Archives de la Catégorie Travail

Le « vrai » travail ?

Le “vrai” travail ? Celui des 600 accidents mortels, des 4500 mutilés du travail par an ? Celui des droits violés, des licenciements sans motif et des heures supp’ impayées ?

Le “vrai” travail ? Celui des maladies professionnelles, amiante, TMS, surdité, cancers, qui augmentent, sont sous-déclarées, sous réparées ?

Le “vrai” travail ? 150 000 accidents cardiaques et 100 000 accidents vasculaires par an dont entre 1/3 et 50 % liés au travail…

Le “vrai” travail ? Ce jeune ascensoriste de 26 ans écrasé par l’engin qu’il réparait, à cause de la compétition sauvage « libre et non faussée » entre OTIS et KONE ?

Le “vrai” travail ? Et les milliers d’ouvriers désamianteurs que Sarkozy laisse en ce moment mourir sans protection par refus d’un moratoire ?

Le “vrai” travail ? Celui de l’ouvrier de 55 ans devant son marteau piqueur ? De l’instituteur de 62 ans pour sa 41e rentrée devant sa classe d’enfants ? De l’infirmière qui soigne encore à 65 ans ? De ceux pour lesquels le travail est devenu si pénible depuis le report de l’âge de la retraite ?

Le “vrai” travail ? Celui des mini-jobs, des stages, des emplois saisonniers atypiques, des 3 X 8, des 4 X 8, des intérims et CDD répétés ?

Le “vrai” travail ? Celui des millions de précaires ? « La vie, la santé, l’amour sont précaires… pourquoi le travail ne le serait-il pas? » (Parisot/Sarkozy)

Le “vrai” travail ? Celui des millions de travailleurs pauvres mal logés qui n’arrivent pas à vivre avec leurs salaires ?

Le “vrai” travail ? Celui du milliard d’heures supplémentaires non déclarées, non majorées, non payées attribuées à ceux qui ont un boulot au détriment de ceux qui n’en ont pas ?

Le “vrai” travail ? Celui des femmes qui gagnent 27 % de moins que les hommes ?

Le “vrai” travail ? Celui des jeunes à 25 % au chômage et à 80 % en CDD ?

Le “vrai” travail ? Celui des Travailleurs Handicapés exclus du dispositif retraite anticipée et pour lesquels les patrons paient plutôt que de les embaucher ?

Le « vrai » travail ? Celui des immigrés, forcés à bosser sans droits et sans papiers par des esclavagistes et marchands de sommeil bien franchouillards ?

Le “vrai” travail ? Celui des seniors licenciés, 2 sur 3 à partir de 55 ans et qui ne peuvent cotiser que 35 annuités alors que 42 sont exigés dorénavant pour une retraite décente ?

Le “vrai” travail ? Celui du partage féroce et forcé du temps de travail entre sur-travail sous-travail et sans-travail, avec des milliards d’heures supplémentaires, trois millions de temps partiels à 60 % subi, trois millions de précaires, cinq millions de chômeurs ?

Le “vrai” travail ? Celui des restaurateurs dont 1 sur 4 utilisent des clandestins, non déclarés dans le fond de leur cuisine ?

Le “vrai” travail ? Celui d’exploitants agricoles qui tuent des inspecteurs du travail pour pouvoir abuser d’immigrés clandestins ?

Le “vrai” travail ? Celui des beaufs, des cadres casques oranges de chez Bouygues, des contremaitres qui appellent leurs manœuvres de la « viande » ?

Le “vrai” travail ? Celui qui ne fait jamais grève, qu’on ne voit jamais manifester, qui n’est pas syndiqué, qui piétine son collègue ?

Le “vrai” travail contre le droit du travail ? Le pauvre exploité apeuré qui sue, souffre et se tait, la dinde qui vote pour Noël !

Le “vrai” travail.. « sans statut » ? « La liberté de penser s’arrête là où commence le Code du travail » selon Mme Parisot et… M. Sarkozy

Le “vrai” travail… sans loi ? Celui sans état de droit dans les entreprises, sans protection des contrats, sans promotion dans les carrières, sans garantie de l’emploi ?

Le “vrai” travail ? Celui des conventions collectives, vieillies, foulées aux pieds par un patronat qui ne les négocient plus ?

Le “vrai” travailsans syndicat ? Sans syndicat il n’y aurait rien, pas de Smic, pas de durée légale, pas de congés payés, pas de sécurité sociale, pas de code du travail

Le “vrai” travail ? Sans CHSCT, sans hygiène sécurité, sans médecine du travail renforcée et indépendante ?

Le “vrai” travail ? Celui sans délégué du personnel, sans comité d’entreprise, sans CHSCT, sans institution représentative du personnel ?

Le “vrai” travail ? à France Télécoms, des dizaines de suicides, faute inexcusable du patron de combat qui licencie, stresse, harcèle, casse.

Le “vrai” travail ? Parlons en ! Stress, risques psychosociaux, harcèlement, souffrances, suicides, chantage à l’emploi, management de combat ?

Le “vrai” travail ? Celui sans justice qui remet en cause les élections prud’hommes et taxe de 35 euros ceux qui sont obligés de les saisir pour faire valoir leurs droits

Le “vrai” travail ? Les travaux les plus durs sont les plus mal payés, bâtiment, restauration, nettoyage, transports, entretien, industries

Le “vrai” travail ? Qu’est ce qu’il y connaît ? Dans le bâtiment, 1,1 million bossent surexploités, maltraités, mal payés, accidentés, et meurent sans retraite.

Le “vrai” travail ? Celui des 900 000 foutus dehors par « rupture conventionnelle » de gré à gré sans motif et sans mesure sociale ?

Le “vrai” travail ? Celui soumis au chantage à l’emploi, aux licenciements sans cause réelle et sérieuse, abusif, boursiers et incontrôlés ?

Le “vrai” travail ? Celui soumis à la spéculation de la finance, des fonds de pension cyniques et rapaces, celui des Molex, de Sea France, de Gandrange et Florange, de Continental, Freescale, de Lejaby, de Pétroplus, ou des Fonderies du Poitou, de toutes celles et ceux qui ont du se battre pour le garder ?

Le “vrai” travail ? Celui des auto-entrepreneurs, un million en théorie, la moitié en réalité, qui se font exploiter comme faux salariés, à bas prix et sans protection sociale ?

Le “vrai” travail ? Celui des fausses externalisations, de la fausse sous-traitance, du marchandage, du prêt illicite de main d’œuvre, des marchés truqués ?

Le “vrai” travail ? Celui qui bosse dur pour survivre misérablement ou celui qui exploite dur les autres pour vivre dans des palais dorés, avec des millions aux Îles Caïman ?

Le “vrai” travail ? Celui des actionnaires, des rentiers, des riches, des banksters du Fouquet’s qui gagnent 600 SMIC par an en dormant ?

Le “vrai” travail ? Celui de Maurice Levy patron qui se ramasse 16 millions d’euros d’argent de stocks option de poche pillés sur les richesses produites par les salariés.

Le “vrai” travail ? Qu’est ce qu’il y connaît ce cul doré de Sarkozy ? N’a jamais passé la serpillière dans une cantine ni poussé un chariot.

Gérard Filoche

Ne plus porter son corps, le sentir pesant, étranger ou malade

Pour parler de l’introduction de Thierry Pillon l’auteur, je choisis, quatre citations :

  • « Les manières de faire, de s’engager dans les gestes, de ressentir, de percevoir, bref toute une phénoménologie de l’activité nous met au cœur de l’expérience corporelle du travail ouvrier »

  • « Rendre plus beau ou plus dur ce qu’on a vécu, le faire coïncider avec les représentation sociales de la profession, est d’autant plus nécessaire chez ceux dont le récit est empreint de nostalgie pour un passé révolu. »

  • « Pourtant, si la rémanence des descriptions, même modestes, autorise des rapprochements, c’est parce qu’elles se font écho, traversent les récits, se répondent, tout en se distinguant au cours des siècles. »

  • « Enfin, les récits laissent ouvertes les échappées possible dans le rêve ; rêve de nature, mais aussi rêve suscité par le geste ou les mouvements répétés des machines. »

Entre un « Écrire » et un « Lire », l’auteur regroupe les extraits de témoignages en six chapitres, eux-mêmes subdivisés : « Milieux » (L’entrée, la chaleur et le bruit), « Gestes » (Postures, styles, attention et vitesse), « Regards » (Surnoms, initiations, résistance, défis et plaisanteries), « Intimité » (Imprégnation, mélanges, marques, l’odeur des autres et désirs), « Usures » (Disproportions, les mains, fatigues, les nerfs et souffrances morales), « Rêves » (Rêves de mature, le plaisir du geste et le sommeil de l’usine).

Derrière les expériences, le travail concret, son inscription au quotidien dans les corps. L’auteur balaie une large part de nos relations matérielles, intimes, avec le travail. Et si les modalités du travail ont pu être modifiées grâce aux luttes des salarié-e-s et aux progrès des équipements, il convient de regarder du coté du travail le plus répétitif, du plus déqualifié d’un coté et de la surcharge mentale, de l’impossibilité à avoir un temps débarrassé totalement du travail de l’autre, pour comprendre que le travail, organisé dans le système de production capitaliste, tue, fait souffrir, mutile physiquement et psychiquement. Au delà des aménagements, il convient donc d’en réduire radicalement sa durée en poursuivant le mouvement séculaire de baisse de temps de travail contraint, arrêté par la contre-révolution libérale.

Quelques citations issues de la partie « Usure », malheureusement, beaucoup de lectrices et de lecteurs pourront y retrouver leurs sensations quotidiennes :

  • « La répétition des gestes, la continuité des machines, la fixité des corps engendrent le sentiment d’une immobilité générale qui enveloppe le temps lui-même. »

  • « L’impossibilité de dormir souligne l’emprise du travail sur le corps, sa conquête des membres endoloris, mais plus encore de ”la tête”… »

  • « La fatigue a ses propres rythmes, ses mouvements lents et profonds, imprévisibles le plus souvent. »

  • « Confusion des limites où la machine, ”dans sa tête”, devient le moteur même des gestes, de son rythme, de sa force ; ”si la mécanique s’arrêtait, je resterais sans mouvement, comme elle”. »

Ce livre rend présents ces corps, ces ”têtes”, ces salarié-e-s trop sollicité-e-s, occupé-e-s, dérobé-e-s par le travail « La parole ouvrière se fait entendre en renouvelant ses moyens, ses canaux de diffusion, ses supports. Le champ est ainsi largement ouvert au lecteur qui voudra bien prêter l’oreille à cette voix obstinée qui dit le corps à l’ouvrage. »

Un livre donnant corps aux corps, aux sens, qui appelle un second volume sur les corps à l’ouvrage dans les bureaux, les hôpitaux, le travail domestique, les usines, etc., en ce début de XXIe siècle, avec une attention particulière aux effets de genre.

Un ouvrage captivant de plus dans la collection « un ordre d’idée »

Thierry Pillon : Le corps à l’ouvrage

Un ordre d’idée, Stock, Paris 2012, 200 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

Éviter que ne soit retenu comme coupable, le travail lui-même

« Se tenir sur le fil du rasoir comme un danseur de cordes, repérer depuis un point à la fois menacé et invincible, les périls qui guettent de toutes parts et les chances qui gisent à même le danger, telle est à la fois ligne droite et sinueuse de la résistance » Françoise Proust citée par l’auteure.

Dans le système capitaliste mondialisé, l’entreprise est au centre des attentions, l’entreprise et ses actionnaires qui prennent, soit-disant, tous les risques face à la concurrence. Un conte pas très moral pour masquer des réalités bien tangibles. Exit les salarié-e-s, exit la subordination, exit les résistances, place à la responsabilité sociale, à la surveillance des risques psychosociaux. Ce faisant, cette présentation, très à la mode, vise à transformer, ou au moins à maquiller, le cœur du rapport salarial et le(s) salarié-(e-s) « Le statufiant en quelque sorte sous la posture du ”gisant”, elle l’implore de garder sagement la pose, pendant que le travail, principale source de la souffrance salariale, continue de distiller ses effets ravageurs et dysfonctionner en toute impunité »

Le livre est divisé en quatre chapitres, centrés sur « Un salarié » « en souffrance », « en méfiance », « sous surveillance » et « en résistance(s) ».

L’auteure propose de « briser ce piège de la victimisation d’autant plus pervers, qu’en cernant les fragiles, il protège avant tout les fauteurs de troubles ». Au départ bien évidemment la subordination « Dans les relations de travail, la question de la subordination reste un élément central de la définition du salariat et structure à mon sens fortement le cadre juridique, mais également psychique, des relations entre un employeur et ”son” subordonné. » Sur la subordination et plus générale le droit du travail Laurent Willemez : Le droit du travail en danger (Editions du Croquant, paris 2006) Comment collectiviser un droit individualiste ?

L’auteure s’attache particulièrement à décrire les évolutions internes des entreprises, les nouvelles orientations de management, les réalités le plus souvent cachées : « Sous prétexte d’optimiser les organisations et de créer de la valeur, l’entreprise va imposer au travail toujours plus de sévices. Elle va le ”tendre” (méthode kanban de gestion à flux tendu par exemple), le tronçonner (organisation en silo, externalisation des activités en dehors du cœur de métier), l’exiler (délocalisations), le trancher à vif (méthode du down sizing ou de suppression de postes), l’amaigrir (lean ou gestion drastique de ses frais), le harceler ( kaizen : méthodes d’amélioration continue), l’écarteler (pression sur les objectifs, intensification de son rythme, et diminution de ses ressources) » Et la/le salarié-e est rendu-e abstrait-e, transformé-e en un Équivalent Temps Complet « Au bout du compte l’entreprise fait de lui un ETP en trop, autant dire un ennemi à éradiquer ».

Ces descriptions sont ensuite mis en relation avec le soin particulier que semblent développer les états-majors pour contenir les risques psychosociaux. Deux citations de l’auteure :

  • « Quelle aubaine aussi pour l’entreprise qui crée artificiellement un consensus autour de la question psychosociale en ayant pris soin de faire disparaître le terme même de ”souffrance au travail” indésirable et dangereux pour sa réputation, en le poussant ”hors les murs”. »

  • « Pendant que la machinerie à gestion de projets, à fabrication de tableaux de bord, à consolidation d’indicateurs, à recherche d’indices, déploie toutes ses fonctionnalités pour prévenir les risques psychosociaux, le travail, principal générateur de stress et de souffrance, échappe à la remise en cause de l’entreprise, à la critique de ses cadres, à la vindicte de ses salariés. »

Il est donc plus que légitime de s’interroger « Et si la fabrication du risque psycho social avait pour fonction d’éviter de intéresser aux pathologies du travail, de nier sa maladie, et pour mieux l’innocenter de victimiser le salarié ? »

Isabelle Forno souligne, à très juste titre, dans cette narration excluante des fondements de la réalité des salarié-e-s, ce grand absent qu’est le travail « Or pour les humains, le travail… ce n’est pas que le travail ». A cela s’ajoute une autre négation « Exit également la question de la conflictualité autour du travail, de son organisation, de sons sens ».

Pour utiliser un langage, que ne partagerait peut-être pas l’auteure, ce travail n’est pas seulement une « activité », c’est l’exploitation de la force de travail dans des rapports sociaux asymétriques, c’est une forme historique de travail, particulière au système capitaliste.

Quoiqu’il en soit, pour en rester aux analyses et aux interrogations posées par d’Isabelle Forno : « Comment accepter, en effet, d’être ainsi aidé et soigné par cette même entreprise qui vous met(trait) à mal, vous brutalise(rait), vous stresse(rait) ou vous harcèle(rait) ? ».

Je ne partage pas les appréciations de l’auteure sur l’absence de formes de résistance ou de conflictualité « traditionnelle ». Le travail ne saurait être réduit à des fonctionnalités sans contradiction. Les salarié-e-s sont toujours, d’une certaine façon, en résistance contre les formes imposées du travail. Ce qui diffèrent dans le temps, c’est à la fois les rapports de force entre groupes sociaux, la conscience individuelle de la situation et les formes d’organisation, plus ou moins collectives. Une opposition irréductible, car au fondement du fonctionnement du système. Cela n’enlève rien, aux propos de l’auteure : « Qu’il s’agisse de récalcitrance, de dissidence, de rébellion, de contestation ou, de l’autre coté de cet invisible bras de fer, de motivation, de coopération, de solidarité, nous assistons à une même déclinaison de ce que j’appellerai la ”créativité des indignés” », ni aux conclusions qu’elle en tire « Il devra tenter, chemin faisant, un nouveau rapport de confiance avec tous ceux qu’il va y croiser et oser réinvestir à nouveau le champ de l’action collective et politique pour lutter efficacement contre l’extermination de la vie au travail. »

Je termine par ses propos sur le suicide en entreprise « Lorsqu’un suicide est reconnu comme accident du travail c’est finalement toute une société qui reconnaît que potentiellement travailler est un risque mortel. » Sur ce sujet, encomplément possible, le livre de la Fondation Copernic, coordonné par Louis-Marie Barnier : Travailler tue en toute impunité… (Editions Syllepse, Paris 2009) La délinquance patronale doit être sanctionnée

L’auteure a exercé des fonctions de direction, des mal-nommées, ressources humaines, son expérience et ses réflexions se traduisent par un livre réjouissant, au langage sans détour, acerbe et ironique, en décalage avec les propos souvent tenus, y compris dans les milieux syndicaux. Un regard « décentré » pour une critique de la victimisation des salarié-e-s et la remise au centre de la réflexion du travail, activité nuisible dans sa forme même, qu’il convient, au delà des adaptations nécessaires, de réduire à une durée la plus faible possible.

Isabelle Forno : Travail, peurs et résistances. Critique de la victimisation du salarié

Editions Syllepse, Paris 2012, 148 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Chaque 3 minutes, un salarié européen meurt à cause de son travail

À l’heure où les plans d’austérité se multiplient, où le chômage partiel se banalise, où la durée de vie au travail s’allonge un peu partout, quel est l’état de santé des salariés européens ? Les inégalités sociales face à l’enjeu de la santé au travail demeurent très fortes. Pour espérer vivre vieux, mieux vaut être cadre qu’ouvrier, et ouvrier que jeune précaire. Entretien avec Laurent Vogel, de l’Institut syndical européen.

Basta !  : Comment se portent les salariés européens ?

Laurent Vogel [1] : Nous assistons à une détérioration de la santé au travail sur le long terme. Le problème est moins l’impact immédiat des conditions de travail sur la santé que le cumul des atteintes à la santé dans la durée. Dans le cadre de l’enquête européenne sur les conditions de travail [2], lorsque l’on demande aux salariés s’ils se sentent capables de travailler jusqu’à l’âge de 60 ans, les réponses négatives sont importantes. Un effet d’usure se manifeste : seulement 44 % des ouvriers non qualifiés pensent ainsi pouvoir tenir le coup jusqu’à 60 ans, et à peine la moitié des ouvriers qualifiés. Les différences sont fortes selon la place dans la hiérarchie sociale, car la proportion de ceux qui pensent pouvoir tenir le coup monte à 71 % pour les employés les plus qualifiés. Il existe ainsi un fossé entre les ouvriers les moins qualifiés et les personnes qui ont des qualifications élevées. En France, les ouvriers décèdent six ans et demi avant les cadres supérieurs. En Estonie, la différence d’espérance de vie entre un homme âgé de 25 ans possédant un diplôme universitaire et un homme du même âge possédant le niveau d’éducation le plus bas s’est accrue de 13 ans. La situation des femmes est plus favorable que celle des hommes dans des secteurs où les conséquences immédiates du travail sont moins perceptibles. Mais sur le long terme, les femmes perdent tout avantage. Elles sont notamment confrontées tout au long de leur vie à une organisation plus disciplinaire du travail.

Dans un contexte où la durée de vie au travail s’allonge…

Tout cela est effectivement inquiétant alors que dans beaucoup de pays européens l’âge de départ à la retraite et la durée du temps travaillé s’allongent. Cette logique simpliste qui vise à affirmer que l’espérance de vie augmentant, la durée du travail doit suivre, risque d’avoir des effets délétères. Les conditions de travail actuelles rendent cet objectif impossible pour une grande partie de la population.

460 personnes meurent chaque jour en Europe à la suite d’accidents et de maladies liés au travail (168 000 par an selon la Commission des affaires sociales du Parlement européen). Les décès liés au travail ont-ils tendance à se réduire ?

C’est, à mon avis, une estimation plutôt basse. Elle prend en compte les accidents du travail mais aussi les pathologies mortelles provoquées par le travail, principalement le cancer. Les accidents du travail mortels constituent une petite partie de ces décès : environ 6 000 par an. Ils ont tendance à diminuer. D’abord parce que les secteurs économiques changent : il y a moins d’emplois dans la sidérurgie ou les mines, des secteurs davantage exposés aux accidents. Ensuite, grâce à une amélioration des conditions de travail et de la prévention de la sécurité. Nous observons cependant une augmentation claire des cancers d’origine professionnelle. Cela s’explique vraisemblablement par une meilleure connaissance des différents types de cancers – nous sommes mieux en mesure de dire que tel cancer est causé par telle activité. Mais nous vivons aussi dans un modèle économique très dépendant des substances chimiques. Un point de PIB supplémentaire équivaut à une augmentation d’1 % des substances chimiques dangereuses produites par l’industrie. Selon certaines estimations, environ 28 % des travailleurs sont exposés à des substances cancérogènes [3] Les ouvriers sont beaucoup plus exposés que les employés, et les cadres supérieurs sont ceux qui s’en tirent le mieux. Dans le cas de la souffrance mentale et des suicides pouvant être liés au travail, nous ne disposons pas de données d’ensemble crédibles. Mais le phénomène existe partout en Europe, pas seulement en France comme l’a montré le drame des suicides à France Télécom.

En matière de prévention des risques au travail, quelle est l’ampleur des inégalités en Europe ?

Cela dépend des secteurs et des types de prévention. En Allemagne, par exemple, si les pratiques de prévention sont plutôt avancées en matière d’accidents du travail, elles ne le sont pas du tout concernant les cancers professionnels. Cela s’explique par le poids de l’industrie chimique. Globalement, plus les inégalités sont fortes dans la société, plus les inégalités découlant du travail sont importantes. Le niveau de prévention dépend aussi des capacités de mobilisation collective dans tel ou tel secteur. En France, le point positif, comparé à d’autres pays européens, est la relative visibilité de cette question depuis la révélation du scandale de l’amiante. Les conditions de travail sont présentes dans le débat public. C’est un préalable pour trouver des réponses efficaces. Autre question : la place du travail et des conditions de travail dans la stratégie globale des syndicats. En Espagne, par exemple, dans le secteur de la construction, la santé au travail a été mise au centre des revendications syndicales. Et les choses bougent. En France, les syndicats sont moins forts qu’ailleurs en Europe, mais la place qu’ils accordent aux conditions de travail se situe plutôt dans une moyenne haute. Avec un obstacle : plus l’emploi est précaire, moins les mobilisations sont possibles.

À ce propos, la Commission des affaires sociales du Parlement européen note « la prolifération de formes d’emploi atypiques (travail temporaire, saisonnier, dominical, à mi-temps, télétravail) ». Ces emplois précaires ont-ils un impact sur la santé des salariés ?

Les jeunes générations sont principalement concernées par la multiplication de ces formes d’emploi. Chez les jeunes qui ont entre 20 et 30 ans, les facteurs de précarité juridiques sont deux, voire trois fois plus importants que chez leurs aînés. Et ce, partout en Europe. Quel sera leur état de santé dans deux ou trois décennies ? Si chacun subit cinq ans de précarité avant de trouver une forme d’emploi stable, ce n’est pas trop lourd. Le problème est que la durée de ces emplois précaires s’allonge. Pour certaines catégories, ces emplois atypiques tendent à devenir la règle ! Aux Pays-Bas, les trois quarts des femmes travaillent à temps partiel. Cette proportion est de l’ordre d’un tiers pour l’ensemble de l’Union européenne. Les données fournies par le Secours catholique, et qui sont disponibles aussi ailleurs en Europe, montrent la corrélation entre la précarité en termes d’emploi et l’augmentation des tentatives de suicide. Il existe aussi une précarité que l’on peut décrire et quantifier – le nombre de CDD, d’intérimaires, de saisonniers… – et une précarité de fait, plus difficile à mesurer statistiquement. Elle est liée aux situations de sous-traitance : des personnes en CDI sont cependant précaires car leur emploi peut être remis en cause à tout moment, du fait, par exemple, d’un donneur d’ordre qui va changer de sous-traitant pour des raisons de coûts plus faibles. Ce sont des situations courantes dans le secteur du nettoyage, où la forme du contrat n’a finalement aucune incidence sur le niveau de précarité.

François Hollande propose de mettre en place « un dispositif de notation sociale obligeant les entreprises de plus de 500 salariés à faire certifier annuellement la gestion de leurs ressources humaines au regard de critères de qualité de l’emploi et de conditions de travail ». Pensez-vous que cela peut être utile ?

Déléguer à des experts extérieurs à l’entreprise le soin d’élaborer des critères n’est pas, selon moi, une priorité. Toutes sortes de cabinets d’experts sont prêts à délivrer toutes sortes de certifications, avec tel ou tel « label social ». Mais bien des aspects des conditions de travail ne pourront jamais entrer dans leurs grilles d’évaluation. Saint-Gobain au Brésil, par exemple, avait obtenu toutes les certifications possibles et inimaginables… alors que l’entreprise utilisait de l’amiante. Les évaluations externes étudient les procédures : existe-t-il un comité pour l’égalité salariale ? Y a-t-il un médecin du travail en interne ? Des formations sont-elles mises en place ? Le problème, c’est que les procédures, en elles-mêmes, ne donnent pas forcément de résultats efficaces. Le respect de telle ou telle procédure ne fournit aucune garantie sur les conditions de travail.

Quelle serait alors la priorité ?

Le point important serait de renforcer le contrôle collectif : la possibilité pour les travailleurs d’être représentés, avec des droits associés à cette représentation. C’est tout l’enjeu de la démocratisation du travail : mettre en débat, avec les travailleurs de l’entreprise, ce qui se passe. Ensuite, ce débat ne doit pas se limiter aux seuls salariés de l’entreprise. Des acteurs, en dehors, doivent pouvoir intervenir. La population concernée par une activité – consommateurs, riverains… – doit également avoir son mot à dire.

Pensez-vous que la santé des travailleurs passe après celle des consommateurs [4] ?

Il existe effectivement un décalage. Il est plus facile de mobiliser sur la protection de l’environnement que sur les inégalités sociales, qui passent souvent au second plan. Les règles et législations concernant la protection de la population, des riverains, des consommateurs vont souvent être plus efficaces que celles concernant la prévention de la santé des travailleurs. Le bisphénol A est un épisode révélateur. Tant mieux si cette molécule dangereuse est interdite dans les biberons. Le problème est que l’on oublie de s’interroger sur les travailleurs qui manipulent des produits contenant du bisphénol. C’est logique : parler de la santé des enfants provoque une réaction plus rapide que si l’on évoque le sort des travailleuses des entreprises de nettoyage. Cela alimente le débat sur ce que doit être une écologie politique qui intègre l’enjeu des inégalités sociales.

En France, dans le cas de scandale comme les prothèses PIP, ou certains accidents industriels, on n’entend quasiment pas le point de vue des salariés qui travaillent pourtant au sein de ces entreprises. Comment expliquez-vous cette « omerta » ?

Quand les travailleurs fabriquent des produits contenant des substances dangereuses, eux-mêmes ne le savent pas forcément. En France, l’affaire Adisseo, une entreprise qui a connu un grand nombre de cas de cancer parmi ses employés [5], est emblématique de ces situations. Dans l’affaire des prothèses PIP, il semble que ce soit aussi le cas. C’est d’abord de la responsabilité des industriels. Il faut leur imposer une évaluation préalable des risques, avant qu’un produit soit lancé et que l’on soit obligé de rectifier le tir dix ans plus tard à cause de sa dangerosité. Autre élément : le chantage à l’emploi. Ce ne sont pas les travailleurs qui décident des composants d’un produit ! D’autre part, ce n’est pas nécessairement dans la production initiale que le risque est le plus dangereux, mais dans sa dispersion. Fabriquer un produit nettoyant, par exemple, peut ne pas être trop dangereux, mais l’utiliser entraînera de graves dégâts sur la santé. Sans oublier ce qui se passe lors de son recyclage… Cela pose la question de la solidarité interprofessionnelle.

Recueilli par Ivan du Roy, publié sur le site Basta

Notes

[1] Directeur du département Conditions de travail, santé et sécurité de l’Institut syndical européen (Etui, European Trade Union Institute), le centre indépendant de recherche et de formation de la Confédération européenne des syndicats (CES).

[2] Réalisée auprès de 44 000 travailleurs, à consulter ici.

[3] Selon les estimations du projet Carex, Carcinogen Exposure database, concernant les 15 États membres en 1995, plus la République tchèque et les pays baltes. Ce projet n’a pas été étendu aux autres pays membres.

[4] Lire à ce sujet la tribune de Dominique Huez, médecin du travail.

[5] En 2007, on y dénombrait 25 cas de cancers du rein, dont 9 décès, dans un atelier qui a vu passer quelque 82 personnes. Lire ici.

Bien que légitimé par le droit, le fait syndical est remis en cause dans les pratiques et dévalorisé dans les discours

« Faut-il rappeler que la relation salariés-employeur est fondamentalement favorable à ce dernier ? Face à cette dissymétrie de la relation contractuelle, l’expression d’intérêts antagoniques et la défense des droits des salariés passent par l’action syndicale. Peut-on tolérer qu’une institution aussi importante que l’entreprise reste un lieu de non-droit, que la démocratie s’arrête à ses portes au motif qu’il s’agit d’un lieu privé, que toute forme de contre-pouvoir à la toute puissance de l’employeur y soit interdite ? Le droit syndical est au cœur de du droit du travail, dont il est à la fois une émanation et un garant. Il est aussi un élément essentiel d ‘analyse critique des évolutions du travail. »

Les auteur-e-s vont aborder successivement « Représentation syndicale : un état des lieux », « La liberté syndicale : un droit à conquérir », « Le droit de résister mis en cause », « Les moyens de luttes contre les discriminations et la répression », « Cas emblématiques de discriminations syndicales » et termineront l’ouvrage par « Quelles propositions ».

Ce petit livre permet donc de faire un état des lieux. Inscrit dans la Constitution, le droit syndical reste à concrétiser, à conquérir en permanence. Le patronat tolère au mieux mais n’accepte pas réellement l’organisation collective des salarié-e-s et leurs résistances.

Le syndicalisme est objectivement un instrument de contestation de leur pouvoir, une incursion dans leur gestion et dans la propriété privé.

Le syndicalisme n’est pas toujours/souvent à la hauteur des espérances des salarié-e-s, en particulier par sa culture de division. Les distances créées par la professionnalisation, les phénomènes de bureaucratisation ou d’institutionnalisation participent à la désaffection des adhérent-e-s, qui cependant votent majoritairement pour les organisations syndicales dans les élections professionnelles. Il ne faudrait cependant oublier le cadre général organisé pour diviser les salarié-e-s. Sans oublier les discriminations, les menaces, les licenciements,etc… Pour celles et ceux qui douteraient des réalités, j’invite à lire le chapitre 5 « Cas emblématiques de discrimination et de répression syndicales »

La répression syndicale est un fait politique qui entrave les possibilités d’organisation et de défense des salarié-e-s. Aussi « il nous paraît primordial que puisse se construire un mouvement unitaire de refus de l’arbitraire patronal, que s’instaure un débat entre toutes les forces militantes et plus largement dans l’ensemble de la société, sur les moyens de faire respecter le droit syndical. »

Fondation Copernic : Répression et discriminations syndicales

Editions Syllepse, Paris 2011, 110 pages, 7 euros

Didier Epsztajn

Une forme d’emploi épousant à la fois la poussée de l’activité féminine et la reproduction des rapports sociaux de sexe

« Le lecteur ne trouvera donc pas dans ces pages le récit d’une mobilisation exemplaire aboutissant à une victoire éclatante, mais celui d’une action collective difficile, menée par des salariés inexpérimentés et vivant souvent à cette occasion leur première mobilisation. Mais une mobilisation qui est aussi parvenue à se maintenir deux semaines durant en dépit des pressions patronales et parfois aussi syndicales, face auxquelles elle a pourtant fini par céder. ». En fait, une grève menée par des caissières dans un hypermarché des quartiers nord de Marseille

L’auteure nous rappelle que la grande distribution « est une branche professionnelle exemplaire des mutations et recompositions contemporaines du salariat français », la profession de caissière « se situe au carrefour du triple mouvement de féminisation, de tertiarisation et de précarisation ». Curieusement Marlène Benquet n’évoque pas les phénomènes de racialisation.

L’auteure replace la mobilisation des caissières dans « le développement depuis 10 ans d’actions collectives menées dans les secteurs d’emploi caractérisés par un statut d’emploi précaire, un fort taux de féminisation et une relative faiblesse syndicale ».

Son travail sera essentiellement centré « sur les raisons d’agir des acteurs sociaux et les justifications qu’ils élaborent pour s’engager – ou pas – dans l’action collective. » Ou pour le dire plus précisément : « En s’interrogeant sur les processus matériels sous-tendant la rupture du consentement pratique des salariés à leur conditions de travail et d’emploi, il s’estfinalement agi de retracer la genèse d’un sentiment d’injustice collectivement partagé et de comprendre pourquoi, à ce moment là, les salariés de cet hypermarché ont pris la décision de s’engager dans une action collective. »

Ce point de départ permet de mettre à jour des dimensions réelles d’action, mais il ne saurait suffire. L’action collective n’est pas une simple somme d’actions individuelles non situées, ou hors cadre contraignant des fonctionnements concrets et abstraits du système de travail et d’exploitation. Je reviendrais sur les limites de la sociologie dans la compréhension des luttes sociales . Une fois de plus, je signale aussi un refus d’utiliser les « ressources » (pour utiliser le vocabulaire de l’auteure) militantes non-institutionnelles pour appréhender puis analyser les faits sociaux.

Je vais m’attarder sur le premier chapitre « Différentes façons d’être caissière » pour la très grande pertinence des analyses et la clarté d’exposition.

Pour décrire la situation des salariées concernées, dans leur très grande majorité en CDI, Marlène Benquet utilise les termes de « stabilité précaire », car « la précarité ne s’oppose pas ici à la stabilité de l’emploi ».

Premièrement la stabilité contractuelle « dissimule une première forme économique d’insécurité professionnelle, résultant de la faiblesse des rémunérations des caissières de cet hypermarché » ou pour le dire autrement « La faiblesse de la rémunération horaire du travail induit ainsi une forme de précarité économique maintenant les salariés dans une incertitude économique liée à la difficulté d’épargner et de faire face à l’imprévu ».

A cela s’ajoute, se superpose ou se combine « Le second type de précarité professionnelle peut-être qualifié de précarité organisationnelle dont la forme la plus visible est le travail à temps partiel ou plutôt, l’emploi partiel, qui concerne 44% des caissières du magasin. » Cette forme d’emploi partiel « rend possible la maximalisation de la flexibilité en même temps qu’elle naturalise les différences entre hommes et femmes en se présentant comme une forme d’aménagement de l’engagement dans le salariat naturellement destinée aux femmes. »

Marlène Benquet souligne que c’est la « discontinuité dans les temps » qui « fait de l’emploi partiel un emploi précaire. Le temps partiel accroît en effet la flexibilité des temps de travail et donne lieu à une modification permanente du partage entre temps travaillé et temps non travaillé. »

Le temps de travail est morcelé, des périodes de travail alternent avec des périodes de coupures ou plus exactement des coupures désagrège le temps de travail et le temps disponible. « Ces périodes de ”coupure”, non payées, s’apparentent davantage à un temps d’astreinte qu’à un temps chômé. La flexibilité horaire prive les salariés de la possibilité de planifier leurs activités extraprofessionnelles, et notamment domestiques. »

La précarité organisationnelle « influe sur l’ensemble des temps sociaux des caissières et notamment sur le temps de travail domestique ».

Est-il encore utile de rappeler ici que le travail domestique est non seulement assigné aux femmes, mais souvent considéré comme sans valeur, voire quelque fois dénié comme travail.

Et contrairement aux justifications souvent avancées sur la « nécessité » pour les femmes « d’articuler un double engagement dans le travail salarié et domestique, le travail à temps partiel ou le travail à temps complet à horaires flexibles ne permet finalement pas la mise en place d’articulations pérennes de la double charge de travail. »

Cela entraîne des dépendances supplémentaires et permanentes tant vis à vis de l’entourage, lorsqu’il existe, que vis à vis-à-vis des institutions ; sans oublier le week-end « comme succession de tâches »

Tout cela ne relève pas d’une « étroitesse du marché du travail », mais d’une organisation sociale sexuée qui « épouse » à la fois la poussée de l’activité salariée féminine et la reproduction des rapports sociaux asymétrique de sexe.

Et à ces insécurités économiques et organisationnelles « s’ajoute l’exposition à une autre forme de précarité que l’on peut qualifier, faute de mieux, de précarité projectionnellle, au sens où le temps passé dans l’emploi ne diminue pas les risques de la précarité dans l’avenir. » Ce travail de caissières ne donne pas lieu à une reconnaissance de qualification sur le marché de l’emploi.

L’auteure signale que dans le cas d’espèce « les dimensions insécurisantes de la précarité professionnelle sont en quelque sorte minorée par une stabilité conjugale et géographique. »

En somme une réduction de la précarité par une réduction de l’autonomie. Il est dommage que l’auteure n’en fasse pas mention. Le travail domestique ne donne lieu à aucune considération comme travail sexué !!!

Dans le second chapitre « Travailler à la caisse », l’auteure explique qu’il n’est pas inutile de décrire le contenu du travail, car le point de vue des client-e-s est très différents de celui des salariées. Curieusement l’auteure parle, quant-à-elle, de clients, invisibilisant le genre de la majorité de celles qui feront face aux caissières. En analysant l’écart entre les procédures et les actes, elle indique « On ne peut donc réduire ces procédures au simple niveau prescriptif du travail ». Sans vouloir être particulièrement ironique une question me vient à l’esprit : l’auteure connaît-elle un travail où cela ne soit pas le cas ?

La chercheuse semble oublier de quoi est fait le travail, le quotidien du travail dans une entreprise. Ici comme ailleurs, cela me semble plus que critiquable. Le travail ne saurait être abordé de manière désincarné, il s’agit d’un travail salarié dans un mode de production historique particulier, d’une exploitation subie, sans oublier toutes les autres déterminations. Je retrouverais ce défaut méthodologique, lorsque l’auteure abordera les « ressorts » de la mobilisation, sans prendre la précaution d’interroger l’histoire des luttes et les compréhensions militantes accumulées depuis plus d’un siècle.

Ces défauts méthodologiques n’empêchent cependant pas l’auteure de soulever des problématiques peu analysées, comme la discipline des corps au travail « Il n’existe pas de possibilité de se soustraire, même quelques minutes, à cette exposition du corps dont l’ensemble des besoins est rendu visible et publique »

En analysant les comportements, Marlène Benquet privilégie « l’appartenance générationnelle des caissières ». Cela donne sens à de nombreux développements mais limite les compréhensions aux ‘agir’ individuels, aux arrangements réciproques, aux regards assez désincarnés envers le syndicalisme. L’adhésion ou la distance ne saurait, à mes yeux, être compréhensible, politiquement compréhensible, à partir d’une sommation de choix individuels ; se pose en permanence la question de l’utilité sociale concrète de l’organisation syndicale, comme cadre collectif.

Si l’auteure souligne la focalisation de certain-e-s analystes des mouvements sociaux sur « les origine structurelles de tensions » et la mise de coté de « la question des modes de perception de ces tensions par les agents », elle semble oublier de définir ce que sont justement ces « agents ». Encore une fois, les catégories sociologiques utilisées ont un caractère bivalent, d’une part ouverture de questionnements pertinents, d’autre part aveuglement sur ce que sont les relations sociales sexuées sous le capitalisme.

Le chapitre trois est consacré à comprendre comment le « discours d’injustice » émerge. C’est dans ce chapitre que la méthode sociologique employée me semble la plus défaillante. Les conditions d’une possibilité de lutte ne relève pas d’une accumulation de « prise de conscience », du développement du « sentiment d’injustice », même si tout cela y contribue. Les éléments sur les « investissements scolaires » non converti en « réussite professionnelle », me semblent surévalués. De manière générale, la chercheuse privilégie les éléments de construction individuelle. La prise en charge de l’organisation de la grève, l’auto-organisation, est réduite à une « acquisition progressive de compétences militantes ».

Pour analyser les ressorts concrets de la mobilisation de chacune, il me semble indispensable de poser préalablement les cadres collectifs, car au travail, comme ailleurs, nous ne sommes jamais seul-e-s, mais en relation constante avec les autres.

Rendre visible les luttes des salarié-e-s, c’est aussi contribuer à briser l’enfermement de chacun-e dans l’individualité, redonner au social son épaisseur, sa complexité et ses contradictions, rendre leurs musiques et couleurs aux luttes pour l’émancipation.

Au delà des agacements signalés, de limites évidentes, il s’agit d’un livre important qui rend justice à une mobilisation et à ces damnées de la caisse.

En complément possible :

Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse : La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine (Éditions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2008) Rendre visible la réalité sociale

Sous la direction de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue : Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives (Editions la Dispute, Paris 2009) Le rapport salarial est plus que jamais central

Sous la direction de Jean-Michel Denis : Le conflit en grève ? Tendances et perspectives de la conflictualité contemporaine (La Dispute, Paris 2005) Sous les silences, les irréductibles révoltes et actions

Et la belle thèse d’Anne Sophie Beau « Grand Bazar modes d’emploi. Les salarié-e-s d’un grand magasin lyonnais, 1886-1974 » consultable en ligne sur le site de Lyon2).

Marlène Benquet : Les damnées de la caisse

Grève dans un hypermarché

Editions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2011, 238 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Les personnages de Dickens ont été remplacés par ceux de Beckett

« L’automobile tient une grande place dans ce livre, qu’il s’agisse de la fabriquer, de la conduire, de la garer, de la vendre, ou de l’entretenir. Sans oublier ses résidus : circulation, bruits, accidents, crimes, pollution, publicité télévisée et rosserie humaine en général »

Les entretiens composants ce livre permettent de dresser un tableau extraordinaire d’une autre face des États-Unis.

Au centre des propos, le travail sous toutes ses formes : son rejet « Ils se débrouillent pour être plus que les simples robots désirés par la compagnie… », les souffrances, l’amour du bien fait, l’individualisme très souvent et le collectif syndical quelque fois. S’expriment aussi fortement les inquiétudes face aux transformations du travail en ce début des années 70. Et toujours en toile de fonds, la Grande Dépression, les relations racialisées, la guerre du Vietnam…

Sans oublier pour certain-e-s/beaucoup, derrière les hantises, les fantasmagories d’une illusoire classe moyenne, ses rêves étriqués, dont celui de gagner un million de dollars, la non-acceptation d’un quotidien de non reconnaissance.

L’œuvre de Studs Terkel permet de mieux comprendre les organisations sociales des États- Unis, les écarts entre le rêve démocratique et la très relative démocratie représentative, les droits syndicaux restreints, le poids du racisme et surtout la construction de cet ”individualisme” souvent non questionné qui, au nom, d’une certaine conception de la liberté, isole les individu-e-s, glorifie la famille et la religion et freine les approches plus collectives .

Sous le masque d’un grand rêve : les réalités de classe, de sexe, de races.

Encore une fois, je souligne le travail éditorial des Editions d’Amsterdam et invite à lire la totalité des livres de cet auteur :

Division street. Genèse d’une histoire orale des États-Unis (Editions Amsterdam, Paris 2011)  Des gens de toutes les strates, de toutes les couleurs, de tous les rêves. Des gens extraordinaires dans l’ordinaire

Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression (Editions Amsterdam, Paris 2009)  Blessures anciennes et petits triomphes

Race. Histoires orales d’une obsession américaine (Editions Amsterdam, Paris 2010)  Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Studs Terkel : Working. Histoire orales du travail aux États-Unis

Editions Amsterdam, Paris 2005, 492 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Lutte contre l’invisibilité, lutte invisible ? Femmes du nettoyage avion et résistances collectives

Le passager qui pénètre dans la cabine de l’avion ignore ce faisant, qu’il transforme le statut de ce lieu. Par sa simple présence, il en interdit l’accès au personnel de nettoyage. La cabine devient lieu sacré, lieu du voyage, du plaisir et du confort. Le sale en est banni, ainsi que ceux, et surtout celles dont le métier en est l’éradication.
Lorsque les derniers passagers sortent de la cabine, après un voyage reposant, sans doute ne prêtent-ils pas attention au visage, derrière le hublot de la porte opposée, qui guette le dernier départ afin de pouvoir accéder, depuis son camion surélevé, à la cabine libérée, et surtout autorisée. La cabine s’ouvre à nouveau au nettoyage.

Les règles européennes définissent en effet plusieurs statuts pour les différentes zones aéroportuaires. Chaque salarié de l’aéroport possède un badge d’identification qui ne l’autorise à pénétrer que dans telle ou telle zone auquel son travail le rattache : les salariés de la maintenance accèdent aux zones de maintenance de l’aéroport où sont révisés les avions ; les salariés du fret opèrent dans les zones de fret le chargement des contenairs et de avions cargo ; les agents commerciaux évoluent dans les zones sous douane ouvertes aux passagers après leur enregistrement auquel succèdent les filtres de police maintenant généralisés. Les agents de la piste quand à eux sont définis par leur lieu de travail : la piste, toute cette zone sous l’avion où voisinent la manutention des bagages, le ravitaillement en carburant, le dégivrage des avions avant leur envol, l’apport des plateaux repas ou les agents de nettoyage des avions et d’armement de la cabine (approvisionnement en coussins, couvertures, etc.). C’est à ces derniers que nous proposons de nous intéresser ici.

Lire l’article de Louis-Marie Barnier

Le bâtiment en dit plus long que sur lui-même

« Le discours de la pénurie met l’accent sur un manque, un vide un dysfonctionnement. Mais l’étonnement devrait plutôt porter sur le fait que, en dépit de ce déficit tant de fois proclamé, le bâtiment fonctionne ou du moins réussit à se reproduire, c’est-à-dire qu’il préserve un minimum de qualité dans la réalisation des bâtiments, de savoir-faire dans les mains et les têtes des travailleurs, et surtout qu’il permet la reconduction et même l’augmentation des profits des grandes entreprises. »

L’ouvrage se fonde sur une enquête de terrain débouchant sur une thèse de sociologie « Loyautés incertaines, les travailleurs du bâtiment entre discrimination et précarité » (http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/18/24/39/PDF/texteintegral.pdf). L’auteur précise qu’il ne s’agit pas d’un simple remaniement mais d’une nouvelle présentation des données « en restituant davantage la chair des personnes rencontrées ». Le livre permet donc de découvrir un peu de l’univers des manœuvres du bâtiment, de leurs conditions d’emplois et de travail. Nicolas Jounin analyse, entre autres, les vies quotidiennes sur les chantiers, le travail réellement existant (sous-traitance, recours à la main d’œuvre étrangère avec ou sans papier, infériorisation, racisme, discrimination, etc.) et « la grille de lecture ethnique » qui « informe et déforme en même temps ».

Je partage la mise en garde de l’auteur « On se rassure en se disant qu’on est pas dupe : on sait qu’il n’y a là que des constructions sociales, historiques, et non des identités éternelles. Mais, tout en prétendant ne pas être dupe, on risque de reprendre les mêmes généralisations abusives, les mêmes clichés, d’exagérer les coupures entre les groupes. On ne sait plus nommer sans se fourvoyer. »

Les titres choisis pour les différents chapitres déclinent précisément ces éléments d’analyse qui font du bâtiment un secteur économique exemplaire (D’un coté, des groupes mondialisés, distribuant des dividendes, de l’autre, de multiples entreprises sous-traitantes, des ouvriers racialisés et précarisés) : « Les ‘Mamadou’ : l’humiliation ordinaire », « Les ‘bétonneurs‘ sans ouvriers ? L’externalisation », « Toujours à la bourre, les ferrailleurs », « Je préférerais vendre des savonnettes’ : l’intérim », « Intérimaires fidélisés contre travailleurs détachés », « Une belle équipe ? », « Arrêtez, je suis le premier concerné par la sécurité ! », « L’ouvrier impossible ».

L’auteur analyse le fonctionnement de ce secteur économique, sa politique de transfert des risques, de la variabilité sur des sous-traitants, la domination de l’emploi intérimaire et l’utilisation des ouvriers étrangers « Aussi la frontière entre étrangers réguliers et irréguliers ne séparent pas deux types d’étrangers, deux logiques de séjour foncièrement distinctes ; elle est plutôt un rappel à l’ordre de la précarité, pour les irréguliers bien sûr, mais aussi pour les réguliers. Dans le bâtiment, cette proximité des situations se traduit par le fait que les étrangers aux titres de séjour temporaires et des sans-papiers occupent des emplois et qualifications similaires. »

La mobilisation de la main d’œuvre, la disponibilité permanente sont construites autour des agences d’intérim. « Si, en apparence, l’intérim fournit un contrat à durée déterminé, en réalité les intérimaires travaillent pour une durée indéterminée, tout en étant révocables à tout moment. » Il y a là un véritable échafaudage de vulnérabilité et d’incertitude. « L’intérim n’est pas là que pour fournir le contrat ou, plutôt l’absence de contrat. Son service, son produit, c’est la précarité, et rien d’autre. »

J’ai particulièrement apprécié le traitement de la sécurité « Cadences et prudence : des exigences contradictoires portées par une même hiérarchie ». L’auteur souligne « Mais le terme polysémique de ‘responsabilité‘ masque la responsabilité dont sont investis les cadres en matière de sécurité est de l’ordre du pouvoir, tandis que celle des ouvriers est de l’ordre de la culpabilité » ou encore « la dynamique qui insécurise du fait des conditions de travail et, dans le même temps, déresponsabilise et culpabilise ceux qui sont en danger se vérifie d’autant plus que les travailleurs appartiennent aux périphérie du collectif. »

« Et pourtant ils résistent ». Et l’auteur n’en reste pas à ce constat, il ajoute « La réalité du bâtiment est aussi le produit de ces résistances, et pas seulement des stratégies des entreprises ». L’analyse pourrait être poursuivie sur les interactions entretransformation du travail et la dynamique d’accumulation du capital (Voir Stéphen Bouquin : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile 1970-2004Editions Syllepse, Paris 2006). Transformations du travail, accumulation du capital et action collective

Un livre sur une autre face de notre monde, ici, ces ouvriers qui sont doublement rendus invisibles, en tant qu’ouvriers surexploités et tant qu’êtres humains réduits à leurs origines et bien sûr en tant que citoyens totalement niés. « Personne ne naît travailleur du bâtiment ; on le devient »

A lire en complément le très bel ouvrage de Sébastien Chauvin : Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago (Editions Seuil, Liber, Paris 2010) Partage inégal de l’incertitude

Nicolas Jounin : Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment

Editions La Découverte, Paris 2008, 274 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Partage inégal de l’incertitude

Ce livre est issu d’une enquête de terrain que Sébastien Chauvin a mené parmi les travailleurs les plus précaires de Chicago, les employé-e-s des agences de travail journalier. (Les ”agences de day labor” sont des agences d’intérimaires proposant un travail déqualifié dans l’industrie et le bâtiment, quelle que soit la durée des missions). En partageant une grande partie des conditions vie et d’accès à l’emploi, y compris dans la dimension sans-papier, l’auteur double son analyse d’une dimension ethnographique, lui permettant d’élargir son propos à de multiples dimensions de la situation de ces couches du prolétariat.

Comme le souligne l’auteur « L’emploi est proposé à un travailleur, un demandeur d’emploi. Le labor, au contraire, est procuré aux ”clients”, qui sont sans ambiguïté les entreprises : le travailleur n’est plus l’usager mais bien la marchandise. »

Si certaines raisons de l’externalisation de la force de travail (recours à l’intérim) sont relativement connues (niveau des salaires, moindre financement de la protection sociale, ajustement rapide des moyens aux besoins, gestion des conflits, etc…), une autre dimension ne saurait être occultée « celui de réunir les conditions non d’une révocabilité mais d’une convocabilité permanente de la main d’œuvre » ou pour le dire autrement « l’immobilisation de la force de travail est une des conditions de sa mobilisation »

Sébastien Chauvin analyse le lien entre « Citoyenneté précaire et précarité économique » et la place de deux groupes de population (noirs et sans papiers latinos) qui sont au cœur du prolétariat précaire.

Les noirs, groupe privilégié du système carcéral nord-américain avec les conséquence en terme de perte de droits civiques, sont « formellement citoyens et pourtant structurellement victimes de dénis de citoyenneté ». Leur inemployabilité « indissociablement judiciaire et ethno-raciale » ne leur donne pas accès direct au marché du travail.

Aux migrants irréguliers, mexicains s’applique une certaine normalisation de l’illégalité « n’étant jamais réduits à l’état de non citoyens, ils forment tendanciellemnt une couche reconnue et stabilisée de sous citoyens ».

Ces groupes sont au cœur des ”agences de day labor” qui « fonctionnent aussi comme des assurances permettant d’utiliser des catégories de salariés statutairement inemployables sans assumer le risque légal afférent. » Aux États unis, comme en France « l’emploi de sans papiers ne signifie pas nécessairement travail au noir ».

L’auteur travaille aussi, entre autres, les dimensions de reconnaissance (les qualités des demandeurs d’emploi) et nous rappelle que « la qualification est une institution sociale » non une caractéristique du travailleur.

Sébastien Chauvin n’en reste pas strictement à une analyse sociologique, il intègre des analyses plus directement systémiques ou politiques de l’organisation du travail sous le capitalisme. Je souligne les belles pages sur la place de la langue « Garder sa langue signifierait ainsi rester un ”étranger” pour ne pas devenir un ”immigré”. Rester une ”nationalité” permettrait de ne pas se faire racialiser : le refus de pratique de garder sa langue aurait pour effet de retarder la racialisation ».

Tout en se référant aux dimensions sexuées (genrées) de la division du travail, l’auteur fait néanmoins l’impasse sur les travailleuses précaires. En laissant en friche un domaine important, il réduit probablement la portée de ses autres analyses.

Quoiqu’il en soit, Sébastien Chauvin nous offre un ouvrage facile à lire (un peu jargonnant quelque fois). Ce faisant, il nous aide à comprendre les multiples dimensions de l’organisation du travail et certains aspects contradictoires de la mobilisation de la force de travail sous le capitalisme. « Idéalement, la mobilisation flexible d’une main d’œuvre suppose non seulement la possibilité de révoquer les salariés à tout moment, mais aussi le pouvoir permanent de les convoquer ». La gestion de la main d’œuvre reste au cœur des politiques institutionnelles « ce qui apparait au bout du crayon qui prolonge les tendances actuelles, ce n’est pas l’intermittence universelle prophétisée par les théologies postmodernes, mais bien la reprise de contrôle, par l’incertitude, de la mobilité et, donc, de l’immobilité des salariés par les employeurs. »

Sébastien Chauvin : Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago

Editions Seuil, Liber, Paris 2010, 339 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Enquêtes au travail

Je dois avouer que l’angle choisi par Danièle Linhart dans son introduction « Que fait le travail aux salariés ? Que font les salariés du travail ? Point de vue sociologique sur la subjectivité», ne me convainc pas totalement. Et je suis dubitatif face à cette sociologie de la subjectivité.

« Il ne s’agit pas seulement de dire que l’entreprise mord sur la vie privée en exigeant disponibilité, flexibilité, mobilité, actualisation permanentes des compétences, en s’emparant des esprits par les responsabilités imposées et souvent difficiles à assumer. Il s’agit ici de mettre en évidence que l’entreprise fait écran à la société et à ses exigences, en cherchant à proposer à ses salariés les clefs personnelles, narcissiques d’une réalisation en osmose avec ses propres exigences de rationalité, de philosophie et de culture. C’est ainsi que doit être perçue cette porosité entre vie privée et vie professionnelle. »

Pourtant, l’articulation entre le dedans et le dehors, est un utile objet de recherches et de discussions. Par ailleurs, la séparation, historiquement construite, entre privé et public est une question éminemment politique.

Quoiqu’il en soit, ces points de vue n’invalident pas l’intérêt des enquêtes de terrain présentées dans ce livre, large panorama d’engagements au travail, mais source de connaissances indispensables sur « ce que la personne mobilise d’elle-même, le sens (individuel et collectif) qu’elle y met, en fonction des conditions de sa mise au travail (organisation du travail et modes de mobilisation managériales), en fonction de son histoire personnelle, et de sa place spécifique dans la société, en fonction des enjeux que représente le travail pour cette société, constitue le fil rouge qui court dans toutes les contributions de cet ouvrage. »

La première partie de l’ouvrage « Travail et validation de soi : un contrat social » présente trois enquêtes.

Fabrice Guilbaud « Quand le travail libère les hommes » étudie le travail des détenus (dont l’autre face reste un salariat atypique puisque non relié au droit du travail) et particulièrement leur perception du salaire aux pièces.

Annie Dussuet « Genre et mobilisation de la subjectivité au travail, l’exemple des services à domicile aux personnes âgées » fait ressortir l’enjeu permanent pour que ce travail soit reconnu comme salarié (travail marchand) et non comme extension du travail domestique. Pour les salariées concernées, la compassion, l’engagement subjectif tend à rendre ce travail invisible.

« Les ressorts du ressentiment » Sacha Leduc traite, dans cette étude sur des agents de la Caisse primaire d’assurance maladie et de leurs réactions à la CMU, du contrôle des usagers, de la légitimité d’un droit social et des évolutions du travail.

Dans la seconde partie du livre « Controverses », je souligne la remarquable étude de Sabine Fortino « La mise à distance des pauvres. Gestion de la précarité, effacement de la subjectivité et résistances » sur la fourniture d’énergie entre 1985 (prémices du tournant commercial de l’entreprise et premières étapes de la mise en place d’une politique spécifique) et 2004 (changement de statut juridique, entrée en bourse).

Cette étude est complétée par une analyse de l’intensification du travail comme atteint à l’éthique professionnelle des travailleurs sociaux (Jean Philippe Melchior) qui aurait gagné à une prise en compte de la dimension sexuée de ces salarié-e-s.

Danièle Linhart étudie le « Paradigme perdu du fonctionnaire d’État » avec les effets de la décentralisation du ministère de l’équipement.

Les contributions de la troisième partie « Subjectivités en travail » éclairent « les possibles remodelages subjectifs opérés par les modes de mises au travail ».

Le texte de Brahim Labari « L’encensement au travail. Référents religieux et profane dans l’expression des subjectivités au travail des ouvrières marocaines » analyse les « modalités de résistance identitaire à une autorité managériale perçue comme étrangère et coloniale » au sein d’entreprises françaises du secteur de l’habillement au Maroc.

Hélène Carderon mène son enquête sur l’appropriation par des ouvrières du travail de nuit dans l’industrie laitière. L’auteure fait ressortir les conséquences en termes d’autonomie et de mise en cause de la « condition féminine ».

José Angel Caldéron décrit les pratiques et les constructions différenciées, de celle de leurs ainés, de jeunes intérimaires catalans sur une chaine de montage automobile. Leur socialisation professionnelle est à mettre en relation avec la « durée limitée de leur séjour au poste de travail » ce qui entraine une distance au collectif.

Dans le dernier chapitre, Isabelle Bertaux-Wiame aborde « la question des interactions entre l’engagement dans la vie de travail et l’engagement au sein du couple » dans une étude sur la mobilité des cadres du secteur bancaire.

Dans sa conclusion Danièle Linhart insiste sur les multiples conséquences de la précarité au travail.

Un ouvrage passionnant mais dont les études ne peuvent fonctionner seules. Toute approche réduite aux subjectivités, pour éclairante soit-elle, me semble largement insuffisante à rendre compte du travail dans l’organisation capitaliste de la société. A l’inverse, en oubliant d’analyser les différentes modalités pratiques d’insertion au travail, on se priverait de puissants leviers pour agir.

 Sous la direction de Danièle Linhart : Pourquoi travaillons-nous ?

Une approche sociologique de la subjectivité au travail

Éditions Erès, Paris 2008, 334 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Gestes et sens de travail

A l’heure de la remise en cause annoncée du droit de grève et des régimes « spéciaux » de retraite, ce livre écrit par des conducteurs et un médecin de la SNCF fait particulièrement ressortir la méconnaissance du travail des autres. « Le travail quotidien, dans ce qu’il a de plus banal et de plus concret, reste très largement méconnu. »

Six chapitres (le freinage, l’accident de personne, la faute professionnelle, les horaires de travail, la grève et la visite médicale) pour mieux connaître le travail de salariés un peu singuliers, les conducteurs de trains.

Nous sommes loin des descriptions idylliques des techniques nouvelles qui, par leur modernité même, amélioreraient unilatéralement les conditions de travail et de vie.

Étudier la vie quotidienne de salariés qualifiés, leurs relations à la technique, la transmission des savoirs, le lien aux autres salarié-e-s, ici les usagers des transports en commun, permet d’appréhender la notion de métier. Cela permet aussi de mesurer les écarts entre les perceptions subjectivement et idéologiquement construites « les nantis » et les réalités de souffrance et/ou d’engagements pour assurer dignement le service à la collectivité.

Gabriel Fernandez, Franck Gatounes, Patrick Herbain et Pierre Vallejo : Nous, conducteurs de trains

La Dispute, Paris 2003, 186 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Des mesures pour favoriser l’émancipation de sujets

Ce livre collectif rend compte d’un colloque (1994) « Repenser l’enfance ». Au centre des élaborations, la critique du paradigme dominant de l’enfance qui interdit, au yeux des particpant-e-s de lier luttes à mener, pour les enfants, et luttes générales en faveur d’un monde plus juste et plus solidaire.

Dans l’introduction, les auteurs indiquent : « En faisant irruption sur la scène, les enfants au travail nous ont révélé la stupéfiante méconnaissance que les sciences sociales avaient de l’impact de ce mouvement de fond dans les transformations économiques et sociales qui bouleversent nos sociétés. Le travail des enfants représente ainsi un monde d’entrée, dans l’analyse concrète des situations socio-économiques, extrêmement révélateur. Il force à renouveler de nombreuses approches – en sociologie du travail, en anthropologie sociale, en économie des relations internationales, etc.»

Les interrogations des auteur-e-s sont multiples :

  • Violence sociale et violence économique dans la vie des enfants travailleurs : « la violence quotidienne ordinaire, que subissent pratiquement tous les enfants engagés dans une activité de travail – entendue largement comme activité contrainte poursuivie au service d’un autre (avec ou sans rétribution) »
  • Déclaration de Kundapur (1996) dont les dix points et trois paragraphes finaux sont présentés et décryptés par Michel Bonnet,
  • Repenser les droits des enfants travailleurs « reconnaître aux enfants travailleurs aussi bien leurs droits spécifiques liés à leur statut d’enfant, que leurs droits généraux liés à leur statut de travailleur »,
  • Quels droits à l’éducation pour les enfants et les jeunes travailleurs en mettant en relation le paradigme de l’école universelle avec « l’attitude qui a permis d’éluder les facteurs d’origine économique, sociale ou culturelle et d’escamoter le problème du financement de l’éducation ou de taire le rôle indispensable de la main d’œuvre enfantine ou juvénile au sein des secteurs agricole et informel d’un grands nombre de pays »
  • Enfants travailleurs et principe de réciprocité qui analyse le concept de transfert intergénérationnel des richesses

Les auteur-e-s associent inscription dans les réalités concrètes, droits et actions émancipatrices à vocation universaliste. Loin des schémas eurocentrés et des réponses abstraites, des réflexions fécondes pour transformer les réalités.

Pour celles et ceux qui voudraient approfondir, je renvoie à un ouvrage plus ancien de Michel Bonnet sur la mise aux travail des enfants dans le monde contemporains (analyse et études de cas).

M. Bonnet, K.Hanson, M.F. Lange, G. Paillet, O. Nieuwenhuys, B. Schlemmer : Enfants travailleurs, repenser l’enfance

Editions Page deux 2006, 198 pages 17 euros

Michel Bonnet : Regards sur les enfants travailleurs

Editions Page deux 1998, 230 pages 17 euros

Didier Epsztajn

Les différentes facettes du travail

Les textes, d’un intérêt inégal, abordent le travail qu’il soit salarié, domestique, scientifique, de mise au monde, du care, etc.

Des onze textes du recueil, j’invite particulièrement à lire :

l        « Enquêter sur les métiers modestes et les professions prétentieuses : deux sociologues aux prises avec les démêlés du terrain » de Natalie Benelli et  Magdalena Rosende » ;

l        « Retour sur une grève dite exemplaire. La grève de Bulova Watch Co., Neuchâtel 1976 » de Laurence Marti ;

l        « Le genre et la colonialité du travail en Amérique centrale » de Sabine Masson qui analyse à la fois « l’imbrication des rapports sociaux de sexe et de classe », le « référent invisible masculin, mais aussi blanc et occidental » et la réalité de la modernité. Contre les lectures vulgaires de multiples courants socialistes, l’auteure rappelle que « Les économies latino-américaines ne sont ni une étape antérieure ni un raté d’une quelconque évolution naturelle du capitalisme, mais bel et bien le produit de son développement historique. »

l        « Les conceptions profanes de la division sexuelle du travail » de Patricia Roux.

Après avoir souligné que le travail domestique n’est pas payé, qu’il est rendu invisible et très largement assigné aux femmes, l’auteure analyse les lectures autour de l’équité (souvent développées par les hommes) contre l’égalité dans le partage des tâches. « Une bonne partie des hommes résolvent le problème de l’inégalité en le déniant ».

l        « Le marché du travail à l’épreuve du genre » de Margaret Maruani aborde « le sexe des retraites », « le halo du chômage », « le sous travail à temps partiel, les woorking poor ». L’auteure souligne que « parler du travail des femmes, c’est traiter du travail, des femmes, mais aussi des hommes et de la société. C’est plonger au cœur des rapports sociaux de sexe, c’est toucher aux racines de la domination masculine » et conclue que « la mise à l’épreuve du genre est un prisme qui élargit le champ de vision et permet de repenser le marché du travail avec plus d’acuité. » Pour celles et ceux qui voudraient approfondir ces thématiques je renvois à un de ces précédents ouvrages (Les mécomptes du chômage, Editions Bayard 2002, 158 pages, 18 euros)

Sous la direction de Magdalena Rosende et Natalie Benelli : Laboratoires du travail

Éditions Antipodes , Lausanne 2008, 164 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Contraintes encastrées

Sous le capitalisme, les salarié-e-s vendent leur force de travail. Cette force, utilisée dans ce cadre à la fois particulier et historiquement situé, produira des richesses supérieures à son coût initial (grosso modo, le coût de sa reproduction). Les modalités concrètes de cette extorsion de plus-value (pour utiliser le vocabulaire de la critique de l’économie politique) ne sont pas fixes. Les étudier, analyser les mutations, les remodelages et les adaptations du travail permet de comprendre le fonctionnement concret du système et sa perdurance dynamique.

L’enjeu constant pour les salarié-e-s n’est pas simplement de défendre une meilleure répartition des richesses mais aussi de peser sur les organisations concrètes du travail afin d’en limiter les pénibilités tant physiques que morales. Ce livre permet de comparer des évolutions dans différents pays et branches industrielles.

Danièle Linhart part de la nature particulière du contrat de travail. « L’employeur achète quelque chose qu’il ne peut s’approprier totalement et qui lui échappe par nature. Le temps ainsi que les capacités physiques et cognitives qu’il achète ne peuvent être dissociés de la personne qui les fait exister. Ils ne peuvent être totalement extériorisés, totalement neutralisés . Le salarié conserve un type de contrôle qui échappe à l’emprise de l’employeur, à la mise en œuvre du savoir organisationnel et productif qu’il impose »

Les différentes études présentées montrent des transformations du cadre de travail formaté par la logique taylorienne et un élargissement, hors du bureau ou de l’atelier, de la mobilisation de la force de travail. Le temps privé est partiellement envahi. Le patronat requiert aujourd’hui des compétences, dont les définitions même, rendent floues les frontières entre temps de travail et temps libre (disponibilité, esprit d’entreprise, continuité du service au client, etc.).

Rendre public, exposer et analyser ces procès de travail, permet de les dénaturaliser.

Les exemples de transformation de métiers présentés dans ce livre sont du plus grand intérêt. Les premières études sont centrées autour de la construction de nouvelles normes de travail : intensification du travail dans l’industrie française de 1945 aux années soixante, passage du chronomètre au temps « décomposé » dans les usines Peugeot puis fixation de « temps-objectifs » par groupe d’ouvriers. Les analyses ne sont pas limitées à la France. Les recherches sur les transformations dans une usine moscovite de roulements à billes et dans une aciérie en ex RDA, éclairent le développement d’un nouveau capitalisme. Le dernier exemple choisi, mise en place de plateaux téléphoniques dans les services financiers est particulièrement représentatif des nouveaux procès de travail au « service » de la clientèle.

Les contraintes dites techniques servent souvent de prétexte aux modernisations, à l’exacerbation du temps normé. Quelques études illustrent ces dimensions, dans la seconde partie du  livre. Les productions à flux tendus sont à l’origine des « parcs fournisseurs» et de la dégradation des conditions de travail chez les sous-traitants des usines automobiles. Le développement et les nouvelles régulations des acheminements des marchandises ont profondément transformé le secteur des transports routiers.

L’étude sur l’utilisation des normes sanitaires dans un abattoir pour la transformation des contraintes est saisissante. Enfin les études suivantes me semblent illustratives de la mobilisation des temps « subjectifs » : fonctionnement des centres d’appels téléphoniques centré sur la relation client, implication du management dans la restauration rapide (cas de McDonald’s), nouvelles manières de travailler dans une agence bancaire de Moscou.

Le livre se termine par une étude originale sur les techniciens conseils des Caisse d’Allocation Familiales et des réflexions sur le temps dans l’hôpital aujourd’hui.

Il me semble important de souligner quelques points mis en avant : adaptation des gestions dans les différents secteurs avec, entre autres, les gommages des différences entre secteur public et privé, standardisation et homogénéisation des situations de travail entre services et industries, enfin centralité des relations dites commerciales.

Les souffrances engendrées par ces nouvelles organisations du temps au travail, sont renforcées par le débordement dans la vie privée de ces nouvelles normes de travail. Cet envahissement accroît le sentiment d’impuissance. En absence de réponses collectives, il renforce les processus d’individualisation.

Ces différentes études intéresseront toutes celles et ceux, militant-e-s syndicaux et politiques pour qui l’ordre de ce monde n’est ni naturel ni un horizon borné.

Sous la direction de Danièle LINHART et Aimée MOUTET : Le travail nous est compté : La construction des normes temporelles du travail.

La Découverte, Paris 2005, 350pages, 28 euros

Didier Epsztajn

Exploitation, domination et résistances

Jamais inexistantes, quoiqu’en disent ceux qui pensent le monde, et en particulier le monde salarial, les résistances au travail reconstruisent en permanence des espaces d’autonomie et nourrissent l’action collective. La visibilité des résistances est en enjeu propre de la lutte de classe. Ce livre collectif rompt avec une certaine désillusion. Il traite tout autant des perspectives théoriques et historiques que des réalités contemporaines.

J’insisterais plus particulièrement sur le texte de Stephen Bouquin qui offre des analyses approfondies de la relation travail, ancrées dans une compréhension élargie du fonctionnement du système capitaliste. « La plupart des analystes traitent de la domination au travail et nullement de la domination du travail, ou plus particulièrement du travail abstrait comme le proposait Jean Marie Vincent ». Il importe de prendre en compte la cohérence globale des dominations et non de les juxtaposer en dominations économiques, symboliques ou politiques, ce qui nécessite de faire un détour théorique sur la domination du travail abstrait « Le travail abstrait renvoie à une logique sociale d’efficience quantifiable qui forme système avec la nature marchande du travail qui enveloppe le travail concret pour à la fois le soumettre et le rendre interchangeable. Le travail abstrait ne fait pas référence à des abstractions intellectuelle mais au caractère social, général du travail. »

Pour approfondir, « Critique du travail, le faire et l’agir » (Jean Marie Vincent, PUF 1987)

Les relations sociales, les relations au travail sont en permanence reconfigurées et ne peuvent être abordées qu’en abandonnant les visions statiques « Ne pas traiter du travail salarié comme une condition sociale moniste (serfs, esclaves avec des rapports dominant-dominés de codépendance) mais plutôt comme une relation dynamique où le contre-pouvoir déplace et modifie le pouvoir car les résistances déjouent et modifient la situation provisoirement ce qui interdit tout retour au statu quo ante »

L’auteur aborde aussi la subjectivité sans vision naturaliste « le rapport expressif au travail (épanouissement, bonheur, plaisir) n’est pas soluble dans le rapport instrumental (source de revenu) »et les résistances, en les mettant en relation avec les process de travail (y compris les actions du management) « les résistances au travail se situent sur un continuum de positions comprenant également les ajustements et détournements et il n’y a pas forcément de frontière étanche entre les modes de conduites qui peuvent tout à la fois alterner et coexister. »

S. Bouquin insiste sur les relations entre actions individuelles et résistances collectives « ne pas reconnaître la possibilité d’une résistance micro sociale, c’est aussi refuser de voir d’où proviennent les actions collectives et s’interdire de comprendre les transformations du process de travail. »

Cette première partie théorique est complétée par une analyse de Paul Steward sur « Le mythe de la fin du collectivisme. La montée de l’individualisme et la mort du travailleur collectif dans la sociologie britannique ». L’auteur y explique qu’il existe toujours des formes de collectivisme (collectifs de travail dans la terminologie de sociologues français) comme produits de l’organisation et de la rationalisation de la production (lean production) et des attaques néo-libérales. « Les stratégies individualisantes ne peuvent être séparées des tensions contraires qui éloignent le travail de la rationalité économique jusqu’à parfois exprimer une antipathie à l’égard du capital. Et les tensions découlent d’un process de travail qui cherche à la fois à fragmenter et à unifier le travail. »

Je partage l’approche consistant à définir « la domination au travail dans cette société comme étant centrale dans les relations constitutives du capitalisme » plutôt que « de rendre compte des rapports sociaux capitalistes du point de vue du sujet ».

La seconde partie de l’ouvrage présentent trois analyses historiques. Bruno Scacciatelli évoque Les sublimes et l’autonomie ouvrière (Le sublime est un ouvrier de métier hautement qualifié, figure centrale du livre de Denis Poulot paru en 1870).

Mélanie Roussel décrit la domination dans l’industrie textile du début du 20 ème siècle et souligne qu’observer les conduites rétives au despotisme du temps de l’usine « implique d’articuler le travail avec le hors travail car les réponses défensives ou de réappropriation s’exprimaient également dans le temps libre, dans le temps encore non colonisé par la rationalité instrumentale d’efficience »

Pascal Depoorter à travers l’exemple de l’usine Chausson de Creil analyse le rapport au travail « entre implication et résistance », tout en décrivant les luttes contre la déqualification, il donne à voir un cas particulier d’expression d’autonomie ouvrière (des fresques peintes dans l’usine « qui offrent au public une vision du monde qui affirme l’irréductibilité de l’homme à sa force de travail, au statut de marchandise »).

Les analyses de « réalités contemporaines » dans la dernière partie du livre sont particulièrement riches :

  • * démantèlement de l’autonomie responsable dans l’industrie nucléaire (José Caldéron) ;
  • * résistances collectives autour de l’analyse d’une pratique syndicale dans un atelier de maintenance du secteur aérien (louis-Marie Barnier)
  • * pratiques développées par des intérimaires (Isabelle Farcy) ;
  • * résistances au travail et rapports sociaux de sexe : des femmes de chambres et des veilleurs de nuit du secteur hôtelier (Emmanuelle Lada) ;
  • * voies de résistance au sein d’une famille sénégalaise (Thomas Rothé) ;
  • * sabotages en entreprise (Djordje Kuzmanovic).

S’appuyant sur les travaux de Bernard Friot (au moins sur le projet de salaire universel, non contradictoire avec le projet d’abolition du salariat. La discussion sur ce sujet mériterait d’être reprise et approfondie) et renouant avec les projets d’émancipation radicale, Stephen Bouquin conclut : « Le projet d’un salaire entièrement socialisé permet alors de faire converger la bataille pour l’abolition du chômage avec celle pour la transformation du travail afin qu’elle devienne mouvement conduisant à l’avènement de l’égaliberté (pour utiliser l’expression d’Étienne Balibar) et l’extinction du royaume de la contrainte. »

Sur les positions de Bernard Friot : « Puissances du salariat, emploi et protection sociale à la française » et « Et la cotisation sociale créera l’emploi » (La Dispute 1998 et 1999).

Par ce qu’elles n’occultent ni les dominations ni les résistances, ces analyses me semblent plus porteuses de sens que les descriptions des seules souffrances au travail. Les capacités de résistance individuelles et collectives, peuvent être émoussées par la précarisation, le chômage, mais derrière les réalités des rapports de force il convient d’« envisager le travail comme irréductible à toute pacification sociale définitive » et « la subjectivité comme consubstantielle à la relation de travail. » Sans oublier que les individu-e-s sont soumis « à des expériences frustrantes, qu’ils perçoivent que le travail ne peut satisfaire les attentes de bonheur placées en lui, la nouvelle mystique du travail s’épuise. C’est pourquoi la valeur travail n’est plus et ne saurait plus représenter la ligne de résistance sur laquelle se construit l’action collective, d’autant qu’elle constituait une culture ouvrière (masculine) aujourd’hui en crise. » Pour se développer le mouvement syndical et les alternatives politiques ne pourront faire l’économie d’une réflexion élargie sur ces sujets.

Coordonné par Stephen Bouquin : Résistances au travail

Éditions Syllepse, Paris 2008, 249 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Fausses questions et vrais enjeux de la lutte contre le chômage

Dans cet ouvrage collectif pluridisciplinaire dirigé par Michel HUSSON, la réalité du marché du travail et de la flexibilité est examinée tant du point de vue du discours que des conséquences pour les salarié-e-s.

Partant de l’unilatéralité des points de vue des libéraux « Ce type de discours est doublement clos. Il se refuse d’abord à envisager d’autres postures que l’adaptation aux exigences de la finance mondialisée, et il prend aussi pour acquis que la globalisation, le changement technologique, ou le vieillissement de la population dictent un certain type de réformes », cet ouvrage confronte les idées reçues et répandues par les responsables politiques et les médias aux réalités.

La précarisation du travail en France (P. CONCIALDI) est largement répandue suite aux vingt ans d’offensive patronale contre le droit du travail (G. FILOCHE). Exposer les statistiques, décrypter les modalités de dérégulation se saurait suffire, une véritable lutte idéologique (E RENAULT) autour de la précarité et de la flexibilité devrait être menée. Pour C. DEJOURS, examinant les nouvelles modalités de la  mobilisation de la force de travail, la flexibilité est l’autre nom de la servitude

« L’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? » : dans une seconde partie du livre, nous sont présentées de véritables comparaisons avec la situation en Allemagne (O. CHAGNY), en Grande Bretagne (F. LEFRESNE) et aux USA (F. VERGALA).

Une troisième partie nous expose les fausses solutions et les vrais enjeux. Non seulement la flexibilité n’est pas un remède au chômage (M. HUSSON), mais pour comprendre les politiques menées il convient de replacer la précarité et la flexibilité du travail dans les processus de mondialisation du capital (D. PLIHON). T. COUTROT revenant sur la situation au Danemark nous propose de tirer d’autres leçons de la situation dans ce pays à propos de la « flexicurité » ;

Adapter les salariés au nouveau régime capitaliste ne saurait être une solution permettant l’émancipation et le mieux vivre. Un petit livre bien utile pour sortir de la pensée unique.

 Dirigé par Michel HUSSON : Travail flexible, salariés jetables

La Découverte 2006, 138 pages 8 euros

Didier Epsztajn

Transformations du travail, accumulation du capital et action collective

Les voitures encombrent les villes, les routes et nos têtes « ne pas oublier la puissante féerie marchande», la concurrence fait rage entre les quelques groupes automobiles cherchant à préserver ou accroître leurs parts sur les marchés locaux et mondiaux.

Le livre de Stephen Bouquin n’est pas une étude de plus sur les restructurations industrielles ou de sociologie du travail ouvrier. Il inscrit les transformations du travail dans l’atelier en relation avec la dynamique d’accumulation du capital. « On ne peut traiter des relations de travail et de leur transformation sans prendre en compte la dynamique d’accumulation du capital. » sans cependant oublier que « Les interrelations entre les transformations du travail, l’accumulation du capital et l’action collective se construisent selon des temporalités différentes. »

L’auteur va appréhender la conflictualité sociale « non comme un épiphénomène mais, au contraire, comme une dimension structurellement présente, même si l’une de ses manifestations telle que la grève peut faire défaut pendant tout un temps ». et lui attribue « un rôle structurant, cette approche a le mérite de ne pas se limiter à une interprétation managériale de la réalité sociale qui considère les conflits sociaux comme preuve de la perte de cohérence du modèle productif. »

Une double contingence pèse sur les groupes automobiles «la nécessité de maîtriser tant que faire ce peut le facteur travail humain d’une part, affronter à des degrés variables une concurrence intercapitaliste d’autre part. »

Le livre est découpé en trois parties : les modèles d’analyse de l’industrie automobile, rationalisation et conflits et études de cas.

Dans des études détaillées de RVI Blainville et Volkswagen Bruxelles, S. Bouquin mobilise plusieurs niveaux d’analyses (historique, économique, sociologique). Il n’est pas possible de résumer la riche documentation d’autant que l’auteur revient sur l’introduction du taylorisme aux USA et le modèle productif japonais.

Par ses méthodes et en particulier la place donnée à la conflictualité (dimension endogène de l’évolution des formes d’organisation du travail et des politiques de management et non élément surajouté) ce livre permet d’appréhender à travers une histoire des restructurations d’un secteur prépondérant du monde capitaliste et les modifications de la subsomption réelle du travail. (La notion de soumission ou subsomption est d’acceptation plus large que celle d’exploitation). L’auteur nous rappelle que « La subsomption réelle du travail a ceci de particulier qu’elle peut laisser l’individu entièrement autonome et responsable… » Le despotisme d’entreprise peut se dépouiller de ses aspects les plus autoritaires mais « même le travail le plus autonome peut encore connaître une forme de domination sous une forme particulière telle que le codes du métier et la conformisation de soi à ceux-ci. »

Se réclamant d’une certaine tradition d’analyse (entre autres Pierre Naville, Jean-Marie Vincent et Pierre Rolle) l’auteur n’oublie pas que « Le temps est un rapport social, tout comme le travail. » et que  « Le capital ne peut prendre en considération la subjectivité libre opposée au monde des choses qu’en chosifiant à son tour la subjectivité pour la soumettre au processus de valorisation. »

Dans sa postface « Salariat, résistance et perspectives » Pierre Cours-Salies revient sur les apports de cette démarche pluridisciplinaire et nous rappelle que « l’avenir s’écrit en grande partie au futur antérieur ».

 Stephen BOUQUIN : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004)

Editions Syllepse, Paris 2006, 306 pages 23 euros

 Didier Epsztajn