Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?

« Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont des hommes, mais nous sommes quelques unes à être courageuses. » voilà le titre d’un anthologie parue en 1982 aux États-Unis qui dénonçait la double exclusion des femmes noires d’un féminisme blanc et bourgeois et d’un nationalisme noir sexiste (quatrième page de couverture).

L’anthologie présentée par Elsa Dorlin est plus limitée mais permet d’aborder de nombreuses questions laissées en friche par une partie du mouvement féministe. L’auteure nous rappelle quelques éléments historiques dont « la caractéristique du féminisme noir aux États-Unis tient à la généalogie même des mobilisations féministes au XIXe siècle : généalogie inextricablement liée aux mouvements abolitionnistes » ou « c’est bien au nom de cette féminité blanche, ou plutôt de cette norme racisée de la féminité que les défenseurs du suffrage féminin vont se battre pour les droits civiques. »

Il convient de ne pas se tromper sur le sens des mots « Par Black féminism, il ne faut pas entendre les féministes  »noires », mais un courant de pensée politique qui, au sein du féminisme, a défini la domination de genre sans jamais l’isoler des autres rapports de pouvoir, à commencer par le racisme ou le rapport de classe. »

L’introduction ne se veut pas seulement historique, mais directement politique dans le double sens de la réflexion et de l’action « l’identité politique ne doit pas, et ne peut pas constituer un préalable à l’action politique, mais doit se construire, – y compris dans la conflictualité inhérente à toute coalition – dans le devenir des mouvements. »

Compte tenu de la nature de l’ouvrage et de la diversité des textes, je me bornerais à trois citations sur les  »marges » des argumentaires, en espérant inciter les lectrices et les lecteurs à découvrir ces textes choisis de « la troisième vague du féminisme Noir ».

Aude Lorde : « ce ne sont pas nos différences qui nous immobilisent, c’est le silence. »

Barbara Smith : « Trop souvent les concepts du progrès historique sont invoqués, aussi bien par la gauche que par les féministes, afin de créer une échelle des  »libertés civilisées ». »

Laura Alexandra Harris : « Si l’on admet que le désir peut-être alimenté par la honte que nous nous inspirons à nous-mêmes, le honte que nous inspirent nos propres désirs, la question n’est peut-être pas tant de savoir comment surmonter cette honte et ces désirs, que de se coltiner à ces désirs honteux pour les rendre dynamiques, résistants, les transformer, pourquoi pas, en position politique. »

Je reste dubitatif sur les références/liens avec l’Afrique d’aujourd’hui, par delà la traite, l’esclavage et le temps. En absence de débats approfondis, tant sur la notion de  »peuple » africain-américain que sur les liens entre  »racines » socio-culturelles et imaginaires d’identification, les formulations choisies me semblent a-historiques et entraînent les auteures sur une pente essentialiste.

Quoiqu’il en soit, la mise à la disposition du public français de ces quelques textes permet un enrichissement des réflexions féministes « Car les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ». Il serait souhaitable que d’autres textes et ouvrages soient enfin traduits.

Comme indiqué dans l’introduction : « Il s’agit de reconnaître, d’exprimer et d’admettre les conflits, les tensions et les colères au sein du féminisme, en tant qu’ils ne nuisent pas à l’unité du sujet politique du féminisme, mais qu’ils nous contraignent à ne pas forclore dans une identité  »femmes » déclinée selon le genre, la sexualité, la couleur, la religion, la classe, … au gré de nos luttes, de nos réflexions ou de nos intérêts personnels et collectifs. »

Un travail d’édition complémentaire sur les productions des féministes  »du courant luttes de classe » serait lui aussi bien nécessaire en ces temps d’institutionnalisation universitaire des études sur les rapports sociaux de sexe ( de genre).

Lectures complémentaires possibles : Sous la direction d’Elsa DORLIN : Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination (Actuel Marx, Confrontation, PUF, Paris 2009) euros ; Féminisme(s) Penser la pluralité (Cahiers du genre N°39, L’Harmattan 2005) ; Féminisme(s) Recompositions et mutations (Cahiers du genre hors série, L’Harmattan 2009)

Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin

Editions L’Harmattan, Paris 2008, 260 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?

  1. A propos des « déboires » de l’ex-président du FMI,une idée fantaisiste et excessive m’est venue. L’hôtel Sofitel en question est un établissement pour Blancs richissimes; en face, une jeune femme noire émigrée mère célibataire, qui travaille dans ce même hôtel où, selon la direction, elle donnait toute satisfaction. A cet égard, la conduite de la direction semble avoir été digne et diligente à l’égard de cette jeune femme.
    Mon idée farfelue est donc qu’il existerait dans cette confrontation quelque chose qui rappelle l’apartheid.
    Cordialement

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