir défié le CRIF, pour avoir osé dire que le règne de l’oppression et du déni d’aujourd’hui ne peut se camoufler derrière les horreurs d’hier. La guerre n’est pas une poussière que l’on peut cacher sous un tapis commémoratif.
Chers amis de la CIMADE Marseillaise, la lecture de vos mots m’a fait ressentir le poids de votre décision, la douleur du choix que vous êtes conduits à prendre.  Et j’ai pensé à une conversation que j’avais eu il y a quelques années, lors de l’horreur de l’opération « plomb durci ». Une dame, « très âgée » me dit-elle, m’avait téléphoné suite à la publication de ma lettre d’indignation, de révolte, de douleur. Cette dame, protestante sans doute comme vous, avait la gorge nouée à dévoiler le chagrin qui l’étreignait. Elle me fit brièvement le récit de ces paysannes « pauvres et illettrées » qui avaient camouflé des enfants juifs, juste parce que c’était des enfants et donc comme leurs enfants. Elles parlaient peu, m’avait elle dit, parce que c’est ainsi dans cette région et parce qu’y aurait il eu à dire pour ce geste « naturel » ? Le père de cette dame était Pasteur, il lui paraissait si évident d’accueillir ces gamins, de les protéger et de partager une pitance qui n’était déjà pas riche.
Cette dame avait des larmes dans la voix, et moi, moi c’était trop dur, trop lourd. Je ne pouvais plus parler lorsqu’elle dit « comment imaginer que ce sont peut être ces enfants là, ou leurs enfants, qui aujourd’hui portent les armes qui frappent, et frappent encore ? Qu’ont-ils reçu de ces femmes si humbles, si simples, à ne pas même se souvenir de l’unique richesse qu’elles pouvaient transmettre : leur humanité ? ». C’était des miens dont elle parlait. Peut être, peut être ai-je un cousin, un neveu, dont le doigt est sur la détente, dont le vote est pour cette extrême droite, dont les mots ne sont que mépris pour le peuple palestinien.
Aujourd’hui je vous lis et je pense à cette femme. Cette même émotion nous étreint, nous torture. Notre âme, toute notre âme, quelle soit d’un quelconque D.ieu ou de la raison des athées, ne voudrait que clamer ces souffrances ignobles données aux juifs par l’imbécile folie des hommes perdus en bestialité. Nous voudrions dire aux yeux des jeunes, des enfants, « regardez ce qu’il a été possible d’advenir et faites que cela n’advienne plus, plus jamais ».
Mais comment le dire avec ceux qui trahissent aujourd’hui cette dignité et ce devoir d’être humain ? Comment sourire et faire semblant de rien, tendre la main, donner à croire que nous partageons une même exigence ? Ca n’est pas possible ! Ce serait pire que mentir. Ce serait trahir tout à la fois le peuple palestinien en souffrance et les juifs dans leur identité aujourd’hui piétinée par ces nationalistes qui n’aspirent qu’à se goinfrer de territoires toujours plus étendus.
Non, ce n’est pas le souvenir des souffrances passées, des rafles et de la géhenne que nous renonçons à commémorer, ce que le CRIF prétend dans un médiocre mensonge. Non, ce qui est insupportable c’est de partager l’espace avec cet organisme, avec cette officine guerrière si prompt à couvrir les crimes dès lors qu’ils servent leur aspiration de négation du pays de Palestine.
Cette histoire de douleur, cette souffrance d’enfer, nous avons à l’honorer, sans ces personnages aux mains sales. Chers amis, ensemble, prenons l’initiative d’un autre souvenir, d’un souvenir tourné vers le partage et la fraternité. Nul doute que des amis nous attendent.
Très fraternellement,
Serge Grossvak
————————–

Madame la présidente
du CRIF Marseille Provence
Marseille le 21 décembre 2012

Madame,
Vous nous avez fait l’honneur de nous inviter au 70° anniversaire des rafles du centre-ville de Marseille. Il est vrai que la Cimade est maintes fois mentionnée dans « le livre des Justes » pour les actions très courageuses que nombre de ses membres ont menées au cours de la seconde guerre mondiale, en faveur de toutes les personnes recherchées par les autorités allemandes et françaises : Juifs essentiellement, mais aussi opposants politiques, Tsiganes/Roms, homosexuels.
Ils l’ont fait au nom de valeurs éthiques qui plaçaient le respect de toute vie à la première place. Nous leur restons fidèles lorsque nous affirmons :
– L’humanité avant la nationalité : Notre allégeance première va à l’humanité, ce qui veut dire à chaque être humain et à toute l’humanité, et non à un Etat national, quel qu’il soit.
– La responsabilité avant l’obéissance : Un-e citoyen-e digne de ce beau titre, cherche à être responsable plus qu’obéissant, c’est-à-dire à « répondre » de réagir et d’assumer personnellement comme collectivement, face aux situations qu’il rencontre.
– Le Droit avant les lois : Notre idéal démocratique est l’Etat de Droit qui ne doit pas être confondu avec « l’état des lois ». Lorsque des lois violent les droits fondamentaux de la personne humaine deviennent « hors-le-Droit ». Le citoyen doit alors désobéir à ces lois pour sauvegarder le Droit.
Vous mettez à juste titre l’accent sur le « devoir de mémoire » du CRIF. Nous croyons, quant à nous, que le devoir de mémoire n’est pas que le devoir de se souvenir, de ne pas oublier ; il est aussi et surtout le devoir de ne pas répéter les horreurs commises, même sur une moindre échelle.
C’est pourquoi aujourd’hui, au nom de ces mêmes valeurs, nous luttons contre toutes les formes de xénophobie, de racisme et d’apartheid ; nous nous engageons pour un « vivre ensemble » sans discrimination, tant ethnique, sociale ou religieuse ; nous agissons pour une société hospitalière, animée par
la justice sociale et économique ; nous sommes partie prenante des Forum Sociaux Mondiaux qui militent pour « un autre monde possible ».
Au nom de ces mêmes valeurs, depuis de nombreuses années, nous nous sommes également engagés contre la politique, à nos yeux, coloniale, discriminatoire et guerrière de l’Etat d’Israël à l’encontre des Palestiniens, en violation du droit international. Nous ne sommes pas unilatéraux, et encore moins antisémites, mais nous croyons que la justice et la paix auxquelles tant de personnes aspirent, de tous côtés, passent par la reconnaissance des principes de base du droit international.
Nous comprenons que ces positions puissent vous paraître inadmissibles et ne rendent pas souhaitable notre présence lors de votre commémoration. Nous ne pouvons garder silence sur nos convictions, mais ne souhaitons pas non plus faire scandale. Nous vous souhaitons une commémoration profonde et paisible.
Recevez, Madame, nos salutations cordiales.
Françoise Rocheteau et Jean-Pierre Cavalié
Délégués régionaux en région PACA

www.ujfp.org/IMG/pdf/Cimade_invit_CRIF_Marseille.pdf

Idéologie quand tu nous tiens…

2« Totalitarisme » est employé à toutes les sauces et à toutes les sauces idéologiques. Il a un mérite, visible dans les programmes d’Histoire, il s’oppose presque naturellement à « libéralisme ». Une opération de promotion réussie. Comment enseigner l’Histoire, interroge Roger Martelli dans « Pour en finir avec le totalitarisme », avec ce faux concept qui bloque toutes les compréhensions des sociétés aussi différentes que l’URSS et l’Allemagne nazie ? Abandonner ce faux concept permet de se poser d’autres questions comme celle de l’alliance libéralisme et remise en cause des libertés démocratiques. A lire pour changer les programmes…

Roger Martelli : Pour en finir avec le totalitarisme, La Ville Brûle, 159 p.

Nicolas Béniès

L’austérité n’est pas une fatalité : pour une nouvelle dynamique de mobilisation citoyenne !

Les marchés financiers ont accordé un répit précaire à la zone euro. Les taux d’intérêt sur les dettes publiques se sont détendus, même s’ils restent insupportables pour des pays comme le Portugal ou l’Espagne. Pourtant, les politiques d’austérité continuent d’étouffer les peuples et provoquent de terribles dégâts sociaux : la Grèce connaît même un risque d’effondrement sanitaire. Les vices de construction de l’euro n’ont pas été réparés, la recherche effrénée de compétitivité par la baisse des salaires et des dépenses enfonce la zone dans la dépression.

A l’instar de ses voisins, le gouvernement français inscrit sa politique économique dans la stricte orthodoxie voulue par les marchés. La crise va continuer à  s’aggraver et le chômage à progresser.

Dans ce contextele Collectif pour l’audit citoyen de la dette publique estime urgent de relancer le débat sur les alternatives à l’austérité. Nous le ferons en poursuivant l’audit citoyen de la dette et en approfondissant notre démarche d’éducation populaire, en proposant le lancement de « Tribunaux des fauteurs de crise » au plan local et national, en mobilisant largement pour la préparation de l’Altersommet que les mouvements sociaux européens organisent à Athènes début juin 2013.

1. Des marchés temporairement rassurés, mais une crise qui s’aggrave

Début 2013, les gouvernements et les instances européennes s’auto-congratulent. L’orage qui secoue la zone euro depuis trois ans semble s’être éloigné. La politique de la Banque centrale européenne a calmé le jeu : elle a inondé les banques européennes de liquidités à très bon marché et annoncé qu’elle achèterait « sans limites » sur le marché secondaire les obligations des États en difficulté à condition qu’ils appliquent une austérité sans failles.

La zone euro est-elle pour autant tirée d’affaires ? Certainement pas, car aucun réel remède n’a été apporté à ses failles essentielles. Ouverte aux mouvements de marchandises et de capitaux provenant du monde entier, elle est soumise à une intense pression commerciale et spéculative ainsi qu’à des chocs majeurs comme celui de 2008. En son sein, elle a organisé la concurrence fiscale, qui a entraîné la chute des recettes publiques et creusé les déficits. Elle a promu la compétition salariale et sociale vers le bas. Elle a interdit à sa Banque centrale de financer ses déficits, laissant ainsi les spéculateurs jouer avec les dettes publiques. L’Union européenne a maintenu son budget au niveau très faible de 1% de son PIB, s’interdisant ainsi toute politique de développement et de solidarité. En se fondant sur les seuls critères financiers, les pays de la zone euro ont échoué à faire converger leurs trajectoires économiques. La démocratie a été marginalisée au nom de l’efficience des marchés.

Aucune de ces failles n’a été comblée par les récentes réformes de la gouvernance de la zone euro. La taxation sur les transactions financières est annoncée par onze pays de la zone euro pour 2014, mais son ambition régulatrice demeure très incertaine. La spéculation mondiale sur les produits dérivés s’est encore renforcée depuis 2008, et les marchés financiers connaissent actuellement une nouvelle bulle. L’Union bancaire européenne prévue pour 2014 et la possibilité de recapitalisation directe des banques par les instances européennes n’éloignent aucunement les facteurs d’instabilité financière toujours présents, voire aggravés. Le « Pacte de croissance » vide de contenu n’a servi qu’à justifier la ratification par la France du Pacte budgétaire.

Dans ce contexte, les gouvernements européens mènent de façon coordonnée des politiques d’austérité aux conséquences économiques et sociales désastreuses. Ils réduisent l’emploi public, coupent dans les dépenses de protection sociale et dérégulent les marchés du travail pour faciliter les affaires des grands groupes. Le chômage et la précarité s’envolent, affectant tout le salariat et plus particulièrement les femmes, les jeunes, les migrants. Les investissements indispensables aux services publics, au logement social et à la transition énergétique sont sacrifiés. Si les effets de ces politiques sont particulièrement dramatiques en Grèce, en Espagne et en Portugal, les mêmes tendances sont partout à l’œuvre avec pour conséquence une généralisation de la récession en Europe, l’Allemagne, présentée comme un parangon de vertu, étant désormais elle-aussi touchée.

Les dirigeants européens ne mènent pas ces politiques par erreur : ils ont choisi de mettre la crise à profit pour parachever en peu d’années le démantèlement du modèle social européen, jugé trop protecteur et insuffisamment compétitif dans la concurrence mondialisée. Ce faisant, ils mettent en danger la démocratie en Europe.

2. En France, des choix gouvernementaux décevants

La politique économique de François Hollande, après quelques mesures fiscales utiles prises en début de mandat, s’enlise aujourd’hui dans les ornières déjà creusées depuis trente ans. Au nom de la baisse du coût du travail, le « pacte de compétitivité » rajoute 20 milliards d’euros (coût du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi) à une déjà très coûteuse politique d’exonérations de charges sociales (30 milliards d’euros) qui dope plus les dividendes que l’emploi. La hausse de la TVA, destinée à financer ces cadeaux fiscaux aux entreprises, va réduire le pouvoir d’achat des classes populaires. L’accord interprofessionnel sur la réforme du marché du travail, signé par des syndicats minoritaires, va faciliter les licenciements sans apporter de réels nouveaux droits. La réforme des banques, en cours de discussion au Parlement, risque de n’être qu’un faux-semblant. Les allocations familiales et les retraites sont mises au menu de nouvelles réformes régressives.

Le gouvernement se félicite d’avoir rassuré les milieux financiers. Il est vrai que la France bénéficie actuellement de taux d’intérêts historiquement bas sur les obligations d’État. Cette situation semble rendre moins aiguë la question de la charge de la dette publique. Mais ce répit est causé par l’afflux en Europe de capitaux anglo-saxons en quête de rendements à court terme: il n’est pas durable. En privilégiant les profits des entreprises, la flexibilité, la fiscalité indirecte, la baisse des dépenses publiques, le gouvernement français alimente la spirale de l’austérité compétitive qui organise la récession européenne. Les marchés financiers, instables et moutonniers comme d’habitude, peuvent inverser à tout moment leur lecture de la situation et recommencer à spéculer contre les maillons faibles de la zone euro, dont la France.

Au plan politique la déception des électeurs qui avaient voté pour un véritable changement pourrait nourrir une droite dure et une extrême-droite arrogante, comme dans d’autres pays européens.

Pour inverser la tendance, les mouvements sociaux et citoyens doivent d’urgence coordonner leurs efforts, au plan national et européen, pour construire leurs solidarités, proposer des alternatives et offrir des perspectives de luttes et de mobilisations conjointes. Le collectif d’audit citoyen peut apporter une importante contribution en ce sens.

3. L’urgence de réponses alternatives et de luttes convergentes : le rôle de l’audit citoyen

Le collectif national pour l’audit citoyen de la dette publique constitue aujourd’hui un cadre unitaire large et précieux, rassemblant une trentaine d’organisations syndicales et associatives soutenues par des partis politiques. Il s’appuie sur une centaine de collectifs unitaires locaux, dont la plupart était représentés à la réunion nationale du 12 janvier 2013. Le collectif national et les collectifs locaux ont mené depuis plus d’un an une intense activité d’éducation citoyenne autour des enjeux de la dette publique, avec la production d’un matériel militant et pédagogique abondant et de qualité, la tenue de centaines de réunions, la mise en chantier d’audits locaux des finances publiques, l’interpellation d’élus locaux et nationaux. La campagne contre la ratification du Pacte budgétaire a permis d’intensifier cette activité ; et la formation d’un réseau des initiatives d’audit citoyen (ICAN), qui se réunit les 16 et 17 février à la rencontre de Thessalonique a contribué à lui donner une dimension européenne.

La configuration retenue initialement par le collectif – organisations du mouvement social soutenues par des partis politiques – a été réaffirmée et se retrouve dans le processus d’Altersommet européen, lancé en novembre dernier à Florence par un large collectif d’organisations associatives et syndicales issues de 20 pays et soutenu par de nombreuses personnalités européennes. Dans de nombreux pays européens, des mouvements sociaux, des syndicats et des partis politiques participent à ce processus pour proposer une refondation des politiques européennes. Ces mouvements se mobiliseront le 8 mars, journée mondiale de luttes des femmes et à l’occasion sommet européen des chefs d’Etat à Bruxelles les 13 et 14 mars 2013. Ils se rencontreront à Tunis lors du Forum Social Mondial fin mars. Début juin un sommet européen alternatif se tiendra à Athènes, l’un des hauts lieux de la résistance populaire européenne.

Le collectif national et les collectifs locaux d’audit citoyen inscrivent leur action dans la durée, pour que les citoyens s’approprient les enjeux majeurs qui déterminent leur devenir, en s’affranchissant du chantage à la dette et à la compétitivité. Nous devrons mener notre action en partant du plan local, de l’éducation populaire, de l’action citoyenne ancrée dans les réalités, tout en tissant des liens avec les mobilisations nationales, européennes et internationales sans lesquelles le rapport des forces ne pourra être modifié.

Les priorités de notre action dans les mois à venir seront les suivantes :

* approfondir l’audit national et les audit locaux :

Nous réaffirmons la validité de notre démarche d’éducation citoyenne sur la dette, ses origines, sa légitimité, les alternatives à l’austérité aujourd’hui présentée comme seule politique possible.

- afin de contraindre les autorités publiques à répondre à nos questions sur la dette, le collectif va solliciter la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire et demandera à être associé à ses travaux ; parallèlement un groupe de travail national poursuivra l’expertise sur l’audit citoyen, en y incluant la dette sociale.

- les démarches d’audit local des collectivités et hôpitaux publics seront poursuivies et développées, avec en particulier des formations proposées aux militants locaux ; nous approfondirons l’analyse critique du financement local (gel des dotations publiques, réformes de la fiscalité locale dans le cadre des prochaines lois de décentralisation, traitement des dossiers de prêts toxiques).

* favoriser les résistances locales et nationales à l’austérité :

De nombreux collectifs sont engagés dans des actions concrètes pour informer sur la dette, dénoncer les politiques d’austérité, soutenir les luttes sociales partout en France. Un cadre commun de mobilisation sera développé pour coordonner l’action des collectifs autour de luttes et d’enjeux concrets : nous proposons la mise en place d’un processus de « Tribunal des fauteurs de crise » qui, sur des dossiers précis choisis localement et dans un format commun avec le maximum de partenaires, visera à identifier les responsables, à monter des enquêtes citoyennes, à mettre en débat des actions et des alternatives.

 * nourrir les solidarités européennes et l’Altersommet : 

Le collectif a dès son origine pris des initiatives en lien avec les enjeux européens et en solidarité avec les peuples d’Europe du sud frappé par les politiques d’austérité ordonnées par la Troïka. Il s’agit de poursuivre cette action en lien avec la dynamique européenne de l’Altersommet. Pour ancrer cette dynamique européenne dans les réalités locales, le Collectif national et les collectifs locaux organiseront des caravanes / une tournée de réunions publiques d’ici à juin avec des intervenants européens autour des thématiques portées par le mémorandum des peuples de l’Altersommet. Un événement national se tiendra à Paris les 25-26 mai pour affirmer la participation des mouvements français à la construction d’un mouvement social européen.

Nous allons favoriser les échanges décentralisés et les jumelages avec des mouvements sociaux concrets de résistance dans les pays européens, notamment d’Europe du Sud, sur les conséquences des plans d’austérité (santé, éducation, logement, protection sociale, services publics, fiscalité, femmes, jeunes, droits sociaux, migrations, fermetures d’entreprises,…).

Le 18 février 2013,
Le collectif pour un audit citoyen de la dette publique

Membres du collectif: Act Up-Paris, Agir ensemble contre le chômage (AC!), AITEC, Amis de la Terre, Attac, CADTM, CEDETIM, Collectif National pour les Droits des Femmes, Collectif Richesse, Confédération CGT, Convergence SP, Coopérative DHR, Economistes Atterrés, Emmaüs International, Fakir, Fédération Syndicale Unitaire, Finances CGT, Fondation Copernic, Indecosa-CGT, L’Appel des Appels, Les efFRONTé-e-s, Ligue des Droits de l’Homme, Marches Européennes, Marche Mondiale des Femmes France, Mouvement Utopia, Réseau Education Populaire, Résistance Sociale, SNESUP, Sud BPCE, Solidaires Finances Publiques, Union syndicale Solidaires.

En soutien : Alliance Ecologiste Indépendante, Alternatifs, Association Nationale des Élus Communistes et Républicains, Convergences et Alternative, Démocratie et socialisme, Europe Ecologie Les Verts, FASE, Gauche Anticapitaliste, Gauche Unitaire, M’PEP, NPA, Parti Communiste Français, PCOF, Parti de Gauche, Parti pour la décroissance

18 février 2013

Fabrique de rêves et de consensus, la politique dans les images

2Il y a de multiples façons possible d’aborder le cinéma et la politique. Claude Vaillancourt nous offre des analyses qui contribuent à dénaturaliser ces 24 images par secondes qui nous fascinent, nous font rêver et suscitent « une importante adhésion symbolique à l’échelle internationale ».

L’auteur questionne et indique « Le cinéma hollywoodien, sous l’égide des grands studios et faisant partie intégrante du système capitaliste, est-il condamné à produire des œuvres embrigadées, au service des intérêts de ceux qui le financent ? Les créateurs profitent-ils d’une grande liberté, nécessaire à la conception d’œuvre d’art et qui correspond à l’une des valeurs les plus cardinales de la société étasunienne ? Il est difficile de trancher aisément et la réponse se trouve quelque part entre ces deux questions. Ces deux façons de voir le cinéma coexistent sans trop de difficulté. C’est d’ailleurs ce dont nous allons traiter principalement dans cet ouvrage ». Il ajoute que son livre est « une réflexion sur les liens entre la politique et l’imaginaire hollywoodien ». Le répertoire des films examinés « sera principalement celui des années 1980 à nos jours, alors que le modèle néolibéral a été adopté et développé, avec les conséquences diverses pour le cinéma ».

Avant de présenter d’aborder les thèmes de l’ouvrage, je voudrais souligner un silence, même si le rôle de la famille dans le cinéma d’Hollywood est rappelée « la famille reste essentielle, comme une prolongation de l’individu », sur ce cinéma du « statu-quo » ou de « questionnement ». La naturalisation des rapports sociaux de sexe, du système de genre, la domination des femmes par les hommes, le mythe de l’amour, etc. sont aussi au cœur des représentations cinématographiques. Les imageries réductrices des femmes, leur assignation aux rôles sociaux genrés, la valorisation de leur corps, de leur relation aux enfants, au domestique, à la maison, sont au cœur des modèles distillés. L’auteur pourtant indique que son choix portera aussi sur « tout ce qui touche la place de l’individu dans la société et la façon dont cette dernière est organisée ».

De manière plus générale, le choix d’individu-e-s socialement très situé-e-s, des individus « moyens » (ou de milieux socialement favorisés) mais le plus souvent, homme, blanc, hétérosexuel, etc… invisibilise à la fois les rapports sociaux de classe, de sexe et de « race ». Cette imagerie s’appuie sur la séparation entre les domaines privé et public. Cela me semble aussi une dimension essentielle de la politique d’Hollywood. D’autant que la majorité des cinéastes sont aussi des hommes « blancs ».

« Qu’ils le veuillent ou non, les cinéastes donnent un sens aux sujets politiques et sociaux qu’ils abordent ». L’auteur se propose d’aborder les messages politiques « au royaume d’Hollywood » en trois catégories : « le cinéma du statu-quo », « le cinéma de questionnement », et enfin le « cinéma subversif ». Sans nier le « plaisir de voir une bonne réalisation », il convient de garder l’esprit critique et, entre autres, sur les conditions dans lesquelles se conçoivent les films « un système qui fabrique des œuvres artistiques de façon industrielle, avec un marketing intensif, dans l’intérêt de puissants actionnaires ».

Claude Vaillancourt va donc commencer par analyser « A qui appartient Hollywood », l’histoire des studios, l’insertion de l’économie cinématographique dans l’économie mondialisée et en particulier la place des studios dans les empires financiers, les problèmes de risque et de rentabilité (et le rôle des blockbusters ou des stars). Ce faisant, il souligne que « le cinéma utilise le langage ambigu de la fiction » et que le cinéma Hollywoodien « a la mission officieuse de rendre attrayant l’american way of life ».

L’auteur poursuit par un chapitre intitulé « Art, cinéma et politique » dans lequel il examine les principaux sujets, les principales questions politiques abordées. Il souligne aussi ces quelques films qui nous surprennent « au sein d’une production dans l’ensemble assez conformiste ».

Le cinéma d’hollywood est marqué par un « profond individualisme » (d’où la place du héros solitaire ou de la famille comme prolongement de l’individu) et cette « valeur étasunienne » bénéficiera, au niveau mondial, « d’une exposition hors du commun ». Souvent manichéen dans ses visions du « méchant », dans sa quête de bouc émissaire, dans le départage « entre le Bien et le Mal » ce cinéma ne cesse de propager le « mythe américain » et sa « négation du problème des classes sociales », sans oublier sa vision très respectueuse et fantasmagorique des institutions étasuniennes (dont ses forces armées).

Les analyses, détaillées et illustrées par des films concrets, des deux parties suivantes, me semblent les plus intéressantes.

La seconde partie du livre est consacré au cinéma du statu quo. Elle comprend des analyses sur le « film patriotique », le « film catastrophe » et le beau chapitre sur le « placement de produits », dimension souvent négligée dans les analyses.

La troisième partie « le cinéma de questionnement » est sous divisée en « la critique détournée » (détaillée remarquablement en « désamorcer sa propre critique afin de la rendre inopérante », « changer de cible » et « réduire le problème à un phénomène conjoncturel »), « le filmallégorique », « le charme discret de la banlieue » et l’analyse de ces films présentant un héros (ou plus rarement une héroïne) « seul contre tous ».

Je suis plus réservé sur le chapitre sur « Le cinéma subversif ».

Chacun-e pourra compléter les analyses proposées, ou les corriger d’autres regards sur certains film. Cependant les analyses et les catégories proposées par l’auteur me semblent pertinentes. Et ce livre, très simple (mais non simpliste) nous aide à questionner ces films que des millions de personnes regardent, le plus souvent juste comme un spectacle. Cette industrie du rêve, ne nous ouvrent pas souvent les portes de la pensée ou de la réflexion. Et si sa fonction économique est de rapporter des dividendes à certains, sa fonction politique est globalement de participer au consensus, de sur-valoriser le mythe de l’american way of life, réduction largement stérile des espérances émancipatrices.

Claude Vaillancourt a coordonné avec Bernard Élie Sortir de l’économie du désastre : austérité, inégalités résistances, M éditeur 2012 L’État comme organe de propagation de réflexes marchands dans l’ensemble des sphères de la vie sociale

Claude Vaillancourt : Hollywood et la politique

Editions écosociété, Montréal (Québec) 2012, 165 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Tribune libre : Je suis complètement favorable au mariage entre catholiques

Vouloir l’empêcher serait une erreur et une injustice. Le catholicisme n’est pas une maladie.

Bien qu’ils puissent sembler étranges et déplaire à beaucoup, les catholiques sont des êtres normaux et doivent jouir des mêmes droits que la majorité, de la même façon, par exemple, que les informaticiens et les homosexuels.

Nous sommes conscients que beaucoup de traits et d’aspects du comportement des catholiques, comme leur tendance à diaboliser le sexe, peuvent nous sembler bizarres.

Nous savons qu’il pourrait même émerger des questions de santé publique, liées à leur refus dangereux et délibéré de l’usage des préservatifs.

Nous savons aussi que beaucoup de leurs coutumes, comme l’exhibition publique d’images de torturés, peuvent déranger beaucoup d’entre nous.

Cependant tout cela correspond davantage à une image médiatique qu’à la réalité, et cela n’est pas une bonne raison pour leur interdire le droit au mariage.

Certains pourraient arguer qu’un mariage entre catholiques n’est pas un vrai mariage, car il s’agit pour eux d’un rite et d’un précepte religieux engagé devant leur dieu, plutôt que d’un contrat entre deux personnes.

En outre, étant donné que les enfants nés hors mariage sont lourdement condamnés par l’Église catholique, l’on pourrait penser qu’en permettant aux catholiques de se marier on augmenterait le nombre de mariages « précipités » ou voués à la simple recherche du sexe (prohibé par leur religion en dehors du mariage).

De la même façon, on dit que cela favoriserait les situations de violence familiale et les familles à problème.

Mais il faut rappeler ici que cela ne concerne pas seulement les familles catholiques et que, étant incapables de nous mettre dans la tête des autres, nous ne pouvons pas préjuger de leurs motivations.

Dire qu’il ne faudrait pas appeler cela mariage mais d’une autre façon, cela ne revient qu’à détourner le problème – et de manière mesquine – vers des questions lexicales totalement hors de propos.

Même catholique, un mariage reste un mariage et une famille une famille !

Et en parlant de famille, passons à l’autre thème brûlant, dont nous espérons qu’il ne sera pas trop choquant : nous sommes également favorables à l’adoption pour les couples catholiques.

D’aucuns crieront au scandale. Il est probable que l’on nous réponde avec une affirmation du type : « Des catholiques qui adoptent des enfants ?!? Mais les enfants pourraient devenir eux aussi catholiques ! »

Face à ces critiques, nous répondons qu’il est vrai que les enfants de catholiques ont de fortes probabilités de devenir à leur tour catholiques (à la différence des enfants d’homosexuels et d’informaticiens), mais nous avons déjà dit que les catholiques sont des gens comme les autres.

Malgré les opinions de certains et quelques indices en ce sens, il n’existe pourtant pas de preuves que les parents catholiques soient moins préparés que les autres à éduquer des enfants, ni que le climat religieusement orienté d’un foyer catholique ait une influence néfaste sur l’enfant.

Enfin les tribunaux pour mineurs s’expriment sur chaque cas particulier, et c’est précisément leur rôle que de déterminer l’aptitude des potentiels parents adoptifs.

En définitive, malgré l’opposition d’une partie, je crois qu’il faudrait permettre aux catholiques de se marier et d’adopter des enfants. Exactement comme les informaticiens et les homosexuels.

Alain Gaudin, publié le 6 février 2013 sur le site Avanti

Avanti – Tribune libre : Je suis complètement favorable au mariage entre catholiques

La pensée critique doit savoir nager à contre courant

Outre la préface de Régis Meyran, le livre est composé de trois parties :

  1. De la naissance à l’éclipse des intellectuels

  2. L’essor des néoconservateurs

  3. Quelles alternatives pour demain ?

2Malgré le faible nombre de pages, Enzo Traverso soulève et analyse de nombreuses questions. Je n’en évoque que certaines dans cette note.

Dans la première partie, Enzo Traverso traite les sens donnés à « intellectuel », le passage de l’adjectif au nom, au substantif, les différences entre les philosophes de cour, de l’époque des Lumières et la figure de l’intellectuel « moderne » avec l’affaire Dreyfus « L’intellectuel questionne le pouvoir, conteste le discours dominant, provoque la discorde, introduit un point de vue critique ». L’auteur souligne le rôle de la presse, de l’essor de l’industrie culturelle , dans la construction d’un espace public de confrontations. Il souligne les contradictions de la modernité naissante, la place des imaginaires nationaux.

L’auteur compare aussi la situation en France, au début de XXe siècle (absence de clivage entre le savant et l’intellectuel) et en Allemagne (savant incorporé à l’appareil d’État) tout en ajoutant que dans les deux pays, les nationalistes définissent l’intellectuel « comme un journaliste ou un écrivain cosmopolite, déraciné, souvent juif, incarnant une modernité haïe. L’intellectuel est presque toujours un outsider ». Il souligne aussi les « passerelles », les passages, entre le « conservatisme » et le « progrès » (par ex : Thomas Mann).

Si nombre d’intellectuels de « gauche », engagés, sont connus, il ne faudrait pas oublier ni ceux de « droite », ni la polarisation entre révolutionnaires « communistes » (voir remarques en fin de cette note) et fascistes, ni la haine des intellectuels sous les fascismes et plus généralement sous les dictatures.

Particulièrement intéressantes sont les présentations sur « la puissante vague de chauvinisme » (1914), la « grande vague pacifiste » (années 20), l’antifascisme comme ethos, le trouble limité lors du pacte germano-soviétique, la nécessaire historicisation de l’antifascisme, sans oublier des remarques sur l’ignominie de certains actes de « compagnons de route » des partis communistes (« Le stalinisme a exercé une contrainte lourde sur la pensée des intellectuels »). Certains intellectuels, mais peu nombreux, furent à la fois antifascistes et antistaliniens.

Ne communiant pas avec les regards peu critiques actuels sur Jean Paul Sartre ou les polémiques contre Albert Camus, je partage l’avis de l’auteur sur la nécessité de les descendre de leur piédestal et « les soumettre à une véritable historicisation critique ».

Aujourd’hui « le langage de l’entreprise se généralise à l’ensemble de la société et ceux qui l’utilisent pensent que la modernité consiste à remplacer les intellectuels par des gestionnaires », l’expertise se substitue à la critique, le concret immédiat utilitaire à la recherche et à la compréhension. De plus, dans un cadre d’une massification d’accès à l’université et plus globalement aux savoirs, se développe une forte spécialisation, une division accentuée des matières et des connaissances, ce qui ne manquera de provoquer des tensions et de nouvelles aspirations.

Entre « défaite historique » et tournant politico-économique libéral, la scène médiatique est aujourd’hui dominée par les néoconservateurs.

Enzo Traverso part d’un fait important, « l’intellectuel est devenu un travailleur comme un autre », souvent très précarisé. Ilest aussi plus directement « soumis aux tensions et aux conflits sociaux » (voir grève de 2009 contre la réforme de l’université). L’auteur insiste sur la réification de la culture, la puissance des médias., la culture de l’image, les groupes monopolistes dans l’édition et leurs critères de profitabilité et de retour sur investissements, le livre comme marchandise et produit de marketing.

Une place centrale est donnée à « la chute du Mur » qui « achève la parabole ». C’est maintenant la « fin de l’histoire », la « fin des idéologies », le marché présenté comme seule possibilité, comme seul présent, futur et… passé.

Si les pages sur cette défaite décrivent bien les évolutions, je suis plus dubitatif sur l’articulation des arguments (j’y reviendrais en fin de note).

La « fin de l’histoire » se conjugue à la remise en cause des utopies comme « mesure prophylactique ». Mais comme le souligne l’auteur « Le vieux paradis est devenu l’enfer, mais le monde reste divisé entre le paradis et l’enfer ».

Les intellectuels dissous, invisibles, les « intellectuels médiatiques » peuvent parader. Ils ne sont ni experts, ni intellectuels spécifiques et très rarement critiques (ils contribuent le plus souvent à légitimer le pouvoir). Ils paraissent, en jouant des cordes humanitaires, un humanitarisme contre l’engagement qui ne pourrait déboucher que sur le totalitarisme.

Parmi d’autres points abordés, je souligne la critique du « culte mystique » autour de la destruction des juifs et des juives d’Europe, dont la matérialité disparaît, à mes yeux, dans le nom Shoah, la multiplication des lois mémorielles et certains déroulements de procès qui « ont contribué à créer l’illusion néfaste selon laquelle, au-delà de l’administration de la justice, le droit pourrait écrire l’histoire, en fixant, par un verdict, sa vérité ».

L’auteur termine sur des réflexions autour de Michel Foucault, comme intellectuel spécifique, la discipline des vies, le contrôle des corps (le biopouvoir), le déchaînement du pouvoir souverain au cours du XXe siècle et la place de la « critique postcoloniale ». Il souligne que « L’histoire n’appartient pas à ceux qui exercent le métier de l’écrire… ».

Sans oublier les mutations technologiques (micro-informatique, internet) et les accélérations permises dans les recherches, il souligne que la pensée ne surgit pas de l’instant mais de la réflexion, de l’échange, du lien social (et non de l’individualisation, à ne pas confondre avec l’autonomisation des individus ou de l’atomisation de la société).

Et si « la rupture entre intellectuels critiques et mouvements sociaux reste considérable » (voir sur ce sujet le livre de Razmig Keucheyan : Hémisphère Gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Editions Zones, Une cartographie inventive mais limitée), s’il convient de combattre la dominante neutralité analytique (« Or, cette apparence de neutralité analytique, purement technique et calculatrice, vise en réalité à neutraliser la réflexion critique et à naturaliser l’ordre politique », les mobilisations des révolutions arabes ou autour des biens communs ré-ouvrent la porte des utopies.

D’une certaine manière, « le silence des intellectuels est le miroir d’une défaite historique », mais cette défaite ne saurait être réduite à la transformation d’une révolution en dictature avec ses cortèges de crimes et d’ignominies (là-bas et ici, dans les soutiens et dans de multiples activités sociales, politiques). Cette défaite doit être aussi analysée, et sur ce point je suis étonné des silences de l’auteur, comme la non-capacité à créer, autour d’une utopie, du principe espérance, une hégémonie sociale inclusive (majorité des dominé-e-s). Le peu de prise en compte des divisions profondes entre salarié-e-s, des avantages relatifs que certain-ne-s en tiraient, des effets matériels de ces asymétries se traduisant en terme de domination (hommes/femmes, « nation » colonisatrice / peuples colonisés, États impérialistes ou dominants / États dominés, etc.), la négation du caractère très relatif de « nos » orientations « universelles », ont participé de la division objective des dominé-e-s. La faiblesse de l’appropriation critique des apports du/des marxismes, l’hypertrophie du rôle des partis (souvent réduit à un), la simplification des hypothèses stratégiques, la sous-estimation des débats autour de la « démocratie radicale » à inventer ou de l’auto-organisation indispensable des dominé-e-s ont concouru à cette défaite.

La référence au communisme ne saurait être détachée, à partir d’une certaine période, au stalinisme réellement existant, même si ce recouvrement n’est pas sans contradictions. Au delà des justes remarques de l’auteur, ce passé continue de peser, faute de bilan critique radical, et élargi à l’ensemble des politiques du PCF sur près d’un siècle (les courants révolutionnaires anti-staliniens n’étant pas à exempter de cette relecture critique).

La majorité des dirigeants staliniens, comme ils se désignaient eux-mêmes, se sont dressés systématiquement contre les luttes et les processus révolutionnaires qu’ils jugeaient contraires aux intérêts de l’Urss ou de la « nation » (la grève est l’arme des trust de Maurice Thorez, le vote des pleins pouvoirs lors de la guerre d’Algérie, pour ne citer que deux exemples). Si certains n’ont pas accepté, beaucoup d’intellectuels de renom n’ont rien dit, ont approuvé, justifiant la politique de leur parti sur ces sujets ou, plus tard lors des répressions des soulèvements populaires en Hongrie, en Pologne, sans oublier pour certains, le soutien à la révolution culturelle maoïste, ou aux délires albanais. Sans oublier les silences lors des massacres dans les colonies au sortir de la seconde guerre mondiale, les premières positions contre la contraception et l’avortement, etc.

Les intellectuels critiques sont restés silencieux ou devenus louangeurs d’un certain nombre d’ignominies, pour utiliser un mot de l’auteur. Et cela aussi a concouru à la défaite.

J’ajoute que je trouve étrange qu’un chercheur, clairement positionné du coté de l’émancipation, n’interroge pas le genre des intellectuels et oublie les intellectuelles. L’apport depuis près d’un demi-siècle, des féministes radicales, invisibilisé par les universitaires hommes, est de très grande qualité. Il en est de même d’un certain nombre de penseurs de la « périphérie ».

Au delà de ces remarques critiques, en marge de l’ouvrage, ce petit livre est extrêmement enrichissant et stimulant.

Parmi les derniers ouvrages de l’auteur :

Enzo Traverso : A feu et à sang – De la guerre civile européenne 1914-1945  Une caractéristique importante de l’antifascisme, qui contribue à expliquer tant sa complaisance à l’égard du stalinisme que son aveuglement face au génocide juif, est sa défense acharnée et a-critique de l’idée de progrès, héritée de la culture européenne du XIXème siècle

L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle  Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire 

Enzo Traverso : Où sont passés les intellectuels ?

Conversations avec Régis Meyran

Editions Textuel, Paris 2013, 108 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

Ni année zéro, ni catastrophe naturelle, ni peuple sans histoire, ni victimes sans voix

8Cet essai entend interroger la mécanique de l’aide à Haïti et le consensus de la légitimité dont elle se prévaut. 74 pages seulement et pourtant l’essentiel est dit. Je ne traiterai que partiellement des deux premiers chapitres.

Il y a une réelle méconnaissance, ou un refus délibéré de connaître l’histoire du peuple haïtien, Les médias ne voient (sans rien dire de cette construction) qu’une catastrophe naturelle. Pourtant ce territoire n’est ni sans propriété, ni sans propriétaires, ni sans histoire « les combats, succès et échecs du peuple haïtien depuis plus de 200 ans ».

Le « pas de chance », les « malédictions » ne sont que l’expression d’un mépris envers les populations et leur histoire. « Il restera toujours dans la mort d’un être cher une part d’absurde, dont nous ne sous déférons jamais et dont nous porterons la colère inconsolable toute notre vie. Mais l’inexplicable absurdité de cette disparition ne nous condamne pas à l’incompréhension d’un monde dont nous subirions, écrasés par le destin, les lois aveugles. Pour comprendre la catastrophe, il faut changer de point de vue, s’intéresser moins au matraquage d’images qu’au hors champ, et lire le 12 janvier à travers l’étude d’une histoire et d’une situation ».

« Il n’y a pas de catastrophe naturelle ». Frédéric Thomas nous rappelle que si l’origine d’une catastrophe peut-être naturelle « ses contours, ses conséquences… et ses responsabilités » sont toujours « in fine » humaines. Il insiste « sur les causes sociales, les déterminismes historiques et les choix politiques qui y sont étroitement liés ». Et bien sûr, sur notre responsabilité. Car les comparaisons régionales sont parlantes « la vulnérabilité est plus déterminante que le phénomène en soit ».

D’où la nécessite de « réinscrire le séisme dans une trame historique ».

1804, une révolution qui a fait scandale, qui fait toujours scandale « Le formidable soulèvement d’esclaves noirs exigeant et affirmant la liberté et l’égalité constitua une onde de choc qui atteignit l’Europe, bouscula les préjugés ». Cette histoire, cette guerre de libération, cette création d’une « nation libre gouvernée par d’anciens esclaves » que l’auteur présente est régulièrement passée sous silence, niée.

Pour la France de l’époque, « Cette révolution haïtienne paraît inouïe, brûle d’une lumière à la fois éclatante et insupportable ». Et Charles X imposera une indemnisation de 150 millions de francs or, le gouvernement haïtien payera ces indemnités jusqu’en 1883 et les divers emprunts et intérêts de ceux-ci jusqu’en 1952. Soit un paiement au pays colonisateur, une indemnité pour sa propre libération !!! Il serait plus que temps que l’État français restitue ces sommes (relevant de la rapine, du racket ou du gangstérisme international) à Haïti.

Sans oublier les « aides financières internationales » au fils des années et leurs contreparties en terme d’ingérences économiques, le soutien à la dictature Duvallier. « L’indépendance du pays était falsifiée, retournée comme un gant à partir de la "double dette’‘, les ingérences de toute sorte, de gouvernements adossés à la communauté internationale ».

Il convient donc de regarder « du coté de ce qu’on avait fait, défait et laisser faire pendant toutes ces années » plutôt que de regarder du coté de la nature pour parler de la « fatalité » de la catastrophe.

Comme l’indique l’auteur, en citant Enzo Traverso ( L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, La Découverte 2011,  Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire ) « S’impose ainsi une recolonisation du regard qui fait du Sud du monde le réceptacle d’une humanité souffrante, en attente d’être sauvée par l’humanisme occidental ».

La situation d’Haïti a été construite politiquement et socialement, contre les intérêts de la majorité de la population, voilà le vrai soubassement matériel, non naturel, le soutènement historique et social des « catastrophes ».

Le second chapitre est une critique virulente et très pertinente des « Logique(s) humanitaire(s) », de « l’humanitaire comme un machine à transformer notre échec en spectacle ».

A l’urgence, nul-le ne semble préférer la prévention, la modification des conditions matérielles et sociales. Urgence, humanitaire, aide, comme logique imposée, comme « ensemble de pratiques, de rapport de force – plus ou moins implicites ou occultés -, d’effets convergents, qui se cristallisent dans une série "d’invariants».

Séisme du 12 janvier et « l’alarme médiatique ; l’emballement compassionnelle ; la déferlante humanitaire ; la retombée médiatique, compassionnelle, humanitaire ; et, enfin, traversant et surdéterminant les quatre autres, la dépolitisation du problème ».

L’auteur insiste sur la dépolitisation. Ici (comme ailleurs), des faits, des relations sociales sont naturalisé-e-s, essentialisé-e-s, leurs dimensions politiques sont niées. « L’humanitaire construit un monde à son image, avec des problèmes à la mesure des solutions (toutes faites) qu’il met en œuvre ».

Alors que les premiers secouristes sur place, les plus efficaces, celles et ceux qui ont sauvé le plus de vies, ce sont les haïtiennes et les haïtiens elles et eux-mêmes, les médias et les  humanitaires entretiennent la confusion « entre efficacité et visibilité ». Ou, pour le dire autrement, ce qui a été fait mais pas montré n’existe pas. « Pas d’image, donc pas de réalité ».

Frédéric Thomas ajoute qu’au passé-présent-futur se substitue l’urgence et sa glorification « L’urgence de l’humanitaire est le temps du ralliement et du rassemblement, alors que l’histoire et la politique sont ceux de la division et de la dissension ». Exit donc les choix démocratiques, sociaux et politiques, exit les analyses sur « le résultat de l’échec de politiques publiques de prévention, gestion et réponses aux crises ».

« Ivres de bonne foi », les humanitaires oublient leurs hôtels, restaurants, 4×4, etc., ne posent pas la question de l’asymétrie entre elles/eux et les haïtien-ne-s. Exit les questions d’égalité et de dignité. La médiatisation, intrinsèquement liée à l’humanitaire met « en scène leur impuissance et notre dévouement » et, pour le dire différemment, favorise « l’exhibitionnisme dramatisé de la souffrance et d’une même grille d’explication faussement apolitique ».

Je partage le constat dégagé par l’auteur « L’égalité et la dignité sont comme la double mèche d’une machine infernale, posée au centre du regard et des pratiques humanitaires, qui menacent de faire voler en éclats toute cette belle construction idéologique et matérielle ».

L’auteur fait aussi le lien entre néolibéralisme et humanitaire, qui se sont développés dans la même temporalité et « possèdent des affinités – défiance envers la politique et critique de l’État, affirmation d’un engagement individuel, etc . – et ont des effets communs : ils redessinent les frontières de la politique de manière minimaliste ».

Je laisse les lectrices et les lecteurs découvrir les chapitres suivant :

  • « République des ONG » contre État faible

  • Un bilan « globalement positif ?

  • Plaidoyer minimaliste pour une révolution

Comme l’auteur, je pense qu’il faut « repenser le débat, repolitiser les questions et décoloniser le regard ». Les « victimes » sont nos égales/égaux, elles possèdent un savoir et un savoir-faire, une expertise sur les situations et sur les manières d’y remédier. Elles et ils ne sont pas des réceptacles passives/passifs de nos politiques de spectacle sur la misère.

« Pour aider Haïti, il faut casser "nos" politiques, qui condamnent le pays à la dépendance et à la vulnérabilité ».

Je voudrais pour terminer, reprendre une idée personnelle déjà évoquée. Non seulement les dettes contractées par Haïti doivent être annulées (elles sont très largement odieuses et illégitimes) mais l’État français devrait restituer les sommes (relevant de la rapine, du racket ou du gangstérisme international) payées (à titre de punition) pour l’auto-libération des haïtien-ne-s.

En complément possible, Sophie Perchellet : Haïti. Entre colonisation dette et domination, note de lecture : Création de la pauvreté et de la dépendance

Frédéric Thomas : L’échec humanitaire. Le cas haïtien

Cetri – Editions Couleur livres, Charleroi 2013, 74 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

Quand acheter bon marché nous revient cher

Trois, deux, un, zéro. Les soldes sont déjà là. Promotions, réductions, % d’épargne… occupent les vitrines des magasins et des centres commerciaux. C’est le moment d’acheter et d’acheter à bon prix. Mais ce que nous achetons est-il réellement aussi bon marché ? Que se cache derrière ces vêtements et ces appareils électroniques ? Qui sont les gagnants et les perdants avec nos achats ? En réalité, ce qui semble bon marché revient souvent très cher.

Mango, Zara, H&M, Bershka, Pull&Bear, Stradivarius, Gap, Oysho… nous disent offrir, et c’est encore plus le cas en période de soldes, des prix bas. Ce qu’ils ne nous disent pas, et qui se cache derrière une étiquette made in China, Bangladesh ou Maroc, c’est comment ils obtiennent de tels prix. La délocalisation industrielle est la clé : produire en payant le coût le plus minimum possible pour la main d’œuvre et, par conséquent, en violant les droits humains et les droits les plus élémentaires des travailleurs. Ainsi l’expliquent et le documentent de manière exhaustive plusieurs rapports de la Campagne Vêtements Propres. Des pratiques qui, il est vrai, ne sont pas très différentes des grandes marques qui vendent des produits un peu plus chers ou de haute gamme. La logique est la même. Derrière le « glamour » ou le « luxe » se cache la sueur de travailleurs mal payés.

Le rapport « La mode espagnole à Tanger : travail et survie des ouvrières de la confection », de la Campagne Vêtement Propre de Setem, est l’une des nombreuses enquêtes qui l’énonce noir sur blanc. Le rapport analyse la situation des travailleuses dans les ateliers textiles de Tanger qui fournissent d’importantes firmes internationales. Il met en lumière les conditions de travail dans ces centres de confection marocains : des journées de travail qui vont jusqu’à 12 heure par jour, six jours par semaine et avec un salaire qui ne dépasse pas les 200 euros par mois – et qui parfois peut même être inférieur à 100 euros mensuels - ; l’arbitraire à l’embauche et au licenciement ; les obstacles à l’organisation syndicale, etc. Une situation extrapolable à de nombreux autres pays. Ce n’est pas pour rien que la majeure partie de nos vêtements sont confectionnés en Asie, en Amérique centrale, en Europe de l’est ou en Afrique.

Mais ce ne sont pas seulement les travailleurs des centres de productions qui en sortent perdant. Ici aussi les employés des centres commerciaux et des points de vente sont soumis à des conditions de travail précaires, flexibles, avec des difficultés pour s’organiser syndicalement. La pression pour obtenir des coûts les plus bas possibles retombe ainsi également sur eux. Les responsables du chômage et de la précarité au Nord ne sont pas les travailleurs des pays du Sud, mais bien les élites économiques et patronales qui cherchent à faire du profit avec nos vies, tant ici qu’à l’autre bout de la planète.

C’est ainsi que, selon la revue Forbes, Amancio Ortega, propiétaire de Inditex, et qui a sous sa coupe des marques telles que Zara, Bershka, Pull&Bear, Stradivarius, Oysho, Massimo Dutti, est devenu en 2012 le troisième homme le plus riche du monde malgré – ou plutôt grâce selon le point de vue – la crise économique.

Et le même schéma se répète dans la production, la distribution et la vente d’électroménagers, de produits informatiques et même pour la nourriture. Cette minorité ne profite pas seulement de conditions de travail précaires ou inexistantes, mais aussi de législations environnementales extrêmement faibles. Ainsi, le système de production actuel de biens de consommation dévore et exploite des ressources naturelles limitées, il rend malade ou empoisonne des travailleurs et des communautés et pollue là où nos yeux ne peuvent voir. Le tout, évidement, à zéro coût.

Et ils nous disent ensuite que nous pouvons acheter à bon prix ! Et que les soldes sont le meilleur exemple de cette pratique. Mais ce que nous achetons est-il tellement bon marché ? Le modèle actuel de production et de consommation comprend une série de coûts occultes que nous finissons tous par subir. L’exploitation du travail, la précarité, les salaires de misère, les droits syndicaux faibles ou nuls… Que ce soit dans les pays du Sud ou au Nord, cela génère pauvreté, inégalités, faim, expulsions. Et c’est l’État qui doit gérer de telles situations et conflits, avec tout ce que cela implique en coûts sociaux et économiques.

La même chose se produit avec les entreprises qui polluent et qui exploitent sans contrôle ni limite les ressources naturelles, qui provoquent avec leurs pratiques le changement climatique et la destruction environnementale. Qui paye pour une production fragmentée, délocalisée et kilométrique, accro au pétrole et génératrice de gaz à effet de serre ? Qui paye pour les communautés déplacées, les travailleurs malades et les territoires rendus inhabitables ? Qui assume les conséquences d’un modèle agricole et alimentaire qui détruit l’agrodiversité, la paysannerie et nous rend dépendants de la malbouffe ? C’est nous. Pour les entreprises, c’est gratis. Il s’agit des coûts invisibles liés à des pratiques abusives que personne n’est supposé assumer. La dure réalité nous démontre, au contraire, que c’est la société qui paye la note. Et cher.

Le plus scandaleux de tout cela c’est que, pour mener à bien ces pratiques, les multinationales comptent sur le soutien actif de ceux qui sont présents dans les institutions et qui élaborent les politiques économiques, sociales, écologiques, du travail… au service des intérêts des premières. Comme on l’a répété à plusieurs reprises dans les rues, nous vivons dans une démocratie séquestrée. Et bien qu’ils nous disent jusqu’à la nausée qu’en « achetant bon marché on y gagne tous », la réalité est toute autre : le bon marché coûte cher. Et au final, c’est nous, la majorité, qui payons la facture.

Esther Vivas

Article publié dans « Público », 09/01/2013.

+ info: http://esthervivas.com/francais/

Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera.

Osons la masturbation le désir, le plaisir, le sexe…

zeromacho-campagne-web

Le réseau Zéromacho – des hommes contre la prostitution réaffirme son soutien à la proposition de loi Bousquet-Geoffroy visant à l’abolition de la prostitution, et à la volonté de la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, d’aboutir en ce sens.

  • Parce que la prostitution n’est pas une relation sexuelle libre entre individus
  • consentants mais un système économique reposant sur la violence et la contrainte.
  • Parce que dans ce système les personnes prostituées ne sont pas des individus
  • proposant un rapport sexuel mais des produits.
  • Parce que dans ce système les « clients » de la prostitution ne sont pas des individus mus par des désirs sexuels mais un marché.
  • Parce que le moteur et la raison d’être de ce système, ce n’est pas la sexualité, mais l’argent.
  • Parce que seuls les pauvres sont prostitués.
  • Parce qu’un billet, aussi gros soit-il, n’effacera jamais une violence.
  • Parce que, quand on parle des « acteurs » de la prostitution, on oublie toujours les
  • producteurs : les proxénètes et les réseaux du crime organisé.
  • Parce que la sexualité, avec ses infinies possibilités, ne perdra rien avec l’abolition de la prostitution.


La réalité de la prostitution, ce n’est pas le libertinage, c’est la misère et le crime organisé.

  • • Des trois principaux trafics illégaux (dont les armes et la drogue), la traite d’êtres humains est le plus rémunérateur et le moins puni.
  • • L’entrée dans la prostitution se fait bien souvent à l’adolescence.
  • • 90% des personnes prostituées sont victimes de réseaux de proxénètes et de passeurs.
  • • La majorité connait des problèmes de dépendance alcoolique et de toxicomanie. Leur espérance de vie est celle d’un sdf.

À tous ceux qui ne veulent voir dans le système prostitueur qu’une dimension sexuelle, à tous ceux qui affirment qu’elle n’existe que pour répondre aux « besoins irrépressibles » des hommes, nous répondons :

Osons la masturbation
les plaisirs, le désir, le sexe…
Refusons la prostitution
Payer, c’est imposer une violence !
Ce sont des hommes qui le disent

Diffusez largement cette campagne sur vos réseaux sociaux et (pour les hommes) signez notre manifeste sur le site Zéromacho !

Faites circuler !

—————————————————

affiche

« Prix Nobel alternatifs »

Le lundi 10 décembre, autour de midi, sous les lambris de l’Hôtel de ville d’Oslo, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, le Belge Herman von Rompuy, celui du Conseil européen, et l’Allemand Martin Schulz, qui tient le perchoir au Parlement strasbourgeois1, ont reçu en grandes pompes le Prix Nobel de la Paix 2012 au nom de l’Union des 27. On peut évidemment contester le choix arrêté, le 12 octobre, par le comité norvégien, voire considérer que cette attribution s’apparente à une « farce grotesque »2. Je ne gloserai pas ici sur les orientations politiques, diplomatiques et économiques du conglomérat. Je préfère évoquer une autre cérémonie, qui s’est déroulée, vendredi dernier, dans l’enceinte du Riksdag, la chambre des députés à Stockholm, et que les médias ont superbement ignorée : la remise du Right Livelihood Award, généralement qualifié de « Nobel alternatif », à trois personnes et un mouvement œuvrant réellement pour le bienfait de l’humanité.

L’essayiste et philatéliste suédois Jakob von Uexkull avait créé en 1980 cette distinction « pour un mode de vie juste », notion reposant sur l’idée que chaque être doit pouvoir exercer une activité honnête sans nuire à ses semblables et à la nature. Elle induit que nous nous sentions pleinement responsables de nos actes et que nous prélevions avec parcimonie les ressources de la planète pour la satisfaction de nos besoins. Le susnommé a tenu à mettre en évidence des domaines qui n’intéressent guère le jury officiel ainsi que le peu de femmes honorées par lui. Refusant les catégories figées, il a élargi les critères en couplant par exemple paix et désarmement, droits de l’Homme et justice sociale, jalons sur le chemin d’un monde meilleur.

Hayrettin Karaca, le grand-père du mouvement écologiste turc, avait, dans le cadre de ses déplacements en tant que businessman du textile, constaté les dégradations de l’environnement, en particulier l’érosion des sols générée par une fertilisation excessive, le gaspillage de l’eau, l’épandage massif de pesticides. En 1980, il créa chez lui à Yalova, dans le nord-ouest du pays, un parc comprenant plus de 14 000 espèces et variétés d’arbres de même que 3800 plantes herbacées et vivaces.

En 1992, il initia avec Nihat Gökyigit, un collègue de l’industrie, la Fondation TEMA. La mission: combattre l’érosion, faciliter la reforestation et protéger les habitats naturels. Hayrettin Karaca échafauda des modèles que les populations locales prendraient en charge : l’apiculture, la production de fourrage, l’amélioration de l’élevage, l’introduction de pratiques non intensives, l’écotourisme, la culture de fruits et légumes. TEMA, qui organise des stages pour les fermiers, a touché 2,5 millions de personnes, notamment à travers des cycles éducatifs, et publié 84 manuels. En septembre 2012, elle comptait 160 employé(-e)s à temps plein, 450 000 membres ainsi que des clubs dans 60 universités. Une centaine de scientifiques et de juristes l’assistent. Son budget 2011 s’élevait à 10 millions de livres turques, soit 4,2 millions d’euros.

Le 17 avril 2010, le nonagénaire s’était rendu à Kozak, dans l’ouest de la Turquie. Les exploitants de mines d’or avaient massacré 7400 arbres. Le vieil homme prit des photos. Lui et les habitants du cru qui avaient attiré son attention sur les dégâts subirent des intimidations. Les responsables de la compagnie Koza Altin Madencilik A.S. les poursuivirent pour violation de propriété, un délit passible de six années d’emprisonnement. Le 20 novembre 2012, lors d’une audience au Tribunal pénal de Dikili, ils retirèrent leur plainte. La nomination pour le Prix n’est sans doute pas étrangère au revirement.

Sima Samar (55 ans), médecin des pauvres en Afghanistan, n’avait que 22 ans lorsque son époux, trois de ses frères et soixante autres membres de sa famille périrent dans les affrontements entre les troupes russes et l’armée nationale en 1979. Après son doctorat à l’Université de Kaboul, en 1982, elle fuit au Pakistan où elle s’exila durant dix-sept années. En 1987, elle ouvrit à Quetta le premier hôpital pour femmes et enfants. En 1989, elle créa Shuhada, une association qui patronne désormais plus d’une centaine d’écoles, une quinzaine d’établissements de soins en Afghanistan et dans le pays limitrophe. De retour dans sa patrie en décembre 2001, elle occupa le poste de ministre des Affaires féminines. Elle démissionna en juin 2002 pour présider la Commission indépendante des Droits de l’Homme. Elle s’assigna la tâche de fortifier le corpus juridique et d’éradiquer l’impunité dont jouirent de nombreux notables indélicats. Craignant que ses engagements n’entraînent des dommages pour son intégrité physique, Sima Samar ne se déplace qu’entourée de gardes du corps.

En 2012, Shuhada chapeaute 71 écoles en Afghanistan et 34 accueillant des réfugiés à Quetta. Durant le régime des talibans, les établissements sous l’égide de Shuhada furent les seuls à fonctionner quasiment en permanence. En sus des cours d’anglais, d’informatique et de littérature, l’association offre un abri aux femmes les plus vulnérable; il ne s’agit pas seulement de les protéger, mais également de leur permettre de parfaire leur éducation. Elles y apprennent comment gérer au mieux leur quotidien et de conquérir une certaine autonomie.

Entre 1989 et 2011, les programmes de santé ont concerné 3,3 millions de bénéficiaires, les cycles scolaires 176 000 et la formation professionnelle 6000. Deux cent vingt mille personnes ont participé à des initiations aux droits humains. De 2005 à 2009, Sima Samar, auréolée de plusieurs récompenses, fut rapporteur quant à la situation au Soudan.

L’Américain Gene Sharp (84 ans) est avec le Norvégien Johan Galtung, lauréat du Prix en 1987, le théoricien de la non-violence le plus célèbre. Objecteur de conscience à 25 ans, il refusa de quitter son Ohio natal pour aller tuer des gens lors de la guerre de Corée (25 juin 1950 – 27 juillet 1953). L’admirateur du Mahatma Gandhi fut condamné à neuf mois sous les verrous. En 1983, il porta sur les fonds baptismaux à Boston l’Institut Albert Einstein, spécialisé dans l’étude des formes de résistance non-violentes. Il avait achoppé sur la portion congrue dévolue à celles-ci dans les livres d’histoire.

En 1990, il seconda Roine Carlsson, le ministre suédois de la défense, dans son projet d’intégrer la composante non armée dans la doctrine gouvernementale. En 1992, il pénétra clandestinement en Birmanie pour y tenir des ateliers avec des étudiant(-e)s, des militant(-e)s des Droits de l’Homme et des combattants de la minorité Karen. En octobre 1993, il publia son essai majeur « De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération »3, traduit en plus de trente langues et qui inspira maints activistes dans le monde. En 2011, le réalisateur et journaliste écossais Ruaridh Arrow tourna le documentaire « How to start a revolution », basé sur les écrits de Gene Sharp et leur impact sur des mouvements de lutte.

À l’honneur également, la Campagne contre le commerce des armes, lancée en 1994 à Londres après le déclenchement de la guerre du Kippour au Moyen-Orient. La CAAT se mobilise surtout pour fustiger l’influence des magnats du secteur sur le gouvernement anglais. Elle estime que la domination militaire, un des axes sur lesquels repose la diplomatie, constitue un facteur prégnant d’insécurité. Parmi les causes majeures de conflits, elle mentionne les inégalités croissantes entre le Nord et le Sud tout comme les corollaires des dérèglements climatiques. Elle a dévoilé en 2004 les conditions du deal entre la Grande-Bretagne et l’Arabie Saoudite, entaché de corruption à hauteur de plusieurs centaines de millions. L’affaire s’était conclue, le 30 juillet 2007, lorsque la Chambre des Lords décréta que l’Office des fraudes avait eu raison de stopper ses investigations, conformément aux impératifs de sécurité intérieure. Mais la CAAT avait soulevé publiquement la question des us et coutumes immoraux liés aux transactions si peu transparentes concernant le matériel de guerre. Actuellement elle dénonce l’exportation d’engins de mort à destination d’Israël.

En 2011, le volume global à l’échelle de la planète se situait autour de 1338 milliards d’euros. Selon le rapport au Parlement4 présenté, le 22 novembre dernier, par Jean-Yves Le Drian, le ministre de la défense, la France se situait au 4ème rang avec 6,5 milliards d’euros (8,5% des parts de marché), derrière les States (33,6 milliards d’euros, 44%), la Russie (10,7 milliards d’euros, 14%) et le Royaume Uni (8,2 milliards d’euros, 11%).

Quelques lignes sur le Ig Nobel (par analogie avec les adjectifs « noble » et « ignoble »). Ce prix parodique est décerné depuis 1991 à dix personnes, respectivement groupements dont les « découvertes » ou les « accomplissements » paraissent bizarres, drôles, absurdes, totalement décalés. En 1996, Jacques Chirac avait été désigné dans le domaine de la Paix pour la reprise des essais atomiques l’année précédente, cinquantième « anniversaire » des bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Les catégories ne sont pas immuables. Le palmarès est décliné à Harvard (Cambridge dans le Massachusetts) sous le patronage de la revue d’humour en science Annals of Improbable Research. Le 20 septembre 2012, furent applaudis ou moqués, en psychologie les Néerlandais Anita Eerland et Rolf Zwaan ainsi que le Péruvien Tulio Manuel Guadalupe Estrada pour leur découverte que la tour Eiffel semble plus petite lorsqu’on penche la tête vers la gauche; en dynamique des fluides, le Russe Rouslan Krechetnikov et l’Américain Hans Mayer, pour leur étude sur le ballottement du café dans une tasse tenue par une personne en train de marcher;en médecine, le Parisien Emmanuel Ben-Soussan, cancérologue et gastro-entérologue, ainsi que son confrère rouennais Michel Antonietti, pour leurs explications sur la minimisation des risques d’explosion dans le tube digestif de patients à l’occasion de coloscopies.

René Hamm, Bischoffsheim (Bas-Rhin), le 12 décembre 2012

1 Les deux premiers n’ont aucune légitimité démocratique. Quant au social-démocrate d’outre-Rhin, il ne se singularise pas par une opposition tranchée aux diktats des institutions bruxelloises

2 Dans le passé il y eut des lauréats encore plus débectants. Je n’en citerai que deux : Henry Kissinger en 1973, Barack Obama en 2009. Le vendredi 7 décembre, François Hollande a accueilli à l’Élysée l’ancien secrétaire d’État américain dont le nom est associé à quelques-unes des pires violations des Droits humains au cours du XXème siècle : les bombardements, entre 1969 et 1975, contre les populations civiles au Laos et au Cambodge (un million de morts), l’implication, des préparatifs à son exécution, le 11 septembre 1973, du coup d’État contre Salvador Allende, le président du Chili, le soutien au tyran indonésien Suharto, qui envahit en 1975 le Timor oriental (213 600 victimes jusqu’en 1999), son rôle dans le « Plan Condor », vaste opération destinée à éliminer des militants de gauche en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili, au Paraguay et en Uruguay dans les années 70… Mais cet individu de la pire engeance ne répondra vraisemblablement jamais de ses crimes. Au contraire, à l’instar d’autres immondes « délinquants », il reste très sollicité pour ses « expertises » et « conseils »…

3 Chez l’Harmattan, collection «La Librairie des Humanités», novembre 2009, 137 pages, 14,50 euros

4 Le document rédigé sous la direction de Marylène Folliet, Isabelle Valentini, Stéphane Reb et Michel Wencker atteste, une fois encore, qu’en ce domaine comme en tant d’autres, il n’existe aucune différence entre le Parti socialiste et l’UMP ou le Front national

Droit de vote des étrangers : l’aboutissement de la démocratie

Monsieur le Président,

Généreuse, la République se doit de donner de nouveaux moyens d’expression à ceux qui prennent part, au quotidien, à la vie de la Cité, qui contribuent à ses ressources, et qui respectent ses lois. Terre d’accueil, la France se doit de tenir compte des racines créées, par-delà la nationalité, par ceux qui y vivent depuis des années, parfois depuis des décennies. Pluriel, notre pays se doit de reconnaître un nouveau type de citoyenneté, qui ne soit pas uniquement le fruit de la nationalité.  

L’extension du droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales aux étrangers non européens concernerait environ 2,3 millions d’étrangers, dont 1,8 million y résidant depuis plus de cinq ans. En 1981, François Mitterrand, alors candidat à l’élection présidentielle, la proposait déjà. En 2012, vous-même, à votre tour candidat, vous repreniez cet engagement à votre compte.

Ce droit est l’aboutissement du cheminement naturel de la démocratie. Il constitue également un facteur de renforcement de la cohésion sociale. Et il est susceptible d’avoir des effets positifs sur la participation électorale des enfants français de ces étrangers.

Son adoption permettrait enfin de mettre un terme à des asymétries choquantes entre les étrangers non européens, qui sont parfois résidents de longue date sur le sol français, et les étrangers communautaires, disposant eux, sans condition de durée de résidence, du droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales.

Les étrangers qui y accéderaient ne pourraient pas exercer de fonctions exécutives au sein d’un conseil municipal et les conseillers municipaux étrangers élus ne pourraient pas participer à l’élection des sénateurs.

Ce droit, adopté en 2000 à l’Assemblée nationale, a été voté par le Sénat le 8 décembre 2011, un peu plus de deux mois après son basculement à gauche, le 25 septembre 2011. Ces prises de position parlementaires s’inscrivent dans le sillage des appels lancés régulièrement depuis les années 1980 par des associations antiracistes institutionnalisées, tels la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) ou le Mouvement contre le racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), et de la mise en place, dans de nombreuses municipalités, de dispositifs d’association des résidents étrangers à la vie locale. Des vœux ont également été régulièrement adoptés, en faveur du droit de vote et d’éligibilité des étrangers dans les conseils municipaux, généraux et régionaux, dès 2001. Et des référendums locaux ont enfin été organisés, autorisant la participation des ressortissants étrangers. Sans oublier l’inscription de ce droit dans le programme de plusieurs partis de gauche.

Maintenant que la France a en vous un président de la République socialiste, il est temps de reprendre politiquement en main le dossier, et d’engager le processus de révision constitutionnelle.

Pour cela, l’option la plus favorable serait la préparation par le gouvernement d’un projet de loi, soumis aux deux chambres séparément, puis au Congrès (députés et sénateurs réunis). Pour que la révision constitutionnelle soit définitivement adoptée, elle devra emporter au moins les trois cinquièmes des voix du Congrès. Il risque pourtant d’en manquer une quarantaine. Lançons donc une campagne pour convaincre les élus hésitants. Allons chercher, au Parlement, les voix manquantes une par une. Montrons que la politique est aussi l’art de convaincre, et que la démocratie ne peut que gagner à un tel combat.

Il ne serait pas raisonnable de reporter à 2014 l’éventuel octroi à nos résidents étrangers non européens d’un droit qu’ils attendent depuis si longtemps. Ils méritent de notre part ce geste fraternel, hautement symbolique, mais aussi utile à la société, ne serait-ce que par son caractère résolument inclusif en des temps où les replis religieux, ethniques, communautaires se font de plus en plus visibles. Voter, c’est se responsabiliser, et dire non à l’enfermement dans les marges.

Ensemble, député(e)s, sénateurs et sénatrices, élu(e)s de tous rangs, ministres, chef de gouvernement, et jusqu’au plus haut représentant de l’État que vous êtes, Monsieur le Président, faisons de notre conquête des voix une mission républicaine. Montrons que nous sommes encore capables de porter haut et fort nos valeurs de gauche pour une société du vivre ensemble.

Parlementaires, intellectuel(le)s, citoyen(ne)s, c’est aujourd’hui, dès maintenant, que nous avons le devoir de construire la France de demain.

Nous comptons sur vous, Monsieur le Président.

Esther Benbassa, sénatrice (EELV) du Val-de-Marne et rapporteure au Sénat de la proposition de loi sur le droit de vote et d’éligibilité des étrangers, Sergio Coronado, député (EELV) des Français établis hors de France

Signataires :

Jean-Christophe Attias, directeur d’études à l’EPHE (Sorbonne), Nicolas Bancel, historien, professeur à l’Université de Lausanne, Pascal Blanchard, historien, LCP, CNRS, Pascal Boniface, géopolitologue, Daniel Borrillo, maître de conférence à l’Université Paris X, Jean-Paul Chagnollaud, professeur des Universités, Marc Cheb Sun, éditorialiste, Pascal Cherki, député (PS) de Paris, Denis Crouzet, professeur d’histoire à l’Université Paris-Sorbonne, Elisabeth Crouzet-Pavan, professeur d’histoire à l’Université Paris-Sorbonne, Cécile Cukierman, sénatrice (CRC) de la Loire, Geoffroy De Lagasnerie, philosophe, Michel Delebarre, maire de Dunkerque, sénateur (PS) du Nord, Francois De Rugy, député (EE-LV) de Loire-Atlantique, co-président du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Christine Delphy, directrice de recherches au CNRS, Didier Eribon, professeur à l’Université d’Amiens, Christian Favier, président du Conseil Général et sénateur (CRC) du Val-de- Marne, Eric Fassin, sociologue, Université Paris VIII, François Geze, éditeur, Jérôme Guedj, député (PS) de l’Essonne, Razzy Hammadi, député (PS) de  Seine-Saint-Denis, Stéphane Hessel, Philippe Kaltenbach, sénateur (PS) des Hauts-de-Seine, maire de Clamart, Bariza Khiari, sénatrice (PS) de Paris, Michel Kokoreff, professeur de sociologie, Université Paris VIII, Jean-Yves Leconte, sénateur (PS) des Français établis hors de France, Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire, Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice (PS) de Paris, Daniel Lindenberg, professeur de sciences politiques, écrivain, Roger Madec, sénateur (PS) de Paris, maire du XIXe arrondissement de Paris, Noël Mamère, député (EE-LV) de la Gironde, Gilles Manceron, historien, Caroline Mecary, avocate au barreau de Paris, co-présidente de la fondation Copernic, Michelle Meunier, sénatrice (PS) de la Loire-Atlantique, Jean-Pierre Michel, sénateur (PS) de la Haute-Saône, Jean-Vincent Placé, sénateur (EE-LV) de l’Essonne, Président du groupe écologiste du Sénat, Barbara Pompili, députée (EE-LV) de la Somme, co-présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Mabrouck Rachedi, écrivain, Richard Rechtman, directeur d’études à l’EHESS, Ridan, auteur-compositeur, Barbara Romagnan, députée (PS) du Doubs, Patrick Simon, directeur de recherche à l’INED, Benjamin Stora, professeur des universités, Lilian Thuram, président de la Fondation Education contre le Racisme, Vincent Tiberj, sociologue à Sciences Po, Enzo Traverso, professeur de science politique à l’Université d’Amiens, Dominique Vidal, historien et journaliste, Sophie Wahnich, historienne, directrice de recherche au CNRS, IIAC-TRAM de l’EHESS

Pour signer cet appel (également publié par Médiapart et par Libération) : http://www.avaaz.org/fr/petition/Appel_pour_le_droit_de_vote_des_etrangers

Pétition les inRocKs : Contre le racisme. Devoir d’insolence. Soutien à Saïd Bouamama et à Saïdou de ZEP

POUR SIGNER PETITION LES INROCKS

Le rappeur Saïdou du groupe Z.E.P (Zone d’expression populaire) et le sociologue et militant Saïd Bouamama ont été mis en examen pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur une plainte de l’Agrif, un groupe d’extrême droite nostalgique de l’Algérie française. En cause, un ouvrage et une chanson du même nom, Nique la France, qui assènent en refrain :

« Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes / Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. »

Comme des millions de gens à travers le globe ces dernières années, les deux auteurs ont attaqué le colonialisme et le système capitaliste et impérialiste. Comme beaucoup d’entre nous, ils dénoncent une idéologie toujours très en vogue : le racisme, sous ses formes les plus courantes mais aussi les plus décomplexées. Comme de nombreux habitants des quartiers populaires, ils ont crié leur colère contre les inégalités, les discriminations et la justice à double vitesse.

S’inscrivant dans une longue tradition pamphlétaire des artistes engagés en France contre l’État français, du « nation de porcs et de chiens » d’André Breton au « le temps que j’baise ma Marseillaise » de Léo Ferré en passant par le « je conchie l’armée française »d’Aragon ou le « votre République, moi j’la tringle » de Renaud, Saïdou et Saïd Bouamama ont choisi d’assumer leur « devoir d’insolence » afin d’interpeller et de faire entendre des opinions qui ont peu droit de cité au sein des grands canaux de diffusion médiatique.

Mais voilà, cela dépasse, choque et insupporte qu’une telle parole puisse être portée, d’autant plus quand elle l’est par ceux qui subissent en premier lieu les politiques racistes et antisociales. Lorsque des Noirs ou des Arabes font le choix de sortir de l’invisibilité et du mutisme afin de décrire la réalité telle qu’elle est – violente, inégale et destructrice – la droite extrême, l’extrême droite ou encore l’État s’emploient à tenter de convaincre l’opinion publique de l’illégitimité de ces discours.

NTM, Sniper, Ministère Amër, Mr. R, La Rumeur, Youssoupha ou Houria Bouteldja sont autant de rappeurs et militants attaqués ces dernières années pour des paroles jugées trop irrévérencieuses. Pourtant, tous n’ont fait que porter publiquement l’expression populaire du rejet des discriminations et de la stigmatisation des quartiers populaires, des Noirs, arabes et musulmans.

En signant cette pétition, nous exigeons que les poursuites contre Saïdou et Saïd Bouamama soient abandonnées. D’accord ou pas d’accord avec les propos et les formulations incriminés, nous défendons leur droit de les tenir. L’extrême droite veut interdire le droit de chanter la révolte, imposons le droit de l’exprimer sans entraves.

Comité de soutien Devoir d’insolence

Ils ont déjà signé :

La Rumeur, YoussouphaCasey, Zebda, Scred Connexion, Rachid Taha, Mathieu Kassovitz, Amazigh Kateb,  Les Ogres de Barback, La Rue Kétanou,  Guizmo (Tryo), Imhotep (IAM), Les Ramoneurs de Menhirs, HK et les Saltimbanks, La Compagnie Jolie Môme, Dub Inc,  Elli Medeiros, Archie Shepp, Slimane Dazi, Axiom, Oai Star, Maitre Madj, Première Ligne (Skalpel, E.One et Akye), Siné,  Raphaël Confiant, Judith Butler, Rokhaya Diallo, Pascal Blanchard, Eric Fassin, Laurent Levy, Pierre Tevanian, Christine Delphy, Elie Domota, Olivier Besancenot, Houria Bouteldja,  Eva Joly, Noel Mamère, Sergio Cornado, Hervé Poly,  Xavier Mathieu, Clémentine Autain, Malsa Garcin.

Pour nous rejoindre et agir : devoirdinsolence@gmail.com

Page Facebook: https://www.facebook.com/devoirdinsolence

Site internet: www.zep-site.com

POUR SIGNER : Petition les inRocKs

PREMIER(E)S SIGNATAIRES :

ARTISTES:

Samia Ammour (Chanteuse), Philippe Caubère (Comédien), Gaza Team, Orchestre Poétique d’Avant-guerre – O.P.A, PRIZDIRECT – Laboratoire du Documentaire, La Rabia,Ladji Réal (réalisateur), Hassan Salaam, Lionel Soukaz (cinéaste), René Vautier (réalisateur), Viktor Coup?k (ex-Kalash)

UNIVERSITAIRES ET INTELLECTUEL(LE)S:

Mogniss Abdallah (journaliste), Zahra Ali (doctorante à l’EHESS et à l’IFPO), Paola Bacchetta (sociologue, Department of Gender and Women’s Studies, University of California Berkeley), Etienne Balibar (philosophe), Sirma Bilge (professeure au département de sociologie, Université de Montréal, féministe antiraciste), Ahmed Boubeker (sociologue, Lyon), Naïma Bouteldja (journaliste), Nicole Brenez (universitaire – Paris 3), François Burgat (directeur de l’IFPO), Pierre Cours-Salies (sociologue), Jamel El Hamri (enseignant), Albano Cordeiro (économiste-sociologue CNRS), Aude de Caunes (King’s collège, Londres), Elsa Dorlin (philosophe, Université Paris 8), Cédric Durant (Enseignant-chercheur – Université Paris 13), Jules Falquet (sociologue, Université Paris Diderot), Youssef Girard (historien), Nacira Guénif (sociologue), Abdellali Hajjat (Sociologue), Karim Hammou (chercheur en sciences sociales), Hélène Hazera (productrice de « Chanson Boum » – France Culture), Daniele Kergoat (sociologue),Razmig Keutcheyan (Enseignant-chercheur – Université Paris 4), Souad Khaldi (traductrice), Statis Kouvélakis (King’s collège, Londres), Olivier Lecour Grandmaison (historien), Marwan Mohammed (Sociologue, CNRS), Marwan Muhamad (statisticien), José Luis Moraguès (Maître de Conférences Montpellier III), Olivier Neveux (universitaire, Lyon 2), Olivier Noël (Sociologue ISCRA), Anthony Pecqueux (Sociologue, chercheur CNRS, Militant Sud-recherche), Jérémie Piolat (Sociologue), Aude Rabaud (Enseignante-chercheure en Sociologie – URMIS-Université Paris Diderot), Mathieu Rigouste (chercheur en sciences sociales), Marguerite Rollinde (CNRS), Joan W. Scott (Institute for advanced study), Todd Shepard (Associate Professor of History, Johns Hopkins University, USA), René Schérer (philosophe, professeur émérite à l’université de Paris 8),Patrick Silberstein (éditeurs aux éditions Syllepse), Marie Sonnette (doctorante en sociologie, Université Paris 3), Louis-Georges Tin (maître de conférence, université d’Orléans), Sylvie Tissot (sociologue), Enzo Traverso (Professeur de Sciences politiques, Université de Picardie), Nicolas Vieillescazes (Edition les Prairies Ordinaires)

PERSONNALITÉ(E)S, MILITANTS ET MILITANTES :

Annick Coupé, Omar Benderra (syndicaliste), Sarah Benichou (NPA, Collectif 8 Mars Pour Toutes), Martine Boudet (ATTAC), Youssef Boussoumah (CCIPPP et PIR), Nouh Chebbaï (Militant associatif et membre du PYM), Ismahane Chouder (Participation et Spiritualité Musulmane), Françoise Clément (ATTAC), Samy Debah, Sadri Khiari (PIR), Fahima Laïdoudi (Militante des quartiers populaires, anticapitaliste), Fernanda Marrucchelli (FASTI),  Morgane Merteuil, Mohsin Mouedden, Ndella Paye Diouf (Militante associative, Collectif Féministes pour l’Egalité), Danièle Obono (militante Front de gauche), Annie Pourre (No Vox), Renée Ravoteur (Militante révolutionnaire de Martinique), Luc Reinette (Comité international des peuples noirs, Guadeloupe), Omar Slaouti, Jean Paul Nunez (Pasteur), Mireille Fanon-Mendes-France (Experte Groupe de travail personnes d’origine africaine,  Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU)

- Elus

Mehdy Bellabas (Maire adjoint EELV, Ivry), Léla Bencharif (EELV, Vice-présidente du conseil régional Rhones-Alpes), Jean-Jacob BICEP (député européen EELV), Anouk BRETON (Adjointe au Maire de Grenay), Frédéric Sarkis (Elu EELV à la mairie de Colombes), Djamila Sonzogni (Conseillère régionale alsace EELV, présidente d’ALDA – Association de lutte contre les discriminations en alsace)

- Responsables politiques et associatifs

Abdelkarim Aïchi (Porte-parole du Parti des Indigènes de la République), Omar Alsoumi (Mouvement des Jeunes Palestiniens – PYM), Tarek Ben Hiba (Président de la Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives – FTCR), Farid Bennaï (Membre du secrétariat national de la FASE), Leila Chaibi (Secrétaire nationale du Parti de Gauche), Mouhieddine Cherbib (Ancien Président de la Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives), Eric Coquerel (Secrétaire national du Parti de Gauche), Monique Crinon (Présidente d’IPAM), Michel Decourcelles (Rassemblement des Cercles Communistes – RCC), Driss Elkherchi (Président de l’ATMF), Nabil Ennasri (Président du CMF), Susan Georges (présidente d’honneur d’ATTAC France), Imen Habib (CCIPPP, BDS France), Eva Lumanischa (Collectif Afrique), Gustave Massiah (membre fondateur du CEDETIM), Lisette M’Baïreh (porte-parole du PIR), Christophe Perrin (La Cimade , Coordinnateur lutte contre les discriminations), Christine Poupin (Porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste), Corinne Recourt (PCF Aisne, Membre du Conseil National du PCF), Gilles Sokoudjou (Président des Indivisibles), Odile Schwertz-Favrat (co-présidente de la FASTI)Catherine Stern (CN du MRAP), Limam Wajdi (UNI*T)

- Membres de collectifs et associations

Tariq Ait Amara (Président de CAPE sur Ivry : Citoyens A Part Entiére sur Ivry et Association des jeunes de la cité Gagarine d’Ivry), Kader Atia (directeur de l’AMPIL – Association Méditerranéenne Pour l’Insertion sociale par le Logement – et représentant de la FRACHI – Fédération Régionale des Acteur intervenant auprès des Chibanis),Catherine Ballestero (Mrap 5/13), Boualem  Benkhelouf (Association le 93 au cœur de la république), Aziz Bensadek (Collectif Solidarité Maghreb – Marseille), Soraya Chekkat (Collectif Mémoire Luttes Justice Egalité, Marseille), Simon Delafoy (Président de l’association CCI Convergence Citoyenne Ivryenne), Fodé Roland Diagne (porte parole du Comité Sans Papiers 59), Fatma-Zohra Hadji (MRAP), Aya Khalil (Association Epices, Paris 13), Djamila Kisrane (MRAP Lyon), Monique Lellouche (MRAP Paris), François Munier (MRAP Nancy), Alexandrine Vocaturo (MRAP Menton)

ORGANISATIONS ET ASSOCIATIONS

Collectif Georges Ibrahim Abdallah PACACoordination Nationale des Sans Papiers,Coup pour Coup 31, Front du 14 janvier, Les Indivisibles, Les Mots Sont Importants, Les Périphériques vous parlent, Mouvement des Jeunes Communistes Français (59), MRAP Lille et Sud-métropole, Nouveau Parti Anticapitaliste, Observatoire de la liberté de création de la Ligue des droits de l’Homme, Parti de Gauche, Parti des Indigènes de la République, Quartiers Nords Quartiers Forts de Marseille, Rassemblement des Cercles Communistes, Sortir du Colonialisme, UEC Lille

En complément un lien avec la chanson incriminée et une très juste note du secteur vidéo CNT   http://www.cnt-f.org/video/videos/59-antifascisme-antimilitarisme-antiracisme/428-petition-pour-le-droit-a-l-insolence-antiraciste

Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis

8Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein1  (Publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. Le livre paraîtra prochainement dans la collection Radical America, 256 pages, 15 euros )

Considéré comme un monument dans l’aire caraïbe et dans le monde anglophone, Cyril Lionel Robert James est méconnu, voire inconnu, des lecteurs et des lectrices francophones. Méconnu en partie parce que son empreinte sur la pensée émancipatrice a été écrasée par un seul ouvrage, cardinal il est vrai, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Publié en 1938 à Londres, le livre paraît en français en 1949 chez Gallimard dans une traduction réalisée par Pierre Naville2.

Quand on lui demandait qui il était, C. L. R. James, répondait : « Je suis un Noir Anglais ! » ou encore : « Je suis un Noir Européen ! », une réponse qui invite à la réflexion. Nous allons donc essayer dans le court espace de cet avant-propos d’éclairer ce propos en traçant quelques grandes lignes de son parcours. Ce faisant, nous l’espérons, nous donnerons un éclairage sur les raisons qui nous ont conduits à publier en français, plusieurs décennies après leur rédaction, les textes que cet intellectuel marxiste, « noir », « anglais » et originaire de la Caraïbe, a consacrés à la question noire aux États-Unis entre 1935 et 1967.

Qui était donc ce Noir Européen né aux Caraïbes un demi-siècle après l’abolition de l’esclavage et issu d’une diaspora africaine qui deviendra elle-même diaspora dans les pays occidentaux ? Qui était donc ce Noir Anglais issu de la classe moyenne intellectuelle noire qui a circulé entre le centre et les marges des empires coloniaux ?

James naît en 1901 à Trinidad dans la Caraïbe sous -domination britannique dans une famille appartenant à « cette génération très particulière de Noirs qui a suivi l’abolition de l’esclavage3 ». Son père est instituteur et sa mère une grande lectrice de littérature anglaise. Il se souvient du cadeau qu’elle lui fait alors qu’il n’est âgé que de six ou sept ans : un recueil du théâtre de Shakespeare. Il raconte aussi que pour elle, comme pour toute la classe moyenne noire de l’île, le calypso4 et le carnaval qui, adolescent le fascinaient, étaient le plus court chemin vers l’enfer5. Il est scolarisé au Queen’s Royal College, la prestigieuse institution scolaire d’une « colonie dirigée autocratiquement par des Anglais6 ».

Évoquant la société coloniale de son enfance, il raconte que ses grands-parents se rendaient chaque semaine à l’église revêtus de leurs habits du dimanche parce que, pour eux, si la « respectabilité n’était pas un idéal », c’était une « armure ». Stupéfaits, écrit-il en 1932, les fonctionnaires coloniaux arrivant d’Angleterre « découvrent » des Noirs habillés comme eux et parlant la même langue qu’eux, parfois même mieux qu’eux. Il note dans son autobiographie qu’« il n’était pas nécessaire de mettre la question raciale en avant, car elle était là, même si dans notre petit paradis, nous ne la ressentions pas7 ».

Cedric Robinson note que le nationalisme noir s’est développé dans la Caraïbe tout d’abord au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle, placée au milieu de la société entre la majorité de la population (les descendants des esclaves) et la bourgeoisie blanche8. Cette intelligentsia marginalisée est à la fois exclue de la société blanche et arrachée à ses propres racines culturelles. James a décrit leurs parcours de la manière suivante :

« Le premier pas vers la liberté consistait à partir à l’étranger. Avant de pouvoir commencer à se concevoir en gens libres et indépendants, ils devaient se débarrasser l’esprit du stigmate selon lequel tout ce qui était africain était inférieur et avili. La route menant à l’identité nationale antillaise passait par l’Afrique9. »

Avec la guerre de 1914, les tensions sociales et raciales s’exacerbent. Les jeunes Blancs des classes aisées refusent de servir dans les mêmes régiments que les Noirs, sauf comme officiers, tandis que les prix flambent et plongent les masses noires dans la misère. Le réveil des colonisés fait trembler l’Empire tout entier, et « Trinidad devient une partie du mouvement noir de l’après-guerre qui, en quelque vingt ans, mettra l’Empire en pièces10 ». Dès 1917, les grèves se multiplient. La Trinidad Workingmen’s Association, qui combine revendications sociales et lutte contre les discriminations raciales, est au centre de l’agitation. Le retour des soldats, victimes des pratiques discriminatoires de l’armée britannique, ajoute aux tensions qui règnent dans les îles. En novembre 1919, les dockers bloquent l’activité de l’île à l’appel d’un officier, le capitaine Cipriani, de retour du front européen11.

Créole, André Cipriani devient le champion des « va-nu-pieds ». Élu maire en 1921, il présidera la Trinidad Workingmen’s Association en 1923 et devient le sujet d’un livre que James publiera en Angleterre en 193212.

James n’a pourtant encore que deux véritables passions : le criket et la littérature. Toutefois, comme le note Cedric J. Robinson : « Si ses choix politiques étaient faits, ils lui seraient de plus en plus difficiles à vivre alors que les forces mondiales déferleront sur lui et que la tradition radicale noire prendra une forme révolutionnaire13. »

Il s’imprègne de Shakespeare et des classiques grecs et latins, joue (beaucoup) au cricket, lit énormément (notamment W. E. B. Du Bois), écrit, publie des nouvelles14, travaille à ce qui sera son premier roman, Minty Alley, et interviewe Marcus Garvey 15 lors de son passage à Trinidad après son expulsion des États-Unis. Il participe en 1919 à la création du Maverick Club, une association sociale et culturelle dont les « Blancs ne pouvaient pas être membres ». Il adhère aussi au mouvement du capitaine Cipriani. Enfin, pour écrire la biographie de ce dernier, il se plonge dans l’histoire coloniale des Indes occidentales (West Indies) et se forge une conviction élémentaire : les peuples des Caraïbes doivent être libres de se gouverner par eux-mêmes.

Il quitte son pays en 1932 pour gagner l’Angleterre et « devenir romancier ». Il a trente et un ans. Il s’installe dans la vieille région industrielle du Lancashire16, se mêle aux activités de la gauche et gagne sa vie en tenant la rubrique « Cricket » du Manchester Guardian. Il se fait aussi le biographe de son ami Leary Constantine, vedette noire du cricket, qui exerce une forte influence sur lui. En 1960, il publiera un ouvrage autobiographique au titre évocateur, Beyond a Boundary, « au-delà d’une limite17 », qui fera date sur le cricket, ce sport « very British », terra absolument incognita de ceux qui n’ont pas eu la chance d’être sujets de sa Gracieuse Majesté18. Diffusée dans toutes les couches sociales de la société insulaire, la pratique du cricket est traversée par les lignes de classes et de race. En 1960, James écrit :

« Je n’ai pas le moindre doute que l’affrontement entre les races, les castes et les classes […] a stimulé le cricket aux Indes occidentales. Je suis également convaincu que dans ces années de passions politiques et sociales, ceux à qui on a refusé les débouchés habituels ont trouvé leur expression dans le cricket […]. La tradition britannique dans laquelle je suis profondément immergé veut qu’en pénétrant sur le stade, on abandonne les compromis honteux de la vie quotidienne. Cependant, pour nous, cela voudrait dire qu’il nous faudrait nous dépouiller de notre peau. Dès que j’ai eu à choisir le club dans lequel je voulais jouer, la contradiction entre l’idéal et le réel m’a fasciné et déchiré. Il ne pouvait pas en être autrement pour les insulaires. Les rivalités de classe et de race étaient trop vives. […] Le terrain de cricket était de ce fait une scène sur laquelle des personnalités sélectionnées jouaient des rôles chargés de signification sociale19. »

L’intellectuel noir et anglais et caribéen qui débarque au centre de l’Empire est, ainsi que le résume Joshua Jelly-Shapiro, tout à la fois un pur produit de l’Empire et son ennemi acharné. Il apporte dans sa valise son essai sur l’autodétermination des Indes occidentales et un roman, Minty Alley, qui sera, en 1936, le premier roman écrit par un Noir caribéen à être publié en Angleterre20.

Installé à Londres, membre de l’Independent Labour Party (ILP)21, il dévore Marx, Lénine, Trotsky et Staline. Son opinion faite, il adhère au Marxist Group trotskiste qui pratique l’entrisme au sein de l’ILP et collabore à diverses revues de gauche comme The New Leader et Controversy 22.

En 1980, dans une interview, James affirme être devenu marxiste sous l’influence de deux livres23, l’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky 24, parue la même année que son arrivée à Londres, et Le déclin de l’Occident d’Oswald Spengler 25. Il est impossible de cacher un certain étonnement face à cette juxtaposition de deux ouvrages tellement différents : le premier est un classique de l’historiographie marxiste, tandis que le second est un texte typique de la pensée conservatrice allemande du début du 20e siècle. Évidemment, ce qui explique la fascination de James pour Spengler n’était pas les idées politiques qu’il pouvait trouver dans cette oeuvre, mais plutôt sa critique radicale de la modernité en tant que forme de civilisation. Il voulait rattacher sa dénonciation du racisme et du colonialisme à un refus de la civilisation occidentale dans son ensemble.

Pour un jeune intellectuel comme James, éduqué dans le milieu culturel pragmatiste et positiviste de l’Empire britannique, la découverte du Kulturpessimismus (le « pessimisme culturel » de la révolution conservatrice allemande), même dans sa version réactionnaire, pouvait apporter des idées nouvelles. Il s’approprie cette critique de la modernité en la réinterprétant à la lumière du marxisme.

En 1937, il publie un ouvrage consacré à la dégénérescence stalinienne de la Révolution russe et de l’Internationale communiste : World Revolution 1917-1936 : The Rise and Fall of the Communist International 26. Remarqué par Léon Trotsky et George Orwell, lui aussi membre de l’ILP et qui est alors au combat en Espagne, le livre est vilipendé par la presse stalinienne, boycotté par les librairies du Parti communiste de Grande-Bretagne et interdit à l’exportation vers l’Inde par le Colonial Office.

Il séjourne aussi à Paris au cours de l’hiver 1932-1933 et en 1934-1935 pour travailler à son histoire de la révolution de Saint-Domingue. Celle-ci prend d’abord la forme d’une pièce de théâtre consacrée à Toussaint Louverture27, qui est montée à Londres en 1936 avec Paul Robeson dans le rôle-titre. En 1938, il traduit en anglais le Staline de Boris Souvarine28.

Dans sa préface à l’édition française de 1983 des Jacobins noirs, James raconte que c’est en arrivant en Grande-Bretagne qu’il a « pris contact avec le marxisme » et que son rapport à la « civilisation occidentale » s’est construit à partir de deux sources fondamentales : la révolution « anti-française » de Saint-Domingue et le marxisme. Dans le numéro spécial que lui consacre la revue Radical America en 1970, Martin Glaberman synthétise en quelques lignes la « personnalité » de C. L. R. James : « Théoriquement et historiquement, il était immergé tout à la fois dans le monde industriel et dans le monde sous-développé. […] Originaire d’un pays colonial qui avait encore à faire sa propre histoire, James avait échappé au profond pessimisme des intellectuels européens qui avaient subi défaite sur défaite, défaites qui avaient débouché sur les camps de travail et les camps de la mort29. »

En 1935, alors que l’Italie fasciste envahit l’Abyssinie, il renoue avec George Padmore30, son ami d’enfance qui vient de rompre avec l’Internationale communiste et qui sera considéré comme le « père du panafricanisme ». Il est doublement concerné par cette guerre, en tant que Noir et en tant que socialiste internationaliste et milite alors avec l’« organisation noire31 » de George Padmore. Il devient le responsable éditorial du périodique de l’International African Service Bureau, qui regroupe dans les années 1930 et 1940 à Londres les radicaux noirs originaires des colonies britanniques d’Afrique et des Caraïbes32. James ferraille alors contre passivité complice de la Société des Nations, contre la duplicité de l’URSS de Staline qui livre du pétrole à l’Italie mussolinienne33, contre les démocraties occidentales qui se préparent à dépecer l’Éthiopie pour mieux la « sauver ». Il se rend à l’ambassade d’Éthiopie pour s’engager dans l’armée et aller combattre en Abyssinie. Il lance un appel :

« Travailleurs de Grande-Bretagne, paysans et travailleurs d’Afrique, il faut que vous vous rapprochiez pour ce combat et pour les combats à venir. Tenez-vous à distance des impérialistes, de leurs Sociétés, de leurs alliances et de leurs sanctions. Ne soyez pas la mouche pour leur araignée. […] Mobilisons-nous pour une organisation indépendante et pour une action indépendante. Nous devons briser nos propres chaînes. Qui peut être assez fou pour attendre de son geôlier qu’il les brise ?34»

En 1936, alors que le pays a été conquis par les troupes italiennes, il publie Abyssinia and the Imperialists 35. James travaille alors comme rédacteur à l’International African Opinion qui avait notamment pour mission de relayer le programme de l’organisation pour l’indépendance de l’Afrique et des Caraïbes. Cette participation, qui dure jusqu’en 1938, constitue la marque de sa première période panafricaniste qui prend fin avec son départ pour les États-Unis. Il rédige en 1938 une brève histoire des révoltes noires dans laquelle ilétablit l’histoire des luttes noires, de leur logique et de leur temporalité propre36. James y évoque la rébellion d’esclaves à Stono en 1739, en Caroline du Sud, au cours de laquelle des esclavagistes furent tués, une garnison occupée, des propriétés brûlées, ainsi que les grèves sud-africaines, les rébellions congolaises ou encore les grandes grèves de 1934-1939 dans les Caraïbes.

Les deux ouvrages qu’il publie en 1937 et 1938, World Revolution et Les jacobins noirs, témoignent de sa recherche d’une orientation nouvelle liant marxisme et identité noire. Selon Cedric J. Robinson, la leçon d’Éthiopie avait provoqué une inflexion dans la pensée de James qui a alors franchi un pas décisif l’amenant au-delà des orientations classiques de la gauche -antistalinienne sur la « question noire ». « La puissance de la tradition radicale noire fusionna avec les besoins des masses noires en mouvement pour former un nouveau corpus théorique et idéologique dans [ses] écrits37. »

Dans la préface qu’il rédige pour l’édition de 1980, des Jacobins noirs, James résume en ces termes la genèse de son ouvrage, qui lui demanda une année de travail aux archives de la Bibliothèque nationale à Paris :

« Je décidai d’écrire un livre dans lequel les Africains – ou leurs descendants dans le Nouveau Monde –, au lieu d’être constamment l’objet de l’exploitation et de la férocité d’autres peuples, se mettraient à agir sur une grande échelle, et façonneraient leur destin38. »

Ce livre est une flamboyante contribution au corpus évoqué par Cedric J. Robinson. C’est aussi une démonstration de l’autonomie-interdépendance des processus révolutionnaires des révolutions française et haïtienne. « Les masses de Saint-Domingue commen-cent » et « Les masses parisiennes concluent », tels sont les titres des chapitres 4 et 5. Anna Grimshaw précise que James donne un double sens à l’articulation entre « centres » et « périphéries » : « C’est une question qu’[il] a abordée de plusieurs manières au cours de son activité ; parfois, il traitait des relations entre le prolétariat des nations impérialistes et les peuples indigènes ; parfois, il traitait des liens entre les luttes des divers groupes composant la population d’un même pays39. »

James explique que les ouvriers parisiens et les esclaves de Saint-Domingue étaient soumis aux mêmes « lois historiques » et que c’est l’organisation même de la production sucrière qui a donné aux esclaves révoltés la capacité de mener une guerre révolutionnaire victorieuse contre le régime colonial :

« [Les esclaves] vivaient et travaillaient par groupes de plusieurs centaines dans les grandes manufactures sucrières […], et se rapprochaient par là du prolétariat moderne, beaucoup plus que toutes les autres catégories d’ouvriers de cette époque40. »

Commentant la thèse de James, Cedric J. Robinson note que le capitalisme a produit deux fois sa propre négation : l’accumulation capitaliste a donné naissance au prolétariat et l’accumulation primitive a produit les bases sociales de l’activité révolutionnaire des colonisés41.

Les Jacobins noirs – ainsi qu’un autre ouvrage publié aux États-Unis deux ans auparavant, Black Recontruction de W. E. B. Du Bois42 –, marque un tournant dans l’historiographie, en abandonnant l’approche eurocentriste jusqu’alors dominante (y compris dans la culture marxiste). Grâce à ces études pionnières, non seulement l’esclavage était-il reconnu comme une des sources fondamentales de la révolution industrielle et de l’accumulation capitaliste dans le monde occidental, mais la question noire était finalement posée dans sa dimension subjective, culturelle et nationale.

Les bateaux qui transportaient les esclaves de l’Afrique au Nouveau Monde contenaient sans doute de la force de travail, mais celle-ci était faite d’êtres humains porteurs de cultures, de valeurs et de visions du monde qui donnaient un contenu concret à leurs luttes de libération.

À partir de 1939, James s’implique dans la vie militante américaine dans les rangs du Socialist Workers Party (SWP)43 et tente de faire partager sa vision stratégique à ses amis trotskistes. En décembre, dans un article qui paraît dans New International, il résume la démarche qui est celle des Jacobins noirs et, tout en évoquant le rôle des Noirs d’Amérique et d’Afrique dans les révolutions et les révoltes, il lance une sorte de défi à toute la gauche :

« Cette histoire révolutionnaire ne peut constituer une surprise que pour ceux qui, quelle que soit l’Internationale à laquelle ils appartiennent, la Seconde, la Troisième ou la Quatrième, n’ont pas encore rejeté de leur système de pensée les mensonges permanents du capitalisme anglo-saxon44. »

Invité par le SWPpour une tournée de conférences et de débats sur la situation politique en Europe alors que la guerre approche (elle est jugée inévitable par les trotskistes) et parce qu’on attend beaucoup de l’auteur des Jacobins noirs, James arrive aux États-Unis à la fin de 1938. Il restera quinze ans aux États-Unis. Après une série d’apparitions publiques45, il semble avoir « disparu de la surface de la terre46 ». Il est en réalité plus actif que jamais. Il a seulement quitté la scène publique pour celle, imperceptible, de l’activité révolutionnaire. Le « Noir Anglais » fait aussi l’expérience dans sa chair de la condition de « nigger » au pays de Jim Crow47, alors que, étranger sans permis de séjour, il milite dans un pays qui pratique la ségrégation, expulse les « agitateurs étrangers » et qui va bientôt entrer en guerre. Cyril Lionel Robert James s’appelle désormais J. R. Johnson, W. F. Carlton, A. A. B., J. Meyer, G. F. Eckstein, etc. Il publie d’innombrables articles, textes, projets de résolution, commentaires et s’implique dans tous les méandres des organisations se réclamant du trotskisme. Non content de plonger dans la vie d’un révolutionnaire professionnel, comme l’écrit Scott McLemee, il s’immerge aussi avec délectation dans la société américaine, dont il apprécie « les détails de la vie quotidienne, la diversité sociale et la culture populaire48 ».

Il se fait à partir de 1939 le théoricien et l’agitateur du « travail nègre » dans le mouvement trotskiste américain49. On peut penser, à le lire, qu’il entrevoit le « non encore advenu », le mouvement pour les droits civiques et celui du Black Power.

En avril 1939, il entame un dialogue avec Léon Trotsky à Mexico, précisément sur la « question nègre50 ». Le mouvement créé par le révolutionnaire en exil est alors, selon les mots de Martin Glaberman, englué dans le « bourbier » d’une conception aussi généreuse que stratégiquement inefficiente51. Martin Glaberman ajoute que le positionnement « classique » revenait à subordonner la lutte des Afro-Américains au mouvement ouvrier traditionnel52.

Les deux hommes s’accordent sur autre une orientation politique : en aucun cas, la « question noire » n’est réductible à la « question de classe » et de ce fait il faut une organisation autonome pour les Afro-Américains. Cette nécessité repose sur la place particulière qu’ils occupent dans le système capitaliste américain : surexploités, ségrégués, opprimés, lynchés. Plus tard, dans un texte paru en 1943, James insiste sur la dialectique entre l’intégration croissante des Afro-Américains dans la production capitaliste et leur exclusion de l’exercice de la démocratie en tant que groupe ségrégué :

« Ainsi, tout en étant de plus en plus intégré à la production – une intégration qui devient de plus en plus un processus social –, le Nègre est devenu plus conscient que jamais de son exclusion des privilèges démocratiques en tant que groupe racial séparé de la communauté. Ce phénomène dual est la clé de l’analyse marxiste de la question nègre aux États-Unis53. »

Cinq années plus tard, dans une résolution qu’il soumet au congrès du SWP, il nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe « sous la bannière des droits démocratiques » et qu’il n’est pas « dirigé par le mouvement ouvrier 54 » ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif 55. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un « mouvement dialectique » se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général.

Ce faisant, James trace le cadre d’un bloc social et politique qui trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active. Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats.

En 1940, James rompt avec le SWP pour cause de divergences sur la « nature de l’Union soviétique ». Il milite désormais dans le Workers Party qui rejette la caractérisation trotskiste « officielle » de l’URSS comme un État ouvrier bureaucratiquement dégénéré, préférant l’analyser comme un capitalisme d’État56. Il retournera avec sa -tendance57 au SWP en 1948 avant de le quitter à nouveau quelques années plus tard. En publiant en 1948 ses Notes on Dialectics 58, il marque une nouvelle distance, voire une rupture, avec la conception léniniste du parti d’avant-garde que sa perception du mouvement noir comme mouvement autonome avait inaugurée plusieurs années auparavant.

Dans les années 1940-1941, il entame une correspondance avec Constance Webb59 et fréquente Richard Wright, Ralph Ellison et Chester Himes tout en s’installant quelque temps dans le Missouri pour écrire sur la grève des métayers noirs60. Il écrit sur l’art et l’esthétique61, sur Hamlet et forme, en 1951, avec Raya Dunayevskaya et Martin Glaberman, une nouvelle organisation, le Correspondence Publishing Committee.

Cependant, en 1952, les feux du maccarthysme et le FBI le rattrapent. Déclaré indésirable, il est arrêté et emprisonné à Ellis Island, là où débarquent les immigrants. James quitte le pays en 1953 avant d’en être expulsé non sans avoir donné une série de conférences à l’Université de Columbia et avoir publié un essai décapant sur Moby Dick 62.

Le Noir Européen né dans la Caraïbe et vivant aux États-Unis, l’internationaliste anglais de Trinidad, parcourt désormais le monde. Le monde vient aussi à lui. Il rencontre Martin Luther King en 1957 et les deux hommes discutent du boycott des bus de Montgomery. En 1958, il publie, en collaboration avec Cornélius Castoriadis et Grace Lee, Facing Realities 63, un recueil de textes consacrés à la révolution hongroise de 1956.

Au cours des années 1960, préoccupé par l’avenir des sociétés post-coloniales, il se rend notamment à Cuba, en Tanzanie, en Ouganda, au Nigeria. Il est invité au Ghana par Kwame Nkrumah, qu’il avait rencontré en 1943, pour participer aux cérémonies de l’indépendance. Un premier temps enthousiasmé par la révolution ghanéenne, James rompra avec Kwame Nkrumah, qui, devenu président, installe un régime autoritaire avant d’être renversé en 1966. James écrira en 1977 que si Nkrumah avait « atteint un objectif formidable : la destruction d’un régime décadent, […] il avait échoué à construire une nouvelle société64 ».

De retour à Trinidad, vingt-six ans après son départ, il travaille à The Nation, le journal du People’s National Movement, le parti d’Eric Williams. Il devient le secrétaire du West Indies Federal Party, qui milite pour la création d’une fédération des nouveaux petits États indépendants de la Caraïbe. Il démissionne de la rédaction de The Nation et rompt avec Eric Williams, devenu premier ministre, quand celui-ci se refuse à demander la fermeture de la base militaire américaine de l’île. James multiplie les réunions pour expliquer son point de vue sur l’avenir des Indes occidentales et publie un livre sur le sujet, Modern Politics 65, qui est interdit par le gouvernement de Trinidad. De retour à Trinidad en 1965 comme correspondant du Times pour couvrir le tournoi de cricket, il est arrêté et emprisonné sur ordre du gouvernement qui faisait face à d’importants troubles sociaux et politiques. Grâce à la protestation populaire, James est relâché au bout de quelques jours. L’année suivante, il s’implique à nouveau dans la vie politique de l’île en créant le Workers’ and Farmers’ Party (Parti des travailleurs et des paysans)qui dispose d’un journal, We, the People (« Nous le peuple »)66. Williams sera, quelques années plus tard, mis en difficulté par la « Black Power Revolution » et la grève des travailleurs du pétrole.

Autorisé à rentrer aux États-Unis, il s’y installe à nouveau, enseigne dans plusieurs universités et publie des essais, notamment sur Pablo Picasso et Jackson Pollock67.

En 1979, il signale l’importance de l’apparition sur la scène littéraire des femmes écrivains noires :Toni Morrison, Ntozake Shange et Alice Walker. Elles sont, dit-il, non seulement le produit des années 1960, mais aussi celui d’« une longue tradition nationale profondément enracinée ». James ajoute :

« L’artiste universel est universel parce qu’il est national avant tout68. »

Ce qui fait dire à Eugen Ethelbert Miller qu’à l’époque où surgissent ces auteures noires américaines, James exprime la même idée que celle que formulait Richard Wright en 1938 : « Les écrivains noirs doivent accepter les implications nationalistes de leur création, non pas pour les encourager, mais pour les transformer et les transcender. Ils doivent accepter le concept de nationalisme parce que, pour le transcender, ils doivent le posséder et le comprendre. »

C’est à la fin des années 1960 que James concentre à nouveau ses forces sur le panafricanisme. Ses séjours dans les Caraïbes et en Afrique avaient recentré ses conceptions politiques sur le terrain des luttes noires internationales. En 1968, il revient aux États-Unis qui sont alors bien différents de ce qu’il avait connu. Les luttes noires sont alors à leur apogée et les courants panafricains en leur sein ont pris de l’importance, notamment avec la conscience croissante du lien entre les luttes de libération nationale en Afrique et les luttes des Afro-Américains.

Des tentatives de coopération entre mouvements afro-américains et mouvements africains et caribéens émergent, des « comités de soutien à la libération africaine » se multiplient, aboutissant notamment à la puissante manifestation du jour de la libération africaine à Washington en 1972. Lors de ce second séjour, James participe aux activités du Centre pour l’éducation noire, créé en 1969, et qui avait pour objectif « l’indépendance et la souveraineté totales et l’unification des peuples africains sur le continent africain et dans les Caraïbes ». Par ailleurs, le Centre est également tourné vers la communauté noire de la ville, publiant un journal, animant une radio et organisant des sessions d’éducation et de soutien scolaire. James y donne des conférences hebdomadaires, qui débouchent sur des ateliers de lecture où on étudie Garvey, Padmore, Fanon, Du Bois, Wright, Marx, etc.

James considère la période de luttes panafricaines qui court de 1939 à 1969 comme un phénomène politique parmi les plus importants du 20e siècle. Il rapporte aussi les problèmes des indépendances africaines aux continuités coloniales de ces États. Il écrit ainsi dans A History of Pan-African Revolt, une réédition augmentée de son histoire des révoltes noires réalisée à la demande de militants noirs britanniques :

« Les États dont héritèrent les dirigeants nationalistes africains n’étaient en rien africains. Avec la désintégration du pouvoir politique des États impérialistes en Afrique et l’émergence du militantisme des masses africaines, un certain modèle politique prit forme. Les dirigeants politiques nationalistes […] s’assurèrent le soutien des fonctionnaires africains qui avaient administré l’État impérialiste, et l’État fraîchement indépendant était à peu de chose près le même que le vieil État impérialiste, à cette différence qu’il était désormais administré et contrôlé par les nationalistes noirs69. »

Il s’agissait là à ses yeux de la conséquence politique d’une habitude profondément ancrée dans la pensée occidentale, celle de « voir les créations, découvertes, conquêtes africaines à l’aune de la norme que serait la civilisation occidentale, de penser que les Africains passent leur temps à imiter, à tenter d’atteindre ou pire de franchir les stades primitifs du monde occidental70 ».

Attentif aux problèmes rencontrés par le mouvement pour les droits civiques et aux questions soulevées par le Black Power, il entame en 1967 un dialogue avec Stokely Carmichael, le jeune dirigeant du Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC)71 et théoricien du Black Power :

« Venons-en au Pouvoir noir. C’est à la fois un mot d’ordre politique et pas tout à fait un mot d’ordre politique. C’est bien plutôt un drapeau. Cela apparaît clairement lorsque l’on se remémore les propositions qui, par le passé, sont parvenues à capturer l’imagination politique et orienter l’activité des masses partout dans le monde72. »

En 1967-1968, à Londres, James assiste et participe au développement du Black Power britannique. Le cycle de conférences « Dialectics of Liberation », qui rassemble de nombreux acteurs des luttes noires et radicales américaines, impulse le développement d’un mouvement noir britannique, séparé en deux tendances. L’une, séparatiste et « léniniste », était menée par Obi B. Egbuna et l’organisation United Coloured People’s Association. En 1970, un second courant se détache, formé autour du British Black Panther Movement créé en 1968 et de Althea Jones-Lecointe, qui privilégie l’activisme communautaire et rejette l’avant-gardisme d’Egbuna et de ses partisans. James développe des liens avec ces mouvements, notamment au travers de son petit-neveu, Darcus Howe, et participe aux campagnes contre les violences policières dans le quartier de Nothing Hill. Farrukh Dhondy raconte que James, appelé à prendre la parole, déclara :

« “Je vais vous dire ce qu’il faut écrire dans votre journal. N’utilisez pas toute cette rhétorique léniniste, vous n’en avez pas besoin”. Et il montrait du doigt des personnes dans le public et disait “Qu’est-ce que vous faites ?”. On lui répondait “Je suis chauffeur de bus”. “Alors, écrivez sur ce que c’est de conduire un bus, écrivez sur ce qui se passe dans les entrepôts, écrivez sur ce que vous voulez, et sur ce que vous ne voulez pas”. »

À propos de Freedom News, le journal des Panthers britanniques, James affirme que le rôle des petits groupes d’activistes n’est pas de formuler un programme pour les opprimés, mais de soutenir le mouvement en mettant en évidence, par la propagande et l’agitation, le potentiel révolutionnaire de l’activité autonome des opprimés73.Linton Kwesi Johnson, dub poet et militant noir, a déclaré que Les jacobins noirs, qu’il étudiât « chapitre par chapitre » avait été « le début de [son] éducation politique », ce qui nous en dit long sur la trace que James a laissée dans le mouvement noir d’outre-Manche, où les Caribéens sont nombreux.

Avant de conclure et d’abandonner les lecteurs et les lectrices parmi les pages de ce recueil, nous nous permettrons un aparté amoureux qui synthétise à la perfection la personnalité de James et les questions qu’il a soulevées tout au long de sa vie.

En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

« Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre74. »

C. L. R. James finit sa vie dans son petit appartement de Brixton, le quartier caribéen de Londres où il reçoit les visites de jeunes militants noirs provenant des quatre coins du monde. Il meurt en 1989. Il est inhumé là où il avait entamé son périple, à Trinidad, dans la Caraïbe, le pays de George Padmore, d’Aimé Césaire, de Franz Fanon et de Stokely Carmichael, le pays des descendants d’esclaves qui se sont jetés dans la tourmente de l’histoire au milieu des révolutions et qui ont joué un rôle immense sur la scène mondiale de l’émancipation.

Voir note de lecture du livre : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

 

1. Nous sommes particulièrement redevables envers Scott McLemee, « Introduction. The enigma of arrival », C. L. R. James, On the Negro Question, Jackson, University Press of Mississippi, 1996 ; Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, vol. 4, n° 4, mai 1970 ; Paul Buhle (dir.) C. L. R. James. His Life and Work, Londres, Allison & Busby, 1986 ; Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, New York, Smirna Press, 1991 ; Cedric J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Durham, The University of North Carolina Press, 2000 ; R. E. R. Bunce et Paul Field, « Obi B. Egbuna, C. L. R. James and the birth of Black Power in Britain, 1967-1972 », Twentieth Century British History, vol. 22, n° 3, 2011. Deux d’entre nous sont aussi redevables envers Maurice Najman pour leur avoir, il y a bien longtemps, mis entre les mains un livre que lui avait dédicacé C. L. R. James à l’occasion du carnaval jamaïcain de Brixton (Londres).

2. Dans son avant-propos, Pierre Naville révèle qu’il a traduit Les jacobins noirs pendant l’Occupation. Il pensait que le livre serait utile une fois la France libérée pour que celle-ci accomplisse son premier devoir, « rendre la liberté à son empire colonial ». On sait ce qu’il en est advenu. Cela éclaire d’une singulière lumière les arguments que développe James dans son article « Pourquoi les Nègres doivent s’opposer à la guerre », rédigé en 1939 (voir p. 71-104). Les jacobins noirs seront réédités en 1983 par les Éditions caribéennes et en 2008 par les éditions Amsterdam. Interdit en Afrique du Sud jusqu’à l’abolition de l’apartheid, le livre sera introduit clandestinement dans le pays.

3. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

4. Genre musical caribéen né à Trinidad mêlant « sensualité » et critique sociale. Par exemple, après la grève de générale de 1919, Patrick Jones chantera : « Le pouvoir de classe règne sur cette terre / Nous sommes dirigés d’une main de fer / L’Angleterre fanfaronne sur la démocratie, l’amour fraternel et la concorde / Mais les colons britanniques sèment la misère perpétuelle ». Cité par Richard Small, « The training for an intellectual. The making of a marxist », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James. His Life and Work, op. cit., p. 54.

5. C. L. R. James, Beyond a Boundary, New York, Pantheon, 1984 ; Richard Small, op. cit.

6. C. L. R. James, ibid.

7. Ibid.

8. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 247.

9. Margaret Busby et Darcus Howe (dir.), C. L. R. James’s 80th BirthdayLectures, Londres, Race Today, 1984, p. 347.

10. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 254.

11. Craignant que « l’esprit de la révolte des régiments noirs des Indes occidentales britanniques qui avait eu lieu en Italie en décembre 1918 soit parvenu jusqu’à Trinidad », l’administration coloniale fit appel à des troupes blanches stationnées à la Jamaïque pour mater la grève (Richard Small, op. cit., p. 55).

12. C. L. R. James, The Life of Captain Cipriani. An Account of British Government in the West Indies, Nelson Lancashire, Coulton, 1932.

13. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 255.

14. La « Divina Pastora » et « Triumph » paraissent respectivement en 1927 et 1929 dans la British Saturday Review of Literature. À Trinidad même, il participe à la création de deux revues littéraires, Trinidad et The Beacon.

15. NdT : Marcus Mosiah Garvey (1887-1940), né à la Jamaïque, imprimeur de métier, était contremaître dans une des plus importantes imprimeries de Kingston lorsque les travailleurs votèrent la grève en 1909. La grève fut défaite et Garvey licencié pour le rôle qu’il y avait joué. Il quitta alors la Jamaïque et fut journaliste en Amérique centrale puis à Londres. C’est au cours de cette période que ses idées politiques se précisèrent. Sous l’influence du nationaliste égyptien Dusé Mohammed Ali, il découvrit la situation de l’Afrique coloniale qu’il commença à lier à celle des Noirs à l’échelle internationale. En 1914, il fonde l’Universal Negro Improvement Association and African Communities League (UNIA, Association universelle pour le progrès du Nègre et Ligue des communautés africaines) et s’installe aux États-Unis en 1916. En 1919, l’organisation comptait deux millions de membres. L’UNIA mit en place un grand nombre d’organisations : une société de commerce, la société de la Croix-Noire africaine, un mouvement de commerçants et des groupes d’autodéfense. Cette organisation de masse noire, la plus importante dans l’histoire des États-Unis avait comme objectifs : « Établir une confraternité universelle unissant ceux de notre race ; promouvoir l’esprit de fierté et d’amour ; ramener ceux qui se sont égarés sur le droit chemin ; prendre en charge et assister les nécessiteux ; aider à civiliser les tribus arriérées d’Afrique ; aider au développement de nations et de communautés nègres indépendantes ; établir une nation centrale pour ceux de notre race, où il leur sera possible de se développer ; mettre en place des commissariats et des agences dans les principaux pays et villes du monde pour la représentation de tous les Nègres ; promouvoir des pratiques spirituelles conformes à la conscience parmi les tribus natives d’Afrique ; créer des universités, des lycées, des académies et des écoles pour l’éducation raciale et la culture du peuple ; élever partout les conditions d’existence des Nègres. » Sur le mouvement de Marcus Garvey, voir Ahmed, Shawki, Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche aux États-Unis, 1850-2010, Ville Mont-Royal/Paris, M éditeur/Syllepse, 2012.

16. Il s’installe à Nelson, surnommé « La petite Moscou » en raison de la radicalité de sa population ouvrière. Son arrivée coïncide avec le déclenchement d’une grève des ouvriers et ouvrières du textile. (Anna Grimshaw, « Notes on the life and work of C. L. R. James », dans Paul Buhle, op. cit., p. 11.)

17. Boundary signifie aussi « frontière » et désigne aussi les limites du terrain de cricket. Il se trouve aussi qu’à son arrivée à Londres, C. L. R. James a habité Boundary Road.

18. Exporté dans les colonies par l’Empire, le cricket est instrumentalisé par les colonisés qui l’utilisent pour « affronter » leurs oppresseurs.

19. C. L. R. James, Beyond a Boundary, op. cit. En 1968, l’affaire D’Oliveira viendra illustrer son analyse. Le club anglais de ce joueur originaire d’Afrique du Sud refusa de le sélectionner pour aller disputer un match dans son pays natal, cédant ainsi aux exigences du gouvernement. Classé comme « coloured », selon les catégories raciales en vigueur, D’Oliveira s’était installé en Grande-Bretagne afin de pouvoir pratiquer ce sport au plus haut niveau, ce que lui interdisait l’apartheid. James, qui participa à la campagne de soutien au joueur, qualifia la décision du club, en fait celle du gouvernement britannique, de « démonstration politique qui revient à un soutien au régime sud-africain »

20. Joshua Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », Transition, n° 104, 2011.

21. Parti socialiste fondé en 1893. Selon la forme organisée du mouvement ouvrier britannique, l’ILP sera membre du Parti travailliste de 1906 (date de création du Labour Party) jusqu’en 1932. Il s’oppose à la guerre de 1914. Il refuse de rejoindre l’Internationale communiste et forme le « Bureau de Londres » notamment avec le Parti socialiste ouvrier et paysan (France), le Parti socialiste ouvrier d’Allemagne et le Parti ouvrier d’unification marxiste espagnol.

22. Avant de partir aux États-Unis, il quitte l’ILP, et participe à la constitution de la Revolutionnary Socialist League qu’il représente à la conférence de fondation de la 4e Internationale.

23. Alan MacKenzie, « Radical Pan-Africanism in the 1930s. A Discussion with C. L. R. James », Radical History Review, n° 24, 1980.

24. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 2 volumes, Paris, Seuil, 1967.

25. Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, 2 volumes, Paris, Gallimard, 2000.

26. C. L. R. James, World Revolution 1917-1936. The Rise and Fall of the Communist International, New York, Pionner Publishers, 1937 ; réédition : Amherst, Humanity Books, 1993.

27. Toussaint Louverture, Durham, Duke University Press, 2013 ; une version revisée intitulée The Black Jacobins a été montée à Ibadan au Nigéria en 1967 et publiée dans A Time and Season. Eight Carribean Plays, compilation de Erroll Hill, Port of Spain, University of the West Indies, 1976.

28. Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchevisme, Paris, Plon, 1935 ; rééditions Champ libre 1978, 1985 et Ivrea 1992.

29. Martin Glaberman, « Introduction », C. L. R. James. Special Issue, Radical America, op. cit.

30. George Padmore (1903-1959) : Né à Trinidad, émigré aux États-Unis, il adhère au Parti communiste des États-Unis en 1927 et milite dans l’American Negro Labor Congress. Installé à Moscou, il dirige le Bureau nègre de l’Internationale syndicale rouge. En 1930-1931, il participe à Hambourg et à Vienne à la création de l’International Trade Union Committee of Negro Workers dont il dirige le mensuel, The Negro Worker. Expulsé d’Allemagne vers l’Angleterre en 1933, il sera exclu pour avoir critiqué la mise en sommeil du « travail nègre » par l’Internationale communiste à l’occasion du tournant soviétique vers les démocraties occidentales et coloniales. Il sera plus tard le conseiller du président ghanéen Kwame Nkrumah que lui avait présenté son ami C. L. R. James Padmore est l’auteur de Panafricanisme ou communisme ?, Paris, Présence africaine, 1960.

31. C. L. R. James, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions caribéennes, 1983, p. XII.

32. Cette organisation avait pour but d’attiser l’anticolonialisme de la diaspora noire en Grande-Bretagne, mais aussi de lutter contre l’idée, partagée par la gauche blanche de ce pays, que « l’Afrique est le fardeau du révolutionnaire blanc », les Africains étant incapables d’une action autonome. Cet organisme prit la suite de l’International Friends of Abyssinia, créé en 1935 par James au moment de l’invasion italienne de l’Éthiopie.

33. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que le Parti communiste de Grande-Bretagne qualifiait de « contre-révolutionnaires » ceux qui critiquaient ces livraisons.

34. « Faut-il intervenir en Abyssinie ? », voir p. 31-38. Bien que ce texte ne soit pas au cœur du thème de ce recueil consacré à la « question noire aux États-Unis », il nous a semblé utile de le publier. L’invasion d’un pays africain indépendant par une puissance européenne, qui précède la guerre d’Espagne et qui constitue un des prologues de la Seconde Guerre mondiale, a eu en effet d’importantes répercussions sur les populations noires, d’Afrique et d’Amérique. Aux États-Unis, la réaction des Afro-Américains à l’invasion italienne fut comparable à celle de la gauche européenne à la nouvelle du pronunciamiento du général Franco. Des milliers d’hommes se portèrent volontaires pour aller combattre en Éthiopie (voir Robin D. G. Kelley, « Les Afro-Américains dans la guerre civile espagnole », dans Stéfanie Prezioso, Jean Batou et Ami-Jacques Rapin, Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco, Paris, Syllepse, 2008). Cela n’a évidemment pas échappé à James qui affirme à cette occasion une idée que l’on retrouve à chaque époque du mouvement révolutionnaire afro-américain : « Je suis un Nègre [et donc] particulièrement intéressé par la révolution africaine. »

35. Dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, Oxford, Blackwell, 1992.

36. C. L. R. James, A History of Negro Revolt, Londres, Fact, 1938 ; réédition : Londres, Research Associates School Times Publications, 1991.

37. Cedric Robinson, Black Marxism, op. cit., p. 272.

38. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. XI.

39. Anna Grimshaw, C. L. R. James. A Revolutionnary Vision for the 20th Century, op. cit.

40. C. L. R. James, Les jacobins noirs, op. cit., p. 75.

41. Cedric Robinson, Black Marxism. op. cit., p. 275.

42. W. E. B. Du Bois, Black Recontruction in America, 1860-1880, New York, Russell & Russell, 1935 ; réédition : New York/Londres/Toronto/Syndney, The Free Press, 1998.

43. Le SWP a été fondé en 1938 par James P. Cannon, Max Shachtman et par les ex-membres de la Communist League of America (trotskiste), après leur exclusion du Socialist Party of America.

44. Voir « La révolution et le Nègre », p. 55-70.

45. Il discute notamment à Chicago avec Bertrand Russell.

46. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XIV.

47. Surnom donné à toute une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964, particulièrement dans les comtés et dans les États du Sud. Ces dispositions distinguaient les citoyens selon leur catégorisation raciale et, tout en admettant formellement leur égalité, organisaient la ségrégation dans tous les lieux et services publics, suivant le principe du « separate but equal » (« séparés, mais égaux »). Le terme qualifie par extension toute organisation ou mesure ségrégationniste.

48. Scott McLemee, « The enigma of arrival », op. cit., p. XV.

49. Il est notable que dans les pays d’immigration, comme la France, certains courants du mouvement ouvrier mettaient sur pied des « groupes de langue ». La MOI (Main-d’œuvre immigrée) du Parti communiste français en est la forme la plus connue. Cependant, James allait plus loin, il prônait la nécessité de l’indépendance absolue des organisations noires.

50. Ces échanges ayant été publiés dans Léon Trotsky, Question juive, question noire (Paris, Syllepse, 2011), ils ne figurent donc pas dans l’édition française de ce volume, mais sont publiés en annexe dans la version québécoise.

51. Martin Glaberman, « Introduction », op. cit.

52. L’indispensable unité de la classe ouvrière ne peut se résumer à l’incantation pour une unité abstraite qui « oublierait » de surcroît les situations de domination particulière auxquelles sont assujettis certains groupes sociaux. Consciemment ou non, c’est l’acceptation au nom de l’égalité formelle de l’assimilation et de la subordination des dominés. Pour James, les groupes dominés qui sont organisés de façon autonome peuvent ainsi s’adresser sur un pied d’égalité aux organisations du mouvement ouvrier pour demander la prise en charge commune de la bataille démocratique et des batailles générales qui en sont ainsi renforcées.

53. Voir « Une histoire du Nègre aux États-Unis », p. 129-164.

54. Voir « La réponse révolutionnaire au problème nègre », p. 179-206.

55. Ibid.

56. Ce n’est évidemment pas le lieu ici de reprendre cette discussion. Richard Poulin (« C.  L. R. James, croquis d’un nationaliste marxiste noir », Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada, vol. 24, n° 2, 1992) note que James tombe lui aussi dans le piège de la réduction de l’ensemble des rapports sociaux capitalistes à la seule organisation du travail. Cependant, le travail de James le conduit à découvrir l’« ouvrier-masse », à dépasser l’approche abstraite d’une classe ouvrière définie par sa place dans le processus de production et par sa mission historique, en la considérant comme un sujet social concret, en observant l’existence de clivages raciaux et culturels, toujours négligés.

57. Il s’agit de la tendance connue sous le nom de Johnson-Forest, Forest étant le pseudonyme de Raya Dunayevskaya.

58. C. L. R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx and Lenin, New York, compte d’auteur, 1948 ; réédition, Londres, Pluto Press, 2005.

59. Constance Webb (1919-2005) : actrice et modèle (elle pose notamment pour Salvador Dalí), elle adhère à l’âge de 15 ans au Socialist Party of America puis milite au SWP. Elle a publié ses mémoires, Not Without Love, et Richard Wright : A Biography. Sa correspondance avec C. L. R. James a été publiée dans Special Delivery, The Letters of C.L. R. James to Constance Webb, 1939-1948, Anna Grimshaw (dir.), Oxford, Blackwell, 1996.

60. Scott Mc LeMee (op. cit., p. XXIII) raconte qu’il est alors confronté à la violence des affrontements sociaux et qu’il s’est « habitué à la présence des armes » dans les réunions.

61. C. L. R. James, « Popular art and the cultural tradition », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

62. À la veille d’être expulsé des États-Unis, James propose une lecture bien différente de l’interprétation classique du roman de Melville qui oppose le Bien, démocratique et américain, au Mal, totalitaire, que personnifie le capitaine Achab. Pour James, le Pequod qui pourchasse la baleine est un navire-usine dont le « capitaine d’industrie » mène les travailleurs à leur perte (C. L. R. James, Mariners, Renegades and Castaways. The Story of Herman Melville and the World We Live In, New York, compte d’auteur, 1953 ; réédition : Hanover/Londres, University Press of New England, 2001).

63. Grace C. Lee, Pierre Chaulieu et J. R. Johnson, Facing Reality, Detroit, Correspondance, 1958 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

64. C. L. R. James, Nkrumah and the Ghana Revolution, Chicago, Lawrence Hill, 1977 ; réédition : Londres, Allison & Busby, 1982.

65. C. L. R. James, Modern Politics, Port of Spain, PNM, 1960 ; réédition : Detroit, Bewick, 1973.

66. Anna Grimshaw, « Notes on the Life and Work of C. L. R. James », op. cit., p. 20.

67. C. L. R. James, « Picasso and Jackson Pollock », dans Anna Grimshaw (dir.), The C. L. R. James Reader, op. cit.

68. Cité par Eugene Ethelbert Miller, « Black Women Writers », dans Paul Buhle (dir.), C. L. R. James, His Life and Work, op. cit., p. 221.

69. C. L. R. James, A History of Pan-African Revolt, Washington, Drum and Spear, 1969 ; réédition : Oakland, PM Press, 2012.

70. Ibid.

71. Le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC, Comité non-violent de coordination des étudiants) était l’une des organisations les plus actives du mouvement noir dans les années 1960. Créé par des étudiants proches de la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, elle évoluera vers des positions proches du Black Power, franchissant le pas de la non-mixité raciale en 1965. Le SNCC jouera un rôle important dans les freedom rides, les campagnes contre la ségrégation et pour l’inscription des Afro-Américains sur les listes électorales dans le Sud. Après les émeutes de Watts en 1965, le mouvement prendra clairement ses distances avec le pacifisme des organisations traditionnelles de lutte pour les droits civiques. Il disparaîtra au début des années 1970.

72. Voir « Black Power », p. 215-232.

73. James avait mis ce principe en pratique en 1941 en rédigeant une brochure sur une grève des métayers et des ouvriers agricoles noirs dans le Missouri. Il décrit ainsi sa méthode d’écriture : « Je m’assis donc avec mon stylo et mon cahier et dis “Bon, que va-t-on dire ?” Ils me dirent alors (je me faisais appeler Williams en ce temps-là), “C’est vous qui savez frère Williams”. Je leur répondis : “Je ne sais rien. C’est votre grève”. Et je m’approchais de chacun d’eux, cinq ou six d’entre eux ; chacun dit ce qu’il avait à dire et je rassemblais les différents morceaux. » (Rapporté par Ken Worcester, C. L. R. James. A Political Biography, Albany, State University of New York Press, 1996.).

74. Cité par Jelly-Shapiro, « C. L. R. James in America. Or, the ballad of Nello and Connie », op. cit.