« Au delà des divergences profondes entre les deux formations sociales, ces imaginaires nationaux incompatibles jouèrent manifestement un rôle dans la précipitation du conflit »

J’ai choisis en titre une phrase de l’auteur qui exprime clairement que les déterminations socio-économiques ne sauraient, à elles-seules, expliquer des événements. Il me semblait important de souligner la dimension de la nation, comme imaginaire pesant matériellement, pour me démarquer avec l’auteur des conceptions étriquées et réductrices de certaines analyses se réclamant de Marx.

Dans son introduction, Robin Blackburn va explorer « les raisons qui ont amené ces deux hommes (Lincoln et Marx), issus de deux mondes si dissemblables et porteurs de conception si contraires, à se retrouver sur une question d’importance historique, amenant ainsi deux mondes à entrer brièvement en contact. »

Contrairement à une construction historique établie, les positions d’Abraham Lincoln sur l’esclavage étaient au départ modérées : « il était opposé à toute expansion de l’esclavage ». Contre la simplification de l’histoire, Robin Blackburn montre que cette guerre ne saurait être résumée par la Sécession, l’affrontement entre Nord et Sud, ou celle plus caricaturale des bons contres les méchants. Il montre la complexité des positions des forces sociales en devenir et explique les interventions de l’Association internationale des travailleurs (AIT, Première Internationale). Marx et l’AIT avaient perçu l’enjeu potentiel des affrontements : réorganisation sociale, émancipation des individu-e-s et des groupes sociaux.

L’émancipation des esclaves ne fut donc pas une politique en ligne droite menée par Lincoln, mais une (re)composition de forces politiques et sociales de grande ampleur dans laquelle les esclaves eux-mêmes ont joué un rôle déterminant. « Cependant,alors que les abolitionnistes et les républicains radicaux dénonçaient la modération calculée de Lincoln, ce seront les actions de quelques milliers d’esclaves rebelles, agissant en dehors du système politique – les  »contrebandes » – qui permettront aux radicaux de faire valoir leurs arguments à Washington ». L’abolition de l’esclavage ne tomba du ciel et ne peut-être séparée des autres dimensions des conflits sociaux de cette guerre civile. Et il fallut attendre pour que soit adopté le quatorzième amendement accordant l’égalité politique aux hommes noirs, lequel laissait les femmes à l’écart du droit de vote. La temporalité des événements, ses conditions et cet amendement incomplet peuvent être caractérisés, en regard des potentialités, comme une défaite politique qui laissera des traces.

En un certain sens, il s’agissait d’une combinaison d’une guerre à multiples facettes, « civile » incluant le potentiel d’une révolution. Révolution inachevée ou potentiel de révolution et de contre-révolution « Ainsi que Marx le perçut, la crainte sudiste du républicanisme et de l’abolitionnisme radical imprégna la sécession d’une vocation et de visée prématurément contre-révolutionnaire ».

Potentiel, car la « libération du travail » n’avait pas la même signification pour les Républicains et le mouvement ouvrier naissant (lesquels se retrouvaient sur certains terrains par ailleurs), potentiel car les dynamiques de libération d’esclavage posaient celles de la libération de l’exploitation salariée « Mais le concept d’émancipation renferme également l’idée que pour s’émanciper l’individu et le groupe social doivent être autonomes et capables d’exercer leur liberté et qu’ils n’ont nul besoin d’un exploiteur. » Robin Blackburn souligne l’importance pour les forces radicales, syndicales et politiques de l’importance de la bataille pour la journée de huit heures qui a suivi la Guerre civile : « Le mouvement pour la journée de huit heures était essentiel aux yeux de Marx parce qu’il élargissait le temps libre disponible pour le travailleur ».

Cette dynamique de luttes, se heurta, entre autres, à la conception institutionnelle et morale de la démocratie états-unienne et à la répression réellement existante au pays d’une certaine conception de la liberté « Les émancipés du Sud et les syndicalistes du Nord ne faisaient pas seulement face à des menaces physiques, leurs tentatives d’organisation ou de négociation étaient également attaquées en vertu de la même obsession idéologique conservatrice du  »travail libre » – qui considérait toute régulation ou association comme une violation de la  »liberté de contrat ». »

Une véritable contre-histoire et une analyse dynamique qui ne contournent pas les complexités. Robin Blackburn ne se contente pas de constats, il se projette un peu dans l’avenir, après l’assassinat de Lincoln et la disparition de l’Association internationale des travailleurs, en soulignant « C’est à la fois l’absence de prise en compte de la  »ligne de couleur » et un racisme conscient qui empêchèrent le mouvement ouvrier américain de faire sienne la cause des victimes de l’oppression blanche dans le Sud. »

Lorsqu’un potentiel ne trouve pas de concrétisation du coté de l’émancipation, sur la base des reculs et des défaites, la réaction peut alors se réorganiser (répression étatique des syndicats, milices patronales, naissance du Ku Klux Klan ou imposition de la ségrégation raciale… )

Et un peu plus loin dans le temps : « Dans les années qui précédèrent le grand massacre de 1914, socialistes, anarchistes et syndicalistes-révolutionnaires s’opposèrent à la guerre impérialiste et développèrent l’internationalisme et la solidarité de classe. Et, bien qu’ils eussent sous-estimé la force du nationalisme et du militarisme, ils ne se trompèrent pas sur la nature de l’impérialisme. »

L’introduction de Robin Blackburn ne fige pas cette guerre civile, dans une histoire sans passé et sans avenir. En analysant les rapports sociaux historiquement situés, les choix politiques de Lincoln et les élaborations de Marx, en soulignant l’auto-organisation des opprimé-e-s, l’auteur nous incite à réfléchir sur l’abolition d’une certaine organisation du monde, de ses rouages qui semblaient impossibles à faire vaciller.

Hier l’esclavage, aujourd’hui …

Sommaire du livre :

Introduction. Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée Robin Blackburn

1ère section. Abraham Lincoln

Premier discours d’investiture

 La Proclamation de l’émancipation

 Déclaration de Gettysburgh

Second discours d’investiture

2e section. Articles de Karl Marx sur les États-Unis

Qu’est ce qu’un esclave nègre ?

 La question américaine en Angleterre

 Le commerce britannique du coton

 La Guerre civile nord-américaine

 La crise du coton en Angleterre

 La Guerre civile aux États-Unis

 Notes économiques

 Crise dans la question esclavagiste

 Affaires américaines

 La Guerre civile américaine

 Une critique des affaires américaines

 Manifestations abolitionnistes en Amérique

 Les résultats électoraux dans les États du Nord

 La destitution de McClellan

 3e section. Karl Marx à propos de l’esclavage

 Lettre à Pavel Vassiliévitch Annenkov

 Le Capital

 4e section. Correspondance

5e section. Karl Marx et Abraham Lincoln

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs à Abraham Lincoln

Réponse de l’ambassadeur américain à l’Adresse de l’Association internationale des travailleurs

 Adresse de l’Association internationale des travailleurs au président Johnson

 6e section. Lettres et texte de Friedrich Engels

 Friedrich Engels à Joseph Weydemeyer

 Préface à l’édition américaine de « La situation de la classe laborieuse en Angleterre »

Friedrich Engels à Rudolf Engels

 Annexes

Glossaire

Chronologie

 Carte des États-Unis en 1861

Population libre et servile par État

 Bibliographie et Index

Robin Blackburn : Karl Marx et Abraham Lincoln : une révolution inachevée

Introduction à l’ouvrage : Karl Marx, Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux États-Unis

A paraître aux Editions Syllepse (Paris) et chez M éditeur (Québec)

Didier Epsztajn


Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :