Le sens que nous donnons à l’ordre que nous créons n’est que pure invention

« La majorité a toujours décrété l’universel en fonction d’elle-même. Dans l’histoire du monde telle qu’elle nous est contée dans les livres, c’est la centralité des majoritaires qui oriente le récit. Les minorités n’y apparaissent que comme victimes ou des ennemis. Le curseur de l’universalité est placé sur la norme du majoritaire qui est aujourd’hui en France masculin, blanc et hétérosexuel. Les minorités qui ne correspondent pas à cette norme sont priées de s’y ajuster et de taire toute revendication propre qui serait perçue comme particulariste et donc hostile à l’universalisme ainsi dessiné. »

Je choisis de commencer ma lecture par cet extrait du chapitre « Être blanc » car je partage avec l’auteure que « la  »blanchité » reste un impensé français ».

Dans une chronique récente sur l’Histoire des Cahiers du féminisme, j’avais indiqué « Lorsque des groupes sont racialisés, cela induit une universalisation du « neutre » des autres. Ainsi, des femmes et des hommes sont déclaré-e-s de couleur, universalisant le « neutre » de la couleur blanche, acceptée de fait comme la référence non questionnée. »

Rokhaya Diallo,quant-à elle, indique que « La plupart des Blancs ne se perçoivent pas comme blancs » et que « La plupart du temps, être blanc, c’est se payer le luxe de ne pas avoir à y penser ».

Cela me semble une introduction nécessaire à un livre sur le racisme de la part d’un homme blanc, même s’il porte un nom qui interroge sur ses  »origines » ! Comme l’indique l’auteure « Pour cesser de circonscrire la réflexion antiraciste à la question des minorités, il faut s’interroger sur la norme blanche » et comme l’indique Pierre Tévanian cité par Rokhaya Diallo « les Blancs comme les non-Blancs ont un rapport au monde intrinsèquement lié au racisme ».

Ce livre commence par la découverte de l’altérité « Ah bon, je suis noire ? » et l’auteure souligne la persistance de certaines personnes à la « maintenir dans l’altérité ». Elle nous rappelle aussi que les un-e-s et les autres sont par le « hasard de leur naissance » français-e-s ou non.

Rokhaya Diallo emploi « le terme de minoré » et parle « « aussi de racisé » ; ces choix me semblent non seulement judicieux mais les mieux à même de rendre compte des « catégories socio-politiques construites par les rapports historiques. »

Le livre est divisé en petits chapitres, très lisibles. Les analyses de l’auteure sont très complètes et s’ouvrent sur des interrogations élargies, dénaturalisant bien des idées reçues.

Subjectivement je souligne quelques citations :

  • « Le racisme forgé par les processus historiques est indissociable de la modernité »

  • « La déportation des esclaves africains constitue un tournant dans la construction des identités raciales »

  • « C’est donc dans la perception de tous que les races se construisent et entrent dans le champ de la réalité sociale. Si bien que les interactions entre êtres humains, lorsqu’elles sont orientées par cette idée se construisent en fonction de ces races pourtant imaginaires. La prise en considération des interactions raciales et des conséquences de la perception sociale des races est par conséquences nécessaire aux sciences sociales pour lesquelles les  »races » sont des catégories sociales effectives. C’est le racisme qui fait exister les races et non l’inverse. »

  • « Mais si l’identité est composite, elle n’est pas divisible. »

  • « La différence n’existe pas en tant que telle, c’est le rapport entre deux entités qui la crée. »

  • « Le bricolage d’un passé commun, inventé pour mieux donner l’illusion d’un ciment national univoque, est en réalité destiné à exclure les indésirables. »

  • « la suspicion permanente d’extranéité qui pèse sur les non-blancs »

Rokhaya Diallo montre aussi comment a été construite une « question musulmane » après le 11 septembre et dénonce l’usage indifférencié des termes « musulmans », « islamistes », « salafistes » ou « fondamentalistes ». ? Elle souligne aussi que « Le foulard ne porte pas un sens univoque » et que « L’espace public n’est pas régit par la laïcité ». L’auteure met en garde « quant aux usages du terme islamophobie ».

L’auteure traite aussi « Le sexisme c’est les autres », « Le syndrome de l’Oncle Tom », « Vous êtes belle pour une Noire ! », « Le culte du  »métissage » » ou les stratégies pour discréditer l’antiracisme.

Le dernier chapitre s’intitule « Le racisme, ça se soigne ». Rokhaya Diallo y indique, entre autres « Que l’expression du racisme prenne une tournure violente ou non, la solution pour en sortir ne se trouve que dans la capacité à bousculer nos piliers les plus structurants. L’essentiel n’est pas d’être exempt de tout préjugé mais d’être conscient du fait qu’on en est potentiellement porteur » ou « L’évolution actuelle du racisme ne pourra être infléchie qu’à une seule condition : que les fondements du fonctionnement de notre société soient remis en cause ».

Un livre plus qu’utile en ces temps où « la  »lutte contre les discriminations » s’est imposée pour finalement être supplantée par le concept de  »diversité », traduisant le glissement d’une dénonciation explicite du racisme vers la promotion d’une  »diversité » très floue. »

J’aurais aimé des interrogations concernant l’intégration du racisme et des discriminations dans le fonctionnement « objectif » du système capitaliste, soit d’un coté « un travailleur libre, indifférencié et interchangeable » et d’autre part la division sexuelle et racialisée du travail.

Parmi les nombreux ouvrages complémentaires possibles, je n’indique que le remarquable livre de Pap Ndiaye : La condition noire. Essai sur une minorité française ( Calmann-Lévy, réédition Folio actuel, Paris 2009) Minoré-e-s et discriminé-e-s

Rokhaya Diallo : Racisme mode d’emploi

Editions Larousse, Paris 2011, 220 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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