Une forme d’emploi épousant à la fois la poussée de l’activité féminine et la reproduction des rapports sociaux de sexe

« Le lecteur ne trouvera donc pas dans ces pages le récit d’une mobilisation exemplaire aboutissant à une victoire éclatante, mais celui d’une action collective difficile, menée par des salariés inexpérimentés et vivant souvent à cette occasion leur première mobilisation. Mais une mobilisation qui est aussi parvenue à se maintenir deux semaines durant en dépit des pressions patronales et parfois aussi syndicales, face auxquelles elle a pourtant fini par céder. ». En fait, une grève menée par des caissières dans un hypermarché des quartiers nord de Marseille

L’auteure nous rappelle que la grande distribution « est une branche professionnelle exemplaire des mutations et recompositions contemporaines du salariat français », la profession de caissière « se situe au carrefour du triple mouvement de féminisation, de tertiarisation et de précarisation ». Curieusement Marlène Benquet n’évoque pas les phénomènes de racialisation.

L’auteure replace la mobilisation des caissières dans « le développement depuis 10 ans d’actions collectives menées dans les secteurs d’emploi caractérisés par un statut d’emploi précaire, un fort taux de féminisation et une relative faiblesse syndicale ».

Son travail sera essentiellement centré « sur les raisons d’agir des acteurs sociaux et les justifications qu’ils élaborent pour s’engager – ou pas – dans l’action collective. » Ou pour le dire plus précisément : « En s’interrogeant sur les processus matériels sous-tendant la rupture du consentement pratique des salariés à leur conditions de travail et d’emploi, il s’estfinalement agi de retracer la genèse d’un sentiment d’injustice collectivement partagé et de comprendre pourquoi, à ce moment là, les salariés de cet hypermarché ont pris la décision de s’engager dans une action collective. »

Ce point de départ permet de mettre à jour des dimensions réelles d’action, mais il ne saurait suffire. L’action collective n’est pas une simple somme d’actions individuelles non situées, ou hors cadre contraignant des fonctionnements concrets et abstraits du système de travail et d’exploitation. Je reviendrais sur les limites de la sociologie dans la compréhension des luttes sociales . Une fois de plus, je signale aussi un refus d’utiliser les « ressources » (pour utiliser le vocabulaire de l’auteure) militantes non-institutionnelles pour appréhender puis analyser les faits sociaux.

Je vais m’attarder sur le premier chapitre « Différentes façons d’être caissière » pour la très grande pertinence des analyses et la clarté d’exposition.

Pour décrire la situation des salariées concernées, dans leur très grande majorité en CDI, Marlène Benquet utilise les termes de « stabilité précaire », car « la précarité ne s’oppose pas ici à la stabilité de l’emploi ».

Premièrement la stabilité contractuelle « dissimule une première forme économique d’insécurité professionnelle, résultant de la faiblesse des rémunérations des caissières de cet hypermarché » ou pour le dire autrement « La faiblesse de la rémunération horaire du travail induit ainsi une forme de précarité économique maintenant les salariés dans une incertitude économique liée à la difficulté d’épargner et de faire face à l’imprévu ».

A cela s’ajoute, se superpose ou se combine « Le second type de précarité professionnelle peut-être qualifié de précarité organisationnelle dont la forme la plus visible est le travail à temps partiel ou plutôt, l’emploi partiel, qui concerne 44% des caissières du magasin. » Cette forme d’emploi partiel « rend possible la maximalisation de la flexibilité en même temps qu’elle naturalise les différences entre hommes et femmes en se présentant comme une forme d’aménagement de l’engagement dans le salariat naturellement destinée aux femmes. »

Marlène Benquet souligne que c’est la « discontinuité dans les temps » qui « fait de l’emploi partiel un emploi précaire. Le temps partiel accroît en effet la flexibilité des temps de travail et donne lieu à une modification permanente du partage entre temps travaillé et temps non travaillé. »

Le temps de travail est morcelé, des périodes de travail alternent avec des périodes de coupures ou plus exactement des coupures désagrège le temps de travail et le temps disponible. « Ces périodes de  »coupure », non payées, s’apparentent davantage à un temps d’astreinte qu’à un temps chômé. La flexibilité horaire prive les salariés de la possibilité de planifier leurs activités extraprofessionnelles, et notamment domestiques. »

La précarité organisationnelle « influe sur l’ensemble des temps sociaux des caissières et notamment sur le temps de travail domestique ».

Est-il encore utile de rappeler ici que le travail domestique est non seulement assigné aux femmes, mais souvent considéré comme sans valeur, voire quelque fois dénié comme travail.

Et contrairement aux justifications souvent avancées sur la « nécessité » pour les femmes « d’articuler un double engagement dans le travail salarié et domestique, le travail à temps partiel ou le travail à temps complet à horaires flexibles ne permet finalement pas la mise en place d’articulations pérennes de la double charge de travail. »

Cela entraîne des dépendances supplémentaires et permanentes tant vis à vis de l’entourage, lorsqu’il existe, que vis à vis-à-vis des institutions ; sans oublier le week-end « comme succession de tâches »

Tout cela ne relève pas d’une « étroitesse du marché du travail », mais d’une organisation sociale sexuée qui « épouse » à la fois la poussée de l’activité salariée féminine et la reproduction des rapports sociaux asymétrique de sexe.

Et à ces insécurités économiques et organisationnelles « s’ajoute l’exposition à une autre forme de précarité que l’on peut qualifier, faute de mieux, de précarité projectionnellle, au sens où le temps passé dans l’emploi ne diminue pas les risques de la précarité dans l’avenir. » Ce travail de caissières ne donne pas lieu à une reconnaissance de qualification sur le marché de l’emploi.

L’auteure signale que dans le cas d’espèce « les dimensions insécurisantes de la précarité professionnelle sont en quelque sorte minorée par une stabilité conjugale et géographique. »

En somme une réduction de la précarité par une réduction de l’autonomie. Il est dommage que l’auteure n’en fasse pas mention. Le travail domestique ne donne lieu à aucune considération comme travail sexué !!!

Dans le second chapitre « Travailler à la caisse », l’auteure explique qu’il n’est pas inutile de décrire le contenu du travail, car le point de vue des client-e-s est très différents de celui des salariées. Curieusement l’auteure parle, quant-à-elle, de clients, invisibilisant le genre de la majorité de celles qui feront face aux caissières. En analysant l’écart entre les procédures et les actes, elle indique « On ne peut donc réduire ces procédures au simple niveau prescriptif du travail ». Sans vouloir être particulièrement ironique une question me vient à l’esprit : l’auteure connaît-elle un travail où cela ne soit pas le cas ?

La chercheuse semble oublier de quoi est fait le travail, le quotidien du travail dans une entreprise. Ici comme ailleurs, cela me semble plus que critiquable. Le travail ne saurait être abordé de manière désincarné, il s’agit d’un travail salarié dans un mode de production historique particulier, d’une exploitation subie, sans oublier toutes les autres déterminations. Je retrouverais ce défaut méthodologique, lorsque l’auteure abordera les « ressorts » de la mobilisation, sans prendre la précaution d’interroger l’histoire des luttes et les compréhensions militantes accumulées depuis plus d’un siècle.

Ces défauts méthodologiques n’empêchent cependant pas l’auteure de soulever des problématiques peu analysées, comme la discipline des corps au travail « Il n’existe pas de possibilité de se soustraire, même quelques minutes, à cette exposition du corps dont l’ensemble des besoins est rendu visible et publique »

En analysant les comportements, Marlène Benquet privilégie « l’appartenance générationnelle des caissières ». Cela donne sens à de nombreux développements mais limite les compréhensions aux ‘agir’ individuels, aux arrangements réciproques, aux regards assez désincarnés envers le syndicalisme. L’adhésion ou la distance ne saurait, à mes yeux, être compréhensible, politiquement compréhensible, à partir d’une sommation de choix individuels ; se pose en permanence la question de l’utilité sociale concrète de l’organisation syndicale, comme cadre collectif.

Si l’auteure souligne la focalisation de certain-e-s analystes des mouvements sociaux sur « les origine structurelles de tensions » et la mise de coté de « la question des modes de perception de ces tensions par les agents », elle semble oublier de définir ce que sont justement ces « agents ». Encore une fois, les catégories sociologiques utilisées ont un caractère bivalent, d’une part ouverture de questionnements pertinents, d’autre part aveuglement sur ce que sont les relations sociales sexuées sous le capitalisme.

Le chapitre trois est consacré à comprendre comment le « discours d’injustice » émerge. C’est dans ce chapitre que la méthode sociologique employée me semble la plus défaillante. Les conditions d’une possibilité de lutte ne relève pas d’une accumulation de « prise de conscience », du développement du « sentiment d’injustice », même si tout cela y contribue. Les éléments sur les « investissements scolaires » non converti en « réussite professionnelle », me semblent surévalués. De manière générale, la chercheuse privilégie les éléments de construction individuelle. La prise en charge de l’organisation de la grève, l’auto-organisation, est réduite à une « acquisition progressive de compétences militantes ».

Pour analyser les ressorts concrets de la mobilisation de chacune, il me semble indispensable de poser préalablement les cadres collectifs, car au travail, comme ailleurs, nous ne sommes jamais seul-e-s, mais en relation constante avec les autres.

Rendre visible les luttes des salarié-e-s, c’est aussi contribuer à briser l’enfermement de chacun-e dans l’individualité, redonner au social son épaisseur, sa complexité et ses contradictions, rendre leurs musiques et couleurs aux luttes pour l’émancipation.

Au delà des agacements signalés, de limites évidentes, il s’agit d’un livre important qui rend justice à une mobilisation et à ces damnées de la caisse.

En complément possible :

Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse : La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine (Éditions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2008) Rendre visible la réalité sociale

Sous la direction de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue : Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives (Editions la Dispute, Paris 2009) Le rapport salarial est plus que jamais central

Sous la direction de Jean-Michel Denis : Le conflit en grève ? Tendances et perspectives de la conflictualité contemporaine (La Dispute, Paris 2005) Sous les silences, les irréductibles révoltes et actions

Et la belle thèse d’Anne Sophie Beau « Grand Bazar modes d’emploi. Les salarié-e-s d’un grand magasin lyonnais, 1886-1974 » consultable en ligne sur le site de Lyon2).

Marlène Benquet : Les damnées de la caisse

Grève dans un hypermarché

Editions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2011, 238 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

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