Nationalisme, indigénisme et gauche

Assez curieusement la préface de l’éditeur, non signée, soulève des jugements politiques sans que l’on en comprenne très bien la fonction. J’en reproduis trois extraits qui me semblent emblématiques, par ailleurs, de questions sérieuses à traiter.

« En Bolivie, une alliance improbable entre nationalisme révolutionnaire, discours antilibéral et thématique indigéniste a ainsi permis de privilégier la réhabilitation de la diversité ethnique du pays plutôt que la prise en compte des inégalités entre classes sociales. »

« Le problème de la prééminence de la thématique identitaire au sein d’une politique de transformation sociale est qu’elle laisse inévitablement de côté ceux qui ne correspondent pas aux nouvelles normes de gouvernement, quelle que soit la légitimité de la cause soutenue. »

« Dans quelles mesure concilier socialisme et revendications identitaires ? Cette articulation, qui s’est révélée efficace d’un point de vue électoral, est-elle viable  lorsqu’il s’agit d’exercer le pouvoir dans la durée ?»

Les auteurs, dès l’introduction, donnent la tonalité et le sens de cette Bolivie insurgée « Mais, plus que tout, dans un pays où les fractures ethniques redoublent les divisions de classes, c’est en faisant émerger les intérêts communs de populations d’ordinaire désarmées par leurs propres divisions que la gauche conquiert le pouvoir. » Suit un long encart « L’Ethnicité dans la vie politique bolivienne » qui fait ressortir que « les plus pauvres revendiquent une identité indigène pour valoriser une situation de dominé, et les plus riches nient une identité blanche associée aux partis traditionnels et aux oligarchies économiques. » Ils reviennent sur les conditions de l’élection d’Evo Morales.

La seconde partie du livre est consacrée à « La politisation de la coca et l’émergence paysanne ». Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni soulignent les conséquences de cette culture sur la structuration des communautés de petits producteurs, alors que les programmes d’éradication profitent essentiellement à une petite strate bureaucratique.

Avant d’analyser les années 2000-2005 (conquêtes électorales, « guerre du gaz d’octobre 2003 »), les auteurs revienne sur les dimensions sociales et politiques du parti MAS-IPSP en partant de l’Assemblée des peuples indigènes ouverte le 12 octobre 1992.

Le dernier chapitre traite des actions du gouvernement Morales « entre utopie indianiste et pragmatisme économique » avant de conclure sur « un processus à l’issue incertaine, mais qui a d’ors et déjà légué un acquis précieux… »

Je voudrais faire une remarque plus globale sur les multiples publications à propos de l’Amérique du sud. Je ne sais quelles informations statiques pourraient être disponibles, mais sans indications sur les réalités économiques, le nombre de salarié-e-s, de fonctionnaires, le poids des différents secteurs économiques, le pourcentage de la population vivant de l’agriculture, la concentration du capital, le taux de syndicalisation, la description des institutions locales et nationales, etc. les présentations souffrent d’un manque d’ancrage dans les réalités matérielles. Il est à craindre que les appréciations, surtout vue d’Europe, relèvent plus d’orientations idéologiques, avec tous les risques de surinterprétation que cela comporte, que d’hypothèses sur les contradictions sociales permettant la formulation d’appréciations et/ou de choix politiques.

Un petit livre très utile pour comprendre les réalités des luttes sociales en Bolivie et contrer les visions unilatérales sur les « dérives dictatoriales » du populisme par les partisans du libéralisme économique.

Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni : Nous serons des millions.
Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie

Raison d’agir, Paris 2008, 124 pages, 6 euros

Didier Epsztajn

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