Rappels à l’ordre sexué

Le présent ouvrage de Marylène Lieber est remarquable à plus d’un titre.

Il le serait déjà en tant qu’étude des politiques de sécurité et des représentations de l’insécurité dans la population. Il l’est d’autant plus que l’auteure, non seulement met au centre de son analyse les rapports sociaux de sexe (de genre), ce qui lui permet de montrer « le continuum des violences envers les femmes » et de dénaturaliser le statut octroyé et incorporé de victime, et elle assume, ce qui est bien rare, un point de vue ouvertement féministe.

Après avoir interrogé les évidences (Pourquoi le risque d’être agressée sur la voie publique n’est-il pas considéré comme relevant de l’intervention publique ; pourquoi est-ce aux femmes de faire attention ?), Marylène Lieber justifie l’adoption du point de vue de genre qui « consiste à analyser la façon dont les catégories sexuées homme et femme sont le produit d’un processus social et historique de bicatégorisation qui crée et hiérarchise deux groupes sociaux en leur assignant des qualités propres. »

Au delà des évidences « L’inclusion du genre, avec la notion de violence envers les femmes, permet non seulement de relever l’inadéquation entre ces politiques et les représentations sexuées de la sécurité, mais également de critiquer l’idée fort répandue selon laquelle les femmes seraient naturellement plus vulnérables que les hommes.»

Tout en soulignant que justement, le genre reste une structure invisible des politiques publiques de sécurité, que la peur est une discrimination sexuée, l’auteure va analyser les politiques de sécurité à l’épreuve de leur public : « L’hypothèse principale de ce travail est que l’absence de débat public sur l’évidence que recouvre la soi-disant vulnérabilité des femmes contribue à fixer ces identités, alors qu’un tel débat permettrait de mettre en lumière des formes de discriminations persistantes à l’encontre des femmes. »

Le livre est divisé en sept chapitres : « Sécurité et violences, de qui parle-t-on », « Genres et politiques en matière de violences », « Les violences envers les femmes dans les statistiques », « La dépolitisation des violences envers les femmes », « Peur-préoccupation et peur sexuée », « De la peur assignée aux tactiques d’évitement » et « Violences et ordre social sexué ».

L’auteure procède à une étude détaillée des contrats locaux de sécurité à Paris et à Guyancourt. Elle confronte ses positions avec celles de multiples auteur-e-s, pour présenter les débats sur les questions de la sécurité. Elle insiste à juste titre sur la place des violences envers les femmes et de leur déni. « Aussi, s’attaquer aux violences envers les femmes implique-t-il de les replacer systématiquement dans le contexte de pouvoir qui les produisent et non de les considérer comme un risque inhérent à une prétendue condition féminine. »

En conclusion, l’auteure souligne une tendance à nier les revendications féministes d’égalité (et à nier de fait les discriminations à l’encontre des femmes) en s ‘appuyant sur la dénonciation de la construction concomitante du genre et des rapports de classe et de race. Sans oublier les analyses de certains auteurs (Nacira Guénif-Souilamas, Eric Macé ou Laurent Mucchielli) « qui tiennent à tort les féministes responsables de la mise en lumière des violences sexistes dans les seuls quartiers populaires. »

Il s’agit non seulement d’un ouvrage très riche et novateur sur l’espace public et les violences, mais ce livre nous rappelle que l’apport du mouvement féministe, l’approche en terme de genre (rapports sociaux de sexe), et pas seulement sur ces sujets, reste indépassable. Sans oublier la nécessité de ne pas subordonner les luttes contre l’oppression des femmes aux autres dimensions nécessaires de remise en cause de la réalité sociale.

Quelques autres lectures possibles et complémentaires sur les violences, exercées par les hommes, envers les femmes :

Sous la direction de Cécile Dauphin et Arlette Farge : De la violence et des femmes,  Bibliothèque Albin Michel histoire, Paris 1997, 201 pages, 22 euros

La violence, les mots, le corps, Cahiers du genre n°35, L’harmattan, Paris 2003, 282 pages, 24,40 euros

Maryse Jaspard : Les violences contre les femmes, Édition La Découverte, collection Repères, Paris 2005, 122 pages, 11 euros

Patrizia ROMITO : Un silence de mortes, Editions Syllepse, Paris 2006, 298 pages, 25 euros

Collectif national pour les droits des femmes : Contre les violences faites aux femmes –Une loi cadre !, Editions Syllepse, Paris 2006, 158 pages, 7 euros

Andrea Dworkin : Pouvoir et violence sexiste, Sisyphe, Montréal 2007, 123 pages, 11,50 euros

 Marylène Lieber : Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question

SciencesPo. Les Presses, Paris 2008, 324 pages, 26 euros

 Didier Epsztajn

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