Archives de Catégorie: Politique

Les bénéfices de la guerre

Symptôme, maintenant classique, de la dérive d’un pouvoir désavoué dans ses fondamentaux et ce, quelque soit l’homme qui l’incarne, la fuite en avant dans l’aventure de la guerre !

Aujourd’hui, 23 Septembre, les deux préposés quotidiens à la caisse de résonance du clan au pouvoir, Libération et Le Monde ouvrent sur la même une, énorme et volontairement angoissante: « Tuez des salauds de Français ! »

- Libération : EI, la France ciblée !

- Le Monde : Quelles menaces fait peser l’EI sur la France ?

La guerre ou sa menace, pour un pouvoir aux abois, c’est beaucoup de choses : tout d’abord, détourner l’attention de sa propre déliquescence ; détourner l’attention des angoisses quotidiennes du plus grand nombre : chômage, précarité, pauvreté ; détourner aussi l’attention des projets qu’il poursuit dans l’ombre : reculs en matière de droit du travail, abandon de services publics, accentuation de l’impôt pour les petits et les moyens, Pacte Transatlantique… Par la peur d’un terrorisme aveugle, obtenir derrière lui l’Union Sacrée, justifier les atteintes aux libertés, peut-être s’en prendre à la liberté d’opinion, d’assemblée et de presse. Enfin, mettre en tête que tout maintenant est devenu secondaire, qu’il ne reste plus qu’à obéir, qu’à approuver.

Bien sûr, cet état de fait, l’imminence de la guerre, le danger du terrorisme, ne peut être déclenché sur commande. Il suppose un contexte international de tensions accumulées, de problèmes non résolus, de conflits ponctuels enracinés.

Et c’est justement la responsabilité de la politique extérieure et de la diplomatie des grandes puissances (au moins celles siégeant au Conseil de Sécurité, et dont nous faisons partie) que de travailler en permanence à leur désamorçage, à leur résolution.

La politique de la France a brutalement bifurqué en ce domaine après 2003 (veto français à la légalisation par l’ONU de l’intervention américaine en Irak) et 2006 (condamnation par la France de l’intervention israélienne au Sud-Liban). Depuis Novembre 2007, avec le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, voulu par Nicolas Sarkozy et maintenu et poursuivi par François Hollande, c’est le suivisme atlantiste dans tous les domaines et sa conséquence : création de nouveaux points de conflits dans le monde, non-résolution et exacerbation de ceux existants (Afghanistan, Libye, Mali et Centrafrique, Syrie, Ukraine, Gaza et Cisjordanie).

À chaque fois, en Europe, quand Grande-Bretagne, Allemagne, Italie ou Pays scandinaves ont cherché à tempérer les ardeurs américaines, Nicolas Sarkozy, puis François Hollande, ont été dans la surenchère, en Libye, puis en Syrie. Au Proche-Orient c’est le soutien à peine voilé cet été à Israël bombardant Gaza. « Israël a le droit de se défendre », première réaction de l’Élysée début Juillet, avant de feindre, devant l’ampleur des manifestations pour la Paix, de confondre guerre d’occupation et guerre de religions.

Si François Hollande est loin d’être le démiurge organisateur de ce climat général, force est de reconnaître qu’il n’a négligé aucune des erreurs y concourant :

- affirmation, au lendemain de son élection, du maintien de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, a contrario de 40 ans d’indépendance française du Général De Gaulle à Mitterand, puis à Chirac

- main dans l’engrenage, seul et sans alliés européens, au Mali et en Centrafrique

- préparatifs, jusqu’au dernier moment, du bombardement de la Syrie en 2013 et humiliation de devoir y renoncer après la volte-face américaine et britannique

- jusqu’au voyage ces derniers jours en Irak, en soutien à l’État fantoche laissé en place par le retrait américain après 10 ans de destructions, de désastres et de dislocation

- pour finir, une Conférence de Paris pour organiser la guerre contre l’Etat Islamique au Levant, guerre dont on devine mal la stratégie, les bases, les buts et les modalités. L’aventure quoi ! Et comme à l’habitude, en en prenant la tête en co-leader d’escadrille d’Obama.

Résultat de toutes ces erreurs ! Gain : zéro ! Perte : maximum ! Perte du prestige d’une position originale de la France dans le Monde, position inaugurée par le général De Gaulle et maintenue jusqu’alors. Exposition inutile à des menaces qui, même maîtrisées, ne pourront pas ne pas avoir d’effets, dont peut-être le plus grave, l’essaimage dans notre pays et nos quartiers en difficulté d’idées pernicieuses et mortifères y compris pour l’unité du pays et pour la République. Coup de pouce, s’il en fallait un, à l’idéologie xénophobe et raciste du FN. La liste est longue…

Mais enfin, au moins un sursis ! Le pays a peur et va rentrer sa colère sociale. Pour le coup d’après, on verra! Vivement le premier attentat ! Misérable joueur et apprenti sorcier.

Jean Casanova, 23 septembre 2014

Pour un avenir multicolore…

besancenot-lowy-affinitésrévolutionnairesVoilà une idée intéressante, revenir sur ces affinités et ces différences qui sépareraient celles et ceux qui se nomment libertaires et celles et ceux qui se nomment marxistes.

Olivier Besancenot et Michael Löwy reviennent sur un sujet souvent oublié, « celui des alliances et des solidarités agissantes entre anarchistes et marxistes »

Les auteurs parlent de la Ière Internationale et de la Commune de Paris (1871). Au passage, ils rappellent que pour Karl Marx, « Définissant la Commune comme une forme politique enfin trouvée de l’émancipation sociale des travailleurs, celui-ci insiste sur sa rupture avec l’Etat, ce corps artificiel, ce boa constrictor, ce cauchemar étouffant, cette excroissance parasitaire… ». Ils présentent le 1er Mai et les martyrs de Chicago (1886), le syndicalisme révolutionnaire et la Charte d’Amiens (1906) et l’idée de « l’autoreprésentation de la classe des exploités et des opprimés » et parlent de Fernand Pelloutier et du mouvement des Bourses du travail, d’Emile Pouget, de Pierre Monatte ou d’Alfred Rosmer, « L’originalité française du syndicalisme tient à cette double caractéristique : professionnelle pour le syndicalisme d’entreprise et géographique pour les bourses du travail », sans oublier la double besogne/tache du syndicalisme : « défendre dès aujourd’hui les intérêts des travailleurs face au patronat ; se donner pour demain la perspective d’une société définitivement débarrassée de l’exploitation capitaliste ».

Les auteurs poursuivent avec la Révolution espagnole (1936-1937), ses réalisations, « collectivisation des terres par les paysans, réappropriation sociale des usines par les conseils ouvriers, réquisitions des transports publics par les travailleurs et la population », le rôle de la CNT-FAI, du POUM, de Buenaventura Durruti, d’Andreu Nin…

Mai 68, Nanterre, le « Mouvement du 22-Mars » ; le mouvement altermondialiste et les Indignés. Ce rapide panorama est complété par une « Lettre à Louise Michel »écrite par Olivier Besancenot, qui souligne, entre autres, « Oui, Louise, les bourreaux des communards ont toujours pignon sur rue, sans que grand-monde ne sache qu’ils sont responsables du bain de sang et ont fait abattre plus de trente mille Parisiens. Affamée mais fière, éreintée par des mois de siège militaire, la multitude des anonymes parisiens est à jamais libre. Aujourd’hui, dans le dix-huitième arrondissement de Paris où tu as enseigné et défendu la Commune, j’observe les touristes qui photographient le Sacré-Coeur ; la plupart d’entre eux ignorent que ce monument a été bâti pour expier les esprits subversifs comme le tien ». Et aussi des courts portraits de Pierre Monatte (voir sa lettre de démission du Comité Confédéral de la CGT en décembre 1914, Pierre Monatte : Lettre de démission au Comité Confédéral de la C.G.T. (décembre 1914)), de Rosa Luxembourg, « L’organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, mais au contraire des aspects divers d’un seul et même processus » (il y aurait beaucoup à dire sur « les progrès de la conscience »!), et « sans élections générales, sans liberté de la presse et de réunion illimitée, sans lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif » (j’insiste sur « sans élections générales »). Les auteurs soulignent les notions d’auto-éducation populaire par l’expérience et l’auto-émancipation des opprimés. Ils poursuivent avec des portraits d’Emma Goldman, de Benjamin Péret, de Buenaventura Durruti, « Ne plus ignorer la réalité du pouvoir en place ne signifie pas, selon lui, succomber à ces charmes, ni à chercher à lui substituer une autre forme d’oppression. La question du pouvoir se pose, mais il faut l’envisager dans une perspective révolutionnaire ». Les auteurs parlent aussi de « la volonté de maintenir une alternative à la « militarisation » des milices orchestrée par le gouvernement républicain ». Le dernier portrait est consacré au sous-commandant Marcos.

La seconde partie de l’ouvrage est centrée sur les « Convergences et conflits ».

Olivier Besancenot et Michael Löwy réexaminent la Révolution russe et soulignent que « l’enjeu est donc d’analyser ce qui, dans la politique des bolcheviks, a servi de terreau au Thermidor stalinien ». Je considère que leur lecture de la révolution russe reste trop « traditionnelle ». Il me semble qu’il faut interroger, au moins, les contradictions entre temporalités, courtes pour des ruptures significatives et longues pour des changements structurels, l’absence de pratiques démocratiques et d’auto-organisation permanente de masse (la majorité de la population) et la déficience des organisations représentatives, la question du droit et donc de la constituante, les « contingences » liées aux (ré)actions des possédants et des autres Etats, sans oublier les questions nationales, etc. Sans négliger leur importance et les leçons que nous pouvons en tirer, la sur-valorisation des soviets ne suffit pas, à mes yeux à penser de nouvelles formes de démocratie, de souveraineté populaire…

Quoiqu’il en soit, les auteurs proposent des regards très critiques sur au moins deux points : la tragédie de Kronstat (« En clair, l’écrasement de Kronstadt a signifié que, dans les soviets, il n’y avait plus de place pour débattre librement du cours suivi par la Révolution. Au delà des circonstances complexes et terribles de la guerre civile, qui offrent peu de possibilités, cette répression à court-circuité un peu plus, par sa violence militaire et politique, l’option autogestionnaire en Russie ») et la réévaluation de la place et du rôle de Makhno. Les auteurs cependant ne parlent des tensions, contradictions internes aux processus révolutionnaires…

Dans la troisième partie, les auteurs parlent de « Quelques penseurs marxistes libertaires » : Walter Benjamin, André Breton, Daniel Guérin.

La dernière partie est consacrée aux « Questions politiques ». Olivier Besancenot et Michael Löwy abordent les relations entre « individu et collectif », la notion de « pouvoir » à travers la question « Faire la révolution sans prendre le pouvoir ? » et les travaux de John Holloway. Les auteurs insistent sur la place de la démocratie, « la démocratie devrait être un aspect central de tout processus de prise de décision sociale ou politique », sur l’auto-émancipation qui ne peut être une « libération » par d’autres (mais qui ne dit rien sur des mesures institutionnelles favorisant l’auto-activité et l’auto-organisation des dominé-e-s), sur les rapports entre autonomie et fédéralisme, sur la dé-hiérarchisation de la politique. Ils parlent, entre autres, de « coordination consciente », de différents niveaux d’autogestion, de discussion et de planification démocratique, de perspectives écologiques, de « la politique en tant que confrontation des différents choix, qu’ils soient d’ordre économique social, politique, écologique, culturel ou civilisationnel, au niveau local, national et international », de démocratie directe et de démocratie représentative (de ce point de vue la renonciation « principielle » aux participations électorales ne peut être considérée comme une « divergence tactique », mais comme un refus de prendre en compte la/le/les citoyen-ne-s comme une « détermination » de l’être en société qui ne peut être réduit à ses places/rôles de producteurs/productrices), de gestion collective de la cité, de syndicats et de partis, d’écosocialisme et d’écologie libertaire…

Reste que je considère que ce petit ouvrage souffre de raccourcis et d’impasses. Je n’en citerai que quelques-unes :

  • Les auteurs ne présentent aucune historicisée des formes de l’Etat ou des entreprises, laissant supposer une continuité trans-historique, ce qui est pour le moins abusif.

  • Les institutions étatiques recouvrent aujourd’hui des domaines sans communes mesures avec celles de la fin du XIXème ou du début du XXème siècle. Elles sont aussi directement un enjeu politique des affrontements sociaux.

  • Les entreprises sont des mille-feuilles, empilements de secteurs parcellisés et mondialisés, cela n’est pas neutre dans la question de leur réappropriation sociale et la construction de collectifs de producteurs/productrices.

  • Qu’en est-il réellement de la notion de « producteurs », par ailleurs oublieuse de la division sexuelle du travail. La majorité des richesses produites dans le monde, le sont par des femmes, souvent hors des entreprises proprement dites… que veut donc dire auto-organisation et autogestion des producteurs/productrices par le bas ?

  • La différence entre citoyen-ne-s et travailleuses/travailleurs disparaîtrait pour ne laisser place qu’à des assemblées « sociales ». Une sorte de dissolution du politique dans le social. Cela me semble une régression par rapport aux acquêts de la révolution bourgeoise et au désenclavement des individu-e-s des « ordres » productifs/politiques

  • Sans oublier que les oppositions politiques, au sein de la classe des travailleuses/travailleurs ne sont pas réductibles au modalités de création et de partage de la richesse et les rapports sociaux aux seuls rapports salariaux.

  • La « démocratie réelle » ne peut être conçue comme un empilement/élargissement de « bas en haut » mais bien comme la construction simultanée (ce qui ne dit rien des contradictions de ce processus) des différents niveaux de décision et de souveraineté et de leurs articulations…

  • L’efficacité sociale et émancipatrice de la « coordination consciente » ne peut s’affirmer que des institutions /organisations démocratiques à différents niveaux (local, régional, continental, etc.) ce qui implique des suffrages réellement universels. La socialisation des décisions devant prouver une « efficacité » supérieure à celle des organisations capitalistes et à la domination abstraite et à sa validation par le marché du « temps socialement nécessaire ».

  • Au delà des étiquettes revendiquées mais très imprécises, sauf pour celles et ceux qui en font une condition identitaire, c’est bien dans les actions/ constructions concrètes, dont il convient de ne pas négliger les dimensions théoriques (de ce point de vue, la critique de l’économie politique élaborée par des « marxistes » me semble incontournable), que se jouent les convergences et les solidarités… qui ne sauraient par ailleurs se limiter aux deux termes proposés…

Comme je l’ai déjà indiqué dans une autre lecture, l’analyse du passé ne peut se faire de manière interne à un courant politique, à partir de la seule critique de sa/ses matrice(s) constitutives, de ses discours ou de ses orientations. L’auto-perception de « matrices » est elle-même profondément liée à la constitution de chaque courant politique. De ce point de vue, l’autisme ne concerne pas seulement les autres…

En complément possible sur l’autogestion et l’appropriation sociale :

Catherine Samary : Autogestion et pouvoir/s… : Autogestion et pouvoir/s

Danielle Montel, Daniel Vergnaud, Danielle Sanchez, Thierry Bodin : SANOFI Big Pharma – L’urgence de la maîtrise sociale, Editions Syllepse 2014, Se réapproprier et rendre solidaire la chaîne de santé

Karl Marx /Friedrich Engels : Propriété et expropriations. Des coopératives à l’autogestion généralisée, Textes présentés par Pierre Cours-Salies et Pierre Zarka, Editions Syllepse 2013, Remettre en cause le sacro-saint principe de la propriété patronale

Coordination Lucien Collonges (collectif) : Autogestion hier, aujourd’hui, demain, Editions Syllepse 2010

Ce qui auparavant paraissait souvent impossible souvent s’avère très réaliste

Olivier Besancenot – Michael Löwy : Affinités révolutionnaires

Nos étoiles rouges et noires. Pour une solidarité entre marxistes et libertaires

Mille et une nuits, Paris 2014, 215 pages, 5 euros

Didier Epsztajn

Les implications sociales et environnementales de la modernisation technico-industrielle du capitalisme des « Trente glorieuses »

autre histoire 30 glorieusesQuelles furent dans le passé proche les réactions et les réflexions sur nos relations à l’environnement ? Pourquoi une telle occultation des critiques et des débats ? L’histoire écrite par les « vainqueurs », par les institutions et beaucoup de scientifiques ne rend compte ni de la complexité du passé, ni des choix ni de leurs raisons politiques. Elle masque de plus les bifurcations, les non-advenus possibles.

« ce livre propose une nouvelle histoire des décennies d’après-guerre en portant son attention sur les alertes et luttes environnementales, et plus généralement sur les signaux faibles de la critique des « dégâts du progrès » avant 1968 ».

Progrès et développement, leitmotiv, mantra ou hochet dépolitisant, cette fantasmatique « flèche du temps » orientée vers un « avenir forcément plus radieux » semble indiquer une seule voie, un seul avenir, un seul possible… Reconstruction, guerre froide, mutations économiques et techniques… « Et l’idée de progrès qui sous-tendait cette mutation n’a pas pour autant été acceptée et partagée par tous, à toutes les échelles où la technique devait transformer le social. Bien des mobilisations, bien des silences et des isolements, bien des distanciations critiques ou artistiques sonnèrent la « complainte du progrès ». Bien des inquiétudes, contestations et controverses, sur les enjeux environnementaux, sanitaires et humains du modèle dominant de « modernisation », ont émaillé la période, préparant ainsi la montée en généralité d’une critique plus massive après 1968 ».

En introduction, Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil indique aussi : « cet ouvrage entend libérer le regard historien du cadrage discursif des acteurs « modernisateurs » dominants dans lequel il s’est trouvé pris dès l’immédiat après-guerre, et dont on trouve encore bien des traces, des schèmes de pensée ou, au contraire, des angles morts dans l’historiographie récente ».

Elles et il proposent quatre chantiers : « remettre à la bonne distance analytique la geste modernisatrice », « réintégrer dans le récit historien les effets secondaires du modèle de développement adopté après 1945 », « redonner voix aux alertes sur les « dégâts du progrès », aux controverses et conflits autour de la modernisation », « mieux comprendre le gouvernement de la critique, c’est-à-dire les discours, instruments et stratégies qui ont maintenu ces critiques dans les marges ».

Les auteur-e-s abordent, entre autres, « les externalités du modèle de développement » (l’usage du terme « externalité » devrait être laissé aux pensées mécaniques), la nouvelle époque géologique « Antropocène » (voir sur ce sujet : Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz : L’événement anthropocène.  La Terre, l’histoire et nous, Seuil 2013, Politiser l’histoire longue de l’Anthropocène, penser ensemble cet âge dans lequel l’humanité est devenue une force géologique majeure), les choix technico-économiques et leur difficile réversibilité, les récits naturalistes ou progressistes, les « dégâts du progrès », des luttes, des débats variés…

De cet ensemble fort riche, je ne présente que certains points des deux premiers articles.

Les « trente glorieuses » ne le furent pas pour toutes et tous, et nous n’avons pas fini de comptabiliser les ravages et leurs conséquences sur la santé et le bien être des populations… « Trente glorieuses » et/ou « trente ravageuses ».

Christophe Bonneuil et Stéphane Frioux parlent des flux de matières et d’énergie dissipés, d’impacts et d’involutions environnementales, de « production de l’ignorance », de modèle urbain spécifique, d’empreinte majeure des nouveaux contenus chimiques et énergétique, des « choix explicites en faveur du déplacement individuel aux dépens du service de transport collectif », du système agro-alimentaire (« les français « mangent » du pétrole »), de la baisse de l’espérance de vie en bonne santé, des déchets « moins biodégradables ou plus toxiques », des milieux aquatiques, de pollution de l’air, de gaz et de pétrole, d’éco-rationalité… Ils indiquent, entre autres, que « la perspective historiographique la plus féconde et passionnante qui s’ouvre avec une telle histoire des métabolismes de la « modernité » d’après-guerre, c’est celle de l’exploration des articulations entre la temporalité historique courte de trois petites décennies et la temporalité longue de la terre et de cette nature que les humains avaient tendance à considérer comme un cadre extérieur et impavide, sans fin et sans fond ».

Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige rappellent que « l’expression « révolution industrielle » a d’abord une fonction politique ». Ils soulignent la « nouvelle théodicée productiviste mesurant le progrès du genre humain à l’aune de la production », la naturalisation des notions de « économie nationale », « croissance économique », l’oubli des dimensions systémiques, des bifurcations possibles, des contingences, des possibles non advenus…

Ils parlent aussi du « refus de prendre en compte la mesure de la crise environnementale »…

Sommaire :

Introduction : Christophe Bonneuil, Céline Pessis et Sezin Topçu : Pour en finir avec les « Trente Glorieuses »

I : De la geste modernisatrice

  1. Christophe Bonneuil et Stéphane Frioux : Les « Trente Ravageuses » ? : L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance

  2. Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige : L’histoire et l’idéologie productiviste : les récits de la « révolution industrielle » après 1945

  3. Régis Boulat : Jean Fourastié, apôtre de la productivité : dire et administrer le progrès

  4. Stéphane Frioux : La pollution de l’air, un mal nécessaire ? : la gestion du problème durant les « Trente Glorieuses »

  5. Loïc Vadelorge : Le Grand Paris sous la tutelle des aménageurs ? : planification des usages, critiques et résistances dans les années 1960

  6. Céline Pessis : La machine au secours de l’Empire colonial ? : la mécanisation de l’agriculture et ses détracteurs en Afrique tropicale française

  7. Gabrielle Hecht : L’Empire nucléaire : les silences des « Trente Glorieuses »

II / Des résistances au « progrès » et de l’art de les marginaliser

  1. Sezin Topçu : Atome, gloire et désenchantement : résister à la France atomique avant 1968

  2. Gabrielle Bouleau : Pollution des rivières : mesurer pour démoraliser les contestations : des plaintes des pêcheurs aux chiffres des experts

  3. Renaud Bécot : Les germes de la préoccupation environnementale dans le mouvement syndical : sur les rapports entre syndicalisme et productivisme

  4. Patrick Marcolini : Les situationnistes face à la modernité technique et au capitalisme : une avant-garde entre romantisme et modernité

  5. Kristin Ross : La critique de la vie quotidienne, Barthes, Lefebvre et la culture consumériste

  6. Christian Roy : Charbonneau et Ellul, dissidents du « progrès » : critiquer la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité

Hier le mot magique était « productivité », aujourd’hui domine celui de « compétitivité ». Un ou des mots pour refuser le débat et les choix démocratiques sur tous les sujets, dont ceux incontournables de la propriété privée lucrative, de l’accaparement par une minorité et de la satisfaction des besoins (non réductibles aux marchandises) vitaux pour toutes et tous.

Bien d’autres entrées seraient nécessaires, les aspects contradictoires des pratiques syndicales me semblent sous-estimées, la place du nationalisme dans les politiques du PCF pour « la reconstruction » ou la défense du nucléaire mériterait une analyse particulière, les analyses autour du « fétichisme de la marchandise » sont omises, les apports des féministes non abordées, etc… Quoiqu’il en soit, un livre utile pour rompre avec les constructions forgées par les technocrates et l’industrialisation capitaliste réellement existante, les pensées de l’accumulation et de l’infini, les illusions sur le « progrès »… Les « trente glorieuses » ne furent pas un « âge d’or », ni pour les salarié-e-s, ni plus généralement pour les populations dans leurs relations avec l’environnement.

Revenir sur chaque mythe dépolitisant, réexaminer les critiques et les autres possibles restent une nécessité, pour élaborer démocratiquement des solutions alternatives.

Sous la direction de Céline Pessis – Sezin Topçu – Christophe Bonneuil : Une autre histoire des « Trente glorieuses ».

Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre

La Découverte, Paris 2013, 309 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

L’imaginaire religieux ne se laisse ni enfermer ni réduire dans les religions

8
Comme l’écrit Maxime Rodinson : « 
Sur terre, les luttes se déclenchent et se déroulent pour des buts terrestres, mais sous l’étendard des idées ». Il ajoutait que le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions (voir Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, réédition Demopolis 2014, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions)

Les analyses de Stéphane Lavignotte ne sont pas tout à fait du même ordre. Il propose de penser politiquement les faits religieux, d’en avoir une approche laïque et dans le même temps, il invite à prendre en compte des éléments subversifs des religions.

Je ne discuterai pas ici du vocabulaire choisi. J’ajoute qu’habituellement je n’utilise qu’avec méfiance le terme « laïcité » (très franco-français), préférant parler de sécularisation, de séparation de « l’Église et de l’État », de liberté de conscience et de pratique (ce qui implique, entre autres, des lieux de prières décents dans la ville et des salles de prières dans les entreprises, que les principales fêtes religieuses juives et musulmanes soient fériées à l’instar de celles des chrétien-ne-s, que les parures vestimentaires ne soient des obstacles ni à l’éducation ni au travail). Enfin, contrairement à l’auteur je n’aborderai pas les « croyances » par stricte incompétence.

Une partie de la droite se fait défenseur de la laïcité, en ayant par ailleurs une lecture biaisée de la loi de 1905 et de l’identité chrétienne de la « France », naturalisant une construction politique historique des territoires appelés France. Un pays n’est pas un-e individu-e, ni la somme d’individu-e-s, il ne saurait avoir d’identité ni au singulier ni au pluriel. Stéphane Lavignotte souligne que l’objectif de cette double référence est de créer un « eux » et un « nous », d’un coté les « blanc-he-s chrétien-ne-s », de l’autre les musulman-ne-s étranger-e-s. Focaliser ainsi sur les religions, c’est oublier qu’elles sont « des faits sociaux » historiquement situés, contradictoires et qu’elles ne gouvernement jamais la totalité des actes et des pensées de celles et ceux qui s’en réclament.

Mais il s’agit bien d’un marquage que les courants de l’émancipation sous-estiment. Pour le dire autrement, ceux-ci négligent les différenciations entre dominé-e-s, celles et ceux appartenant (ou se reconnaissant) aux différents groupes dominants ou majoritaires, que cela soit d’un point de vue de genre, de la langue, de la culture, de la religion, de la sexualité, etc., et celles et ceux n’y appartenant ou ne s’y reconnaissant pas. Cette mise à l’écart, cette mise « hors norme » des autres, est plus qu’une souffrance pour les personnes concernées, c’est un déni d’égalité. Il y a beaucoup à apprendre des travaux féministes sur le sujet. Des hiérarchies, de fait, se reconstruisent et divisent profondément celles et ceux qui sont objectivement toutes et tous des dominé-e-s.

L’auteur a donc raison d’insister sur la nécessité de cesser d’aborder « la question religieuse de manière religieuse », de parler de construction sociale, de penser « les religions comme des faits sociaux et non comme des réalités naturelles et transcendantales »

Le livre est divisé en quatre chapitres :

  1. Pour une approche laïque du fait religieux

  2. Les religions, ça peut-être réac…

  3. Les religions, ça a pu être subversif : préhistoire et histoire de la gauche ?

  4. Subversions religieuses actuelles : la gauche croyante ?

Je n’aborde que quelques points.

Stéphane Lavignotte analyse les constructions sociales, la diversité des religions, leur « fougue initiale », et parle aussi du mystique « virtuose solitaire ». Il insiste sur la nécessité en France de « dé-catholociser notre approche ». Je partage l’idée que la laïcité est en France de fait une « catho-laïcité ».

L’auteur souligne, entre autres, « Le monde religieux n’est pas monolithique mais traversé par les antagonismes sociaux ». Dire les catholiques, les juifs/juives, les musulman-e-s, les protestant-e-s, ne donne que peu d’indications sur les êtres humains dont on parle, et encore moins sur la complexité de leurs pratiques sociales.

Comme l’auteur je ne doute pas que des pensées religieuses soient tendues vers ce que Ernst Bloch nomme « images-souhaits sociales », « non-encore-être », « pas-encore-existant », à l’instar d’autres pensées d’espérance.

Les seconde et troisième parties sont riches de références, de plongées instructives dans l’histoire et les pratiques sociales, d’analyses des courants religieux… Reste que la formulation réac et/ou subversive ne me semble pas adéquate, car les religions sont à la fois des textes et des appréciations, des hiérarchies et des représentants, des institutions dominées très largement par des hommes, des pouvoirs et des obligations étatiques, des pratiques et des croyances…

Certes comme l’indique l’auteur le « littéralisme » est impossible, mais il faudrait en convaincre ceux ou celles qui le professent, certes il n’y a pas d’ordre naturel, mais cette idée est largement répandue dans les sociétés et pas que dans les milieux religieux, certes la charité ne remet pas en cause les mécanismes de création et de reproduction des inégalités, certes la bureaucratisation de toutes les institutions est un danger permanent…. mais en quoi est-ce spécifique aux religions et comment aborder ces questions sans en déplacer le périmètre ?

Certes de nombreuses dissidences et révoltes ont eu des inspirations religieuses, les réformes anglaises et allemandes ont des dimensions « théo-politiques », des croyant-e-s ont élaboré des doctrines socialisantes, nous pouvons apprendre des théorisations et des pratiques du mouvement de la théologie de la libération, sans oublier la nécessité de combattre les religions du monde séculier, dont celle du marché… Mais que veut dire « gauche croyante » ?

Construire une gauche d’émancipation inclusive, sortir de l’entre-soi est une nécessité ; s’appuyer sur des imaginaires en partie opposés, une possibilité. Et comme Stéphane Lavignotte le souligne, les séparations ne sont pas entre croyant-e-s et non-croyant-e-s (encore que le second terme n’a de sens que pour des croyant-e-s !).

Certaines analyses me semblent très discutables, comme la valorisation de la politique du PCF de la « main tendue » aux chrétien-ne-s, partiellement liée aux adaptations de celui-ci aux politiques familiaristes, au respect de l’ordre dominant, à des positionnement anti-féministes ; les possibilités d’alliance avec des courants dit islamistes (voir sur ce sujet les remarques souvent réitérées de Gilbert Achcar) ; sans oublier le fantasmatique « communisme intégral » des débuts de l’Église chrétienne, les « troubles religieux dans le genre » et les lectures peu critiques des théorisations « queer »…

Quoiqu’il en soit, ce livre permettra à celles et ceux qui n’ont aucune ou peu de connaissances sur certaines dimensions religieuses de dépasser des a-priori, d’apprécier plus objectivement les réalités des religions-religieux/religieuses-croyant-e-s pour casser les barrières qui freinent les élaborations et les pratiques émancipatrices à vocation majoritaire…

Et, en revenant une fois encore à Maxime Rodinson, je rappelle que des modifications radicales ne peuvent être obtenues que par l’action collective des dominé-e-s et que cela a et aura des impacts sur leurs dispositions mentales/psychiques. Que cela inclut des mobilisations d’aspirations religieuses pour certain-ne-s, cela me semble indéniable. Mais l’inverse est aussi vrai. Pour certain-e-s cela passera par la rupture avec les cadres fournis par des institutions religieuses… Et cela ne doit être ni un sujet de dispute, ni de séparation entre un « nous » et un « eux »… D’où une grande interrogation sur ce que pourrait signifier une adresse aux croyant-e-s en tant que croyant-e-s.

Les religions sont-elles nécessairement réactionnaires ?

https://www.youtube.com/watch?v=zm0cmsV7loQ&feature=youtu.be

La gauche est-elle obligatoirement athée ?

https://www.youtube.com/watch?v=N64CzTy25ew&feature=youtu.be

Pourquoi les catholiques de gauche ont-ils disparu des radars politiques ? Sont-ils tous (re)devenus réactionnaires ?

https://www.youtube.com/watch?v=foDwCYEV3zw&feature=youtu.be

Féminisme et religion sont-ils compatibles ?

https://www.youtube.com/watch?v=ZQElu4J7yZE&feature=youtu.be

Du même auteur : La décroissance est-elle souhaitable ?, Textuel 2010, Gratuité et bon usage

Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?

Textuel – petite encyclopédie critique, Paris 2014, 139 pages, 13,90 euros

Didier Epsztajn

Dépolitisation des questions de santé publique et biologisation des identités citoyennes


5En introduction,
Céline Lafontaine indique « Il s’agit d’analyser et de comprendre comment « la vie en elle-même », c’est à dire l’ensemble des processus biologiques propres à l’existence corporelle, est désormais au cœur d’une nouvelle phase de la globalisation capitaliste : la bioéconomie ».

Non pas la marchandisation du corps d’un-e être humain (le plus souvent d’une femme), comme un ensemble (gestation pour autrui (GPA) ou prostitution), mais le corps humain comme matière organique, le corps « décomposé en une série d’éléments (gènes, cellules, organes, tissus) ».

L’auteure ajoute « l’individu est conçu comme un entrepreneur devant investir dans son capital biologique ». Cette « responsabilité » individuelle est une des dimensions imposées par le néolibéralisme. Ici, par exemple avec le corps-marché, ou dans la notion de « capital humain » qui vise à transformer chaque salarié-e en petit-e- entrepreneur-e de sa propre vie. Dans un cas comme dans l’autre, les rapports sociaux n’existent plus et des femmes et des hommes se feraient face comme individu « libre et non faussé »…

Céline Lafontaine souligne, entre autres, l’invisibilité construite des mécanismes d’appropriation « des éléments du corps humain et la privatisation des retombées de la recherche », la légitimation sociale de « l’usage humain des êtres humains » dans les luttes contre les maladies (cancer, maladies dégénératives) ou le traitement de l’infertilité.

L’auteure analyse la place et les pratiques de l’industrie biomédicale. Et elle n’en reste pas à une analyse « économique » d’un secteur particulier. Elle montre les enjeux épistémologiques, politiques et éthiques de la récupération de tissus humains, de l’appel au don, de la production d’embryons surnuméraires. Elle parle aussi de tourisme médical, de valorisation du corps parcellisé, de sous-traitance des essais cliniques, d’exploitation du corps féminin, de vie réduite à sa productivité, etc.

En partant de l’analyse de « l’individualisme triomphant » et de « la logique identitaire associée au culte de la santé parfaite » et de ses prolongements en termes de rêve « d’une croissance illimitée et le fantasme d’une jeunesse éternelle », l’auteure dévoile un pan du fonctionnement internationalisé du capitalisme néolibéral.

Ses sources, tant médicales, que sociologiques ou philosophiques, lui permettent d’aborder globalement « la marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie ».

Je ne mets l’accent que sur certains points traités.

Nous ne sommes pas ici dans le monde de l’usage de la force de travail, mais bien de l’exploitation du corps « comme ressource, comme matière première ».

Céline Lafontaine parle de la plasticité intrinsèque de certaines cellules, de la capacité de la techno-science à manipuler, modifier, détourner, augmenter « les potentialités vitales des composantes du corps humains », des processus de médicalisation… Elle souligne l’importance du passage du in vivo à l’in vitro, de l’externalisation des cellules et des tissus humains, de la reconnaissance juridique de la mort cérébrale.

Je souligne les critiques de la survalorisation des individus hors de toute analyse de rapports sociaux, de la transformation de questions politiques en questions d’ordre bio-médical, de la croissance de la médicalisation de la vie quotidienne, de l’extension du droit de propriété sur le vivant, de l’autre face « du don », de la place du « consentement éclairé », des bio-banques…

Les pages sur les ovocytes, les cellules sources, la « regénération », la place de « l’enfant biologique », de l’embryon et de ses statuts juridiques sont particulièrement éclairantes. De même que celles sur les contradictions de « la condition du corps biologique écartelé entre deux mouvements opposés : celui de sa mise en valeur comme ressource biologique et celui de sa survalorisation comme support identitaire »

L’auteure traite aussi de pèlerinages thérapeutiques, d’économie de la promesse, de privatisation, des asymétries entre pays riches et pays dit en développement, d’invisibilisation des inégalités sociales

Un livre important au croisement de multiples débats actuels. Au delà des formulations de l’auteure, dont certaines me paraissent plus que discutables, une invitation à enrichir les recherches sur de nouvelles extensions du capitalisme, le corps reproductif… Pour aborder l’ensemble de ces questions, non d’un point de vue « technique », mais bien politique « La valorisation de la vie biologique individuelle participe de la dépolitisation des sociétés occidentales ». Sans oublier que « l’individu ne possède pas son corps, il est son corps »

Céline Lafontaine : Le corps-marché.

La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bio-économie

Seuil – La couleur des idées, Paris 20xx, 274pages, 21,50 euros

Didier Epsztajn

Reconnaître les autres formes d’aspiration à la liberté et à l’égalité

3Dans l’introduction, Nadine Plateau parle, entre autres, des discriminations et des racismes en soulignant que « Toutes les données aujourd’hui disponibles, quantitatives et qualitatives, montrent qu’en particulier les groupes issus de l’immigration maghrébine, turque et subsaharienne, se voient restreindre l’accès tant au marché du travail qu’au logement ou à l’éducation ». Sans que disparaissent les racismes antisémite, anti-noir-e, anti-rrom, une nouvelle forme de racisme domine dans certains pays européens : l’islamophobie. Un racisme basé sur la construction/invention d’un-e autre comme différent-e par nature ou par essence.

La préfacière explique le mot Tayush et le groupe (« Groupe de réflexion pour un pluralisme actif », http://www.tayush.com/) qui s’y rattache : « Bien que clairement situé-e-s différemment dans ce qu’on nomme les rapports de classe, de sexe et de race, ces hommes et ces femmes partagent une même volonté de recréer la citoyenneté et le vivre ensemble. D’où le choix du nom Tayush, mot issu de l’arabe classique Ta’ayush qui signifie coexistence ou vivre ensemble ».

Elle ajoute « Un espace tout à fait particulier en ce que l’affrontement ne se coule pas dans le moule asymétrique des rapports de force et n’aboutit pas à la mise à mort que ce soit d’une pensée ou d’une identité ». et « Avec Tayush, le vivre ensemble commence ici et maintenant… et c’est un agir ».

Elle poursuit sur les « défis du pluriel », la « subjectivité contrôlée » des auteur-e-s des textes présentés, les singularités individuelles et collectives, l’« action politique commune, d’un cheminement collectif, d’un travail d’élaboration – dans les mots et l’agir – de la démocratie »

Elle consacre un paragraphe au « féminin dans la langue », la volonté de « rendre visible le féminin trop souvent occulté dans le langage quand par exemple le mot hommes pris dans un sens générique empêche que l’on se souvienne que la moitié de ces hommes sont des femmes qui ont été et sont encore dominées dans les sociétés patriarcales ». Nadine Plateau souligne aussi que les luttes contre le sexisme rejoignent celles contre le racisme et réciproquement, « lutte contre un système de domination qui assigne des groupes à des essences supposées dans le but de les inférioriser ».

Elle termine sur les mots égalité, diversité, laïcité, en présentant les différents textes et invite à cette démarche collective pour que ces mots fassent sens pour toutes et tous et « deviennent vraiment universels ».

Tout en indiquant de légères variations de sens entre l’usage des termes entre la Belgique et la France, je reste dubitatif sur certains mots utilisés. Il ne me semble pas que le terme « diversité » permette d’aborder la complexité des rapports sociaux et des individu-e-s dans leurs identités fluctuantes et multiples.

Le mot « laïcité » à une histoire particulière dans certains pays, je trouve préférable de parler de sécularisation, de séparation de « l’Église et de l’État », de liberté de conscience et de pratique (ce qui implique, entre autres, des lieux de prières décents dans la ville et des salles de prières dans les entreprises, que les principales fêtes religieuses juives et musulmanes soient fériées à l’instar de celles des chrétien-ne-s, que les parures vestimentaires ne soient des obstacles ni à l’éducation ni au travail)…

Les courants de l’émancipation négligent les différenciations entre dominé-e-s, entre celles et ceux qui appartiennent ou se reconnaissent dans les différents groupes dominants ou majoritaires, que cela soit d’un point de vue de genre, de la langue, de la culture, de la religion, de la sexualité, etc., et celles et ceux n’y appartenant ou ne s’y reconnaissant pas. Cette mise à l’écart, cette mise « hors norme » des autres, est plus qu’une souffrance pour les personnes concernées, c’est un déni d’égalité. Il y a beaucoup à apprendre des travaux féministes sur le sujet. Des hiérarchies, de fait, se reconstruisent et divisent profondément celles et ceux qui sont objectivement toutes et tous des dominé-e-s.

Je n’aborde que certains points. 

J’ai particulièrement été intéressé par les analyses de l’enseignement et « la question des modalités concrètes de production des inégalités scolaires », du fonctionnement de la Société des transports intercommunaux de Bruxelles (STIB) en regard du fait religieux et la proposition de « neutralité pragmatique différenciée » que nos ami-e-s québecois-e-s nomment « accommodement raisonnable », celles sur « l’émergence de minorités actives » dont les exemples de ces « jeunes femmes qui résistent aux mécanismes discriminatoires », ou le décryptage des statistiques sur l’origine des travailleurs et des travailleuses et le poids de celle-ci dans les inégalités.

Irène Kaufer rappelle que les femmes ne forment ni une minorité ni « une catégorie passagère », qu’elles sont présentes dans toutes les catégories discriminées. Elle ajoute que « la diversité semble ignorer les majoritaires et plus encore les discriminant-e-s ». Il s’agit bien de rapports sociaux asymétriques qui créent à la fois les dominant-e-s et les dominé-e, les racisé-e-s dit de couleur et les racisé-e-s invisibilisé-e-s blanc-he-s, les êtres humains construits comme femmes et comme hommes, etc.

L’auteure souligne la place de la non-mixité dans la construction de mouvements de dominé-e-s et en particulier du mouvement des femmes. Elle parle aussi de l’apport des Black Féminists (voir par exemple, Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de " Nous les femmes " ?

Elle insiste sur la construction des voies concrètes de solidarité : « ensemble quand on peut, séparément quand il le faut, mais si possible pas les unes contre les autres »

Ouardia Derriche parle du racisme comme question politique, de la construction de l’islamophobie comme « construction idéologique euro-américaine », du racisme systémique alors que le plus souvent « le seul racisme pris en considération est le racisme des individus », des politiques d’ajustement structurel, de la culturalisation et de la naturalisation des pratiques, de « l’hystérie collective autour du foulard »…

Henri Goldman propose « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » : le racisme est « systémique » (ou « structurel ») ; la restauration de l’État social ne garantit nullement l’éradication du racisme ; le racisme n’est pas un sous-produit du capitalisme ; le racisme vise des minorités ethnoculturelles, pas des individus atomisés ; l’islamophobie est la forme principale du « racisme de crise » ; le discours antireligieux est devenu la forme respectable du discours raciste ; le mouvement ouvrier et démocratique n’est pas le premier acteur de la lutte antiraciste, il en est le premier enjeu ; aucun mouvement social n’est spontanément universel ; le nouvel antiracisme n’avancera que s’il marche sur deux jambes.

Sans partager l’ensemble des formulations,cela me semble une bonne base pour débattre. Je souligne la dimension d’auto-organisation indispensable : « Seule l’existence de mouvements autonomes, notamment issus des minorités ethnoculturelles, peut garantir que certaines préoccupations ne seront pas décrétées secondaires par ceux/celles (enfin surtout ceux) qui sont en position de rédiger les synthèses ». C’est la leçon du mouvement féministe et c’est aussi une condition pour construire un nouveau front majoritaire et inclusif pour bouleverser l’ordre-désordre du monde.

Table des matières

Introduction de Nadine Plateau : Tayush ou le vivre ensemble

Azzedine Hajji et Renaud David Maes : La question raciale est une question sociale : le cas de l’enseignement en Communauté française

Michel Staszewski : L’École publique, tisseuse de liens sociaux ?

Farida Tahar : Pour une vision empirique du combat des femmes. L’expérience locale du collectif TETE (Toutes Égales au Travail et à l’École)

Irène Kaufer : L’égalité hommes/femmes est-elle soluble dans la diversité ?

Albert Martens : Les inégalités dans l’emploi et l’origine des travailleurs et travailleuses : ce que les statistiques peuvent révéler

Younous Lamghari : La STIB1 à l’épreuve du fait religieux

Gratia Pungu : Entre démographie menaçante et démocratie hésitante : Diversité à Bruxelles, émancipation différée ?

Khaddija Haourigui : L’émergence de minorités actives, une inclusion sociale par le bas ?

Ouardia Derriche : Le racisme, une question politique

Marc Jacquemain : La laïcité contre elle-même

Paul Löwenthal : Foi et sécularisation

Xavier Delgrange et Hélène Lerouxel : Le droit, allié ou adversaire de la liberté ?

Henri Goldman : Neuf thèses pour un antiracisme de convergence

Nicole Dewandre : Penser les différences

Quelques points me semblent mériter plus particulièrement débat. S’il est difficile d’analyser conjointement les mécanismes discriminatoires relevant de l’appartenance de classe, de genre, de « race » ou de « groupe ethnique », l’oubli du système de genre par certain-e-s me semble une erreur méthodologique, les femmes ne sont ni une catégorie ni une minorité.

Je ne pense pas que l’on puisse mettre sur le même plan la domination systémique des hommes sur les femmes (les rapports sociaux de genre) et les prises de positions de certaines féministes rebaptisées bien hâtivement en « logiques matriarcales ». Je passe que la notion de « féminisme hégémonique », en rappelant que le féminisme, comme mouvement de subversion sociale et d’égalité réelle, est très largement minoritaire dans toutes les sociétés, même celles où la notion de genre, souvent dépolitisée, est utilisée institutionnellement.

De la même manière, je ne pense pas que l’on puise mettre sur le même plan les constructions sociales sexistes et/ou racistes et les différences d’appréciations philosophiques incluant les constructions religieuses.

D’autres débats devraient porter sur les hypothétiques « classes moyennes », sur l’enseignement des « philosophies religieuses » (peut-on mettre sur le même plan le créationnisme et les théories évolutionnistes ou du Big Bang ?), sur la fantasmatique « neutralité » de l’État, sur la notion d’incroyant-e qui n’a de sens que pour les « religieux », sur la « sécularisation individuelle », sur la place des « écoles confessionnelles », sur le droit « comme allié naturel de la liberté », etc.

Et bien évidement, il serait souhaitable de discuter des « Neuf thèses pour antiracisme de convergence » présentées par Henri Goldman.

Je termine justement par une de ces thèses : « aucun mouvement social n’est spontanément universel », ce qui implique donc un travail et une volonté de convergence sur l’antiracisme comme sur d’autres sujets…

Un livre pour penser et construire les convergences.

Compléments possibles :

Pour le vivre ensemble : Leila Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal : Les banlieues, le Proche-Orient et nous, Les Éditions de l’Atelier 2006, Taayoush ou vivre ensemble

Zahra Ali : Féminismes islamiques,La fabrique 2012, Le féminisme comme notion radicale faisant d’abord des femmes des êtres humains

Abdellali Hajjat – Marwan Mohammed : Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte 2013, Rejeter une supposée « essence » religieuse des faits observés et s’interroger sur le sens du recours à la référence musulmane par les acteurs sociaux

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, réédition Demopolis 2014, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions

Un texte collectif : Notre horizon : l’égalité réelle pour toutes et tous, Notrehorizon : l’égalité réelle pour toutes et tous

et prochainement, une note sur le livre de Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?, à paraître aux éditions Textuel

Tayush : Les défis du pluriel. Égalité, diversité, laïcité

Couleur livres, Bruxelles 2014, 176 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

1 Société des transports intercommunaux de Bruxelles

 

Pour perturber cette monotonie et cette lassitude devant la débâcle

2Il est nécessaire de faire régulièrement des pas de coté, de lire des livres hors des sentiers habituellement fréquentés. Sollicité amicalement par Sébastien, que je remercie chaleureusement ici, je me reconnais, au delà des agacements, dans les questionnements de fond de certain-e-s, leurs invitations à sortir de la gangue du prêt-à-penser…

Je reste cependant étonné que lorsque quelqu’un-e parle de domination, de totalitarisme, d’enfermement de la pensée, elle/il oublie de se situer, d’expliquer pourquoi/comment sa propre pensée en a brisé les contraintes, s’en est libérée même partiellement… En fait, au delà de la nécessité de se situer socialement, il convient, me semble-t-il, de prendre en compte les contradictions de toute situation, leur irréductibilité à une mono-causalité, une imaginaire fixité, ou à la vision dominante.

Je ne partage pas certains points de vue de l’auteur, ni sur la place de la mythique petite bourgeoise, ni sur les révolutions arabes, ni sur la religion, ni surtout sur la façon d’aborder certains sujets…

Cependant, au delà des fulgurances de certaines phrases, le livre est une invitation à ne pas se résigner, à refuser les pensées au repos, les « formules du prêt-à-parler contemporain », à « démaquiller le réel, lui retirer cette parure de carnaval », à penser le devenir commun, bref à faire de la politique, « depuis quand la politique consisterait-elle à respecter la réalité telle qu’elle est ? ».

D’autant que Jean-Paul Curnier fait largement référence aux pratiques d’organisation d’une « contre-société » du Black Panthers Party et Black Power, dont les « free schools », les programmes d’actions dit « de survie », les petits-déjeuners gratuits pour les enfants, la clinique de soins gratuits…

Je souligne les pages, entre autres, sur l’histoire officielle, sur les banlieues, « ces territoires sont jusqu’à dix fois plus importants et plus étendus en population et en superficie que ce dont ils sont censés former la périphérie », l’humiliation, les dimensions collectives de l’existence, la terreur « destinée à affoler », l’invention de l’autre « comme un autre absolu », la consommation, l’illusionnisme technocratique, le narcissisme et l’infantilité et le « confort de couche-culotte », la désobéissance, l’immigration, « apprendre et discuter pour reprendre confiance en nous et retrouver une dignité pour parler clairement et fièrement de qui nous sommes », la revendication de gratuité nécessaire (transports, logement, etc.)

L’auteur parle aussi de l’urgence de récupérer sa propre histoire, de la « mémoire de souveraineté agissante dans l’insurrection », du « surgissement d’un peuple ne peut pas plaire en premier temps au peuple existant » (mais il ne l’applique pas à ses propres analyses), de l’expérience qui transforme, sur les « pauvres » et leur « statut d’êtres-pour-l’achat », d’art et les effets d’esthétisation « de ce qui devrait d’abord être mis en question », de conception « simplifiée et disciplinaire la vie », de la fausse nourriture, de ce qui n’est pas cher et « ne vaut rien »…

Un livre pour réfléchir, une invitation « pour dire une réalité à venir et ne pas nous contenter de la réalité présente »

Jean-Paul Curnier : Prospérités du Désastres

Aggravation, 2

Editions Lignes 2014, 175 pages, 14 euros

Didier Epsztajn