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Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions

5Dans sa préface Alain Gresh souligne l’actualité de ce livre paru en 1966, en particulier sur les rapports « entre islam, développement économique et capitalisme dans le monde musulman »

Une remarque : le préfacier, après l’auteur, utilise des formules très respectueuses envers les croyant-e-s et leurs relations aux textes. Cela n’enlève rien au caractère matérialiste de leurs analyses.

Le préfacier indique, que contrairement à Ernest Renan ou Max Weber, Maxime Rodinson montre que le Coran « ce texte sacré par excellence puisqu’il est le Verbe de Dieu accorde une bien plus grande place à la raison que les livres sacrés du judaïsme et du christianisme ».

Je ne me prononcerai pas sur les dimensions religieuses, hors de mes compétences et centres d’intérêt. Les relations « avec la rationalité » ont quelque chose à voir avec l’environnement socio-économique, la période d’écriture des textes et les espérances qu’ils contiennent. Ce qui ne peut être abordé sans en montrer aussi les contradictions.

Alain Gresh indique aussi que « l’idée de prédestination en islam (comme d’ailleurs dans les autres religions) ne contredit pas l’appel à l’action ». Une invitation à penser les effets des religions et des croyances en regard des conditions matérielles et idéelles dans lesquelles, elles se manifestent. « Nul « fatalisme » donc, nulle « paresse » spécifique aux musulmans, pas plus d’ailleurs qu’aux anciens peuples colonisés ». Cette paresse supposée est une des manifestations du racisme consubstantiel au colonialisme. Le préfacier parle aussi de « la tradition », de la variété des textes, d’idéologie post-coranique, des liens entre expressions religieuses et vie sociale, des comportements, des interprétations, des théologiens. Il cite Olivier Roy « le Coran dit ce que les musulmans disent qu’il dit », cette formule pouvant s’appliquer à toutes les religions.

Alain Gresh rappelle que Maxime Rodinson revendique « une filiation marxiste ». J’indique que cette filiation n’a pas toujours été dégagée des lectures mécaniques, évolutionnistes ou politiquement douteuses du stalinisme, comme l’auteur le précisera lui-même dans son texte. Quoiqu’il en soit, « ce sont les conditions matérielles dans lesquelles vivent et produisent les êtres humains qui déterminent la manière dont ils pensent (et ils agissent) ». Encore ne faut-il pas avoir une vision réductrice ou économiste des conditions matérielles et ne pas oublier que les « ils » sont aussi des « elles ».

Le préfacier souligne aussi les rapports entre fidélité à la religion et facteurs d’identification nationalitaire, et indique que « la profonde imprégnation religieuse n’était pas un obstacle aux mobilisations politiques, à l’aspiration à la démocratie et à la justice sociale ». Les moteurs des changements sont toujours plus à chercher dans les réalités socio-politiques. Sur les mouvements actuels, voir par exemple, Gilbert Achcar : Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad – Actes sud 2013, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts .

Se tourner vers les traditions, religieuses ou non, même largement (ré)inventées, est souvent un premier acte de refus, de rébellion contre l’ordre dominant impérialiste. Un moment souvent nécessaire mais en-soi insuffisant.

Pour terminer, Alain Gresh reprend une citation de Maxime Rodinson « avec ou sans l’islam, avec ou sans tendance progressiste de l’islam, l’avenir du monde musulman est à longue échéance un avenir de luttes. Sur terre, les luttes se déclenchent et se déroulent pour des buts terrestres, mais sous l’étendard des idées ».

Sommaire :

Avant-propos

  1. Position du problème

  2. Les prescriptions de l’islam

  3. La pratique économique du monde musulman médiéval

  4. L’influence de l’idéologie musulmane en général dans le domaine économique

  5. Le capitalisme contemporain des pays musulmans et l’islam

  6. Conclusions et perspectives

Postface (1973-1975)

Le livre de Maxime Rodinson est d’une grande érudition. L’auteur met en relation des éléments de diverses « cultures » ou temporalités pour en dégager des indications théoriques. « Je part des faits dégagés par la recherche scientifique et dont j’ai essayé de me tenir informé autant que possible en utilisant mes connaissances linguistiques et la familiarité plus ou moins grande que j’ai acquise des techniques de l’orientalisme, de l’histoire et de la sociologie. Mais j’ai surtout essayé d’en tirer des conclusions sur le plan des problèmes généraux. Plus précisément de certains problèmes généraux qui m’ont paru particulièrement importants ». Ces problèmes sont clairement politiques et revendiqués en tant que tels. L’auteur s’attarde souvent, à juste titre, sur des problèmes de vocabulaire, de méthode, sur l’historicité des notions utilisées et sur les présupposés implicites de positions qu’il conteste.

Je n’évoque que certains points choisis subjectivement.

Maxime Rodinson parle de mode production, de secteur capitalistique, de formation socio-économique capitaliste. Il interroge les prescriptions de l’islam (le Coran et la Sonna), les traditions et les documents, les contradictions laissant « beaucoup de latitude à la pratique ». Il discute en détail de l’interdiction du « ribâ » et compare les interdictions et leurs éventuels effets, aux époques des « sociétés idéologiques », « C’est que la société musulmane médiévale, comme la société chrétienne contemporaine, comme la société israélite de l’Antiquité lorsque et dans la mesure où celle-ci fut inspiré par le yahwisme, était une société idéologique ». L’auteur parle de secteur capitalistique et argumente autour des notions de féodalisme et de mode de production asiatique ou sur le rôle du servage. Contre Marx, et je pense avec raison, il montre le peu de pertinence du « mode de production asiatique ». Maxime Rodinson analyse les institutions, les intérêts asymétriques des groupes sociaux, l’influence de l’idéologie musulmane, dont la rationalité évoquée dans la préface, les apports de la civilisation grecque, l’idéologie musulmane postcoranique, le pluralisme de ces sociétés, etc. Il souligne que « toute tendance idéologique décelable en milieu musulman n’est pas explicable par la contrainte d’un corpus sacré préexistant et agissant comme une force extérieure pour modeler les esprits ». Et cela me semble vrai pour toutes les sociétés, même celles qualifiables de religieuse ou d’idéologique.

Il conclue cette analyse par « La structure économique du monde musulman médiéval est en gros comparable à celle de l’Europe à la même époque, comme aussi sans doute à celle de la Chine du Japon et de l’Inde avant l’impact européen ».

Dans les chapitres sur le monde du XXème siècle (jusqu’aux années 60), Maxime Rodinson interroge les modalités de développement, leur caractère endogène ou exogène, le capitalisme agraire, les influence de la religion musulmane, les liens entre développements idéologiques et conjoncture politique, les diversités « des styles nationaux » d’une formation économico-sociale…

Il revient sur le postulat, des marxistes vulgaires ou staliniens, de l’évolution obligée et similaire toutes les formes sociales, avec plus ou moins de lenteur ou de rapidité, cette chaîne fantasmatique qui irait de l’antiquité au féodalisme puis au capitalisme et tout aussi nécessairement au socialisme !

Il parle aussi des interprétations réactionnaires, « les interprètes réactionnaires bénéficient de tout le patrimoine du passé, du poids des siècles d’interprétation dans le sens traditionnel, du prestige de ces interprétations, de l’habitude qu’on a de les lier à la religion proclamée, affichée, pour des raisons nullement religieuses ». Et aussi des aspirations au contrôle du pouvoir politique, à la démocratie, à l’abolition des privilèges…

Maxime Rodinson parle de luttes et d’intérêts, « L’idéologie se révèle bien moins puissante à longue échéance que les exigences de la situation sociale, de la lutte des sociétés et des groupes sociaux pour le pouvoir maximum et pour la maximation des avantages et des privilèges de toutes sortes dont ils jouissent ». Et de mentalités et de changements radicaux : « Mais toute l’expérience historique nous montre que des modifications radicales peuvent être obtenues seulement par l’action sur les composantes sociales de ces dispositions psychiques »

Reste un certains nombres de débats à approfondir ou reprendre, entre autres, sur les conditions d’émergence du capitalisme, sur la place du commerce dans cette émergence, sur la notion de « modes de productions à exploitation » (« communautaire » ou « individuelle »), sur les causes de divergences des mondes européen, musulman, chinois ou indien, sur les liens entre les constructions idéologiques et les actions individuelles et collectives…

Un livre contre l’essentialisation d’une religion et un plaidoyer pour une compréhension « matérialiste » des rapports sociaux. Et une invitation à (re)lire son indispensable « Mahomet » aux Editions du Seuil (1961)

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme

Première édition Seuil 1966

Editions Demopolis, Paris 2014, 311 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Interroger les logiques d’enfermement, du carcéral

9« aujourd’hui, plus de 2 millions d’Américains (sur une population carcérale mondiale estimée à 9 millions d’individus) vivent en prison, en maison d’arrêt, en centre de détention pour mineurs ou en centre de rétention pour migrants ».

Il semble aller de soi que des individu-e-s reconnu-es coupables de crime par les procédures judiciaires soit enfermé-e-s. Mais qui décide socialement de la définition d’un crime, de la réduction d’une personne à son « crime », de l’enfermement comme organisation sociale ?

Hier la peine de mort, aujourd’hui la prison, « comme élément constitutif et immuable de nos sociétés ». Angela Davis ajoute : « On ignore trop souvent que le mouvement pour l’abolition carcérale est lui aussi riche d’une longue histoire qui remonte à l’époque où la prison est apparue en tant que principale forme de châtiment ».

L’auteure reprend les propos d’Elliot Currie : « la prison jette désormais une ombre menaçante sur notre société, à un degré inédit dans notre histoire ou celle de n’importe quelle démocratie industrielle. En l’absence de grands conflits armés, l’incarcération de masse constitue le programme social le plus assidûment appliqué par les gouvernements de notre époque ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit un enfermement de masse, ayant peu ou pas d’effet sur les chiffres officiels de la criminalité. Cela devrait interroger sur la fonction sociale réelle de la prison. Sans oublier les questionnements sur qui sont majoritairement les prisonnier-e-s, sur l’articulation entre rapports sociaux inégalitaires, justice et ordre carcéral.

Prisonnier-e-s et main d’œuvre carcérale, travailleurs et travailleuses ne bénéficiant pas des droits des salarié-e-s, main d’œuvre sous-payée…

Sans oublier qu’avec le développement des idéologies néolibérales, du moins d’État « Cette vaste mobilisation de capitaux privés (des secteurs du bâtiment à ceux de la restauration ou des services de santé) autour de la gestion des établissements pénitentiaires rappelait si étrangement l’émergence du complexe militaro-industriel, que nous avons commencé à employer le terme de « complexe carcéro-industriel1 » ».

La prison est à la fois absente et présente de nos vies. « La prison fonctionne donc sur le plan idéologique comme un lieu abstrait où sont déposés les êtres indésirables afin de nous soulager de la responsabilité de penser aux vrais problèmes qui affectent les communautés dont sont largement issus les détenus ». Industrie du châtiment et trou noir « dans lequel sont déposés les détritus du capitalisme contemporain ».

En retour nécessaire sur l’histoire, Angela Davis analyse les liens entre esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes. Hier l’esclavage, les lynchages, la ségrégation apparaissaient comme « naturels » aux yeux des dominants blancs. Quels liens y-a-t-il aujourd’hui entre le racisme et l’institution carcérale ? Elle rappelle au passage, que « le vagabondage était inscrit dans la loi en tant que crime noir ». De l’esclavage au système de servitude pénale pour les Noirs, avec louage des condamnés et chaînes pour les forçats…

« La prépondérance de la prison en tant que principale forme de châtiment, avec ses dimensions racistes et sexistes, pose cette continuité historique entre l’ancien système de louage et l’économie carcérale privatisée d’aujourd’hui ».

L’auteure traite, entre autres, de l’histoire des dimensions sexuées des châtiments, de la violence, du châtiment des femmes, dans la « sphère domestique », des fouilles au corps comme agression sexuelle, de l’internement en hôpital psychiatrique, des départages entre criminalité, pauvreté et maladie mentale, des liens entre couleur et sexualité, « Les idéologies liées à la sexualité – et notamment celles qui mêlent question raciale et sexualité – ont eu un impact profond sur les représentations des femmes de couleur et sur les traitements qui leur étaient réservés à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison ».

Angela Davis souligne aussi la nécessité de « défaire le lien conceptuel soi-disant indestructible entre sanction et délit ». Elle insiste sur la racialisation de la population carcérale, sur le complexe carcéro-industriel, « La notion de complexe carcéro-industriel privilégie une analyse du processus de châtiment tenant compte des structures économiques et politiques et des idéologies qui l’entourent, par rapport à une focalisation myope sur les comportements criminels individuels et sur les démarches visant seulement à « inverser la courbe de la criminalité » », sur les bénéfices tirés par les complexes militaro-industriel et carcéro-industriel « des processus de destruction sociale », sur les privatisations « le modèle de privatisation est en passe de devenir le premier mode de gestion du châtiment dans de nombreux pays ».

Si l’horizon reste bien « l’abolition de la prison en tant que mode de châtiment dominant », il faut immédiatement améliorer le cadre de vie des personnes en détention, « L’un des défis majeurs qui se présentent à lui est d’appeler à la création d’un cadre de vie plus humain pour les personnes en détention, sans pour autant encourager la pérennité de la prison ».

Les alternatives abolitionnistes passent, même si elles se s’y réduisent pas, par la revitalisation des systèmes scolaires, des systèmes de soins, par « l’éradication » des disparités de classe, de genre et de race, par la dépénalisation des drogues, la suppression de la notion administrative de sans-papier-e-s (ou migrant-e-s clandestin-e-s, par la « transformation radicale de nombreux aspects de notre société »…

« Si nous démontrons que les alternatives abolitionnistes perturbent ces interrelations et qu’elles s’efforcent de désarticuler les liens crime/châtiment, race/châtiment, classe sociale/châtiment et genre/châtiment, alors nous cesserons de voir la prison comme une institution isolée pour prendre en compte toutes les connexions sociétales qui favorisent son maintien ».

Plan :

1. Introduction : réformer ou abolir la prison ?

2. Esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes

3. Emprisonnement et réforme

4. Comment le genre structure le système carcéral

5. Le complexe carcéro-industriel

6. Alternatives abolitionnistes

« J’espère que cet ouvrage incitera les lecteurs à remettre en question leurs propres présomptions sur la prison. Beaucoup d’entre nous sont d’ores et déjà convaincus que la peine capitale est une forme de châtiment rétrograde et qu’elle viole les principes élémentaires des droits de l’homme. Le temps est venu, me semble-t-il, d’encourager une prise de conscience similaire autour de la question carcérale ». En effet, comment encore accepter les enfermements de certain-ne-s. L’argument du juste châtiment relève de la pensée religieuse, il est par ailleurs, à géométrie variable (non-culpabilité socialement construite pour les patrons responsables d’accidents mortels du travail ou du non respect des législations, des pollueurs et des empoisonneurs agro-alimentaires, des fraudeurs du fisc, sans oublier les responsables d’actes et de violences racistes, de violences envers les femmes, ou l’impunité policière…).

Certes le système carcéral en France est différent de celui des États-Unis, ce qui ne dispense pas d’interroger les logiques d’enfermement, les attributions sociales de la prison…

En complément possible :

George Jackson : Les frères de Soledad, Syllepse 2014, J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Angela Davis : La prison est-elle obsolète ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

Au diable Vauvert, La Laune 2014, 168 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

1 Pour utiliser une formulation de Mike Davis, cité par l’auteure.

Rejeter une supposée « essence » religieuse des faits observés et s’interroger sur le sens du recours à la référence musulmane par les acteurs sociaux

4En introduction, Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed soulignent la nécessité d’une « sociologie de l’islamophobie » et la responsabilité de certain-e-s littérateur-e-s et médias, « l’Islamophobie de plume », dans la fabrication d’un « problème musulman », du « problème de l’immigration ». Sur ce sujet, la mise en miroir avec le livre de Gérard Noiriel : Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe – XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard 2007, Discours publics, humiliations privéesfait plus que confirmer leurs propositions.

Les auteurs interrogent : « Comment est-on arrivé à l’instauration d’un régime juridique d’exception, c’est à dire un régime juridique dérogatoire du droit commun, à l’encontre de tout ou partie des musulmans ? ». A noter qu’il conviendrait d’étudier attentivement les régimes d’exceptions pesant sur les Rroms et sur les gens du voyage, et probablement sur d’autres catégories d’habitant-e-s, en particulier dans les « confettis de l’empire », sans oublier le statut religieux de l’Alsace et de la Moselle, pour trouver d’autre régimes d’exception consubstantiels aux règles de droit.

« L’objectif général de ce livre est d’apporter des éléments de réponse et de suggérer des pistes de réflexions pour saisir l’islamophobie comme un « fait social total », c’est-à-dire comme un phénomène social qui engage la « totalité de la société et de ses institutions » politiques, administratives, juridiques, économiques, médiatiques et intellectuelles ».

Les auteurs discutent, de manière très convaincante, des arguments avancés sur le terme « islamophobie ». Entre autres, ils indiquent que « le suffixe « phobie » n’est sûrement pas le plus approprié d’un point de vue scientifique », que l’islamophobie ne peut se réduire à « un nouvel avatar du racisme antiarabe ». Le parallèle avec le terme, tout aussi inadéquat, d’antisémitisme, tel qu’il s’est construit dans les années 20 du siècle dernier, éclaire la discussion. « Il n’existe pas de concept parfait permettant de designer et d’englober des phénomènes nécessairement complexes ». Ils retiennent que l’usage du terme peut être un « outil de censure limitant la liberté d’expression, notamment la critique des religions », mais il s’agit, à leurs yeux, d’une critique concernant plus les « usages » que le « concept » même.

« Ainsi, comme tous les termes désignant d’autres formes d’« altérophobie », la notion d’islamophobie est imparfaite et instrumentalisable, mais nécessaire afin de nommer et d’analyser un phénomène aujourd’hui mesuré et exploré par les sciences sociales, combattu par l’action militante et pris au sérieux par la plupart des organisations internationales et gouvernements occidentaux ; mettre un mot sur une réalité sociale permet de faire reconnaître son existence ; à l’inverse, ne pas la nommer revient finalement à l’occulter socialement et politiquement ».

Il convient donc de proposer une « définition opératoire de l’islamophobie ». Les auteurs considèrent que : « l’islamophobie correspond au processus social complexe de racialisation/altérisation appuyée sur le signe de l’appartenance (réelle ou supposée) à la religion musulmane, dont les modalités sont variables en fonction des contextes nationaux et des périodes historiques ». En « interaction » avec d’autres rapports sociaux, ce processus est donc nécessairement genré et j’ajouterai « classiste ».

L’émergence de l’islamophobie est « un des avatars du refus de l’égalité ». Son « enjeu central est bien la légitimité de la présence musulmane sur le territoire national, tout comme l’antisémitisme des XIXe et XXe siècles ». Et si les auteurs ont raison d’indiquer que ce n’est pas le cas pour toutes les « minorités », ils ont tort de considérer les femmes comme une minorité.

Il importe donc à la fois d’analyser la genèse et les effets de l’islamophobie, son déni comme nouvelle forme de racisme

La première partie du livre est consacrée aux « Réalités de l’islamophobie ».

Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed analysent, entre autres, l’islamophobie comme épreuve sociale, les victimes et la surreprésentation des femmes dans les victimes, les « ressorts de l’altérisation et de l’infériorisation d’autrui », la disqualification de la pratique religieuse, les dimensions sexuées dont les injonctions au dévoilement, l’épreuve intime du rejet, « l’impossibilité d’accéder à l’indifférence publique »…

« La discrimination se présente comme un ensemble de contraintes diffuses, rarement explicites et brutales, qui amènent les victimes à développer de multiples stratégies, à « faire avec », c’est-à-dire à « construire une expérience qui leur permette non seulement de vivre le mieux possible, mais aussi de ne jamais se laisser assigner une identité qui les invalide » (Richard Millet) ».

Les comportements de la « majorité » sont invisibilisés, seuls apparaissent en contraste, ceux des « minoritaires », entraînant toujours des interrogations sur le soi et l’intime, sur ces différences sensibles créées par le fait « majoritaire ». Ces comportements ne devraient être abordés que comme des « variations » sociales dont les significations ne sont jamais réductibles ni à une (seule) causalité ni à un groupe social déterminé.

Discrimination d’un coté et sur-interprétation essentialiste et politique de l’autre, « Des choix de vie a priori anodins ou banals ne le sont plus dans un contexte de surinterprétation, de très forte réactivité face aux moindres signes d’appartenance religieuse et d’amalgames assimilant l’islam pratiqué, radicalisme et terrorisme ». Il faut souligner que la liaison religion- fondamentalisme concerne publiquement et majoritairement l’islam, silence le plus souvent sur le fondamentalisme des sectes évangélistes, le mouvement pentecôtiste africain, les orthodoxies chrétiennes et leurs combats contre le droit à la contraception, à l’avortement, etc., ou les orthodoxies juives, les femmes à tête rasée ou les manifestations festives publiques des Loubavitch…

Les auteurs parlent aussi des différentes « opinions » islamophobes, de leur prégnance et de leur progression, des amalgames entre nationalité, culture, religiosité et référence à l’ethnicité, de la visibilité musulmane dans la vie collective, des opinions négatives, des actes discriminatoires. « La thématique de l’islamophobie, contrairement aux questions entourant l’exercice du culte, symbolise cette exposition collective au rejet social et participe du coup à la construction de la condition musulmane ».

Il s’agit toujours d’attributions a-historiques, d’essentialisation, d’un groupe social fantasmatiquement uniformisé par l’appartenance réelle ou supposée de ses membres à l’islam, de la non prise en compte de l’ensemble des rapports sociaux dont ceux de classe, de l’invention, « scientifiquement infondée et politiquement dangereuse », de « seuil de tolérance », de la création d’un eux/elles différent d’un « nous » aussi peu délimité que fondé socialement.

Dans la seconde partie, Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, présentent l’histoire du concept d’islamophobie. Les auteurs analysent l’orientalisme dominant, le rapport Runnymede et ses lacunes, les approches à vocation scientifique du concept… Ils font « l’hypothèse que l’islamophobie est la conséquence de la construction d’un « problème musulman », dont la « solution » réside dans la discipline des corps, des esprits, des (présumé-e-s) musulman-e-s ».

Troisième partie : La construction du « problème musulman ».

Domine en France une certaine conception de la République, de l’unité nationale, de l’assimilation, « une norme de l’homogénéité nationale, supposée être remise en cause par l’émergence d’une religiosité musulmane chez les immigrés postcoloniaux et leurs descendants, dont le respect consiste à instaurer une nouvelle discipline laïque ». Cette construction historique, me semble-t-il, est à la fois, la perpétuation d’un mythe de l’exceptionalité française (voir, par exemple, Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Syllepse 2010, Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle) ou Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitée, Éditions de l’Atelier 2008, Sujets tabous et mémoire clôturés et une lecture falsifiée de la laïcité, (séparation des « Églises » de l’État et sanctuarisation de la liberté de conscience), « d’instrument de reconnaissance de tous les cultes et d’émancipation des individus, la laïcité se transforme peu à peu en marqueur identitaire et en outil d’exclusion » (voir par exemple Christine Delphy et Raphael Liogier, Nouvelle laïcité ou ordre moral ?)

Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed reviennent sur la grèves de l’automobile et la « disqualification des ouvriers immigrés », les débats autour de « la maîtrise des flux migratoires » (mais de la libre circulation des capitaux et des marchandises), l’invention de la notion d’« enfants d’immigrés » en lecture racialisante et restrictive du droit du sol, les co-constructions du « problème de l’immigration » et du « problème musulman », l’attribution à l’islam, et à cette seule religion, d’un « ensemble d’intentions et de caractères négatives », l’extension de cette spécification de l’islam à « l’ensemble des populations supposées musulmanes », les visions orientalistes « qui rendrait inassimilables » les musulman-e-s, « Cette « légende » a été construite par le savoir orientaliste qui tend à déshistoriciser et essentialiser l’islam et les musulmans, rendant impensables les nombreuses expériences passées et présentes, d’État séculier ou d’« islam républicain » ». Et pour autant que la question doive être posée, qu’en est-il réellement des pratiques religieuses musulmanes ?

Des débats dans la « Commission sur la nationalité » émerge la construction du « problème musulman », sans oublier l’érosion du droit du sol. Les auteurs insistent, entre autres, sur les « (mé)connaissances de l’islam », les logiques médiatiques de stigmatisation, les visions des « savants, demi-savants et experts » souvent auto-proclamé-e-s, les constructions d’une « politique fiction »…

Certain-ne-s font de l’islamophobie un drapeau, une cause, visent « explicitement ou implicitement à appliquer un régime d’exception, c’est à dire un régime juridique dérogatoire du droit commun, à l’encontre de l’ensemble ou parties des musulmans, français ou étrangers, en tant que groupe social ». Les auteurs proposent d’analyser « les usages politiques de la question musulmane, qui doivent être regardés à l’aune des règles de fonctionnement du champ politique et de l’espace des mobilisations ».

Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed poursuivent avec l’extension de la « discrimination légale par capillarité », l’étude des reformulations de « l’opposition sphère privée/sphère publique », les suspicions à l’égard des élèves musulman-e-s, l’injonction à l’intégration, le dépouillement des différentes dimensions « identitaires » jugées non-conformes, l’extension du domaine de la lutte laïque (alors que le régime des cultes en Alsace-Moselle ne semble pas poser de problèmes au principe de la laïcité !). Ils indiquent « une volonté de discipline des corps et des esprits ».

La quatrième partie est consacrée à la « formation d’une archive antimusulmane ». Outre, une riche partie sur « les constructions et circulations des représentations européennes de l’islam et des musulmans », j’ai particulièrement apprécié le chapitre « Antisémitisme et islamophobie ». Les auteurs en soulignent les formes similaires, en écartant à juste titre l’histoire lacrymale (lire par exemple : Esther Benbassa : La souffrance comme identité, Fayard 2007, Contre l’histoire lacrymale) de la vision sioniste de l’antisémitisme.

Hier, mise en cause de la loyauté des juifs et juives, aujourd’hui des musulman-e-s, mais évidemment la question ne se pose pas pour les autres, comme les chrétien-ne-s… Pour les un-e-s, des possibles attachements multiples, pour les autres racisé-e-s une suspicion de non-loyauté. Cette fantasmatique « loyauté » ne semble pas s’appliquer, par ailleurs, aux couches sociales dirigeantes, ni à leur expatriation des profits, ni à leurs montages fiscaux, ni à leurs collaborations avec des puissances dites étrangères ou supra-nationales…). D’ailleurs de quelle « loyauté » parle-t-on ?, loyauté à la France colonisatrice, à « la fille aînée de l’église », au gouvernement qui rafle les juifs et les juives ou les rroms pour les nazis, qui refuse l’autodétermination des colonisé-e-s, qui soutient des dictateurs à travers le monde, intervient militairement dans « son pré carré » des anciennes colonies. Je préfère à cette « loyauté » le « devoir d’insolence » (Pétition les inRocKs : Contre le racisme. Devoir d’insolence. Soutien à Saïd Bouamama et à Saïdou de ZEP), la résistance des « terroristes » contre le gouvernement de Vichy ou l’aide aux insurgé-e-s algériens des années 50 contre l’État français.

« En résumé, les discours antisémites et islamophobes ont plusieurs points communs : l’essentialisation, la déshumanisation, l’interprétation abusive des impératifs religieux, les théories conspirationnistes, le fantasme de l’islamisation/judaïsation, l’idée d’une « communauté parallèle », d’« État dans l’État », de menaces intérieure et extérieure, l’appartenance religieuse comme identification totale explicative du comportement individuel, etc. ». Les auteurs parlent aussi des points différents fantasmés : auto-agrégation et conquête du pouvoir politique et financier pour les uns, refus de se conforter aux valeurs libérales et laïques pour les autres. Des inventions racisantes, des fantasmes, des foutaises… mais aux effets matériels violents pour les populations concernées. Les auteurs reviennent aussi sur « l’hypothèse sémite », invention « savante », le remplacement du racisme biologique par le racisme culturel, les réactions des « majoritaires » à l’intégration d’une « minorité », le refus de l’égalité, l’expérience coloniale, le clivage national/étranger. « Telle est, nous semble-t-il, la grande différence entre la critique anticléricale de la religion et le discours antisémite ou islamophobe : alors que, pour la première, l’enjeu est la lutte contre les institutions et les dogmes religieux, pour les seconds, l’enjeu est la légitimité de la présence des juifs et des musulmans sur un territoire ».

La dernière partie est titrée « L’islamophobie entre déni et reconnaissance »

Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed analysent entre autres, les dénis, la discrimination « religieuse », la spirale des discriminations, le soupçon d’intégrisme, la division des mouvements antiracistes… et finissent par une partie sur « la lutte pour la reconnaissance de l’islamophobie ».

Les auteurs soulignent la différences entre les deux notions (« racisme anti-musulman » et « islamophobie ») : « Elles différent par leur surface sémantique et politique : le mot « islamophobie » autorise une appréhension élargie du rejet de l’islam, contrairement au terme « racisme antimusulman » qui pose d’emblée l’interdépendance entre le racial et le religieux, la prééminence du premier sur le second et, du coup, tend à le restreindre à un phénomène de xénophobie ». Cela me semble aujourd’hui convaincant.

Le vocabulaire sociologique utilisé ne me paraît pas toujours adéquat, en particulier l’insistance sur la « violence symbolique » réductrice des multiples formes que prend la violence sociale sur les esprit, les corps, les individu-e-s et les groupes sociaux. Certaines analyses mériteraient d’être approfondies, enrichies, par des études « statistiques », comme le souhaitent les auteurs. Les « fonctionnalités politiques » de l’islamophobie, les instrumentalisations des « valeurs religieuses », en cette période de crise, devraient être plus largement discutées.

Lutter contre l’islamophobie n’est pas qu’un combat idéologique. Il importe de modifier les conditions matérielles et idéelles dans la société. De ce point de vue, quelques mesures pourraient être rapidement concrétisées : extension des jours fériés aux principales fêtes religieuses et immédiatement fermeture des écoles pour Kipour et l’Aïd, apprentissage de l’arabe (et du mandarin) dans les écoles publiques pour les populations le souhaitant, accommodements raisonnables assurant la liberté de pratiquer sa religion, y compris sur les lieux de travail (salle de prière), mise en place d’un observatoire de l’islamophobie, politiques de « positive action » afin de construire l’égalité réelle contre les inégalités, respect du droit à l’école et au travail pour toutes et tous, non limité par les choix vestimentaires, abrogation des lois basées sur une conception falsifiée de la laïcité (en regard de la loi de 1905)…

C’est aussi une des conditions afin de détruire les « nous » artificiels qui divisent le « prolétariat élargi » et met à la remorque de nos « adversaires sociaux », une partie des forces sociales nécessaires pour construire une nouvelle hégémonie porteuse d’alternative radicale à notre vieux monde pourrissant.

Un livre essentiel, des analyses non simplificatrices, qui devrait permettre de combattre ensemble le racisme systémique de nos sociétés et ses déclinaisons historiques, comme l’islamophobie, l’antisémitisme, l’anti-Rroms, et de débattre largement sur l’égalité à construire des femmes et des hommes, des citoyen-ne-s, des résident-e-s, des communautés réelles et imaginaires.

J’insiste une nouvelle fois sur l’égalité des communautés réelles et imaginaires, en renvoyant à la Révolution française et au livre de Zalkind Hourwitz : Apologie des Juifs (1789), Editions Syllepse 2002, Mes crimes sont les vôtres, & vous m’en punissez ! et en soulignant une phrase de l’introduction de Michael Löwy et Eleni Varikas : « quand une société pratique l’exclusion, la discrimination ou la persécution d’un autre groupe ou d’une communauté, c’est cette société qui doit être « régénérée », transformée, révolutionnée et non ceux et celles qu’elle opprime ».

Lire aussi d’Abdellali Hajjat : Les frontières de l’ »identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, La Découverte 2012, Historiciser et dénaturaliser l’injonction d’assimilation

Abdellali Hajjat – Marwan Mohammed : islamophobie

Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman »

La Découverte, Paris 2013, 302 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

Amener au présent le rêve du futur

18Dans sa préface, Jean Batou souligne, entre autres, que « Refuser de penser l’émancipation, c’est se résigner à vivre la régression d’un ordre social qui peut conduire au pire ». Des multiples définitions de l’émancipation, je précise que pour moi, il s’agit de s’auto-émanciper individuellement et collectivement (il ne saurait y avoir l’un sans l’autre) des rapports sociaux de domination, d’exploitation aujourd’hui existants. Et donc, de penser et construire d’autres environnements sociaux, où les êtres humains, les groupes humains, communautés imaginaires ou réelles, seront à la fois libres et égales/égaux. Il s’agit donc de processus/ruptures historiques, dans des environnements concrets. Les agendas, les pistes stratégiques restent à imaginer, à construire, les tensions et les contradictions à prendre en compte et à dépasser, l’unité des dominé-e-s à inventer, etc.

Le préfacier indique aussi que « l’urgence consiste à reprendre la réflexion au sujet des grandes lignes d’un projet de rupture avec cet ordre économique et social intolérable, au-delà de la multiplication et du renforcement indispensable des résistances au quotidien » ; qu’une des causes du désarmement actuel de la pensée critique, au delà des effets des défaites accumulées, des effets de la « crise », de l’augmentation des inégalités, de la précarité, etc. « réside dans son éparpillement extrême dans des champs disciplinaires, des écoles de pensée, des pays, des générations arbitrairement cloisonnés. Son enfermement au sein de ghettos universitaires, inévitablement dominés par les rituels académiques des courants mainstream, mais aussi son autoconfinement dans un certain nombre d’espaces interstitiels mal irrigués, qui s’ignorent réciproquement, conduisent à l’impuissance et à une certaine stérilité ». J’ajouterai la non prise en compte des analyses et des théorisations des dominé-e-s, et je pense, entre autres, aux apports des mouvements féministes et des luttes anti-coloniales et antiségrégationnistes. De plus, l’incapacité de certain-e-s à se penser dans le cadre des rapports sociaux asymétriques, dans des communautés majoritaires dominantes et invisibilisées, d’en être les bénéficiaires (de manière importante ou marginale selon les cas), n’aide pas aux constructions de visions universalisantes (et non uniformisantes) concrètes, qui ne sauraient être, celles, seulement abstraites, mais non réellement existantes, affichées dans les pays dit du Nord.

Je partage enfin ce que suggère Jean Batou : « il serait tout de même souhaitable de travailler à une nouvelle synthèse de la pensée critique radicale afin de nourrir un projet de transformation sociale révolutionnaire à la hauteur des enjeux de la période actuelle ».

Table des matières

Jean Batou : Préface

Introduction

Première partie : Offensives capitalistes

Chapitre I : Michel Husson : Le capitalisme embourbé. Une analyse de la crise contemporaine

Chapitre II : Bruno Tinel : Penser la dette publique en lien avec la dynamique du capital

Chapitre III : Philippe Hambye, Vincent Mariscal et Jean-Louis Siroux : Capitalisme néolibéral et réalisation de soi par le travail

Chapitre IV : Stefan Kipfer : Urbanisation et racialisation : déségrégation, émancipation, hégémonie

Chapitre V : Capucine Larzillière : La stratégie féministe à l’épreuve de la racialisation du sexisme

Deuxième partie : Alternatives économiques et politiques

Chapitre VI : Joseph Daher : Une analyse des processus révolutionnaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord

Chapitre VII : Charles Romain Mbele : S’émanciper de la marchandise : une perspective négro-africaine

Chapitre VIII : Federico Tarragoni : Raison populiste, démocratie et émancipation populaire

Chapitre IX Daniel Tanuro : Pour une reconstruction écologique du marxisme

Chapitre X : Laurent Garrouste et Roxanne Mitralias : Défis pour une émancipation agroécologique

Troisième partie : Résistances culturelles et contre-hégémonies

Chapitre XI Alexis Martig : Culture, révolution et émancipation : le Mouvement des sans-terre au Brésil

Chapitre XII Luis Martínez Andrade : La théologie de la libération : une dénonciation prophétique contre le capitalisme

Chapitre XIII : Nicolas Dot-Pouillard . L’islamisme et les insurrections arabes : la variable identitaire

Chapitre XIV Zahra Ali : Penser l’émancipation par le religieux : des féminismes islamiques

Chapitre XV : Stéphanie Pache : L’émancipation par la thérapie : analyse critique d’une proposition féministe

Chapitre XVI Andrea D’Urso : Critique du langage, révolution et émancipation

Conclusion

Compte-tenu de la richesse de l’ouvrage, je ne présente que quelques points et certains textes, et plus particulièrement dans la première partie.

Je commence par une critique générale, en lien avec mes commentaires précédents. Le cadre général des offensives capitalistes, me semble insuffisamment précisé. L’analyse du système capitaliste et de ses crises ne saurait suffire pour aborder toutes les interactions entre exploitation et domination. Il convient d’y « entremêler » la crise du rapport de la société humaine à son environnement, ce qui est fait dans le livre, et le redéploiement et les reformulations des rapports sociaux de sexe ou des processus de racialisation. Au delà des vocabulaires utilisés par les un-e-s et les autres, les rapports sociaux de classe, de genre et de « race » devraient être pensés comme consubstantiels, coextensifs, inter-sécants, entrelacés, etc.

S’il n’est pas possible de traiter, dans tous les textes qui le justifient, l’ensemble de ces dimensions, il faut au moins en signaler l’importance et spécifier les axes choisis. J’ajoute, en simplifiant, que tous les mouvements d’émancipation généraux ou particuliers n’intègrent pas (suffisamment) et en permanence l’ensemble de ces dimensions. Je reviendrai sur ces sujets en soulignant les impasses préjudiciables dans certains textes.

Michel Husson analyse les grandes tendances du capitalisme, « une crise de régulation du capitalisme ; le basculement de l’économie mondiale ; la contradiction entre modèle énergétique et défi climatique ». Illustrée de graphiques, son argumentation, fait ressortir, entre autres que « L’austérité est au fond une violence exercée pour valider les droits de tirage sur la plus-value auxquels le capital se refuse à renoncer ». L’auteur insiste sur quatre contradictions ou dilemmes étroitement imbriqués : la répartition, la mondialisation la politique budgétaire, le dilemme européen. A partir de son analyse de la crise systémique, il propose une boussole pour construire une alternative, boussole à trois dimensions : « sobriété énergétique », « rééquilibrage du monde (relocalisations et auto-centrage) », « priorité aux besoins sociaux (nouvelle répartition et démarchandisation) ». La profondeur de la « crise » est souvent sous-estimée, ce qui n’est pas le cas chez l’auteur, qui souligne que « le pire reste sans doute à venir » en absence d’alternative crédible et majoritaire. Une présentation synthétique et très abordable.

Comme complément possible du même auteur :

Baisse de régime. Les salaires en France depuis 60 ans, La revue de l’Ires n°73, 2013, Toute perspective de revalorisation des salaires et des statuts d’emploi se heurte aux modalités actuelles de la répartition des revenus

Le capitalisme en 10 leçons. Petit cours illustré d’économie hétérodoxe,Zones 2012, Le progrès social s’est traduit par une déconnexion croissante entre le revenu et l’acte de travail

Un pur capitalisme, Éditions Page deux 2008, La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas.

Bruno Tinel analyse les politiques déployées au nom de la priorité à la réduction de la dette publique. Il montre pourquoi cette dette s’est creusée et les conséquences des politiques d’austérité, qui loin de la réduire ne peuvent que l’amplifier. Il s’agit donc d’un prétexte, d’un outil de réorganisation, de modification du rapport de force entre les classes. Son analyse recoupe celles du CADTM, voir entre autres : Damien Millet et Éric Toussaint : AAA Audit Annulation Autre politique. Crise de la dette : la seule façon d’en sortir, Seuil 2012, AAA : le ricanement des hyènes. Je rappelle l’importance de ce sujet, les nécessaires audits des dettes publiques, afin d’en montrer les caractères odieux et illégitimes (et donc de ne pas être tenu légalement de les rembourser). Sans oublier le poids de l’endettement privé, à commencer par celui des banques qui sera explosif lors d’une prochaine accentuation de la crise.

Philippe Hambye, Vincent Mariscal et Jean-Louis Siroux nous parle du travail, des outils de management. Ils citent les travaux de Fréderic Lordon.

Au delà de l’intérêt d’une partie des analyses, leur approche souffre de la non prise en compte des rapports sociaux de sexe. L’abstraction « travailleur » ne permet pas, à mes yeux, de saisir l’ensemble des déterminations et des contradictions. Voir par exemple, Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, La Dispute – legenredumonde 2012, Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur. Les politiques de management ne peuvent être saisies hors de la division sexuelle du travail.

Deux autres points me semblent très discutables. Premièrement, l’absence de prise en compte des contradictions dans les discours et les organisations du travail. Quelque soit l’efficacité sociale des uns et des autres, ils n’éliminent jamais la pensée, même partielle, des rapports sociaux, les résistances voire les révoltes. Le second concerne l’aliénation et la fausse conscience. Frédéric Lordon et les auteurs ont raison de montrer les faiblesses de ces notions. Cependant, en écartant la notion de fétichisme, autrement plus importante chez les auteur-e-s se réclament du marxisme, ils ne vont pas au cœur du débat. De plus, il me semble qu’il ne faut pas confondre l’impuissance à penser et modifier les rapports de force et la légitimité des rapports sociaux. La lecture des écrits féministes aurait permis d’éviter le soit-disant consentement des salarié-e-s à leur domination. Car ici aussi, comme l’écrivait Nicole-Claude Mathieu « céder n’est pas consentir ». Voir Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique – catégorisations et idéologies du sexe, réédition Racine de iXe 2013, La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes, Geneviève Fraisse : Du consentement, Non conforme – Seuil 2007, Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non » | Entre les lignes entre les mots.

Les débats sur le travail peuvent avoir de multiples dimensions qu’il convient d’interroger. Au cœur des rapports sociaux de travail sous le capitalisme, il y a l’exploitation des salarié-e-s, les relations entre propriétaires de moyens de production et salarié-e-s ne disposant que de leur force de travail. L’asymétrie « au cœur de l’organisation capitaliste des rapports sociaux de travail » ne me semble donc pas être un problème de légitimité. Reste cependant à mieux comprendre les mécanismes de subordination par et dans le travail. Et, sur ce sujet, les apports des syndicalistes et des féministes sont incontournables.

Stefan Kipfer analyse les rapports entre urbanisation et racialisation. « L’urbanisme de mixité est racialisé dans la mesure où il exprime une volonté souvent euphémisée de neutraliser les dangers sociopolitiques que poseraient les quartiers populaires à forte concentration de groupes non blancs ». Il parle, entre autres, du régime de visibilité, des ségrégations spatiales, de la mixité sociale (voir sur ce sujet le livre, cité par l’auteur de Sylvie Tissot : De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Raisons d’agir – Cours & travaux 2011, Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité). L’auteur introduit aussi l’idée d’auto-émancipation : « De ce point de vue, on peut comprendre la déségrégation et la mixité sociale comme des formes d’émancipation uniquement dans la mesure où, d’une part, elles sont voulues par les groupes ségrégués eux-mêmes et, d’autre part, elles permettent aux mouvements populaires de se réunir dans la mobilisation ».

En complément possible : Sylvie Tissot : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles, Olivier Masclet : La gauche et les cités, enquête sur un rendez-vous manqué,La dispute 2003

Avant d’aborder le dernier article de la première partie, je voudrais revenir sur un problème d’équilibre général du livre, sans reprendre ce que j’ai déjà indiqué.

Je trouve problématique que le premier article sur les femmes, le féminisme soit consacré à son instrumentalisation. Cette instrumentalisation racialisante existe aussi dans d’autres dimensions sociales mais n’a pas été traitée. Problématique aussi, le non rappel que le(s) féminisme(s), comme pensée(s) subversive(s) des rapports sociaux sont « minoritaire(s) » dans la société, dans les mouvements sociaux et probablement aussi dans les mouvements d’émancipation. Domine la naturalisation des divisions sexuelles, les assignations genrées, la non reconnaissance de l’exploitation des femmes dans le travail domestique, le refus de l’enseignement du genre, le travail partiel, la sous-estimation des violences systémiques contre les femmes (dont le viol), la remise en cause du droit à l’avortement, etc. Un article sur tout ou partie de ces sujets aurait été pour le moins bienvenu dans cette première partie du livre.

Capucine Larzillière analyse les instrumentalisations des féminismes, « La défense des droits des femmes, désormais labellisée dans le répertoire des valeurs occidentales, sert ainsi de caution à des politiques impérialistes, tandis que leur sort est bien vite oublié une fois l’intervention réalisée ». Double discours de « libération des femmes » par ceux-là même qui maintiennent ici un système d’inégalité entre les hommes et les femmes. L’auteure indique, entre autres « Nous nous intéresserons dans un premier temps à la manière dont le principe d’égalité entre hommes et femmes est devenu au cours de la deuxième moitié du XXe siècle un élément clef des valeurs de l’identité nationale ayant comme fonction de rejeter le sexisme sur les autres ». Je partage le gros de ses argumentations, comme par exemple, « mettre les Autres en accusation est une manière commode pour les sociétés occidentales de se blanchir de leur propre sexisme » ou « Au final, faire de l’égalité entre les hommes et les femmes l’un des éléments du panel renouvelé des valeurs occidentales relève donc d’une double mystification. En effet, d’une part, cette racialisation du sexisme sert de caution à une volonté de stigmatisation de l’islam et, de l’autre, elle masque les inégalités à l’œuvre dans les pays occidentaux. Il s’agit donc d’un détournement de la cause féministe qui interpelle les mouvements sociaux qui s’en réclament ». Ces analyses me semblent importantes, comme les rappels sur les violences, ou les critiques de positions « négligeant » le système de genre et ses effets, etc.

Reste cependant des formulations ou des expressions qui me paraissent, au moins inadéquates. Je ne sais ce qu’est « la stratégie féministe », au mieux je peux reconnaître des stratégies féministes. Qui parlerait de stratégie, au singulier, du mouvement ouvrier ?

L’auteure cite Sara Farris sur la racialisation du travail domestique « Sara Farris s’intéresse aux fondements politico-économiques de cette instrumentalisation.

La « bienveillance trompeuse » vis-à-vis des femmes migrantes est à mettre en relation avec leur place dans le système de production et de reproduction, où elles sont quasiment exclusivement employées dans les domaines de l’aide domestique. « Les femmes migrantes sont les “domestiques” qui aident à maintenir le bien-être des familles et des individus européens. Elles sont celles qui, en aidant les femmes européennes à défaire les genres en se substituant à leur place dans le foyer, permettent à ces femmes “nationales” de devenir des travailleuses sur le marché du travail “productif”. » Cette place spécifique et cruciale explique à la fois la « compassion » dont elles font l’objet quand les hommes migrants sont criminalisés comme « voleurs de travail » et leur cantonnement dans une image stéréotypée de femme soumise malgré les injonctions à se conformer à un modèle d’intégration occidental ». Ce point est en effet important. L’auteure aurait pu ajouter la place des migrantes racialisées plus généralement dans les politiques du care ou dans le système prostitueur.

Dans le paragraphe cité, il y a cependant un raccourci. En « sous-traitant » le travail domestiques les « femmes européennes » ne défont pas le genre, elles restent bien dominé-e-s dans les rapports sociaux de sexe, même si elles se trouvent dans une situation « d’exploiteur » du travail d’autres femmes, mais pour le compte du groupe social dominant, les hommes qui ne veulent ni se soucier ni faire ce travail.

Capucine Larzillière dénonce avec raison l‘ethnocentrisme d’une partie des mouvements féministes, mais cette critique concerne tout autant une partie du mouvement syndical et des partis politiques de gauche.

La lectrice et le lecteur trouveront de multiples pistes de réflexion dans la seconde et la troisième parties du livre, entre autres :

* Analyse des processus des révolutions arabes en cours, et l’insistance, contre les présentation médiatiques, des dimensions sociales, économiques et politiques, de la place des politiques néolibérales poursuivies par les gouvernements dits islamiques, du rôle du FMI et de la Banque mondiale, des luttes ouvrières, « des questions cardinales des droits des femmes, des minorités et de la mise en place d’un État laïque garantissant l’égalité de toutes les citoyennes et de tous les citoyens sans discrimination », du coup d’État militaire en Égypte, de la place des islamismes politiques, « Les courants orientalistes et d’orientalisme inversé, qui voyaient pour des raisons différentes et opposées la religion comme le moteur de l’histoire dans cette région, doivent revoir leur copie, car les bases de mobilisation de ces révolutions n’ont pas été « L’islam est la solution », mais bien « La révolution est la solution » ou encore « Pain, liberté et indépendance »… En complément, voir par exemple, Gilbert Achcar : Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad – Actes sud 2013, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts 

* Reconstruction écologique du marxisme, diminution de la production matérielle et des transports, au moins dans les pays développés, satisfaction des besoins, revalorisation des savoirs paysans, reconversion écologique et transition énergétique, expropriations, nationalisations et mise « en réseau des systèmes locaux, utilisant les sources locales les plus adéquates, gérées et contrôlées localement par les communautés » pour un nouveau système énergétique, discussions autour « formes d’organisations sociales permettant l’émancipation du travail »… En complément possible, Daniel Tanuro : L’impossible capitalisme vert, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte 2010, Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

* Revalorisation de l’agriculture paysanne, de la place des paysan-ne-s dans les processus d’émancipation, biens communs et besoins immédiats, produire et consommer autrement, gestion collective et droit d’usage des terres, souveraineté alimentaire. Une discussion trop rare dans les courants du mouvement ouvrier.

En complément possible :

Alternatives Sud : État des résistances dans le Sud – Les mouvements paysans, Centre Tricontinental et Editions Syllepse 2013, Agrobusiness, accaparement des terres contre souveraineté alimentaire et droits démocratiques

Alternatives Sud : Pressions sur les terres. Devenir des agricultures paysannes (2010), Terres non privées d’habitant-e-s

Alternatives Sud : Emprise et empreinte de l’agrobusiness (2012) Un modèle de développement socialement excluant et écologiquement destructeur

CETIM : Terre et Liberté. A la conquête de la souveraineté alimentaire (2012), La souveraineté alimentaire, un axe transformateur du modèle économique et social dominant

Appel : (Jakarta, le 2 mars 2012) Le 17 avril a été déclaré “Journée internationale des luttes paysannes, Stop aux accaparements de terres : La terre est à celles et ceux qui la travaillent !

Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibéraleCETIM 2002) Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

* Le Mouvement sans-terre au Brésil, questions de dignité et de justice sociale, « pratiques développées au sein du setor de cultura, secteur responsable de la transmission de la cultura camponesa et du développement d’une culture sem terra »…

* Théologie de la libération, messianisme moderne émancipateur contre religion du marché et de ses nouvelles idoles, formes sociales abstraites et fétichisme…

* Pensées de l’émancipation au prisme du religieux les féminismes islamiques, « Le féminisme musulman a aussi montré une porosité des frontières entre militances « laïques » et islamistes, dans la mesure où son élaboration ne repose pas sur des recherches et des travaux strictement religieux, mais se nourrit au contraire des sciences sociales pour formuler sa pensée et ses idées ». Une remarque sur ce sujet. Une chose est de penser la place de ces féminismes ancrés dans la relecture des textes, ses engagements dans la construction d’une nouvelle hégémonie, autre chose est de préjuger ses places futures, pour l’ensemble des femmes, dans les mobilisations pour le bouleversement des rapports sociaux. Il n’est pas possible d’écarter la possibilité de profondes manifestations « antireligieuses », d’une « vengeance » sociale contre certains « clergés », même de la part de croyant-e-s dans le cadre de la bataille pour une sécularisation des États…

En complément possible, Zahra Ali : Féminismes islamiques, La fabrique 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains

Au delà des critiques énoncées, un ouvrage appréciable pour (re)prendre et approfondir les débats, analyser les crises et les adaptations du mode de production capitaliste et de l’ensemble des rapports sociaux. Une invitation à sortir des carcans spécialisés universitaires. Une invitation à penser en politique, à travailler sur une (des) nouvelle(s) synthèse(s) des pensées radicales pour pouvoir construire des mobilisations émancipatrices, délier les « nous » artificiels, et créer un « front » hégémonique autour de propositions crédibles et majoritaires…

Rappel du colloque : Penser l’émancipation (Université Paris-Ouest Nanterre, 19 – 22 février 2014)Penser l’émancipation (Université Paris

Sous la direction d’Hadrien Buclin, Joseph Daher, Christakis Georgiou et Pierre Raboud : Penser l’émancipation

Offensives capitalistes et résistances internationales

La Dispute, Paris 2013, 415 pages, 28 euros

Didier Epsztajn

Le projet réaliste de refaire le monde n’est pas seulement ancré dans l’Histoire, il engendre l’Histoire

3Dans sa préface à l’édition française, Désynchronisation des luttes sociales et politiques, Richard Poulin revient sur la désynchronisation entre résistances, luttes sociales et construction d’une contre-offensive, d’une alternative politique à l’ordre/désordre du monde, « Même si, en réaction aux attaques des classes dominantes et des gouvernements, le rythme des luttes connaît une croissance, on ne voit pas encore de dynamique politique suffisamment forte pour inverser les décennies de contre-réformes libérales et créer les bases d’une contre-offensive générale au profit des exploitées et des opprimées »

A juste titre, le préfacier rappelle la montée internationale de l’altermondialisme, les mobilisations en Amérique du Sud, les mouvements des indigné-e-s, le Printemps arabe. De multiples mobilisations ont secoué ou secouent les régimes en place. Leurs causes sont souvent occultées ou déformées par les médias occidentaux qui préfèrent parler de conflits ethniques, d’extrémisme, de terrorisme, de religion, etc. Les questions sociales ne semblent pas exister, « La profondeur de la question sociale et son impact sur le déclenchement des révolutions du Printemps arabe sont sûrement la dimension occultée par les médias occidentaux ».

Richard Poulin présente l’émergence de formations ou partis d’une « nouvelle gauche », d’une « gauche de la gauche », dont Syriza en Grèce. Les termes et les périmètres proposés sont discutables. Mais il s’agit bien de recompositions, de regroupements de forces à gauche des partis socialistes. Les courants venant de l’extrême-gauche post soixante-huitarde, mais pas seulement, ont choisit, dans bien des pays de s’y intégrer ou de participer à leur création. Les partis communistes y participent quelques fois ou les combattent ouvertement (Grèce, Portugal).

Ces nouvelles formations participent à la refondation pratique d’alternatives politiques, sans faire des appropriations théoriques ou des divergences, peu pertinentes en regard des expériences concrètes, des clivages à priori.

Je ne trouve pas judicieux de reprocher aux animateurs/animatrices des récents mouvements sociaux une absence de stratégie « Alors que les militantes de ce milieu ont joué un rôle très important dans la dynamisation des mobilisations, l’absence d’une stratégie de leur part pour vaincre le capitalisme est consternante ». Cette absence réelle d’hypothèses stratégiques traverse l’ensemble des courants, y compris ceux de la gauche radicale. C’est le fruit de l’histoire, des débats et des luttes non menées, des années de crise, des échecs, de la survalorisation de l’entre-soi, etc.

L’horizon ne se réduit cependant jamais à sa perception pessimiste. Les contradictions du système dominant s’expriment de manière, plus ou moins violentes, surtout lors des crises. Elles induisent des remises en cause fondamentales, des mobilisations nouvelles. La crise que nous vivons est la plus grave depuis celle des années 30, sans oublier les conséquences de nos relations à l’environnement.

« Si le capitalisme connaît une grave crise économique et écologique, politiquement, il n’est pas véritablement menacé, même lorsque certains régimes sont instables. Quelles que soient les innovations politiques et organisationnelles des mouvements sociaux, le système capitaliste va continuer de structurer leur environnement. À quoi, dans un tel cadre, devrait donc ressembler une stratégie anticapitaliste ? Est-ce possible de trouver une voie vers le socialisme grâce à une combinaison de réformes structurelles et de renforcement des organisations de masse ? Ne faut-il pas se doter d’une stratégie rassembleuse, qui évite la sociale-démocratisation, en cherchant à « casser » l’organisme principal de la domination bourgeoise, l’État, «  rouage de notre exploitation » ? La classe ouvrière et les mouvements sociaux émancipateurs ne doivent-ils pas imposer leur «  suprématie politique » pour transformer la société ? »

Au delà des formulations, une partie des questions posées à toutes celles et tous ceux qui veulent participer à l’élaboration d’une alternative majoritaire, démocratique et crédible au vieux monde pourrissant et à ses effluves plus qu’inquiétantes.

Sommaire :

Sam Gindin : Repenser le syndicalisme, s’inscrire dans le socialisme

Barbara Epstein : Occupy Oakland et le problème de la violence

Eli Zarestsky : Relire l’histoire de la gauche états-unienne

Michalis Spourdalakis : La stratégie de la gauche dans le chaudron grec

Aristide Baltas et Leo Panitch : L’essor de Syriza en Grèce, entretien

Johanna Brenner et Nancy Holmstrom : La stratégie socialiste féministe aujourd’hui

Susan Spronk : Rapports sociaux de sexe et socialisme du XXIe siècle en Bolivie

Michael A. Lebowitz : L’État et le socialisme, d’hier à aujourd’hui

Au delà de ses limites, un livre qui remet au centre des réflexions les questions de stratégies politiques, au sens le plus large, tournées vers l’émancipation radicale. Des points de vue québecois/canadiens, états-uniens et grecs. Indépendamment des divergences, une lecture très recommandable.

Leo Panitch, Greg Albo et Vivek Chibber (coord.) :Quelle stratégie ?Résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2013, 207 pages

Didier Epsztajn

Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

9Je commence par une interrogation. Si, dans les débats publics, « la raison du consentement » a bien été « utilisée pour défendre le port du foulard, ou exercer le métier de prostituée », je reste dubitatif sur ce rapprochement.

Il y a, me semble-t-il, une focalisation, bien franco-française, sur le premier sujet, liée entre autres, à une conception réductrice du vivre ensemble (obnubilée par l’assimilation), de la laïcité (de fait soit catho-laïcité soit laïcarde), de la communauté uniformisée, indifférente à l’inégalité réelle et généralisée (socialement construite et valorisée) des femmes, des temps longs des sécularisations, des espérances sous différentes formes, sans oublier le versant d’altérisation des musulman-ne-s (ou de celles et ceux considéré-e-s comme tel-les) et de leur religion. Sur le second sujet, un refus de prendre en compte les rapports sociaux, les rapports de domination, les questions du corps, de l’hétérosexisme, etc.

J’écris cela sans préjuger des positions politiques de l’auteure sur ces sujets. L’objet et l’intérêt du livre ne sont d’ailleurs pas là. Le rapprochement souligne, à mes yeux, aussi le peu de pertinence politique de cette notion de « consentement », une idée comme masque actif de l’inégalité, son incapacité à atteindre ses « ambitions », pour ne pas parler de « misère du consentement » comme le fera l’auteure dans son dernier chapitre. Consentement, mot masculin mais qui ne semble que décliné au féminin.

Le point de départ étant par ailleurs « public », « médiatique », il permet à l’auteure de partir d’un mot clé « le mot fait pour ouvrir la porte aux questions ».

ou pour le dire autrement « Je préfère, pour ma part, une autre méthode, mettre de coté mon opinion, sans lâcheté, et trouver « la bonne question », porte ouverte sur un chemin réflexif ».

Dans sa préface, outre la question, déjà indiquée, comme entrée, Geneviève Fraisse revient sur le féminisme, son lien historique avec l’irruption du peuple (1789, 1848), la dynamique de 68, la rupture profonde et politique « c’était politique », la conquête de l’espace public. Elle parle aussi du passé féministe « une histoire des révoltes, une pensée de la subversion », de ses recherches pour comprendre « la logique de la révolte et la logique de l’inscription historique », du féminisme comme objet théorique « inexistant, cet objet, trop militant, ou trop sexuel »…

Philosophie, épistémologie politique, subversion féministe, « partir d’un mot comme du nœud qu’il faut défaire, c’est une façon d’apprivoiser la dispute, et de lui donner du contenu ». Le cœur de l’affaire est « dans la portée politique de l’acte de consentir ». L’auteure ajoute, et cela me semble très important, « si j’imagine penser le consentement comme un concept, j’ouvre la porte du rapport, de la relation entre les êtres ».

L’ouvrage est donc un cheminement interrogatif sur « Les vertus du consentement », « Les défauts du consentement », « Les ambitions du consentement » et enfin « Misère du consentement ».

Ma lecture est influencée par la lecture récente de l’ouvrage de Carole Pateman : Le contrat sexuel, La Découverte / Institut Émilie du Châtelet (IEC) 2010, Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat, que l’auteure du présent livre, a préfacé et qu’elle cite.

Le titre de cette note est extrait de la préface.

Je ne présente que certaines analyses, comme incitation à une lecture approfondie.

« Car il y a toujours deux êtres dans cette histoire, celui qui consent, et celui à qui on consent quelque chose ». A réduire le consentement à « une affaire personnelle respectable », on ferme la porte à tout débat politique. Il faut donc reprendre la dispute. Geneviève Fraisse prend comme point de départ la Convention contre la criminalité transnationale organisée et son Protocole additionnel visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants

(http://www2.ohchr.org/french/law/pdf/protocoltraffic_fr.pdf).

Article 3, b : « Le consentement d’une victime de la traite des personnes à l’exploitation envisagée, telle qu’énoncée à l’alinéa a) du présent article, est indifférent lorsque l’un quelconque des moyens énoncés à l’alinéa a) a été utilisé »

Le consentement est indifférent. L’auteure ajoute « irrelevant‘, dit la langue anglaise, c’est à dire sans pertinence ».

L’auteure propose de discuter de trois histoires, et chaque fois de deux façons de les raconter : l’évolution du mariage et la naissance du divorce moderne, la réalité du contrat social, le consentement d’une personne comme argument politique.

Pourquoi deux façons de raconter ? Parce que le consentement n’est pas toujours « un acte de parole » : « Le consentement se dit, ou ne se dit pas, s’exprime ou se tait ». Un terme simple et pourtant… Obscurité et épaisseur, ombre et chair, contradictions et tensions…

Car c’est toujours une relation entre au moins deux êtres, non réductible à une « immédiateté ». Le consentement est comme « une chose qui circule d’un individu à un autre », un objet susceptible « à la fois de maîtrise et de vol ».

Consentir entre accepter et permettre. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Accepter, adhérer ; permettre, supporter. « Céder n’est pas consentir » écrit Nicole-Claude Mathieu. Mais j’anticipe.

Consentement. « Pas de consentement sans corps, et sans autrui ».

L’auteure termine cette première partie, par le non-consentement. « Dire non, n’est ce pas aussi un acte qui mérite l’attention, un geste porteur d’une idée du monde ? ».

Les vertus du consentement

Un peu d’histoire. Le consentement donné du père au mariage de la fille. Le consentement de l’homme et celui de la femme ne sont pas la même chose. Égalité et inégalité. Absence d’autonomie des femmes.

L’introduction du divorce marque une rupture. La femme peut consentir. Un tournant dans la « réciprocité problématique des volontés ». Le divorce comme étape de l’autonomie des femmes. « C’est bien un paradoxe : le conflit et non l’union, la déliaison et non le contrat donne un cadre à la réflexion sur le consentement et sa mutualité ».

A travers, l’étude de certains auteurs, Geneviève Fraisse traite, entre autres, de la séduction, de la volonté, de la temporalité, de la création de l’intime et du privé, de l’inégalité maintenue, du commerce, de la vente et de la marchandise, des contrats dont les contrats sexuels, de la prostitution…

Du temps. « On disait : « elles consentent » ; on dira maintenant : « je consens ». »

Les défauts du consentement

« L’acte de consentir n’a pas supprimé la dissymétrie entre hommes et femmes ».

Le contrat parle de réciprocité, nullement d’égalité, sans oublier la prégnance de l’économie.

Geneviève Fraisse souligne aussi des éléments de négativité du consentement : « acte de soumission, attitude de renoncement : toute adhésion n’est pas enthousiasmante ». Pourrait-il en être autrement, dans une société structurée par des rapports sociaux asymétriques, des rapports de domination ?

L’auteure discute aussi du contrat conjugal. Sur ce point, je rappelle que dans ce contrat, « le devoir conjugal », forme de viol socialement valorisée, n’a été aboli que très récemment dans la législation et que le viol conjugal est aujourd’hui considéré comme un crime. Parler de contrat conjugal implique aussi de parler de la société.

Geneviève Fraisse traite, entre autres, de la loi, de l’exigence démocratique, de la soumission, des normes hiérarchisantes, de la domination masculine.

« Céder n’est pas consentir ». Distinction, intériorité et distance critique. « Reste alors l’image d’un événement, d’une décision qui peut faire rupture ; et celle d’une stratégie de résistance et, pourquoi pas, de subversion ».

J’ai particulièrement apprécié les analyses autour de « L’anatomie politique » de Nicole-Claude Mathieu, de la dispute avec Maurice Godelier, de la prise en compte de la violence, de la contrainte, de l’inscription historique, de la notion de collaboration, sans oublier la subjectivité de la/du dominé-e. J’espère revenir prochainement sur ce sujet, suite à la réédition de ce livre par les éditions iXe.

Individu-e, individu-e social-e, groupe social. « La question est alors ainsi posée : soit le consentement est une conscience capable de décider de son degré d’adhésion ou de refus ; soit la conscience est empêchée par des obstacles matérialisés hors d’elle ». La/le sujet est toujours sujet dans des rapports de domination. « l’argument du consentement des dominés est un énoncé qui ne saurait faire preuve ». Un autre débat pourrait avoir lieu sur la notion de conscience.

L’auteur parle aussi du contrat, de sa fiction, de l’implicite, du consensus, du mélange subtil de chaque être…

Les ambitions du consentement

« Aujourd’hui, l’argument du consentement sert à une revendication à la fois privée et politique, plus encore, intime et politique ».

Geneviève Fraisse revient sur le viol, les soupçons pesant sur la personne violée, de l’invention de son éventuel consentement. Elle traite, entre autres, de la capacité politique, de l’éthique du consentement, du choix, de la liberté, de la volonté individuelle, de l’égalité sexuelle, du pouvoir, de la violence, etc…

Accord, acceptation, consentement. La contradiction est dans le mot même de consentement.

L’auteure parle aussi d’absence d’utopie, des principes, et non des normes d’égalité et de liberté, de transformation de la société, de l’histoire en train de se faire. Elle discute des positions de Judith Butler.

Elle propose de « renoncer à la réflexion sur le même et l’autre, et surtout abandonner ce modèle qui organise le rapport entre identité et altérité ». Elle parle de sujet et d’objet, de processus d’émancipation, de contradiction, d’utopie…

Je pense qu’il serait possible d’aborder ces sujets en termes de réponses politiques, d’actualisation de l’universalisme abstrait par de propositions pour avancer dans l’égalité concrète. Sans abandonner l’idée d’émancipation radicale.

Misère du consentement

Individualisme contemporain, lien entre individu-e et collectif. « Et pourtant, cette figure n’est porteuse d’aucun rêve ».

Geneviève Fraisse écrit : « Je ne suis pas convaincue qu’il puisse exister une politique du consentement. Plus exactement, je ne pense pas que le consentement soit un argument politique susceptible de trouver place dans un nouvel imaginaire ». Elle parle aussi de corps, de frontière, de politique sans histoire…

« C’est pourquoi, parce qu’il n’y a du corps, parce qu’il n’y a pas d’histoire et que la frontière est problématique, je pense qu’aucune politique du consentement ne peut s’énoncer comme telle »

Un livre qui en dit plus qu’il ne semble. Non seulement à cause de la méthode d’exposition, mais aussi, par le souffle vers l’émancipation qui l’anime.

«… j’ai une dernière idée : le refus, le désaccord, la contradiction, l’opposition, toutes ces formes pour dire « non », ne sont-elles pas des pistes à découvrir ? Quel est ce temps où dire « non » semble de peu d’intérêt, et où dire « oui » à la hiérarchie sexuelle devrait nous enthousiasmer ? »

Parmi les autres ouvrages de l’auteure :

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens, Le passager clandestin 2012, La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains, réédition Le bord de l’eau 2009, Rendre au mot service toute son opacité

ainsi que différents textes :

Le « sans conclure » de l’auteure au Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques (Sous la direction de Françoise Picq et Martine Storti, Editions iXe, 2012) L’identité, définie une fois pour toutes, n’est qu’une fiction

Voir et savoir la contradiction des égalités, Voir et savoir la contradiction des égalités

La présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmes, Le passager clandestin 2011, Comme une parole donnée à l’espace commun

Geneviève Fraisse : Du consentement

Non conforme – Seuil, Paris 2007, 139 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Désynchronisation des luttes sociales et politiques

Avec l’aimable autorisation de M éditeur

2 Préface à l’édition française du livre de Leo Panitch, Greg Albo et  Vivek Chibber (coord.) : Quelle stratégie ? Résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique, Mont-Royal, M éditeur, 2013, 208 pages

La crise économique mondiale provoque des résistances, des luttes, des grèves et même des soulèvements. De nouveaux mouvements comme ceux des Indignées et des Occupons ont fait leur apparition, mais il y a un décalage entre l’explosivité de la situation sociale et sa traduction dans l’action politique. De nouvelles formes d’organisation apparaissent, mais beaucoup sont instables et plusieurs s’avèrent éphémères. Plus encore, il n’y a jamais eu en même temps une crise aussi globale et profonde du capitalisme et un mouvement ouvrier aussi faible.

Pourtant, les luttes contre les plans d’austérité se multiplient. Les grèves générales se sont succédé en Grèce, au Portugal et en Espagne. Au Québec, en Grande-Bretagne, au Chili, en Italie et ailleurs, les manifestations étudiantes ont montré le fort degré d’explosivité des luttes sociales. L’indignation s’est répandue comme une traînée de poudre pour dénoncer l’oligarchie capitaliste (le 1 %) et les inégalités sociales.

Au cœur des mouvements sociaux, il y a la lutte contre les privatisations et la marchandisation des services publics, de l’éducation, de la sécurité sociale, des retraites, etc. Il y a aussi la résistance à la baisse du niveau de vie, aux délocalisations, à la précarité et au chômage. L’accumulation de ces expériences, le degré de combinaison entre la crise sociale, la crise politique et le niveau d’auto-organisation peuvent constituer des points tournants.

Néanmoins, les luttes, même les plus massives, ne débouchent pas actuellement sur des reculs des classes dominantes et sur des gains pour les salariées, les femmes, les écologistes… Même si, en réaction aux attaques des classes dominantes et des gouvernements, le rythme des luttes connaît une croissance, on ne voit pas encore de dynamique politique suffisamment forte pour inverser les décennies de contre-réformes libérales et créer les bases d’une contre-offensive générale au profit des exploitées et des opprimées. En somme, le système tient, par défaut peut-être, ses adversaires n’arrivant pas à proposer une alternative stratégique rassembleuse et stimulante.

Si la gauche anticapitaliste récuse l’idée d’une fatalité économique (comme s’il y avait une main invisible qui dirigeait le système), c’est parce qu’elle comprend que ce sont les politiques d’une oligarchie qui l’organisent. Les contestations du système se sont succédé, mais sans l’ébranler. Selon toute évidence, il semble y avoir une panne stratégique à gauche. Or, la résurgence des mouvements sociaux de ces dernières années a remis à l’ordre du jour la question de la stratégie à développer par la gauche radicale et anticapitaliste. Quels sont ses défis à la fois politiques et intellectuels ?

Une montée sans précédent depuis quarante ans des luttes sociales

À partir de 1999, la montée internationale de l’altermondialisme a ouvert la voie à la contestation globale du système. Non seulement a-t-il résisté avec succès aux diktats d’organismes internationaux comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais il a opposé aux riches de ce monde et à leurs politiciennes, réunies chaque année à Davos en Suisse, des forums sociaux dynamiques et innovateurs, qui ont donné confiance aux mouvements sociaux dans leur capacité à contester la société au profit des 99 % de la population exclue des avantages du capitalisme financiarisé et mondialisé.

Au début du xxie siècle, la résistance aux méfaits du néolibéralisme a été particulièrement forte et massive en Amérique latine : guerre de l’eau en Bolivie (2000), renversement du régime argentin débouchant sur une crise révolutionnaire (2001), soulèvement pour le retour au pouvoir de Chávez chassé du pouvoir par un coup d’État (2003), etc. Depuis, plusieurs pays ont vu l’élection de gouvernements de gauche ou de centre gauche.

En 2003, le mouvement altermondialiste a réussi à organiser la plus grande manifestation antiguerre de l’histoire : en février, de 12 à 13 millions de personnes ont défilé aux quatre coins de la planète sans parvenir cependant à empêcher l’invasion de l’Irak par les troupes coalisées sous la direction de l’impérialisme états-unien.

En 2011, en Afrique du Nord, c’est le Printemps arabe. Le peuple occupe la rue et les places publiques où il affronte les forces de répression. Dans ces pays, les morts se comptent par centaines, voire par milliers. Toutefois, la force de la mobilisation est telle que le dictateur tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, est chassé du pouvoir. Quelques semaines plus tard, c’est au tour du dictateur égyptien, Hosni Moubarak. À son tour, Mouammar Khadafi est chassé du pouvoir en Libye, mais après une guerre civile dévastatrice et des frappes en territoire libyen sous l’égide de l’ONU. Dans différents pays du Proche-Orient, particulièrement en Syrie, mais aussi au Royaume du Bahreïn et au Yémen, les peuples se sont mobilisés contre les dictateurs, exigeant certes la démocratie – qui est le ciment de la lutte –, mais aussi un développement social et économique qui leur est favorable.

La profondeur de la question sociale et son impact sur le déclenchement des révolutions du Printemps arabe sont sûrement la dimension la plus occultée par les médias occidentaux. Les soulèvements populaires surviennent à la suite de la crise financière et économique mondiale. Ils sont l’expression de la révolte contre les politiques néolibérales imposées par les régimes autoritaires et encouragées par les institutions financières internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Les mesures néolibérales ont servi à l’affaiblissement croissant puis au démantèlement des services publics, à la suppression de subventions, en particulier pour des biens de première nécessité, tout en accélérant les processus de privatisation au profit des classes dirigeantes liées au pouvoir politique et au capital étranger. Ces politiques ont appauvri l’ensemble des populations des sociétés concernées. Cependant, deux groupes ont été plus gravement atteints : les étudiantes et les salariées. Ces deux groupes ont été au cœur et à la tête des mouvements de contestation.

En 2008, le mouvement ouvrier en Tunisie et en Égypte mène des luttes très dures. En Tunisie, c’est le soulèvement des ouvriers des mines de la région de Gafsa. L’Égypte a connu le plus grand mouvement social depuis la Seconde Guerre mondiale avec un mouvement impressionnant de grèves notamment dans les usines de Mahala el Kubra. La grève générale proclamée le 11 janvier 2011 en Tunisie et les journées de grèves générales menées dans toute l’Égypte ont été décisives pour faire tomber les dictatures de ces pays. La classe ouvrière a donc joué un rôle crucial dans les révolutions tunisienne et égyptienne. Là où les luttes ont vaincu sans une guerre civile dévastatrice, c’est précisément là où le mouvement ouvrier a joué un rôle primordial dans la révolution démocratique.

La lutte des peuples arabes est enclenchée. Elle est loin d’être terminée comme le montre la chute du président Mohamed Morsi en Égypte. Les manifestations massives réclamant son départ ont montré un rejet croissant du projet néolibéral réactionnaire et de plus en plus autoritaire des Frères musulmans, mais aussi la forte aspiration du peuple égyptien à la liberté et à la justice sociale. Mais, pour l’instant, c’est l’armée qui tient le haut du pavé. Elle a profité de la grogne populaire pour accaparer le pouvoir.

Au cours de l’année 2011, le mouvement de résistance à l’offensive d’austérité néolibérale fait irruption au Portugal et en Espagne. Le mouvement des Indignées occupe, comme les masses arabes l’on fait, les places publiques. L’élargissement de la résistance se poursuit et s’amplifie en Grèce puis en Turquie avec l’occupation de la place Taksim, à Istanbul, mais aussi en Islande, où à deux reprises la population, descendue dans la rue pour forcer la tenue d’un référendum, a rejeté avec force les projets gouvernementaux de sauvetage des banques. Le peuple a obligé un gouvernement au grand complet à démissionner et les principales banques ont été nationalisées.

Les pays de la périphérie européenne – Islande, Irlande, Portugal, Grèce et Espagne – sont les premiers touchés par la crise. Ils ne sont toutefois pas les seuls : toute la zone euro est frappée. En Grèce, la résistance est particulièrement importante. Les grèves générales de vingt-quatre ou de quarante-huit heures succèdent aux manifestations et aux affrontements avec les forces de l’ordre. Aux élections de juin 2012, la gauche radicale organisée dans Syriza (Synaspismós Rhizospastikís Aristerás – Coalition de la gauche radicale) devient la deuxième force politique du pays et l’opposition officielle au gouvernement de coalition1 tandis que l’extrême droite néonazie fait son entrée au Parlement. La polarisation politique et sociale s’accroît2.

Partout, on se sert du prétexte du remboursement de la dette publique, conséquence directe de l’aide aux banques et aux industries capitalistes en difficulté, pour légitimer et renforcer les politiques d’austérité. Les élites dominantes veulent faire payer à la population les conséquences de la crise capitaliste : licenciements massifs dans les services publics, coupes sombres dans les dépenses sociales et de santé, attaques contre les retraites et les allocations de chômage, etc. Le 15 octobre 2011, plusieurs millions de manifestantes défilent dans les rues de 1 051 villes de 90 pays dans un vaste mouvement mondial de protestation contre la gestion de la crise économique des gouvernements au service des entreprises capitalistes.

À l’automne de 2011, avec le spectre du Printemps arabe en filigrane, le mouvement des Indignées se développe aux États-Unis, au Canada et au Québec, sous la forme du mouvement « Occupons3 ».

Bref, en 2011-2012, « le mouvement social et politique rebelle a refait irruption dans les rues et sur les places publiques aux quatre coins de la planète4 ». Si tous les pays n’ont pas été touchés par cette vague de mobilisations et ses nouvelles formes d’organisation, dans les États où il n’a pas pris une forme massive, des minorités actives tentent de lui faire prendre racine.

Le Honduras, la Colombie, le Brésil, le Chili, l’Italie et la Grande-Bretagne ont également vu se développer des luttes étudiantes massives. Au Québec, la grève contre la hausse des droits de scolarité, qui a duré plusieurs mois, a causé une véritable crise sociale. Elle a mobilisé jusqu’à 300 000 étudiantes sur les campus et a été marquée par d’innombrables actions d’éclat et de solidarité, par l’érection de piquets de grève, par des concerts de casseroles et par des centaines de manifestations dans différentes villes, dont certaines à Montréal ont mobilisé 200 000 personnes et plus. Les actes de désobéissance civile, en particulier les manifestations spontanées illégales, se sont multipliés dans différents quartiers. En outre, chose exceptionnellement positive et importante, des assemblées autonomes de quartier ont été organisées un peu partout à Montréal pour appuyer la lutte étudiante5. Certaines sont toujours actives bien que la lutte se soit terminée par la victoire du mouvement étudiant et la défaite aux élections du Parti libéral, lequel avait piloté la hausse des droits de scolarité.

La gauche de la gauche

Les partis de la gauche traditionnelle se sont soumis aux politiques néolibérales, laissant un vide en ce qui concerne la représentation politique du mouvement ouvrier, décrédibilisant l’idée même de socialisme et de démocratie, c’est-à-dire l’alternative au capitalisme.

Depuis la fin des années 1970, les résultats électoraux de la social-démocratie ont connu d’importantes fluctuations6. En 1997-1998, l’Union européenne a compté onze gouvernements sociaux-démocrates, travaillistes et socialistes sur quinze. Aujourd’hui, la situation leur est plus défavorable. Les armes traditionnelles de la politique keynésienne, notamment la politique monétaire, avec le jeu des dévaluations, et la politique budgétaire, avec des déficits importants, ne peuvent plus avoir cours puisque les pays sont corsetés par leur appartenance à l’Union européenne et à la zone euro. Depuis les années 1980, l’identité sociale-démocrate est devenue beaucoup moins programmatique, sociologique et culturelle. Elle est donc plus fragile, dépendante électoralement des résultats de sa politique, nourrissant moins que par le passé un sentiment d’appartenance. D’où un fort désir d’adaptation aux « nouvelles réalités », incarné par le terme de « modernisation ». Le New Labour Party de Tony Blair avec sa « troisième voie » a présenté une synthèse nouvelle du réformisme social-démocrate avec le libéralisme (d’où le terme « social-libéral » pour décrire ses politiques). À l’opposé, il existe toujours une « vieille gauche » dans les partis socialistes et sociaux-démocrates. Elle est proche des courants critiques du capitalisme mondialisé et privilégie les dépenses publiques et une réglementation plus stricte du secteur privé. Dans certaines conditions, cette gauche quitte les partis sociaux-démocrates pour fonder de nouvelles organisations, comme cela a été le cas en Allemagne avec Die Linke7 et en France avec le Parti de gauche (PG)8, tandis qu’en Grèce, elle ralliait Syriza.

La politique des partis sociaux-démocrates, qui s’est adaptée à la mondialisation néolibérale, semble donc évoluer dans un vide sidéral. Elle n’a pas la capacité ni la volonté de revenir à des politiques keynésiennes de plein emploi et de restaurer l’État dit providence.

C’est dans cette situation qu’une nouvelle gauche émerge. Cette émergence est marquée par une diversité d’expériences en fonction des situations nationales et par les rythmes différenciés du recul du mouvement ouvrier traditionnel. Dans certains pays, ce sont des militantes issues de la tradition des partis communistes ou rompant avec la social-démocratie qui donnent leur empreinte aux nouveaux partis, ailleurs, ce sont ceux issus de la tradition révolutionnaire minoritaire (extrême gauche) qui donnent le ton. En Europe centrale et orientale, on a vu apparaître des organisations politiques nouvelles issues de l’expérience des luttes ouvrières des dernières années. Or, malgré certains succès, ces organisations sont encore loin de constituer une alternative gouvernementale. La Grèce est une exception. Une coalition de partis de la gauche radicale a réussi à devenir candidate au pouvoir gouvernemental. Elle est née officiellement en 2004 du regroupement de Synaspismós (Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie)9 avec la Gauche du renouveau écologique et communiste (Ananeotiki Kommounistiki kai Oikologiki Aristera – AKOA)10, la Gauche ouvrière internationaliste (DiethnistikiErgatiki Aristera – DEA)11, le Mouvement de la gauche unifiée dans l’action (Kinisi gia tin Enotita Drasis tis Aristeras – KEDA)12 et les Citoyens actifs (Energoi Polites)13. Syriza a réussi à attirer en son sein les militantes qui ont rompu avec le PASOK et sa politique de gestion de l’austérité imposée par la « troïka ». En France, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA)14, créé en 2009, n’a pas su attirer les militantes en rupture avec le PS. Au contraire, il a même perdu beaucoup de ses membres au Front de gauche animé par Mélanchon et son PG15. Au Portugal, le Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) a été construit à partir de 1999 sur la base d’une alliance d’organisations de la gauche révolutionnaire : le Parti socialiste révolutionnaire (trotskiste), l’Union démocratique populaire (ex-maoïste pro-albanais) et Politica XXI, un petit courant qui a rompu avec le Parti communiste portugais. Le Parti socialiste écossais (SSP) a été fondé en 1998 à l’initiative du courant trotskiste exclu du Parti travailliste, connu par le nom de son journal, The Militant. En 2003, avec 130 000 voix, il a obtenu six députées au Parlement écossais et est apparu comme l’opposition de gauche au Parti travailliste en Écosse. Mais, en 2006, il connaissait une scission, ce qui l’a passablement affaibli. Née en 1989 au Danemark, la Enhedslisten : de rød-grønne (La liste de l’unité : les rouges et les verts – appelée aussi l’Alliance rouge et verte), en regroupant les Socialistes de gauche (Venstresocialisterne – VS), le Parti communiste danois (Danmarks Kommunistiske Parti – DKP) et le Parti socialiste des travailleurs (Socialistisk Arbejderparti – SAP, section danoise de la IVe Internationale), peut être considéré comme le précurseur de ces nouveaux partis et coalitions. L’Alliance a des députées au Parlement danois depuis 1994. Lors des élections législatives danoises de 2011, avec ses 12 députées, elle a multiplié par trois sa représentation au Folketing.

La situation est très différente dans la « nouvelle Europe ». Le stalinisme et ses « mensonges déconcertants » d’abord, et la restauration capitaliste ensuite, y ont créé une confusion idéologique jusqu’à faire perdre tout sens à des concepts comme « gauche », « droite », « socialisme », etc. Les travailleurs et les travailleuses ont assisté à la transformation des directeurs de leurs entreprises publiques en PDG souvent propriétaires des entreprises privatisées. Les anciens partis d’État, appelés « ouvriers » ou « communistes », se sont emparés de l’étiquette « socialiste » ou « social-démocrate », se sont autoproclamés « la gauche » après avoir conduit la restauration du capitalisme. Efficacement réprimée de 1945 à 1989, la gauche révolutionnaire a complètement disparu du paysage politique. Grâce à son mouvement syndical indépendant, qui a émergé dans les années 1980, la Pologne fait figure d’exception. En novembre 2001 des syndicalistes ont créé un parti politique sous le nom « Alternative – Parti du travail », qui devient, en 2004, le Parti polonais du travail (Polska Partia Pracy – PPP). Les syndicalistes des mines, de la sidérurgie, de l’automobile, de l’aéronautique et, depuis 2008, des hypermarchés Tesco en forment l’ossature. Mais l’influence du PPP est encore limitée.

En Amérique du Nord, c’est le désert à l’exception du Québec, où un nouveau parti de gauche, Québec solidaire, est apparu en 2006, à suite de la fusion de l’Union des forces progressistes et d’Option citoyenne. Avec ses 14 000 membres, ce parti écologiste, démocrate, féministe et souverainiste, a obtenu, aux élections de septembre 2012, 6,03 % du suffrage populaire et a fait élire deux députées. C’est un parti qui accepte en son sein des «collectifs», ce qui lui permet de rassembler pratiquement toutes les forces de la gauche radicale16, à l’exception des plus sectaires.

L’impasse stratégique

« Nous sommes les 99 % ». Ce slogan a frappé l’imagination comme aucun autre. Il dressait un véritable réquisitoire contre l’inégalité obscène de la richesse, des revenus et du pouvoir, au profit des classes dominantes. C’est l’affirmation d’une conscience de classe de la part d’un mouvement qui proclame défendre les intérêts de la vaste majorité de la population – les 99 % – contre les intérêts de l’oligarchie, le 1 % de la population. Cette compréhension donne au mouvement une capacité de convergence mondiale dans le refus de payer pour une crise créée par l’oligarchie capitaliste.

Il y a peu de temps, la gauche radicale voyait mal comment introduire la question de la lutte de classe dans l’arène publique, coincée qu’elle était par le discours dominant en faveur d’une prétendue classe moyenne, objet de toutes les attentions des partis de droite et de la social-démocratie, prétexte à toutes les coupes dans les services publics et à l’austérité budgétaire, au nom d’une baisse de ses impôts. En fait, cette classe pléthorique dite moyenne semblait comprendre toute la population à l’exclusion des laissées-pour-compte exclues du marché du travail et de l’élite de la société, la bourgeoisie et ses cadres économiques, politiques et médiatiques. Puis, grâce aux mobilisations, ces mêmes questions, qui avaient disparu depuis si longtemps du discours politique, se sont soudainement retrouvées au centre de la scène publique. Les mouvements de lutte ont créé un climat dans lequel il est à nouveau possible de placer le pouvoir de classe au centre de la stratégie politique de la gauche radicale et où une stratégie de lutte combative semble plus appropriée que toutes les compromissions d’un « partenariat social » qui n’a pas permis d’obtenir des gains significatifs, avalisant plus souvent qu’autrement les reculs sur le plan des salaires et des conditions de travail17.

L’actuelle politisation de la jeunesse semble être davantage marquée par l’anarchisme que par le socialisme. Il est vrai que l’échec historique du « socialisme réellement (in)existant » pèse beaucoup pour expliquer la dynamique de cette politisation. La faillite du « socialisme » de la social-démocratie pèse également considérablement. Mais ce n’est pas la seule explication. Ces mouvements sont caractérisés par une forte exigence de démocratie, par l’importance accordée aux réseaux sociaux pour favoriser la mobilisation, la communication et les débats, par la nécessité de fonctionner au moyen d’une démocratie participative dans l’organisation même du mouvement. Et les organisations se réclamant du socialisme révolutionnaire étaient soit staliniennes, c’est-à-dire non démocratiques, soit trotskistes, un courant politique certes démocratique, mais éparpillé, qui donne l’impression de maintenir contre vents et marées différentes chapelles incompréhensibles au commun des mortels, d’autant que leurs programmes et leurs propositions d’action les distinguent peu les unes des autres.

Plusieurs des textes de ce livre soulignent que le milieu anarchiste a été davantage préoccupé par le processus même de la mobilisation et par la tactique que par la stratégie. On note une forte préoccupation à l’égard des micro-politiques, une volonté de s’assurer que les réunions respectent certains principes, tenus comme sacro-saints, mais les questions de renforcement de l’organisation et de sa pérennisation ou encore celles concernant le pouvoir d’État ne sont pas au cœur de leurs préoccupations. On note également une prédilection pour les manifestations spectaculaires en vue de frapper l’imagination populaire, mais, en même temps, une forte résistance à réfléchir sur leurs conséquences à long terme. Alors que les militantes de ce milieu ont joué un rôle très important dans la dynamisation des mobilisations, l’absence d’une stratégie de leur part pour vaincre le capitalisme est consternante.

Peut-on se contenter d’une gauche seulement protestataire qui anime des mouvements sociaux, mais qui refuse de lutter pour le pouvoir ? Si la spontanéité et l’improvisation peuvent favoriser un moment révolutionnaire, elles sont loin de garantir une révolution.

Les leçons tirées des expériences stratégiques du xxe siècle expliquent en partie ce refus de l’organisation dans un parti politique voué à la conquête du pouvoir d’État. Deux conceptions stratégiques ont dominé la gauche au cours du xxe siècle : le parlementarisme de la social-démocratie et l’avant-gardisme des partis dits léninistes. À première vue, ces deux conceptions ont fait faillite. Les partis sociaux-démocrates ont depuis longtemps cessé de tisser des liens avec les mobilisations de masse et les combats de la classe ouvrière. C’est l’aboutissement d’une trajectoire au cours de laquelle les partis socialistes ont changé leur vocation pour accéder au gouvernement et gérer le capitalisme. Ils ont rejeté le marxisme pour donner des gages aux classes dominantes : désormais, la révolution n’avait plus aucun sens, seules les réformes comptaient. Cependant, aujourd’hui, même les réformes semblent avoir disparu de leur horizon, hormis celles qui sont adaptées aux politiques néolibérales. Ils sont désormais les hérauts de la « compétitivité » des entreprises et de l’austérité budgétaire. Une fois au pouvoir, peu les distinguent des partis bourgeois de droite. Dans toute l’Europe, les partis sociaux-démocrates et les syndicats qui leur sont liés font au mieux la promotion d’un retour à une certaine forme de keynésianisme. En Grèce et en Espagne, ce sont les partis socialistes qui ont mis en œuvre des programmes draconiens d’austérité et, en France, l’administration va-t-en-guerre de François Hollande adopte des mesures d’austérité budgétaire qui font mal aux salariées et aux retraitées.

Les partis d’inspiration léniniste ont souvent critiqué avec raison la social-démocratie. Les partis communistes de masse qui, comme la social-démocratie des premiers jours, étaient révolutionnaires, se sont rapidement transformés en chiens de garde d’une patrie du socialisme « (ir)réellement existante » et se sont adaptés à la démocratie parlementaire, jouant le rôle d’une opposition prônant des réformes compatibles avec le système. En particulier en Italie et en France (mais aussi ailleurs) avec le Front populaire, le « compromis historique » ou encore l’Union de la gauche. Toutefois, à l’interne, ils souffraient d’un déficit démocratique chronique et autoritaire, lequel était confondu avec le léninisme. Toutes proportions gardées, c’était un déficit comparable à celui qui caractérisait le fonctionnement du parti-État dans les sociétés dites socialistes. À la suite de la chute du « communisme », à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les partis communistes ont soit disparu, soit ont connu un déclin tel qu’ils ne sont plus une force politique importante. Certains ont su remettre en question leur tradition antidémocratique. À cause de l’activité désorganisatrice des organisations « marxistes-léninistes », le centralisme démocratique de type léniniste a été perçu comme étant la cause de l’anti­démocratisme des partis qui s’en réclamaient. Pourtant, à l’origine, le centralisme démocratique est une simple systématisation de l’activité même du mouvement ouvrier. Si une assemblée ouvrière décide majoritairement de faire la grève, toutes les personnes, y compris celles mises en minorité, qui croyaient que ce n’était pas le bon moment de passer à l’action, vont faire grève. La décision prise démocratiquement est appliquée par toutes (centralisme). Lorsqu’une organisation s’autoproclamait le parti d’avant-garde, cela signifiait qu’elle savait mieux que tout un chacun quoi faire et comment le faire, proclamait toujours avoir raison (infaillibilité) et, lorsqu’elle avait tort, imputait les erreurs commises à ses membres, qui devaient procéder à une autocritique, plutôt que de questionner les décisions prises par une direction qui, par définition, était omnisciente. Cela n’avait rien à voir avec le léninisme ; cela relevait du bureaucratisme stalinien.

S’il y a un point qui a distingué les partis léninistes des partis sociaux-démocrates, c’est bien l’attitude par rapport à l’État. Les léninistes opposaient la dictature du prolétariat, c’est-à-dire l’État ouvrier dépérissant, à la gestion réformiste de l’État bourgeois. Autrement dit, la révolution socialiste, qui exige une prise de pouvoir extraparlementaire, était opposée à la simple arrivée par des élections au pouvoir gouvernemental. Du point de vue marxiste (et anarchiste), sans la destruction de l’État bourgeois, il est impossible de construire une société socialiste. Or, l’expérience de l’Union soviétique et de ses satellites ainsi que celles de la Chine populaire, du Cambodge, de la Corée du Nord, du Vietnam ou du Laos ont largement déconsidéré l’idée même de dictature du prolétariat – qui, dans la tradition marxiste, s’oppose à la dictature du capital –, c’est-à-dire l’idée même d’une prise révolutionnaire du pouvoir.

***

Alors que les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier n’apparaissent plus comme une alternative de changement social, les petits partis d’extrême gauche, qui ne connaissaient pas une croissance importante, et même régressaient, ont dû réévaluer leurs projets. Des éléments importants des anciennes organisations d’origine maoïste et des courants non négligeables du trotskisme ont conclu que leurs tentatives de transformer leurs petites organisations en partis révolutionnaires de masse avaient abouti à une impasse. Ils devaient dorénavant explorer de nouvelles façons de faire la politique et tisser des alliances.

Comme nous l’avons vu, la formation et le développement de nouveaux partis à la gauche de la gauche ont été très inégaux et variés. Certains ne sont que des cartels formés à l’occasion d’élections, d’autres constituent de véritables nouveaux partis. Toutefois, lorsque ces organisations connaissent un certain succès, la pression est forte pour qu’elles se « normalisent » en adoptant un profil compatible avec le système, ce qui a été le cas du Parti de la refondation communiste (Partito della Rifondazione Comunista – PRC) fondé en 1991, en Italie, et du Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores – PT) au Brésil, créé en 1980. Après avoir lutté contre la guerre et les budgets d’austérité, le PRC a appuyé des coalitions sociales libérales pour empêcher Berlusconi d’être réélu. Il change alors du tout au tout ses politiques, appuyant désormais la guerre et l’austérité. Il en a payé le prix : aux élections de 2008, ses élues au Parlement et au Sénat ont toutes été battues. Depuis, le PRC n’a pas réussi à redevenir une force politique significative. Au Brésil, toutes les causes politiques historiques du PT ont été abandonnées ou ont été perverties au nom de la gouvernabilité et de l’ouverture des marchés, même si le PT a lutté contre la pauvreté en lançant le programme « Faim zéro ». Dans ce programme s’inscrit la Bolsa Família, qui lie le versement d’une somme d’argent aux familles pauvres à la scolarisation de leurs enfants. Ce programme a réussi à baisser la pauvreté. Dans l’ensemble, la réduction de la pauvreté a été importante même si elle reste encore élevée, surtout dans les parties les plus « déshéritées » du Brésil. Malgré tout, le Brésil reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

Est-ce que Syriza en Grèce connaîtra une trajectoire similaire à celle du PT ou du PRC ? C’est ce que pensent les partis d’extrême gauche qui ont formé la coalition anticapitaliste Antarsya (Antikapitalistiki Aristeri Synergasia gia tin Anatropi – Alliance de la gauche anticapitaliste pour le renversement du système).

Contrairement à la social-démocratie, ces partis des urnes sont également des partis de la rue. Plusieurs accompagnent les mouvements sociaux, ne cherchent pas à se les inféoder, rompant ainsi avec une tradition assez fréquente dans la gauche et l’extrême gauche autoproclamées marxistes-léninistes. Or, originellement, les marxistes, y compris Lénine, avaient pour objectif non pas de dominer les mouvements sociaux, mais de tout faire en leur pouvoir pour qu’ils s’auto-organisent. L’auto-organisation donne confiance en ses propres moyens. Elle permet aussi de sauvegarder son indépendance de la bourgeoisie, une condition sine qua non pour toute émancipation, laquelle ne peut être l’œuvre que des classes et des genres qui subissent l’exploitation et l’oppression, et non celle d’un parti qui se substitue aux mouvements d’émancipation.

Si le capitalisme connaît une grave crise économique et écologique, politiquement, il n’est pas véritablement menacé, même lorsque certains régimes sont instables. Quelles que soient les innovations politiques et organisationnelles des mouvements sociaux, le système capitaliste va continuer de structurer leur environnement. À quoi, dans un tel cadre, devrait donc ressembler une stratégie anticapitaliste ? Est-ce possible de trouver une voie vers le socialisme grâce à une combinaison de réformes structurelles et de renforcement des organisations de masse ? Ne faut-il pas se doter d’une stratégie rassembleuse, qui évite la sociale-démocratisation, en cherchant à « casser » l’organisme principal de la domination bourgeoise, l’État, « rouage de notre exploitation18 » ? La classe ouvrière et les mouvements sociaux émancipateurs ne doivent-ils pas imposer leur « suprématie politique19 » pour transformer la société ?

Ce livre n’a certainement pas la prétention de détenir toutes les réponses à la question cruciale de la stratégie. Toutefois, il importait de poser la question tant sur le plan théorique que sur celui des expériences concrètes (des mouvements Occupons à Syriza) ainsi que sur l’alternative fondamentale que constitue le féminisme. Il n’est pas complet, entre autres parce que toute stratégie anticapitaliste doit nécessairement être écosocialiste. Son grand mérite est d’amorcer la réflexion et de nourrir la discussion.

Richard Poulin

1. Gouvernement formé par la Nouvelle Démocratie (Néa Dimokratía), le Mouvement socialiste panhellénique (Panellinio Sosialistiko Kinima – PASOK) et la Gauche démocrate (Dimokratiki Aristera – DIMAR).

2. L’extrême droite est de plus en plus importante en Europe, particulièrement en France, au Danemark, en Autriche, en Norvège, en Suède, en Finlande et en Italie.

3. Le mouvement Occupons, qui a commencé à Wall Street, à l’automne de 2011, s’est ensuite propagé à plus de 200 villes à travers le monde. Or, ce mouvement a été précédé par une mobilisation importante à Madison, au Wisconsin. Le 11 février 2011, dans son « budget repair bill », le gouverneur du Wisconsin, Scott Walker, propose de supprimer toute possibilité aux syndicats du secteur public de négocier des conventions collectives. Le mouvement social contre les politiques du républicain Walker a été le plus important aux États-Unis depuis soixante-quinze ans. Certaines manifestations ont rassemblé jusqu’à 100 000 personnes. Et les manifestantes ont occupé durant plusieurs jours le Capitole du Wisconsin.

4. Éric Toussaint, Le contexte international des indignations mondiales,  < http://cadtm.org/Breve-retrospective-des-mouvements >.

5. Voir André Frappier, Richard Poulin et Bernard Rioux, Le printemps des carrés rouges, Mont-Royal, M éditeur, 2012. (voir ma note de lecture :  L’éducation est un droit, non un privilège réservé aux plus nantiEs, elle doit donc échapper à la sphère marchande)

6. Dans le cadre limité de cette préface, je limite mon analyse à l’Europe et à l’Amé­rique du Nord.

7. Die Linke (La gauche) est née de la fusion le 16 juin 2007 du Parti du socialisme démocratique (Partei des Demokratischen Sozialismus – ex-Parti socialiste unifié d’Allemagne de l’Est) et de l’Alternative électorale travail et justice sociale (Wahl­alternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit – WASG), une scission du Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei Deutschlands – SPD).

8. Le PG a été fondé le 1er février 2009, entre autres par Jean-Luc Mélenchon, qui a été ministre de l’Enseignement professionnel, de 2000 à 2002, dans le gouvernement de Lionel Jospin du Parti socialiste (PS).

9. Après la chute de l’Union soviétique, l’aile dite « conservatrice » du KKE prend la décision d’exclure les « réformateurs » du parti. Les exclues forment alors Synaspismós.

10. Nouvelle incarnation du KKE dit de l’intérieur. Ce parti origine une scission eurocommuniste du KKE (dit de l’extérieur, car inféodé à Moscou).

11. Fondée en 2001, la DEA est une organisation de sensibilité trotskiste.

12. Scission du Parti communiste grec (KKE).

13. Parti formé par le héros de la résistance au nazisme, Manolis Glezos, ancien député du PASOK.

14. Le NPA a été lancé par la Ligue communiste révolutionnaire, une formation trotskiste (IVe Internationale), après l’élection présidentielle de 2007, dans laquelle son candidat, Olivier Besancenot, avait obtenu 4,25 % du suffrage, soit 1 498 581 votes.

15. Après leur scission respective du NPA, les ex-membres ont fondé Gauche unitaire (2009), Convergences et alternative (2011) puis Gauche anticapitaliste, courant unitaire pour l’écosocialisme (2012). Les trois organisations ont rallié le Front de gauche.

16. Dont le Parti communiste du Québec, la Gauche socialiste (IVe Internationale), Socialisme international, la Tendance marxiste internationale (trotskiste), Décroissance conviviale, etc.

17. Voir Ghislaine Raymond, Le « partenariat social », Mont-Royal, M éditeur, 2013. (voir ma note de lecture Construire avec les salarié-e-s leurs luttes ou participer à des huis clos entre « partenaires sociaux »)

18. Fédération des travailleurs du Québec, L’État rouage ne notre exploitation, Mont-Royal, M éditeur, 2002 [1971].

19. Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, 1847, < http://ciml.250x.com/archive/marx_engels/french/manifeste.html>.

Agriculture et alimentation, des noms au féminin

Quand on parle de l’agriculture et de l’alimentation, on fait rarement référence au rôle clé que les femmes ont eu et tiennent encore dans la production, la distribution et la consommation des aliments. Comme tous les autres travaux de soins, la nourriture a été reléguée à l’arrière plan. Mais l’agriculture et l’alimentation sont des noms féminins et il est indispensable de rendre visible et de donner une valeur à ce que nous mangeons et à comment nous le faisons, en soulignant que cela concerne tout le monde.

La culture des aliments, tout particulièrement les potagers à petite échelle, a traditionnellement été un travail féminin. Dans les pays du Sud, encore aujourd’hui, entre 60 et 80% de la production de nourriture relève du travail des femmes. En dépit de cela, ce sont les femmes et les petites filles qui, selon les chiffres de la FAO, ont le plus faim : 60% de la faim chronique les frappe de plein fouet. Pourquoi ? Parce que les femmes travaillent la terre, la cultivent et récoltent les aliments mais elles n’ont pas accès à sa propriété, au crédit agricole, etc. Et en conséquence, elles ne reçoivent pas le fruit de ce qu’elles produisent.

Mais il n’est pas nécessaire d’aller jusque dans les pays du Sud pour constater que le modèle agricole et alimentaire actuel a un impact négatif sur les femmes : combien de paysannes, chez nous, ont travaillé toute leur vie dans les champs alors que ce travail n’a jamais été pris en compte, qu’elles n’ont jamais cotisé pour la sécurité sociale. Nous vivons dans un système patriarcal qui rend invisible et qui ne valorise pas le travail des femmes. L’agriculture et l’alimentation en sont un exemple clair.

Le modèle agroalimentaire actuel est irrationnel, non seulement parce qu’il se base sur des aliments « kilométriques », alors que nous pourrions en consommer de proximité mais aussi parce qu’il détruit l’agriculture locale au lieu de défendre un monde rural vivant. Il favorise une poignée de variétés agricoles alors qu’on pourrait utiliser une énorme quantité d’anciennes semences. Il est « accro » aux pesticides et aux transgéniques, avec tout ce que cela implique pour notre santé et celle de la planète, au lieu d’investir dans l’agriculture écologique. En outre, il condamne à la faim et à l’anonymat celles qui jouent un rôle central dans la production alimentaire : les femmes.

Alors qu’émergent aujourd’hui des alternatives à l’agriculture industrielle et intensive qui a échouée, les femmes y jouent également un rôle central. Cette agriculture nouvelle et au féminin, nous la retrouvons dans de nombreux lieux à la campagne où des femmes paysannes, souvent jeunes, prennent en charge des fermes et optent pour une agriculture et une alimentation qui place au centre les personnes et la terre. Ce sont des groupes et des coopératives de consommation dans lesquels les femmes ont un poids décisif. Des expériences d’exploitation intelligente et de recyclage de la nourriture, des « cantines mobiles » et des cuisines populaires dirigées par des femmes. Des potagers urbains, qui occupent des terrains vagues et abandonnés, avec une présence féminine importante.

Ce sont des alternatives qui revendiquent la souveraineté alimentaire, notre capacité de décider (nous, paysans et consommateurs) sur ce qui est cultivé et ce que l’on consomme. Une alternative qui doit nécessairement être féministe et faire le choix de l’égalité des droits, en revendiquant l’accès aux moyens de production alimentaire (terre, eau et semences) à égalité de conditions, tant pour les hommes que pour les femmes.

En récupérant l’intérêt pour ce que nous mangeons, sur sa provenance et la manière dont on le produit, nous redonnons à nouveau valeur à une chose aussi essentielle que l’agriculture et l’alimentation. L’achat de nourriture et la cuisine à la maison sont toujours, dans une bonne mesure, l’œuvre des femmes. Un travail qui n’est souvent pas reconnu ni valorisé mais qui est indispensable car il soutient le travail productif qui valorise le capital. Souligner son importance, faire en sorte qu’il compte et établir clairement qu’il est de la responsabilité de tous et de toutes est le premier pas pour commencer à changer les choses et à faire en sorte que nos vies soient plus justes, saines et, en définitive, vivables.

Esther Vivas 

Article initialement publié en catalan sur le site « Etselquemenges.cat », 12/11/2013, http://esthervivas.com/presentacio/agricultura-y-alimentacion-nombre-de-mujer/ 

Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera,  http://www.avanti4.be/actualite/article/agriculture-et-alimentation-des-noms-au-feminin

I CAN GET NO SATISFACTION !

Lorsque les lepénistes ont comparé Christiane Taubira à un singe,


je n’ai rien dit, je n’ai rien fait, ou si peu,

parce qu’elle est ministre d’un gouvernement que je combat



Lorsqu’ils ont caqueté à la chambre des députés,


je n’ai rien dit, je n’ai rien fait, ou si peu,

parce que je ne suis pas aux Verts


Lorsqu’ils ont fait la chasse aux Métèques,


j’ai rappelé que j’étais antiraciste

Lorsqu’ils ont tué Jaurès pour la seconde fois en le brûlant au feu de l’Union sacrée

je n’ai rien dit, je n’ai rien fait, ou si peu,

parce que c’est de l’histoire ancienne

Lorsqu’ils ont cédé sur tout, j’ai clamé haut et fort qu’il aurait fallu faire autrement

Sommes nous devenus stupides, impuissants et perdus au point de ne rien faire d’autre que déplorer?

Didier Epsztajn & Patrick Silberstein

Interroger les impensés, dénaturaliser les rapports sociaux, s’insoumettre en « science »

6Pour les auteur-e-s « les sciences sociales démolissent l’indiscuté et désacralisent ». Cela me semble très unilatéral. Les sciences sociales ont tout aussi permis la justification des dominations. En niant l’histoire et la réalité des rapports sociaux, des rapports de pouvoirs, des « scientifiques » ont surtout choisit de ne pas interroger les logiques d’intérêts dans les formes concrètes d’organisation des sociétés, de ne pas discuter de l’indiscuté, de ne pas désacraliser les objets qu’elles et ils avaient contribué à construire. Sans oublier que beaucoup de « scientifiques » assènent leurs analyses en oubliant leurs propres positions sociales. Dois-je rappeler l’utilisation, jusque dans les pages de ce livre, du masculin neutralisé et universalisé, invisibilisant et les femmes et l’organisation de leur domination par les hommes.

Quoiqu’il en soit de ces remarques, le texte proposé souligne de nombreuses dimensions que je partage. A commencer par « Rien n’est dans la nature des choses : débusquer et critiquer les dominations ». En effet, « aucune position sociale, aucune croyance, aucune relation sociale n’est intangible, nécessaire, tenant de la « nature des choses ». ». Il convient donc, et les analyses en sciences sociales peuvent nous y aider, de désenchanter les évidences, saper « les devoirs d’obéissance ou les piétés d’institution ». Je souligne cependant qu’il ne s’agit pas de « décoloniser son esprit » mais bien de construire des alternatives collectives et démocratiques assurant les émancipations des individu-e-s. Les « expertises » participent de l’aide aux débats, elles ne sauraient s’y substituer.

Un exemple. Une fois n’est pas coutume, le premier chapitre est consacré à la notion de genre, à la domination masculine. Mais rien n’est dit sur la dépolitisation des débats universitaires autour des ces théories, rien non plus sur les fondements matériels de la domination systémique des hommes sur les femmes. La seule dénonciation de la construction de la différence des sexes, de la pensée binaire ne saurait suffire. D’autant que les auteur-e-s ne pensent pas nécessaire d’interroger la notion de sexe biologique. Ce sont bien les luttes des femmes pour l’égalité et les théorisations des militantes féministes qui ont bousculé les sciences sociales, et pas seulement elles. La leçon n’est cependant pas bien enracinée, à voir les impasses signalées et le culte de certain-e-s autour du médiocre livre de Pierre Bourdieu sur la domination masculine et en particulier son silence pesant sur les écrits des féministes radicales, (la parole universitaire d’un homme primant celles des militantes !).

En n’interrogeant ni les conditions matérielles, ni les rapports sociaux et leurs contradictions, les analyses, au delà de la volonté des auteur-e-s, buttent sur des non-dits et transforment les dominations en préjugés, actions symboliques, etc.

Les dénonciations des auteur-e-s n’en restent pas moins intéressantes sur les dressages sociaux, les assignations genrées, les jeunes des classes populaires, les familles, « l’ethnocentrisme des sociétés occidentales », la question de l’immigration, les comportements électoraux, les rapports inégaux « au politique », etc.

Je suis plus dubitatif sur le caractère émancipateur du « puissant mouvement d’intégration des classes populaires au sein de l’Etat-nation grâce à l’école, la conscription, la reconnaissance des syndicats ouvriers et la mise en place de systèmes de protection sociale ». Outre l’oubli de logiques contradictoires, les auteur-e-s passent sous silence les luttes socio-politiques qui ont permis d’arracher le droit de vote pour toutes et tous (mais encore uniquement pour les nationaux), les droits syndicaux (toujours remis en cause) ou les systèmes de protection sociale (mis à mal par les politiques néolibérales).

Les paragraphes sur le fonctionnement de l’université, la mise à l’écart des chercheuses et des chercheurs hétérodoxes, leur marginalisation, voire leur stigmatisation sont très parlant. Ils auraient été plus percutants, si les auteur-e-s avaient rappelé les marginalisations sociales opérant dans l’institution, comme par exemple pour les femmes et les études féministes.

Je souligne la solide critique de la mal-nommée science économique : « Chaînon essentiel dans le travail indissociablement pratique et cognitif de légitimation de l’ordre social, la science économique s’est structurée comme une discipline scientifique, en reproduisant le modèle organisationnel des sciences de la nature…. », sans oublier les revues ésotériques, le langage mathématisé et l’oubli, non signalé des relations humaines asymétriques.

Les auteur-e-s concluent en soulignant que « jamais autant qu’aujourd’hui il n’a en effet été possible de transmettre des savoirs autonomes, et il faut y travailler ». Transmettre des savoirs autonomes, peut-être ! Co-produire des savoirs autonomes avec les forces d’émancipation, certainement !

La seconde partie du livre « Les raisons de la colère » est une analyse précise des reconfigurations de la production et de la diffusion des sciences sociales, « l’enseignant-chercheur est conçu comme un entrepreneur rationnel individualiste, et l’étudiant comme client… », de la remise en cause du service public, mais sans critique de fond du fonctionnement universitaire ségrégatif antérieur, de la mise en concurrence des universités, des attaques contre certaines matières, en liaison avec les demandes à court-terme du monde économique privé. Les auteur-e-s détaillent les deux instruments de mises au pas de l’enseignement supérieur : « le financement par projet et l’évaluation permanente » et insistent sur la précarisation des personnels, par ailleurs hautement qualifié-e-s.

Elles et ils montrent aussi que les dimensions critiques des sciences sociales peuvent être insupportables pour les gouvernements. J’ai particulièrement apprécié le choix de Pinar Selek comme exemple d’acharnement d’un pouvoir, en l’occurrence ici celui du gouvernement turc, envers une sociologue écrivaine s’intéressant, entre autres, aux populations kurdes.

Je souligne aussi les passages sur les censures, les déformations, la révolution conservatrice et la « prime » à « l’entertainment » dans l’édition, le rôle des médias, les processus d’adaptation de certain-e-s. Les auteur-e-s propose un front commun : « Nous n’en sortirons pas, à moins d’inventer une alliance inédite, un front commun d’éditeurs indépendants, de libraires indépendants, de lectrices et de lecteurs, de productrices et producteurs de sciences sociales ». Cela passe aussi par une rédaction sérieuse mais non jargonnante, des textes et ouvrages. Car pour déplorer souvent le jargon, entre autres, des sociologues, je ne partage pas la défense de la langue savante-universitaire des auteur-e-s, surtout lorsque ses présupposés ne sont pas explicités.

« Contre attaque ». Les auteur-e-s proposent, entre autres « Mais sans bruit, sans discontinuer, organiser dans les endroits méprisés par les élites de toutes espèces, des rencontres aujourd’hui trop rares entre producteurs de sciences sociales et « citoyens » éventuellement éloignés de la culture savante ». » Pourquoi ne pas avoir signalé le travail des Universités Populaires, de la Fondation Copernic ou d’Attac par exemple ?

Elles et ils ajoutent aussi que  « « Je » n’est pas neutre », que les chercheuses et les chercheurs ne peuvent s’exonérer des examens qu’elles et ils cherchent à promouvoir, qu’il convient de prendre en compte les rapports sociaux de classe, de sexe, de « race », même si elles et ils ne les expriment pas comme cela, qu’il n’y a pas de neutralité axiomatique, que « les engagements ont besoin des sciences sociales, mais les sciences sociales ont également besoin d’engagements ». Elles et ils soulignent, à ce propos, l’apport des militantes féministes, mais l’ajout « dotées d’un capital universitaire » me semble bien méprisant pour l’ensemble des militantes.

« Toute discipline, même la plus critique, qui ne s’arme pas, épistémologiquement et politiquement, contre elle-même, est vouée à légitimer théoriquement l’ordre établi ».

Au delà des critiques, un cri de colère bien venu, un manifeste pour construire un demain commun. « Nous sommes un « Nous » de protestation et de passion pour que les sciences sociales critiques réarment les luttes. Nous sommes un « Nous » en forme d’appel à faire nombre. Contre toutes les dominations, notre force est collective ».

Et que les luttes d’émancipation réarment les chercheuses et les chercheurs dans leurs pratiques scientifiques et sociales !

Signataires :Catherine Achin, politiste, université Paris-Est-Créteil ; Martina Avanza, sociologue, université de Lausanne ; Alban Bensa, ethnologue, EHESS ; Stéphane Beaud, sociologue ; ENS, Laurent Bonelli, politiste, université Paris-Ouest-Nanterre ; Donald Broady, sociologue, université d’Uppsala ; Sylvain Broccolichi, sociologue, université d’Artois ; Isabelle Bruno, politiste, CERAPS université Lille 2 ; Rémy Caveng, sociologue, université de Picardie ; Christophe Charle, historien, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Isabelle Charpentier, politiste, université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines ; Fanny Darbus, sociologue, université de Nantes ; Marielle Debos, politiste, université Paris-Ouest-Nanterre ; Magali Della Sudda, sociologue, CNRS ;Yves Dezalay, sociologue, CSE CNRS ; Paul Dirkx, sociologue, Nancy 2 ; Jacques Dubois, sociologue, université de Liège ; Vincent Dubois, politiste, Institut d’études politiques de Strasbourg ; Henri Eckert, sociologue, université de Poitiers ; Nathalie Ethuin, politiste, université Lille 2 ; Sylvia Faure, sociologue, université Lyon 2 ; Sandrine Garcia, sociologue, université Paris-Dauphine ; Alain Garrigou, politiste, université Paris-Ouest-Nanterre ; Daniel Gaxie, politiste, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Bertrand Geay, sociologue, université de Picardie ; Johan Heilbron, sociologue, université de Rotterdam ;Odile Henry, sociologue, université Paris-Dauphine ; Fanny Jedlicki, sociologue, université du Havre ; Joseph Jurt, sociologue, université de Fribourg ; Michel Koebel, sociologue, université de Strasbourg ; Bernard Lacroix, politiste, université Paris-Ouest-Nanterre ; Rose-Marie Lagrave, sociologue, IRIS EHESS ; Frédéric Lebaron, sociologue, université de Picardie ; Catherine Leclercq, sociologue, université de Poitiers ; Rémi Lefebvre, politiste, université Lille 2 ; Rémi Lenoir, sociologue, CSE EHESS ; Claire Le Strat, déléguée générale, Fondation Copernic ; Frédéric Lordon, CSE CNRS ; Christian de Montlibert, sociologue, université de Strasbourg ; Olivier Masclet, sociologue, université Paris V ; Gérard Mauger, sociologue, CSE CNRS ; José Luis Moreno Pestaña, philosophe, université de Cadix ; Francine Muel-Dreyfus, sociologue, CSE CNRS ; Delphine Naudier, sociologue, CSU CNRS ; Erik Neveu, politiste, Institut d’études politiques de Rennes ; Frédéric Neyrat, sociologue, université de Limoges ; Gérard Noiriel, historien, IRIS EHESS ; Alexandra Oeser, sociologue, université Paris-Ouest-Nanterre ; Françoise Œuvrard, sociologue, DEPP ministère de l’Éducation nationale ; Willy Pelletier, sociologue, université de Picardie ; Michel Pialoux, sociologue, CSE CNRS ; Patrice Pinell, sociologue, Inserm ; Louis Pinto, sociologue, CSE CNRS ; Marie-Pierre Pouly, sociologue, université de Limoges ; Geneviève Pruvost, sociologue, CNRS ; Romain Pudal, sociologue, CNRS ; Bertrand Réau, sociologue, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Franz Schulteis, sociologue, université Saint-Gallen ; Julie Sedel, sociologue, PRISME GSPE ; Maud Simonet, sociologue, IDHE CNRS ; Charles Soulié, sociologue, université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis ; Heribert Tommek, sociologue, université Regensburg ; Christian Topalov, sociologue, CSU CNRS ; Laurent Willemez, sociologue, université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines ; Tassadit Yacine, anthropologue, EHESS ; Claire Zalc, historienne, IHMC

Sommaire

Introduction

Les sciences sociales arment la critique

Rien n’est dans la nature des choses : débusquer et critiquer les dominations

Genre et domination masculine

Les « jeunes » des classes populaires : vous avez dit « sauvageons » ?

Comprendre le jeu des mille familles 

Déplacer le regard, bouger le curseur

Contre le rapt politique de la question de l’immigration

Tous politiquement égaux ?

Sciences sociales versus néolibéralisme

Les raisons de la colère

Haro sur la recherche et l’enseignement en sciences sociales !

Mise en faillite des universités et stérilisation des sciences sociales

Deux instruments de mise au pas : le financement par projet et l’évaluation permanente

L’insupportable dimension critique des sciences sociales

Censures et déformations

La « révolution conservatrice » dans l’édition

Contraintes et double jeu des médias

Contre-attaque

« Je » n’est pas neutre

Les preuves du terrain

Notre critique scientifique est politique

Un « Nous » de combat

manifeste : la connaissance libère

Editions du Croquant – La dispute, Bellecombes-en-Bauges et Paris, 2013, 63 pages, 5 euros

Didier Epsztajn

L’imagination peut voyager très loin dans l’espace d’un seul couloir

1« L’objectif présent est aussi de faire œuvre à la fois d’historien et d’artiste, en se situant au plus proche de l’autoreflexivité d’une mémoire d’un événement vécu jour après jour dans le passé d’un ancien étudiant et professeur d’histoire, Jacques Guilhaumou, et toujours d’actualité par le regard présent porté par un jeune dessinateur, également étudiant en histoire, Thomas Stehlin ».

Dans son avant propos l’auteur indique, entre autres, « Ainsi l’événement mai 68 nous dit quelque chose sur l’altérité radicale, et son potentiel émancipateur, utopique au point d’en inscrire la nostalgie au cœur même de notre existence actuelle ».

J’ai lu le livre comme une ballade dans un hier vécu, toujours présent, et projetant des flammes vers demain. Au gré de quelques errances, très subjectives, entre les pages et les beaux dessins de Thomas Stehlin.

Du contexte nanterrois, pour celles et ceux qui auraient oublié l’existence du gigantesque bidonville, aux graffitis, « nos paroles faisaient alors signe vers des mentions passées, extérieures, autres donc, et surtout propices à combler ce lieu vide jusqu’à proclamer qu’il était aussi vide de savoir ».

Un spectre. Le surgissent de l’événement et son inscription dans le temps. L’imagination au pouvoir. « Le temps n’est plus sous la dépendance d’un mouvement mouvement préétabli, c’est l’image-temps elle-même qui fait l’événement en abolissant la distance entre l’actuel et le virtuel, le réel et le possible ». L’écriture comme création de soi, toujours recommencée, toujours en tension. « quelque chose existe », « quelqu’un parle », l’ouverture sur le futur.

Grèves, barricades, « ce que peut-être une démocratie inédite dans les assemblées générales », des scènes en mémoire, « utopie concrète devenue nostalgie au fil du temps », un « événement irréductible à une réalité objective ». Des slogans, des inscriptions transformant les murs, la nostalgie de la lecture. Le complot médiatique. La nuit des barricades. « la grève ouvrière d’une puissance inégalée ». L’engament individuel et le collectif. Le désir d’utopie. La joie d’exister. Les liens entre soi et les réalités. Les chaînes de pavés. La quête de la révolution permanente. Le souvenir de 1848. La gare Saint-Lazare.

« Le lecteur de mon parcours en mai 68 pourra, à juste titre, me reprocher de ne pas dire grand-chose sur mes motivations à l’écrire. Je propose donc, dans un épilogue, d’entrer dans des explications en la matière par une séquence mémorielle, située du coté de la commémoration »…

Oui, un spectre hante toujours les tenants de l’ordre établi.

Sur mes propres « positions » sur mai 68, voir l’avant propos rédigé avec mon ami Patrick pour l’ouvrage collectif « La France des années 1968 »dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein (Syllepse Paris 2008) Actualité des possibles

Jacques Guilhaumou avec la collaboration de Thomas Stehlin : Cartographier la nostalgie. L’utopie concrète de mai 68

Presses universitaires de Franche-Comté, 2013, 133 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

La blanchité comme mensonge socialement partagé, comme œillères cousues de fil d’or

5Maxime Cervulle propose de relire les débats sur la diversité et les discriminations, sur la définition de l’égalité, du racisme et du rôle des médias dans la reproduction de ce dernier « aux prismes des travaux anglophones réalisés dans le domaine des cultural studies ». Il ajoute : « il s’agit d’étudier les façons par lesquelles certains groupes sociaux en viennent à être perçus comme « blancs » et, dans les anciens empires coloniaux à occuper une position hégémonique dans le cadre d’une idéologie raciste associant la blancheur de la peau à la pureté, la neutralité ou l’universalité. La blanchité est vue comme support implicite à la production d’un discours constituant les « non-blancs » en tant que marqués par un trait visible et particularisant ».

Sans m’y attarder, je signale que je ne partage pas les référence aux différentes studies, divisions institutionnelles et bureaucratiques ou découpage des sciences sociales.

Quoiqu’il en soit des axes de recherches ou d’écritures, il s’agit bien d’analyser la construction et les effets de rapports sociaux, ici plus particulièrement de rapports sociaux de « race », du racisme systémique, du racisme institutionnel et juridique.

Le sujet est d’autant plus important que le « color-blindness » est une caractéristique dans beaucoup de recherches ou d’analyses, y compris chez celles et ceux qui se positionnent pour une émancipation radicale.

Le livre « tente de proposer des outils et des pistes de réflexion pour saisir les dynamiques de reproduction du racisme et des identités ethnoraciales, notamment dans la sphère publique et les médias. Il s’attache en particulier à présenter les apports du concept de blanchité pour repenser les débats contemporains relatifs à la « diversité », aux discriminations et plus largement, aux rapports sociaux de race ».

Le cadre général théorique est celui de la consubstantialité ou de l’intersectionnalité des rapports sociaux. Reste, et j’y reviendrais, notamment dans la partie sur le cinéma, que ce cadre général me semble souvent dissous, la coextensivité des rapports sociaux gommés, rendant plus mécanique et donc moins pertinente, l’approche des processus de racialisation. (Sur ces sujets, voir par exemple les ouvrages de Danielle Kergoat.)

Le premier chapitre analyse la race comme notion sous tension.

« User de la notion de « race » dans une perspective à la fois constructiviste et critique revient à tenter de décrire les formes contemporaines de racialisation qui parcourent les mondes sociaux et par lesquelles les corps et les conduites sociales continuent, sous des formes diverses, d’être interprétés en fonction de signes racialisés ». Il s’agit de prendre en compte l’histoire des constructions sociales, les critères socialement et historiquement déterminants, les rapports sociaux et leurs effets matériels, « Car malgré son caractère illusoire ou somme toute symbolique, la catégorie de race n’en a pas moins des effets tout à fait matériels sur les modes de perception ordinaire de soi et d’autrui, ainsi que sur les modalités d’organisation et stratification de la société », de comprendre le comment de la ou des racialisations, de « l’interprétation racialisante de traits phénotypiques ». Certains groupes d’êtres humains sont « socialement et historiquement construits dans et par la racialisation ».

Je m’exprimerai de manière différente. Dans les rapports sociaux de « race », qui ne peuvent être mécaniquement séparés d’autres rapports sociaux déterminants, tous les groupes sociaux sont construits, de manière asymétrique, dans et par ces rapports. Mais les un-e-s sont inscrits dans une « race », les autres, invisibilisé-e-s par une procédure de neutralisation, d’essentialisation de leur situation. Ce que l’auteur traitera très justement autour de la couleur, de la visibilité/invisibilité construite socialement.

Il est donc tout à fait juste et nécessaire d’étendre « le domaine d’étude du racisme, en passant « de l’autre coté du miroir » des rapports sociaux de race pour étudier les effets que la racialisation aurait aussi sur les acteurs socialement considérés comme « blancs ». »

Le second chapitre aborde le « Penser la blanchité ».

Maxime Cervulle cite Colette Guillaumin « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale des réalités ». Il insiste sur le fait de considérer le racisme comme un système et non comme la « réminescence d’une idéologie scientiste passée » ou un ensemble de préjugés individuels, etc.

Système, rapport social, les blanc-he-s y sont construit-e-s « comme » les non-blanc-he-s. L’un ne va pas sans l’autre et réciproquement. Il s’agit d’une conception relationnelle qu’indique bien la notion de rapports sociaux, et non d’une essentialisation a-historique. « Loin de tomber dans le piège de l’essentialisation, le concept de blanchité ne renvoie ni à un type corporel, ni à une origine définie, mais à un construit social aux modalités dynamiques par lesquelles, en certains contextes socio-historiques, certains individus ou groupes peuvent être assignés (selon un processus d’allo-identification) ou adhérer (selon un processus d’auto-identification) à une « identité blanche » socialement gratifiante ».

Représentations, imageries, les normes construites influencent aussi « les conditions sociales et subjectives de production de la connaissance ». Souvent même les chercheur-e-s participent à la constructions de ces normes par leurs travaux.

Et chacun-e de se comparer aux normes, les un-e-s en situation d’incomplétude les autres en accord, en « hégémonie ». Il ne s’agit pas seulement de subjectivité mais de socialisation différenciée et asymétrique. Pour les un-e-s, la charge mentale de l’assignation, pour les autres, le neutre dit universel, le « ne pas porter la charge mentale que représente l’assignation raciale et les contraintes sociales qu’elle suppose ».

J’ai particulièrement apprécié les remarques sur l’œuvre de Toni Morrison, dont sa mise à nue de « la rhétorique de la blanchité par laquelle une position singulière en vient à se parer de l’aura de la neutralité et de l’universalité » ou celle qui s’est traduite en titre pour cette note. Il en est de même des passages sur l’œuvre de W.E.B. Du Bois.

Dans le troisième chapitre « L’identité blanche et sa critique », Maxime Cervulle met les critical white studies en débat. Parmi les analyses, j’indique les « empreintes d’ignorance socialement agencées et naturalisées », les liens entre domination, connaissance et l’invitation à considérer « les agencements sociocognitifs par lesquels le sujet dominant alternativement ignore, connaît, reconnaît, conteste ou dissimule les modes d’exercice de la domination, pour ce qu’ils sont aux yeux des dominés ».

L’auteur souligne la nécessite « d’éviter l’écueil méthodologique qui consiste reproduire l’asymétrie des rapports sociaux de race en identifiant les acteurs sociaux blancs à une catégorie « neutre », comme si elle se trouvait située hors du champ de la racialisation ». De ce point de vue, « L’attention exclusive portée sur les groupes minorisés a ceci de singulier qu’elle participe de la dissimulation des effets des rapports sociaux sur les groupes en situation hégémonique ». Cette dimension me semble, comme je l’ai déjà indiqué, déterminante pour appréhender les processus de racialisation.

L’auteur traite aussi « Les médias au prisme de la diversité ». Dans les expressions médiatiques, il y a une sous-représentation systématique des ouvrier-e-s, des employé-e-s, des femmes de manière plus générale, sauf dans la publicité où leurs corps sont exposés, de celles et ceux qui ne sont pas blanc-he-s, sauf là aussi dans quelques publicités. La diversité, euphémisme pour dissimuler les rapports sociaux asymétriques, ne passe pas les écrans, en particulier à la télévision. Les mots comme diversité, minorités visibles masquent à la fois les rapports sociaux et renforcent l’affirmation d’une égalité formelle qui « heurte le mur de l’inégalité réelle ».

Les un-e-s sont visibilisé-e-s, les autres, dans le même mouvement sont invisibilisé-e-s. D’où, l’exigence de mettre « mettre en lumière la part cachée de la « minorité visible » : la majorité invisible occupant une position dissimulée, au creux des discours, qui tend à masquer son caractère hégémonique ». Maxime Cervulle en conclut que « L’invisibilité de la blanchité relève d’un aménagement politique du domaine du visible ».

Si les minorités sont visibles cela implique que « Le partage de la visibilité impliqué par cette expression est sous-tendu par une énonciation blanche, et donc une exclusion des minorités ethnoraciales du champ et de la parole et de la vision ».

Je suis plus réservé sur ce qu’énonce l’auteur sur les « statistiques ethniques », qui mériteraient un débat spécifique à relier à la fois à la recherche des moyens de l’égalité réelle, d’un universalisme concret à construire et aux politiques de « positive action » qu’il faudrait mettre en place.

Le dernier chapitre est consacré au cinéma, à « L’écran blanc ».

L’auteur s’intéresse « en particulier aux publics de cinéma, afin d’appréhender tout d’abord la façon dont l’activité interprétative et les opérations ordinaires de production du sens des œuvres se trouvent contraintes et traversées par le racisme systémique ». Il interroge aussi « les modalités par lesquelles l’expérience de spectateur peut soutenir ou refléter une construction de soi marquée par les rapports sociaux de race »

L’auteur y parle de spectateur, « des figures de « héros blancs » – tels Astérix, Indiana Jones, le personnage de Clint Eastwood dans Gran Torino ou celui de Vincent Lindon dans Welcome », sans visiblement prendre en compte qu’il ne parle, pour la salle ou sur l’écran, que d’hommes, invisibilisant ainsi la moitié des êtres humains.

La prudence aurait été d’introduire que l’ensemble des rapports sociaux, en « représentation » au cinéma participaient à/de l’invisibilité/visibilité (dans le cas des femmes, il ne s’agit pas d’une minorité, dans celui des salarié-e-s non plus, au moins en « occident »). Partir du principe qu’une spectatrice porte le même regard qu’un spectateur participe de ce que l’auteur dénonce à juste titre sur la blanchité : une énonciation masculine…

J’ajoute que le « neutre universel », cet être humain fantasmagorique (homme, blanc, hétérosexuel, etc.) a quelque chose à voir avec l’individu des Droits de l’homme historique des Lumières, construit en exclusion des femmes et des esclaves. Le refus des universitaires et d’autres de procéder à la féminisation des termes participent aussi à/de l’asymétrie des rapports sociaux et des mécanismes de visibilité/invisibilité.

Rappeler le cadre général théorique, celui de la consubstantialité ou de l’intersectionnalité des rapports sociaux, aurait été judicieux, avant de traiter plus particulièrement le sujet du livre. Et l’auteur aurait pu extraire toutes les dimensions de : « il semble que la prégnance de l’universalisme non seulement non seulement restreigne le champ de la conceptualisation du racisme, mais exclue par ailleurs toute interrogation de soi en tant que socialement situé au sein des rapports sociaux de race », la situation sociale ne pouvant être découpée en tranches qui se superposeraient ou s’additionneraient.

Cela est d’autant plus dommageable que les propositions de Maxime Cervulle sont très intéressantes. Il parle, entre autres, d’expériences spectatorielles, de spectateur démocrate, de sujet normatif de la représentation, des formes de subjectivation, de norme culturelle, d’identification, etc.

A noter, comme précédemment, que les conceptions ethocentrées de « l’amour » citées semblent méconnaître les conceptions genrées ou l’hétérosexisme…

L’auteur souligne à travers ses analyses les « impasses » de la définition habituelle du racisme en les reliant à l’universalisme républicain réellement existant ou théorisé. « La définition hégémonique du racisme échoue à percevoir son caractère positif, productif. Elle ne permet pas de rendre visibles les manières par lesquelles il peut opérer en tant que pourvoyeur d’identités, de représentations, de savoirs ou de gratifications sociales ».

En conclusion « Blanc n’est pas une couleur », Maxime Cervulle souligne, entre autres, que « si le blanc n’est pas une couleur, il est bien le nom par lequel se dessinent les contours du racisme systémique ». Il ajoute à très juste titre qu’il ne faut pas « inféoder la lutte contre l’idéologie raciste à la lutte contre les inégalités sociales, de ne pas la réduire à un front secondaire dans la voie de l’émancipation ». Ce qui implique au moins de développer des politiques de « positive action » et de favoriser l’auto-organisation des dominé-e-s, des invisibilisé-e-s.

Je n’ai abordé que certains thèmes, ceux qui me paraissaient les plus importants. Je souligne néanmoins la surévaluation des effets performatifs, de la notion d’identité au singulier (Aucun-e individu-e ne se réduit à une identité fixée pour la vie), des dimensions symboliques et le peu de place donnée aux exploitations, aux dominations, à la notion de pouvoir. Pour le dire autrement, la discutions autour des rapports sociaux, de leurs effets, des moyens des émancipations relèvent aussi de la politique.

Des études comparatives dans le temps, dans l’histoire, de la blanchité et dans l’espace hors occident, par exemple en Asie, ouvriraient probablement des compréhensions nouvelles sur ce sujet comme sur ceux d’autres rapports sociaux et sur leur coextensivité.

Au delà de certaines limites, n’affectant pas le cœur de l’analyse de la blanchité, un livre qui aide à regarder « dans le blanc des yeux ».

Les analyses sur la blanchité, sur la critique de « la diversité » rejoignent, entre autres, celles de Rokhaya Diallo : Racisme mode d’emploi, Editions Larousse 2011, Le sens que nous donnons à l’ordre que nous créons n’est que pure invention, livre, étonnamment non cité, par l’auteur.

Maxime Cervulle : Dans le blanc des yeux

Diversité, racisme et médias

Editions Amsterdam, Paris 2013, 188 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

Démocratie réelle ! – Vous avez dit « Démocratie Réelle » ?

Éléments pour concrétiser l’aspiration à une "démocratie réelle"

Albano Cordeiro, économiste-sociologue, Septembre 2012, Changement & société | Le blog d’Albano Cordeiro

Sommaire :

Préambule

Chapitre I :

La « Démocratie représentative » se prête à toute sorte de manipulations

Démocratie Directe et/ou Démocratie Participative ?

Quelle contribution de la Démocratie Directe à la Démocratie Réelle ?

Quelles implications d’une pratique élargie de la Démocratie Directe ? .

Chapitre 2

Quelques pistes pour aller vers une « démocratie réelle »

Les nouvelles formes de lutte sont au premier plan. L’importance de la solidarité internationale

La « Révolution citoyenne » est une « révolution de minorités citoyennes »-ayant-fait-la-démonstration-d’avoir-interprété-les-aspirations-d’une- majorité-de-la-population.

L’État est-il une institution destinée à durer longtemps ?

Comment combiner ladémocratie participative, la démocratie délibérative et le contrôle citoyen avec la démocratie représentative ?

Précisions sur ce que l’on entend par « démocratie participative »

La démocratie délibérative locale – le budget participatif local

Une assemblée nationale de représentants tirés au sort ?

Conclusion

Encadrés

Profil du participationniste électoral

Démocratie délibérative

Le tirage au sort

Le Parti-société

Internet et Démocratie participative

Démocratie Liquide

« Ils ne nous représentent pas ! »

L’un des slogans les plus significatifs à la Puerta del Sol, Madrid, Mai-Juin-Juillet 2011

L’effondrement de l’Union Soviétique aurait, pour certains, consacré les régimes libéraux et socialo-libéraux comme le nec plus ultra définitif de l’organisation des sociétés sur la planète. Du temps de l’Union Soviétique, toute référence à un autre type de société, à une « Alternative » au système, se voyait rapidement traitée d’illusion ou de volonté d’instaurer le totalitarisme, condamnable à plus d’un titre. Durant son existence, l’Union Soviétique a été ainsi un gigantesque repoussoir à envisager une autre société, classée illico comme totalitariste. Une situation qui a persisté encore pour une vingtaine d’années après la chute du régime soviétique.

Une nouvelle génération, celle des Indignados et d’Occupy Wall Street, ne semble pas – pour la première fois depuis le début du XXème siècle – associer l’idée d’Alternative, d’une société plus égalitaire, avec un régime totalitaire. La course en avant dans la dérégulation, dans un cadre d’économies de plus en plus mondialisées, que Ronald Reagan et Margareth Thatcher ont impulsé, ont amené à des crises économiques successives qui ont décrédibilisé le discours de « solution universelle » pour toutes les sociétés.

L’« excellence » du modèle libéral était étendue au régime politique appelé sans complexes « Démocratie ». Elle se targuait de donner à tous les citoyens le droit de s’exprimer via le suffrage universel en vue d’opérer la relève périodique d’une partie du personnel politique.

Le suffrage universel, propre à la « démocratie réellement existante », est bien la technologie politique intelligente qu’ont trouvé les élites pour mettre à leur profit (cas de le dire) la relative méconnaissance, par la plupart des citoyens, des enjeux politiques derrière les propositions des divers partis en compétition. Méconnaissance accrue par le fait que ces enjeux sont eux-mêmes sélectionnés non pas par les citoyens ordinaires organisés mais plutôt par l’appareil politico-médiatique des minorités puissantes1. Et, sauf péripétie et/ou discrédit (temporaire) de ce même appareil politique, ça marche !

La démocratie représentative a été conçue comme moyen de transférer l’exercice du pouvoir citoyen vers le « représentant » qui acquiert, de cette façon, un pouvoir de participer à des décisions qui concernent pratiquement tous les domaines de la vie du citoyen. Et qui est libre de s’allier avec les dominants et puissants de la société d’où ils proviennent, au détriment du citoyen gogo qui lui donné sa voix (cas de le dire).

La démarche réellement démocratique – qui aurait dû prévaloir – est celle qui consiste à mettre en place des institutions (souples, dites aussi « molles ») bottom-up qui, d’une part, recueillent la dite « intelligence collective » (la connaissance diffuse dans une société) et, d’autre part, organisent la confrontation des manifestations publiques collectives qui s’identifient avec tel  ou tel intérêt particulier, ou avec telle ou telle valeur. Ceci dans le cadre d’un consensus général sur les règles sous lesquelles ces manifestations ont lieu, et sur les grandes valeurs, distinctes – mais compatibles entre elles. Nous l’appellerons « démocratie réelle ». Elle est issue d’une réflexion sur des apports positifs qui peuvent advenir de la démocratie dite « participative », de celle dite « délibérative », et de celle dite « directe ». Dans une combinaison, à rechercher, qui garde à la fois une cohérence et s’approche de ce qui est à réaliser : la vraie démocratie que demandent les manifestants du mouvement des Indignés et d’Occupy, en 2011-12.

L’exercice du pouvoir citoyen dans l’élaboration de lois erga omnes, d’une part, et, d’autre part, l’exercice de l’autorité dans le cadre de la souveraineté nationale, sont confondus dans les compétences de « représentants » des citoyens, bien qu’il s’agisse de deux domaines distincts. En outre, en ce qui concerne la souveraineté nationale, la distinction n’est pas faite entre autorité à exercer vers l’extérieur du pays (nécessaire pour montrer l’« unité» du pays en action) et l’autorité à exercer à « l’intérieur du pays », c’est-à-dire au sein de la société civile. Celle-ci n’est pas (ne devrait pas être) en-dehors de la société civile. Elle devrait émerger de la société civile elle-même.

Cette approche est issue d’une autre distinction connue. Celle entre Autorité supposée non contestable sous peine de sanctions de type divers, s’imposant d’un extérieur, et recourant à la force si nécessaire, d’une part, et d’autre part, l’autorité qui s’impose d’elle-même en obtenant ainsi des adhésions ou des acceptations de changement de comportement ou d’opinion. Il va de soi que, au sein de la société civile, c’est bien l’autorité qui s’impose d’elle-même et non celle qui est imposée, qui doit être l‘axe dominant dans le déroulement de la vie publique, collective.

Chapitre I

La «Démocratie représentative» se prête à toutes sortes de manipulations

La définition canonique de « démocratie » sans un quelconque adjectif - « gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple » – n’entre pas en contradiction radicale avec la démocratie dite « représentative », présentée comme l’expression la plus accomplie de la Démocratie. En effet, par la phrase toute faite, « un homme, une voix », qui résumerait en soi toute la démarche proposée par la démocratie dite « représentative », celle-ci est sans conteste considérée par de larges majorités des populations partout dans le monde comme le modèle par excellence de la démocratie, du moins lorsque le modèle qui lui est opposé est celui de gouvernements autoritaires autoproclamés ou issus de pseudo-élections dans le cadre d’une pseudo-démocratie représentative.

De la sorte, par maintes voies, l’oligarchie économique et financière, tout en dénaturant la propre démocratie représentative (en soutenant tel ou tel parti, en manipulant l’opinion publique via les médias…) peut également se présenter comme championne dans sa défense.

Grâce à l’astuce principale de la « démocratie représentative » (« un homme, une voix »), à d’autres opérations de conditionnement de l’opinion publique, ainsi qu’à l’instrumentalisation de la méconnaissance diffuse des enjeux politico-économiques, la « démocratie réellement existante » est mise au service des dominants. Les cercles économiques dirigeants sollicitent leurs « obligés » (autrement dit : ils croient que si les gens vivent ou survivent c’est bien grâce à eux, à leurs investissements !) à « participer » indirectement à la gestion du système, de leur système. Voter devient une forme de consentement à celui-ci. En déposant un simple papier dans l’urne, le citoyen exerce un acte strictement individuel, alors que l’évolution, les changements au sein de la société civile sont le fait d’implications collectives et de rapports de force entre les composantes de la diversité sociale et entre celles de la diversité d’idées et de valeurs qui s’y affrontent.

Renvoyé au rang d’un porteur d’enveloppe ou d’un non-porteur d’enveloppe (abstentionniste), le citoyen devient une unité abstraite détachée de ses diverses insertions sociales et déliée de ceux qui se réclament ou sympathisent2 avec ses idées politiques – ou culturelles. Précédemment à la décision qu’il est amené à prendre, celle-ci a eu le temps d’être soumise à des influences diverses qui viennent combler le manque d’information concernant les enjeux réels de la décision en question3.

C’est bien cet espace qui est la cible des campagnes médiatiques, et des diverses voies par lesquelles la pensée dominante est présentée comme « naturelle » et dotée d’une logique que « tout le monde peut comprendre »… et adopter.

Les conditions sont réunies pour que les citoyens votent pour des représentants qui ne les défendent pas. Conditions aussi pour que s’instaure un régime d’alternance du « pouvoir »4 entre deux variantes, une connotée « Gauche » et une autre connotée « Droite », mais ne remettant pas en cause, ni l’une ni l’autre, le régime de démocratie représentative5, génétiquement conçue pour maintenir le système économique, social, culturel et écologique6 en vigueur.

Démocratie directe et/ou démocratie participative ?

Les luttes dans l’espace urbain déclenchées par des jeunes précaires et étudiants en Europe (Portugal, Espagne, Royaume Uni et autres, bien que de façon moins massive), ainsi qu’aux Etats-Unis (Occupy Wall Street, Zucotti Park, Occupy Oakland…) peuvent signifier une nouvelle approche pour aller vers une alternative d’organisation de la société, au sens large du terme, recherchée par des générations précédentes avec des succès mitigés7 ou, en tout cas, vidés de leur contenu et rendus parfois fonctionnels aux intérêts des minorités qui possèdent le pouvoir réel,

Sur l’alternative en matière de stratégie et de gestion de la politique, des rapports état-société, les mouvements dans l’espace public auxquels nous avons assisté, ont avancé des critiques cinglantes au système de la démocratie représentative, en particulier de ne pas faire ce pour quoi il dit avoir été fait, c’est-à-dire, représenter le peuple8.

Nous constatons, néanmoins, une superposition de mots d’ordre quant aux options-orientations pour aller vers un nouveau système alternatif socio-politique. D’où une certaine indétermination stratégique accolée à ces mouvements. Ainsi, la référence à la Démocratie Participative est souvent présentée comme synonyme de Démocratie Directe9. Pourtant, ces deux formes de la dite « démocratie » (terme qu’il convient également analyser) sont bien distinctes, de même que ses effets.

Si la « Démocratie » est définie comme étant le pouvoir du peuple exercé par le peuple lui-même, la « démocratie directe » serait la Démocratie par excellence. Sauf que cette image d’un autogouvernement de masse est difficilement praticable, et que, en fait, il s’agît de demander au peuple son accord ou désaccord sur des mesures précises proposées par ses représentants ou émanant d’une partie du peuple (moyennant pétition, par exemple).

Référendums

Le référendum est la pratique la plus identifiée à la Démocratie Directe, puisque « le peuple est consulté ». Il coexiste avec la démocratie représentative (art. 3 de la Constitution de Vème République).

Les critiques à cette pratique, telle qu’elle est le plus souvent organisée, ne manquent pas. La formulation de la question à soumettre au référendum national peut, certes, être influencée par les débats publics précédents, toutefois elle n’émane pas d’« en bas », mais plutôt d’instances gouvernementales ou des Chambres de « représentants du peuple ». La campagne référendaire nationale passe principalement par les médias et par les organes de communication des partis, et s’adresse essentiellement à la dite « opinion publique », tenue pour être plus sensible aux affects qu’à des arguments rationnels10.

Une autre critique concerne un fait observé : les électeurs saisissent l’occasion d’un référendum pour « répondre à une autre question ». Soit parce que mécontents d’une mesure prise par le gouvernement en exercice, soit pour marquer leur dissensus avec la politique générale du gouvernement. Le résultat est dévoyé d’autant par rapport à la question posée.

Les référendums locaux sont censés intéresser une proportion plus importante de citoyens que les référendums nationaux. Pour cette raison – le fait que le facteur proximité entre en jeu – le référendum local est plus en phase avec les conditions requises pour un exercice pertinent de la démocratie directe.

Il reste que ces référendums, nationaux et locaux, que nous mentionnons, sont d’initiative gouvernementale, d’instances régionales ou locales. Même si des initiatives de référendum sont lancées à la suite d’une pression venant de la société civile – par exemple, par des pétitions d’initiative citoyenne – ce sont bien les gouvernements qui sont responsables de la formulation de la question à poser au référendum et gardent la maîtrise de l’opération, choisissant le moment, etc.

Par contre, les référendums dits « d’initiative populaire » sont d’autre nature, puisqu’ils sont censés émaner de la société civile, sur demande d’un nombre déterminé de citoyens11. Il convient toutefois de distinguer les référendums visant l’électorat national et ceux s’adressant à des citoyens locaux (une ou plusieurs communes associées).

En cette matière, la Suisse a une tradition. Le « droit d’initiative populaire » date du XIXème siècle. Ce droit comporte trois types d’intervention. Le premier est l’« Initiative populaire fédérale » qui concerne tout l’électorat, et qui porte sur des changements à la Constitution. Le deuxième et le troisième concernent les niveaux cantonal et local, et proposent des modifications de lois existantes ou une nouvelle loi. Dans tous ces cas, l’initiative part « d’en-bas ». Un nombre donné de citoyens (résidents ayant le droit de vote) émet des propositions de loi, applicables localement, et les soumet au vote.

Le référendum abrogatif, qui existe dans la législation italienne, est également un acte public d’initiative populaire. 500.000 citoyens, ainsi que 5 conseils régionaux, peuvent demander l’abrogation d’une loi en vigueur. Mais ils ne peuvent pas proposer une loi nouvelle, ce qui suppose que le peuple n’a pas à faire des lois. Le premier référendum abrogatif fait en Italie visait l’abolition de la loi sur le divorce (1974)… qui n’est pas passé. Pour que le résultat positif ou négatif soit pris en compte une participation électorale supérieure à 50% est nécessaire Depuis 1974, sur 66 référendums, 27 n’ont pas atteint ce quorum.

Le référendum comportant une série de réponses possibles sur une même question est une formule qui, sous certaines conditions, se prête mieux à cueillir la diversité de positions se manifestant au sein de la société sur un sujet d’intérêt général en suspens. Le nombre de réponses devra être limité (trois, quatre). Il se prête plus à des débats de fonds au sein de l’électorat, que le référendum classique oui-non. Toutefois, il faut noter que l’usage du référendum signifie recherche d’une majorité sur une des questions… en écartant toutes les réponses minoritaires. Une situation qui peut créer des fractures dans la société, alors qu’il serait plus rationnel de chercher un consensus.

Le préférendum est moins susceptible de créer une telle situation. Dans le préférendum, chaque votant indique ses préférences parmi une liste d’options. Le nombre des options choisies par chacun étant libre. On attribue à l’option suivante dans la liste de préférences un point de moins, etc., jusqu’à attribuer un point à l’option la moins préférée.

Cette méthode est utilisée en particulier pour le choix de candidats locaux ou nationaux aux instances dirigeantes d’organisations de la société civile, de partis, mais elle pourrait également être utilisée lors d’élections locales, régionales ou nationales.

La révocation par référendum, en principe venant d’« en bas », par initiative populaire, est encore une autre pratique de Démocratie Directe en usage dans certains états (Venezuela, Californie…). A la demande d’un nombre déterminé des électeurs représentés par l’élu-e, pour qui la révocation est demandée. Celle-ci est proposée conjointement, ou pas, avec une liste de candidats de remplacement.

Quelle contribution de la Démocratie Directe à la Démocratie Réelle ?

La Démocratie Représentative est apparue dans l’histoire des systèmes politiques, au milieu du XIXème siècle, avec l’aura de « donner la parole au peuple ». Le suffrage universel se construisait dans l’idée que, grâce à ce moyen, lui, LE PEUPLE se manifestait, donc il existait. Un peuple idéalisé, doté d’une seule volonté, équivalente de la souveraineté nationale, même si en fait le suffrage universel consignait le pouvoir à une « majorité »12.

Il est possible maintenant de dire que non seulement, par là, le peuple en question se dessaisissait de son pouvoir souverain, comme, en outre, ce cliché s’est avéré à ce point utile pour oublier que « le peuple » votait sur des sujets et sur les programmes politiques qui n’étaient pas maîtrisés par une proportion importante des électeurs concernés. Cette partie de l’électorat était donc manipulable.

Ceci, au point de pouvoir s’attendre au maintien du statu quo politique, de la domination de minorités sur la politique suivie par les gouvernants, sur de longues périodes. La Démocratie Représentative devenait ainsi une assurance de stabilité de cette domination. Domination dont la raison profonde est le maintien du plus fort niveau d’inégalité sociale « démocratiquement » compatible. Pour rester « compatible », un certain nombre de moyens sont mis en œuvre par les dominants : asservissement des principaux médias, via la participation à leur capital, influence sur la disponibilité de moyens dans l’éducation et la culture-spectacle, valorisation de la consommation comme « status symbol », etc. Ce sont là quelques-uns des facteurs agissant au sein de l’opinion publique pour obtenir un « produit final » ne remettant pas en cause le statu quo de la domination de la vie politique13.

Les mêmes résultats finaux – et à long terme – risquent de s’avérer avec les procédures qui caractérisent la Démocratie Directe (référendums locaux et nationaux, l’initiative populaire ou de l’exécutif d’un état, révocation d’élus). Les initiatives dites « populaires » (d’en-bas) pourront ici et là corriger des « dérèglements » de la Démocratie Représentative, mais sans mettre en cause la stabilité du système économique et social. Bien qu’il soit possible qu’il y ait des exceptions, la plupart des exemples donnés concernent des initiatives partant d’en-haut, en particulier les référendums. Ils sont ainsi potentiellement moins porteurs de changements améliorant le sort des citoyens à long terme. Par contre, les initiatives qui partent d’en-bas seraient plus susceptibles d’apporter des réels changements en faveur des citoyens… mais cela n’est pas une condition suffisante.

La plupart des procédures de Démocratie Directe se caractérisent comme relevant de ce qui est convenu d’appeler le « contre-pouvoir ». Cette notion, d’usage chez les militants de gauche, est considérée comme « positive », voire « révolutionnaire ». Pourtant, ces mesures sont à fin de « réparation », voire d’annulation, de mesures jugées négatives par les citoyens demandeurs, et émanant de la forme dominante de démocratie, celle représentative.

Bien qu’il ne convienne pas de faire des généralisations, les procédures connues relevant de la Démocratie Directe, se posent dans la fameuse situation du « Messieurs les Anglais ! Tirez les premiers ! ». Elles interviennent après que « les anglais » ont tiré. Leur intervention a lieu lorsque des dégâts sont constatés, et en vue d’une remise en état – avec des avancées possibles, selon les casi14.

L’hypothèse d’une généralisation de la Démocratie Directe devrait donner la primauté – ou exclusivité – à l’initiative populaire, avec – éventuellement et si tel est estimé nécessaire – un aval d’en haut (Exécutif, Parlement, Cour ou Conseil constitutionnel, telle ou telle institution de l’état concerné).

Quelles implications d’une pratique élargie de la Démocratie Directe ?

Avant d’envisager une généralisation de la Démocratie Directe, il conviendrait de faire une réflexion sur ce qui signifie, concrètement, l’idée de donner aux citoyens la capacité à « faire des lois ». Il s’agirait de réfléchir aux implications de la mise en pratique de ce droit.

D’abord, il faudrait préciser que la Démocratie ne se résume pas au respect scrupuleux de procédures pour la désignation de représentants du peuple dans des élections « libres, justes et transparentes »15, ni à l’honnêteté et dévouement des élus et des membres du gouvernement. Cela est nécessaire, mais la Démocratie est aussi le respect d’un certain nombre de valeurs16.

Deux points majeurs sont à souligner.

D’abord, le fait d’accorder la capacité de proposer des lois directement, au suffrage universel, à tous les citoyens, suppose que ceux-ci, individuellement ou collectivement (par collectifs partiels) sont à même de s’autoréguler en se tenant au respect des valeurs majoritairement suivies dans la société. L’expérience, dans des conditions nouvelles, devra le démontrer, mais il n’est pas à écarter que ces initiatives soient encadrées par des instances chargées de donner leur aval.

La question de fonds est celle de savoir si le peuple, en tant qu’acteur collectif, laissant sa diversité idéologique interne s’exprimer, est à même de suivre globalement la grille de valeurs consensuellement agréées par la société, comme résultante du vivre-ensemble.

Des exemples d’« initiatives populaires » (d’en-bas) tendent à montrer que celles-ci peuvent entrer en contradiction avec le consensus quant aux valeurs de la tolérance et de l’antiracisme. Un exemple souvent cité, est celui de la proposition d’interdiction des minarets en Suisse (acceptée par une majorité, novembre 2009)17.

Une autre question de fonds est celle de l’engagement dans la vie politique, qui peut être extrêmement différent d’un citoyen à un autre. C’est un sujet largement abordé dans la littérature de sciences politiques, essentiellement sous l’angle du comportement abstentionniste18. La compréhension et l’étude de la variabilité de l’engagement des citoyens dans la vie politique semble bien, en première analyse, constituer un préalable pour mettre en marche une Démocratie Réelle.

Dans la tradition des idées de la gauche radicale, la Démocratie Réelle suppose une CITOYENNETÉ ACTIVE. Tous les citoyens sont conviés à s’exprimer non plus à de échéances pluriannuelles, mais « à tout moment », sur des questions qui les concernent directement ou indirectement.

La problématique des facteurs qui interviennent dans l’engagement citoyen, qu’il soit absent ou pleinement assumé, est complexe. Ces facteurs sont multiples, mais ceux sociodémographiques (âge, sexe, niveau de revenu, catégorie socio-professionnelle (CSP), type d’habitat, taille de la commune de résidence, inscription-non inscription dans la liste électorale, comportement électoral, etc.) sont suffisamment « parlants » pour se faire une première idée sur cet aspect.

Les « grandes démocraties » existantes aujourd’hui deviennent de plus en plus des « démocraties de l’abstention» (voir note 15), où un électorat constitué d’environ la moitié des citoyens du pays décide laquelle des deux formations politiques «alternantes» -qui résument à elle seules la vie politique ayant droit de cité dans l’espace public- doit occuper les pouvoirs législatif et exécutif pour la période entre deux élections.

Le phénomène abstentionniste, lors de la dernière élection présidentielle en France (Avril-Mai 2012), tel qu’il ressort du sondage réalisé pour Le Monde, France Télévisions et Radio France, sur un échantillon de plus de 3000 personnes19, donne quelques pistes pour comprendre ce qui amène les démocraties représentatives modernes à s’accommoder de l’évolution du comportement électoral. Le profil des citoyens participationnistes, concernant environ la moitié de l’échantillon d’électeurs, converge vers un type d’électeur qui tend à reporter son vote sur tout candidat qui ne remet pas en cause le système social et économique existant.

PROFIL DU PARTICIPATIONNISTE ELECTORAL

(sondage Ipsos, Le Monde 19/6/12)

Le-la participationniste moyen-ne a plus de chances d’être assez âgé-e, puisque, parmi les électeurs-rices, 73% de ceux et celles ayant 60 ans et plus, ont mis un bulletin dans les urnes aux présidentielles de 2012. Par contre, seulement 37% des jeunes ayant de 18 à 24 ans, ont fait de même. Après les « 60 ans et plus », la classe d’âge qui participe le plus ce sont les « 45-59 ans », avec 61%.

En termes d’activité professionnelle et de catégorie socio-professionnelle (CSP), ce sont encore les plus âgés, les retraités, qui constituent la catégorie sociale qui a la plus forte proportion d’assidus aux bureaux de vote : 71%. Les ouvriers et les employés, constitutifs des dites «classes populaires», ont été celles qui ont le moins participé (41% et 49%), soit moins d’un sur deux.

En termes de niveau de revenus, ce sont les électeurs à revenus les plus faibles (moins de 1200€/mois) qui ont eu le taux de participation le plus faible : 40%, soit 2 sur 5. Les deux classes de revenus suivantes (1200-2000€, 2000-3000€) votent déjà plus d’un sur deux (autour de 55%), et les deux classes de revenus supérieurs à 3.000€ (3000-4500€, 4500€ et plus) votent respectivement à 65% et 61%.

Un profil semblable ressort de l’analyse des résultats des élections régionales du 14 et 21 mars 2010 : 28% des électeurs de 18-34 ans ont participé, tandis que les électeurs de plus de 65 ans ont participé à la hauteur de 62% d’entre eux. 54 % des professions libérales et les cadres ont voté, tandis que seulement 31% des ouvriers et 36 % des employés se sont déplacés pour voter (sondage TNS Sofres/Logica pour Le Monde, Le Point, France2, France 3 et France Inter, in Le Monde 23/3/10).

A noter que ces pourcentages concernent des masses différentes d’électeurs, mais les écarts entre les catégories plus connotées avec un vote dit « de gauche » sont justement celles où les taux de participation électorale sont les plus faibles. Autres références : Anne JADOT, « Comment les électeurs font-ils leur choix ? », Presses de Sciences Po, 2009, 392 p. ; AnneMUXEL, "L’abstention : déficit démocratique ou vitalité politique ?", Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°120. URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/L-abstention-deficit-democratique.html

Lorsque l’on s’intéresse aux divers modes d’engagement citoyen et à leur dynamique, dans le cadre d’une démocratie représentative, l’abstentionnisme apparaît contradictoire à la logique d’une citoyenneté active. Et le côté négatif de ne pas voter apparaît plus accentué que le fait (positif) de voter. Mais nous devons considérer que si l’abstentionnisme est bien un indicateur d’un indifférentisme politique diffus et d’une sous-information des citoyens, il peut aussi être issu d’autres motifs. Il y a également un abstentionnisme intermittent et un abstentionnisme « pour des raisons politiques ». Le premier, qui concerne les électeurs qui choisissent les élections auxquelles « il vaut la peine d’aller voter », est même la principale composante de l’abstentionnisme actuel, selon l’INSEE20. L’abstentionnisme « pour des raisons politiques » exprime un refus du « système des partis » ou du système électoral, ou encore une façon de dire que « cela ne sert à rien ». A cette désaffection vis-à-vis des pratiques électorales classiques de la Démocratie Représentative, s’ajouterait encore le phénomène de la non-inscription sur les listes électorales, ainsi que le phénomène des votes blancs et nuls, non pris en compte pour les résultats finaux (calculés sur les suffrages exprimés), malgré qu’ils dénotent soit une insuffisance d’information, soit un refus de « jouer le jeu » de choisir alors que l’électeur n’a pas de raisons de choisir un candidat plutôt qu’un autre.

En conclusion, nous dirions que la Démocratie Directe apparaît comme un défi, ou un pari, que la société est à même de se réguler elle-même pour rester dans le cadre des valeurs qui caractérisent une société démocratique qui veut sauvegarder l’entente entre tous pour bien-vivre ensemble. Ce cadre ne fait pas l’économie de conflits divers et variés entre valeurs et entre intérêts collectifs partiels. Conflits qui sont nécessaires à l’évolution des sociétés. Il s’agît seulement de faire en sorte que ces conflits soient menés selon des règles consensuelles qui mettent les uns et les autres à l’abri de violences difficilement maîtrisables.

Chapitre Deux

Quelques pistes pour aller vers une « démocratie réelle »

Même en admettant que la maturation d’une Alternative au système économique et social actuel sera longue (une génération ou plus), nous ne saurions délaisser la réflexion sur des pistes pour soutenir la dynamique menant à cette Alternative. Et conjurer les alternances qui viennent toujours du même bord.

D’autant plus que les nouveaux modes d’organisation devront, d’une part, récupérer des méthodes d’action des systèmes antérieurs compatibles avec l’égalité de tous et le bien-vivre-ensemble, et d’autre part, innover.

Pour faire progresser cette maturation, il faut, certes, savoir tirer parti des rapports de force établis par les luttes et les mouvements sociaux, d’une part, et d’autre part, agir pour obtenir au sein de la société civile une « majorité culturelle » (au sens d’Antonio Gramsci, dans ses « Cahiers de Prison »), précondition indispensable pour que l’Alternative soit accueillie et puisse s’enraciner dans la société.

1 Les nouvelles formes de lutte sont au premier plan. L’importance de la solidarité internationale

Il ne s’agit pas de proposer des formes de lutte « meilleures que d’autres », en dehors des dynamiques réelles de terrain. Mais plutôt d’être attentif aux aspects nouveaux de ces luttes ou mouvements sociaux, et de promouvoir leur reproduction et extension21. Ces nouvelles formes de lutte (qui peuvent bien traîner encore des vieux schémas), sont censées avoir des liens directs avec des nouvelles perceptions quant au fonctionnement global du système politico-économique-social. Donc, elles sont porteuses de nouveaux contenus, de définition de nouvelles cibles, voire d’une hiérarchisation différente de celles-ci.

L’avancement des luttes et des rapports de force devra rendre l’Alternative de plus en plus crédible auprès de cercles citoyens plus larges. Une progression qui accroîtra la prise de conscience que le cadre national n’assurera pas la viabilité du nouveau système de relations sociales et d’organisation de l’économie et des mécanismes de répartition des richesses. La solidarité avec les luttes qui se déroulent dans les pays auxquels nos propres institutions sont connectées, devient impérieuse. Solidarité comportant aussi de vraies contributions à leurs luttes.

2 La « Révolution citoyenne » est une « révolution de minorités citoyennes »-ayant-fait-la-démonstration-d’avoir-interprété-les-aspirations-d’une-majorité-de-la-population.

La détermination mise dans les luttes, dans les occupations d’espaces publics, et dans les mouvements sociaux divers, associée à la capacité à maintenir la mobilisation en cas de refus, ou en cas de concessions insuffisantes, ce sont des éléments qui peuvent amener ceux qui sont concernés par ces luttes et mobilisations, à sortir de leur passivité (voire de leur opposition) et à décider de s’engager à leur tour.

La clarté des revendications et objectifs est également un facteur mobilisateur. Elle permet de prolonger la mobilisation tout en élargissant, en nombre, la base qui s’engage dans le mouvement. Mais, comme nous le disions ci-dessus, il y a des limites à cet élargissement qui viennent du niveau d’information et de conscience politique d’une majorité de la population22, y inclus – souvent-dans la masse des citoyens appelés à soutenir une revendication spécifique les concernant.

La détermination des participants (liée à une stratégie de visibilité) à la lutte dans les différentes manifestations du mouvement en marche, est donc un facteur qui peut faire démultiplier l’impact sur la société civile et les institutions23. Et entraîner ainsi une diversité de couches de la population.

En effet, il ne faudrait pas espérer que l’adhésion aux motivations et aux mesures proposées, puisse atteindre LE PEUPLE entier-et « uni »24 – comme le suggère la rhétorique d’une grande partie organisations et militants se réclamant de la gauche radicale. Cette rhétorique donne pour escompté que le « Peuple » soutient l’action et les objectifs – même s’il est largement absent – et rejoindra, à plus ou moins brève échéance, la dynamique mise en marche par des citoyens engagés dans la lutte en cours.

Ceci ne présuppose donc pas que, au déclenchement de la lutte, le Peuple est déjà là ! Puisque, comme le démontrent les élections au suffrage universel qui se suivent les unes après les autres, le Peuple redoute le changement de système politique social et économique et finit par s’exprimer à l’encontre de ses propres intérêts… et peut-être même en termes de valeurs par rapport à celles de ceux qui s’engagent dans la lutte pour cette Alternative25.

3 L’État est-il une institution destinée à durer longtemps ?

Nous sommes tentés de dire oui. C’est bien une opinion qui aura certainement un consensus très large, malgré les contestations multiples et variées dont celui-ci est l’objet… jusqu’à la négation de son utilité. Mais il ne pourra pas se maintenir dans sa forme actuelle. Maintes fonctions qu’il assume sont aujourd’hui dépassées ou ont entre-temps changé de nature.

Communément, les uns et les autres estiment que l’Autorité étatique est une institution indispensable. Certaines fonctions, dites « régaliennes », sont conçues comme consubstantielles à la notion d’État, détenteur de la souveraineté nationale. C’est le cas de la Sécurité Nationale (intérieure et extérieure), de la Défense, de la Justice, des Relations Extérieures. « Battre monnaie » est aussi tenue comme étant une fonction associée à l’idée même d’État. Pourtant la création de l’Euro26 et son adoption par 17 pays, a été largement accepté sans soulever des critiques ou des réserves de la part des experts et des personnalités du monde politique, à l’exception de quelques mouvements souverainistes.

Les États sont des sous-divisions de l’espace géographique, créés par des processus historiques variés. L’État se doit de prendre en charge l’administration d’un territoire plus ou moins étendu, comprenant un espace délimité par des frontières naturelles, imposées ou négociées, une biodiversité, du bâti et une population humaine. La modernité, le développement des sociétés occidentales, ont multiplié les fonctions de l’État, en particulier sur le plan de l’éducation et de la solidarité sociale, particulièrement en ce qui concerne la santé et la vieillesse, fonctions tenues auparavant – tant bien que mal- par des communautés familiales et ses réseaux, ainsi que par des institutions religieuses. L’État y a gagné une nouvelle légitimité, mais qui reste toujours discutable.

Or, aujourd’hui, l’évolution de la société et de la technique ont rendu caduques un bon nombre des fonctions que les États avaient pris en charge. Mais surtout un grand nombre d’anciennes fonctions (comme la protection de la nature ou celle de voies de communication) ont complètement changé d’échelle. Le découpage territorial, imposé par le principe du respect absolu des souverainetés nationales, entre ainsi en contradiction avec une gestion rationnelle qui ne doit pas être limitée par des frontières. La réponse à cette exigence apparaît déjà, de manière incomplète et insatisfaisante, dans les grandes Agences de Coopération internationale créées en particulier sous l’égide des Nations Unies ou de l’Union Européenne (pour l’environnement, sauvegarde des ressources piscicoles, et autres). Reste à définir, pour ces Agences transnationales, soit régionales, soit mondiales, un fonctionnement qui soit réellement démocratique. Nous pensons au rôle important qui devrait y jouer le contrôle citoyen. Pour être efficaces, ces nouvelles institutions auraient à trouver des formes d’intervention et de médiation garantissant leur caractère démocratique27.

De même, par l’intermédiaire d’Associations, d’Organisations Non-Gouvernementales (ONG), ou encore des Fondations de tout ordre, maintes fonctions sont partagées entre État et Société civile.

4 Comment combiner la démocratie participative, la démocratie délibérative et le contrôle citoyen avec la démocratie représentative ?

Il serait osé de prétendre que l’on puisse – au stade où se trouve actuellement l’élaboration d’une alternative au système économique et social dominant sur la presque totalité de la planète – dessiner un organigramme des structures et institutions qui seront nécessaires et dans lesquelles une majorité incontestable des citoyens s’y retrouve et apporte son assentiment ET sa collaboration consciente (non manipulée). Assentiment et collaboration consciente à des réformes ou/et à des nouvelles institutions.

Nous nous limiterons ainsi à pointer ce qui, dans le système actuel, devrait être repensé pour être réformé ou remplacé par des nouvelles institutions du fait de leur non-adéquation aux principes que nous défendons. Pour développer ce point, nous prendrons comme référence la « démocratie éellement existante » de l’Europe occidentale et d’une large partie du continent américain, ainsi que, de manière plus éparse, des pays d’autres continents28.

4.1 – Précisions sur ce que l’on entend par « démocratie participative ». 

Dans certains médias ou lors des débats publics sur des thèmes politiques, l’usage du terme « démocratie participative » est, clairement ou implicitement, pris pour désigner des procédures de « consultation » des citoyens, à l’initiative des élus, présidées et secrétariées, dans de nombreux cas, par des élus et leurs collaborateurs, salariés ou pas.

Pour ces cas de figure, le terme de « démocratie consultative » serait plus adéquat, en précisant son caractère qualitativement différent, voire opposé à une conception de citoyenneté active. En effet, cette « consultation », telle qu’elle est pratiquée, n’opère aucune restitution du pouvoir aux citoyens. Après l’élection au suffrage universel (par lequel le représentant « réceptionne » pour soi-même la capacité d’initiative des citoyens), l’élu viendrait s’informer sur les préoccupations majeures de ses représentés. Il n’est pas à exclure que cette démarche vise à « prévenir des conflits » à venir. Conflits qui pourraient mener à imposer des solutions aux élus, rompant ainsi avec les règles de la « responsabilité » des élus. Et … qui sait … le feraient-ils ne respectant pas l’« ordre établi » …

Ces initiatives des élus de proposer des « comités de quartier » et autres instances du même type, est aussi vue, par des analystes politiques, comme une démarche de « revalorisation » de la démocratie représentative, admettant que celle-ci souffrirait d’un baisse de crédibilité et d’efficacité, pour gérer les problèmes de la communauté de citoyens.

La « démocratie participative » se réfère à la participation de citoyens – en tant que tels et non comme experts attitrés – aux différentes phases de préparation d’une décision politique d’intérêt général – ou d’intérêt collectif partiel. La démocratie participative est censée rendre active la citoyenneté que la démocratie représentative a rendu passive. Pour que cette « intromission » du citoyen soit concrète, dans les procédures qui mènent aux décisions politiques qui comptent, une nouvelle génération d’institutions s’avère nécessaire. Pour que cette intervention des citoyens devienne la règle, il faudra mettre en cause le dogme de la « responsabilité de l’élu » et revoir bon nombre d’objectifs et modes de fonctionnement des institutions qui gèrent la vie politique, non conformes à ceux de la recherche du bien-être général de la société et du « bien-vivre »29 ensemble.

L’enjeu majeur de la Démocratie Réelle recherchée pourrait être justement celui de rendre la démocratie participative la forme principale de l’action citoyenne à l’adresse de la société.

Le pari de la Démocratie Réelle est d’être capable d’entamer une succession de transformations au niveau de la société civile dans le sens de l’objectif d’une société égalitaire30, de justice sociale. Pour cela, il faudra ne pas négliger l’importance de l’aspect institutionnel pour la consolidation de nouvelles approches du mode de faire de la politique.

Quels types d’institutions ? Cette nouvelle génération d’institutions devrait donner une place privilégiée à des instances de Contrôle Citoyen, mesure de sauvegarde d’un fonctionnement réellement tourné vers le bien de tous dans le respect des valeurs de la démocratie réelle, en repérant et en prévenant les déviations diverses et variées, observables aujourd’hui, servant les intérêts de quelques-uns.

Ces instances de contrôle citoyen31 sont complémentaires des obligations de transparence de gestion – elle-même surveillée en vue de repérer des insuffisances, coupables ou non.

Soit pour la démultiplication des contrôles citoyens – et leur banalisation -, soit pour la transparence des institutions – et sa banalisation -, l’usage d’internet deviendra probablement un outil majeur (voir encadré « Internet et démocratie participative »).

Deuxièmement, pour que, réellement, cette nouvelle génération d’institutions civiles démocratiques32 puisse récupérer les attributions de décisions souveraines aujourd’hui monopolisées par celles de la démocratie représentative, il faudrait établir des nouvelles procédures d’élaboration des lois. La phase délibérative de celles-ci devrait être le plus possible ouverte à la captation et à la mise en forme du savoir diffus dans la société33. Cette attribution de décision souveraine (possibilité de faire des lois) à ces nouvelles institutions, ne pourra être acquise que par voie d’inscription dans la Constitution, ce qui présuppose une lutte politique probablement longue. Il faudrait également prévoir une indispensable période de transition (mesures provisoires).

Différentes modalités sont à prévoir pour l’élaboration de lois sur des sujets aussi divers que la pêche fluviale, la reconnaissance des diplômes, ou l’enfance inadaptée… Le recueil du savoir collectif sur ces sujets prend forcément des modalités appropriées sachant, en outre, que, à part les divers acteurs directement concernés, il y a une foule d’autres parties prenantes (stakeholders) qui, par la position qu’ils-elles occupent par rapport au sujet abordé, ont « des choses à dire » et – parfois – des « points de vue » (au double sens) s’avérant parfois riches et éclairants.

Démocratie délibérative

La démocratie délibérative est partie prenante de la démocratie participative. Elle concerne la préparation des lois. Donc, elle doit mettre en place des « canaux » de recueil du savoir collectif, en particulier auprès de ceux-celles qui ont uneforte probabilité d’apporter des éléments utiles sur la problématique du sujet sur lequel porte les lois en préparation. Toutefois, les citoyens concernés peuvent diverger sur ces mêmes éléments. Donc, leur recueil doit prendre en compte cette diversité.

Nous donnons ensuite un exemple de préparation d’une loi en situation de démocratie délibérative.

Dans l’hypothèse d’une élaboration à prévoir sur un sujet déterminé, il est imaginable une succession d’assemblées depuis l’échelon local, l’échelon cantonal ou départemental (sauf s’ils n’existent plus…), l’échelon régional et enfin celui national, qui produirait le texte final de la proposition de loi. Un processus forcément long, mais nécessaire pour lui donner un caractère démocratique. Les experts éventuels sur le sujet peuvent intervenir en tant que tels tout au long du processus.

L’exemple que nous donnons pour illustrer ce même processus est celui de la préparation d’une nouvelle loi sur l’enfance inadaptée. La société civile «vît» ce problème tous les jours au niveau des familles. Partiellement, les concernés se regroupent dans des associations de parents d’enfants handicapés ou, éventuellement, dans d’autres associations affinitaires.

Les unes et les autres seraient conviées à une Rencontre – ou la convoqueraient elles-mêmes. Rencontre – appelée « Assises » ou « Etats Généraux » – à laquelle elles inviteraient en outre, des experts de la question en débat et autres connaisseurs publiquement reconnus comme tels. En ressortirait un texte adopté à ‘unanimité ou au consensus. Ce texte serait ensuite discuté à la Rencontre de l’échelon suivant, jusqu’au texte final, issu d’une Rencontre nationale de représentants de toutes les rencontres précédentes, dûment mandatés par le texte de leur propre échelon. Il resterait alors l’ultime étape qui vise à donner au texte final la valeur non contestable de loi nationale, c’est-à-dire conforme à l’intérêt général et soutenue ainsi par la souveraineté nationale.

A ce stade, l’on pourrait proposer que ce texte final soit présenté à une Assemblée de Représentants nationaux élus par le corps électoral national constitué par tous les résidents, dont la modalité d’élection devrait être précisée (majoritaire, proportionnel, autre). En effet, différentes modalités sont possibles : 1) tirage au sort34 au sein de listes collégiales sous critère régional, ou de circonscription électorale ; 2a) Candidats se présentant individuellement, couvrant tout le territoire, ou 2b) des candidats proposés par les partis, après des élections primaires dont les électeurs seraient des membres du parti en question et ses sympathisants ; Ou encore : 3) Tenir compte du sexe et des classes d’âge (en principe, deux suffiraient).

Le tirage au sort est-il à même de compenser les déficiences du système du suffrage universel ?

Le tirage au sort (dit parfois : « sélection aléatoire ») est désormais couramment considéré comme démocratique – et même comme LA méthode démocratique par excellence, puisque tous les citoyens sont candidats et ont unechance égale d’être élus. Mais – est-il souvent ajouté : « ça ne marche QUE »… dans les cas d’univers constitués par un nombre relativement réduit de personnes. La raison apportée évoque le fait que les « petits univers » peuvent se prévaloir d’une relative homogénéité, à l’inverse de ce qui se passe avec les « grands univers ». L’argument de l’homogénéité des « petits univers » fait croire que n’importe qui pris au hasard, est « représentatif » de la totalité. « Représentatif » parce que ressemblant du fait de la supposée homogénéité également répartie au sein du groupe

Ce raisonnement est renforcé par l’idée de « proximité », propre aux «petits univers», du fait d’une intensité (relativement) forte des interactions entre les individus du groupe de population considéré. La « proximité » peut suppléer au déficit d’homogénéité dans la mesure où, dans l’univers représenté, l’élu tiré au sort a probablement accès à un réseau relationnel interne susceptible de lui être utile pour exercer son mandat.

A Athènes, pour la désignation, par tirage au sort, de leurs bouleutes, archontes et autres magistrats, l’homogénéité était "renforcée" par l’exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers. La désignation par tirage au sort, dans ce cas, avait effectivement lieu dans un univers (relativement) réduit et (relativement) homogène. Les désignés étaient toutefois l’objet d’un examen sur leur « dignité »* pour accéder à leurs charges.

Or, les sociétés d’aujourd’hui sont composées de centaines de milliers, de millions, voire de dizaines et de centaines de millions d’appartenants. Nécessairement l’on y constate l’existence, en leur sein, d’une grande diversité d’identités, porteuses d’une grande variété d’intérêts, souvent opposés, et, parfois, de valeurs contradictoires entre elles. Ainsi qu’une différentiation notable des compétences sur des sujets attenants à leur propre appartenance sociale et professionnelle. Dans ces cas, les conditions du choix du tirage au sort peuvent ne pas être assurées. La probabilité que les sélectionné-e-s interprètent – du moins, approximativement – l’état des connaissances de la population censée être représentée, risque de ne pas s’avérer suffisante.

Si l’on suit le principe que le tirage au sort est une méthode applicable sur des univers homogènes sur un critère déterminé d’appartenance (exemple : agriculteurs), cela pose d’innombrables problèmes sur la pertinence d’adopter (choisir) telle ou telle appartenance, d’autant plus qu’il serait insensé de les multiplier.

Le tirage au sort suppose au préalable l’existence de listes nominatives relatives aux appartenances jugées « significatives » par leur forte incidence politique. Étant donné qu’un-e citoyen-ne peut se revendiquer de plusieurs appartenances, il serait possible qu’une même personne soit inscrite sur plus d’une liste nominative. Ce serait fort discutable, mais dans la logique du tirage au sort, cela serait normalement permis.

Le tirage au sort dans les sociétés modernes doit refléter non pas l’homogénéité, mais plutôt la diversité (multiples homogénéités). Or, le tirage au sort est aujourd’hui une méthode censée produire des « échantillons représentatifs »** pour des sondages électoraux ou de marketing commercial. Un échantillon représentatif des Français demande environ un millier de noms de Français.***

Mais les individus pris, pour des sondages, dans les échantillons « représentatifs » des Français, nationaux ou simples résidents « Français », sont appelés à « donner une opinion», sauf sondages spécifiquement orientés, tandis que le tirage au sort est fait pour la désignation de représentants nationaux censés contribuer à « faire des lois », Reste donc le problème de savoir quelle est la diversité à faire représenter, sachant que l’enjeu est éminemment politique****

Documents sur le sujet :

Pierre Barthélémy, « Et si on tirait au sort nos députés ? », Le Monde du 24/3/2012. De Borda, « Mémoire sur les élections au scrutin», Histoire de l’Académie Royale des Sciences, 1784.

Etienne Chouard, Plan C : http://fr.search.yahoo.com/r/_ylt=A7x9QfiQuUNQsC8AsFBjAQx.;_ylu=X3oDMTBybWpoN25zBHNlYwNzcgRwb3MDMgRjb2xvA2lyZAR2dGlkAw– /SIG=11qll4m7t/EXP=1346644496/**http%3a//etienne.chouard.free.fr/Europe/ Sabrina Costanzo, « L’élection a longtemps écrasé le tirage au sort », revueTerritoires n°512 – novembre 2010. Pierre Mercklé, ‘La démocratie au hasard», Le Monde du 28/4/2012

Yves Sintomer, "La révolution du tirage au sort", in www.laviedesidees.fr Yves Sintomer, « Petitehistoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours », La Découverte, 2011

*La dokimasia est l’examen préliminaire que subissaient les futurs magistrats pour limiter les effets malheureux du tirage au sort. Cet examen permet de vérifier que le candidat est bien citoyen, qu’il a bien l’âge minimum requis, qu’il n’a jamais occupé le poste et qu’il en est digne. ** « Sans l’instrument conceptuel qu’est la notion d’échantillon représentatif, le tirage au sort ne pourra pas être légitimé dans les communautés de grande taille que sont les Républiques modernes » (Yves Sintomer, cité par Sabrina Constanzo, réf. Ci-dessus).

*** Pour d’autres types de sondages que ceux électoraux, les individus interrogés ce sont des résidents, nationaux ou étrangers. **** Le recours à cette méthode est néanmoins possible pour désigner des candidats d’un parti à une élection locale, régionale ou même nationale – ou directement des responsables dans les instances dirigeantes d’un parti. Yves Sintomer donne l’exemple du choix du candidat du groupe local des Verts de Metz, tiré au sort, en décembre 2010, en vue des élections cantonales de mars 2011. Une expérience rare mais qui mérite d’être signalée (cf. Y. Sintomer, « La révolution du tirage au sort », op. cit.).

Il devrait être possible de combiner les critères sous-division territoriale, sexe et classe d’âge, critères qui seraient ainsi considérés comme « légitimes » pour une représentation politique. Toutes les propositions antérieures sont compatibles avec la méthode du tirage au sort, sauf 2b) qui reprend le critère d’affiliation à une organisation politique ou associative.

Dans la démocratie représentative, l’affiliation partidaire des candidats (et ensuite, des élus), est présentée souvent comme incontournable, ce qui accorde aux partis politiques le privilège de choisir « ses » candidats sur tout le territoire, répondant à des critères d’âge (plus de 18 ans, âge actuel de la citoyenneté) et de sexe (quotas). A son tour, ce rôle des partis – qui sont subventionnés par l’Etat- associé à des pratiques usuelles de cumul de mandats dans le temps (un-e élu-e peut se re-candidater plusieurs fois de suite) produit une professionnalisation de personnes qui «ne font que ça» pour une large partie de leur vie active

Ce critère d’affiliation idéologique politique des candidats – propre aux élections au suffrage universel – reste déterminant, puisque cela est à la base des débats politiques entre représentants une fois élus. Ce critère, donc, pourra difficilement ne pas être pris en compte dans la méthode du tirage au sort.

4. 2 -Démocratie délibérative locale- le budget participatif local

Depuis 1989, la ville de Porto Alegre, capitale de l’Etat de Rio Grande do Sul, Brésil, a mis en place une innovation, en matière de gestion municipale, en créant un Budget municipal dit « participatif » particulièrement centré sur des investissements (d’infrastructure ou d’extension de services publics existants) à mener pour améliorer les conditions de vie de sa population. Ce budget participatif, intégré ensuite dans le budget général de la ville, est le résultat de consultations auprès des habitants, en particulier des quartiers sous-équipés par rapport à des quartiers des classes moyenne et supérieure. Dans ces assemblées de quartier, sont dressées des listes de besoins, sont discutées des propositions venant du conseil municipal et émises d’autres propositions. Des délégués élus (avec mandat lié) dans ces assemblées se réunissent ensuite avec les délégués d’autres quartiers et avec le conseil municipal. Les décisions des délégués des assemblées sont plus que des recommandations, puisqu’elles sont tenues en compte dans la rédaction du Budget final.

Selon le Maire de Porto Alegre, la part des dépenses engagées par ce budget participatif dans les rentrées fiscales, allait de 15% à 25%. Dix après la mise en marche de cette méthode gestion municipale « ce sont les travaux d’assainissement qui ont été prioritairement retenus. Aujourd’hui, pratiquement tous les foyers ont accès à l’eau potable et, de 1989 à 1997, la fraction de la population bénéficiant du tout-à-l’égout est passée de 46 % à 74 %. Des progrès comparables ont été enregistrés dans l’éclairage public, la voirie, le logement, la santé et l’éducation »35.

Actuellement, on ne compte plus les villes du monde qui ont créé des Budgets participatifs, en particulier en Amérique du Sud et en Afrique.

    1. Une assemblée nationale de représentants tirés au sort ?

Les dévoiements des partis vers la professionnalisation et vers une polarisation sur la préparation à la participation au pouvoir, posent problème. Est-il possible de créer, à l’image de la tradition française de l’Education Populaire, des organisations non pas tournées vers « le somme t», le pouvoir de l’état, comme les partis traditionnels, mais vers la société civile ? A l’instar de certains mouvements organisés, non pas éphémères mais agissant dans la durée à l’intérieur de la société civile, défendant un corpus d’idées politiques, grâce à l’action de ses militants, des débats, de la participation à des mouvements sociaux.

Le « PARTI-SOCIÉTÉ »

Le concept du « Parti-société », apparu dans la gauche socialiste italienne, dans les années 80, réunit ces orientations et mode de fonctionnement. En France, le concept a été développé dans la revue EcoRev (Albano Cordeiro, Jérôme Gleizes , «Quel parti pour aujourd’hui, le parti-société ? », EcoRev,  août 2000). Ce mode d’organisation est constitué par un réseau de “contrats politiques”, à différents niveaux d’engagement (avec des objectifs communs négociés, actés, et pourvus de mécanismes de vérification de leur réalisation), avec toutes sortes de regroupements de citoyens à buts autres que la simple défense d’intérêts particuliers (y compris des regroupements d’entreprises poursuivant des buts autres que commerciaux), des projets regroupant diverses compétences pour des réalisations bénéficiant à diverses catégories de population ou à l’ensemble des citoyens, des établissements culturels, scientifiques, sociaux, des associations. Chaque contrat politique inclurait une sorte de comité de suivi.

Voir aussi la démarche proche du «Parti-Mouvement» de Bruno Della Sudda, militant alternatif niçois : (http://fr.search.yahoo.com/r/_ylt=A7x9QX4xjWFQvVMAzPVjAQx.;_ylu=X3oDMTBybWpoN25zBHNlYwNzcgRwb3MDMgRjb2xvA2lyZAR2dGlkAw–/SIG=13gddfeko/EXP=1348599217/**http%3a//alters-paillon.over-blog.org/article-comment-devons-nous-nous-organiser-57494146.html).

Si les partis classiques, pour les raisons exposées, peuvent difficilement être intégrés dans une démarche d’élection par tirage au sort, il reste que la représentation de la diversité d’approches politiques « sans partis politiques » pose de très nombreuses difficultés. Pour prévenir une prolifération d’approches politiques aspirant à être reconnues comme des classements légaux, il serait judicieux de limiter ces approches à 9 ou même à 7, allant de la gauche radicale (anarchistes inclus… ou pas ?) à la droite extrême. Faut-il y inclure les « non-classés », en ajoutant une « approche supplémentaire » pour ceux qui refusent de choisir un positionnement politique ?

Cette description détaillée sert surtout à prendre la dimension des difficultés qui risquent le bloquer cette démarche.

À supposer cette étape franchie, d’autres difficultés surgiraient. La constitution de listes nationales pour chacune de ces approches, en vue du tirage au sort serait-elle viable ? Pour cela l’exemple serait celui des listes municipales pour les élections primaires aux Etats-Unis. Ces listes sont à inscription volontaire. Celui ou celle qui s’inscrit est alors habilitée à participer à ces élections, pour les « républicains » ou pour les « démocrates », qu’ils ou elles soient ou ne soient pas adhérents des partis cités.

Les listes des approches politiques seraient elles aussi à inscription volontaire (obligatoire ?)36, mais seraient nationales, et, sur elles, serait effectué le tirage au sort d’un nombre de citoyen-ne-s fixé préalablement, qui deviendraient des représentants de la diversité politique nationale37. Le tirage au sort serait en fait opéré sur les « listes de proximité », par définition extrêmement nombreuses. Cela pourrait amener à la création d’un échelon intermédiaire de désignés du « premier tour », d’où seraient tirés au sort un nombre préalablement fixé (partiel) qui intégreraient l’assemblée nationale de représentants. A ces tirés au sort selon un critère géographique s’ajouteraient les tirés au sort des listes des approches idéologiques ou politiques.

Une autre observation dont il faut tenir compte est que la conception même d’une assemblée représentative de la population qui vit ensemble dans un périmètre géographique déterminé, présuppose une confrontation de programmes d’action politique à moyen ou à long terme. C’est un sujet qui relance la question du maintien ou pas des partis politiques classiques, censés être les instances où s’élaborent ces programmes, et « armés » pour les défendre. Le tirage au sort ne laisse pas de l’espace pour de tels programmes. En fait, le travail qui correspond aux débats parlementaires inter-partis est largement contenu, avec d’autres éléments, dans la séquence de consultations qui sont le propre de la démocratie dans sa phase délibérative. Ces débats et confrontations – qui montent du niveau local jusqu’au niveau national – sont porteurs d’intérêts collectifs partiels qui subissent des « aménagements » avec l’intérêt général au cours du processus. Mais cela doit être constaté et corroboré au plus haut niveau. D’où la nécessité de disposer d’un organe représentatif (constitué par préférendum38, par tirage au sort, ou élu au suffrage universel) qui veillera à la conformité des projets finaux de loi, avec l’intérêt général.

INTERNET ET DEMOCRATIE PARTICIPATIVE

La chimère du "scrutin électronique à bulletin secret" (E-vote)

Le vote par internet en démocratie représentative (E-vote) est souvent considéré comme un « progrès »*, voir comme un « must ». Il s’est pratiqué depuis près d’une dizaine d’années dans différents pays (dont la France), principalement à titre expérimental et ponctuel. Toutefois, beaucoup d’experts ont avancé des critiques (y inclut la CNIL). Parmi ces critiques, celles qui soulèvent clairement la question de son caractère non-démocratique. En effet, le fonctionnement d’un ordinateur et ses logiciels d’application aux opérations de vote et opérations annexes (calculs, transmission des données, et autres), ne sont pas « ouverts » à un contrôle des citoyens. Du reste, un contrôle sur les opérations effectuées porterait nécessairement sur la traçabilité, ce qui n’est pas compatible avec l’anonymat du vote. **

Aux Etats-Unis, sous le prétexte de la propriété industrielle, le logiciel utilisé dans les opérations de vote dans diverses contrées du pays, n’était pas révélé, y inclus ce qui concerne la transmission des données enregistrées. Ceci a été à l’origine de suspicions, ici et là, de fraudes sur les résultats finaux, dans lesquels seraient impliquées les sociétés d’informatique. Autre argument pour garder secret le software utilisé : prévenir l’intervention de hackers avec intentions de frauder les résultats.

Le récent Parti Pirate, désormais présent dans plusieurs pays européens – à commencer par l’Allemagne, mais aussi en France – qui défend certains usages démocratiques de l’internet, est conscient et vigilant quant à l’usage de l’internet pour des opérations électorales, et dénonce les irrégularités qui les accompagnent. ***

Internet et Démocratie participative. Un formidable outil… mais aussi une arme à double tranchant. ****

Les révolutions du printemps arabe (2011), d’abord, et puis les révoltes urbaines des jeunes dits « indignés » en Europe, et celles des Etats-Unis (Occupy), doivent beaucoup de leurs résultats de mobilisation à l’utilisation des « réseaux sociaux » accessibles par internet (Facebook, twitter, et autres canaux de communication). L’internet (ordinateur, ou téléphone portable nouvelle génération) permet de s’affranchir – relativement – de la dépendance des médias, à la fois pour être informé mais aussi pour l’interprétation, l’analyse de l’actualité et le débat sur l’évolution possible des événements (côté réception). Du côté actif, émetteur, l’internet, étant libre et non soumis à contrôle (sauf dans des états répressifs connus) permet à ses utilisateurs de s’exprimer… partout et instantanément, sans identification officielle préalable. Tout cela à peu de frais et en relative impunité. Il peut donc devenir – et il l’est déjà – un outil précieux pour brasser des idées de désobéissance civile et de mobilisations militantes, et permettre aussi d’associer des volontés pour des initiatives en direction d’autres individus ou groupes, affinitaires ou pas.

L’usage politico-militant d’internet atteint, en certains cas, des niveaux peu imaginables il y a encore quelques années.  C’est le cas du mouvement italien dont la figure de proue est l’humoriste Beppe Grillo, M5S (Mouvement Cinq Étoiles). Le « siège » de ce mouvement-parti (250 conseillers municipaux et régionaux élus) est le blog beppegrillo.it, qui est consulté quotidiennement par plus d’une centaine de milliers de personnes (repère : 160.000 connexions par jour, en 2007).*****

Nous savons toutefois que l’emploi d’internet, dans le contexte actuel des usages de toutes sortes, au vu du cadre réglementaire qui tend à conditionner de plus en plus son utilisation libre, par les projets ACTA, HADOPI et LOPPSI (en vue d’une marchandisation de son usage), ainsi que par des tendances toujours actuelles de contrôles en vue de renseignement policier, font de cet instrument de lutte une proie à bien faibles défenses. Faute de précautions ad hoc, l’internet expose ses utilisateurs, militants et engagés, à subir des « visites » malintentionnées qui pourront gêner la poursuite des objectifs recherchés. Des précautions qui ne sont pas à la portée de tous. ******

L’internet peut non seulement être un outil de premier ordre pour servir les opérations de tirage au sort, de préférendum, ou au suffrage universel, de la nouvelle démocratie à mettre en place, dans la plus grande transparence. Mais aussi pour la concrétisation de dispositifs de Contrôle Citoyen, et pour faciliter le plus large accès aux débats et initiatives de mobilisation inhérentes à la phase de transition.

Dans quelle mesure l’internet pourra faciliter ces processus en cours et à venir ? C’est une question qui reste ouverte. Il faut toutefois s’attendre à ce qu’elle joue un rôle primordial.

Notes de l’encadré :

Les utilisateurs d’Internet seraient aujourd’hui environ deux milliards d’individus dans le monde, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT, 2010), (http://abonnes.lemonde.fr/technologies/article/2011/01/26/deux-milliards-d-utilisateurs-de-l-internet-dans-le-monde_1470690_651865.html ) contre plus de cinq milliards qui utilisent le téléphone portable. Les téléphones portables, nouveaux et à venir, intègrent – et intégreront de plus en plus – des fonctions et des usages auparavant fournis par les ordinateurs. Ce qui nous mène à préciser que ce qui est dit ici pour l’internet par ordinateur sera valable, à la longue pour les téléphones portables.

** « (…) le fonctionnement d’un ordinateur n’étant pas directement observable pour quiconque, un contrôle ne peut reposer que sur une traçabilité qui n’est pas compatible avec l’anonymat du vote ».

http://www.cnil.fr/la-cnil/actu-cnil/article/article/la-cnil-met-a-jour-la-recommandation-vote-electronique-pour-la-rendre-plus-pragmatique/ (26 Novembre 2010).

*** À plusieurs reprises, le Parti Pirate a alerté le public sur les nombreux dysfonctionnements constatés et l’opacité des opérations électorales. Le 5 juin 2012, deux représentants du Parti Pirate ont par ailleurs été auditionnés à propos du vote par Internet par une mission d’évaluation conduite par l’OSCE sur les législatives 2012 en France, signe du sérieux des travaux effectués par les équipes du Parti Pirate. Le ministère des Affaires étrangères a, quant à lui, persisté dans son refus de partager des informations sur le fonctionnement du système électronique de vote. »

http://legislatives.partipirate.org/2012/2012/06/28/le-parti-pirate-depose-une-requete-en-annulation-contre-le-vote-par-internet/ Le 28 juin 2012, le Parti Pirate a déposé une requête au Conseil Constitutionnel pour réclamer l’annulation de l’élection législative de la 4ème circonscription des Français de l’étranger.

***** Sur le M5S de Beppe Grillo : Andrea Romano (La Stampa), « La politique secouée par un saltimbanque », article reproduit dans Courrier International, 20-26 Septembre 2007. Et : Raffaele Laudani, « Encore un homme providentiel pour l’Italie », in Le Monde Diplomatique, Septembre 2012. Beppe Grillo et son mouvement ne visent pas le changement du système économique, social et politique en vigueur, mais sa moralisation, d’où sa principale activité politique : « dénoncer les voleurs qui nous gouvernent ». Une pétition nationale à ce sujet (interdire les candidatures ou re-candidatures aux « voleurs »), a eu 330.000 signatures.

******Cf. : « Internet et la révolution », in calebirri.unblog, 13 Avril 2010 ; Communiqué AFP du 15/04/2010, « La révolution grâce à internet n’aura (sans doute) pas lieu ». Voir aussi : « L’indispensable surveillance citoyenne », in Ordinateurs–de–Vote.org – Citoyens et informaticiens pour un vote vérifié par l’électeur.

La « Démocratie Liquide »

Démocratie directe entre tirage au sort et délégation de pouvoir

La Démocratie Directe est conçue pour que tous les citoyens aient le droit effectif de s’exprimer sur des sujets intéressant la société et l’Etat. Pour qu’elle réponde à ces attentes, il faudrait que chaque citoyen ait son opinion formée sur tous les sujets.

A part le fait que tout et chacun a ses centres d’intérêt, il est problématique s’attendre à ce que, parmi ces intérêts, ceux de l’ordre du politique soient centraux. C’est d’ailleurs cette réalité qui a mené à concevoir une démocratie délégataire qui rend possible le transfert du pouvoir citoyen vers le-a « représentant-e » qui, lui-elle, est censé-e être compétent-e pour prendre position sur tous les sujets… à moins que, par la dite « discipline » de parti, ils-elles votent ce que le parti leur a dit de voter et comment voter.

Nous avons fait mention ici des facteurs inhérents à la Démocratie Directe qui risquent de la rendre incapable d’accomplir ce qu’elle promet. D’abord, pratiquée à l’échelle d’un grand pays à population nombreuse, elle devra faire face à l’indifférentisme diffus vis-à-vis des questions politiques ; deuxièmement, le-a citoyen-ne ordinaire n’est pas à même d’avoir un avis fondé sur tous les sujets sur lesquels il-elle risque d’être consulté-e, sachant encore que la recherche d’éléments pour se former une opinion, suppose une certaine disponibilité –pas toujours acquise- et un investissement d’énergie pas toujours compatible avec ses diverses obligations. Ce sont là des situations qui favorisent un niveau élevé de retrait de la participation citoyenne, en apportant ainsi d’énormes difficultés à la mise en place de toute forme de démocratie non-délégataire. 

La Démocratie liquide est objet de plusieurs conceptions, depuis celle des suédois de la « DemoEx » (pour Démocratie Expérimentale, 2002), à celle des Partis Pirates apparus ces dernières années, et à celle de Beppe Grillo et son M5S (Mouvement Cinq Étoiles). Le point commun est la récupération de l’institution de la délégation du pouvoir, de façon à la combiner avec l’exercice de la citoyenneté active de la Démocratie Directe, avec des garde-fous nécessaires pour la rendre viable et transparente.

L’idée que sous-tend la démocratie appelée «liquide» est que, dans la société – en particulier, dans des cercles de proximité – il est vraisemblable que l’on puisse trouver des personnes à qui l’on ferait confiance quant à leurs avis sur tel ou tel sujet. De même, indépendamment de la question de compétence ou de maîtrise des éléments d’information nécessaires à la formulation d’un avis sur tel ou tel sujet, se posent également des problèmes, plus ou moins aigus, de disponibilité (activité professionnelle, incapacité pour raisons de santé). Il est également vraisemblable, dans ces cas de figure, de trouver dans son entourage ou dans son cercle de connaissances, une personne acceptant d’être porteur d’une procuration non seulement pour voter à sa place, mais aussi pour décider pour ou contre (« démocratie transitive »). Dans un certain sens, l’avis de la personne représentée est pris en compte, à condition toutefois que le vote soit public, de façon à le rendre transparent. La traçabilité est assurée.

Dans tous les exemples de démocratie liquide, l’internet fait partie intégrante du dispositif et a une place de premier plan. Malgré la diffusion de moyen de communication, surtout parmi les jeunes, il est insuffisamment répandu pour en faire un support obligatoire pour tout citoyen. Mais des élus d’un parti peuvent agir comme représentants de citoyens qui eux sont organisés en « parlement virtuel » informel, sous forme d’un blog, auquel se connectent les citoyens munis d’un carte d’identification électronique pour donner leur avis et voter. Les résultats constatés dans ce « pré-parlement » sont répercutés dans les votes que le représentant ou les représentants du parti exprimeront dans l’assemblée de représentants (démocratie représentative).

L’exemple de ce type de démocratie hybride la plus accomplie est l’expérience du parti local suédois Demoex, qui, de même, depuis une dizaine d’années, combine démocratie représentative et démocratie directe. Cet exemple, montre que ce type de démocratie «mixte» est bien plus adapté aux situations de proximité, où cohabitent quelques milliers ou dizaine de milliers de citoyens, et où les interactions entre eux permettent une interconnaissance élargie.

Toutes ces modalités de démocratie directe combinée avec la démocratie représentative présentent divers risques. Citons un : bien que l’usage de l’internet permette de disposer, pour chaque citoyen, la traçabilité de ses votes, les citoyens qui se sentent incapables, de prendre position, avec un vote sur un sujet sur lequel ils se sentent insuffisamment informés, peuvent déléguer leur vote à une autre personne dont ils ont confiance et qui, elle, est informée ou même un-e expert-e. Cette personne pourrait se trouver à accumuler un nombre important de votes et être approchée par des gens qui ont intérêt à ce qu’il ou elle vote de certaine manière. Une situation, donc, propice à la corruption.

Documents concernant la Démocratie Liquide:

En castillan :

En anglais :

CONCLUSION

Les nouveaux mouvements sociaux, qui ont émergé à une échelle pluri-continentale entre 2011 et 2012, ont montré une détermination et une posture idéologique nouvelles : mise en cause du modèle universel de la démocratie représentative et critique radicale de la forte injustice sociale inhérente au système social et économique en vigueur alors que celui-ci se posait également comme modèle universel.

Ils ont posé, directement ou indirectement, la question d’une alternative au système, ce qui signifierait la fin de l’alternance entre deux – voire plus- variantes politiques, émanant du système lui-même et ne le remettant pas en cause. L’émergence de cette clé de lecture donne l’espoir de laisser derrière – enfin – la période de l’histoire contemporaine où les oligarchies dominantes pouvaient se prévaloir d’une assimilation de l’alternative au totalitarisme, acceptée par d’importantes majorités de la population dans chaque pays.

Ces questions ont été l’objet de débats au sein de ces mouvements. Ce texte en est un prolongement.

Nous avons voulu mettre en ligne les éléments disponibles provenant d’analyses et expériences du passé – sans prétention d’exhaustivité- sur le plan du fonctionnement démocratique de la société, pour donner les contours d’une «démocratie réelle» en vue de débats à venir.

L‘analyse de la « démocratie réellement existante » (représentative) permet de souligner que la démocratie représentative, dans son fonctionnement effectif (sans la « fraude » comme elle est conçue par le grand public), mène systématiquement à la sélection de « représentants du peuple » ne remettant pas en cause le système politique en vigueur. L’élection éventuelle de représentants « hors système », peut renforcer le système lui-même, en lui accordant une légitimité démocratique accrue.

A partir des expériences et réflexions portant sur la démocratie directe, sur la démocratie participative et sur la démocratie délibérative, nous pensons que la « démocratie réelle » souhaitée pourrait bien être une combinaison d’éléments de réponse provenant de ces trois types de démocratie. Sans exclure la récupération éventuelle de l’institution du suffrage universel au but spécifique d’accorder une légitimité « classique » à des assemblées de fin du processus délibératif bottom-up pour faire de nouvelles lois.Ces mêmes assemblées pourraient toutefois être composées de membres tirés au sort selon des règles à définir.

La « Démocratie réelle » souhaitée, combinant ces trois types de démocratie, devra aussi porter à la création d’une nouvelle génération d’institutions ayant pour base une démocratie participative-délibérative, de façon à asseoir le fonctionnement régulier de la succession de tâches et démarches des processus de proposition de nouvelles lois, prenant le relais de ce qui était auparavant le pilier du système de la démocratie représentative. Dans celle-ci, les représentants proposent les lois et les votent, « déchargeant » les directement intéressés, et les citoyens en général, de ces responsabilités. L’ambition de la Démocratie Réelle est celle d’une participation des citoyens à la création des lois, selon des modalités qui restent à définir, puisque plusieurs variantes sont possibles.

La participation des citoyens au processus d’élaboration et débat sur de nouvelles lois, pose le problème d’un redimensionnement des fonctions de l’exécutif et des nouvelles assemblées. Cette question- qui est dans la suite de la problématique soulevée dans ce texte – reste à développer.

Albano Cordeiro, économiste-sociologue, Septembre 2012, Changement & société | Le blog d’Albano Cordeiro

1 « … un système électoral qui a été spécifiquement conçu, comme le disait James Madison, un des Pères fondateurs du pays, « afin de protéger la riche minorité de la majorité », in Laurent Henry et Philippe-Alexandre Pouille doctorants, « L’élection organise une aristocratie » ; Libération, 10 mars 2008. Une idée que l’on retrouve également chez J.J. Rousseau, pour qui le « système représentatif » maintient le peuple à l’écart du pouvoir, « dans la mesure où il institue la domination d’une élite (les « représentants de la nation ») » (cité par Olivier Pironet, Monde Diplomatique, janvier 2009, en présentation de l’ouvrage « Le mandat impératif » de Pierre-Henri Zaidman).

2 «…  c’est une vérité d’évidence que la participation du citoyen à l’élaboration des lois, par le biais indirect ordinaire de l’élection de ses représentants, pèse de peu de poids dans la détermination du contenu de ces lois ». (C. Colliot-Thélène, La Démocratie sans « Demos », PUF, 2011, p. 8).

3 «… la justification de la démocratie représentative comme standard obligatoire de sa forme moderne repose sur le postulat de l’ »ignorance du peuple » (citation tirée de Guy Hermet, « Une crise de la théorie démocratique », in Catherine Gobin et Benoît Rihoux (dir.), « La démocratie dans tous ses états », éd. Academia Bruylant, Bruxelles, 2000, p. 142). Cette idée est partagée par bien d’autres chercheurs (ex : G. Duprat (dir.), « L’ignorance du peuple », PUF, Paris 1998).

4 Dans ce système, malgré les apparences formelles des institutions qui régissent la vie d’un pays, les détenteurs du pouvoir réel délèguent bien la capacité à prendre des décisions formelles sur des domaines variés, mais gardent l’essentiel de leur pouvoir. C’est la promotion de cette idée qui a mobilisé les manifestants du mouvement « Occupy » apparu en divers pays de la planète. Pour dire, en quelque sort : le pouvoir n’est pas à la Maison Blanche, ni au Capitol, mais à Wall Street !

5 L’ « opposition » – ou les « oppositions » – est/sont portée/s se comporte/nt comme des « gouvernements de réserve ». « On qualifie parfois l’opposition de “gouvernement de réserve ou de “gouvernement en attente”. C’est trop peu : l’opposition doit être porteuse de propositions alternatives sur les grands défis » (in Herfried Münkler et Thomas Wagner, « La démocratie parlementaire a-t-elle un avenir ? », Der Spiegel, reproduit dans Courrier International, n° 1143, 27/09/12).

6 Au système économique et social existant correspond un mode d’exploitation des richesses naturelles, tendant à la prédation, en tant que biens « gratuits » et « dispensés » d’être renouvelés. Ceci découle du productivisme, de la maximisation des profits privés et du « court-termisme », propres au système capitaliste. L’Ecologie, en tant qu’idéologie, s’oppose ainsi, de manière radicale, à ce système, même si l’«écologie politique existante » est portée à faire des compromis, se limitant à tenter de réduire l’impact dévastateur sur les biens naturels.

7 A l’exemple du Programme du Conseil National de la Résistance Française (1944), qui a rendu possible une avancée sociale notable (dite « des trente glorieuses »), qui, peu ou prou, a eu également lieu dans d’autres pays européens.

8 Est-ce que les élus du suffrage universel représentent leurs électeurs ? C’est une question pertinente, lorsque l’on sait que la figure du mandat lié d’un délégué en une négociation est bannie dans le rapport élu-électeurs. L’élu n’a pas de mandat de ses électeurs. Ou plutôt : il est doté d’un soi-disant « mandat universel » qui fait, selon la phraséologie utilisée dans ce cas, qu’il vote « selon son âme et conscience », un principe venu tout droit de l’idéologie républicaine. En réalité, si les questions en débat sont d’importance politique, l’élu votera selon ce que le parti lui dira de faire. Ce qui, tendanciellement, revient à dire que la direction du parti de l’élu est l’entité habilitée à dire à l’élu ce qui est bon pour ses électeurs. Ceux-ci, du coup, sont déchargés de s’exprimer.

9 Voire encore comme synonyme d’Autogestion.

10 Ceci étant, il n’y a pas d’issues inévitables dans une campagne référendaire nationale. Un exemple de cela est la campagne du référendum sur le Traité Constitutionnel de l’Union Européenne de 1995, en France et en Hollande, où, malgré la position défendue par les grands médias, les électeurs se sont prononcés par un Non majoritaire.

11 Bien qu’introduit, sous Sarkozy, dans la Constitution (l’article 11 de la Constitution), le référendum d’initiative populaire en France, les nombreux obstacles qui y ont été apposés ne permettent pas de qualifier ce mécanisme de véritable initiative populaire. En principe, ce mécanisme électoral est mis en marche suite à une pétition de citoyens. (cf. Wikipédia). Mais pour déclencher ce référendum, il faut une décision favorable de 20% du Congrès (deux chambres), ainsi que d’autres conditions (issues de la Commission Balladur, 2008).

12 Qui, souvent, n’en était pas une, du moment que les abstentions ne sont pas prises en compte dans le calcul des résultats finaux des élections.

13 L’ouvrage de Serge Halimi et Dominique Vidal (collab. d’Henri Maler), « L’opinion,  ça se travaille… » (Ed. Agone, 2006, 191 p. + chronologie), qui porte sur « les médias et les guerres justes », n’aborde que la manipulation sur des thèmes de la politique internationale, mais l’expérience décrite éclaire également sur le traitement fait aux thèmes politico-sociaux nationaux. Sur ce même sujet : Patrick Champagne, « Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique », Éditions de Minuit, 1990.

14 Pour que le « contre-pouvoir » ne soit pas assigné à la fonction de riposter après constat d’abus du Pouvoir, il faudrait que celui-ci et le contre-pouvoir aient une « capacité mutuelle d’empêcher » (cf. Isabelle Ferreras, « Gouverner le capitalisme ?», PUF, 2O12 ; présentation de Philippe Arnaud, Le Monde 9/10/12). Dans ce cas, nous sommes dans la situation de pluralité de pouvoirs, faisant de contre-pouvoirs les uns par rapport aux autres.

15 Selon l’expression utilisée par les Missions d’Observation Electorale internationales pour donner le quitus final aux autorités du pays où des élections ont eu lieu.

16 Dans chaque société des « familles de valeurs » différemment combinées, s’affrontent sur le terrain politique. Un consensus peut exister sur quelques valeurs, différemment interprétées, mais il n’y a pas de Table des Valeurs attachée à une identité nationale déterminée de tel ou tel peuple, dans tel ou tel pays, malgré ce que, pour des raisons politiques, certains courants politiques essayent de faire croire.

17 C f. «L’initiative populaire est-elle toujours judicieuse ?», in Courrier International, n° 996, 3-9 décembre 2009, p. 14. De même, bien que des sondages récents manquent, un sondage du Figaro publié le lendemain du vote de la loi d’abolition du 9 octobre 1981, indiquait que 63 % des « Français » étaient pour le maintien de la peine de mort. Celle-ci aurait probablement donc été maintenue si un référendum sur la question avait alors eu lieu. C’est bien pour cela que le Front National a inscrit cette proposition dans son programme pendant de longues années, après la promulgation de la loi d’abolition de la peine de mort.

18 Sur ce sujet, citons l’ouvrage de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, « La démocratie de l’abstention – aux origines de démobilisation électorale en milieu populaire », à partir d’une longue enquête menée à la Cité des Cosmonautes, à St. Denis, Île de France (coll. Folio Actuel, Gallimard, 2006, 394 p. + appendice). Par « démocratie de l’abstention », les auteurs entendent la situation d’un pays considéré démocratique tout en tolérant que la moitié, voire plus de la moitié des électeurs, ne participent pas aux élections.

19 Sondage réalisé par Ipsos Logica Business Consulting (Le Monde, 19/6/12). Le fait que le comportement abstentionniste a été observé lors d’une élection présidentielle gagnée par un candidat connoté « de gauche » est révélateur du fait que l’évolution observée favorise autant la dite « gauche » que la droite.

20 Les abstentionnistes intermittents sont aussi des participationnistes intermittents. Des études de l’INSEE, portant sur la période 2002, distinguaient deux types d’abstentionnisme. Ainsi, seuls 13 % des inscrits se sont abstenus à toutes les élections qui ont eu lieu, et 40% des inscrits ont voté par intermittence, et 47% ont voté à toutes les élections. (référé par Céline Braconnier et P-Y. Dormagen, op. cit. p. 66/67). Ajoutons encore qu’une proportion de l’ordre de 10% des citoyens-électeurs potentiels ne s’inscrit pas sur les listes électorales (Luc Bronner, Le Monde. 19/3/10). Ils pourraient donc être ajoutés aux abstentionnistes « permanents ». Selon les auteurs cités ci-dessus, ces non-inscrits sont particulièrement nombreux dans les quartiers populaires, comme aux « Cosmonautes », le terrain d’enquête de ces auteurs. La « mal-inscription », qui résulte de la non-inscription sur les listes électorales de la commune où l’on déménage, tout en restant inscrit dans la commune du domicile précédent, est un phénomène assez répandu surtout dans les quartiers populaires, selon C. Braconnier et Y. Dormagen. Les « mal-inscrits » sont nombreux à ne pas se déplacer pour voter, devenant des abstentionnistes « permanents» ou des « abstentionnistes intermittents ».

21 Le fait de juger si une lutte ou un mouvement social sont porteurs de caractéristiques susceptibles de renforcer une dynamique en cours, reste un jugement subjectif, plus ou moins partagé. Mais c’est bien la pratique qui tranchera si le jugement est, ou n’est pas, pertinent.

22 En vue d’évaluer l’incidence du manque d’information sur les faits et les enjeux politiques, de la vulnérabilité à la désinformation et à la manipulation de l’information et autres « storytellings », des chercheurs nord-américains invitent à un huis clos de week-end quelques dizaines de personnes (tirées au hasard), pour les briefer sur des sujets d’ordre politique (type couverture universelle santé, politique extérieure, réchauffement climatique…). Ces personnes sont invitées à voter au début de ce huis clos et revotent à la fin. Il est observable qu’un nombre significatif de participants changent leur vote en partant. Ceci mène à conclure que le vote au suffrage universel reflète l’état d’une opinion, plus ou moins « travaillée », plutôt que la soi-disant « volonté exprimée du peuple » comme le fait croire la rhétorique des médias et des personnalités politiques de tous bords (beaucoup de bords, du moins).

23 Michel Lepesant donne le nom de « masse critique » à ce niveau de mobilisation qui met en marche, d’une part un élargissement du soutien et de la mobilisation sur le terrain, et d’autre part, forme un consensus large auprès de la masse des citoyens restés apathiques, dubitatifs ou même hostiles (voir son blog : http://confluences.ouvaton.org/masse-critique-et-suffisance/). Les masses, le Peuple tout entier -et «uni»- ne se mobilise pas, dans un premier temps, mais une fois atteint ce niveau de « masse critique », soit les citoyens adhérent par consentement, soit ils restent passifs, n’empêchant pas que les rapports de force évoluent de manière à forcer les institutions à se définir, sachant que, ici, nous parlons de revendications visant la refondation et transformation du système politique, économique et social. Pour Michel Lepesant, cette notion est particulièrement applicable aux stratégies de minorités engagées et organisant elles-mêmes d’autres modes de vie. L’extension de ces exemples produirait à la longue un basculement du système social et économique en place vers une alternative écologiste et sociale. Ce processus menant à l’alternative se développerait sans la condition, classiquement posée par la gauche militante radicale, d’une prise préalable des institutions du pouvoir.

24 “El pueblo unido jamáis sará vencido” est, certes, un slogan et comme tel, il sert à unifier des manifestants mobilisés pour des justes causes. Pris à la lettre, toutefois, il est trompeur, en concédant trop à l’idée que ce n’est que quand le peuple est « uni »… « comme un seul homme »… qu’il est en mesure d’agir comme acteur du changement dans la société et auprès des institutions, d’une transformation du système en vigueur, et obtenir gain de cause. Nous pensons qu’une combinaison dynamique de la diversité de la société, même avec des zones largement passives, est capable de faire avancer des changements de fond.

25 Dans leur idéologie (sens non péjoratif), les partis de la Gauche radicale tendent à omettre ou à subalterniser le rôle des valeurs de gauche, par rapport aux intérêts « concrets », « de classe » de chaque citoyen, alors que leur rôle dans la formation d’une volonté d’engagement pour une Alternative, est aussi fondamental que celui des intérêts. Ceux-ci peuvent même jouer un rôle de frein, dans la mesure où, pour beaucoup, tout changement venant de la société en mouvement risquerait fort de porter préjudice, à court terme, à leurs intérêts. Par contre, un engagement basé sur la fidélité à des valeurs, est à même de sacrifier « ses propres intérêts ». Du reste, c’est bien une opposition intérêts-valeurs qui est sous-jacente à l’observation courante que les « fréquentateurs» de manifs sont des « privilégiés » (bobos, etc.).

26 Notons également les cas de « dollarisation » des économies de certains pays, comme ce fut le cas en Argentine (2000-2001) et au Zimbabwe, qui a légalisé en 2009 le cours de plusieurs monnaies étrangères dont le dollar américain. Ces cas peuvent être également pris comme exemples du « non-respect» de la règle « battre sa monnaie ».

27 Vu la grande masse d’informations à traiter pour une gestion rationnelle de ces ressources, et leur complexité, une direction faisant de la place à des experts nous semble indispensable. Le caractère démocratique viendrait plutôt du contrôle citoyen, ouvert le plus possible, et de la transparence de gestion, en particulier de la nomination des experts (in website Vie Publique – Au cœur du débat public, le 11/04/2012 : « Comment un citoyen peut-il contrôler l’action des élus locaux »).

28 La démocratie représentative pratiquée dans une partie importante des pays des régions citées n’est pas, en général, entachée de fraudes. Là, les élections sont donc « libres, justes et transparentes ». Le conditionnement de la dite « opinion publique » (donc, concernant des citoyens), n’est pas liée à une manipulation directement vouée à produire des résultats électoraux confortant la stabilité du pouvoir de l’oligarchie. La « pensée unique », diffusée par maintes voies, réunit tous les raisonnements nécessaires à garantir la stabilité du pouvoir. Notons, toutefois, qu’une bonne partie des dictateurs (parfois, de père en fils, voir le cas du Gabon), se font « élire », en organisant périodiquement des mascarades électorales avec prétention à être prises pour des copies conformes des élections « démocratiques ». Les Missions d’Observation Electorale internationales rarement mettent en cause ces « élections », sous prétexte que les « irrégularités constatées » n’auraient pas changé le verdict final. De la sorte, ces Missions cautionnent les « résultats officiels ». Si contestation il y a, au point de proposer l’invalidation des dites « élections », le dictateur peut ne pas en tenir compte, tout en intégrant le vainqueur à son propre gouvernement (ex. le Président du Zimbabwe, Mugabe, 2008 ; Kenya, Kibaki, 2007).

29 Cette expression vient directement des conceptions des autochtones amérindiennes sur la vie sociale, reprise dans les ouvrages et articles de Paul Ariès, professeur à l’Institut de Sciences Politiques de Lyon, directeur du journal Sarkophage et de la revue Z’Indignés.

30 La société égalitaire recherchée ne doit pas être conçue comme « égalitariste», c’est-à-dire sous la base d’une hypothèse irréaliste selon laquelle, en fin de processus, les moyens dont disposeraient les citoyens seraient exactement les mêmes pour tous. Non pas pour « rétablir l’inégalité », mais pour tenir compte, selon des règles consensuelles, des différences entre individus (base de l’identité individuelle), et des efforts de chacun-e (autrefois : « mérite »).

31 Ces instances de Contrôle Citoyen pourront être saisies par tout-e citoyen-ne qui aurait à signaler une distorsion dans le fonctionnement d’une institution démocratique. Signalement auprès des instances générales d’appel, ou confiées entièrement à des commissions de surveillance, à l’instar de ce qui existe dans des grandes sociétés de droit commercial. Les responsables et membres de celles-ci pourraient être choisis par le système du tirage au sort sur la liste nationale, régionale ou nationale, des « Résidents », qui seront tous citoyens (critère du Vivre-ensemble).

32 Ces nouvelles institutions sont appelées, par certains, au sein de la gauche radicale, par le nom d’«institutions molles ».

33 Autrement dit, il s’agît de capter et mettre en forme la dite « Intelligence collective» de façon à devenir des éléments inspirateurs ou constitutifs de nouvelles lois.

34 Voir encadré sur le tirage au sort.

35 Cf. Raul Pont (Maire de Porto Alegre), « L’expérience du budget participatif de Porto Alegre », suppl. « Quand la ville est porteuse des espérances decitoyenneté », Le Monde Diplomatique, Mai 2000. Sur la démocratie municipale, voire aussi Murray Bookchin ; citons Patrick Dieuaide, « Le municipalisme libertaire de Murray Bookchin », in EcoRev, mai 2006), ou encore http://perso.wanadoo.fr/libertaire/archive/2000/230-ete/bookchin.htm.

36 Il faudrait également prévoir que les citoyen-ne-s puissent durant leur vie changer leur adhésion à une approche politique.

37 L’inscription dans les listes de différents critères (proximité ou autre) serait théoriquement ouverte à TOUS les citoyens. Mais le-la citoyen-ne tiré-e au sort peut ne pas avoir des conditions minimales pour l’exercice de son mandat (maladie grave chronique, certains types d’handicaps, activité professionnelle contradictoire avec ce même exercice, manque réel de disponibilité pour raisons diverses). En Grèce Antique (Athènes), les tiré-e-s au sort étaient l’objet d’une vérification de leur « dignité ». Cette vérification, qui pourrait amener à écarter le tiré au sort, semble bien pouvoir être adoptée. Reste à savoir si, en dehors de ces cas, la-le tiré-e au sort peut se refuser à exercer son mandat, ou s’il-elle peut se désister de sa charge en cours de mandat.

38 Voir plus haut

Contre le théâtre paranoïaque, analyser les rapports sociaux

10Pour Raphaël Liogier « Parler au lieu et place du peuple tout entier, voilà ce qu’est le populisme », et l’auteur souligne aussi « le ton imprécatoire et mystique » souvent utilisé ou le mythe d’une communion avec « la vérité populaire »

Les discours « populistes » se déploient, me semble-t-il, dans la simplification et la mystification des réalités, contournent, lorsqu’ils ne les nient pas, les rapports sociaux réellement existants. Les crises systémiques (économique, sociale, de représentation politique et de nos rapports à l’environnement) et l’absence de politique d’émancipation crédible et à vocation majoritaire libèrent des espaces politiques où s’épanouissent des réponses nationalistes, sectaires, religieuses, d’extrême-droite, « populistes », sans oublier les tentations fascistes, qui ne pourront être tenues pour négligeables dans un avenir proche.

Discours au nom du « peuple ». Comme le souligne l’auteur « Le peuple n’est rien et il est tout à la fois, partout et nulle part, pourtant chacun semble savoir de quoi l’on parle. L’image fantomatique et omniprésente du Peuple passe par une certaine indétermination, par le flou de sa définition, qui le rend insaisissable et permet de rassembler en son nom, au-delà des distinctions idéologiques classiques, et d’insuffler même une étrange atmosphère d’unanimisme ». En somme, un « nous » artificiellement construit et une vision « manichéenne du monde ». Je partage l’idée qu’il ne s’agit pas seulement d’une posture contestataire mais que « le populisme consiste justement à sortir de la logique de la contestation émanant des marges extrémistes, que ce soit de l’extrême-droite ou de l’extrême-gauche ». Sauf que l’acceptation, par l’auteur, de parallèles entre extrême-droite et extrême-gauche me semble d’une rhétorique faible ou simpliste, et interroge sur son propre point de vue politique.

Quoiqu’il en soit, Raphaël Liogier analyse la place centrale de « l’ennemi omniprésent » dans ces discours : « c’est le Juif dans les années 1930, qui tire les ficelles en secret, dirige le monde, qui est inférieur mais, en même temps, malin, subtil, veule. Aujourd’hui, le musulman a pris la place du Juif ». Il ajoutera, plus avant dans livre que « Nommer sa souffrance, lui donner une circonférence (au demeurant complément chimérique), permet de soulager un peu l’angoisse ».

L’auteur souligne, entre autres, la « suspension du jugement et du regard critique », dimension qui me semble dépasser « le populisme », la notion de l’« âme du peuple » qui me semble caractériser presque tous les nationalismes, la « majorité quantitative » qui « se considère comme minoritaire ». A très juste titre, il montre le renversement construit « les minorités, mêmes les plus faibles objectivement, peuvent être vues comme surpuissantes et toujours plus nombreuses que ce que les apparences pourraient laisser croire ».

L’auteur traite aussi de l’idée du « tous pourris », des « élites corrompues ». Sa dénonciation aurait été autrement plus forte, s’il avait relié sa critique aux mécanismes de corruption bien réels, à la critique de la place auto-attribuée des « élites » ou aux mécanismes institutionnels de confiscation du pouvoir.

Et j’aurais été plus satisfait si les points forts de ses réflexions sur l’antipopulisme avaient innervé la totalité des analyses : « L’antipopulisme se refuse à admettre l’existence d’une entité unique, un bloc total, qui serait « le peuple », dans lequel justement se confondraient – et disparaîtraient ! – les reliefs, les antagonismes, les intérêts multiples et contradictoires de la population », ou des groupes sociaux en rapports asymétriques les uns par rapport aux autres.

Il me semble que Raphaël Liogier schématise le sens des causalités lorsqu’il écrit « L’ambiance populiste actuelle agit comme un acide qui dissout ce qui est constitutif de nos démocraties… » et non que les politiques menées dissolvent les possibles démocratiques et favorisent les discours « populistes » qui renforcent la dissolution, etc.

Plus intéressantes me semblent ses réflexions sur la laïcité, à lire en complément le texte de Christine Delphy et Raphael Liogier : Nouvelle laïcité ou ordre moral ?, les lois d’exception, la politique modelée par le marketing…

Reste que le terme « populisme » ne me paraît pas adéquat à clarifier les formes politiques qui peuvent se développer lors des crises systémiques du mode production et de reproduction et notamment celles que nous vivons. Peu ancré dans les contradictions des rapports sociaux, le terme reste surtout descriptif et masque, au moins une partie, la matérialité, l’épaisseur des relations sociales et politiques.

Je signale, sans m’y attarder, une série de divergences avec les propos de Raphaël Liogier, entre autres, sur le Front National « Marine Le Pen aujourd’hui n’est plus un leader d’extrême-droite, elle qui se dit anticapitaliste », l’auteur reprendra plusieurs fois le terme anticapitaliste pour caractériser le « cœur du discours frontiste », sur la soit-disant idéologie de défense des intérêts du prolétariat par le PCF, sur « le sentiment de frustration collective », sur le niveau d’inflation depuis le passage à l’euro, sur la simple caractérisation de caudillo pour Hugo Chavez au Venezuela, sur la « crise identitaire » comprise comme « crise symbolique », sur la soit-disant moindre tolérance du système actuel des liens entre politique et argent, sur son appréciation du Non à la Constitution européenne, sur la Terreur comme première expérience totalitaire, sa préférence pour un État fort, sa défense d’un certain « libéralisme » non vraiment défini, etc.

Au delà de divergences, un livre qui donne un éclairage intéressant sur quelques formes politiques dangereuses, y compris à gauche, actuellement en plein essor, et qui pourraient se transformer en forces politiques encore plus agressives, plus antidémocratiques avec l’approfondissement de la crise socio-économique. Sans oublier les violences, déjà à l’œuvre quotidiennement, contre des populations Rroms, des musulman-ne-s ou considéré-e-s comme tel-les, des homosexuel-es et les femmes (pas une nouveauté mais une caractéristique des rapports sociaux de genre).

Je termine cette note par une dernière citation qui souligne une réalité mais aussi l’ambiguïté de l’appréciation : « Quand de plus en plus de politiques prétendent ne pas être vraiment des politiques, c’est le signe que nous sommes immergés dans une atmosphère populiste »

Des débats donc à poursuivre, non seulement sur les analyses mais sur les réponses concrètes à construire et sur l’horizon espéré.

Raphaël Liogier : Ce populisme qui vient

Conversation avec Regis Meyran

Editions Textuel, Paris 2013, 109 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Le monde enchanté de la monnaie commune.

A propos d’un article de Frédéric Lordon1

Pierre Khalfa – août 2013

Frédéric Lordon fait dans cet article une critique radicale de la construction européenne. On ne peut que l’approuver lorsqu’il pointe « la singularité de la construction européenne comme gigantesque opération de soustraction politique (…) ni plus ni moins que la souveraineté populaire ». De même, on ne peut que partager sa critique de la proposition de François Hollande d’un gouvernement économique de la zone euro, qui, dans la situation actuelle, serait un pas de plus dans la voie d’un fédéralisme autoritaire qui s’est mis progressivement en place depuis le Traité de Maastricht et qui a connu une accélération considérable avec la crise financière et l’adoption du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) de la zone euro et de diverses directives (six packs, two packs). Sa dénonciation des euros-obligations comme réponse à la crise actuelle est bienvenue, alors que cette idée refait surface régulièrement.

C’est dire les points communs importants qui existent avec Lordon sur l’analyse de la situation actuelle. Le désaccord porte sur la stratégie car il plaide dans cet article pour une sortie de l’euro et la mise en place d’une monnaie commune en lieu et place de la monnaie unique2. Pour le dire en deux mots, cette stratégie est illusoire et politiquement nocive.

Tout d’abord, le problème actuel est moins l’euro que les politiques néolibérales. Certes Lordon a raison de pointer la congruence de la politique monétaire actuelle menée par la Banque centrale européenne (BCE) avec les politiques d’austérité. Mais rien ne garantit qu’une sortie de l’euro signifierait la fin de ces dernières. La Grande-Bretagne a gardé sa monnaie nationale et, de plus, sa banque centrale mène, contrairement à la BCE, une politique non conventionnelle de rachat massif des obligations d’Etat. Cela n’empêche pas le gouvernement britannique de mener une des politiques d’austérité parmi les plus dures en Europe. Ce qui témoigne que le problème est ailleurs, problème que Lordon n’évoque pas.

Les traités européens et autres directives qui excluent les politiques économiques du débat démocratique et de la décision citoyenne n’ont pas été imposés aux États. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont été à la manœuvre pour les mettre en place.

Rien ne s’est fait dans l’Union européenne contre les États et ce sont eux qui ont fait de l’Union européenne ce qu’elle est. Cela n’a pu d’ailleurs arriver que parce que la souveraineté populaire a été bafouée aussi dans le cadre national. Rappelons-nous l’épisode du traité constitutionnel européen. Lordon semble surestimer le fonctionnement démocratique des États-nations, méconnaître les transformations profondes que ces derniers ont subi avec la mondialisation3 et ne pas voir qu’ils sont dominés par une oligarchie politico-financière acquise au néolibéralisme. Le déficit démocratique de l’Union européenne trouve son répondant dans celui des États-nations. Cela est d’autant plus vrai dans le cas de la France où les institutions de la Cinquième République donnent un poids considérable à l’exécutif, qui d’ailleurs n’exécute rien mais gouverne sans réel contrôle. Les péripéties actuelles autour de la mise en place de la taxe sur les transactions financières qui voient le gouvernement français tenter de vider de son contenu le projet, pourtant modeste, de la Commission confirme que l’opposition manichéenne entre l’État-nation et les institutions européennes ne permet pas de comprendre les dynamiques à l’œuvre. Sans une transformation en profondeur des États-nations qui les soustrairait à cette domination, ce qui suppose un changement politique radical, la sortie de l’euro ne peut permettre une rupture avec le néolibéralisme et si cette transformation a lieu, elle rend inutile la sortie de l’euro.

Pour Lordon, « l’idée de passer de l’euro actuel à un euro refait et progressiste est un songe creux. Par construction, s’il est progressiste, les marchés financiers, qui ont tout pouvoir actuellement, ne le laisseront pas advenir ». Mais pourquoi alors ces mêmes marchés financiers laisseraient advenir la monnaie commune que Lordon appelle de ses vieux ? Car cette monnaie commune a pour objectif de se conformer « à l’impératif catégorique de la démocratie qui s’appelle “souveraineté populaire” ». Qu’elle soit commune ou unique, une monnaie au service de la souveraineté populaire, européenne ou même strictement nationale, ne sera pas acceptée par les marchés financiers ni par les oligarchies au pouvoir.

Lordon semble en avoir conscience puisqu’il affirme que « L’alternative est donc la suivante : ou bien l’enlisement définitif dans un euro libéral (…) ou bien le choc frontal avec la finance, qui l’emportera à coup sûr… et par là même perdra tout, puisque sa “victoire” détruira l’euro et créera précisément les conditions d’une reconstruction d’où les marchés seraient exclus ! (souligné par nous) ». Outre que l’on ne voit pas, a priori, en quoi une victoire des marchés financiers détruirait l’euro, on voit encore moins en quoi une telle victoire créerait les conditions d’une sortie progressiste de la situation actuelle. Lordon voit bien que l’affrontement avec les marchés financiers est inévitable, mais pense que leur victoire permettra de restaurer la souveraineté populaire sur la monnaie, nouvel aspect de la ruse de la raison sans doute. Un certain ahurissement saisit le lecteur… Car en supposant même que le pronostic la destruction de l’euro se vérifie, comment croire que des marchés financiers ayant réussi à imposer leur loi laisseraient tranquillement se mettre en place une monnaie commune progressiste ?

Il y a chez Lordon la nostalgie d’un big bang destructeur – ici l’explosion de la zone euro – qui créerait un apaisement salvateur avec la mise en place d’une monnaie commune. Car, avec cette dernière, tous les problèmes qu’il pointait à propos de l’euro disparaîtraient comme par enchantement. Ainsi, la BCE serait « privée de tout pouvoir politique monétaire (…) (nous serions) protégés des marchés de change extra-européens par l’intermédiaire du nouvel euro (…) le calme interne d’une zone monétaire européenne débarrassée du fléau de ses marchés des changes rend alors les dévaluations entièrement politiques, où il revient à la négociation interétatique de s’accorder sur de nouvelles parités ». Ainsi, il est indiqué que le contrôle des capitaux serait rétabli et que l’Allemagne pourrait être forcée à accepter une appréciation de sa monnaie nationale pour soutenir la demande dans la zone euro et aider à réduire les déséquilibres internes. Tout ce qui était impossible dans le cadre de la monnaie unique devient ainsi possible dans le cadre d’une monnaie commune. Mystère de la transsubstantiation et nouveau miracle eucharistique !

Loin de ce monde enchanté, la réalité risque d’être plus cruelle. Lordon liquide en quelques mots la question de la dette en affirmant, reprenant Jacques Sapir, que 85 % de la dette française a été émise sous contrat de droit français et serait relibellée dans la monnaie nationale, par conséquent sans aucun effet à la suite d’une dévaluation. C’est sans doute aller un peu vite en besogne. En effet si l’émission de la dette sous droit français garantit qu’en cas de conflit entre l’État et ses créanciers, ce conflit serait réglé devant les tribunaux français (ce qui ne garantit aucunement que l’État l’emporte), on ne voit pas pourquoi, si l’euro continue d’exister, les créanciers, en particulier les non résidents, accepteraient qu’une dette libellée en euros le soit en une monnaie moins forte. Il faudrait les y forcer par des clauses d’action collectives, ce qui revient à une annulation partielle de la dette. Ce qui est certes toujours possible et ce, que ce soit avec une monnaie unique ou une monnaie commune. Il faut simplement avoir la volonté politique de le faire.

Au-delà, monnaie commune ou unique, le problème reste le même, comment maintenir une coopération monétaire dans un contexte de guerre économique ? Si l’euro venait à disparaître, cela ne se ferait pas tranquillement, mais de matière chaotique. Les gouvernements, soumis à l’impératif de la compétitivité, chercheront à retrouver des marges de manœuvres monétaires et on ne voit pas pourquoi ils se soumettraient à la nouvelle discipline qu’exigerait une monnaie commune. Celle-ci risque fort de rester un vœu pieu.

La question que nous devons nous poser est de savoir si une sortie de l’euro permettrait ou non plus de solidarité. La réponse est facile à concevoir. Dans une Europe avec des gouvernements qui, quelle que soit leur couleur politique, se refusent à remettre en cause en quoi que ce soit la logique du capital, l’éclatement de la zone euro conduirait à une série de dévaluations compétitives. Chaque pays essaierait de prendre des parts de marché à ses voisins en dévaluant sa monnaie, une telle orientation se traduisant d’ailleurs par un jeu à somme nulle dans une Europe dont les économies sont intégrées. Ces dévaluations externes nous protégeraient-elles d’une dévaluation interne opérée par la baisse de la masse salariale ?

Évidemment non, car il faudrait alors lutter pour « nos exportations pour défendre l’emploi », argument que gouvernements et classes dirigeantes utiliseront à satiété, on peut leur faire confiance. De plus, le renchérissement des importations aurait des conséquences en matière de pouvoir d’achat sur la grande masse de la population qui en ferait les frais.

Une stratégie de dévaluation compétitive, qui vise à gagner des parts de marché contre les autres pays, engendre une spirale de politiques économiques non coopératives. Jacques Sapir indique ainsi qu’il faudra dévaluer régulièrement la monnaie nationale. Loin d’induire plus de solidarité entre les peuples, une telle stratégie se traduirait par encore plus de concurrence, de dumping social et fiscal avec pour conséquence une aggravation des tensions xénophobes et nationalistes dans une situation où, partout en Europe, l’extrême droite a le vent en poupe. La sortie de l’euro s’avère un mirage dangereux.

Alors que faire4 ? Serions-nous condamnés soit à l’impuissance en acceptant la situation actuelle, soit à nous lancer dans une aventure à haut risque avec une sortie de l’euro ? Il existe pourtant une troisième voie pour les peuples européens. Elle passe par un affrontement avec les institutions européennes et les marchés financiers. Aucun changement substantiel n’aura lieu sans ouvrir une crise majeure en Europe et sans s’appuyer sur les mobilisations populaires. Un gouvernement de gauche devrait expliquer qu’il est attaché à la construction européenne, mais qu’il refuse au nom de celle-ci que les droits sociaux soient détruits et les populations paupérisées.

Il devrait tenir le discours suivant : « L’euro est notre monnaie. Mais les traités l’ont placée sous la domination de la finance. La BCE finance les banques privées à taux quasi nul et celles-ci prêtent ensuite aux États à des taux exorbitants. Nous ne voulons plus être soumis aux marchés financiers. Nous voulons faire fonctionner l’euro au service des besoins sociaux et écologiques. Nous voulons placer nos banques sous contrôle citoyen pour qu’elles servent les vrais besoins de la société et non l’avidité de leurs actionnaires. Nous, gouvernement de ce pays, commençons à le faire chez nous. Nous invitons les mouvements sociaux et les peuples européens à faire de même partout, pour nous réapproprier ensemble notre monnaie et refonder l’Union européenne sur d’autres bases ».

Le gouvernement en question prendrait alors un certain nombre de mesures unilatérales en expliquant qu’elles ont vocation à être étendues à l’échelle européenne. Il s’agit de mesures unilatérales coopératives, en ce sens qu’elles ne sont dirigées contre aucun pays, contrairement aux dévaluations compétitives, mais contre une logique économique et politique et que, plus le nombre de pays les adoptant est important, plus leur efficacité grandit.

C’est donc au nom d’une autre conception de l’Europe qu’un gouvernement de gauche devrait mettre en œuvre des mesures qui rompent avec la construction actuelle de l’Europe. Ainsi, par exemple, un gouvernement de gauche pourrait enjoindre sa banque centrale de financer les déficits publics par de la création monétaire. Cela pourrait d’ailleurs se faire indirectement sans même violer formellement les traités européens en utilisant comme intermédiaire un établissement public de crédit comme par exemple en France la Caisse des dépôts5.

Fondamentalement, il s’agit d’engager un processus de désobéissance aux traités et par là même, un bras de fer avec les institutions européennes.

Une telle attitude montrerait concrètement qu’il existe des alternatives aux politiques néolibérales. Elle mettrait les gouvernements européens au pied du mur et les confronterait à leur opinion publique. Elle serait un encouragement pour les peuples à se mobiliser. Un discours résolument pro-européen, tourné vers la démocratie, la justice sociale et environnementale, trouverait un écho considérable auprès des autres peuples européens et des mouvements sociaux. Les dirigeants européens tenteront certes de dresser les opinions publiques contre les « faussaires » qui fabriquent des euros pour éviter les sacrifices et se prélasser sur le dos des pays vertueux. Des représailles seront mises en œuvre. On menacera le peuple désobéissant d’un boycott économique total – une menace plus crédible d’ailleurs contre les petits pays que contre les plus grands, en particulier la France.

L’issue de ce bras de fer n’est pas donnée d’avance. Une exclusion forcée du pays rebelle, même si le Traité de Lisbonne ne prévoit aucune possibilité d’exclure un pays de la zone euro, serait-elle possible comme la Grèce en avait été menacée en cas de victoire électorale de la gauche radicale Siryza ? Un effet domino progressiste pourrait-il gagner d’autres pays qui scissionneraient et pourraient instaurer un euro-bis, avec des innovations fiscales et budgétaires, solidaires et écologiques, qui le rendraient viable ? Y aura-t-il un basculement de la zone euro par une refonte des traités ? Tout dépendra des rapports de forces construits qui pourront être construits à l’échelle européenne. La désobéissance européenne, en commençant si nécessaire dans un pays, peut être conçue et popularisée, non comme l’amorce d’un éclatement des solidarités européennes, mais au contraire comme un outil pour accélérer l’émergence d’une communauté politique européenne, un embryon de « peuple européen ».

La divergence avec Lordon porte donc sur deux points : d’une part, contrairement à lui, nous pensons qu’il est possible d’avancer vers la construction d’une souveraineté populaire à l’échelle européenne, ce qui suppose une transformation radicale de la situation actuelle ; d’autre part, si l’on ne peut exclure, dans certains cas, une sortie de l’euro, elle serait le résultat de la conjoncture et d’une bataille politique pour une refondation de l’Union européenne et non un projet politique a priori. Ces deux points sont évidemment liés. C’est parce que nous n’avons pas renoncé à la bataille pour une « autre Europe », que nous ne pouvons porter un projet, la sortie de l’euro, qui en est la négation6.

Pierre Khalfa – août 2013

http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/010813/le-monde-enchante-de-la-monnaie-commune-propos-d-un-article-de-frederic-lordon

1 Contre une austérité à perpétuité, sortir de l’euro ?, Le Monde diplomatique, août 2013

2  La différence essentielle entre une monnaie unique et une monnaie commune tient au fait que cette dernière laisse subsister les monnaies nationales. Comme l’indique Lordon, il y a plusieurs façons d’envisager une monnaie commune. Le Système monétaire européen (SME) qui a existé entre 1979 et 1993 en était une qui a éclaté sous l’effet de la spéculation financière permise par la liberté de circulation de capitaux.

3 Voir notamment Saskia Sassen, Critique de l’État. Territoire, autorité et droits, de l’époque médiévale à nos jours, Editions Démopolis, Paris 2009.

4 Voir : Thomas Coutrot, Pierre Khalfa, Crise de l’euro : sortir du carcan, dans Nous désobéirons aussi sous la gauche !, sous la direction de Paul Ariès et René Balme, Editions Golias, septembre 2012 ; Fondation Copernic, Changer vraiment !, Editions Syllepse, juin 2012 ; Pierre Khalfa, Catherine Samary, La monnaie, l’euro, ne pas se tromper de débat, janvier 2011 ; Michel Husson, Quelles réponses progressistes ?, Les Temps Nouveaux, automne 2010 ; Jean-Marie Harribey, Sortir de quoi ?, avril 2011, http://harribey.ubordeaux4.fr/travaux/europe/debat-sortiedeleuro.pdf ; Daniel Albarracín, Nacho Álvarez, Bibiana Medialdea (Espagne), Francisco Louçã, Mariana Mortagua (Portugal), Stavros Tombazos (Chypre), Giorgos Galanis, Özlem Onaran (Grande Bretagne), Michel Husson (France), Que faire de la dette et de l’euro ?, Un manifeste http://tinyurl.com/euro13.

5 Il s’agit d’utiliser les possibilités offertes par l’article 123-2 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

6 Relevons en passant que Lordon présente sa position « à la manière d’un syllogisme ». Rappelons qu’un syllogisme enchaîne une proposition majeure qui énonce une généralité censée être vraie (tous les hommes sont mortels), une proposition mineure, elle aussi censée être vraie, qui énonce une particularité (Socrate est un homme), pour aboutir à une conclusion logiquement déduite de ces deux propositions (donc Socrate est mortel).

Lordon part de la proposition suivante (A) : « l’euro actuel est né d’une construction qui a pour intention de satisfaire les marchés de capitaux », qu’il définit comme la majeure. Il enchaîne avec ce qu’il nomme la « mineure » du syllogisme (B) : « tout projet de transformation de l’euro est ipso facto un projet de démantèlement du pouvoir des marchés ». Or, B n’est en rien une mineure, elle n’avance aucune propriété caractéristique particulière, mais au contraire affirme une nouvelle généralité, en la présentant comme induite par Enfin, Lordon conclut ses deux propositions par un développement politique qui ne fait que commenter ce que dit sa mineure, alors que la conclusion d’un syllogisme doit apporter un élément logique nouveau. Tout cela n’a pas grande importance mais on peut regretter que soit présenté sur le mode d’une logique implacable ce qui relève d’un choix politique.

Nouvelle laïcité ou ordre moral ?

«En 1905, la laïcité était simplement la séparation de l’État et des cultes. Aujourd’hui, elle est une frontière entre ce qui relève de l’intime, qui doit être protégé, et ce qui appartient à la sphère publique qui doit être préservée.» Par ces mots, François Hollande trace la «feuille de route» de l’Observatoire de la laïcité, qu’il a constitué le 5 avril en vue de légiférer. Il réalise ainsi le renversement du principe de laïcité, employant alors une notion ambiguë, ignorée des textes légaux tant français qu’internationaux : l’«intimité».

En cela, il se contente de suivre un esprit du temps qui prétend que les convictions religieuses ne peuvent s’exprimer librement que dans le «privé», et même dans l’ultra-privé de «l’intime». Le religieux devrait donc être confiné dans l’espace de l’intime, espace de la dissimulation, qui s’opposerait à l’ensemble des «espaces publics» : entreprises, associations, magasins, rues…

En jouant sur les deux sens du terme «public» (service de l’État ou espace de tous), on a pu, ces dernières années, prétendre exiger des simples citoyens une neutralité qui n’est due que par les agents de l’État, ce qui constituait en soi la spécificité de la laïcité française. Si les opinions ne peuvent pas s’exprimer à plusieurs et en public, faudra-t-il en venir à fermer les salles de réunion, les lieux de culte, interdire les réunions dans les cafés, les meetings !

C’est à ces libertés fondamentales que les gouvernements, de Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, se sont attaqués et s’attaquent, avec en ligne de mire une cible : les musulmans, et surtout les musulmanes, dont il faudrait contrôler l’apparence – dans les services publics, dans les entreprises privées et bientôt même chez elles. Que de telles absurdités philosophiques et juridiques passent inaperçues ne peut pas s’expliquer autrement que par une crise sociétale majeure sur laquelle les gouvernants préfèrent s’appuyer plutôt que tenter d’en comprendre les ressorts.

On invoque alors la nécessité de «clarifier la laïcité», comme si les textes étaient «difficiles à interpréter». Après l’affaire Baby-Loup, il y aurait un«vide juridique». Pourtant, l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme est limpide : «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.»

Permettre la liberté de conscience et d’expression seulement en privé revient à l’abolir. C’est en public qu’elle a besoin d’être protégée, car, dans «l’intimité», seul face à vous-même, qui peut vous empêcher d’exprimer vos croyances? Nous assistons à une dérive autoritaire, à une sorte de totalitarisme en pente douce.

Les politiques surfent ainsi sur cette «majorité» de Français heurtés par les difficultés économiques, qui paraissent rendre les musulmans responsables de la perte de leur identité «nationale» (voire raciale). Mais quelles seront les conséquences d’un nouveau tour de vis contre des populations discriminées au quotidien, depuis 2004, par des lois liberticides ? Personne ne veut tenir compte de leur exaspération croissante, comme s’il s’agissait de simples dommages collatéraux.

On prétend viser la cohésion sociale, alors qu’on la fragilise. Plus rien ne semble pouvoir arrêter cette dérive démagogique des pouvoirs publics sous-tendue par une atmosphère de crise économique et identitaire. Au moment même où l’appareil d’État semble chercher à imposer un ordre moral sous couvert de nouvelle laïcité, les entreprises, elles, répondent aux demandes religieuses ou non dans l’esprit de 1905. Quelle ironie que ce soit d’elles que vienne cette leçon de respect des principes républicains !

Christine Delphy et Raphael Liogier, publié sur le site de La Croix

Christine Delphy est directrice de recherches en sociologie, CNRS. Raphaël Liogier est professeur à Sciences-Po Aix-en-Provence. Dernier ouvrage paru de Raphaël Liogier : Le Mythe de l’islamisation (Seuil, 2012) ; à paraître début septembre 2013 : Le populisme qui vient, aux Éditions Textuel.

Le libéralisme à l’aune de sa pratique

3Il est deux manières principales de critiquer des théories. Soit par une critique interne pour faire la démonstration du manque de logique entre les hypothèses et les conclusions ou démontrer que les hypothèses contiennent déjà les conclusions, soit par une critique externe pour confronter théorie et réalités et mettre l’accent sur les contradictions entre théorie et pratique. Dominique Losurdo – traduit par Bernard Chamayou – a emprunté cette dernière voie. Le résultat est à la fois une leçon d’histoire sur les États-Unis, sur l’esclavage cette contradiction violente des libéraux d’avec leur théorie – , une synthèse de ces théories libérales – sur le terrain politique et accessoirement sur le terrain économique – et deux réflexions qui terminent l’ouvrage sur « Conscience de soi, fausse conscience, conflits de la communauté des hommes libres » pour poursuivre un débat commencé notamment avec George Luckas dans « Histoire et conscience de classe » (traduction française aux Éditions de Minuit) et « Espace sacré et espace profane dans l’histoire du libéralisme ». Une thèse qui ouvre des espaces à notre réflexion.

Dominique Losurdo : Contre-histoire du libéralisme, La Découverte 2013, 390 pages, 25 euros

Nicolas Béniès

Sur la dialectique de la race et de la classe. Les écrits de Marx sur la guerre civile, 150 ans après

Alors que les États-Unis célèbrent cette année le 150ème anniversaire de la guerre de Sécession, une attention particulière a été consacrée à la résistance Afro-américaine à l’esclavage et aux abolitionnistes radicaux du Nord. Il est de plus en plus admis, même dans le Sud, que la supposée « noble cause » des confédérés était basée sur la défense de l’esclavage. Pourtant, jusqu’à ce jour, ce pays continue à renier les dimensions raciales et de classe de cette guerre. Il y a également un reniement, même à gauche, des implications révolutionnaires de la guerre, non seulement pour les Afro-Américains, mais également pour la classe laborieuse blanche et pour le système économique et politique américain dans son ensemble. De la même manière, il y a toujours une grande méconnaissance des écrits de Karl Marx et Friedrich Engels sur la dialectique de la race et de la classe dans la guerre civile américaine. J’ai tenté d’y remédier dans mon dernier ouvrage, Marx at the Margins : On Nationalism, Ethnicity, and Non-Western Societies1.

Frantz Fanon : la dialectique de la race, de la classe et de la Révolution

Une heureuse coïncidence fait qu’en cette année 2011, l’on célèbre également le 100e anniversaire de Révolution chinoise de 1911, qui ciblait à la fois l’impérialisme et le despotisme indigène, tout en soutenant la démocratie et l’émancipation des femmes. Plus en lien avec le sujet qui nous intéresse ici, nous commémorons cette année un troisième anniversaire, le cinquantième anniversaire de la mort du grand révolutionnaire et philosophe afro-caribéen, Frantz Fanon, qui, comme Karl Marx, a  nombre de choses à nous dire aujourd’hui sur la dialectique de la race et de la classe. Écrivant en humaniste radical, imprégné des travaux de Hegel et de Marx, Fanon esquisse une théorie de la violence révolutionnaire, à la fois nécessaire et libératrice, lorsqu’elle est utilisée par des groupes racialement opprimés. La démarche de Fanon se basait sur l’expérience de l’une des luttes de libération africaine les plus radicales, la Révolution algérienne. Dans les années 1960 aux États-Unis, ce message d’une révolution violente sema la peur dans certains milieux, principalement conservateurs, et l’admiration dans d’autres, principalement radicaux, particulièrement dans les communautés noires. Dans l’esprit de cette époque, imprégné du concept de guérilla de Mao Tse-Tung, le message de Fanon attirait ainsi des groupes tels que les Black Panthers.

Dans le même temps, cette attention portée à la théorie de la violence de Fanon, qui constituait seulement un chapitre de son ouvrage principal, Les damnés de la terre, voilait le thème global de la dialectique humaniste dans l’oeuvre de Fanon. Car dans la magnifique conclusion des Damnés de la terre, Fanon appelait à la reconnaissance mutuelle et à la solidarité entre les clivages nationaux et raciaux, entre les nations opprimées et leurs anciens colonisateurs. C’est ce qu’il fit dans une merveilleuse discussion dialectique, dans laquelle il affirme que les peuples d’Afrique nouvellement indépendants, longtemps assujettis à la fois à l’oppression économique et à l’oppression raciale, avaient besoin de développer d’avantage la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes (self-consciousness), y compris la fierté de leur culture et de leur histoire (Fanon a cependant été toujours très critique vis-à-vis de toutes les oppressions, qu’elles soient patriarcales ou autres), qui ont été trop souvent dévalorisées par les colonisateurs. Bien que cela attirait les nationalistes noirs de l’époque, Fanon affirmait dans son argumentation dialectique qu’une telle conscience de soi ne signifiait aucunement qu’il faille se replier sur soi, que ce soit individuellement ou en tant que peuple. Au contraire, concluait-il, la conscience de soi – ce qu’Hegel aurait appelé un facteur singulier ou particulier – était ce qui pouvait nous faire évoluer du particulier à l’universel de la fraternité humaine dans les conditions de la révolution.

C’est ainsi que Fanon l’exprimait, dans ce magnifique langage dialectique avec lequel il concluait Les damnés de la terre :

« La conscience de soi n’est pas fermeture à la communication. La réflexion philosophique nous enseigne au contraire qu’elle en est la garantie. La conscience nationale, qui n’est pas le nationalisme, est la seule à nous donner une dimension internationale ». 

Cela peut être dur à comprendre, particulièrement dans le contexte dans lequel baigne la gauche actuelle – comme, par exemple, dans l’ouvrage Empire de Hardt et Negri – où toutes les formes de consciences nationales tendent à être rejetées comme réactionnaires.

Marx à propos de l’Irlande : classe, ethnicité et libération nationale

Cette réflexion suit la pensée de Karl Marx à propos de la race, de la classe et du nationalisme. Comme j’ai tenté de le démontrer dans Marx at the Margins, il est arrivé à Marx d’analyser le sentier qui mène à la conscience de classe et à la révolution prolétarienne, non pas comme directe, mais comme indirecte. Prenons les ouvriers britanniques des années 1860. Comme l’avait justement vu Marx, dans les années 1860, ceux-ci étaient si imprégnés de condescendance, en réalité de racisme, envers les Irlandais – à la fois envers la minorité irlandaise au sein de la classe ouvrière britannique mais également envers les habitants mêmes de l’Irlande, qui était alors une colonie britannique – qu’ils s’identifiaient trop souvent à la classe dominante britannique. Comme l’a écrit Marx dans une « circulaire confidentielle » de la première Internationale le 1er Janvier 1870 :

« Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qu’il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ». 

Notons sa comparaisons avec les relations raciales aux États-Unis. Une telle impasse – que ce soit aux États-Unis ou en Grande Bretagne – était-elle permanente, une sorte de « structure sous-jacente », comme aiment à le dire certains intellectuels radicaux ?

Pas selon Marx. Celui-ci croyait qu’une révolution irlandaise, libérant ce pays du colonialisme, allait surmonter cette impasse, pas seulement en libérant l’Irlande du colonialisme britannique, mais également en ouvrant de nouvelles potentialités au sein même de la Grande-Bretagne. Marx opposait ces arguments aux critiques de l’anarchiste Mikhaïl Bakounine, qui s’attaquait au soutien qu’apportait la Ire Internationale aux prisonniers politiques irlandais, considérant celui-ci comme une déviation de la lutte des classes. Dans une lettre à Engels du 10 Décembre 1869, Marx écrit :

« Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais par le gain d’influence de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Des investigations plus approfondies m’ont maintenant convaincus de l’inverse. La classe ouvrière anglaise ne va jamais rien accomplir avant qu’elle ne se soit débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général » (MECW 43 : 398). 

Cette aspiration – pour un lien entre les mouvements anti-impérialistes et les mouvements ouvriers des pays impérialistes – était un point crucial pendant tout le XXe siècle et reste primordiale aujourd’hui.

La France dans les années 1960 : du soutien aux luttes de libération nationale dans les colonies à la Révolution sociale en métropole

Un exemple dramatique d’un tel lien apparaît dans les événements français des années 1950 et 1960, après que les Vietnamiens, puis les Algériens aient arraché leur indépendance au colonialisme français. En France, la gauche avait été défaite dans les années 1950 et avait été contrainte d’avaler l’amère pilule du système politique autoritaire mis en place par le coup d’État de Charles De Gaulle en 1958. Mais dans les années 1960, de nouveaux réseaux qui apportaient leur soutien à la révolution algérienne de l’intérieur de l’Hexagone, issus d’une nouvelle génération et de jeunes intellectuels radicaux comme Jean-Paul Sartre, commencèrent à fleurir. (On en trouve un exemple dans la préface de Sartre aux Damnés de la terre de Fanon.) Ils persistèrent ainsi, même face à une vague de tentatives d’assassinats (dont l’un sur Sartre) – un type de violence auquel la communauté des immigrés algériens en France devait faire face de manière encore plus brutale. Une fois que l’Algérie devint indépendante en 1962, la France semblait revenir à une domination conservatrice pour quelques années. Mais dans les faits, les nouvelles mentalités créées par la révolution algérienne, ainsi que par le réseau français de soutien à cette révolution, qui participèrent à la formation d’une gauche à la gauche d’un Parti communiste français opportuniste et réformiste, n’a pas peu joué dans l’explosion de 1968, le plus grand soulèvement révolutionnaire dans un pays capitaliste et développé depuis le début du XXe siècle.

(Bien évidemment, un tiers-mondisme aveugle accompagna parfois ces évolutions ; par ailleurs, le réseau de soutien à l’Algérie n’était pas le seul réseau révolutionnaire qui existait avant 1968. Ici, l’on devrait mentionner le groupe « socialisme ou barbarie » ou encore l’Internationale situationniste, mais il est important de noter que s’il devait advenir que l’on compile les écrits de ces deux groupes sur l’Algérie, ou du mouvement anticolonialiste de manière plus générale, cela ne donnerait qu’un pamphlet assez court. C’est quelque peu la même situation pour les marxistes-libertaires caractéristiques des États-Unis, comme ceux inspirés par C.L.R. James ou par l’humanisme-marxiste de Raya Dunayevskaya – ce dernier groupe, dans lequel je suis impliqué depuis les années 1970, répond ainsi sérieusement aux questions posées par les mouvements anticoloniaux et antiracistes).

Marx sur la guerre de Sécession : aspirations démocratiques et réalité économique.

Pendant la guerre civile américaine, Marx écrivit ses plus importants textes sur la race et la classe. Même si ces écrits ont reçu une certaine audience aux États-Unis depuis que W.E.B. Du Bois les a cité dans Black Reconstruction en 1935, puis que la plupart de ces écrits aient été traduits dans l’ouvrage Marx and Engels on the Civil War in the United States en 1937 (malheureusement épuisé aujourd’hui) ces textes ont été bien moins discutés que ce que l’on aurait pu attendre.

Marx voyait la guerre de Sécession comme une seconde révolution américaine, avec une dimension socio-économique mais également politique. Il exprima ceci en 1867 dans la préface au volume I du Capital : « De même que la guerre d’indépendance américaine au XVIIIe siècle a sonné la cloche d’alarme pour la classe moyenne en Europe, de même la guerre civile américaine au XIXe siècle a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne. » Bien sur, il voyait la guerre civile américaine comme une révolution bourgeoise et démocratique plutôt que comme une révolution communiste, mais il croyait également qu’elle pouvait annoncer une révolution communiste en Europe. Et il s’avéra que la Commune de Paris, une révolution radicalement communiste, éclata en Europe quelques années après la fin de la guerre de Sécession.

Comme l’écrit Robin Blackburn dans son récent livre, An Unfinished Revolution : Karl Marx and Abraham Lincoln (2002), dans l’esprit de Marx, « défaire le pouvoir esclavagiste et libérer les esclaves ne détruirait pas forcément le capitalisme, mais cela créerait des conditions beaucoup plus favorables pour organiser et conscientiser les ouvriers, qu’ils soient Blancs ou Noirs » (p. 13). Ainsi, la guerre créerait de nouvelles possibilités pour la classe ouvrière américaine, noire et blanche. Là encore, le livre de Blackburn a permis de rendre à nouveau disponibles certains textes de Marx sur la guerre civile américaine.

La guerre de Sécession avait ainsi d’importantes implications, économiques mais aussi politiques, pour Marx. Une victoire du Nord aurait, note-t-il plusieurs fois, consolidé ce qui était, avec toutes les réserves que l’on peut y apporter, l’une des quelques républiques démocratiques au monde. Cela aurait été le cas, non seulement en battant les sécessionnistes réactionnaires du Sud, mais également en abolissant l’esclavage. Cette dernière mesure aurait résulté d’une paix formelle pour une importante part de la population américaine, faisant de cette démocratie plus qu’une réalité. (Alors que le vote des femmes fut soulevé aux États-Unis dans les années 1860, celui-ci fut hélas repoussé de 60 ans à cause d’une scission entre les partisans du suffrage pour les hommes noirs et les féministes.)

Il faut également de garder d’oublier qu’en 1861, la quasi-totalité de l’Europe était dominée par des monarchies ou des régimes militaires, et même les pays possédant un parlement fort, comme la Grande-Bretagne, exigeaient la possession d’une propriété pour pouvoir voter, ce qui excluait du suffrage de larges parts de la classe ouvrière et même une grande partie de la classe moyenne. Le but des classes dominantes de ces sociétés était alors de dévaloriser « l’expérience » américaine par le suffrage masculin (blanc), sympathisant même avec les confédérés.

La guerre civile avait alors – écrit Marx – d’importantes implications économiques concernant les terrains et les biens. Devant la vaste et toujours grandissante économie américaine, et proportionnellement à la part de cette économie basée sur le travail des esclaves, l’émancipation de quatre millions d’esclaves, sans compensation pour leurs « propriétaires » reviendrait, en termes économiques, à la plus grande expropriation de propriété privée dans l’histoire, à ce moment-là.

Un autre aspect économique concernait la propriété de terres dans le Sud. Marx partageait l’espoir des abolitionnistes et des républicains radicaux – et ceux des socialistes de manière plus générale – que, dans le Sud occupé, les politiques de reconstruction d’après guerre iraient au-delà de la création de nouveaux droits politiques pour les anciens esclaves mais plutôt vers une réelle révolution agraire qui aurait détruit les anciennes plantations esclavagistes et redistribué les terres. Dans la préface de 1867 au Capital, par exemple, Marx fait allusion au programme des républicains-radicaux qui promettaient d’accorder 16 hectares (forty acres) et une mule aux esclaves libérés. Il se référa ainsi à Benjamin Wade, qui aurait pu entrer dans la course à la présidentielle américaine si la mise en accusation (impeachment) de l’obstructionniste et violemment raciste Andrew Johnson, qui avait succédé à Abraham Lincoln à la présidence en 1865 après l’assassinat de ce dernier, par la majorité républicaine-radicale du Sénat, avait été amenée à son terme : « M. Wade, vice-président des États-Unis du Nord de l’Amérique, déclarait ouvertement dans plusieurs meetings publics, qu’après l’abolition de l’esclavage, la question à l’ordre du jour serait celle de la transformation des rapports du capital et de la propriété foncière. » Ce programme fut ajourné dans les années suivantes, après que le Sénat ait échoué à destituer le réactionnaire Johnson de la présidence.

Le soutien critique de Marx au Nord

Marx supporta fermement le Nord, même au début de la guerre, lorsque Lincoln refusait toujours de mettre l’abolition de l’esclavage à l’agenda politique. Malgré ces faiblesses du Nord, Marx persistait à écrire encore et encore que le Sud était totalement réactionnaire, faisant du « droit » à posséder des esclaves l’un des principes fondateurs de sa Constitution. Cependant, dans le même temps, Marx émit de sévères critiques publiques à l’encontre de Lincoln. Le 30 août 1862, dans un article pour Die Presse à Vienne, Marx attaqua le refus de Lincoln de faire de l’abolition de l’esclavage l’un des objectifs de la guerre, citant ainsi longuement un discours de l’abolitionniste radical Wendell Phillips. Dans un discours très connu de l’été 1862, Philipps avait fustigé Lincoln en tant que « médiocrité de premier plan » (« first-rate second rate man »), ayant échoué à comprendre que les États-Unis ne « verront jamais la paix … avant que l’esclavage ne soit anéanti ».

Il faut également noter que lorsque la Ire Internationale de Marx fut fondée en 1864, celle-ci se basait, en grande partie, sur des réseaux ouvriers et socialistes de toute l’Europe occidentale, qui avaient soutenu le Nord. Ces réseaux mobilisèrent ainsi des personnes au nom du Nord, dans la période cruciale que représentaient les premières années de la guerre, lorsque la Grande Bretagne et la France semblaient menacer d’une intervention aux côtés du Sud. En Janvier 1865, après que Lincoln n’ait pas seulement discuté la Proclamation d’Émancipation, mais également enrôlé des troupes noires dans l’armée de l’Union, l’Internationale envoya un communiqué public à Lincoln, préparé par Marx, le félicitant de sa large victoire lors des élections de 1864. Comme Marx le remarqua dans la sphère privée, cette victoire aux élections, contrairement à celle de 1860, revenait à un appui retentissant aux politiques d’émancipation. Le gouvernement américain établit ce faisant des relations de ce genre avec l’Internationale, allant ainsi directement à la classe ouvrière, sans passer par les chefs du gouvernement britannique, dont l’attitude restait antagoniste vis-à-vis du Nord. L’ambassadeur américain à la Cour de Saint-James accepta ainsi de recevoir une délégation de 40 membres de l’Internationale pour recevoir le communiqué en question. À cela s’ajoute le fait que, après avoir transmis le communiqué à Lincoln, conformément aux dernières instructions, Adams délivra une remarquable et chaleureuse réponse à l’Internationale au nom du gouvernement américain. La réponse officielle d’Adams déclarait que « les États-Unis […] peuvent tirer de nouvelles sources d’encouragements à persévérer dans cette voie, du témoignage des travailleurs d’Europe, et que l’attitude nationale est favorisée par leurs ardentes sympathies éclairées » (réédité dans Blackburn, An Unfinished Revolution, pp. 213-14).

Les années qui suivirent, alors que Johnson – le successeur de Lincoln – bloqua l’accès à la  citoyenneté pour les anciens esclaves, l’Internationale rendit publique une autre déclaration à propos de la légalité de l’esclavage aux États-Unis. Le communiqué de l’Internationale au peuple américain du 28 Septembre 1865 est un texte qui, malheureusement, n’a reçu que très peu d’attention. Il s’adresse ainsi directement au public américain, au-delà du président Johnson. Ce texte inclut également un avertissement précis sur le racisme aux États-Unis :

« Permettons-nous également d’ajouter un mot de conseil pour le futur. Puisque l’injustice subie par une part de notre peuple a produit des résultats aussi désolants, arrêtons la. Laissez vos citoyens actuels être déclarés libres et égaux, sans conditions. Si vous échouez à leur donner des droits civils, alors que vous réclamez des droits du citoyen, il y aura une lutte pour le futur qui pourrait à nouveau tâcher votre pays avec le sang de votre peuple. Les yeux de l’Europe et du monde sont fixés sur vos efforts de reconstruction, et les ennemis sont toujours prêts à sonner le glas des institutions républicaines, dès qu’ils entre-aperçoivent la moindre brèche. Nous vous prévenons donc, en tant que frères d’une cause commune, que vous devriez retirer chaque chaîne des branches de la liberté, et votre victoire sera complète ». 

Bien que Marx n’ait pas écrit ce communiqué, il est assez peu probable qu’il n’ait pas été d’accord avec cette affirmation de l’Internationale, organisation dans laquelle son influence politique fut considérable.

Race, classe et guerre civile dans le premier volume du Capital

Le thème de la race et de la classe, appliqué à la situation spécifique à laquelle font face les travailleurs aux États-Unis apparaît régulièrement dans les écrits de Marx sur la guerre civile. Mais on retrouve également cette thématique dans un passage du Capital, qui est également trop souvent négligé :

« Dans les États-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. Le congrès général des ouvriers à Baltimore (16 août 1866) fit la déclaration suivante : "Le premier et le plus grand besoin du présent, pour délivrer le travail de ce pays de l’esclavage capitaliste, est la promulgation d’une loi d’après laquelle la journée de travail doit se composer de huit heures dans tous les États de l’Union américaine. Nous sommes décidés à mettre en œuvre toutes nos forces jusqu’à ce que ce glorieux résultat soit atteint" » (1971, 294, je souligne).

Ce passage est central dans le chapitre sur « la journée de travail », dans lequel Marx, plus que partout ailleurs dans le Capital, pointe les résistances de la classe ouvrière. Les propos explicitant le fait que « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri » ont légitimement attiré le plus d’attention jusqu’à présent. Moins de personnes ont cependant noté l’expression se référant au combat contre « l’esclavage capitaliste » que Marx cite en le reprenant au premier congrès national des ouvriers américains, termes qui se feront plus rares une fois que les syndicats seront établis et se seront bureaucratisés.

À cela s’ajoute le fait que, comme Raya Dunayevskaya l’a montré dans un travail sur les écrits de Marx à propos de la guerre civile qui relie ceux-ci à sa critique plus globale de l’économie politique, Marx a ajouté le chapitre sur « la journée de travail » – et les propos cités ci-dessus – dans un brouillon plus tardif du Capital. Cet ajout se fit, affirme Dunayevskaya, sous l’influence même de la guerre civile américaine et du soutien solide et massif au Nord qui vit le jour chez une partie des travailleurs britanniques (ce dernier point sera discuté plus bas). Comme l’écrit Dunayevskaya, observant l’impact de la guerre civile américaine sur la structure du premier volume du Capital, « en tant que théoricien » Marx était « sensible à cette nouvelle impulsion des travailleurs », ce qui entraina la création de nouvelles « catégories » (p. 89) théoriques.

Les écrits pré-guerre civile sur l’esclavage et le capitalisme.

Marx a, occasionnellement, abordé les questions de la race, de l’esclavage et du capitalisme bien avant Le Manifeste communiste. Dans une lettre du 28 décembre 1846 à Pavel Annekov, également connu pour sa critique de la version du socialisme de Pierre-Joseph Proudhon, Marx relie l’esclavage moderne au capitalisme :

« L’esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage vous n’avez pas de coton, sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie mécanique. Aussi avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance ». 

Dans une autre critique de Proudhon de cette période, Marx attaque le lieu commun de l’époque selon lequel les Noirs seraient prédestinés à l’esclavage. Alors qu’il ne publia guère d’autres textes sur l’esclavage du Nouveau Monde, avant la période de la guerre civile américaine, il y a au moins deux indications qui prouvent sa connaissance profonde ainsi que sa sympathie pour la cause abolitionniste. L’une de ces indications se trouve dans le fait que, pendant les années 1850, Marx était le correspondant européen principal pour le New York Daily Tribune, un journal abolitionniste qu’il lisait, semble-t-il, assidument.

La seconde indication de cet intérêt de Marx pour l’esclavage se trouve dans ses carnets de notes privés, qui ont seulement commencé à être publiés dans la dernière décennie au sein de l’édition en cours de la Marx-Engels Gesamtausgabeou MEGA (œuvres complètes). Dans ces carnets de notes, qui ont déjà été publié dans la MEGA, on trouve des extraits et des résumés, dans un mélange d’allemand et d’anglais, de deux livres sur l’esclavage par l’abolitionniste britannique Thomas Buxton. En août-septembre 1851, Marx a lu et annoté The African Slave Trade(1839) et The Remedy ; Being a Sequel to the African Slave Trade (1840) de Buxton. Marx insiste fortement dans ses notes sur la conclusion de Buxton selon laquelle, malgré le fait que la Grande Bretagne ait abolie d’abord la traite négrière (1807), puis l’esclavage lui-même (1833), la traite transatlantique des esclaves a continué à s’étendre. Marx reprend ainsi les détails de Buxton concernant le taux important de mortalité durant la traversée de l’Atlantique, incluant des passages tel que : « la mortalité résultant de la cruauté du système s’est agrandie proportionnellement à l’expansion du trafic, qui a doublé quantitativement comparé à la période d’avant 1790. » (MEGA IV/9, p. 496).

Cela était dû au fait que, comme les notes de Marx sur Buxton le suggèrent, une fois que la flotte britannique avait arrêté tous les bateaux d’esclaves, la traite continua de manière souterraine sans diminuer réellement le nombre d’êtres humains transportés pour devenir esclaves : « Jusqu’ici, le seul changement apporté est un changement de drapeau sous lequel se fait la traite. » (MEGA IV/9, p. 497). De plus, les conditions, sur les bateaux négriers s’étaient, en imaginant que cela ait pu être possible, encore plus dégradées :

« Les esclaves sont désormais sujets à de plus grandes épreuves que celles qu’ils ont subi dans le passé, dans la manière dont ils sont embarqués et cachés, comme des biens de contrebande,  lorsqu’un navire d’esclaves entre dans le port de Rio de Janeiro et de la Havane tel un honnête commerçant disposant ouvertement de sa marchandise. Deux fois plus d’êtres humains sont désormais victimes de la traite négrière qu’à l’époque ou (les abolitionnistes) Wilberforce et Clarckson accomplirent leur noble tâche ; et chaque individu, parmi ces chiffres élevés, en plus des horreurs endurées dans le passé, doit souffrir d’être relégué dans un espace plus étroit à bord d’un navire, où les locaux sont sacrifiés au profit de la vitesse » (MEGA IV/9, p. 497). 

L’attention que porte ici Marx aux détails montre non seulement son indignation morale face à l’esclavage, mais également sa conviction croissante que l’esclavage était à cette époque une caractéristique majeure du capitalisme mondial.

Dans ses notes, Marx aborde également le débat soulevé par Buxton sur les effets néfastes de la traite négrière sur les sociétés d’Afrique de l’Ouest, où la traite domine à la fois l’ordre économique et l’ordre politique. Comme certains chefs ou rois africains mesquins le disaient aux esclavagistes Européens : « Nous voulons trois choses. De la poudre, des munitions et du brandy ; et nous avons trois choses à vendre. Des hommes, des femmes et des enfants. » (MEGA IV/9, p. 499). Marx semble ainsi approuver l’idée de Buxton selon laquelle c’est seulement en autorisant l’Afrique à avoir un autre type de développement économique – tirant avantage de la richesse de sa terre notamment –  que les effets délétères de l’esclavage au sein de l’Afrique de l’Ouest pourraient être dépassés.

Race, classe et révolution dans le sud des États-Unis

Un exemple frappant du regard que porte Marx sur la race, la classe et la révolution dans le Sud, se trouve dans une lettre à Engels qui précède le déclenchement de la guerre civile. Écrit le 11 janvier 1860, suite à l’attaque par l’abolitionniste John Brown d’un arsenal fédéral à Harpers Ferry, en Virginie, quelques semaines auparavant, Marx proclame ainsi :

« Selon moi, l’événement le plus mémorable se déroulant dans le monde aujourd’hui est, d’une part, le mouvement au sein des esclaves, provoqué par la mort de Brown, et le mouvement au sein des esclaves en Russie d’autre part […] Je viens juste de voir dans la Tribune qu’il y avait un nouveau soulèvement d’esclaves, bien évidemment réprimé. Mais le signal a désormais été donné » (MECW 41, p. 4). 

L’expédition de Brown, incluant des abolitionnistes noirs comme blancs, fut une tentative pour provoquer un soulèvement d’esclaves dans la zone de Harpers Ferry.

Marx écrivit également sur la conscience politique et sociale de ceux qu’il nommait les « pauvres blancs» (poor Whites) du Sud, puisque seuls 300 000 sur les 5 millions de sudistes blancs possédaient en fait des esclaves. Alors que les États du Sud votèrent pour faire sécession en 1861, provoquant ainsi la guerre civile, Marx rapporte la manière dont les votes, lors de la convention sur la sécession, démontraient qu’une large part des pauvres blancs ne soutenait pas initialement la sécession. Dans un article du 25 octobre 1961, « La guerre civile nord-américaine » Marx compare les pauvres blancs du Sud aux plébéiens de la Rome antique, dont les antagonismes de classe avec l’aristocratie patricienne furent tempérés par les gains que les plébéiens reçurent des conquêtes romaines. Se référant aux manœuvres du Sud pour s’élargir vers de nouveaux territoires où le travail esclavagiste prédominait, comme on le voit avec la guerre américano-mexicaine de 1846, Marx affirmait ainsi qu’un processus similaire était en train de voir le jour aux États-Unis :

« Enfin, le nombre des actuels, esclavagistes dans le sud de l’Union atteint à peine trois cent mille, soit une oligarchie très mince à laquelle font face des millions de  "pauvres Blancs"dont la masse croît sans cesse en raison de la concentration de la propriété foncière, et dont les conditions ne sont comparables qu’à celles des plébéiens romains à l’époque du déclin extrême de Rome. C’est seulement par l’acquisition – ou la perspective d’acquisition – de territoires nouveaux, ou par des expéditions de flibusterie qu’il est possible d’accorder les intérêts de ces  "pauvres Blancs"  à ceux des esclavagistes, et de donner à leur turbulent besoin d’activité une direction qui ne soit pas dangereuse, puisqu’elle fait miroiter à leurs yeux l’espoir qu’ils peuvent devenir un jour eux-mêmes des propriétaires d’esclaves » (1970, p. 18). 

Comme l’écrit August Nimtz dans son Marx, Tocqueville and Race in America(2003), « L’annexion énergique du Nord-Mexique aux États-Unis, était claire dans l’esprit de Marx. Il cherchait à expliquer la base matérielle de ce que l’on appellera plus tard la fausse conscience des pauvres blancs sudistes de la guerre de Sécession, offrant ainsi un aperçu de l’établissement et du maintien de l’idéologie dominante » (2003 : 94). C’est le besoin de créer de nouveaux États esclavagistes qui a poussé le Sud à faire sécession en 1861 car, selon Marx, l’opposition de Lincoln à la création de nouveaux États esclavagistes, même s’il n’avait pas encore aboli l’esclavage dans les États déjà esclavagistes, était une menace sérieuse à l’avenir du Sud, dans le sens évoqué plus haut.

Mais Marx ne voulait pas seulement expliquer cette fausse conscience. Il examinait également la possibilité de l’apparition d’une nouvelle forme de subjectivité révolutionnaire pouvant émerger des profondeurs du système social du Sud, quelque chose que les classes dominantes s’étaient acharnées à empêcher : l’alliance possible entre les pauvres blancs et les esclaves noirs. La guerre elle-même pourrait renverser les anciennes relations sociales dans le Sud, permettant ainsi à de telles contradictions sociales d’apparaître.

Les débats de Marx avec Engels et Lassalle

Ainsi que Marx l’a bien vu, la guerre civile allait également ouvrir des possibilités révolutionnaires pour le Nord. Comme nous l’avons mentionné plus haut, il faisait référence, dans Le Capital, à la naissance d’un mouvement ouvrier dans le sillage de la guerre. De plus, alors que Lincoln tentait de tergiverser autour de la question de l’esclavage, depuis le début de la guerre Marx écrivait avec la certitude que la logique des événements allait, au fil du temps, forcer le Nord non seulement à soutenir l’abolition de l’esclavage, mais également à enrôler des régiments noirs dans son armée et à accorder des droits civils complets aux anciens esclaves. En ce sens, la cause nordiste était entièrement progressiste et révolutionnaire depuis le début, au moins implicitement.

Engels, pour sa part, était moins optimiste quant aux possibilités de victoire du Nord, sans parler des chances d’adopter des politiques révolutionnaires. Sur ce point, il semble qu’il ait partagé, du moins jusqu’à un certain point, les vues des socialistes européens comme Ferdinand Lassalle – cible régulière des virulentes critiques de Marx, l’accusant notamment d’être un partisan du socialisme d’État, ou pire encore – sur les effets qu’allait engendrer le manque de radicalisme révolutionnaire et le manque d’une réelle volonté à combattre. Ceci signifiait que le Sud aurait pu triompher dans cette guerre, notamment à cause des indécisions du Nord qui contrastaient fortement avec la claire volonté de combattre, pour défendre ses institutions réactionnaires du Sud. Dans son débat avec Marx, Engels pointe également le fait que le corps des officiers sudistes était bien plus expérimenté militairement, étant donné que la majeure partie du corps d’officiers américains avait déserté le Nord pour le Sud. Ce débat, qui s’est poursuivi pendant quelques années dans la correspondance entre Marx et Engels constitue, à ma connaissance, la différence politique la plus explicite dans leur relation qui dura quarante ans. C’est au cours de l’un de ces débats avec Engels, que Marx prédit, dans une lettre du 7 août 1862, que « le Nord allait finalement guerroyer sérieusement pour adopter des méthodes révolutionnaires » et que celles-ci incluraient l’usage de troupes noires qui, « allaient remarquablement taper sur les nerfs des sudistes »2

L’internationalisme prolétarien : les ouvriers britanniques et la guerre civile américaine

Une partie importante des écrits de Marx sur la guerre civile reprend ce à quoi il fait référence dans l’adresse inaugurale de la Première Internationale, c’est-à-dire la nécessité pour la classe ouvrière de « maitriser, pour elle-même, les mystères de la politique internationale », c’est cela – entre autres – que les marxistes nommeront plus tard l’internationalisme prolétarien. Depuis le début de la guerre on craignait une intervention britannique ou française aux côtés du Sud, ce qui aurait grandement aidé à assurer une victoire au Sud. Comme Marx, et d’autres socialistes et syndicalistes, l’avaient vu, les forces conservatrices, spécialement celles issues de l’aristocratie foncière, tentaient de donner un coup de fouet aux sentiments de la population contre le Nord. Ainsi, l’un des arguments de ces voies conservatrices était que le blocus des ports sudistes par le Nord, qui empêchait l’exportation de coton, provoquait une situation économique désastreuse pour les ouvriers du textile de Manchester et d’autres centres industriels.

Dans « L’opinion publique anglaise », un article publié dans le New York Tribune du 11 janvier 1862, Marx décrit la manière dont les classes ouvrières britannique et irlandaise refusaient d’écouter les cris guerriers de l’establishment britannique, même après que la flotte américaine ait abordé un navire britannique, dans lequel se trouvaient deux diplomates confédérés se rendant à Londres :

« Même à Manchester, on se rendit si bien compte des sentiments de la classe ouvrière qu’une tentative isolée de convoquer un meeting pour la guerre fut abandonnée à peine l’idée eut germé. (…) Partout où des réunions publiques eurent lieu en Angleterre, en Écosse ou en Irlande , on protesta contre les violents cris de guerre de la presse et les sombres projets du gouvernement en se déclarant pour une solution amiable des questions litigieuses (…) Dans les circonstances présentes, une grande partie de la classe ouvrière anglaise souffre directement et sévèrement des conséquences du blocus du Sud, tandis qu’une autre partie est indirectement touchée par les restrictions du commerce américain dues – à ce qu’on leur raconte – à l’égoïste politique protectionniste des républicains (…) Dans de telles conditions, la simple, justice exige que l’on considère avec respect la ferme attitude de la classe ouvrière anglaise, et ce d’autant qu’on peut lui opposer le comportement hypocrite, fanfaron, lâche et bête de l’officiel et bien-pensant John Bull ». 

À plusieurs reprises, Marx publia des articles sur les grands meetings des ouvriers anglais qui supportaient la cause nordiste, même si cela leur couta de perdre leur emploi dans leur pays sur le court terme. C’est ceci qui constitua l’un des meilleurs exemples de cette époque – et depuis – de l’internationalisme prolétarien.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, ces meetings pour soutenir le Nord dans la guerre étaient cruciaux dans la formation des réseaux desquels émergerait la Première Internationale. Marx résume ceci brièvement dans une lettre du 29 novembre 1864 à Lion Philips, dans laquelle il s’intéresse à la manière dont les réseaux des mouvements ouvriers européens qui ont soutenu le Nord – et supporteront ultérieurement l’insurrection polonaise de 1863 – ont fusionné à l’automne 1864 pour former la Première Internationale :

« En septembre, les ouvriers parisiens ont envoyé une délégation à Londres pour affirmer leur soutien à la Pologne. À cette occasion, un comité international d’ouvriers fut formé. Ceci n’est pas sans importance car (…) à Londres les mêmes personnes étaient à la tête (…) de leur gigantesque meeting avec (le leader libéral britannique John) Bright à St James’s Hall, pour empêcher la guerre contre les États-Unis » (MECW 42 : 47). 

Les réunions à St James Hall, où s’est tenu par ailleurs le congrès fondateur de la Première Internationale, rassemblaient des ouvriers britanniques et d’autres soutiens du Nord pour dénoncer une autre série de déclarations belliqueuses des classes dominantes envers le gouvernement américain.

Dans un tel contexte, il était assez naturel que, mis-à-part l’adresse inaugurale, rédigée par Marx et soulignant ses principes généraux, la première déclaration de la nouvellement formée Première Internationale soit une lettre de félicitation à Lincoln à l’occasion de sa réélection. Dans cette lettre de janvier 1865, dont la réponse de l’administration Lincoln a déjà été citée plus haut, la Première Internationale explicite les principes internationalistes qui ont motivé les ouvriers britanniques à soutenir le Nord malgré les difficultés économiques :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. (…) C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et "cultivées", et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause » (Archives Internet Marxistes).

Ce texte fait référence à la fois au fait que les États-Unis étaient la plus grande république démocratique de l’époque, mais également au fait qu’un grand nombre d’immigrés, notamment allemands, participèrent activement à la guerre, parfois même à des postes de commandement. La réponse chaleureuse de l’administration Lincoln, citée plus haut, engendra la première vraie promotion de l’Internationale dans la presse anglaise.

L’Amérique de la guerre civile était une société imprégnée de beaucoup de besoins révolutionnaires.  Parmi d’autres choses, ceci provoqua l’accroissement d’une large branche de la Première Internationale dans l’Amérique post-guerre civile, dont l’un des membres était l’abolitionniste radical Wendell Phillips, le seul abolitionniste a être passé de l’abolitionnisme, au soutien aux ouvriers dans la période de reconstruction. Et, comme nous le savons, les forces réactionnaires, pas seulement sudistes, mais également les grands capitalistes du Nord, travaillèrent ensemble pour limiter l’étendue de la reconstruction, s’assurant, par exemple, que les 16 hectares et une mule ne soient jamais accordés aux anciens esclaves. Vers 1876, malgré les espoirs, désormais anéantis, liés à la phase de reconstruction, un nouveau type d’oppression racial, caractérisé par une ségrégation forcée et une violente répression, se mit en place dans le Sud. Comme nous le savons, ce système survécu pendant presque un siècle, jusque dans les années 1960.

J’aimerais terminer sur une note plus générale concernant la vue globale de Marx sur la race, l’ethnicité et le nationalisme et comment ils s’insèrent dans son cadre dialectique comme un tout, ainsi que dans sa critique du capital, par une citation deMarx at the Margins :

« Marx développa une théorie dialectique du changement social qui n’a jamais été unilinéaire ni exclusivement basée sur la classe. Tout comme sa théorie du développement social a évolué vers une direction plus multilinéaire, sa théorie de la révolution commença, au fil du temps à se concentrer de plus en plus sur la rencontre de la classe avec l’ethnicité, la race et le nationalisme. Marx n’était pas un philosophe de la différence, au sens postmoderne du terme, dans la mesure où la critique d’une seule entité englobante, le capital, était centrale dans toute son entreprise intellectuelle. Mais centrale ne signifie pas univoque ou exclusive. La théorie de la maturité de Marx tourne autour d’un concept de la totalité qui n’offre pas seulement une place considérable à la singularité et à la différence, mais peut également rendre ces particularités – la race, l’ethnicité et la nationalité – déterminantes pour la totalité » (p. 244).

Cet article est inspiré de conférences données en Septembre et Octobre 2011 à l’université Loyola de Chicago, à la librairie Niebyl-Proctor Marxist d’Oakland, au forum Brecht de New York et à la West Coast Marxist-Humanists de Los Angeles.

Kevin B. Anderson est professeur de sociologie, de science politique et d’études féministes à l’université de Santa Barbara, en Californie. Ses écrits portent sur Marx, Hegel, l’école de Francfort, Foucault et le débat autour de l’orientalisme. Ses livres les plus récents sont Foucault and the Iranian Revolution (avec Janet Afary, 2005) et  Marx at the Margins (2010) dont un projet de traduction en français est en cours aux éditions Syllepse. Il est membre de l’organisation marxiste-humaniste internationale.

Kevin B. Anderson

Traduit de l’anglais par Selim Nadi.

Source : Kevin B. Anderson, “On the Dialectics of Race and Class: Marx’s Civil War Writings, 150 Years Later,” The International Marxist-Humanist (October 21, 2011) http://www.internationalmarxisthumanist.org/articles/dialectics-race-class-marxs-civil-war-writings-150-years-kevin-anderson

Texte publié sur le site de ContreTemps : Sur la dialectique de la race et de la classe. Les écrits de Marx sur la guerre civile, 150 ans plus tard | Contretemps

Voir aussi :

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, note de lecture : L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

1 Kevin Anderson, Marx at the Margins. On Nationalism, Ethnicity and Non-Western Societies, Chicago, University of Chicago Press, 2010. À paraître en français aux éditions Syllepse.

2 Dans cette lettre, le terme que Marx utilise est en réalité « régiments nègres », employant le mot en n (n-word) au milieu d’une lettre écrite par ailleurs en allemand, il semble qu’ici il ait fait usage d’un terme raciste (largement reconnu comme tel, même à l’époque) dans une argumentation dont le point principal était fortement antiraciste. Un tel usage du mot en n apparaît un certains nombres de fois dans les écrits de Marx, y compris dans des articles qui furent publiés. À une seule reprise cependant, il semble qu’il ait utilisé le mot en n, comme un terme péjoratif. On trouve cette occurrence dans une attaque contre l’attitude de Lassalle devant la guerre civile : dans une lettre à Engels du 30 Juillet 1862, il fait référence à la peau foncée de Lassalle (ce qui était pourtant aussi le cas de Marx lui-même) utilisant le mot en n, afin de dénoncer l’attitude condescendante de Lassalle devant la cause nordiste.

La lutte de libération est un fait essentiellement politique

2Cette nouvelle collection « Pensées d’hier pour demain » se propose d’offrir au public, jeune en particulier, de courts recueils de textes de divers-e-s actrices/acteurs qui, hier, furent au cœur de la lutte des peuples pour l’émancipation et dont, aujourd’hui, la pensée s’impose toujours comme de la plus grande actualité.

Fondateur du Parti Africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), Amilcar Cabral fut un animateur central de la lutte contre le colonialisme portugais.

Dans le premier texte, l’auteur développe autour des thèmes de l’unité et de la lutte.

Dans le second, Amilcar Cabral expose ses positions sur les « Fondements et objectifs de la libération nationale et structure sociale ». Cette intervention a été faite lors de la première Conférence de la solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine du 3 au 12 janvier 1966 à La Havane. L’auteur insiste sur les contradictions internes aux réalités économique, sociale et culturelle. Les parties sur les luttes de classes et sur les faibles influences de la colonisation dans certains groupes de populations me semblent très discutables. Les développements sur l’inscription des groupes humains toujours dans l’histoire sont plus pertinents, malgré le manque d’interrogation sur la notion de peuple. Il en est de même des caractérisations sur « la bourgeoisie nationale », sur la violence, dont la lutte armée, ou sur le néocolonialisme. « Le cas néocolonial (où les classes laborieuses et leurs alliés luttent simultanément contre la bourgeoisie impérialiste et la classe dirigeante autochtone) ne se résout pas par une solution nationaliste ; elle exige la destruction de la structure capitaliste implantée par l’impérialisme dans le territoire national, et postule justement une solution socialiste ».

Le dernier texte concerne « Le rôle de la culture dans la lutte pour l’indépendance »

Des textes pour rappeler les nécessaires luttes d’indépendance et reprendre les débats sur des apports et des limites des révolutions « anti-coloniales »…

Dans la même collection :

Patrice Lumumba : Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis

Frantz Fanon : Aussi notre revendication est-elle d’emblée totale et absolue

Amilcar Cabral : Recueil de textes introduit par Carlos Lopes

CETIM, Pensées d’hier pour demain, Genève 2013, 96 pages, 8,50 euros

Didier Epsztajn

Ne pas renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement

9« Il est proposé ici de réfléchir aux raisons par lesquelles le théâtre politique légitime son existence, aux raisons que le théâtre donne à son alliance avec la politique, aux présupposés qui l’animent, aux formes que cette association prend ». Tout au long du livre, Olivier Neveux éprouve une hypothèse : « en dernière instance, au théâtre, ce qui est politique (une politique conflictuelle, de rupture, de négation, d’émancipation) est la conception implicite ou explicite, spontanée ou théorisée, que le spectacle porte de son spectateur, le « spectateur » qu’il construit (ou non) et le rapport qu’il entend nouer avec lui ». C’est, me semble-t-il un accès pertinent à la construction dynamique de relations ouvertes avec/par les êtres, spectateurs/spectatrices mais pas seulement, au théâtre, comme lieu spécifique, mais pas uniquement. L’auteur soulève un certain nombre de questions : « Que se joue-t-il dans la « relation intellectuelle et affective » que les différents théâtres politiques entretiennent, avec leurs spectateurs ? Que traduit cette relation de la conception politique du monde qui la justifie ? De la lutte qu’elle appelle ? Que définit-elle comme horizon d’attente – un horizon d’attente à front renversé, puisqu’il n’est plus dès lors celui du spectateur mais celui de l’artiste… ? Que nous dit-elle du théâtre et de sa fonction ? »

L’auteur part de « l’activité foisonnante de la scène actuelle », du travail contemporain, des formes et dispositifs et de leur histoire, du théâtre et de son extérieur, de l’autonomie et de la politique, de la critique du « muséal ». Pour Olivier Neveux, il s’agit « d’interroger le théâtre contemporain, les raisons qu’il se donne d’exister, les rapports et les contradictions qui l’animent ; de percevoir des issues à ce monde, persuadé que le théâtre peut, à sa manière, en esquisser le dessin, en préciser le goût, en armer l’intelligence – en d’autres termes, travailler à la transformation des circonstances ».

Beaucoup d’auteurs sont cités par Olivier Neveux, deux particulièrement, Jacques Rancière et Daniel Bensaïd (en particulier, à travers son livre posthume, Le spectacle , stade ultime du fétichisme de la marchandise. Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Braudillard, Editions Lignes 2011, Le dehors est toujours dedans )

Sommaire

I – Un théâtre unidimensionnel

  1. Le théâtre saisi par le néolibéralisme

  • L’institution festivalière

  • La « logique programmatrice »

  • Exténuation de la politique

  1. A l’heure du postmodernisme

  • Le théâtre du postmoderne

  • Politique du postdramatique

  • Esthétique du risque

  1. Politiques de la transgression

  • Ce qu’endurent les corps

  • Théâtre énergétique

  • Le victimisme

  • Désublimation répressive

  • Neutralisation de la contradiction

II – Un théâtre politique

  1. « Chercher avidement un rapport à la réalité »

  • Un réalisme constatif

  • « Cap au réel »

  • Fixité du « donné »

  • Théâtre populaire et citoyen

  • L’« illusion sociale »

  1. Le retour à la politique

  • Une somme des formes du théâtre politique

  • Théâtre du document, théâtre documentaire

  • Résurgences de l’agit-prop

  • « Sub-représentation »

  • De l’affirmationnisme

  • Critique de la critique

  1. Politique de la conscience

  • Savoir du vrai, savoir des faits

  • La conscience et son avant-garde

  • L’emprise de la conscience

III – Une manifestation de la politique

  1. De la subjectivité du « petit Jordan »

  • « We are la France »

  • Le regard de Patrick Le Lay

  • Les ratés de la domination

  1. Un théâtre de capacité

  • L’« incendie du négatif »

  • « Un point de départ concret pour le refus »

  • Un espace mental pour le refus et l’imagination

  • L’hypothèse de l’émancipation

  • La logique des effets

  1. Politique de l’émancipation

  • Un théâtre politique intransitif

  • L’artiste émancipé

  • « Comme un défi à toute loi »

Conclusion

Olivier Neveux analyse les évolutions du théâtre contemporain, ses inclinaisons, les conséquences du cadre néolibéral, la lutte des salarié-e-s intermittent-e-s, le mensonge d’une « unité harmonieuse de la profession », le rôle des festivals, des programmations, le « mouvement d’expansion du domaine culturel », les théorisations « post », les impacts sur les corps, la désublimation répressive en référence à Herbert Marcuse, l’évacuation des contradictions et le lissage des situations, alors que « leurs potentialités et capacités restent ouvertes, les dés sont à nouveau jetés et, sauf à reconduire les terrifiantes téléologies historiques, lorsque tout est déjà joué, ce qu’elles deviendront et produiront est encore inconnu ». A noter que cette critique de la « critique désabusée » pourrait être étendue à toutes celles et tous ceux qui n’entrevoient dans le monde actuel que la cage de fer des aliénations, dont miraculeusement elles et ils se sont échappé-e-s !, ou le futur comme reproduction du présent.

L’auteur aborde ensuite « le théâtre sous condition de la politique », la ré-émergence du théâtre politique, « elle survient alors que l’offensive néolibérale est très largement en marche depuis plusieurs décennies ». Il analyse les rapports entre représentation et réel, le culte de « l’authenticité », les spontanéités reconstruites, la fixité du « donné », l’illusion sociale, « Comme l’illusion maintenue sur la puissance d’une réalité sans médiation, nue manifestante et manifestée… », ou les limites politiques d’une orientation qui constate même lorsqu’elle dénonce radicalement. Ce qui conduit Olivier Neveux à détailler ce retour à la politique, le théâtre du document, le théâtre d’agit-prop, ce qu’il nomme « sub-représentation » et « affirmationnisme ». Je partage les critiques qu’il développe sur les « politiques de la conscience », sur le « fétichisme de la prise de conscience », une certaine forme de pédagogie (« La difficulté, dès lors, est que cette pédagogie présume que se rencontre un savoir et une ignorance ou deux savoirs déséquilibrés et non deux savoirs hétérogènes »), le dévoilement ou son rappel, à travers Jacques Rancière de l’égale capacité et de l’égale intelligence des êtres humains. « Quelle serait la révolte si pour naître au monde elle devait se voir confirmée, autorisée ? ». Les débats autour de la conscience, de sa construction dans les expériences ne concernent pas que le théâtre mais aussi directement les formes d’organisation en politique, sans oublier l’appropriation du concept par les « avant-gardes » auto-proclamées.

C’est la troisième partie de l’ouvrage, malgré mon ignorance des exemples théâtraux donnés, qui m’a le plus intéressé. Olivier Neveux y développe des analyses stimulantes sur les questions scéniques et politiques, sur « ce qui peut se voir et se dire », sur le « travail immédiat de fissure de la domination », « l’incertitude des réussites », sur ce que « chacun bricole, braconne, invente avec les moyens disponibles et c’est de cela, de ce qui est réellement disponible que parle le spectacle », sur la déculpabilisation du sentiment d’impuissance, les interprétations variables (« aucune interprétation n’est autorisé plus qu’une autre »). Il défend l’idée d’un théâtre de la capacité, au cœur des contradictions « il se loge là où il y a la contradiction, c’est-à-dire où celle-ci n’a pas encore, semble-t-il, d’issue », créant « un espace mental pour le refus et la réflexion », permettant une « autonomie de pensée conquise, collective, mais ponctuelle ». Il pourrait s’agir de « pousser à bout ce qui est déjà là, le radicaliser, l’exagérer… », de « rendre bancale, claudicante l’histoire », de désordonner « un monde de places justes et de sensations adéquates », de créer « du jeu, des interstices », etc.

L’auteur revient sur l’égale capacité de toutes et tous. Il souligne l’indécidabilité des effets produits sur la spectatrice, le spectateur. Olivier Neveux propose: « un théâtre déculpabilisant, critique, animé par la puissance créatrice du négatif, bagarreur, qui n’aurait pas le temps d’attendre, pressé, logé au cœur des contradictions du présent, pesant de toute sa légèreté pour en déployer les possibles, travaillant moins ce qui est que ce qui advient, suscitant goûts et capacités à relever combien l’époque déprimée camoufle des gestes insensés, enivré par le vertige d’une histoire de nouveau à écrire et découvrant, pour cela, l’histoire au bout de chaque geste, dans le son de chaque mot » et parle de transgression des frontières, de rupture des catégories, des assignations, d’émancipation pour soi. Il n’oublie cependant pas de souligner le caractère collectif de l’assemblée théâtrale.

En conclusion, il fait ressortir cinq traits de ce « théâtre de la capacité » : l’histoire, la politique, l’acte, l’analyse de la situation, notre moment…

Il cite aussi Annie Lebrun : « ce n’est pas tant la connaissance qui est corruptrice que la liberté ». L’œuvre naît alors de la perception d’un monde non-semblable à lui-même, de la possibilité de « rêver et construire autre chose ».

Je termine par une idée, partagée/partageable avec celles et ceux qui l’ont éprouvé et « connaissent cette soif, bien souvent insatiable, de connaissance que produisent la révolte, le refus des vies prédestinées »

Extrait sur le site de ContreTemps : A lire : un extrait de "Politiques du spectateur" (d’Olivier Neveux) | Contretemps

Un livre qui prolonge, en ouvrant de plus larges perspectives, le précédent ouvrage de l’auteur :Théâtres en lutte.Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui, La Découverte 2007, Ne me libère pas, je m’en charge

Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

La Découverte, Paris 2013, 275 pages, 22,50 euros

Didier Epsztajn