Que viva Mexico !

Il s’agit là d’un livre maudit. Du moins son édition française.

En effet, par suite d’incroyables vicissitudes éditoriales, il est paru en langue française plus de vingt ans après sa première parution au Mexique, alors même, qu’il n’a cessé d’être réédité en espagnol et en anglais.

Livre maudit, mais aussi livre magique. C’est, sans doute, le seul de la vaste historiographie de la révolution mexicaine dont le souffle entraîne le lecteur d’aujourd’hui dans le sillage de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, au point de pouvoir lui faire croire, parfois, qu’il fut le témoin de cette épopée. Ouvrage historique, théorique, et politique, c’est aussi pour le lecteur un plongeon dans le Mexique révolutionnaire que le cinéma, d’Eisenstein à Richard Brooks, a su si bien évoquer et rendre vivant.

Au cœur de ce livre, comme d’ailleurs, dans nombre de textes de son auteur, on retrouve le même amour des masses populaires qui prennent en main leur destin, la même exigence de justice pour les humbles et pour les pauvres, du Mexique bien sûr, mais de la planète entière. C’est dire qu’Adolfo Gilly prend parti, celui des paysans des armées d’Emiliano Zapata et de Francisco Villa. Sans jamais verser dans le folklore ni dans l’exaltation héroïque, il souligne, au contraire, à chaque instant, les faiblesses et les limites du mouvement paysan et de ses chefs. L’auteur étudie aussi, avec la même rigueur historienne, les autres tendances au sein du mouvement révolutionnaire mexicain, leur base sociale et leurs contradictions internes.

En développant la thèse de la « révolution interrompue », il en explique l’origine et en souligne les implications dans la vie politique et sociale du Mexique d’aujourd’hui.

Il apparaît évident à la lecture de ce livre que pour son auteur les différents épisodes de la révolution de 1910-1920 – une révolution certes interrompue, mais longue – sont riches d’enseignements pour notre temps. Pour bien nous en convaincre, il déplace sans cesse son récit sur plusieurs plans : celui de l’investigation historique, celui de la réflexion théorique et celui de l’enseignement politique.

De cette lecture, d’où surgissent épopée et espoirs, descriptions colorées et récits passionnants et passionnés, le lecteur tirera certaines des clés de l’énigme de ce Mexique contemporain dont la chute dans la modernité – c’est le titre d’un autre ouvrage qu’Adolfo Gilly a consacré au Mexique contemporain et qui est paru quelques temps avant que n’éclate en 1992 l’insurrection zapatiste au Chiapas (Notre chute dans la modernité, Syllepse, 1992) est lourde de soubresauts. Selon Carlos Monsivais, « ce livre est un splendide amalgame, à la fois analyse dialectique, vision d’un peuple en armes, démythification à outrance et fait politique. »

Les démystifications historiquement documentées d’Adolfo Gilly bousculent en effet le lecteur, détruisent les clichés et les fausses réputations. Le livre exécute de façon magistrale la thèse simpliste qui assimile la révolution mexicaine à une « révolution bourgeoise », dont il explique l’origine et souligne les implications dans la vie politique sociale du Mexique d’aujourd’hui.

Adolfo Gilly réussit le tour de force de restituer à la révolution mexicaine, par-delà l’apparent désordre des événements, sa cohérence et sa véritable complexité. Pour la première fois, peut-être, en tout cas pour le lecteur francophone, cette révolution dont on va célébrer le centenaire devient lisible, c’est-à-dire riche de sens. Diverses lectures de ce livre sont possibles, mais celle qui tient le plus à cœur à l’auteur est celle qui éclaire notre époque. Ce livre est un hommage aux espoirs de justice du peuple mexicain. C’est aussi une contribution à leur réalisation.

Adolfo Gilly : La Révolution mexicaine. 1910-1920 : Une révolution interrompue, une guerre paysanne pour la terre et le pouvoir

Éditions Syllepse, Paris, 1995, collection Coyoacán

Patrick Caligari

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