L’évident et l’invisible

Dans le monde occidental, champ limité de cette étude, l’auteure explore le maintien des privilèges masculins dans et par la construction asymétrique de la masculinité et de la féminité. Elle rend particulièrement visible le marquage des femmes comme corps sexué, le traitement différent dans la socialisation des un-e-s et des autres et la perdurance toujours remodelée de l’emprise du genre dans le développement des inégalités « capacité de régénération d’un système qui a incorporé la grande variétés des nouveaux rôles féminins sans céder sur l’essentiel, à savoir l’accent mis sur l’attrait sexuel pour les hommes comme élément essentiel de l’identité féminine ».

Des règles, des « évidences invisibles » participent à la construction des rôles, des identités et à la reproduction des discriminations : hétérogamie (recherche d’un compagnon mâle d’un statut égal ou supérieur), érotisation du pouvoir mâle et de la masculinité hégémonique (transformation de la subordination en source de plaisir), perception des femmes comme dotées d’une capacité inné de care, possibilité asymétrique de s’approprier attributs et rôles de sexe opposé, inégalité esthétique entre les sexes ; sans compter le façonnage des identités par l’hétérosexualité normative.

Avec des allers et retours par l’anthropologie, la médecine, la science, l’exploration de l’emprise du genre est analysée, détaillée, mise à jour dans ces multiples facettes. Éducation, socialisation et hétérosexualité participent à la construction de « l’homme dans la tête », les « rôles esthétiques » assurent une permanence de l’inégalité, la sexualisation des hormones, « le sexe en flacon » tend à la renaturalisation des corps.

Ces éléments permettent de construire une argumentation riche et d’explorer trois domaines particuliers et symptomatiques le corps hormonal de la femme, le genre et l’autorité professionnelle, les couples hétérosexuels comme libre choix et construction de la hiérarchie du genre.

Deux petites remarques : la partie anthropologique aurait gagnée à la confrontation aux travaux de Maurice Godelier (y compris leur critique par des féministes, dont Nicole Claude Mathieu) et une analyse approfondie des remodelages assurées par la révolution capitaliste et la marchandisation des corps et des services auraient probablement contribué à une inscription plus ouverte dans « l’histoire ».

Ce livre très riche, dont la lecture questionne, de plus, nos propres comportements, est ouvert par un prologue autobiographique soulignant les conséquences des marquages lorsque l’on appartient à une minorité visible ou invisible, ici femme et juive en Pologne. Trop souvent négligés, les façonnages dans le regard de l’autre, la mise en différence et ses intériorisations, ne sauraient, sans interventions conscientes, être abolis dans un avenir uniquement bâti sur l’universel abstrait.

Ce prologue est donc plus qu’une introduction, une véritable insertion et prise en compte de l’individu-e concrèt-e, du « je » insoluble dans le nous.

Oui, « Le privé est politique »

Ilana Löwy : L’emprise du genre – Masculinité, féminité, inégalité

La Dispute, Paris 2006, 276 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

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