Ne pas masquer les errements, les renoncements et les échecs au regard du projet populaire dont le PT était historiquement porteur au Brésil

Comme nous l’indique Laurent Delcourt dans son éditorial « au passif du gouvernement Lula, soulignons, entre autres, les avancées médiocres en matière de réforme agraire, des choix politiques contestables sur le plan environnemental, des stratégies macroéconomiques qui limitent la portée des réformes sociales et des résultats très modestes en matière de réduction des inégalités sociales dont le Brésil est l’un des grands champions. »

Les différents articles permettent de balayer un champ large de préoccupations et de positionnements, plus ou moins étayés.

Je souligne particulièrement les articles de Rosa Maria Marques et Aquila Mendes « L’action du gouvernement Lula dans le domaine social : une lecture complexe », de Bernardo Mançano Fernandès « Réforme agraire et Mouvement des sans-terre sous le gouvernement Lula », de Maria Luis Mendonça « Le mythe brésilien d’un éthanol socialement et environnementalement propre » ou celui de Marcelo Kunrath de Silva, Antonio Joao Ferreirabde Lima et Vater Lucion de Oliveira « Les mouvements sociaux face au gouvernement de Lula ».

 L’issu des élections prochaines, invalidera peut-être des affirmations qui relèvent, à mes yeux, plus d’orientations non-assumées, que d’analyses de situations concrètes.

Toujours est-il que ce numéro de la revue permettra une bien meilleure connaissance des réalités, quelques fois contradictoires, de la situation sociale et politique au Brésil.

En complément, se reporter à la partie consacrée au Brésil dans le livre de Rémy Herrera (Un autre capitalisme n’est pas possible, Editions Syllepse, 2010)

Alternatives Sud : Le Brésil de Lula : un bilan contrasté

Centre tricontinental et Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2010, 175 pages, 13 Euros

Didier Epsztajn

Suppléments : septembre 2010

Bilan Lula : « Un social-libéralisme à la brésilienne »

Publié sur : http://www.cetri.be/spip.php?article1827&lang=fr

Entretien avec le politologue Franck Gaudichaud.

A quelques jours des élections présidentielles et fédérales au Brésil, nous publions une version actualisée d’un entretien paru dans la revue Nouveaux Regards qui revient sur les deux mandats du Président brésilien « Lula » Da Silva. Faire un bilan critique de ces 8 années doit permettre d’essayer de comprendre le cycle politique à venir dans un pays essentiel pour la géopolitique latino-américaine mais aussi mondiale. Comme le rappelle dans un récent éditorial le journaliste du Monde Diplomatique Renaud Lambert, dés 1971 le président Nixon avait compris que « Là où le Brésil va, l’Amérique latine ira… » (Manière de voir, N°113, oct-nov 2010)

par Evelyne Bechtold-Rognon , Franck Gaudichaud

(29 septembre 2010)

Comment situer le Brésil d’un point de vue géopolitique, en particulier par rapport aux autres pays de l’Amérique latine ?

Quelques chiffres permettent de comprendre : le Brésil représente en taille la moitié du territoire de l’Amérique du sud, et sa population est de plus de 195 millions d’habitants. C’est un géant, à tous les points de vue. Son économie se situe aux environs de la 8e ou 9° place mondiale, juste derrière l’Espagne. Il fait partie du groupe des « BRIC » : Brésil, Russie, Inde et Chine, acronyme qui désigne les grands pays dits émergents. Mais les dirigeants brésiliens récusent ce terme, et considèrent qu’ils représentent une économie « émergée »… C’est un pays qui, sur le plan diplomatique et géopolitique, a toujours recherché l’autonomie, le multilatéralisme et une certaine indépendance. Depuis la présidence de Lula, cet aspect s’est encore accentué. Le Brésil veut jouer dans la cour des « grands ». Il demande par exemple un siège au conseil de sécurité de l’ONU. Il est aussi un promoteur du G 20, conçu comme un forum économique plus large que le G 8 et ouvert à certains pays du sud.

La volonté de se développer indépendamment de la puissance étasunienne a conduit le Brésil à dire « non » au projet impérial de l’ALCA (Área de Livre Comércio das Américas, ou Zone de libre-échange des Amériques. Ce projet dirigé par le gouvernement des États-Unis prévoyait la suppression des droits de douanes sur plusieurs types de produits, notamment des produits manufacturés et agroalimentaires. Il engloberait 34 pays, soit toute l’Amérique à part Cuba.) en 2005, aux côtés du Venezuela et de l’Argentine. Il est clair que la voix du Brésil était absolument déterminante ; de lui dépendait la poursuite du projet. D’autre part, le Brésil joue évidemment un rôle prédominant dans le Mercosur (Le Mercosur unit depuis 1991 le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay (plus le Venezuela). C’est le troisième marché intégré au monde après l’Union européenne et l’ALENA.) et, de façon générale, est un pays clef pour penser l’intégration économique des pays d’Amérique latine. Il a ainsi eu un rôle essentiel dans la récente entrée du Venezuela dans ce marché commun. Toutefois, si le Brésil prône l’autonomie, il ne plaide pas pour un modèle de développement alternatif au capitalisme, bien au contraire. Il agit dans le domaine économique dans le droit fil d’une conception libérale, voire par plusieurs aspects néolibérale. Dans ses relations avec les pays de la région, on assiste à une claire volonté d’hégémonie de proximité. Certains auteurs parlent de « semi-impérialisme » ou d’impérialisme périphérique. Plusieurs entreprises brésiliennes sont des multinationales qui pratiquent une politique économique agressive avec leurs voisins : Petrobras pour le pétrole ou Odebrecht pour le BTP., et qui ont engendré des conflits importants avec des pays proches comme la Bolivie, l’Équateur… Même relation inégale avec le Paraguay à propos de la gestion des ressources hydroélectriques communes à Itaipu, où le Paraguay est littéralement dépossédé de sa souveraineté en la matière. C’est que la bourgeoisie financière et industrielle brésilienne (en particulier celle de Sao Paulo) entend défendre ses prérogatives sur le marché mondial, ce qui n’empêche d’ailleurs pas les accords stratégiques entre Brésil et Etats-Unis, en ce qui concerne les agrocombustibles par exemple.

Du point de vue diplomatique, la présidence actuelle a cherché a se démarquer en s’appuyant sur les gouvernement de gauche ou centre-gauche de la région. Lula a toujours soutenu Chavez (par exemple au moment du coup d’Etat d’avril 2002), et il maintient des relations chaleureuses avec le gouvernement cubain et a été très clair sur la situation au Honduras suite au putsch mené contre le président Zelaya. Lula a d’ailleurs menacé de ne pas venir au sommet UE-Amérique latine de Madrid en mai, si Lobo -le président hondurien putschiste- était présent (ce dernier a du se désister). Sa diplomatie favorise les relations Sud-Sud sur le plan diplomatique mais aussi économique. La Chine est ainsi devenue un de ses principaux partenaires économiques : le commerce entre les deux puissances a augmenté de plus de 750% en 8 ans ! Suivant un principe de multipolarité, le gouvernement brésilien cherche à marquer son opposition à certaines ingérences du Nord dans les affaires des pays du Sud et à se faire un espace sur la scène mondiale, ce qui explique son soutien à l’Iran contre les USA ou encore la dénonciation de nouvelles bases militaires US en Colombie.

Le Brésil s’investit dans le développement de l’Unsasur (Union des nations sud-américaines), qui répond à son souci d’indépendance politique et de renforcement économique régional, avec un projet qui prévoit à terme une monnaie et un parlement communs. Cet ensemble représenterait, s’il se concrétise, une population de 360 millions d’habitants et sera, en superficie (17 millions de km²), la plus vaste union économique, monétaire et politique du monde. Mais de nombreux obstacles restent à franchir dus aux multiples concurrences intrarégionales et aux tensions existantes entre différents secteurs capitalistes, obstacles dont les classes dominantes brésiliennes sont paradoxalement les artisans en cherchant à défendre systématiquement leurs intérêts au détriment d’une perspective de coopération réelle.

Les rapports du Brésil avec l’Union européenne s’inscrivent dans ce souci d’une plus forte insertion compétitive sur le marché mondial. Ainsi, le Brésil a signé avec la France un important contrat d’armement. Par ailleurs, le Mercosur est en négociation avec l’UE mais se heurte au protectionnisme européen, essentiellement dans le domaine agricole.

Quel bilan peut-on tirer au terme de huit années de pouvoir de Lula ?

Selon plusieurs analystes, les immenses déceptions qui ont suivi l’arrivée du PT et de Lula au gouvernement en 2002 étaient prévisibles. Elles s’expliquent par le fait qu’une partie de la gauche et des mouvements sociaux n’avait pas bien analysé à quel point le PT avait changé de nature et d’orientation entre le début des années 1980 et la victoire électorale de 2002. Le PT a été fondé en février 1980 dans le sillage d’oppositions collectives radicales et populaires à la dictature. Depuis la fin 1978, syndicalistes, intellectuels, dirigeants de mouvements populaires, discutaient de la nécessité de créer au Brésil un nouveau parti de classe indépendant et ouvertement socialiste. Le PT a été l’un des plus grand parti ouvrier de la planète et est toujours le plus important parti de gauche d’Amérique latine. Il réunit à l’origine une grande diversité de secteurs sociaux mobilisés : des syndicalistes bien sûr, en particulier venus de la CUT (La Central Única dos Trabalhadores (CUT – Centrale unique des travailleurs) est le principal syndicat brésilien fondé en 1983 par, entre autres personnalités, le président actuel du Brésil), qui en est la colonne vertébrale, des militants associatifs, féministes, des quartiers, mais aussi beaucoup de communautés chrétiennes de base, inspirées par la théologie de la libération. En vingt ans et après trois défaites électorales successives aux présidentielles, le parti a beaucoup changé. D’un programme initial anticapitaliste, promettant une alternative radicale, le discours est devenu toujours plus modéré, de centre gauche. En 2002, le slogan de campagne de Lula était « Paix et amour »… On retrouve ici ce qu’a noté Perry Anderson à propos de la gauche européenne, celle d’une gauche qui « a gagné ses galons de parti de gouvernement après avoir perdu la bataille des idées ». Dans un même mouvement, le PT a connu une transformation de sa composition sociale, laissant une place grandissante aux classes moyennes et intellectuelles, avec un processus d’institutionnalisation de son appareil et de sa direction, progressivement aux mains des élus, au détriment des syndicalistes d’hier. Malgré tout, l’éclatante victoire de Lula en 2002 a soulevé de nombreux espoirs dans le pays et même dans toute l’Amérique latine. L’heure est désormais aux bilans. Le sociologue Emir Sader parle de « l’énigme Lula », qui échapperait aux jugements tout faits. D’autres sociologues comme Michael Löwy ou Atilio Boron sont plus critiques, ce dernier notant que c’est le « possibilisme conservateur » qui a marqué ces deux mandats. On peut effectivement constater qu’il a renié les idéaux du PT de 1980, en faisant passer la stabilité macroéconomique et les intérêts du capital financier bien avant les réformes sociales promises.

Il y a d’évidents traits de continuisme avec la politique de F. H. Cardoso (gouvernement précédent), avec l’argument que le salut du Brésil reste le marché mondial et l’ouverture aux transnationales. De ce point de vue, le « succès » économique est réel : l’économie du Brésil est l’une des plus dynamique du monde, avec plus de 5% de croissance annuelle, et -appréhendée depuis Brasilia- la crise n’aurait été qu’une « vaguelette », selon le bon mot de Lula. Loué par « les marchés » et le FMI, le Brésil pratique des taux d’intérêts très élevés, pour le plus grand profit des capitaux spéculatifs internationaux. Ce « succès » a pour contrepoint le maintien, voire l’approfondissement des inégalités de revenus et de la structure de classe du pays. Et c’est pourtant là l’un des problèmes démocratiques principaux ! Le Brésil est une sorte de « Suisse-Inde », réunissant sur un même territoire des revenus extrêmes. Hors, Lula n’a pas agi sur ces inégalités structurelles : sous son gouvernement, les revenus des plus pauvres ont effectivement augmentés de manière notable mais également ceux des plus riches ! Selon l’économiste Pierre Salama, le nombre de Brésiliens possédant plus d’un million de dollars d’actifs financiers a augmenté de 19% seulement entre 2006 et 2007. Autre écueil majeur, le Brésil s’est engagé dans une politique d’agrobusiness, comprenant la culture intensive d’OGM et d’agrocombustibles, pour le plus grand bonheur de firmes comme Monsanto, accueillies à bras ouverts, avec des conséquences environnementales et sociales désastreuses. Cela a conduit d’ailleurs la ministre de l’écologie, Marina Silva, à démissionner au bout de quelques mois.

Mais surtout, la grande réforme agraire tant espérée, tant annoncée durant la campagne n’a pas été réalisée. Hors au Brésil, il ne pourra avoir de développement alternatif, démocratique et soutenable, sans une réforme agraire radicale. Il s’agit là d’une problématique incontournable. Toute cette politique a représenté une douche froide pour le mouvement social, et en particulier pour le MST (Mouvement des travailleurs sans terre / Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra  : http://www.mst.org.br/ ), plus grand mouvement social du continent (il regroupe plusieurs millions de militants) et l’un des plus intéressant par ces modes d’autoorganisation et de promotion d’une éducation populaire remarquable.

Sans aucun doute, ces politiques publiques conservatrices ont été confortées par les obstacles institutionnels de ce grand Etat fédéral qu’est le Brésil. Le PT est minoritaire au parlement et au sénat et majoritaire que dans trois états. Il a donc choisi, dès le début, de s’allier avec la droite, les libéraux ou les grands propriétaires pour gouverner, ce qui a accentué son immobilisme, en particulier du point de vue de la politique agraire. Par ailleurs, l’exigence de stabilité économique et de respect de la grande propriété privée était un argument auquel Lula était très sensible dès son élection comme le montre la « lettre aux Brésiliens » qu’il a publié pendant la campagne. Ses principaux conseillers économiques étaient même issus des écoles de pensée néolibérale étasuniennes ou de grandes banques d’affaires et la contre-réforme du système de retraites des fonctionnaires a été l’une des premières mesures prises par son gouvernement. Cette remise en cause des conquêtes sociales des fonctionnaires a conduit à une première dissidence au sein du PT, débouchant sur la création du PSOL (Parti socialisme et liberté / Partido Socialismo e Liberdade : http://psol50.org.br/ ) autour de figures de la gauche, tels que Heloisa Helena ou Plinio de Sampaio. Cependant, il serait erroné d’oublier que Lula reste extraordinairement populaire, surtout au sein des classes pauvres (du Nord Est notamment). Il a réalisé plusieurs programmes sociaux assistancialistes de lutte contre la pauvreté (surtout durant le second mandat) qui ont tiré de l’extrême misère plus de 20 millions de brésiliens : c‘est le cas de Bolsa Familia (Bolsa Família fait partie du programme plus général Fome Zero (Faim zéro)), programme d’aide financière (quelques dizaines de dollars par mois) conditionnée à la scolarisation des enfants. La couverture sociale a aussi été étendue, ainsi que le niveau du salaire minimum et le niveau de criminalisation des mouvements sociaux par l’Etat a considérablement décrû, ouvrant des espaces de dialogues et même (surtout ?) de cooptation de nombreux dirigeants sociaux et syndicaux. Il ne faut pas perdre de vue non plus que les grands groupes de médias sont aux mains d’une oligarchie archaïque, toujours haineusement hostile à Lula qu’elle considère toujours comme un syndicaliste issu de la gauche, donc potentiellement dangereux du fait de la composition de sa base sociale.

Pour résumer, on pourrait dire que la politique de Lula a conjugué une politique macro économique néolibérale avec une politique sociale assistancialiste ciblée sur l’extrême pauvreté, ce qui in fine a permis une certains stabilisation du système et explique cette gestion soit saluée unanimement par Wall Street et le grand patronat latino-américain. On peut ainsi qualifier cette gestion de « social-libéralisme à la brésilienne » ou peut-être plutôt comme le font certains auteurs de « libéral-développementisme », puisque l’Etat brésilien entend toujours réguler et orienter une part de l’activité économique du pays (via Petrobras et le secteur énergétique notamment).

Comment voyez-vous l’avenir du pays ?

Lula ne peut pas se représenter aux prochaines élections d’octobre. Pour le PT, le défi est de faire du « lulisme sans Lula », de capter son imposante popularité, avec certainement peu d’inflexions sur le plan de l’orientation politique et économique, voire même avec une poursuite du « recentrage » vers la droite. La candidate actuelle est Dilma Roussef. Économiste de formation, chef du cabinet ministériel de Lula, une sorte de Premier ministre, elle a milité dans sa jeunesse dans les mouvements de lutte armée contre la dictature. Peu charismatique, elle a énormément progressé dans les sondages dernièrement grâce à l’appui répété de Lula, et pourrait gagner dès le premier tour face au principal candidat de l’opposition, José Serra (social-démocrate). A gauche, le PSOL malgré plusieurs crises internes mène une campagne intéressante autour de son candidat, Plinio de Sampaio, infatigable défenseur de la réforme agraire. Malheureusement, il n’y aura pas de candidat commun de la gauche radicale, notamment avec le PSTU (trotskiste) et le PCB (communiste). Marina Silva sera candidate pour les verts, incarnant l’écologie libérale et la « capitalisme vert ». Malgré la critique d’une partie de la gauche, il est probable que le PT remobilise électoralement une partie des classes populaires et de ceux qui ne veulent pas d’un retour d’une droite répressive et du centre néolibéral incarné par la candidature Serra.

Sur le moyen terme, je pense qu’il est fondamental de regarder ce qui se passe au sein du mouvement des sans terre, des sans toits et des organisations syndicales. Ainsi, cet été nous avons assisté à une tentative (infructueuse pour l’instant) pour créer un nouvelle centrale syndicale « lutte de classes », indépendante par rapport au pouvoir à la différence de la CUT et rassemblant des salariés combatifs aux côtés d’étudiants, de féministes et de collectifs afro-brésiliens ou indigènes. C’est ce type de recomposition « par en bas » qui peut faire surgir l’espoir d’un renouveau des alternatives anticapitalistes au Brésil, terre du Forum social mondial et du mot d’ordre « un autre monde est possible ».

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Ne pas masquer les errements, les renoncements et les échecs au regard du projet populaire dont le PT était historiquement porteur au Brésil »

  1. Brésil : Dilma Rousseff devrait succéder à Lula
    Brésil : Dilma Rousseff devrait succéder à Lula
    Rémy Querbouët et Richard Neuville, le 20/09/2010
    http://alterautogestion.blogspot.com/2010/09/bresil-dilma-rousseff-devrait-succeder.html
    Le 3 Octobre prochain, 135 millions d’électeur-trice-s brésilien-ne-s seront appelé-e-s aux urnes pour le premier tour des élections générales. A cette occasion, ils/elles désigneront à la fois le président de la République, les parlementaires au niveau fédéral et régional (les États) et les gouverneurs des États. Le second tour aura lieu fin Octobre et les prises de fonctions début Janvier. Le Parti des travailleurs (PT), premier parti brésilien, gère actuellement trois Etats sur vingt-sept et compte soixante dix-neuf députés sur cinq cent-treize ainsi que dix sénateurs sur quatre-vingt-un. Élu à la présidence en 2002, Luiz Inácio «Lula» da Silva du PT, a dirigé le pays pendant huit ans en composant des coalitions avec d’autres formations. Selon divers sondages, sa politique obtiendrait l’approbation de 77% des Brésiliens. Il est devenu le président le plus populaire de l’histoire de la République. Si la constitution ne limitait pas le nombre de mandats successifs, il serait probablement réélu très facilement dès le premier tour. Si les autres élections sont particulièrement importantes, c’est surtout l’élection présidentielle qui focalise les attentions car pour une partie de la gauche brésilienne et internationale et nombre d’observateurs le bilan des deux mandats de Lula est sans doute plus contrasté que ne l’indique les sondages et les discours élogieux de la presse économique et internationale.

    Trois candidatures à gauche
    La candidate du PT, désignée pour succéder à Lula à la présidence, est Dilma Rousseff, qui est assez peu connue au niveau international et même dans son propre pays. Néanmoins, fort de la popularité de Lula et du soutien qu’il lui apporte, elle devrait devancer, selon les sondages, le principal candidat d’opposition de droite, José Serra (Parti social-démocrate brésilien, PSDB). Elle capitaliserait notamment le succès des programmes d’assistance mis en œuvre depuis 2003. Comme, par exemple, Fome zero, qui a permis à des millions de familles de recevoir jusqu’à 200 réais par mois. Les familles qui subissaient la famine et la misère s’alimentent mieux, les enfants vont davantage à l’école et une certaine dignité humaine a été recouvrée. C’est, ni plus ni moins, une sorte de « révolution ». Le niveau de pauvreté moyen à baissé de 33% à 22% entre 2001 et 2007. L’opposition de droite déstabilisée tente de discréditer, avec grand renfort médiatique, la candidate en rappelant son passé d’ancienne guérillera dans les années 60 et en prétendant que Lula a mené une politique internationale qui indisposerait Washington, du fait des relations entretenues avec Cuba, le Venezuela, voire l’Iran. La droite se rallie ainsi, sans aucune vergogne, au langage des néoconservateurs états-uniens. Mais leurs arguments ne passent pas très bien auprès de la population et reflètent bien le désarroi des élites traditionnelles du pays.
    Deux autres candidat-e-s de gauche, bien connu-e-s dans les milieux écologistes et sociaux, seront également en lisse et représenteront le Parti Vert et le Parti Socialisme et Liberté (P-SOL) : Marina Silva (ex ministre de l’environnement de 2003 à 2008), qui a quitté le PT en 2009 pour rejoindre le Parti Vert et, Plínio Soares de Arruda Sampaio, militant de la gauche chrétienne, ardent défenseur de la Théologie de libération, qui a quitté le PT en 2005 suite à son exclusion avec trois autres députés « rebelles » du groupe parlementaire, il est l’un des fondateurs du P-SOL. Dans les deux cas, ces défections sont le produit des grands écarts de Lula qui par exemple tient un discours fort sur l’environnement mais encourage la déforestation de l’Amazonie et qui favorise largement l’expansion de l’agro-business au détriment de l’agriculture paysanne. Tentons de dresser un rapide bilan des politiques menées.

    La présidence Lula : Un bilan économique et social pour le moins contrasté
    La presse occidentale et les institutions internationales saluent à l’unisson les succès de la politique macroéconomique brésilienne, qui lui a permis de résister à la crise, qui ne l’aura affecté que l’espace d’un semestre. En juin 2009, le Brésil a même consenti un prêt de 10 milliards de dollars au FMI, curieux retournement de l’histoire. Mais le PT a-t-il appliqué le programme dont il était porteur historiquement ? Certes, le parti qui a accédé au pouvoir en 2002 avait déjà réalisé son aggiornamento, renoncé à une partie de son programme de ruptures et donné des signes favorables aux institutions internationales. Pour pouvoir gouverner, il a conclu des alliances avec des forces conservatrices qui se sont traduites par l’absence d’une réforme agraire d’ampleur, une politique environnementale pour le moins contestable, des choix macroéconomiques réduisant la portée des programmes sociaux et de faibles résultats en matière de réduction des inégalités (Delcourt 2010). Alors que l’arrivée du PT découlait de l’accumulation de forces et d’expériences sociales au cours des deux précédentes décennies, les espérances des mouvements sociaux ont fait place aux désillusions (Sader 2010).
    Les gouvernements de Lula ont poursuivi la politique de rigueur et d’austérité budgétaire de Cardoso, ils ont entrepris la réforme du régime public des retraites (qui a entraîné l’exclusion des quatre parlementaires et la création du P-SOL, ils ont favorisé la déforestation et la production de soja transgénique à grande échelle, le plan de réforme agraire a été vidé en partie de sa substance et ils n’ont pas adopté des mécanismes de budget participatif. Les privilèges économiques n’ont pas été touchés. Le PT a cédé trop rapidement et trop facilement aux pressions des milieux financiers et a eu peur de se retrouver isolé. Pour Frei Betto, un compagnon du PT de la première heure, le Brésil était pourtant mûr pour des changements plus courageux.
    A sa décharge, le PT a été contraint de composer avec des assemblées très fragmentées et des pouvoirs locaux très puissants dans les états fédérés. Traditionnellement, les «caciques» contrôlent les réseaux de pouvoir et de manipulation. Au niveau local, ils s’assurent que les gens votent du «bon côté ». Aux fraudes électorales pratiquées à une grande échelle ont succédé des systèmes plus sophistiqués de financement opaque et de patronage impliquant des institutions, des entreprises, des églises, des groupes sociaux.
    Eclaboussé par des scandales de corruption en 2005, le PT est cependant parvenu à remonter la pente en resserrant ses rangs, en se rénovant pour finalement permettre la réélection de Lula en 2006. Au cours du second mandat, si la politique économique a été poursuivie, l’orientation néodéveloppementiste s’est traduite par une augmentation des dépenses publiques rendue possible par l’accroissement des recettes engendrées par les exportations, un renforcement du rôle de l’Etat et une plus grande prise en compte des enjeux sociaux (Delcourt 2010). Les programmes Fome zero et Bolsa família bénéficient dorénavant à 12,5 millions de familles soit un quart de la population brésilienne. Le programme Terrítórios da Cidadania (Territoires de la citoyenneté) a contribué à combler partiellement le retard des régions les plus pauvres du pays. Des programmes d’investissement public dans le logement, les infrastructures sanitaires et éducatives, la mise en place de restaurants populaires, la distribution de repas aux élèves des écoles publiques ont été mis en œuvre. Par contre, le gouvernement brésilien n’a pas renationalisé les entreprises privatisées sous les présidences de Collor et de Cardoso. Il s’est contenté d’interrompre le processus de privatisation pour conserver le contrôle d’entreprises importantes comme Petrobras, Electrobras, Banco do Brasil, etc. Dans une optique « néokeynésienne », il a entrepris l’extension et la construction d’importantes infrastructures dans le cadre d’un plan de relance, cependant contrebalancée par l’adoption de mesures d’inspiration libérale comme le recours aux partenariats public/privé et aux exonérations fiscales pour les entreprises (Delcourt 2010). Quoi qu’il en soit, même s’il reste profondément inégalitaire, le pays se sera profondément transformé au cours des huit années écoulées.

    Une puissance « émergée » et une diplomatie active
    Pour Dilma Rousseff : « Le pays n’est plus une puissance émergente, mais une puissance émergée », le Brésil pourrait devenir, selon certaines prévisions, la cinquième puissance mondiale (devant la France) en 2014 (Lambert 2010). Parallèlement, le Brésil de Lula s’est affirmé sur la scène internationale en adoptant une politique multilatéraliste. Dès 2003, avec l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, le Brésil a pris la tête d’une coalition de pays du Sud, le G20, pour s’opposer aux pays riches lors des négociations au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancún. Tout en ménageant ses relations avec les pays de l’OCDE, il s’est adressé prioritairement aux pays du Sud avec lesquels il a développé de nombreux partenariats commerciaux. En 2005, le Brésil a pesé de tout son poids pour la mise en échec de l’accord de libre-échange des Amériques (ALCA) à Mar del Plata. Il n’a pas pour autant intégré l’Alternative bolivarienne des peuples (ALBA), contraire à ses intérêts économiques et stratégiques. En Amérique latine, la diplomatie brésilienne au sein de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) a été très active et a joué un rôle actif en tant médiatrice dans des conflits comme en Bolivie (2008) ou, plus récemment, entre la Colombie et le Venezuela (2010). Le Brésil n’a pas reconnu le pouvoir putschiste hondurien et l’élection présidentielle qui a suivie en 2009. Cependant la politique extérieure de Lula n’est pas exempte de pouvoir de domination sur ses voisins, comme avec la Bolivie, l’Equateur et le Paraguay. Le Brésil, en tant que puissance économique, a des visées expansionnistes et il est même qualifié par certains observateurs de « sous-empire ». De fait, son influence s’est renforcée au cours de la période en Amérique du Sud et au-delà sur la scène internationale.

    Un pays qui demeure profondément inégalitaire
    Malgré les résultats en matière économique et sociale, le Brésil demeure, encore aujourd’hui, le pays le plus inégalitaire au monde (1% de la population concentre près de 50% des richesses) (Salama 2009) et, cela constitue un échec en soi. Les quartiers riches des grandes villes font faces aux fameuses favelas (bidonvilles) où s’entassent des millions de pauvres urbains qui ont fui la famine structurelle des campagnes. La brutalité policière, les régimes d’incarcération et disciplinaires, la prolifération de milices privées opérant en dehors de la loi et l’impunité dont bénéficient les détenteurs de l’autorité étatique sont autant de moyens pour contrôler les «classes dangereuses». Les dominants représentent la civilisation, le progrès et la modernité. Les dominés sont des « démunis qu’il faut protéger ou/et discipliner ». Les églises, particulièrement les évangéliques en essor depuis une trentaine d’années répètent un message qui valorise la soumission. Les médias, le plus souvent privés comme le gigantesque réseau Globo, produisent et reproduisent à l’infini un monde de rêves, dans lequel les « bons » triomphent des « méchants », sans jamais en remettre en question les fondements d’une société construite sur la violence et l’expropriation.

    Une rupture non consommée entre les mouvements sociaux et le PT
    Malgré l’énorme déception et les désillusions, les principaux mouvements sociaux maintiennent leur soutien au PT et appellent la population à voter «contre la droite» et ne se rallient au P-SOL malgré les fortes sollicitations. Le Mouvement des Sans Terre (MST) affirme qu’ : «une victoire de Dilma représenterait une coalition de forces plus favorable aux mouvements sociaux, permettant de lutter pour de nouvelles avancées sociales, y compris au niveau de la réforme agraire». Ces soutiens s’expliquent également par le fait que les gouvernements Lula ont privilégié la concertation à la répression, ce qui constitue en soi un grand changement par rapport aux périodes antérieures. Par ailleurs, un très grand nombre de cadres syndicaux et populaires ont été absorbés par l’appareil de l’État à tous les niveaux. Cette intimité avec le pouvoir a probablement réduit la capacité critique des mouvements sociaux. Frei Betto pense qu’il faut continuer avec le PT, quitte à ce que les mouvements sociaux exercent une plus grande pression sur le pouvoir et à relancer les débats internes dans un parti qui conserve malgré tout une tradition d’ouverture.

    La campagne et les perspectives
    Le PT n’est pas sûr de rallier le vote de l’ensemble des classes populaires car les programmes sociaux ont principalement bénéficié aux secteurs les plus défavorisés et, dans une moindre mesure, aux classes populaires et moyennes urbaines, notamment les employés du secteur public, les «cols blancs » des entreprises industrielles et de services même si, indirectement, ces dernières ont profité de l’embellie économique générale. Les politiques économiques de Lula ont plus misé sur la consolidation du secteur financier et des services que sur l’industrie et entretenue par une politique fiscale austère et des taux d’intérêts élevés. Le secteur de l’agro business, contrôle par une vingtaine de multinationales et l’oligarchie locale, est devenu le moteur de la croissance économique du pays et les programmes de redistributions des terres sont restés marginaux (Lambert 2010). Le gouvernement post Lula ne bougera probablement pas sur la réforme agraire et laissera certainement peu d’espace aux paysans pauvres. Ce qui ne veut pas dire que des programmes de revitalisation de l’agriculture familiale ne seront pas entrepris. Le MST reste la cible numéro un de l’oligarchie et des classes dominantes, y compris de celles proches du PT. On lui reproche ses pratiques illégales et des actes violents qui servent de prétexte à la droite pour appeler sa criminalisation.
    Le projet «arc-en-ciel», nouveau projet stratégique du PT implique l’alliance avec plusieurs formations politiques. L’enjeu serait d’absorber le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB)), le parti fourre-tout des élites locales. Le candidat à la vice-présidence de Dilma est Michel Tener, chef de ce parti qui regroupe les caciques locaux souvent champions du système de magouilles et de patronage qui sévit au niveau local. La fusion entre les deux, PT/PMDB, dans un grand parti de centre-gauche tirerait sans doute le PT «vers le bas», notamment en termes de pratiques de gestion. Déjà en 2005 le PT avait trempé dans le scandale des commissions illégales versées aux parlementaires, achetant des votes en quelque sorte. Le coup avait été dur pour un parti qui s’était toujours réclamé de l’éthique, de la lutte contre la corruption, de la transparence.
    De son coté, Marina Silva aujourd’hui candidate du Parti Vert joue sur deux tableaux. D’une part, elle entend capter une partie des mécontents du PT en critiquant le gouvernement dont elle a été partie prenante jusqu’à 2008 et en défendant les intérêts des couches populaires, paysannes et autochtones dont elle est issue. Elle entend attirer un électorat de couches moyennes sensibles aux questions environnementales et susceptible d’être séduit par un discours «éco capitaliste» ou capitaliste vert. Néanmoins, la personnalité originale et sympathique de Marina Silva pourrait lui permettre d’obtenir un bon résultat et d’exercer une certaine influence à l’ avenir.
    Le candidat du P-SOL, « Plínio », quant à lui dénonce la «relation populiste d’un autre temps» qui caractérise Lula et le peuple du Brésil. Il s’agit d’opposer un « contre-feux aux trois idées forces de leur consensus : 1. «Tout va bien» 2. «Cela va encore s’améliorer» et 3. «Il n’y a pas d’alternative au capitalisme» par « Cela ne va pas si bien », que « ça ne va pas s’arranger » et qu’il existe «un projet d’un Brésil socialiste » (Amériques latines en luttes 2010). Dans son programme, le P-SOL propose notamment une réforme agraire radicale (la nationalisation de toute propriété de plus de 500 hectares), la nationalisation de l’éducation (largement privée), la création d’emplois publics et la légalisation de l’avortement. Mais « Plínio » ne semble pas en mesure de rééditer le bon score d’Héloisa Helena en 2006 (6,85 %), qui était à l’époque soutenue par le parti communiste brésilien (PCB) et le Parti socialiste des travailleurs unifiés (PSTU). Au sein de la gauche radicale, les divisions demeurent, en témoigne l’échec du processus d’unification de la gauche syndicale en juin dernier.
    Enfin, dans l’état du Rio Grande do Sul, qui fut longtemps la région phare du mouvement altermondialiste, le PT espère reconquérir, après deux échecs successifs, le poste de gouverneur. Le candidat sera Tarso Genro, actuel ministre et l’un des pères du budget participatif dans sa capitale, Porto Alegre. Cette victoire pourrait faire renaître la mise en chantier d’expériences autogestionnaires comme ce fut le cas lors du mandat d’Olivio Dutra entre 1998 et 2002 dans cet état.

    Rémy Querbouët et Richard Neuville, le 20/09/2010

    Pour en savoir plus :
    Interview de « Plínio », candidat du P-SOL aux présidentielles brésiliennes en 2010, Bulletin Amériques latines en luttes n°6, été 2010, consultable avec le lien :
    http://ameriquelatineenlutte.blogspot.com/2010/06/interview-plinio-candidat-du-psol-aux.html
    Laurent Delcourt, « Le Brésil de Lula : une dynamique de contradictions » et Emir Sader, « L’ « énigme Lula » ou le devenir contradictoire de la gauche brésilienne » in Alternatives Sud, « Le Brésil de Lula : un bilan contrasté », Points de vue du Sud, Centre Tricontinental et Editions Syllepse, 2010.
    Renaud Lambert, « Là où le Brésil va… », Le Monde diplomatique, Manière de voir n°113, oct. /nov. 2010. http://www.monde-diplomatique.fr/mav/113/
    Marc Saint-Upéry, « Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines », La Découverte, 2009.
    Pierre Salama, « Lula a-t-il vraiment fait reculer la pauvreté ? », Alternatives internationales, Hors série, n°7, décembre 2009.

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