Les Blancs et les Arabes

Je vais te raconter un petit peu ce qui se passe chez Lip à propos des femmes, mais je vais remplacer à chaque fois le mot « homme » par le mot « Blanc » et le mot « femme » par le mot « Arabe » : à chaque fois que je dirai « des Arabes », ça veut dire « des femmes ».

Chez Lip, il y a la moitié de Blancs, la moitié d’Arabes. Naturellement, les grands chefs sont des Blancs. Il n’y a pas de grands chefs arabes.

Les grands chefs blancs pensent, réfléchissent et parlent. Nous, les Arabes, on pense – moi, je le sais puisque je suis un Arabe -, on réfléchit, mais les grands chefs blancs, ils ne peuvent pas le savoir qu’on réfléchit puisqu’on n’a jamais le droit de dire à propos de quoi on a réfléchi. Alors seuls les grands chefs blancs mènent la lutte. Et nous, les Arabes, on suit.

Remarque, à part les Arabes, il y a des Blancs qui ne sont pas des grands chefs. Il y a beaucoup de petits Blancs. Ils n’ont pas beaucoup la parole mais quand même, quand ils disent quelque chose, c’est moins mal vu que quand c’est un Arabe. Et ces petits Blancs, dans certains cas, ils sont quand même du côté des grands chefs blancs. Par exemple, en ce qui concerne les problèmes d’Arabes – c’est vrai, les Arabes, on a des problèmes d’Arabes. Les Blancs, ils peuvent pas comprendre : ça les dérange. Par exemple, on n’a pas les mêmes maladies qu’eux (« ces Arabes, ça a un ventre compliqué. ») Les grands chefs blancs – tous les Blancs d’ailleurs – quand ils ont des maladies, c’est des maladies nobles, c’est des choses vraies, des problèmes sérieux : c’est pas comme ces Arabes qui se plaignent pour tout et pour rien. Et qui dérangent.

Évidemment, en ce qui concerne la lutte, on peut dire que tout le monde sera défendu, même les Arabes. Il y a une bonne raison pour ça, je vais te dire pourquoi : cette usine ne peut pas tourner sans les Arabes. Alors, pour l’emploi, on sera tous défendus avec impartialité. Évidemment, les Blancs, leur rêve ce serait d’être une usine de Blancs : tout serait tellement simplifié, c’est fou.

Il y a quelque temps, les Arabes, on a été un peu récalcitrants pour les tâches. Pour tous les petits travaux, tu vois. Les grands chefs blancs ont dit : « Eh bien, on va se mettre nous aussi à faire ces tâches humbles. On va montrer l’exemple. » Évidemment, c’est dommage de gâcher le temps de ces grands penseurs pour faire des travaux aussi simples, aussi discrets. Enfin, je n’aurais pas dû dire « aussi discrets », parce qu’ils ne sont pas tellement discrets quand ils font ça – enfin, certains. Par exemple, quand il y a un grand chef blanc à la cuisine, eh bien on le sait. On l’entend ! Il remue, il récrie tout le monde, il faut que tout le monde soit autour de lui, enfin, tout un tas d’Arabes. Il y a une dizaine d’Arabes autour de lui pour éplucher les oignons ou passer les plats. Les Arabes qui sont là, on n’en fait pas cas : on ne sait pas leurs noms – c’est des Arabes, c’est normal. Ils sont dix, ils sont vingt, on ne les compte plus, ils n’ont pas de noms. On ne les remarque pas comme un grand chef blanc qui a daigné venir à la cuisine.

De toute façon dans la lutte, les Arabes, qui n’ont pas la parole, on leur recommande quand même de se rendre utiles. Ils doivent, même, se rendre utiles. Comme je l’ai dit : passer les plats, faire le nettoyage, monter la garde, taper à la machine ce que les grands chefs blancs ont pensé et élaboré. Mais pour la stratégie, on ne leur demande jamais leur avis. De toute façon, un Arabe, ça doit rester discret. Que ça soit dans son travail ou pour tout. Un Arabe qui va changer le papier des chiottes, ça fait pas de bruit. On trouve ça normal, c’est un boulot d’Arabe. On va quand même pas s’épater parce qu’un Arabe a fait du nettoyage ! C’est fait pour ça un Arabe !

Et puis il y a aussi des Arabes qui ont, en quelque sorte, renié leurs frères de race, c’est-à-dire qu’ils n’admettent pas tellement qu’il y a des problèmes d’Arabes. Ils n’aiment pas entendre parler de ça parce qu’ils savent que ça dérange les Blancs. Alors, pour pouvoir être bien avec les Blancs, ils ne parlent pas de ça. Et ils vivent dans l’ombre des Blancs. Et ils se croient un peu blanchis à cause de ça. Mais ils se trompent parce que, quand il y a des grandes décisions à prendre ou des actions secrètes, les Blancs ne mettent pas les Arabes dans le coup, ils ne les mettent pas dans la confidence même s’ils sont toujours avec eux. Évidemment, on ne peut pas faire confiance à un Arabe.

Et puis il y a quelque temps je vais te dire encore un autre exemple : un jour, au collectif, Christiane et moi, on a un peu oublié qu’on était arabes. On nous l’a très vite rappelé Voilà, il y avait un grand permanent syndical qui arrive et qui dit : « Je voudrais quelques « Lips » pour m’accompagner à la police, ça m’embête d’y aller tout seul. » On était déjà très contentes parce qu’il n’avait pas dit « quelques gars (blancs) » comme il dit d’habitude. Alors, quelques « Lips » », Christiane et moi, on a levé le doigt. On a dit : « On veut bien y aller. » Qu’est-ce qu’on n’avait pas fait là ! Comment veux-tu qu’un grand chef blanc accepte d’être soutenu à la police par des Arabes ! C’est invraisemblable, impensable. Les Arabes, c’est de la merde. Alors, évidemment, il ne nous a même pas regardées. Il n’y a aucun autre grand chef blanc qui a eu un regard pour nous. Et ils se sont débrouillés entre eux pour trouver assez de monde pour aller à la police. Christiane et moi, eh bien, on s’est écrasées On aurait dû se rappeler qu’on est arabes ! Qu’on n’est rien.

Monique Piton, extrait de « Christiane et Monique »,

in Carole Roussopoulos, Lip V, 1976

cité par Christine Delphy dans Un universalisme si particulier  (Syllepse, 2010)   Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

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2 réponses à “Les Blancs et les Arabes

  1. Bouchard Bernadette

    Tout cela ( le texte des Lips et la réflexion de Michèle) est très juste mais difficile de jeter la pierre à celles qui, vu de l’extérieur, semblent se couler dans le moule avec pour objectif d’égaler "le blancs" sans faire de "bruit". C’est oublier un peu vite que chaque être est singulier, qu’il a une personnalité différente construite dans son milieu social spécifique et que sa lutte pour sa propre reconnaissance ne peut pas passer automatiquement par la même stratégie que celle de certains autres.

  2. Excellent de vérité dans cette drôle de tristesse, révélatrice puissante de nos quotidiens….
    Ne plus savoir si je suis une Femme ou un Arabe… à méditer…..
    J’ai peur d’imaginer "tous ces quotidiens", ces humiliations, de fait redoublées, subies par celles qui se savent belles-et-bien "Femmes ET Arabes".
    C’est peut-être parce-que "l’ennemi-e" est aussi "en Nous ET parmi Les Notres", qu’il nous est si difficile d’accepter de pointer la multitude d’actes quotidiens témoignant de la persistance des rapports de pouvoirs et de dominations… Oh désespoir ! Y compris dans les lieux et les groupes où l’on aspirerait légitimement, pouvoir enfin, "baisser la garde" !

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