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Entretien avec Pierre Salama*

*Professeur émérite des universités et chercheur au CNRS, spécialiste de l’Amérique latine, auteur de nombreux livre et articles accessibles sur pierre.salama.pagesperso-orange.fr.

On attribue souvent à la libéralisation commerciale et à la globalisation financière l’origine de la crise actuelle. Pensez-vous que l’ouverture ait affaibli certaines économies et renforcé d’autres ?

P. S. : La crise actuelle se déroule dans un contexte spécifique : celui de la désindustrialisation de nombre de pays provoquée, accélérée par la globalisation commerciale principalement et secondairement par la dérégulation financière. À l’exception de l’Allemagne, l’ensemble des pays avancés connaissent depuis une décennie une désindustrialisation massive. Une partie importante des économies émergentes connaissent également cette désindustrialisation, à la différence des quelques grandes économies asiatiques. Concentrons-nous sur l’exemple des économies émergentes.

À la différence de la désindustrialisation des pays avancés, celle de certaines économies émergentes, principalement latino-américaines, survient au moment où le PIB par tête est encore relativement faible. La crise actuelle peut précipiter les processus de désindustrialisation déjà entamés dans nombre de pays et ainsi bouleverser la structure de l’économie mondiale. Cependant, la Chine, « atelier du monde », ne peut bénéficier mécaniquement de cette crise. D’un côté, son modèle de développement rencontre déjà des limites et à moins de pouvoir dynamiser son marché intérieur, son taux de croissance pourrait fléchir, au bénéfice d’autres pays asiatiques dont la main d’œuvre serait moins couteuse ; d’un autre côté, la baisse des importations des pays affectés par la crise peut fragiliser sa croissance et rendre caduque la thèse du « découplage » de conjoncture dont elle pourrait bénéficier sur le moyen terme. C’est ce que nous allons préciser.

Les économies émergentes asiatiques connaissent une forte croissance depuis une trentaine d’années et les latino-américaines renouent depuis une dizaine d’années avec une croissance plus ou moins élevée. Ce n’est pas le cas des économies avancées. Les deux ensembles ont tendance à converger. Cette situation n’est pas totalement nouvelle. Dans les années 1930, les économies avancées ont subi une crise profonde et durable. En revanche, au cours de cette période, quelques économies exportatrices latino-américaines ont connu une industrialisation prononcée, après une phase de crise. Mais, les relations entre le « centre » et la « périphérie » ne jouent plus aujourd’hui comme hier (ces concepts, aujourd’hui, paraissent plaqués et perdent de leur pertinence, le contexte mondial ayant profondément évolué).

Selon la Cepal et le courant structuraliste latino-américain, il suffit que ces liens se relâchent à la faveur d’une crise dans les économies avancées, d’une guerre entre pays du centre, pour que certains pays connaissent un processus de substitution des importations. Le relâchement des liens a été une « chance », pour quelques pays comme le Brésil, le Mexique ou bien l’Argentine, de s’industrialiser. La crise structurelle traversée par les économies avancées aujourd’hui offrira-t-elle la même opportunité ? La situation est différente de celle des années 1930 pour deux raisons :a/ la dimension financière est devenue un paramètre extrêmement important ; b/ les liens commerciaux s’intensifient entre certaines économies émergentes (notamment Amérique latine et Asie). La part du commerce de l’Amérique latine avec la Chine et l’Inde augmente fortement. Le Brésil, en triplant ses échanges avec la Chine entre 2006 et 2010, tisse des liens commerciaux de plus en plus étroits avec la Chine. Mais l’échange est asymétrique : la Chine exporte pour l’essentiel des produits manufacturés au Brésil et lui achète des matières premières ; il en est de même pour l’Argentine. Le Mexique ne vend quasiment rien à la Chine mais lui achète des produits manufacturés.

Grâce à l’ampleur de leurs exportations vers la Chine, la contrainte externe du Brésil et de l’Argentine ne joue plus comme limite à leur croissance, comme ce fut le cas dans le passé. La croissance élevée de la Chine « tire » en partie celle du Brésil et de l’Argentine mais pas celle du Mexique. Cependant, la crise de la dette souveraine et les menaces d’éclatement de la zone euro et de l’euro en tant que monnaie de réserve fragilisent le système bancaire. La recherche de liquidité peut amplifier la contagion financière et se répercuter sur les économies émergentes dont les marges de manœuvre en matière de politiques anti-cycliques sont aujourd’hui plus faibles qu’elles ne l’étaient en 2009, y compris en Chine.

La croissance économique n’est pas toujours synonyme d’industrialisation croissante. Dans les pays avancés, à l’exception de l’Allemagne, un processus de désindustrialisation a lieu surtout depuis le début des années 2000. La désindustrialisation ne se limite pas à la perte du poids relatif de l’industrie dans le PIB au profit des services. Elle est provoquée par l’essor des délocalisations d’activités industrielles et de services vers des économies émergentes et par la quasi-absence de politique industrielle de la part des pays concernés. La délocalisation, facilitée par la forte réduction des mesures protectionnistes, la baisse du coût des transports, constitue souvent un contournement des contraintes légales qui s’imposent dans les pays développés. Dans les pays d’accueil, les salaires sont beaucoup plus faibles, les droits sociaux quasi inexistants, les contraintes environnementales souvent absentes ou plus faibles, enfin les profits moins taxés. Le libre-échange est sous cet angle une manière de contourner légalement les lois des pays d’origine.

Alors que les pays asiatiques connaissent un fort processus d’industrialisation, d’autres en revanche, notamment en Amérique latine, s’acheminent vers une « désindustrialisation précoce ». En Asie, le poids de l’industrie augmente dans le PIB, la valeur ajoutée des biens produits croit et leur degré de sophistication technologique également, enfin le solde de la balance commerciale des produits industriels est largement positif. En Amérique latine, le poids de l’industrie décroit de manière relative dans de nombreux pays, la valeur ajoutée des biens produits baisse ainsi que souvent leur sophistication technologique, enfin le déficit commercial de l’industrie de transformation croît, plus particulièrement pour les biens à contenu technologique moyen et élevé.

Destinées de plus en plus aux économies asiatiques, les exportations de matières premières, produites certes avec des technologies de pointe, compensent les déficits de l’industrie de transformation et permettent de dégager un solde positif de la balance commerciale, à l’exception du Mexique, et limitent le déficit de la balance des comptes courants. Au Mexique, ce sont les transferts monétaires des immigrés aux États-Unis qui desserrent fortement la contrainte externe. À la différence des années 1960 à 1990, la contrainte externe pèse moins et les degrés de liberté pour définir une politique économique en faveur de la croissance augmentent d’autant.

Alors, que faire ? Accepter la désindustrialisation précoce au nom du libre-échange, refuser cette désindustrialisation en pratiquant une ouverture contrôlée, ou bien fermer les frontières en espérant que les autres pays continueront à acheter ce qu’on produit ? Grâce à l’appui d’un État stratège, l’économie « ouverte » n’est pas une économie « offerte » aux intérêts extérieurs comme c’est le cas avec le libre-échange seul. L’ouverture contrôlée permet de transformer le tissu industriel et de préparer le pays aux mutations rendues nécessaires par la crise. Ce n’est pas l’ouverture externe qui conduit à la « désindustrialisation précoce ».

L’ouverture aux marchés internationaux n’est pas synonyme de laisser-faire, elle peut être contrôlée. « Désindustrialisation précoce » et industrialisation dépendent de la manière de pratiquer l’ouverture. Si les forces du marché sont laissées libres de fixer les prix et d’orienter les investissements, la probabilité qu’un processus de « désindustrialisation précoce » ait lieu est élevée, et affaiblit les capacités de résistance lorsque survient une crise, comme celle initiée dans les pays avancés en 2008.

La crise d’aujourd’hui est-elle plus grave que celle de 1929 ?

P. S. : Le passage d’une crise financière majeure à une récession économique puis, après une courte reprise, à une crise des dettes souveraines de plusieurs États de la zone euro, porteuse de risques récessifs, c’est sans doute ce qui différencie la crise actuelle des économies avancées par rapport à celle des années 1930. Loin d’être dépassée, la crise ouverte avec la faillite de Lehman Brothers, ressurgit. La crise financière se déroule pour l’instant en deux étapes : une crise des institutions financières suivie d’une crise des dettes souveraines dans plusieurs pays de la zone euro, chacune ayant un impact négatif sur la croissance des pays avancés.

Il a été beaucoup écrit sur les origines et les causes de la crise des institutions financières des pays développés et de ses conséquences fortement négatives sur l’activité économique. Le développement des bulles spéculatives et leurs éclatements ont été facilités par : 1/ l’adoption de règles comptables valorisant les actifs à partir de leurs prix de marché (mark to market), 2/ la possibilité pour les banques de vendre de manière très lucrative les risques pris grâce à la conception et à l’émission de produits financiers dérivés de plus en plus complexes (titrisation) et de les effacer de leurs bilans et, enfin, 3/ des techniques pour le moins « roublardes » pour évaluer ces risques.

Ainsi conçue, l’ingénierie financière facilite une logique d’emballement : le crédit est de moins en moins attribué à partir des perspectives de revenus des emprunteurs et de plus en plus à partir de l’anticipation de la valeur des patrimoines ainsi acquis par ces emprunteurs, comme on a pu l’observer avec les bulles immobilières et financières. Pour reprendre une expression de Mynski, on arrive très rapidement à un financement de type Ponzi et l’instabilité se profile. Le système financier implose avec une dévalorisation brutale des actifs et ce qui hier favorisait la bulle (l’equity value, c’est-à-dire la différence positive entre la valeur de marché et les engagements) se transforme en son contraire (la valeur de marché plonge et se situe dorénavant en deçà de la valeur des emprunts à rembourser).

Le retournement du cycle provoque un assèchement brutal des liquidités. Les entreprises financières sont à la recherche de liquidités pour financer un risque qui hier, transféré et disséminé, devient fortement réévalué. Les banques cessent de se prêter entre elles et à fortiori freinent brutalement leurs prêts aux entreprises et aux particuliers. Les entreprises non financières avec la dévalorisation de leur capitalisation, voient toute une série de ratios « virer au rouge » et sont confrontées à un manque croissant de liquidités. Le « crédit crunch » transforme la crise financière en une crise économique. La crise devient systémique, elle affecte y compris des entreprises ayant eu une gestion prudente, loin de la manipulation hier lucrative, des produits financiers titrisés. Elle se propage avec force au-delà des frontières par les canaux forgés par la globalisation financière.

L’effet de contagion a été particulièrement puissant et l’ensemble des économies dans le monde a été affecté. Les PIB ont connu soit des taux de croissance négatifs, soit de forts ralentissements et le chômage a partout fortement augmenté. Au lieu du recours à des politiques d’austérité, dont les effets cumulatifs auraient pu approfondir la crise, le déploiement de politiques de relance a permis que la croissance reprenne, sensiblement dans certaines économies émergentes, modestement dans les économies avancées. Certains économistes ont alors pensé que le creux de la crise était dépassé et qu’on pouvait rejouer le jeu sans en modifier les règles. À l’inverse, d’autres économistes, plus lucides et le plus souvent à contre-courant, ont considéré que la chute et la reprise des taux de croissance n’étaient qu’une étape d’une crise plus large pouvant prendre un profil en W ou bien en VL. C’est en fait ce qui s’est passé, mais avec une particularité rarement prévue. D’une crise des dettes privées, on est passé à une crise des dettes souveraines.

À la différence de la crise des années 1930, il ne s’agit pas d’une crise de sur-investissement dans les pays avancés (les taux d’investissement n’y ont pas connu d’emballement tout au long de la décennie 2000), ni d’une crise de réalisation (la consommation régresse peu grâce à l’augmentation des crédits dans les pays anglo-saxons), mais d’une crise financière provoquée par la dérégulation « sauvage » de l’ensemble des marchés, et plus particulièrement des marchés financiers et du marché du travail. La crise financière commence en effet par une crise portant sur les dettes privées. Comme nous venons de le voir, les banques, risquant une crise de liquidités et la faillite, cessent de se prêter entre elles, et limitent très fortement leurs crédits à l’économie précipitant ainsi la crise économique. L’intervention de l’État pour sauvegarder le système bancaire conduit à l’alourdissement des dettes publiques et en général guère au retour du financement du crédit aux entreprises par les banques. Ce n’est cependant pas uniquement l’aide de l’État au système financier qui provoque un alourdissement de l’endettement public.

Plusieurs autres facteurs interviennent dans l’accroissement de cet endettement : 1/ initiée dans les années 1980, la contrerévolution fiscale visant à réduire la charge fiscale et donc les recettes perçues. Par ailleurs, elle accentue la régressivité du système alors même que la double inégalité entre les salaires d’une part et entre les salaires et les revenus du capital d’autre part, s’accentuait ; 2/ la chute des recettes fiscales au sens strict et des contributions au système de protection sociale liée au retournement de la conjoncture ; 3/ l’inertie à la baisse des dépenses publiques, et plus particulièrement celles concernant les systèmes de protection sociale ; 4/ l’augmentation du volume de certaines dépenses comme l’aide aux chômeurs en nombre croissant, aux personnes particulièrement affectées par la crise, aux entreprises en difficulté ; 5/ la hausse des taux d’intérêt due aux spreads en augmentation, et la hausse consécutive du service de la dette. Ces facteurs, auxquels s’ajoute l’aide massive apportée au système bancaire – et remboursée en partie avec le retour des profits bancaires, à l’exception des institutions hypothécaires aux États-Unis –, expliquent l’envolée des déficits et de l’endettement publics.

Grâce aux liquidités ainsi retrouvées et à l’absence de régulation conséquente concernant le fonctionnement du système financier, les institutions financières vont se tourner vers les marchés obligataires et plus particulièrement vers les titres publics des États qui leur semblent les plus fragiles : Grèce, Italie, Portugal, Espagne, France, obtenant ainsi des profits considérables dans un premier temps. Mais au final cette spéculation fragilise les comptes des banques lorsque les possibilités de défaut de paiement apparaissent plus nettement. Le risque de défaut nourrit la hausse des taux qui, elle-même, renforce le risque.

La date précise de la crise n’étant pas prévisible, le retournement de conjoncture surprend les institutions financières qui avides de gains, ont conservé ces titres devenus sources de pertes. La valeur des emprunts des pays les plus fragiles baisse, ce qui se traduit mécaniquement par une hausse du taux d’intérêt. C’est ce qui explique que, dans un second temps, les instituions financières cherchent à vendre ces titres et à en acheter d’autres, émis par des pays considérés comme plus sûrs, quitte à avoir des taux d’intérêt plus faibles. La différence avec les crises des dettes souveraines latino-américaines des années 1980-1990 est importante. Dans ce cas, les banques cherchaient à acquérir des devises clés en vendant de la monnaie locale ; dans le cas présent, ces transactions se font dans la même monnaie, l’euro. Les banques vendent des titres émis par leur propre pays pour acheter des titres émis par l’Allemagne et quelques pays d’Europe du Nord.

Les pays affectés par cette défiance envers leurs titres sont fragilisés. La hausse des taux d’intérêt ne leur permet plus d’assurer le service de leurs dettes. Les politiques d’austérité décidées pour réduire les déficits publics aboutissent à l’effet inverse : ces déficits augmentent avec la baisse des recettes fiscales due à l’accentuation de la crise économique provoquée par ces politiques d’austérité. Hausse des taux, réduction des recettes fiscales posent avec acuité le problème du rééchelonnement des dettes, de leurs restructurations et des garanties que peuvent offrir les pays de la zone euro. À défaut de ces garanties et d’une solidarité inter-étatique, l’impossibilité de dévaluer renforce les risques de défaut de certains États de la zone euro. À l’inverse, la possibilité de laisser se déprécier la monnaie, explique que des pays n’appartenant pas à la zone euro (le Japon, l’Angleterre, etc.) ne connaissent pas à ce jour de menaces concernant leur solvabilité, bien que leurs ratios d’endettement (dettes sur PIB) soient également élevés, voire plus élevés.

Lucrative, la spéculation devient source de pertes majeures. C’est ce qu’on a pu observer avec le déroulement de la crise grecque et ses effets domino sur les titres italiens, voire français en novembre 2011. Comme les marges de manœuvre des gouvernements s’avèrent plus réduites dans la phase actuelle que dans la précédente, en raison de l’endettement massif qui s’en est suivi, les risques d’approfondissement de la crise économique augmentent avec la recherche de diminution des déficits budgétaires par le biais de politiques d’austérité.

Il est difficile de savoir si la crise qui frappe depuis quelques années les économies avancées est plus forte que celle de 1929. Elle est différente. Deux aspects la distinguent de celle de 1929 : la crise de la dette souveraine et l’appartenance de plusieurs pays à une zone monétaire dont le fonctionnement souffre de l’absence de politique budgétaire commune. Seules des mesures d’ordre structurel peuvent permettre de dépasser durablement cette crise. 1/ S’agissant des institutions financières, le dépassement de la crise passe par une modification sensible de l’architecture financière en établissant, comme dans les années 1930, une séparation entre les activités de dépôt-crédit des banques et celles d’investissement et, d’une manière plus générale, par une réglementation plus stricte de leurs activités. 2/ S’agissant du rapport salarial et des différentes formes de solidarité inter et intra-générationnelles et à l’instar de ce qui fut fait dans les années 1940 avec le développement de la protection sociale, il parait nécessaire de tenir compte davantage des biens collectifs, des biens non marchands, de réduire les inégalités de revenus. 3/ S’agissant de l’intervention de l’État dans les activités économiques, une coordination de ces politiques apparait nécessaire.

Y-a-t-il des relations entre le système financier et le système productif ?

P. S. : Contrairement à l’opinion la plus répandue, il y a des relations entre d’un côté la dérégulation financière et l’essor de la finance, et de l’autre le système productif. Le système productif pâtit de cet essor, la croissance du PIB dans la plupart des pays avancés devient plus ou moins « molle » selon les niveaux d’endettement des ménages, et/ou les capacités à l’exportation de certains pays. Le marché du travail en supporte les conséquences : les salaires ne suivent plus ou peu l’évolution de la productivité, la flexibilité de l’emploi est recherchée et les emplois précaires, à temps partiel se multiplient.

Le financement par le crédit à l’investissement des entreprises et à la consommation des ménages est nécessaire à l’essor de la production. Mais la dérégulation des marchés financiers a permis que se développent démesurément de nouveaux produits financiers, instruments de comportements spéculatifs. La financiarisation de l’activité économique a un coût : la modération salariale et, conjointement, la distance entre les 10 %, voire les 1 %, qui perçoivent les salaires les plus élevés et les autres, augmente considérablement. Illustrons les mécanismes établissant une relation entre la dérégulation financière, le système productif et le marché du travail à partir de trois thèmes : le crédit, la financiarisation, la modération salariale.

1/ Le développement du crédit aux particuliers, très important surtout dans les pays anglo-saxons, va à la fois stimuler la consommation, l’activité immobilière et impulser une financiarisation de l’économie, grâce à l’endettement massif des ménages et la construction de produits financiers complexes, objets de spéculation. La modération salariale observée dans les années 1990 et début 2000, n’y a pas entrainé une croissance faible ou bien une stagnation économique, à l’inverse de ce qu’on a pu observer dans d’autres pays européens. Elle s’est accompagnée d’un taux de croissance plus ou moins élevé et d’un taux de chômage faible, le chômage demeurant élevé dans les pays qui recourent moins à l’endettement des ménages comme la France. Les crédits accordés compensent les effets dépressifs de la modération salariale. La demande interne, maintenue élevée grâce au crédit, permet la valorisation du capital.

2/ L’effet positif des crédits faciles agit également sur le système financier. En effet, avant l’éclatement de la crise de 2007-2008, les produits financiers construits à partir de ces crédits accordés, la multiplication des produits dérivés complexes censés couvrir les risques encourus, deviennent objets de spéculation, favorisent des comportements spéculatifs se traduisant par l’apparition de bulles surtout dans le secteur de l’immobilier et sur les marchés financiers. La finance privilégiant surtout le court terme, les fonds d’investissement vont acheter des entreprises grâce aux effets de levier procurés par les crédits accordés avec deux objectifs : rechercher une rentabilité immédiate élevée et réaliser des plus value à la revente.

Comme toute spéculation, celle-ci semble s’auto-alimenter et ce faisant le monde de la finance parait se détacher de celui de la production. L’argent semble s’autonomiser alors du réel et le capital devenir « fictif » comme l’avait analysé Marx. L’illusion que l’argent produit l’argent, indépendamment de ce qui se passe dans le monde de la production, tend à se développer. Le mystère de l’origine de l’argent s’épaissit et l’essor des marchés financiers semble attribuable au « miracle des petits pains » de la Bible. Alors que les salaires et les bonus croissent vertigineusement dans le secteur financier, tout au moins pour les traders et autres analystes financiers, que le pouvoir des actionnaires augmente et que les dividendes versés croissent, les salaires moyens dans l’économie réelle stagnent ou augmentent faiblement. Le poids croissant de la finance dans la gestion des entreprises a également des conséquences sur le choix des investissements en privilégiant parfois les court et moyen termes face au long terme. L’investissement de portefeuille (placements financiers) se développe au détriment de l’investissement productif au sein des entreprises. L’organisation du travail, le management des entreprises, sont influencés par le poids croissant de la finance et les exigences de rentabilité des marchés financiers.

3/ L’abondance de liquidités liée aux faibles taux d’intérêt est un facteur d’autonomisation du marché financier. Mais cette autonomie du marché financier n’est qu’apparente. Les relations qui existent entre les marchés sont plus profondes qu’il n’y paraît lorsque l’analyse reste à un niveau superficiel. La question pertinente est donc de savoir d’où viennent les gains et les pertes de la finance ?

Les profits financiers prennent une place de plus en plus importante dans l’ensemble des profits. Ce faisant, ils provoquent des effets collatéraux sur les salaires, l’emploi et les formes d’organisation du travail car l’unique manière pour qu’ils puissent croître suffisamment est que la part des profits dans la valeur ajoutée augmente, puis se stabilise à un niveau élevé, au détriment de celle des salaires. L’origine des gains de la finance est donc dans le travail.

La « modération salariale » n’a pas pour unique cause la dérégulation financière.La concurrence avec les pays à faibles salaires favorise également la recherche d’une modération salariale et une mobilité plus élevée de la main d’œuvre, particulièrement dans les secteurs utilisant beaucoup de main-d’œuvre, en raison d’un différentiel de productivité insuffisamment élevé pour compenser l’effet de salaires relativement élevés, par rapport à ceux des économies émergentes, sur le coût unitaire du travail dans les pays avancés.

La dérégulation financière peut-elle être considérée comme responsable de la crise ?

P. S. : Le cercle vertueux crédit – production – finance a fonctionné de nombreuses années créant l’illusion d’un régime de croissance original et solide, caractérisé par une croissance faible des salaires, voire une stagnation, et une demande interne soutenue. Cette croissance est cependant fragile, elle repose sur « le fil du rasoir » de l’endettement des ménages. Lorsque les débiteurs ne peuvent plus rembourser les emprunts, l’édifice construit à partir de ces emprunts s’écroule. Forcés d’honorer leurs dettes, de vendre leurs actifs même à perte, les débiteurs subissent la chute du prix de ces actifs et, ruinés, ils se retrouvent dans l’impossibilité de se désendetter davantage. Les produits financiers construits sur la base de ces crédits, objets eux-mêmes de spéculations, et sources de profits financiers très importants, sont alors atteints de défiance et considérés comme des actifs « toxiques » et pèsent alors sur la rentabilité des institutions financières qui les détiennent. La crise dite des subprimes transforme le cercle vertueux en cercle vicieux.

Le prix à payer est alors lourd. La crise financière se transforme en crise économique. Pour sauver les banques et les institutions financières menacées d’effondrement, et relancer la croissance, les États empruntent massivement. À partir d’un certain niveau d’endettement et de déficit, les capacités des États de financer le service de leurs nouvelles dettes s’amenuisent. Devant la menace de ne pouvoir faire face à leurs engagements financiers et dans la crainte de déclassement par les agences de notation, nombre de gouvernements mettent en œuvre aujourd’hui des politiques d’austérité qui, affectant l’emploi et les salaires, ont un effet récessif et rendent encore plus difficile le financement du service de leurs dettes. Le système financier international est menacé d’effondrement et la crise, apparemment surmontée en 2010, ressurgit avec cette fois des États démunis pour faire face à la situation par une politique de relance.

Que penser des réponses du sommet du G 20 (Cannes 2011) et des propositions de la zone euro pour résoudre la crise des dettes souveraines?

P. S. : Les déclarations de la présidence française du G20 de procéder à une réforme du système financier international, de rendre hors la loi les paradis fiscaux, d’imposer une taxe sur les transactions financières, fût-elle minime, etc. sont restées lettre morte. L’ordre du jour de ce sommet a été bouleversé par la crise de l’euro et la proposition avortée, par la suite, du gouvernement grec de procéder à un référendum sur la question du plan de sauvetage, si bien que parallèlement à cette réunion eurent lieu plusieurs réunions de responsables politiques de la zone euro.

Cette réunion a été précédée d’un sommet de la zone euro et les décisions prises à cette occasion ont été saluées par le G 20 (Cannes 2011). Plusieurs remarques peuvent être faites à propos de l’accord du 27 octobre 2011 signé par l’ensemble des responsables de la zone euro : 1/ l’inefficacité des politiques d’austérité mises en œuvre pour résoudre le problème des dettes souveraines de quelques États de la zone euro ; 2/ les propositions et réformes qui arrivent trop tard pour soulager la dette de la Grèce, le pouvoir des marchés arrivant à obtenir la démission des responsables politiques de la Grèce et de l’Italie. On peut souligner au passage la manière particulièrement humiliante de traiter des responsables politiques d’État ; 3/ un fédéralisme de facto dirigé par l’Allemagne et la France interrogeant la démocratie.

1/ Les politiques (austérité) mises en place pour surmonter les problèmes posés par les dettes souveraines sont à l’opposé de celles appliquées aux lendemains de la crise provoquée par les dettes privées (relance). Réagissant à la crise portant sur les dettes privées, les États ont joué de la politique budgétaire, rompant quelque peu avec les politiques monétaires restrictives préconisées par les institutions internationales dans les années antérieures à cette crise. Mais, avec la crise des dettes souveraines, au lieu de poursuivre les politiques de relance et de procéder à une réforme du système fiscal devenu régressif, les gouvernements cherchent à réduire les dépenses publiques afin de réduire les déficits budgétaires et ce faisant l’endettement.

Le résultat obtenu risque d’être l’inverse de celui espéré. La réduction des dépenses publiques précipite dans la récession et dans le meilleur des cas, ralentit la croissance. Les recettes publiques ne sont pas à la hauteur de celles espérées et le déficit budgétaire ne peut être réduit autant que souhaité. La baisse de la croissance se traduit alors mécaniquement par une hausse du ratio dette/PIB et renforce les doutes des marchés sur les capacités de certains pays à honorer leurs dettes (l’Espagne, la Grèce, l’Italie aux lendemains de la réunion du G20, et enfin la France dans une moindre mesure).

2/ Faisant suite au plan d’aide prévu en juillet 2011 et compte-tenu du risque imminent de défaut de la Grèce, les nouvelles mesures décidées en octobre 2011 par les responsables politiques des pays de la zone euro pour alléger sa dette souveraine prennent en compte une augmentation de la décote de la valeur faciale des titres, passant de 21 % en juillet à 50 %, confirment le prêt, émis à un taux d’intérêt sans spread, de 100 milliards d’euros financé par le renforcement du fond européen de stabilisation financière (ce qui augmente d’ailleurs d’autant la dette des États qui le financent et met en péril leur capacité de rembourser pour les plus endettés d’entre eux…), en contrepartie du renforcement de la politique d’austérité. Ce plan à peine né semble déjà caduc… Le rééchelonnement aurait pu être « efficace » s’il avait été fait une année auparavant et s’il n’était pas accompagné du renforcement des politiques d’austérité.

L’austérité imposée a aggravé la gestion de la dette grecque et crée un fort sentiment d’injustice. Le système fiscal restant profondément injuste, les fuites de capitaux et l’évasion fiscale se multipliant, le plan d’austérité a surtout porté sur certaines couches en épargnant celles qui étaient les plus aisées. La crise s’est amplifiée, ce qui diminue les recettes fiscales et rend impossible le service de la dette et ce d’autant plus que les taux d’intérêt explosent. Plus s’approche le « défaut » de paiement, plus les taux s’emballent, plus profitable devient la spéculation, jusqu’au jour où le danger de « défaut » devenant trop important, les banques cherchent à vendre ces titres et se « réfugient » vers des titres plus sûrs. La crise de la dette souveraine grecque suivie par celle de l’Italie, puis (à l’heure où nous parlons) celle de la France, creuse les écarts entre les taux d’intérêt payés par ces pays et ceux de l’Allemagne. Puis la crise s’amplifiant, les effets domino devenant plus crédibles, la défiance touche également les titres émis par le gouvernement allemand, faisant craindre une disparition proche de la zone euro. C’est ce qui explique que de nouvelles réunions se tiennent pour envisager différents scénarios, dont celui d’une zone euro à plusieurs vitesses, afin de protéger certaines économies des effets de contagion possibles.

3/ Jusqu’à la veille de la crise des dettes souveraines, le fédéralisme qui implique l’abandon de l’unanimité au profit d’un système majoritaire rencontre une profonde défiance de l’ensemble des gouvernements de la zone euro pour deux raisons : a/ le fédéralisme signifie un abandon partiel de la souveraineté de chacun des États qui pourraient se trouver imposer une décision prise par la majorité des membres ; b/ le refus de solidarité des plus puissants envers les plus faibles, notamment en matière financière.

Sans coordination des politiques budgétaires, sans mise en place d’harmonisation fiscale, la politique monétaire commune rencontre des limites. L’efficacité de cette dernière pourrait être accrue si les emprunts de chacun des pays appartenant à la zone euro étaient effectués en eurobonds. Les dettes étant mutualisées, les pays peuvent alors tous emprunter au même taux. La contrepartie de cette solidarité est une « mutualisation » des décisions notamment en matière budgétaire, c’est à dire l’abandon partiel de souveraineté sur les budgets publics nationaux et sur l’harmonisation des systèmes fiscaux. Ces modalités inenvisageables jusqu’à la crise de la dette souveraine, font leur chemin avec l’aggravation de celle-ci. et le risque d’implosion de la zone euro.

C’est ce qui explique que des solutions puissent être recherchées qui d’une part permettraient un déploiement de certaines formes de solidarité, et d’autre part ne laisseraient pas à un ou deux pays l’entièreté des délégations de pouvoir. Celles-ci semblent passer aujourd’hui par la mise en place d’une Europe à plusieurs vitesses. Les décisions à prendre, apparemment techniques, sont, en fait, hautement politiques. Elles ne peuvent de ce fait occulter le débat démocratique.

Merci à la revue ContreTemps pour avoir permis cette publication  contre-temps n°13

Répondre immédiatement à la dégradation sociale, mais aussi acquérir une légitimité de masse face aux mesures de rétorsion qui seront prises par les dominants

De nombreux articles intéressants. Je souligne ceux de Jean Marie Harribey « en intermittent du spectacle de l’économie », de Christophe Aguiton sur les «Indigné-e-s » et quelques unes de leurs caractéristiques : le « parler à la première personne », les « revendications rassembleuses et fédératrices », les « procédures de décisions et des formes d’organisation » et l’expérimentation « de pratiques susceptibles de préfigurer l’autre monde ou la vraie démocratie ». L’auteur insiste sur une dimension, rupture prometteuse : « choisir la transformation sociale par ses comportements ».

Vincent Drevet souligne, entre autres : « Dans une véritable redistribution à l’envers, l’État accorde des allègements aux plus aisés, alourdit sa dette, et paie à ses créanciers (parmi lesquels les bénéficiaires des allègements de prélèvements obligatoires) des intérêts de la dette en forte hausse ».

Pierre Khalfa fait un point synthétique sur l’Europe réellement construite et, avec une distance non sans charme, conclut sur « la catastrophe imminente et les moyens de la conjurer ».

Le dossier sur la crise se termine sur un pertinent texte de Michel Husson soulignant « dans ces conditions, le préalable absolu à la mise en œuvre d’un programme de transformation sociale est de lever l’hypothèque du financement du déficit », ce qui implique « de faire avancer, partout en Europe, une démarche d’audit citoyen sur le dette ». J’ai choisi comme titre de cette note, un extrait de son paragraphe sur les mesures d’urgence. L’auteur termine par « A l’intérieur, la légitimité de ce programme repose sur la capacité à améliorer concrètement les conditions d’existence du plus grand nombre. A l’échelle européenne, les mesures unilatérales prises pour protéger cette expérience de transformation sociale doivent s’inscrire dans un projet de refondation que l’on propose à l’ensemble des peuples européens de reprendre à leur compte. »

Sur l’extrême droite, j’ai particulièrement apprécié les articles de Jean-Yves Camus, de Jean-Paul Gautier et celui du collectif Visa (http://www.visa-isa.org/) dont je rappelle la brochure .

Démarche idéologique visant à promouvoir le nationalisme, le chauvinisme, l’idée de l’union nationale dans la guerre économique contre « les autres »

Editorial : Claude Debons

Libre propos : Monnaie, dette et démocratie – Jean Marie Harribey

Mouvements – Luttes et résistances face à la crise

Espagne : Mouvement du 15 mai – Jaime Pastor

Angleterre : Les émeutes de Londres – Philippe Marlières

Etats-Unis : Occupy Wall Street – Immanuel Wallerstein

Indignés, Occupy Wall Street : premiers enseignements – Christophe Aguitton

Dossier – Crise, comment en sortir ?

Deux expériences de sortie de crise : Argentine, Islande – Dominique Plihon

Les banques au cœur de la crise – Esther Jeffers

La justice fiscale, vite ! – Alexandre Derigny – Vincent Drezet

Réponses des partis politiques : Mais quelle est la question ? – Daniel Rallet

France : Pour la sortie de crise, tourner à gauche ! – Michel Husson

Europe : Fin de parcours ? – Pierre Khalfa

Confrontation – Extrêmes droites et droites extrêmes

Le Front National, révélateur de la crise sociale et politique – Jean-Yves Camus

Crise, Europe et progrès de la Droite populiste et extrême – Walter Baier – Elisabeth Gauthier

Front National, un programme national et social – Jean Paul Gautier

Le Front … syndical – Collectif Visa

Emancipation – Médias, idéologie, misère du pluralisme

Le rôle idéologique de la télévision – Françoise Lamontagne – Claude Michel

Le Web participatif : un contre pouvoir informationnel ? – Fabien Granjon

Entretien – avec André GRIMALDI : La santé malade de la marchandisation – Propos recueillis par Claude Debons et Jacques Rigaudiat

Les Temps Nouveaux n°4 : Dossier Crise : comment s’en sortir

Editions Le bord de l’eau, Saint Denis 2012, 132 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

« Homophobie »

Nouvelles Questions Féministes

vient de publier aux Éditions Antipodes

« Homophobie »

Volume 31, n°1, 2012

Coordination du numéro : Céline Perrin, Marta Roca i Escoda et Lorena Parini

L’« homophobie » désigne couramment le rejet et les discriminations vécues par les personnes homosexuelles ou supposées telles. C’est une notion largement utilisée aujourd’hui dans le langage politique et médiatique, mais aussi au sein des recherches en sciences sociales portant sur les minorités sexuelles.

Le point de départ de ce numéro de Nouvelles Questions Féministes a été une envie et une nécessité de réfléchir à la portée et aux limites de la notion d’homophobie, en particulier dans son articulation avec une perspective féministe.

Le numéro propose un ensemble d’articles qui, en se basant sur des recherches empiriques, viennent alimenter ce questionnement : quelles sont les discriminations vécues par les lesbiennes, sont-elles similaires à celles que vivent les gays, et surtout, comment rendre compte de ce qui les produit et les structure ? Les luttes juridiques, matérialisées en Espagne et en Belgique, par exemple, par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, permettent-elles d’éradiquer l’homophobie du droit, de construire une réelle égalité entre couples homos et hétéros ? Comment rendre compte des points communs entre les discriminations et les contraintes vécues par les personnes transsexuel·le·s dans leur parcours imposé pour mettre en conformité leur sexe biologique et leur état civil et celles vécues par les gays, bis et lesbiennes ?

Les thèmes abordés par les articles illustrent ainsi de manière empirique les discriminations que vivent diverses minorités sexuelles et, en même temps, démontrent la complexité des structures qui façonnent ces discriminations, complexité dont la notion d’homophobie à elle seule échoue à rendre compte. Ils invitent donc à réfléchir à l’articulation de la hiérarchie des sexualités, qui sous-tend la norme hétérosexuelle, avec la hiérarchie des sexes et les normes qu’elle produit. Une telle réflexion, loin d’être uniquement théorique, invite également à repenser les stratégies politiques à mettre en œuvre sur le terrain par les mouvements et associations de défense des personnes LGBTIQ.

Sommaire

Edito

Céline Perrin, Marta Roca i Escoda, Lorena Parini

La notion d’homophobie, ses usages et son rapport au féminisme

Grand angle

Stéphanie Arc et Philippe Vellozzo 

Rendre visible la lesbophobie

Line Chamberland et Christelle Lebreton

Réflexions autour de la notion d’homophobie : succès politique, malaises conceptuels et application empirique

Marta Roca i Escoda et Nicole Gallus

Ouverture du mariage aux homosexuel·le·s en Espagne et en Belgique : une mise en question du caractère hétérosexué du droit ?

Gerard Coll-Planas et Miquel Missé

Le genre et la chair. Analyse des discours médicaux autour de la transsexualité dans le contexte espagnol

 Champ libre

Jules Falquet

DSK ou le continuum entre les violences masculines et les violences néolibérales

 Parcours 

Natalie Benelli

L’égalité de certain·e·s, l’inégalité de la plupart

Entretien avec Lisa Daniells responsable des opérations à Women’s Press Collective (WPC), Brooklyn, NY, Etats-Unis

Glòria Casas Vila

« Mais quel monde voulons-nous ? »

Entretien avec Maïté Debats, féministe engagée de Toulouse (FR)

Comptes rendus

Lorena Parini

Les premières assises genevoises contre l’homophobie

Marianne Modak

Christine Delphy (Ed.) : Un troussage de domestique

Magdalena Rosende 

Geneviève Pruvost : Profession : policier. Sexe : féminin

Michelle Zancarini-Fournel

Claudette Fillard (Ed.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls

Michelle Zancarini-Fournel

Christine Delphy : Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française (1980-2010)

Stéphanie Pache

Sandrine Garcia : Mères sous influences. De la cause des femmes à la cause des enfants

Catherine Ecarnot

Monique Wittig : Le Chantier littéraire

Collectifs

Delphine Roux

La Fédération genevoise des associations LGTB, une fédération contre l’homophobie : l’union fait la force

Notes biographiques et Résumés

Note de lecture : Derrière la fausse neutralité du mot, ne pas oublier l’hétéro-sexisme

Ni incantation ni capitulation

« il s’agit de favoriser sur des points précis la formulation de principes d’action en deçà desquels une gauche digne de ce nom ne pourrait que se déjuger : non pas placer la barre très haut, la placer plutôt au minimum, un minimum qui pourrait aussi être l’essentiel, bref, qui ne saurait être escamoté. » Pour Louis Pinto être radical « c’est après avoir pris connaissance des questions posées, chercher des réponses qui pourraient être à la hauteur de ces questions ». L’auteur souligne de plus « une action progressiste n’a de sens qu’en relation avec les classes populaires dont elle vise à améliorer le sort à la fois objectivement (conditions matérielles d’existence) et subjectivement (sentiment de dignité, espoir dans l’avenir) ». J’aurais ajouté : qui vise à créer les conditions de l’auto-organisation des classes populaires.

Je souligne souvent le jargon des sociologues, pour ne pas dire d’entrée, que ce livre ne souffre pas de ce défaut.

Mes connaissances ne me permettent pas d’aller en profondeur sur les articles sur l’université et la recherche. L’article sur l’école me semble en retrait par rapport aux analyses du GRDS Propositions pour une refonte du système éducatif (Editions La dispute 2012)  Tous les enfants disposent des ressources nécessaires à une entrée réussie dans la culture écrite

Plusieurs ”entrées” manquent, notamment sur la réduction radicale du temps de travail, sur l’énergie (plus généralement sur la crise globale de notre relation à l’environnement) et sur l’armée (cette grande muette qui coûte si cher et qui est au centre des guerres menées, souvent contre les droits des peuples).

Reste aussi un silence pesant. Une fois de plus, une fois encore, les auteur-e-s semblent majoritairement contourner les rapports sociaux sexués et la racialisation des individu-e-s, leurs effets bien réels et faire comme si les actrices et les acteurs, les salarié-e-s appartenaient à un genre neutre qui n’existe pas.

Au delà de ces limites, les articles sont de grande qualité, tant du point de vue des analyses que des propositions. Ils représentent des éléments forts d’une base d’unité, pour une alternative majoritaire crédible. Je n’en évoque que certaines parties.

Plan de l’ouvrage :

  • Aller à l’essentiel (Louis Pinto)

  • Sortir du capitalisme financier, étape nécessaire, mais non suffisante d’une alternative globale (Frédéric Lebaron). « il convient aussi de travailler à l’élaboration d’une alternative économique et sociale cohérente face aux logiques du capitalisme financier, qui rende crédible la perspective d’une ”autre dynamique” ». L’auteur traite de la domination du capitalisme financier, de l’ordre et du désordre néolibéraux et de la difficulté à rendre visibles « les causes structurelles profondes inhérentes aux structures sociales de l’accumulation dans le contexte du capitalisme financier ». Les réponses proposées ne peuvent être qu’un « guide général d’action » et sont déclinées autour de la réduction forte et structurelle des inégalités de revenus et de patrimoines, l’anéantissement de la spéculation financière, un nouveau système bancaire et le développement de solidarités, « il s’agit d’inverser des logiques systémiques et d’en mettre en place de nouvelles, plus cohérentes, ambitieuses et efficaces ».

  • Remobiliser électoralement les milieux populaires (Céline Braconnier). L’auteure nous rappelle judicieusement que les électorats « n’existent qu’au travers des entreprises de mobilisation qui les produisent » et que « la gauche a manqué son ‘rendez-vous’ avec la génération des enfants de l’immigration ». Elle suggère, entre autres, une réforme de l’inscription sur les listes électorales et l’abaissement de l’âge de la citoyenneté électorale à 16 ans.

  • Une démocratie sociale apportant plus de pouvoir aux salariés (Sophie Béroud et Karel Yon) reviennent sur la modification de la hiérarchie des normes « atteinte au principe de l’ordre social » et sur « une accentuation de l’autonomie conférée à la négociation d’entreprise ». Les interventions des pouvoirs publics accentuent « l’inégalité de fait liée au rapport salarial » et cède « à la fiction de partenaires jouant sur un pied d’égalité dans le monde travail », sans oublier l’évacuation complète de la « notion de conflit ». Les auteur-e-s soulignent que « le cadre juridique de l’entreprise correspond de moins en moins à une réalité pertinente à l’heure du capitalisme financier et de l’entreprise en réseau ». 

    Elle et il n’oublient pas de traiter de l’institutionnalisation des équipes syndicales « Aujourd’hui l’agenda syndical dans les entreprises est davantage dicté par les injonctions de l’État à négocier et les revendications patronales que par les préoccupations des salariés ». En conclusion, Sophie Béroud et Karel Yon insistent « faire primer l’utilité sociale sur la recherche du profit revient à remettre en cause le pouvoir discrétionnaire des directions d’entreprise et des actionnaires » , autrement dit, il est nécessaire de faire des « incursions » dans le droit de propriété.

  • Pour une réappropriation collective de la démocratie locale (Michel Koebel). Si l’expérience du budget participatif de Porto Alegre, qui n’a rien à voir avec les propositions du parti socialiste, n’est pas évoquée, l’auteur indique cependant qu’il est nécessaire de « replacer la démocratie locale sous le signe de la décision collective ». Il ajoute « Avant tout, il paraît nécessaire de réaffirmer un principe que l’on a tendance à oublier : chaque citoyen est capable de prendre des responsabilités politiques et de les assumer ».

  • La désocialisation de la santé (Frédéric Pierru) : le tableau dressé est particulièrement édifiant. Parmi des propositions clairement expliquées, celles pour l’équilibre de la sécurité sociale (l’auteur entérine la CSG et ne dit rien sur les exonérations de cotisations sociales).

  • « Délinquance zéro » (Gérard Mauger). L’auteur commence par rappeler que « la défense des intérêts d’une minorité – bourgeoisie, classes dominantes ou ”élites” – ne peut que tenter de se présenter comme celles des intérêts de tous » et qu’en présentant certain-e-s comme privilégié-e-s et d’autres comme assisté-e-s, « les porte-paroles politiques et médiatiques des classes dominantes entravent toute possibilité d’unification des classes populaires ». Il analyse la sociogenèse de la délinquance et la totale inadaptation des politiques menées.

  • Une autre justice (Laurent Willemez) ou la multiplication des lois et la mise sous tutelle du pouvoir judiciaire (son affaiblissement).

  • Remettre les droits des étrangers au centre des politiques d’immigration  (EmmanuelBlanchard et Alexis Spire). Les auteurs soulignent que le bouclage des frontières est contradictoire à l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme. Sur ce sujet on pourra se reporter à la récente brochure de la Cimade : Migrations : État des lieux 2012 ( télécharger le document). Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays (article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme) 

    Ils proposent de défendre le droit à quitter son pays et construire une politique de l’hospitalité.

  • Un chômage contre les chômeurs ? (Emmanuel Pierru). Faut-il le répéter les chômeuses et les chômeurs ne sont pas des ”parasites sociaux”, l’assurance chômage (il ne s’agit pas en fait d’une assurance mais bien d’un salaire socialisé) « assure de moins en moins ». La création de Pôle emploi a encore dégradé la situation, et les radiations administratives se multiplient ; sans oublier la mise à l ’écart des chômeuses, des chômeurs et de leurs organisations, dans les discutions entre gouvernement, patronat et syndicats.

  • L’école pour tous, enfin ! (Bertrand Geay)

  • Université : contre la bureaucratie de marché (Bertrand Geay, Samuel Bouron et Pierre Clément)

  • Une recherche résolument publique et vraiment autonome (Louis Pinto)

  • Transformer les médias (Henri Maler)

  • Affranchir les sondages politiques de l’emprise du marché (Rémy Caveng)

Une réelle invitation au débat autour de propositions à la fois crédibles et de rupture avec l’ordre/désordre établi.

Savoir:Agir : 2012 : les sociologues s’invitent dans le débat

Editions du Croquant, Bellecombe-en- Bauges 2012, 222 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Une gigantesque opération d’accumulation par dépossession

Le numéro de mars/avril 2012 de la revue offre de multiples sujets de réflexion. Si je ne partage ni les références ni les orientations de certain-e-s auteur-e-s, je trouve cette lecture très enrichissante. Une nouvelle livraison de qualité dont je ne citerais que quelques articles.

Le numéro s’ouvre sur un entretien avec Stathis Kouvélakis « Grèce : destruction programmée d’un pays ».

« Il s’agit, nous dit Stathis Kouvélakis, de jeter les bases d’une gigantesque opération d’accumulation par dépossession, d’installer à l’intérieur même d’un pays de l’eurozone un modèle d’accumulation expérimenté jusqu’à présent dans le Sud et les pays est-européens. » Voici venu, autrement dit, le temps d’un déploiement direct, à l’intérieur de l’espace défini par l’Union européenne, de la stratégie du choc décrite par Naomi Klein, autrefois réservée aux pays de la périphérie. Comment comprendre le mécanisme de cette machine de guerre ? Quels possibles politiques ouvre la crise sans précédent qui en résulte ? C’est à ces questions que l’entretien qui suit s’efforce d’apporter des éléments de réponse. »

L’auteur analyse les politiques imposées, les révoltes, les attitudes et réponses des différentes forces syndicales et politiques dont celles de la gauche radicale. « Les formations de la gauche radicale se dérobent, et ce, dès le début de la crise, oscillant entre une rhétorique radicale, mais abstraite, et un pragmatisme dépourvu de substance, qui refuse de tirer les leçons de la faillite complète du modèle de développement suivi dans le cadre de l’intégration européenne. » Malgré l’éventail des sujets abordés, je regrette le peu de place donné aux éléments, certes minoritaires, de contre-pouvoir, d’auto-organisation ou d’autogestion. Sur ce sujet voir le Communiqué de l’assemblée des travailleurs de l’hôpital autogéré de Kilkis du 18/02/2012 Grèce : Appel de l’hôpital autogéré de Kilkis à l’extension des occupations

ou la lutte des travailleuses et des travailleurs du journal Eleftherotypae Les Travailleurs d’Eleftherotypia sont de retour …… avec leur propre journal !.

Il reste pour le moins étonnant, alors qu’une campagne pour l’audit de la dette se développe en France comme en Grèce, que les initiateurs français n’exigent pas l’annulation de la dette illégitime grecque et le remboursement par les banques françaises des versements déjà effectués. La Grèce est l’un des trois principaux clients en armements de l’Allemagne et de la France. L’achat de ces armements à quelque chose à voir le niveau de la dette grecque et aussi avec son caractère illégitime et odieux.

Raphael Kempf nous rappelle le rôle des gouvernements socialistes dans la construction du ”libre marché” de la finance « Quand les socialistes libéraient la finance. Le ”consensus de Paris” et la mondialisation financière – à propos de Rawi Abdelal : Capital Rules ».

Yolène Chanet et Joséphine Gross propose une lecture du dernier livre de MonaChollet, Beauté fatalesous le titre « Et mes seins, tu les aimes ? » Ma propre lecture diverge sur certains points L’omniprésence de modèles inatteignables enferme nombre de femmes dans la haine d’elles-mêmes

J’ai, de plus, apprécié les articles de NadègeRagaru « Du balkanisme à l’histoire transnationale des Balkans ? – à propos de MariaTodorova :Imaginaire des Balkans » ; celui de StéphaneHaber « Analyser le néolibéralisme aujourd’hui » ; d’Edouardo Gudynas « La Pacha Mama des Andes : plus qu’une conception de la nature » et celui de NajateZouggari « La Case de Santé ».

Je suis plus que sceptique devant la lecture d’Alban Lefranc « La singularité de Kafka – à propos de Pascale Casanova : Kafka en colère ». Sans savoir toujours qui s’exprime, Pascale Casanova ou Alban Lefranc, c’est, il me semble, une lecture très réductrice de Kafka et de son œuvre, sans oublier une lecture erronée du livre de MichaëlLowy « Franz Kafka, rêveur insoumis » (Stock 2004). Reste aussi une certaine stupéfaction par l’évitement du très beau livre de Bernard Lahire : Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire (Editions La découverte, Paris 2010) Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La Revue des Livres RDL N°4

Mars/avril 2012, 80 pages, 5,90 euros

Didier Epsztajn

RdL, la Revue des Livres n° 4 (mars-avril) est en kiosque

Note de lecture : Une gigantesque opération d’accumulation par dépossession

Au sommaire de ce numéro :

GRECE : DESTRUCTION PROGRAMMEE D’UN PAYS
Entretien avec STATHIS KOUVELAKIS sur une crise sans précédent

Une machine de guerre travaille aujourd’hui à détruire la Grèce. « Il s’agit, nous dit Stathis Kouvélakis, de jeter les bases d’une gigantesque opération d’« accumulation par dépossession », d’installer à l’intérieur même d’un pays de l’eurozone un modèle d’accumulation expérimenté jusqu’à présent dans le Sud et les pays est-européens. » Voici venu, autrement dit, le temps d’un déploiement direct, à l’intérieur de l’espace défini par l’Union européenne, de la stratégie du choc décrite par Naomi Klein, autrefois réservée aux pays de la périphérie. Comment comprendre le mécanisme de cette machine de guerre ? Quels possibles politiques ouvre la crise sans précédent qui en résulte ? C’est à ces questions que l’entretien qui suit s’efforce d’apporter des éléments de réponse. http://www.revuedeslivres.fr/grece

Également au sommaire de ce numéro,
à découvrir en ligne sur www.revuedeslivres.fr :

■ RAPHAEL KEMPF, Quand les socialistes libéraient la finance – à propos de Rawi Abdelal, Capital Rules

■ SCOTT McLEMEE, trad. C. Jaquet,
Le nouvel assassinat de Léon Trotski – à propos de Bertrand Patenaude, « Robert Service. Trotsky: A Biography ; David North. In Defense of Leon Trotsky » (The American Historical Review)

■ YVES CITTON ET SASKIA WALENTOWITZ,
Pour une écologie des lignes et des tissages – à propos de Tim Ingold, Une brève histoire des lignes ; The Perception of the Environment. Essays on Livelihood, Dwelling and Skill ; et de Being Alive. Essays on Movement, Knowledge and Description

■ YOLÈNE CHANET ET JOSÉPHINE GROSS, Et mes seins, tu les aimes ? – à propos de Mona Chollet, Beauté fatale

■ NADÈGE RAGARU, Du balkanisme à l’histoire transnationale des Balkans ? – à propos de Maria Todorova, Imaginaire des Balkans

■ ALBAN LEFRANC, La singularité de Kafka – à propos de Pascale Casanova, Kafka en colère

Le point sur
■ STÉPHANE HABER, Analyser le néolibéralisme aujourd’hui

Géographie de la critique
■ EDUARDO GUDYNAS, trad. N. Haeringer, La Pacha Mama des Andes : plus qu’une conception de la nature

Le portrait
■ JÉRÔME DESQUILBET et CHARLOTTE NORDMANN, Ivan Illich

Expérimentations politiques
■ NAJATE ZOUGGARI, La Case de Santé

Iconographie
■ SOCIÉTÉ RÉALISTE NAJATE Commonscript

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L’adieu des Poupées en pantalon

ChèrEs amiEs,

 
Après trois ans d’existence, nous avons décidé de mettre fin à notre aventure collective.
 
Née d’une lutte en mai 2009, l’association Les Poupées en pantalon s’est construite sur la volonté de quelques étudiantes strasbourgeoises de faire renaître un féminisme concret, basé sur nos expériences de femmes et sur la vie des femmes d’aujourd’hui.
Pour cela, nous avons commencé par créer notre magazine féminin féministe, puis nous nous sommes dotées d’un blog avant de nous lancer dans des actions publiques. Comment ne pas se souvenir de notre première manifestation, organisée contre la suppression des centres IVG ? Ce fut un moment fort, et ce moment, nous l’avons vécu à vos côtés. Mais il y en eu bien d’autres encore, comme, par exemple, la marche nocturne non mixte que nous avons organisée pour le 8 mars 2011, inoubliable de joie et de vivacité, ou encore notre rassemblement place Kleber où, armées des mots de notre choix, nous avons rendu visibles les violences infligées aux femmes (25 novembre 2010).
Mais le féminisme pour lequel nous luttions et lutterons encore se fait un devoir d’en finir avec toutes formes d’oppressions. Ainsi, au combat contre le sexisme se sont ajoutées les luttes LGBTI (Lesbiennes, Gays, BisexuelLES, TransexueLEs, IntersexuéEs), anti-racistes et anti-impérialistes, toutes intrinsèquement liées pour nous à notre combat contre le système patriarcal.
Nous avons tenu dès le départ à apporter notre soutien aux actions des associations militant sur ces questions et parfois (principalement avec les associations LGBTI) les liens tissés avec elles nous ont permis de créer des actions communes et de rendre indispensable cette solidarité qui nous semble plus que nécessaire.
Car nous avons voulu que le féminisme des Poupées en pantalons soit sans concession. Héritières des féministes révolutionnaires des années 70, nous nous sommes affirmées non consensuelles, radicales, en lutte contre un essentialisme par trop dominant, et nous avons bâti l’association Les Poupées en pantalon sur la non mixité. Par ailleurs, nous avons toujours eu à cœur de conserver notre autonomie par rapport aux institutions, aux partis politiques et aux associations.
Aujourd’hui, nos parcours respectifs ne nous permettent plus de continuer cette belle aventure mais nous sommes heureuses d’avoir « ranimé la flamme féministe strasbourgeoise », comme l’a si joliment formulé une de nos amies libraires. Le combat continue, bien entendu. Féministes nous sommes, féministes nous resterons.

Avant de vous quitter, nous vous informons que notre blog continuera à être un libre espace d’expression féministe et nous attirons votre attention sur notre offre spéciale : du 1er mars au 30 avril 2012, le pack de quatre numéros des Poupées en pantalon est à 7 € au lieu de 17 €, frais de ports compris.

Une façon à nous de vous faire un dernier cadeau.
Sachez encore que nous avons décidé de faire don de nos actifs au comité de soutien strasbourgeois de Pinar Seleck (http://www.pinarselek.fr/), ainsi qu’à l’association La Lune (http://www.lalune67.fr/) qui a été notre premier soutien. Nous ne saurions trop vous encourager à les soutenir vous aussi.
 
Nous vous remercions de nous avoir accompagnées dans notre lutte et nous vous souhaitons une bonne continuation militante.
 
Féministement
 
Les Poupées en pantalon

Dossier Égypte

Avant-propos

La vague révolutionnaire qui secoue le monde arabe, depuis le début de l’année 2011, a fait voler en éclat les clichés suivant lesquels les peuples de cette région étaient “culturellement” voués à la soumission à l’obscurantisme et au joug des despotes. Les aspirations à la démocratie et au progrès social, qui sont les moteurs de ces mobilisations, convergent en fait avec celle des peuples du monde entier. Ce n’est pas un hasard si les “Indignés” de l’État espagnol se sont inspirés des rassemblements géants de la place Tahrir. Prenant son envol quatorze jours après la chute du dictateur tunisien, la révolution égyptienne a constitué un chaînon décisif de cette vague qui secoue la région arabe.

Ce pays était jusqu’à présent mal connu de la plupart des militant-e-s française-s. L’Union syndicale Solidaires avait établi quelques contacts avec des militants cherchant à mettre sur pied un mouvement syndical indépendant du pouvoir. Nous avions notamment rencontré, en janvier 2010, Kamal Abou Aita du tout nouveau syndicat indépendant des impôts fonciers et Kamal Abbas de l’association CTUWS. ( Rencontre de Marseille du réseau syndical euro-maghrébin (janvier 2010) Nous étions loin d’imaginer, à l’époque, que nous serions amenés aussi rapidement à poursuivre de tels échanges dans un tout autre cadre. Fin mai 2011, une délégation de Solidaires s’est en effet rendue en Égypte. Ce voyage a notamment permis de rencontrer la Confédération syndicale indépendante récemment créée, plusieurs de ses structures professionnelles dont celles de l’enseignement, deux associations (ECESR et CTUWS) aidant à la mise en place d’un syndicalisme indépendant du pouvoir, une association féministe (Femme Nouvelle) tournée vers le monde du travail, et la plupart des forces politiques de gauche. Nous avons bénéficié pour ce voyage de l’aide de Françoise Clément, Mélanie Souad, Omar El Shaffei et Didier Monciaud, quatre chercheur-e-s et militant-es : sans leur aide, nombre de ces rencontres n’auraient pas eu lieu.

Ce dossier rassemble une série d’éléments visant à mieux comprendre le processus en cours et faciliter l’organisation d’actions de solidarité. On y trouve le contenu d’échanges avec nos interlocuteurs égyptiens, ainsi que des éléments glanés auprès de divers chercheur-e-s. Ce recueil est volontairement centré sur le rôle du monde du travail en s’efforçant d’y intégrer sa composante féminine.

Loin du brouhaha des médias et de leur imposition de réalités tronquées, erronées ou falsifiées, qui se résument, le plus souvent, à un affrontement entre « islamistes » et « processus démocratique », oubliant, gommant, niant, d’une part les populations et les organismes sociaux qu’elles construisent et d’autre part le pouvoir militaire toujours en place. Après les révolutions déguisées en pages Facebook, des révolutions sans actrices et acteurs !!!.

La brochure, écrite fin août 2011, permet de « mieux comprendre le processus en cours et faciliter l’organisation d’actions de solidarité ». Les différents textes, présentent à la fois l’historique récente, les forces sociales organisées, dont les organisations syndicales nouvelles, et les organisations des femmes. Pour beaucoup cela sera la découverte des grèves de la dernière décennie et celles plus actuelles.

J’ai particulièrement apprécié l’entretien avec Fatma Ramadan et celui de Nawla Darwiche sur « L’association femme nouvelle », et les textes sur « La construction du syndicat indépendant » et sur « La difficile lutte des femmes travailleuses ».

Des regards et des analyses de syndicalistes, c’est à dire aussi politiques et internationalistes. Indispensable.

En compléments possible :

ContreTemps N°11, troisième trimestre 2011 (Editions Syllepse, Paris 2011)  La réduction de la révolution au phénomène Facebook et à sa dimension démocratique est une lecture impressionniste  et l’indispensable ouvrage sous la direction de Vincent Battesti et François Ireton : L’Égypte au présent. Inventaire d’une société avant une révolution (Editions Sindbad, Arles 2011) Un présent réel, loin d’un monolithique orient euro-construit

Solidaires International

N°7, novembre 2011, 120 pages, 2 euros

Didier Epsztajn

Mettre en évidences les incohérences des récits dominants

Dans son éditorial « Fukushima, les sacrifiés du nucléaire » , Jean-Paul Deléage analyse le  retour du « répertoire officiel désormais classique du mensonge nucléaire ». De Fukushima à l’empire nucléaire français, l’auteur met l’accent sur l’actualité des risques. Il conclut sur la nécessité de sortir du nucléaire. Il ne faut, en effet, ni oublier ce qui s’est déroulé au Japon, ni les réalités chiffrées aujourd’hui mises à nu par la Cour des comptes, ni les mensonges distillés ou assénées depuis trop longtemps par les idéalistes de l’énergie à soit disant faible coût du nucléaire.

En complément sur le sujet, la revue re-publie un extrait « Genèse et servitudes du nucléaire » de l’ouvrage de Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery : Les servitudes de la puissance. Une histoire de l’énergie (Flammarion, Paris 1986) dont je ne peux que conseiller la lecture. J’en extraits quelques citations :

  • « Projet faustien d’une fantastique alchimie, scientifique cette fois et par conséquent à l’abri des critiques, productrice d’énergie illimitée et à faible coût. »

  • « Pas d’autres possibilités, en conséquences, que d ’élargir coûte que coûte les usages de l’électricité, de ‘forcer’ artificiellement leur diffusion, pour l’instant relativement réduite, guère plus d’un quart des énergies primaires commerciales dans le monde aujourd’hui. La logique des producteurs commande obligatoirement celle de la consommation. L’offre détermine la demande. Ce n’est plus la production d’énergie qui répond à la consommation globale de la société, c’est la société qui doit obéir au mouvement de la production. »

  • « La durée nécessaire de cet amortissement (par la nature de ces nuisances) ne relève plus du temps ‘économique’ qu’est aujourd’hui le temps social, mais de l’échelle des temps géologiques. »

  • « Développer le nucléaire, c’est opérer sur tous les registres à la fois : celui de la guerre et des rapports de puissance mondiaux, celui de la production d’énergie et des rapports de force économiques mondiaux. Impossible d’échapper à cette inéluctable nécessité. Il n’y a pas un atome ‘bon’, le pacifique, et un atome ‘nuisible’, le militaire, il y a l’atome et sa rationalité totalisante. »

Le dossier « Les écologies politiques aujourd’hui », troisième livraison, est consacré à l’Afrique et comporte :

  • « Crises et résistants : les écologies politiques en Afrique » (Estienne Rodary)

  • « Croissance économique africaine, destruction de l’environnement et contestation sociale » (Patrick Bond)

  • « Les réseaux illégaux du pillage. La demande globale de bois et la (re)commercialisation des forêts d’Afrique de l’Ouest » (Greg Hiemstra-van der Horst, Paul G. Munro et Simon P.J. Batterbury)

  • « L’émergence de partis verts en Afrique » (Entretien avec Papa Meiss Dieng)

  • « Ville pétrolière : pétro-paysages et futurs soutenables » (Michael Watts)

  • « La lutte contre la déforestation en Afrique centrale : victime de l’oubli du politique ? » (Symphorien Ongolo et Alain Karsenty)

  • « Résister à la nouvelle course pour la terre. Vers une ‘écologie politique’ de la question de la terre au Sahel » (Muriel Cote)

Ces articles permettent d’aborder, entre autres, les problèmes d’accès à la terre en relation aux achats massifs de terre par des pays ou des firmes multinationales, les politiques de ‘conservation de la nature’, la place de la violence comme modalité centrale de la politique, les problèmes de croissance, de destruction des environnements, les contestations sociales, les réseaux de pillage de bois, l’économie pétrolière, les problèmes de déforestation qui ne peuvent être résumés au seul abattage des arbres, l’insécurité foncière, etc.

J’ai particulièrement apprécié l’article de Muriel Cote, dont est extrait le titre de cette note.

L’auteure met au centre de ses analyses « les relations sociales d’accès à la terre qui sous-tendent les droits fonciers » et les « processus d’inclusion et d’exclusion sociales » et nous rappelle que derrière le problème de soutenabilité de la production il y a des revendications politiques, dont l’atténuation des inégalités existantes, ce qui passe par des réformes agraires et la redistribution des terres. « les inégalités et l’injustice sociale ne sont pas les simples résultats mais bien les vrais facteurs sous-jacent des crises environnementales et économiques perçues, la vraie solution des problèmes en question consiste à combattre ces facteurs. »

J’ai de plus été intéressé par l’article de Tobias Girard « Polluer pour régner ? Affaires et conflits de poubelles à Marseille » et celui de Luis Martinez Andrade « Contribution de la théologie de la libération au débat sur l’écologie ».

Par contre, il me semble nécessaire d’éviter celui de Serge Guérin « Du care à la société accompagnante : une écologie politique du concret », pour son incompréhension de ce qu’est le genre et des apports que permettent des lectures genrées ( il indique « une lecture moins genrée est nécessaire »… parce « qu’avant le genre, c’est l’âge qui est en jeu » !!) et plus généralement par son contournement des apports des analyses féministes actuelles. Je trouve invraisemblable de ne pas mettre les rapports sociaux de sexe (de genre) au centre d’une étude un tant soit peu sérieuse sur le care.

Sur ce problème je renvoie au récent numéro de Travail genre et sociétés : Les individus font-ils bon ménage et en particulier à l’article de Geneviève Cresson « Le care : soin à autrui et objets de controverses » qui nous rappelle, entre autres, que « c’est un travail gratuit ou mal rétribué, peu valorisé symboliquement ou économiquement, dévoreur de temps et d’énergie, qui limite l’autonomie des femmes et leur disponibilité pour d’autres activités ou dimensions de la vie. »  Derrière le couple, les femmes

Le numéro se termine sur un entretien avec Nigel Crawhall sur l’organisation de peuples autochtones en Afrique.

Écologie & Politique N°42 : Les écologies politiques aujourd’hui (3) : Afrique

SciencesPo. Les Presses, La Ferté Saint-Aubin 2011, 186 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Vivre le possible-possible, travailler à rendre possible ce qui semble impossible

En déplaçant/recentrant la question du vote « La question – implicite – étant bien sûr de savoir où se passe (de) la politique, par où elle passe, s’il en passe encore, etc. », ce numéro de Lignes permet à de multiples « intellectuel-le-s » de formuler des idées philosophiques ou politiques sur « pourquoi voter », peu d’entre elles/eux répondront à l’autre question (non posée) : pour qui voter.

Est-il surprenant que les arguments les plus pertinents, comme les plus « inadéquats » se partagent entre toutes les positions adoptables par rapport au vote ici et maintenant ?

Quelques idées, quelques phrases ont retenu mon attention. Elles ne sont pas forcément les plus indicatives de positionnement. Mais ces brides de réflexion, d’humour, de choix entrent d’une certaine façon en écho à mes interrogations. Il en sera probablement de même pour les autres lectrices et les lecteurs. Des thématiques sont largement discutées, d’autres approches sont plus rares. A chacun-e de se trouver un chemin dans cette ballade offerte à la pensée. Je ne souligne qu’un texte, celui de Bernard Noël pour ses variations sur le « je est nombreux » et choisis pour titre une phrase de Rémi Hess.

Pour Michel Surya présentant le numéro « les auteurs de ce numéro dessinent par surcroît une sorte d’état – étrange, las, malheureux – du rapport des intellectuels à la politique comme elle est ». Je ne me prononcerais pas sur ce constat, mais plus globalement sur une position de retrait, pour certain-e-s, à observer « des gens », « le peuple » comme s’ils/elles n’y appartenaient pas. Comme le dit Jean-Luc Nancy « Il ne faut pas prendre les votants pour des cons pris au piège. Il en va de même ici que dans bien d’autres domaines pour lesquels prévaut l’opinion d’une débilité ou d’une crédulité constitutive du tout-venant des populations ». Pour plus de clarté, il aurait fallu que les un-e-s et les autres se situent socialement ou d’un autre point de vue. Car énoncer, en politique, nécessite de ne jamais oublier notre rapport aux autres, à la société, et quitte à me répéter à se situer. Et se reconnaître dans la proposition de Jérome Lèbre « Il faudrait répondre sans s’attribuer de compétence particulière »

Quoiqu’il en soit de nombreuses idées à discuter…

Et pourquoi ne pas terminer par les deux derniers paragraphes du dernier texte (Sophie Wahnich) « Sans illusion et avec la conviction que la souveraineté populaire en acte, celle de la rue, des manifestations, des émeutes, des fêtes, des grèves et des insurrections faite du vote un moyen de prendre des décisions en assemblée et un rituel qui permet aussi à une communauté politique de se reconnaître comme telle, politique, capable de faire la guerre mais aussi de la ritualiser par amour de la vie.

Tout reste à refaire, c’est à dire à réinventer. Dans l’ordre et le désordre. »

En y ajoutant une remarque de Frédéric Neyrat « Il serait pourtant dommage, plus que con, de ne pas voir dans les événements qui affleurent à peu près partout dans le monde la conscience rétablie d’une nécessité quant à un changement radical de perspectives politiques qu’aucune représentation ne semble, en l’état, capable d’accueillir, ne serait-ce que par des réformes dignes de ce nom. » ou deux dernières phrases de Rémi Hess : « Osons faire de la politique ! » et « Osons le Principe Espérance qui doit nous aider à rendre possible l’impossible ! »

Lignes 37 : Non pas : voter pour qui, mais : pourquoi voter ?

Nouvelles Editions Lignes, Fécamp 2012, 188 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent

« Notre interrogation de départ porte, plus particulièrement, sur la difficulté des mouvements féministes de résister avec efficacité à la rhétorique et aux pratiques néocoloniales qui sont en train de faire du sexisme et de l’inégalité de sexe l’apanage exclusif de cultures ‘arriérées’, par opposition auxquelles s’affirme la civilité du ‘monde occidental’, avec sa tolérance, son féminisme et, surtout, sa capacité inépuisable de changement. »

Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas soulignent « Penser ensemble ces subalternités multiples, confronter et mettre en dialogue des expériences discordantes de l’hétéronomie et de l’oppression, c’est interroger leur historicité, les visions différentes de l’émancipation, les formes de subjectivité et les attentes sociales auxquelles ces expériences ont donné lieu ; c’est enfin, inclure ces généalogies dissonantes, leur indépendance et leur co-temporalité, dans les catégories au moyen desquelles on pense nos sociétés contemporaines, leurs traditions politiques, leur traitement de la pluralité humaine. »

Si nous avons le « même devenir historique », nous n’avons pas la même place dans le passé, nations dominantes pour les un-e-s, traite, esclavage et/ou conquêtes coloniales pour les autres. Et nous pouvons nous laisser facilement embarquer, au nom d’une soit-disant émancipation déjà là, à inventer une histoire linéaire, vu d’ici et plaçant les Autres forcément en décalage voire en retard.

Les coordinatrices du dossier insistent sur « le produit de l’imaginaire colonial et des modes de légitimation qu’il a généré », la sacralisation d’un « passage à la modernité » européenne indépendante des conquêtes coloniales, sans oublier les « processus de déshumanisation à l’intérieur de l’Europe, l’expulsion des Juifs et des Maures de la Péninsule ibérique… ». Notre version fantasmatique de la liberté et des Lumières est profondément muette sur les femmes, les noirs, la traite transatlantique etc…

Les auteures choisissent, à juste titre me semble-t-il, la notion de « colonialité » pour appréhender ces barrières cognitives « Contournant les ambiguïtés du post dans le postcolonial, qui risque de réaffirmer une vision linéaire du temps (ce qui vient après le colonialisme soit pour y mettre fin, soit pour le prolonger), la notion de colonialité de pouvoir élaborée par des penseurs des études subalternes, pour la plupart latino-américains, pose une question de nature épistémique ». Cette grille de lecture permet « d’inclure les ‘nombreuses réponses’ adressées au cours des derniers siècles à cette modernité monophonique. »

En soulignant les apports des analyses genrée et en présentant les différents articles, les auteures nous rappellent, entre autres,« le corps des femmes qui fut longtemps l’instrument d’un eugénisme raciste, devient maintenant l’instrument d’un nationalisme communautaire ».

Dans ce dossier, Irène Silverblatt traite « Chasteté et pureté des liens sociaux dans le Pérou du XVIIe siècle ». Elle analyse, entre autres « des contes de fées sur l’honneur et autres sermons coloniaux », les constructions et reconstructions des codes à travers le temps et conclue « L’ironie du sort voulut néanmoins que les valeurs familiales des colons imprègnent profondément l’approche indigénisme : la vertu des femmes ne pouvait être célébrée qu’au dépens des rapports de sexe – un coût ancré dans l’idéologie et dans les pratiques de la conquête espagnole que les indigénistes récusaient si violemment. »

Le passé soit-disant « premier » reste une construction en rapport avec les migrations, les rencontres entre groupes, les métissages divers et variés.

En absence de connaissance sur ces pays, je signale les deux articles suivant sur le Japon et l’Inde : Naoki Sakai « Le genre, enjeu politqiue et langage du nationalisme postcolonial japonais » et Paola Bacchetta « Queer et xénophobie dans le nationalisme hindou postcolonial ».

Malek Bouyahia « Genre, sexualité et médecine coloniale. Impensés de l’identité ‘indigène’ »  analyse les rôles des experts, en l’occurrence des médecins, dans la construction/invention des ‘indigènes’, de leur sexualisation et du racisme plus généralement. « Cette construction active/passive de l’identité est coextensive à d’autres oppositions dichotomiques (dedans/dehors, riches/pauvres, hommes/femmes, normal/anormal, national/étranger, virils/efféminés) qui déterminent et définissent les rapports de la métropole et de ses colonies. Ces oppositions sont au fondement de la construction binaire du centre et c’est sur ce modèle que la périphérie sera organisée. » L’auteur nous invite à nous interroger sur l’héritage de cette histoire coloniale « et ce que nous avons intériorisé comme leg ‘infâme’, qui nous condamnent à ne pas aller à la rencontre des autres. »

Par ailleurs, comme hier, il convient de désacraliser les experts. Leurs paroles ne sauraient être séparées de leurs opinions, quoiqu’ils en disent et quelque soit le vernis ou le fondement scientifique dont ils se glorifient. La politique est fait de choix pas de « vérités ».

Maria Eleonora Sanna « Ces corps qui ne comptent pas : les musulmanes voilées en France et au Royaume-Uni » réexamine le produit des traditions des deux pays aux dispositifs juridiques distincts « au prisme de la question de l’égalité des sexes afin d’interroger les effets sociaux et politiques concrets sur les personnes concernées. »

Elle insiste à la fois sur « Tout se passe comme si ‘la différence’ entre elles, les musulmanes voilées, et nous était un obstacle au processus de ‘la civilisation occidentale’ plutôt qu’une modalité de fonctionnement du pouvoir moderne » et sur « le présupposé selon lequel l’autonomie et l’émancipation des femmes seraient acquises dans les sociétés occidentales et le foulard leur porterait atteinte. »

Je souligne trois autres extraits de ce texte :

  • « En même temps, la mise à l’écart des mouvements féministes antiracistes ainsi que que des activistes musulmanes a anéanti la possibilité d’une véritable délibération démocratique sur le contenu et les stratégies de l’émancipation de tous et toutes, susceptible de prendre en considération les configurations multiples de la subordination des femmes dans les sociétés libérales contemporaines, tout comme la possibilité de convergence de différentes luttes féministes »

  • « la grille interprétative de l’égalité des sexes permet, précisément, d’interroger la tension, propre aux démocraties libérales contemporaines, entre, d’une part, la construction consubstantielle des États-nations au sein de l’Europe et des empires coloniaux en dehors de celle-ci, et, d’autre part, les principes libéraux d’inclusion universelle »

  • « Il s’agit aussi du danger d’obscurcir ou de relativiser la réalité des abus religieux et patriarcaux quels qu’ils soient sur les corps et les sexualités des individu-e-s »

L’avant dernier texte concerne des « invisibles parmi les invisibles », les populations les plus (dé)niées d’Europe à savoir les rroms, « La stérilisation forcée des femmes roms dans l’Europe d’aujourd’hui (Angéla Koczé)

Le dossier se termine par un entretien avec Wendy Brown « Configurations contemporaines de la domination et des résistances : un regard transnational ».

J’attire l’attention sur son analyse critique de la tolérance et très subjectivement, je ne présente que quelques extraits qui me semblent emblématiques de cette intervention.

  • « Aussi la question est-elle la suivante : est-il stratégiquement plus efficace de continuer à soutenir les revendications identitaires ou de dénoncer le contenu norminatif du soi-disant universel ? Je pense qu’il faut toujours faire les deux à la fois. Les revendications identitaires ne parviendront à convaincre largement qu’en montrant la partialité des principes généraux et universels.»

  • « L’honneur, la modestie, la fidélité sexuelle, la reproduction : tous ces attributs et fonctions sont assignés au corps des femmes, de manière à les subordonner à un projet élaboré et conduit par les hommes. »

  • « Cela exige par ailleurs de réfléchir simultanément à plusieurs niveaux et en abordant plusieurs problèmes à la fois, comme celui de la violence contre les femmes, la persistance d’un discours colonial sur la race et la religion, celui la normativité hétérosexuelle, celui de l’approche néolibérale de la vie quotidienne, celui de l’appropriation des États par le capital financier, le fait que le discours universel sur les droits humains soit souvent un instrument de suprématie pour la civilisation occidentale, le problème enfin de l’existence d’un ordre économique dont l’impératif est la croissance et le profit, mais jamais une planète durable, ni les besoins d’une vie qui ait un sens. »

Pour compléter ce riche numéro, un texte de Nancy Fraser « Féminisme, capitalisme et ruses de l’histoire », une « lecture » de l’œuvre de Nicole-Claude Mathieu par Jules Falquet « Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimé.e.s » et de nombreuses notes de lecture.

Cahiers du genre N°50 : Genre, modernité et ‘colonialité’ du pouvoir

Coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas

L’harmattan, Paris 2011, 268 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

Derrière le couple, les femmes

Les auteur-e-s du dossier « Les individus font-ils bon ménage ? » s’interrogent, entre autres, sur les évolutions des méthodes statistiques et des nouvelles analyses permises par l’enrichissement des indicateurs : « La période récente reflète la nécessité de tenir compte non seulement des individus in abstracto, mais des relations qui existent entre eux in vivo, précisément dans les ménages où ils vivent. Il s’agit de rendre compte des inégalités au sein des ménages, notamment des inégalités de sexe, de comprendre comment elles se forment, pourquoi elles résistent. »

Les nouveaux outils statistiques peinent cependant à rendre compte de la complexité nouvelle des situations individuelles et familiales. Sans oublier que « Dans ce mouvement, les femmes apparaissent de plus en plus comme le point fixe – de référence ? – des ménages, là où les hommes vivent plus souvent dans des situations floues, transitoires ou fluctuantes. Peu relevée cette asymétrie reste à analyser en tant que telle. »

Si dans un premier temps, les analyses ont porté sur l’assignation des rôles sexuels au sein des ménages et dans un deuxième temps ont été mises en évidence des inégalités de sexe, le troisième temps permet une analyse des rôles sexués au sein des ménages. « Un troisième temps, qui invite à réinscrire les individus au sein des ménages et à comprendre comment s’y forment les inégalités entre hommes et femmes et s’y définissent ou redéfinissent les rôles sexués, nous semble en effet émerger depuis quelques années » indiquent Thomas Amossé et Gaël de Peretti, qui soulignent aussi « les individus comme pluriels, synthèse de multiples rôles sociaux et facette identitaires ».

En indiquant « la déconnexion désormais possible entre le logement, le budget et la famille », les auteurs font ressortir « Se dessine progressivement une statistique où l’entité fondamentale est l’individu dont la position pourra être replacée dans des ménages qui, selon les questions analysées, pourront être définis comme des logements, des familles ou des unités économiques ».

J’ai particulièrement été intéressé par le texte de Danièle Meulders et Sile O’Dorchai « Lorsque seul le ménage compte ». Les auteures reviennent sur l’hypothèse peu interrogée du partage intégral des ressources des ménages « Ce qui est dérangeant est que cette hypothèse de partage intégral des ressources des ménages demeure utilisée dans la plupart des études qui traitent de la pauvreté et dans les indicateurs européens d’inclusion sociale. Dans ces études et dans le suivi des indicateurs, l’hypothèse de mise en commun n’est ni discutée, ni présentée comme une hypothèse par les auteurs. Ils présentent leurs résultats comme s’ils étaient universels, sans indiquer à quel point ils sont sensibles à cette convention implicite, pourtant fondamentale. » Danièle Meulders et Sile O’Dorchai présentent et analysent trois exemples : « Quand la pauvreté des ménages cache celle des femmes », « Quand monsieur et madame se séparent… » et « Travailleurs ou travailleuses pauvres ? ». Elle font ressortir que « La mesure de la pauvreté à un niveau individuel fait apparaître l’ampleur des risques encourus par les femmes : dans tous les pays étudiés, le taux de pauvreté individuel des femmes est nettement plus élevé que leur taux de pauvreté calculé au niveau des ménages. Ensuite, les effets financiers d’une rupture mesurés en termes de variation de revenu individuel indiquent que les revenus des femmes augmentent après la rupture, du fait des transferts dont elles disposeront individuellement. Enfin, en ce qui concerne les travailleurs pauvres, l’utilisation des revenus individuels fait ressortir la situation plus précaire des femmes sur le marché du travail, qui est cachée lorsque l’on mesure la pauvreté au niveau du ménage comme le fait l’union européenne ». Elles concluent sur la nécessité de reconsidérer les systèmes de sécurité sociale « afin de garantir des droits sociaux individuels à tous, indépendamment du sexe et du type de ménage auquel appartiennent les individus ».

Dans une partie Controverse, différent-e-s auteur-e-s interrogent le care sous l’angle « Projet égalitaire ou cache-misère ». J’ai particulièrement apprécié les articles de Sandra Laugier « Le care comme critique et comme féminisme », de Patricia Paperman et Pascale Molinier « L’éthique du care comme pensée de l’égalité » ou celui de Geneviève Cresson « Le care : soin à autrui et objets de controverses » qui nous rappelle, entre autres, que « c’est un travail gratuit ou mal rétribué, peu valorisé symboliquement ou économiquement, dévoreur de temps et d’énergie, qui limite l’autonomie des femmes et leur disponibilité pour d’autres activités ou dimensions de la vie. »

« Dans le domaine du travail et des souffrances qu’il génère, l’éthique du care rappelle que l’important n’est pas ce que disent les savant-e-s, mêmes les mieux intentionné-e-s et mêmes les plus féministes, mais ce qui compte et a du sens pour ceux et celles qui font le travail. »

Outre d’autres textes, dont celui de Florence Jany-Catrice et Dominique Méda « Femmes et richesse : au delà du PIB », le numéro se termine par de multiples notes critiques de lecture.

Travail genre et sociétés : Les individus font-ils bon ménage

N° 26/2011    http://www.tgs.cnrs.fr/

Editions La Découverte, Paris 2011, 270 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Nous assistons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaînées 

Je reprends le titre de l’entretien avec Frédéric Lordon qui ouvre ce numéro. Avec grand talent l’auteur nous parle de la crise actuelle, des « économistes » et de la pensée unique, des désastres annoncés par la liberté donnée aux institutions financières « La finance rescapée massacre les titres souverains sur les marchés obligataires alors qu’elle aurait trépassé si les États ne s’étaient pas saignés pour la rattraper du néant. C’est tellement énorme que c’en est presque beau… », de la démission des organisations majoritaires du « mouvement ouvrier » et de ceux qui usurpent le titre de « socialiste ».

J’ajoute pour celles et ceux qui refusent toujours de prendre en compte la profondeur de la crise systémique qui bouleverse et bouleversera le monde « Après m’avoir fait longtemps très peur, la perspective de cet effondrement m’est presque devenue agréable, car l’occasion serait enfin créée d’abord de nationaliser intégralement le système bancaire par saisie pure et simple, puis de la faire muter sous l’espèce d’un ‘système socialisé de crédit’ », que la crise de 1929 se termine en 1945 après, entre autres, une guerre mondiale et les dictatures fascistes au cœur de l’Europe « civilisée », sans oublier le renforcement du stalinisme ou les dictatures militaires ici et là.

En d’autres temps, des courants pour l’émancipation évoquaient les choix entre socialisme et barbarie, l’auteur quant-à lui termine « Or, il apparaît d’une part que les gouvernements, entièrement asservis à la notation financière et dévoués à la satisfaction des investisseurs, sont en train de devenir tendanciellement les ennemis de leurs peuples, et d’autre part que si, à force d’avoir méthodiquement fermé toutes les solutions de délibération démocratique, il ne reste plus que la solution insurrectionnelle, il ne faudra pas s’étonner que la population, un jour portée au-delà de ses points d’exaspération, décide de l’emprunter – précisément parce que ce sera la seule. ». En complément inédit sur le site de la RDL : http://www.revuedeslivres.fr/%C2%AB-nous-assistons-a-l%E2%80%99ecroulement-d%E2%80%99un-monde-des-forces-immenses-sont-sur-le-point-d%E2%80%99etre-dechainees-%C2%BB-entretien-avec-frederic-lordon-extrait/

Que l’on partage ou non les points de vue de l’auteur, cela néanmoins met en perspective l’extension du domaine des Indigné-e-s, la généralisation des soulèvements populaires comme en Grèce ou la contagion, de ce coté de la Méditerranée, de la révolution arabe.

Du même auteur je rappelle Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières,(Raisons d’agir, Paris 2008) Démontage de mécano

Très belle iconographie de Xavier Malafosse sur la révolution égyptienne.

J’ai particulièrement été intéressé par différents articles :

  • David Harvey « Quel avenir pour les communs ? ». J’extrais une citation « Il me semble que le vrai problème ici, ce ne sont pas les communs en eux-mêmes, mais bien plutôt l’échec du droit de propriété privé individualisé à satisfaire nos intérêts commun comme il est censé le faire. »

  • Le beau texte de LaurentLevy sur Woody Guthrie.

  • Le texte de PascaleCasanova « Saint Georges et le dragon, rejeter la langue coloniale » à propos de Ngugi wa Thiong’o.

  • Celui d’Emmanuel Delgado Hoch et de Félix Boggio Ewanjé-Epée « Anibal Quijano et la colonialité du pouvoir », dont je souligne un extrait « Dès lors que la conquête du Nouveau monde impliquait d’exploiter les populations conquises ou d’en réduire d’autres en esclavage, la race était consubstantielle aux institutions que l’Europe avait mises en place pour articuler ces formes de travail et leur reproduction. »

  • Le texte d’Aurelie Leroy « Le travail des enfants : Les enjeux d’une controverse » dont je n’indique qu’une phrase « La considération de ‘l’intérêt supérieur de l’enfant’ évoqué dans la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, ne peut se faire indépendamment de la prise en compte de la voix des enfants eux-mêmes. » Pour approfondir le sujet, je signale deux ouvrages : M. Bonnet, K.Hanson, M.F. Lange, G. Paillet, O. Nieuwenhuys, B. Schlemmer : Enfants travailleurs, repenser l’enfance, (Editions Page deux 2006), Des mesures pour favoriser l’émancipation de sujets et Alternatives Sud : Contre le travail des enfants ?, (Editions Syllepse, Louvain-la-Neuve 2009) Modifier les rapports sociaux ne peut se résumer à abolir la réalité, sans offrir des réponses socialement construites avec les actrices et acteurs, adultes, adolescent-e-s ou enfants

  • Les réflexions de Christophe Bonneuil autour de « Sciences : le sacre du citoyen ? »

  • et les plaisantes « Dix commandements du parfait militant » de Mike Davis même si je n’en partage pas la conclusion.

La Revue des Livres (RDL) www.revuedeslivres.fr

N°3, janvier-février 2012, en kiosque 5,90 euros

Didier Epsztajn

Interconnexion des crises sociale et écologique globales générées par la dynamique du capital

Le dossier sur Écologie et Capitalisme se compose de :

  • « Alternatives écologistes au capital » Vincent Gay et Michaël Löwy soulignent les éléments qui rendent illusoire la simple réorientation technologique du capitalisme pour lutter contre les effets cumulatifs de la dégradation de l’environnement. Ils indiquent « On en revient donc à une même logique qui est au cœur du régime énergétique sur lequel s’est fondé le capitalisme, à savoir l’appropriation et la monopolisation du foncier, qui tend à dessaisir les populations de leurs terres et à concentrer les richesses dans les mains de quelques-uns au détriment du maintien des équilibres des écosystèmes et d’une gestion raisonnée des relations entre les sociétés humaines et leur environnement. » Il faudrait plutôt utiliser les termes « d’équilibre dynamique », afin d’évacuer les conception fixistes et intemporelles des environnements. Les auteurs présentent les quatre dimensions de la dette écologique « la dette du carbone liée au fait que les pays les plus pauvres subissent les conséquences des émissions de gaz à effet de serre produites par les plus riches ; la biopiraterie qui consiste en un vol des savoirs traditionnels, notamment quant à l’utilisation des semences et des plantes ; le poids de l’exploitation passée des richesses naturelles ayant souvent provoqué des dégâts environnementaux irrémédiables ; l’utilisation toujours actuelle des terres des pays pauvres pour y déverser toutes sortes de déchets et de polluants. » Il faut donc une « réappropriation collective et démocratique », une collaboration « à un devenir commun entre peuples ». Les auteurs écosocialistes insistent, à juste titre sur la cause de la crise systémique : le système capitaliste lui-même, c’est à dire un mode de production historiquement construit et non une responsabilité transcendantale de l’humanité. Ils nous proposent d’agir ensemble pour repenser l’émancipation « extension de la gratuité, prédominance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, réduction du temps de travail et des inégalités sociales, élargissement du ‘non-marchand’, réorganisation de la production selon les besoins sociaux et la protection de l’environnement, etc. »

  • « La Grande Ruée sur la nature  » Laurent Garrouste analyse « l’interconnexion des crises sociale et écologique globales générées par la dynamique du capital » et insiste sur « les effets cumulatifs de la destruction écologique capitaliste ». Il y a bien congruence entre le système énergétique (énergies fossiles) et caractéristiques fondamentales du mode de production capitaliste, ce qui rend illusoire les constructions autour du capitalisme vert. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale il y a eu un « saut quantitatif et qualitatif dans l’exploitation des écosystèmes et la perturbation des grands cycles biogéochimiques, dont celui du carbone. » Et cela continue, loin des légendes sur la « dématérialisation » de l’économie. L’auteur revient sur la ruée actuelle sur les terres et montre que le pillage qui se développe est « un des mécanismes socio-économiques fondamentaux déterminant de la crise écologique globale. » Laurent Garrouste termine son article sur la « réparation écologique » qui sera nécessairement au cœur du socialisme. Ce qui implique une coordination démocratique à l’échelle planétaire « La construction de mouvements coordonnés à l’échelle planétaire est donc impérative, ces mouvements ne pouvant être subordonnés aux intérêts d’un quelconque gouvernement, fût-il révolutionnaire » .

  • « Les inégalités, moteur de la crise écologique » (Hervé Kempf) L’analyse, sur la réduction de l’impact des activités sur la biosphère, montre que cela ne pourra pas se faire sans réduire les inégalités et créer les conditions d’un engagement majoritaire en ce sens. Il est dommage que l’auteur indique « que c’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la production matérielle », car derrière la non définition de ces « classes moyennes », ce qui existe réellement c’est une majorité de salarié-e-s, qui ne sauraient être assimilé-e-s aux privilégié-e-s. La réduction de la production matérielle nécessaire implique une refonte/révolution de l’ensemble de vie (et donc de production), non un serrage de ceinture mais une amélioration qualitative immédiate de la vie de l’immense majorité de la population même si le we are 99% est un peu exagéré.

  • « L’agriculture productiviste, état des lieux d’un processus contre nature » (Roxanne Mitralias). L’auteure analyse le modèle agroalimentaire industriel et en particulier trois de ses aspects fondamentaux « le gaspillage des ressources (l’eau et l’énergie), la dangerosité (pour le climat, l’environnement, les travailleurs et les consommateurs) et enfin l’uniformisation qu’il induit (des territoires et de la biodiversité). » Elle termine sur les agricultures paysannes et la souveraineté alimentaire, en prenant comme exemple les actions de Via Campesina. (voir aussi Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale, CETIM, Genève 2002, Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

  • « Pour un socialisme gourmand » (Paul Ariès) L’auteur argumente autour de la proximité des positions entre « anticapitalistes » et « décroissants ». Au « socialisme du nécessaire », au « socialisme de la grisaille » et contre « les passions tristes », il oppose une belle formule « un socialisme gourmand » pour « se contraindre à penser en dehors des clous, c’est refuser de soumettre nos, discours et nos pratiques d’émancipation aux paradigmes de la domination et de l’apolitisme. » J’indique juste quelques unes des problématiques à discuter : revenu garanti (même sous forme démonétarisée) versus hausse du pouvoir d’achat, conception non définie des classes moyennes, articulation entre amélioration matérielle immédiate nécessaire pour la grande masse de la population et refus du gaspillage et du consumérisme. Paul Ariès souligne aussi à juste titre que « Le capitalisme ne manipule pas seulement nos désirs, il nous donne à jouir »

  • « Qu’est ce qu’une écologie politique de gauche ? » (Emilie Hache). L’auteure nous propose de « Politiser la nature », de rompre avec une « épistémologie de disqualification et de répartition des êtres sur une échelle de valeur ». Il me semble que l’approche de la nature reste cependant « naturalisante », non historiquement située (qu’est ce que l’on entend par nature aujourd’hui après plusieurs millénaires de « civilisation »?). En référence à la Déclaration de Cochabamba, l’auteure met en exergue « L’équilibre avec la nature n’est possible que s’il y a équité entre les êtres humains. »

En complément possible de ces textes :

Nouveaux Cahiers du socialisme N°6 : Ecosocialisme ou barbarie ! Toute atteinte létale à la nature finit par devenir une atteinte mortelle à l’humain

Daniel TanuroL’impossible capitalisme vert (Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010) Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

Michael Löwy : Ecosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste (Les petits libres, Mille et une nuits, Paris 2011 ) Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Cahiers de l’émancipationPistes pour un anticapitalisme vert. Coordination Vincent Gay (Editions Syllepse, Paris 2010) Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Outre le dossier, je signale le texte de Stathis Kouvélakis « Grèce : coup d’État européen face au soulèvement populaire » qui met à la fois l’accent sur les fortes résistances sociales et les difficultés pour les anticapitalistes à s’unir et proposer des perspectives politiques. Je reste cependant dubitatif sur le classement comme anticapitaliste du KKE (parti communiste).

L’auteur analyse la situation présente et souligne trois principaux déterminants :

  • « une montée des mobilisations, qui prennent l’allure d’un véritable soulèvement populaire »

  • « l’accentuation de la crise du système politique et sa transformation en crise de l’État »

  • « le rôle néocolonial de l’Union Européenne devenue acteur de premier plan de la scène politique du pays »

Si la cessation du paiement de la dette, en vue de sa renégociation n’est défendue que par une partie des anticapitalistes cités, l’annulation de la dette détenue par les banques françaises pourrait se combiner avec le nécessaire moratoire et les audits citoyens de la dette en France.

ContreTemps N°12, quatrième trimestre 2011

Editions Syllepse, Paris 2011, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Violences

L’édito du N° 4 de la revue Les poupées en pantalon revient sur la manifestation du 25 novembre, contre les violences faites aux femmes et sur le contexte d’hyper-médiatisation sexiste de ces mêmes violences « avec pour volonté d’en prendre le contre-pied ».

« nous espérons provoquer le débat et la prise de conscience sur la diversité et l’ampleur des violences sexistes, pour donner un nouveau souffle à la révolte des femmes qui renaît depuis quelques mois. »

Outre le dossier « Violences » composé de « L’obligation sexuelle : une survivance tenace du devoir conjugal », « Le sexisme ordinaire : une violence qui n’en est pas une ? » et « La violence psychologique », d’autres textes, tous intéressants. Je souligne « Le retour de l’essentialisme (qui n’était jamais vraiment parti…) », « Comptines d’hier pour sexisme d’aujourd’hui », « Les femmes, ces grosses dégueues », « Virginité » et « Le clitoris retrouvé ».

Une revue qui mérite le soutien de toutes et tous.

Site web : http://lespoupéesenpantalon.blogspot.com

Didier Epsztajn

L’absorption du travail vivant dans le cycle d’accumulation n’est jamais entière et l’individu ne se sépare jamais totalement de ses capacités d’agir

Le dossier est axé sur la domination du et au travail. Il s’agit pour les auteur-e-s de « Contribuer à relever le défi politique et théorique constitué par les nouvelles formes de domination du travail » et « Développer  une analyse critique des formes de déni de la domination en sociologie (et en psychologie) du travail, tout en examinant comment ces disciplines décrivent les transformations de la domination au travail, tel est le second objectif. »

Signalée mais non approfondie, l’imbrication « de nouvelles manières dans les rapports sociaux de sexe, de classe et de ‘race’ », contrairement à ce qui est indiqué en introduction, ne se cantonne pas aux emplois de service à domicile ou à l’internationalisation du travail du care. Sur les caractères imbriqués, consubstantiels et coextensifs des rapports de pouvoir, de la division sexuelle et raciale du travail, je renvoie aux multiples travaux féministes et, par exemple, à l’ouvrage sous la direction d’Elsa Dorlin : Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, dans la même collection. Rapports sociaux consubstantiels et coextensifs

Pour introduire les débats et la diversité des niveaux d’approche de la domination et du travail chez Marx, je souligne le texte très complet d’Emmanuel Renault.

En complément de son beau livre (Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, Editions La découverte, Paris 2010) Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit, Bernard Lahire nous offre une analyse sur « Kafka et le travail de la domination ». J’indique cependant que je ne partage pas l’extension de la « servitude volontaire » ou « involontaire » au capitalisme.

En complément, ici aussi, d’un ouvrage paru (Coordonné par Stephen Bouquin : Résistances au travail. Éditions Syllepse, Paris 2008, Exploitation, domination et résistances), Stephen Bouquin examine « La question des résistances au travail dans la sociologie du travail française » et souligne, en faisant référence à Jean-Marie Vincent que « la plupart des analyses traitent de la domination au travail et nullement de la domination du travail, ou plus particulièrement du ‘travail abstrait’. ». L’auteur ajoute « En s’abstenant de faire remonter l’analyse de la domination au travail jusqu’au travail lui-même – le travail non pas comme réalité ahistorique, mais comme réalité concrète qui prend la forme d’une abstraction imposée à la volonté des individus -, c’est bien la domination de la logique de valorisation sur la matérialité des relations sociales qui se retrouve méconnue. »

Jean Philippe Deranty traite, entre autres, des nouvelles formes de management « Travail et expérience de la domination dans le néolibéralisme contemporain ».

C’est aussi, en parti le cas de Danièle Linhart « De la domination et de son déni » qui insiste particulièrement sur les conséquences de l’individualisation, la substitution de la souffrance à la critique. Elle revient aussi sur la notion d’incomplétude du contrat de travail, en effet l’employeur achète essentiellement du temps au travailleur, il lui faut donc en permanence organiser ce temps de travail pour le rendre plus « efficace », plus « rentable ».

Enfin Natacha Borgeaud-Garciandia et Bruno Lautier « La personnalisation de la relation de domination au travail : les ouvrières des maquilas et les employées domestiques en Amérique Latine », grâce à une analyse comparative font ressortir la « réalité des fiction », ces fictions qui « pénètrent et huilent les rouages de la domination à travers la personnalisation des rapports ».

Un dossier permettant d’éclairer les débats sur la domination et le travail.

J’ai, de plus, été intéressé par le texte de Franck Fischbach « Les mésaventure de la critique . Réflexions à partir de Jacques Rancière » dont le maintien de « l’idée qu’un processus émancipateur ne peut pas en être vraiment un s’il ne met pas déjà en œuvre en lui-même cet élément décisif de l’émancipation qu’est l’égalité »

Actuel Marx N° 49 : Travail et domination

PUF, Paris 2011, 222 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

We are the 99%

Très intéressante iconographie (Occupy Wall Street) accompagnant ce numéro.

J’ai particulièrement été intéressé par différents articles :

  • Thomas Hippler « Cent ans de bombardements aériens. Histoire d’une technologie militaire et politique ». L’auteur rappelle, entre autres, la matrice coloniale des bombardements urbains et ses cibles réelles (population laborieuse). J’extrais une citation « La bombe lâchée d’un avion est, en un sens, l’arme démocratique par excellence : elle peut frapper tous et chacun, omnes et le citoyen. A cette réserve près que certains sont plus le peuple que d’autres. » Sur le même sujet, je conseille la lecture du premier chapitre « Le cadavre berlinois dans le placard de l’Utah » du livre de Mike Davis, Dead cities (Les prairies ordinaires, Paris 2009)

  • L’entretien avec Marcus Rediker par Yves Citton, développant une conception vivace de l’histoire et de son exposition. « Mon souhait serait que les historiens, les romanciers, les poètes et les dramaturges échangent leurs méthodes pour explorer les sujets qu’ils ont en commun » ou « Je n’ai vraiment commencé à comprendre mon sujet que quand j’ai pu imaginer sa sonorité – pas seulement le vent dans la voilure, mais la cacophonie sauvage de l’humain et de l’inhumain à bord du cachot maritime qu’était le navire négrier ».

  • L’article d’Anselm Jappe « Grandeur et limites du romantisme révolutionnaire », lecture critique des ouvrages de Michaël Lowy et Robert Sayre.

  • L’entretien avec Emily Apter autour de la traduction

  • Le texte de François Jarrigue « L’histoire de la pollution. Démesure et politique à l’ère industrielle » dont je souligne la conclusion « Il est important de donner une histoire aux phénomènes de pollution pour sortir du cercle vicieux de l’irréversibilité, et de comprendre que les solutions techniciennes promues par les experts ne sont que la répétition à l’infini des vieilles lunes productivistes. »

  • et malgré certaines expressions, l’article de Najate Zouggari « Les féministes islamiques »

Occupy The streets, Tomenos las calles

La Revue des Livres (RDL) www.revuedeslivres.fr

N°2, novembre-décembre 2011, en kiosque 6,50 euros

Didier Epsztajn

Quand les girouettes s’affolent au gré des vents tourbillonnants

« Le 12 janvier 2010, Daniel Bensaïd est mort à Paris, à l’âge de 63 ans. Pour Lignes, mais pas seulement, cette mort aura été l’occasion une considérable tristesse, dont ce numéro témoigne.

De cette tristesse, comment témoigner sinon par un hommage (en d’autres temps, on eût dit un « tombeau »)  ? Moins peut-être qu’un hommage, par un portrait. Par le portrait d’un homme qui ne manquera pas de se dessiner au fur et à mesure des nombreuses contributions sollicitées (et tous ont dit quelle humanité était celle de cet homme, qui témoignait a fortiori pour la sincérité de son engagement intellectuel et politique), et par le portrait d’une pensée. Sont-ils ici différents  ? Le sont-ils plus qu’avec n’importe qui d’autre  ? Ils le sont en effet, parce qu’il n’est pas courant qu’un intellectuel soit aussi un militant et parce que l’intellectuel et le militant, quelque effort que toute sa vie Daniel Bensaïd ait faits pour qu’ils aillent du même pas, ne sont pas absolument semblables ni égaux. Impossible de les séparer absolument, sans doute  ; difficile cependant de les superposer exactement. À Lignes il revient de faire le portrait du penseur plus que celui du militant, de témoigner des livres plus que de l’action.

Les livres eux-mêmes témoignent d’ailleurs de cette distinction incertaine  : la quasi absence de livre, d’abord, toutes les années où celui-ci se consacra à l’immédiateté de la lutte politique (co-fondation de le Jeunesse communiste révolutionnaire en 65, participation à la création du Mouvement du 22 mars en 68, puis à celle de la Ligue communiste révolutionnaire…)  : quatre livres en vingt ans, en tout et pour tout. Puis vingt-cinq livres les vingt années suivantes. Dont les plus importants, ceux qui le feront passer par Benjamin (Sentinelle messianique) pour repenser Marx (L’intempestif). Un travail de fond qui fait de lui l’un des exégètes (engagés) les plus remarquables du corpus marxiste, c’est ce qu’il est au moins possible d’en dire  ; mais qui fait de lui aussi et surtout celui qui a le plus profondément remis en jeu la validité du marxisme pour le monde contemporain.

Il a régulièrement contribué à Lignes dès et depuis 1993  ; Lignes à qui il a donné quatre de ses derniers livres ces cinq dernières années  ; entre autres Fragments Mécréants, et Penser, Agir. »

Un numéro en hommage à Daniel Bensaid qui venait de mourir. Une ombre plane sur beaucoup de textes, celui de l’ange de Walter Benjamin.

« En penseur, mais en ‘passeur’ aussi selon un mot qu’il aimait, qu’il devait à Walter Benjamin justement ; presque en ‘passant’ aussi bien, lequel flâne et guette (qui sait qu’il a le temps parce qu’il sait aussi que le temps lui est compté), de guetteur, de ‘guetteur mélancolique’, pour reprendre le beau titre d’Apollinaire qu’on rapprochera alors au titre du plus beau de ses livres (Le pari mélancolique), quand bien même il semblait dans la hâte que les circonstances, l’histoire, le hasard, l’événement permettent que l’action retrouve de se prérogatives et de son ampleur perdues. » (Michel Surya)

Écrits, pour la plupart, aux temps des reculs, des défaites, des dislocations des organisations du mouvement ouvrier, les livres de Daniel sont une recherche permanente pour comprendre en profondeur (radicalement) le monde, d’où les relectures de Marx débarrassées des scories entassées par la seconde internationale, les déformations/dégradations économistes/utilitaristes des staliniens de tout bord et les contournements des sociologues et des soit-disant post-modernes.

C’est aussi une œuvre de résistance inlassable à l’air du temps, à la marchandisation, à l’inculture, à la naturalisation des constructions sociales historiques. C’est le refus de baisser les bras devant l’injustice, l’exploitation et toutes les dominations du capitalisme.

A mille lieux des renoncements, c’est la réhabilitation de la politique, comme stratégie pour changer les rapports de force, tenter de remodeler les relations sociales en s’affrontant aux questions de la propriété et du pouvoir.

Les auteur-e-s soulignent le lien entre l’intellectuel et le militant et la force que peut donner le débat d’idées dans un combat collectif. « L’émancipation n’est pas un plaisir solitaire » soulignait Daniel Bensaïd.

Sans m’y attarder, je ne peux cependant oublier les écarts entre l’ouverture intellectuelle, certain-e-s disent l’hétérodoxie, vers l’extérieur et les fermetures partisanes du militant ‘encarté’.

Ce numéro est plus qu’un hommage, c’est une invitation à reprendre les lectures des œuvres de Daniel Bensaïd pour les soumettre à la critique, pour réinterroger en permanence ses propositions, pour participer à la construction d’un mouvement d’émancipation majoritaire, donc démocratique.

Contre les pensées molles et inconsistantes, c’est le « pas admettre » l’état des choses et son cortège d’injustices, d’inégalités ou de souffrances. Nous ne savons plus trop bien quels pourraient être les chemins à construire, nous n’avons aucune certitude sur les possibles demain. Mais « Entre les ressources du passé et les possibilités de l’avenir, de nouveaux passages pourraient être forcés, politiquement, à partir de l’action présente » (Philippe Corcuff)

Je choisis de m’en tenir à des citations de certains auteur-e-s.

  • « il fallait trouver chez Benjamin, en particulier dans les Thèses sur le concept d’histoire de 1940, la matrice conceptuelle d’une critique radicale de ce déterminisme, et que cette critique ne conduisait pas nécessairement au mysticisme, au scepticisme ou au compromis avec l’ordre établi. » (Etienne Balibar)

  • « Espiègle, Daniel Bensaïd nous faisait alors voyager au milieu du polar de l’histoire, ”confiant dans un Messie rusé, qui aurait, à la manière sans gêne d’un Marlowe ou d’un Sam Spade, malicieusement glissé son pied dans l’entrebâillement de la porte, dans les battants entrouverts du possible” » (Philippe Corcuff citant le livre Walter Benjamin, sentinelle messianique)

  • Il n’était pas envisageable pour lui de reconstituer une perspective émancipatrice sur l’amnésie des crimes de ce qu’il qualifiait fermement de ”totalitarisme bureaucratique” » (Philippe Corcuff)

  • « dans la confrontation inévitable avec l’incertitude, on ne pouvait pas trancher définitivement entre nos pérégrinations tâtonnantes et dialoguantes respectives » (Philippe Corcuff)

  • « Car il faut rappeler qu’au danger de la disjonction du théorique et du pratique, ou, plus exactement , à l’oubli du moment stratégique, répond un danger symétrique de leur confusion, ligne politique mécaniquement déduite ou, à l’inverse, illustration philosophique après coup d’une décision initiale. » (Isabelle Garo)

  • « Un cadre pour penser. Pas de règles pour décider. » (Samy Johsua)

  • « Voilà le doublet essentiel avec lequel il convient de rompre : la croyance dans un temps qui travaille pour nous, dans le sens du progrès, et une conception ‘ontologique’ du prolétariat, une conception qui lui attribue une sorte de nature fixe, un être stable par delà les changements, et qui serait un être révolutionnaire. » (Stathis Kouvélakis)

  • « Thèse 1 : la politique prime l’histoire ; Thèse 2 : La possibilité de l’action politique révolutionnaire s’inscrit non pas dans la vision d’un temps linéaire et homogène, orienté vers le progrès, mais dans la discordance des temps » (Stathis Kouvélakis)

  • « La politique, c’est ce qui départage les possibles, c’est la décision qui fait du possible une nécessité de la situation car elle en transforme les coordonnées fondamentales. La politique qui change les choses à la racine, la politique révolutionnaire, doit accepter cette part de contingence, cette absence de garantie. C’est pourquoi elle s’apparente à un pari, qui prend le risque de l’échec pour pouvoir tracer une voie nouvelle. » (Stathis Kouvélakis)

  • « Le temps des révolutions, non linéaire et syncopé, dans lequel se chevauchent les tâches du passé, du présent et de l’avenir, est toujours ouvert à la contingence » (Michaël Lowy)

De plus j’ai particulièrement apprécié les articles de Jacques Pelletier « Le passé et au présent. Histoire et politique chez Daniel Bensaïd », de Miguel Romero « Politique de Daniel Bensaïd » et de Stavos Tombazos « Daniel Bensaïd et l’éloge de la résistance ».

 Je termine en reproduisant un article de Daniel Bensaïd paru dans Le Monde du 22/08/1996, sous le titre Travailler pour l’incertain

Notre siècle obscur s’achève dans la débâcle des espérances en un monde meilleur, transparent et pacifié, qu’il avait suscitées. Il laisse dans son sillage un amoncellement de désastres et de ruines. Nous y avons laissé pas mal d’illusions et de certitudes. Changer le monde apparaît comme un but non moins urgent et nécessaire, mais autrement difficile que ne l’avaient imaginé les pionniers du socialisme.

Le siècle passé s’enthousiasmait pour le miracle des machines et succombait aux charmes de la fée électricité. En dépit des détours et des retards, rien ne semblait pouvoir arrêter la marche triomphale du progrès. Le temps et l’histoire, la science et la technique allaient d’un même pas, à sens unique, vers une fin heureuse, dans une fresque où le futur justifiait toujours le passé ; où, quels que soient les faux frais de la conquête, le présent jouait avec bonne conscience son rôle d’éclaireur sur les nouvelles frontières. Deux guerres mondiales, la barbarie des camps et du goulag, la croissance exponentielle des forces destructrices ont depuis malmené ces croyances. L’effondrement des régimes bureaucratiques à l’Est, la prise de conscience que les ressources ne sont pas inépuisables et gratuitement offertes par la nature, le vertige devant les possibilités ouvertes par la biologie en matière de procréation ou de génie génétique, le brouillage des limites entre la vie et la mort portent de nouveaux coups. Les ailes d’ange du progrès sont criblées de plomb.

La perte de ces illusions optimistes peut cependant conduire à deux types de conclusions pernicieuses. Celle, d’une part, d’un nihilisme morbide, où tout se vaut et s’équivaut dans un monde insensé de bruit et de fureur. Celle, d’autre part, d’un moralisme atemporel, réhabilitant le mythe d’un « éternel humain » : à jamais prisonnier de sa condition ontologique, l’espèce serait définitivement incapable de progrès culturel et moral. Il n’y a pourtant nulle fatalité. La crise de l’idée de progrès est moins la crise de l’idée même que celle de ses porteurs officiels, à bout de souffle historique dans un système social de plus en plus contradictoire et irrationnel.

Ingénieur de profession, mais critique impitoyable des « illusions du progrès », Sorel ne sous-estimait pas les bienfaits de la dynamo et de la vaccination. Tout en dénonçant l’idée de progrès comme « une incurable frivolité du bourgeois français », son compère Péguy reconnaissait volontiers la supériorité du caoutchouc creux (la chambre à air chère aux cyclistes du Tour de France) sur le caoutchouc plein. En matière de science et de technique, il existe bel et bien un progrès cumulatif.

L’illusion « progressiste » caractéristique résidait dans la conviction que ce progrès devait engendrer automatiquement, mécaniquement, un progrès équivalent sur le plan social, éthique et culturel.

La science ne crée pourtant que les conditions de possibilité du progrès, un progrès en puissance, dont la réalisation dépend de l’ensemble des rapports sociaux. Les gains de productivité permettraient en théorie une réduction du travail contraint et aliéné au profit d’une activité individuelle libre et créatrice ; pratiquement, ils aboutissent aujourd’hui à l’absurdité du chômage et de l’exclusion. En théorie, l’internationalisation des échanges et de la communication rendraient concevable une planète solidaire sans frontières ; pratiquement, la mondialisation marchande, contradictoire et mutilée, renforce les inégalités et exaspère les paniques communautaires, la xénophobie et le racisme, le nationalisme et les fanatismes identitaires.

Quelque chose ne tourne décidément pas rond au royaume du capital réellement existant. Tout progrès a son ombre de dégâts et son envers de régression. Virtuellement porteur de libération, il ne cesse de créer de nouvelles formes de servitude. Ce n’est pas une raison pour nier qu’une croissance du savoir et de la production reste la condition nécessaire mais non suffisante d’une société plus juste, plus libre, plus créative. Mais il ne faut pas confondre, disait Henri Lefebvre, croissance et développement.

Ni la Providence, ni l’Histoire, ni la Science ne sauraient garantir une vérité définitive. Aucun jugement dernier ne prononcera jamais le dernier mot.

Les critères qualitatifs d’un progrès culturel et moral sont irréductibles à la mesure quantitative des performances et des rendements, sous le fouet de la compétitivité marchande. Quels sont ces critères ? Une réduction massive du temps consacré au travail contraint et aliéné, première condition d’une modification radicale des contenus du travail, de l’épanouissement individuel de tous et de chacun, donc d’un développement de la citoyenneté démocratique. La transformation des rapports entre l’homme et la femme qui constituent la première expérience à la fois de la différence de l’autre et de l’universalité de l’espèce : partout où subsiste un rapport de domination et d’oppression des femmes par les hommes, l’étranger, le métèque, l’immigré, resteront toujours menacés. La visée d’une humanité réellement universelle par le développement de valeurs de solidarité planétaire, entre continents et entre générations, contre la faim, les maladies, les catastrophes naturelles ou non : le meilleur de l’héritage du mouvement ouvrier et les impératifs d’une écologie sociale se conjuguent dans ce nouvel internationalisme.

Ni la Providence, ni l’Histoire, ni la Science ne sauraient garantir une vérité définitive. Aucun jugement dernier ne prononcera jamais le dernier mot. La responsabilité de chacun(e) n’en est que plus engagée en permanence. La découverte scientifique, l’invention technique, la création artistique, l’événement politique, la rencontre amoureuse ont en commun de produire du nouveau authentique et d’engendrer des possibles inédits. En histoire comme en économie, il ne s’agit plus seulement de calculer des trajectoires, mais de déterminer le champ de ces possibles. La possibilité n’est certes pas encore la réalité, mais elle est déjà une part du réel qui peut advenir.

Que les lendemains, chantants ou non, ne soient plus exactement prévisibles n’implique pas que le présent déchiré de contradictions ouvertes soit désormais inintelligible. Renoncer aux prédictions historiques n’invalide pas les projets de transformation sociale. Le conflit demeure, et qui dit conflit dit choix, décision, pari raisonné entre plusieurs issues. « L’Histoire ne fait rien », mais nous la faisons, plus que jamais, pour le pire souvent, pour le meilleur parfois. Sans la belle assurance des croyances révolues, nous avons la terrible charge et l’exaltant défi laïque de « travailler pour l’incertain », selon la belle formule de saint Augustin. A quoi Pascal ajoutait : « Quand on travaille pour demain et pour l’incertain, on agit avec raison ».

Bibliographie de Daniel Bensaïd

Mai 68, une répétition générale (en collaboration avec Henri Weber), Maspero, Paris, 1968

La Révolution et le Pouvoir, Paris, Stock, 1976

L’anti-Rocard ou les haillons de l’utopie, Paris, La Brèche, 1980

Stratégies et partis, Paris, La Brèche, 1987

Mai si ! 1968-1988, rebelles et repentis (avec Alain Krivine), Paris, La Brèche, 1988

Moi, la révolution : remembrances d’un bicentenaire indigne, Paris, Gallimard, 1989

Walter Benjamin, sentinelle messianique, Paris, Plon, 1990

Jeanne de guerre lasse, Paris, Gallimard, 1991

La Discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l’histoire, Paris, Éditions de la passion, 1995

Marx l’intempestif, Paris, Fayard, 1995

Le Retour de la question sociale (en collaboration avec Christophe Aguiton), Lausanne, Page 2, 1996

Le Pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997

Éloge de la résistance à l’air du temps, Paris, Textuel, 1998

Leur gauche et la nôtre, Lionel, qu’as-tu fait de notre victoire. Un an après…, Paris, Albin Michel, 1998

Qui est le juge ? Pour en finir avec le tribunal de l’histoire, Paris, Fayard, 1999

Contes et légendes de la guerre éthique, Paris, Textuel, 1999

Le Sourire du spectre. Nouvel esprit du communisme, Paris, Michalon, 2000

Les Irréductibles. Théorèmes de la résistance à l’air du temps, Paris, Textuel, 2001

Résistances. Essai de taupologie générale, Paris, Fayard, 2001

Karl Marx : Les hiéroglyphes de la modernité, Paris, Textuel, 2001

Les Trotskismes, Paris, PUF, 2002

Le Nouvel internationalisme. Contre les guerres impériales et la privatisation du monde, Paris, Textuel, 2003

Un monde à changer. Mouvements et stratégies, Paris, Textuel, 2003

Une lente impatience, Paris, Stock, 2004

Fragments mécréants. Sur les mythes identitaires et la république imaginaire, Paris, Lignes-Léo Scheer, 2005 

Présentation et commentaire de Karl Marx, Sur la question juive, Paris, La Fabrique, 2006

Les Dépossédés. Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, Paris, La Fabrique, 2007

Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy, Paris, Lignes, 2008 Fragments mécréants 2

Éloge de la politique profane, Paris, Albin Michel, 2008 Contre le sacré, la politique

1968, Fins et suites (en collaboration avec Alain Krivine), Paris, Lignes, 2008

« Politiques de Marx », in Karl Marx & Friedrich Engels, Inventer l’inconnu, Textes et correspondance autour de la Commune, Paris, La Fabrique, 2008

Penser, agir, pour une gauche anticapitaliste, Paris, Lignes, 2009 L’histoire ne fait rien

Prenons parti. Pour un socialisme du XXIe siècle (en collaboration avec O. Besancenot), Paris, Mille et une nuits, 2009.

« Marx et les crises », « Crises d’hier et d’aujourd’hui », introductions à Karl Marx, Les Crises du capitalisme, Paris, Démopolis, 2009

Marx, mode d’emploi (texte de Daniel Bensaïd, dessins de Charb), Paris, Zones, 2009 Irréductible à sa lettre

Le Spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise — Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Baudrillard, Editions Lignes, Paris 2011 Le dehors est toujours dedans

La politique comme art stratégique, Editions Syllepse, Paris 2010 L’émancipation n’est pas un plaisir solitaire

Lignes N°32 : Daniel Bensaïd

Nouvelles Editions Lignes, Paris 2010, 210 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

Agency et empowerment

Les mots « agency » (capacité, ou puissance d’agir) et « empowerment » (encapacitation, ou empuissancement) sont-ils des buzz words savants, des mots à la mode dont viendraient se parer des disciplines universitaires en mal d’innovation, des concepts chics qui viendraient agrémenter des discours sans cela creux ou banals, ou, pire, homogènes à l’idéologie néolibérale qui se présente comme une politique d’empowerment et prétend faire de chaque individu « l’entrepreneur de soi-même » – ou permettent-ils de nommer un ensemble de problèmesfondamentaux qui se posent aux sciences sociales et aux politiques d’émancipation aujourd’hui ?

1. La centralité du mot agency dans les sciences sociales est une relative nouveauté. Raymond Williams, l’un des fondateurs des cultural studies, un des champs de recherche qui ont le plus contribué à l’émergence des questions que le terme subsume, ne le mentionne pas dans son célèbre Keywords de 1976. L’emploi du mot agency a considérablement augmenté depuis les années 1980 chez des auteurs et dans des champs de recherche variés, d’abord dans le monde anglophone, puis dans le monde francophone.

La question de l’agency n’est pourtant pas nouvelle. Elle est au coeur du système de Spinoza (1632-1677), qui est tout entier l’expression d’une pensée de la potentia agendi, ou puissance d’agir, des individus et des collectifs humains et non-humains. Chez lui, déjà, le problème est indissociablement scientifique (et renvoie à notre connaissance des déterminismes) et politique (et renvoie à la question de l’émancipation et de la liberté). La question a aussi une place centrale dans la tradition pragmatiste, notamment chez William James (1848-1910). On se reportera par exemple à La Volonté de croire de ce dernier, qui analyse le désir, la croyance et la confiance en tant que conditions du déploiement de notre puissance d’agir. Plus près de nous, des auteurs comme Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze et Michel Foucault peuvent être considérés comme des penseurs de l’agency – tous entretiennent d’ailleurs un lien fort à la pensée de Spinoza.

La nouveauté de la question de l’agency ne réside donc pas dans la question elle-même, mais dans sa nomination. Nous avons éprouvé le besoin de désigner d’un terme unique un ensemble de problématisations particulières, chez différents auteurs, pour marquer l’existence d’un questionnement sous-jacent commun. Comment comprendre ce besoin ? Sans doute un certain nombre de transformations dans la fabrique de nos sociétés, ainsi que l’entrée en crise du mouvement ouvrier, ont imposé cette question avec une évidence nouvelle.

2. Incontestablement, certains des promoteurs exaltés du mot agency ont tendance à voir de l’agencypartout et à louer la puissance d’agir et d’invention qui permettrait aux dominés et aux subalternes, à travers chacun de leurs actes, de défaire la domination et de se faire un monde conforme à leur désir – au risque de nier la réalité des rapports de domination. Mais les formulations les plus fortes de la question de l’agency cherchent au contraire à éviter d’opposer agency et structures – tout en critiquant la tenace tradition misérabiliste en sciences sociales qui veut que les « dominés » ne pensent et n’agissent pas, qu’ils soient voués à la passivité et à la soumission.

Il s’agit d’éviter plusieurs antinomies – notamment entre perspectives « micro » et « macro », individualisme et « holisme », autonomie et socialisation – pour saisir la coproduction des structures sociales et de l’agencyLa Constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration (1984) d’Anthony Giddens, un des textes canoniques sur le sujet, représente un cas paradigmatique de cet effort. Selon Giddens, nos actions sont rendues possibles et sont fortement conditionnées par les structures sociales produites et reproduites par nos actions, et, dans certaines circonstances, nos actions peuvent s’écarter des normes établies et entraîner la transformation des structures sociales. L’affirmation de Judith Butler, dans Trouble dans le genre (1990), selon laquelle les normes sociales ne subsistent pas par elles-mêmes, mais doivent constamment être « performées », introduisant ainsi la possibilité d’un décalage transformateur entre la norme et sa répétition, est dans la droite ligne de cette approche. Bien qu’il insiste plus volontiers sur la capacité des structures à se reproduire, on trouve aussi, dispersées à travers l’oeuvre de Pierre Bourdieu, des réflexions similaires sur la discordance entre les habitus et les situations dans lesquelles interviennent les individus. Mais l’intérêt des pensées de l’agency n’est pas d’apporter une belle et simple solution théorique à des contradictions jugées factices. La chose est entendue : les formulations les plus « dures » de l’individualisme méthodologique, aussi bien que des approches structuralistes et holistes, ne tiennent pas la route. L’intérêt des pensées de l’agency est plutôt de permettre de mieux poser certains problèmes, de mieux en prendre la mesure.

3. Nous ne pourrons pas ici rendre compte de toute la richesse des travaux et des recherches qui, dans des domaines variés, tournent autour de la question de l’agency. Nous nous concentrerons sur le problème de l’articulation de la question de l’agency et de la lutte des classes dans le monde contemporain 1.

Si agency et structures ne sont pas dans un rapport d’exclusion réciproque, si notre agency ne précède pas les normes et les structures sociales, mais est largement « formatée » par elles, alors notre agency, ces structures et ces normes, et notre rapport à elles, ne peuvent qu’être profondément ambivalents. C’est ce qu’illustre l’histoire du mouvement ouvrier. Son développement, relativement autonome au départ, à distance des institutions étatiques, a contribué à transformer l’État et la société, et lui a permis de constituer la classe ouvrière en tant que telle, à travers son institutionnalisation et son intégration à l’État national/social. Cette intégration a été la marque de la puissance sociale de la classe ouvrière, mais aussi de sa « domestication », autrement dit d’une augmentation de sa puissance d’agir et, simultanément, de sa limitation. Du point de vue d’une politique d’émancipation, l’on peut donc voir dans le compromis social-démocrate des « Trente Glorieuses » l’apogée durable du pouvoir ouvrier (perspective « travailliste », ou social-démocrate) ou, au contraire, sa neutralisation (perspective « autonome »). À l’heure de la revanche du Capital et du démantèlement de l’État social, cette ambivalence soulève des questions d’une complexité redoutable. Alors que sont peu à peu défaites les institutions qui assuraient au mouvement ouvrier sa puissance d’agir, comment la reconstituer, comment résister ? Faut-il tenter d’inverser les rapports de force pour défendre un statu quo improbable tant le travail de sape de la révolution néolibérale est avancé ? Faut-il rêver d’une autonomie retrouvée, qui lui permettrait de reconquérir sa puissance transformatrice ? Ne serait-ce pas là faire un saut dans le vide, sans aucune garantie ?

4. Ce n’est pas par hasard que nous évoquons ici l’histoire du mouvement ouvrier et de la lutte des classes. Si le marxisme est souvent présenté comme « holiste », cette appréciation mérite d’être reçue avec circonspection. La question de l’agency a toujours été une dimension centrale de la lutte des classes. Du point de vue du Capital et de ses incarnations en la personne de tel ou tel patron, il s’est toujours agi de brider, mais aussi de stimuler en l’orientant selon leurs fins particulières (l’augmentation et l’extraction de la plus-value), l’agency des travailleurs – c’est là l’enjeu fondamental du processus toujours recommencé de mise au travail des individus et des sociétés dans le monde capitaliste. Du point de vue des travailleurs, la lutte des classes a toujours consisté à préserver ou reconquérir une agency autonome, soustraite autant que faire se peut à son enrôlement forcé dans les rapports de production capitalistes.

Mais la question de l’agency dans la lutte des classes se pose aujourd’hui avec une acuité particulière. Si la « révolution » néolibérale prétend accomplir la nécessité (« Nous n’avons pas d’autre choix que de nous soumettre aux contraintes de la mondialisation »), elle se présente aussi comme une politique d’empowerment : elle affirme vouloir nous libérer de notre condition de « dépendants » et d’« assistés » de l’État social pour faire de nous des individus autonomes et créatifs, soucieux de faire fructifier leur « capital » humain. Comme l’a formulé avec force Frédéric Lordon dans son Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, elle voudrait ajouter au bâton (la menace de la pauvreté et le recours à la force) et à la carotte (les joies de la consommation) non plus une « motivation » extérieure, mais intérieure : l’enrôlement dans les entreprises capitalistes deviendrait l’occasion d’une activité en soi épanouissante ! Nous comprenons mieux dès lors pourquoi des penseurs de l’agency, comme Anthony Giddens, ont pu devenir des hérauts du néolibéralisme, et pourquoi les idéologues néolibéraux ont cherché à détourner et à mobiliser les analyses de certains autres (Foucault).

Quoi qu’il en soit, la révolution néolibérale doit plutôt être décrite comme une vaste fabrique de l’impuissance individuelle et collective, qui partout multiplie incertitude, précarité et pauvreté, et qui, combinée aux « crises » financières et écologiques, et à l’incapacité des États à y apporter des réponses adéquates, engendre un sentiment d’insécurité toujours plus vif.

5. C’est dans ce contexte que des expérimentations politiques (comme le mouvement des transition townsqui préparent localement l’après-pétrole) et de nouvelles pensées critiques (comme la décroissance) que l’on pourrait dire illichiennes – d’après Ivan Illich, l’auteur de La Convivialité (1973) – se multiplient. Il s’agit de surmonter notre sentiment d’impuissance face aux problèmes globaux et à la démission des États, mais aussi notre dépendance à l’égard de la technologie et des institutions de la société administrée et industrielle, et d’inventer des réponses concrètes, à travers lesquelles éprouver notre capacité à transformer notre monde tout en « changeant la vie ». Quelles que soient les réserves que ces initiatives peuvent susciter, nous croyons qu’une évaluation politique de la situation contemporaine dans la perspective d’une politique de l’émancipation, donc de l’agency, devra croiser une analyse des termes actuels de la lutte des classes, reconfigurés par le néolibéralisme, une critique renouvelée de l’État et de la médiation politique, dont les conditions ont pareillement été transformés, et les questions illichiennes que nous venons d’évoquer.

Jérôme Vidal  : éditeur (Éditions Amsterdam), membre du comité de rédaction de la revue Mouvementset directeur de publication de la RdL

Article publié dans RdL N°1 http://www.revuedeslivres.fr/agency-et-empowerment/


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Notes

1. Signalons toutefois les analyses développées par Lila Abu-Lughod, dans Sentiments voilés (2000), et Saba Mahmood, dans Politique de la piété. Le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique (2005). Ces deux auteures ont souligné le caractère situé de nos conceptions de l’agency, toujours liées à une représentation de l’émancipation individuelle propre à l’histoire des sociétés occidentales. Pour elles, ces représentations constituent un obstacle épistémologique à la perception de l’agency des personnes situées dans d’autres contextes culturels, et elles empêchent de comprendre la valeur pour ces personnes des attachements (à telle ou telle croyance, à telle ou telle pratique) qui soutiennent leur agency. Ce que notre conception de l’émancipation peut nous conduire à percevoir comme « illusoire » ou « arriéré », expression d’une forme de vie aliénée et dominée, pourrait bien être (aussi) une ressource dans laquelle puise l’agencydes personnes concernées et visées par cette disqualification. Il ne s’agit pas pour Lila Abu-Lughod ou Saba Mahmood de défendre une position culturaliste ou relativiste radicale, mais bien plutôt d’en appeler à la prudence dans l’appréciation des formes de vie, des croyances et des attachements différents des nôtres, prudence toute pragmatique, ancrée dans une sensibilité à la dimension constitutivement ambivalente de l’agency. Du point de vue ethnographique aussi bien que du point de vue politique, cette prudence méthodologique résonne comme un appel à aller y voir de plus près.

Toute atteinte létale à la nature finit par devenir une atteinte mortelle à l’humain

Je choisis pour commencer quelques citations du texte d’introduction de Richard Poulin

« Le système capitaliste de production pollue à grande échelle et en profondeur. Les écosystèmes sont fragilisés, certains sont définitivement morts. La déforestation se poursuit pour produire notamment des agrocarburants ‘verts’, largement subventionnés, qui ont des effets sociaux tout aussi destructeurs que leurs conséquences sur les écosystèmes. Surtout, toutes ces activités se conjuguent dans un processus cumulatif d’effet de serre que l’humanité ne peut empêcher, mais seulement espérer amoindrir. A la condition toutefois de remettre rapidement en cause la logique même de l’accumulation du capital et de transformer radicalement notre monde. »

« L’image du vaisseau-Terre dont nous serions tous passagers, donc interdépendants et coresponsables, partageant une communauté d’intérêts face à notre avenir commun, masque la réalité des antagonismes sociaux. Les effets de la pollution ont des impacts diversifiés sur les communautés humaines, poussant à leur paroxysme les conflits sociaux. »

« Il s’agit donc :

  • de substituer à la croissance quantitative du capitalisme et à sa logique d’accumulation une autre logique que l’on pourrait nommer croissance qualitative, laquelle implique une importante décroissance quantitative avant tout dans les pays capitalistes dominants ;

  • de changer radicalement la répartition de la richesse. L’écart est gigantesque en ce qui concerne la répartition de la richesses mondiale, puisque 2% de l’humanité détient 50% du patrimoine des ménages tandis que 50% de l’humanité n’en détient que 1%. »

L’auteur montre comment la logique même du capital engendre la suraccumulation de marchandises et les crises écologiques. Il y oppose une autre orientation et surtout une autre gestion de la société : l’extension de la démocratie. Au règne abstrait de la valeur (échange) il convient d’affirmer les valeurs d’usage pour satisfaire les besoins de l’ensemble des populations. Texte intégral de l’introduction au dossier :

http://www.cahiersdusocialisme.org/2011/09/18/crises-ecologiques-inegalites-sociales-et-ecosocialisme/

Le dossier est divisé en 5 parties :

  1. « Regards théoriques et historiques : socialisme à l’écosocialisme »

  2. « La nécessaire transition »

  3. « Les verts »

  4. « Des enjeux »

  5. « Bilan de luttes »

Quelques textes « Perspectives » complètent ce riche numéro.

Je m’en tiendrais à une partie des « Regards théoriques et historiques ». L’article d’Andrea Levy « Plus d’éco à gauche » analyse différents auteurs (Enzensberger, O’Connor, John Bllamy Foster ou Joel Kovel) et en met certains en « confrontation avec Marx et Engels », ce qui permet de mesurer les écarts et les points de vue. Ces analyses peuvent être mises en regard du texte de Joel Kovel « Cinq thèses sur l’écosocialisme ».

J’ai particulièrement apprécié l’article de Daniel Tanuro « Les fondements d’une stratégie écosocialisme » et ses pistes de réflexion autour de la gratuité des biens de base et de la réduction radicale du temps de travail.

Trois extraits :

  • « Ce n’est pas la nature qui est en crise, mais la relation historiquement déterminée entre l’humanité et son environnent »

  • « les différences qualitatives sont décisives à l’élaboration des stratégies écologiques adéquates, dans lesquelles les moyens mis en œuvre sont cohérents avec la fin – le passage sans casse sociale à un système énergétique économe et décentralisé, basé uniquement sur les sources renouvelables »

  • « Le changement des rapports de production ne constitue que la condition nécessaire – mais non suffisante – d’un changement social extrêmement profond, impliquant la modification substantielle des modes sociaux de consommation et de mobilité » sans oublier la profonde transformation des rapports entre les femmes et les hommes.

Une invitation à débattre réellement des nouvelles contraintes qui pèsent aujourd’hui sur les politiques d’émancipation, d’autant qu’il possible que Daniel Tanuro ait raison et que « le développement des forces productives matérielles ait commencé à nous éloigner objectivement d’une alternative socialiste ».

En complément possible :

Daniel Tanuro : L’impossible capitalisme vert (Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010) Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

Michael Löwy : EcosocialismeL’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste (Les petits libres, Mille et une nuits, Paris 2011Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Cahiers de l’émancipation : Pistes pour un anticapitalisme vert. Coordination Vincent Gay (Editions Syllepse, Paris 2010) Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Nouveaux Cahiers du socialisme N°6 : Ecosocialisme ou barbarie !

Les Editions Ecosociété, Montréal 2011, 326 pages, 22 euros

Didier Epsztajn