Des approches interrogatives sur une pensée de la modernité

Michael Löwy indique dans son introduction « Peu d’auteurs ont saisi avec autant d’acuité les caractéristiques de la modernité occidentale comme Max Weber : désenchantement du monde, rationalité instrumentale, domination bureaucratique rationnelle, différenciation des sphères, polythéisme des valeurs » et ajoute « La grande contradiction de la modernité, présentée sous différents aspects dans l’œuvre de Weber, c’est que ses promesses d’émancipation de l’individu risquent de se transformer en une nouvelle forme d’asservissement. »

Il y a de multiples façons d’aborder les œuvres « fondatrices » de nouvelles modalités de pensée. Hors des lectures à forte tonalité idéologique, la plus courante est celle des « souris de grimoire» pour les moins érudits ou imaginatifs et celles des « talmudistes » pour les plus érudits. Ces lectures souffrent de transpositions a-critiques, privilégient souvent la lettre au fond, négligent les méthodes d’élaboration et font généralement peu de cas de l’historicité des idées. Prenant comme acquis des catégories, historiquement situées, ces lecteurs/lectrices ne les ré-questionnent pas. En écrivant cela, je pense surtout à de multiples lectures sur Marx, fixant une pensée inventive et en continuelle évolution, comme un papillon sur une planche réduite à l’utilitaire du moment. Sans oublier, les lectures de lectures, contournant les textes réellement écrits ou n’en choisissant que les plus anecdotiques.

D’autres, en s’inspirant des méthodes et des questionnements de l’auteur-e, les réinscrivent dans le temps, en montre les qualités, les limites, les contradictions, en actualisent les « potentialités ». C’est, je pense, une des qualités de cet ouvrage.

Ma lecture de ce recueil de textes sera très « profane ». Ma connaissance de textes de Max Weber est limitée. Sous ces réserves, l’ensemble des analyses m’a intéressé, d’autant qu’elles évitent, le plus souvent, le jargon manié sans retenu, par certains sociologues. Subjectivement, je n’en citerais que deux, portant sur des sujets qui me sont « familiers ».

Table des matières

Michael Löwy : Introduction

Eduardo Weisz : Le Judaïsme antique aux origines de la modernité : les desseins de l’étude wébérienne

Manfred Gangl : Religion et modernité

Michael Löwy : Stalhartes Gehäuse : L’allégorie de la cage d’acier

Gerard Raulet : L’évidence du paradoxe. La thèse de L’éthique protestante et sa méthode d’exposition

Enzo Traverso : Entre le savant et le politique. Max Weber contre les intellectuels

Catherine Colliot-Thélène : D’une modernité politique à une autre. Les analyses wébériennes de la politique à l’épreuve de la mondialisation

Michael Löwy : Présentation de l’inédit

Max Weber : Le fondement économique de l’« Impérialisme » (sous-chapitre de la deuxième partie de Économie et Société, inédit en français)

De l’article d’Edouardo Weisz, je retiens, entre autres, la mis en perspective de « l’apparition d’un monothéisme éthique et sans magie », « la croissante rationalisation à partir de la magie », la place des « prophéties ». La construction du judaïsme antique, me semble cependant pécher par manque d’inscription historique, ou plus exactement, souffrir des faibles connaissances, sur ce sujet, disponibles pour Max Weber. Les travaux des « nouveaux archéologues » israéliens permettent de narrer une autre histoire, de dater les textes, d’expliquer plus concrètement l’invention de certains mythes et donc de replacer les « inventions » religieuses dans un environnement historique plus complexe, laissant plus de place aux échanges entre pratiques et/ou aspirations religieuses « régionales ». Sur ce sujet, par exemple : Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman : La bible dévoilée et Les rois sacrés de la Bible, A la recherche de David et Salomon( Rééditions Folio Histoire ) Archéologie, mythes et histoire

Michael Löwy nous rappelle « Pour éviter tout malentendu, précisons d’emblée que Weber n’avait rien d’un adversaire du capitalisme : il le considérait comme le système économique de loin le plus rationnel et le plus efficace ; mieux : en tant que nationaliste allemand, il était favorable au développement industriel capitaliste de l’Allemagne, condition pour assurer la puissance impériale du Reich germanique. » Il va relier, tout en soulignant l’ambiguïté, la pensée de l’auteur avec le romantisme « On peut considérer ce regard désenchanté sur la modernité comme une des expressions de la vision romantique du monde », romantisme compris comme « la protestation contre la civilisation capitaliste/industrielle moderne au nom du passé ». Pour approfondir Michael Löwy et Robert Sayre : Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre courant de la modernité (Payot, Paris 1999). Pour lui, « le sociologue va prêcher une  »résignation historique », le refus de toute illusion et l’acceptation du destin moderne ».

Ce qui reste le plus frappant, c’est la description de la logique du capitalisme, cette logique « d’acier » : « En fait, il n’a besoin d’aucune éthique : en tant en tant que système rigoureusement et impitoyablement impersonnel, il est radicalement imperméable à une quelconque régulation morale ; il n’est pas anti-éthique, il est tout simplement an-éthique ».

.Michael Löwy termine en soulignant un dernier paradoxe « c’est à cause de son libéralisme, de son démocratisme, de sa soif de liberté individuelle que Weber va dénoncer, dans les dernières pages de l’Éthique protestante, le capitalisme comme un destin tragique, un habitacle  »dur comme l’acier » où se trouve enfermée, sans porte de sortie, l’humanité toute entière. A moins que… ». Sur le caractère impersonnel ou l’objectivité du système, comment ne pas penser à certaines pages de Karl Marx. Mais, en prenant en compte l’irréductibilité des contradictions et la place de l’action collective, politique, celui-ci pense, en même temps, et la difficulté et la possibilité, ou pour utiliser un vocabulaire plus coloré, les individu-e-s en relation avec leur cage et la tension vers (l’espérance) l’abolition de cette même cage.

Au total, un ouvrage passionnant qui donne envie de se (re)pencher sur des œuvres de Max Weber. Que son œuvre ne soit que disponible partiellement en français est réellement un « scandale scientifique », mais « l’exception française » se décline aussi par son l’autosuffisance.

Reste qu’il me semble difficile de comprendre la modernité en la réduisant au monde dit occidental, sans évoquer ses déclinaisons, comme le colonialisme, et en laissant supposer que les « Autres » n’auraient qu’un rapport extérieur à la « modernité ».

En complément possible Jean-Marie Vincent : Max Weber ou la démocratie inachevée (Editions du Félin, Paris 1998)

« Ce sont les intérêts (matériels et idéels) et non les idées qui gouvernent directement l’action des hommes. Toutefois les  »images du monde », qui ont été crées par le moyen d »’idées », ont très souvent joué le rôle d’aiguilleurs, en déterminant les voies à l’intérieur desquelles la dynamique des intérêts a été le moteur de l’action. »

Coordonné par Michael Löwy : Max Weber et les paradoxes de la modernité

PUF débats philosophiques, Paris 2012, 178 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

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