Un roman bolivarien

Rédacteur en chef adjoint du monde diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine, Maurice Lemoine, présent à Caracas le 11 avril 2002, lors de la tentative de coup d’état contre Hugo Chavez, nous livre un roman de près de 860 pages.

C’est avec une certaine réticence, que j’ai ouvert ce gros livre, je ne suis pas friand d’histoire ou de politique romancée. La littérature, comme les différentes sciences sociales, a des caractéristiques d’écriture, pouvant par ailleurs être très variées, organise de manière différencié les expositions ; le mélange des genres souvent appauvrit les matières et dénature sensiblement les propos.

Mais, les réductions mécaniques, les démonstrations abusives, les ivresses de ligne ont suffisamment fait de dégât dans les cours militantes, pour que le regard s’ouvre, passe outre les appréhensions et juge sur pièces des formes autres, des expressions non habituellement partagées.

Un remarque préalable, je laisse à d’autres, le travail toujours nécessaire, le soin de vérifier les informations précises, de scruter les possibles erreurs factuelles, de rectifier les oublis. Sans compter les nécessaires débats autour de l’interprétation des faits, des rapports, des situations et de leurs évolutions. Il s’agit juste ici d’une lecture première qui ne peut éplucher page par page, détisser la totalité de la trame et changer la musique et la couleur du travail de narration sur des événements récents.

Ce livre nous conte une histoire proche, non clause, dans des déroulements réels ou possibles (17 mars – 14 avril 2002), expose des gestes articulés aux différentes réalités sociales, invente de plausibles situations et construit sciemment des espaces de rêves, d’enthousiasme et de réflexion.

L’auteur semble faire sienne, cette idée de Raymond Chandler, qu’un bon roman policier est celui que l’on lit, même ou justement après en avoir détruit les dernières pages.

Ceci entraîne un important point de réflexion. Alors que nous connaissons l’issue actuelle de ces aventures, le talent du journaliste active une histoire toujours ouverte aux événements, aux choix sociaux ou politiques. Rien ne semble couler de source, les possibles croisées de chemin, les alternatives ouvertes, les fenêtres d’espoir et de douleur se forment et se déforment aux actions individuelles et collectives. Rien n’est inscrit dans le marbre d’une ligne tracée, d’un chemin abouti, d’un simple affrontement.

Certes des constantes existent, la veulerie de certains groupes sociaux, les manœuvres des militaires, des bureaucrates, des syndicalistes corrompus, les interventions extérieures, les médias inféodés aux intérêts de leurs propriétaires, etc. Mais rien n’est simplement dénouable, les contradictions sont toujours présentes, actives et mouvantes sous les dires, les idées et les manifestations populaires, les choix tactiques, les raisons mystérieuses, les stratégies en pointillée.

La forme romanesque, si elle permet de multiplier les points de vue, privilégie les héroïques ou anti-héroïques personnages et bien évidemment, en premier lieu Chavez. Mais elle se diversifie sur des seconds rôles vivants, illustrant la vie quotidienne, de chômage ou de travail, d’ambition et de cynisme, d’amour et de désirs, de multiples acteurs et actrices, réel-le-s ou imaginaires.

Les personnages ne sont jamais sans tiraillement, indécision et hésitation. Leur dire et leur faire sont souvent mis en perspective de petites ou de grandes idées, de révolte, de passivité ou de questionnement.

Et toujours présent des questions lourdes de sens. Comment ne pas déchirer l’unité populaire tout en ne cédant pas sur l’essentiel, comment vivre des compromis sans se compromettre, comment respecter et favoriser des avancées démocratiques, quelques fois contradictoires dans des situations de violences potentiellement fortes, comment ancrer des pratiques nouvelles, stabiliser de nouvelles institutions, comment ne pas utiliser des moyens contradictoires aux buts souhaités ?

Prévert, lui même ne saurait dresser l’inventaire nécessaire de questionnement, de pratiques, de chemins à tracer dans le cours même du refus de l’état, de l’invention de modalités collectives de vivre et de lutter, de l’imagination d’un autre monde, sans compter le raton laveur.

Ce livre n’est ni un panégyrique d’un président-militaire, ni une thèse sur le Venezuela, ni un manuel de tactique ou de stratégie révolutionnaire.

C’est une description minutieuse et talentueuse d’un moment important, parce que modifiant la réalité, ouvrant d’autres chemins, faisant sens, pour les populations sud-américaines et par extension pour toutes celles et tous ceux qui veulent changer les mondes.

Il faut lire ces pages, s’ouvrir aux concrets non idéalisables, penser les bifurcations de l’histoire, méditer sur les possibles stratégies toujours à actualiser pour aller au delà des possibles contraints de cette société

L’engagement d’un journaliste nous permet de vivre et de rêver avec les vénézuélien-ne-s, de passer un long moment de plaisir en lecture. L’auteur a plus que fait son travail, à nous collectivement de faire connaître cette révolution bolivarienne d’en étudier les formes, les limites, les possibles approfondissements, sans sectarisme ni angélisme.

Maurice Lemoine : Chavez Presidente ! 

Flammarion, Paris 2005, 859 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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