On ne mangeait pas de porc, ni de lapin, ni de crustacés

Hasard de la lecture, je viens de terminer un roman parlant de marranes et du sertao : Le don du mensonge de Ronaldo Correia de Brito (Editions Liana Levi, Paris 2010) Il y a longtemps que j’ai perdu le goût innocent de prendre un bain de pluie et je retrouve précisément ce sujet dans le dernier ouvrage de Nathan Wachtel.

« Une mémoire marrane encore vivante se perpétue obstinément au Brésil, plus de cinq cents ans après la conversion forcée, jusque dans les terres arides du Nordeste, dans le lointain et mythique sertao. »

Comme le souligne l’auteur « Entre mémoire et oubli, la condition marrane s’accompagne au fil du temps de représentations et réactions ambivalentes, tant positives que négatives, à l’égard de l’héritage juif… ». Il s’attarde plus longuement sur les tentatives de dénégation, de refoulement, de falsification, pour ajouter que ce n’en « sont pas moins des procédures mémorielles, elles aussi, quoique en négatif : spectre qui hante tant de familles obsédées par l’impérieuse nécessité de cacher des secrets estimés honteux. »

Dans son introduction, Nathan Wachtel replace historiquement l’arrivée de ces nouveaux-chrétiens au Brésil, avant de nous parler de ces témoignages, ces récits qui feront la seconde partie de l’ouvrage « ils se succèdent en fonction de la musique qu’ils me semblent faire entendre, du système d’échos que l’on perçoit entre les thèmes récurrents d’une expérience singulière à l’autre – en quoi ces récits expriment bien une mémoire véritablement collective. »

La première partie du livre est une analyse du « Contexte ». L’auteur traitera des résurgences marranes au Portugal et au Brésil. Il notera que le mouvement de retour au judaïsme officiel  représentait une nouveauté incompatible avec la tradition « à travers la reconversion se perd, précisément, cette composante fondamentale de la religiosité marrane qu’est le secret, le secret en quelque sort ritualisé. » Un chapitre est consacré au sertao, comme milieu naturel, comme objet et lieu de conquête, sans oublier un développement sur la « Guerre des barbares » et « la violence comme fondatrice de la société coloniale des sertoes du Nordeste ». L’auteur présente aussi sur la culture et les coutumes sertanejas, la consolidation du système des très grandes fazendas et les célèbres cangaceiros. Nathan Wachtel conclut cette partie en soulignant « que l’enchaînement des événements historiques induit, paradoxalement, un processus à la fois de conservation et de refoulement d’une mémoire brouillée » et « la conquête glorieuse des immenses espaces de l’intérieur recouvre l’occultation de l’extermination des Indiens, tandis que la mémoire des martyrs judaïsants s’estompe sous le voile de la dénégation (surtout parmi les grandes familles de l’oligarchie) du stigmate de l’impureté du sang. »

La seconde moitié du livre de l’ouvrage est composée de « Récits », de mémoires « dans un milieu géographique, social, culturel qui impose à tous les mêmes contraintes, chaque itinéraire est évidemment singulier, suit une trajectoire originale et compose une figure inédite. Chaque voix que nous allons entendre est unique, chaque expérience irremplaçable. Cette unicité résulte encore du hasard des rencontres, du tempérament personnel, en définitive du libre arbitre de chacun : les récits rassemblés dans cette Deuxième partie relatent des événements qui n’ont eu lieu qu’une fois. »

En lisant attentivement ces différents et passionnants témoignages, j’ai été surpris des contours que pouvait prendre la mémoire, la force de la religiosité de ces différentes femmes et hommes, les fondements de leurs espoirs, les combinaisons entre foi et pratiques religieuses.

Je reste cependant étranger à cette quête de racines, dans un passé en partie fantasmatique et inquiet du manque de recul à l’utilisation du sang comme marqueur de filiation, ou de la notion a-historique de peuple.

Cependant, contre les oublis et les dénégations, ce livre permet de réfléchir sur la transmission/création/invention de la mémoire, ou pour le dire avec l’auteur « faire entendre autant que possible, au moyen de variations sur les mélodies tantôt originales et tantôt répétitives, la musique ineffable qu’engendre le système des échos se répondant d’un témoignage à l’autre ».

Une « suite » à La logique des bûchers Modernité de l’inquisition (Éditions du Seuil, Paris 2009) et au très beau La foi du souvenir, Labyrinthes marranes ( Éditions du Seuil, Paris 2001).

Nathan Wachtel : Mémoires marranes

La librairie du XXI siècle, Seuil, Paris 2011, 350 pages, 23 euros

Didier Epsztajn


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