Derrière la fausse neutralité du mot, ne pas oublier l’hétéro-sexisme

Une remarque préalable : le vocabulaire n’est pas neutre, certains termes contribuent à invisibiliser des situations sociales. Les auteures, en analysant leur sujet sous l’angle du féminisme matérialisme, font un travail salutaire, puisse l’ensemble des chercheuses et des chercheurs en faire autant.

« Si ce numéro de Nouvelles Questions Féministes a pour titre  »Homophobie », c’est bien parce qu’il porte sur le rejet et les discriminations envers les personnes homosexuelles. Mais il propose en même temps une lecture critique et féministe de cette notion, qui est largement entrée dans le langage courant et dans le langage politique, comme au sein des recherches en sciences sociales occidentales portant sur les minorités (LGBTIQ – Lesbiennes, Bi, Gais, Trans, Intersexes, Queer). Le recours systématique à la notion d’homophobie, mérite en effet qu’on s’y arrête, qu’on pèse ses avantages et ses inconvénients, et qu’on examine d’autres concepts visant à décrire et à analyser plus adéquatement la stigmatisation et les discriminations envers ces minorités, même s’ils n’ont jamais bénéficié d’une reconnaissance publique et politique aussi étendue que la notion d’homophobie. » .

Dans l’édito, les auteures précisent que « la plupart des études sur l’homophobie, comme plus largement celles sur l’homosexualité, ont rarement été menées depuis une perspective féministe ». Elles avancent l’hypothèse « que l’homophobie est un produit du système de genre lorsque celui-ci repose sur une vision naturaliste des catégories de sexe ».

Il faut donc déconstruire la « normalité » de l’hétérosexualité dominante (hétéro-normativité), et mettre en cause la naturalisation du sexe et de la sexualité. Il convient aussi d’articuler le concept d’homophobie avec ceux de lesbophonie et d’hétérosexisme pour que l’invisibilisation des lesbiennes soit combattue. « Cette invisibilité, présente dans les représentations du sens commun, et dans les luttes politiques, l’est aussi au sein des sciences sociales : de la même manière que les femmes en général ont largement été invisibilisées par le biais de l’androcentrisme, nombre d’enquêtes quantitatives qui avaient pour but de mesurer l’étendue des discriminations envers les personnes homosexuelles n’intégraient tout simplement pas, jusqu’à très récemment, les lesbiennes, comme si cette réalité ne concernait que les gais. Par ailleurs, ce processus a parfois entraîné l’idée que parce que moins visibles, les lesbiennes seraient également moins discriminées que les gais. »

Et, il faut aussi donner « à voir le caractère systémique de la hiérarchie entre l’hétérosexualité et l’homosexualité » que la notion d’homophobie ne permet pas.

Je ne parlerais que des trois premiers articles du dossier, laissant à plus compétant-e, une présentation de celui de Gerard Coll-Planas et Miquel Missé « Le genre et la chair. Analyses des discours médicaux autour de la transsexualité dans le contexte espagnol ».

Dans un premier article « Rendre visible la lesbophobie », Stéphanie Arc et Philippe Vellozo s’appuient sur les travaux de la Coordination lesbienne de France (CLF) pour montrer « la fausse neutralité du terme  »homophobie » » ? Elle et il montreront aussi la limite de l’équation « Lesbophobie = homophobie + Sexisme » : « ce n’est pas parce qu’une personne fait conjointement l’expérience de deux marginalisations en apparence distinctes (sexisme d’un coté,  »homophobie » de l’autre) que cette expérience doit s’analyser comme la conjonction de ces deux marginalisations ». Les auteur-e-s nous rappellent que la lesbophobie est une expérience sociale « Majeure, l’expérience de lesbophobie l’est aussi en ce qu’elle est marquante pour la personne concernée ». Les femmes homosexuelles vivent une double marginalisation, une « double discrimination », « le sexisme, en tant que femmes, et la lesbophonie, en tant que lesbiennes. Mais, autant elles peuvent être discriminées seulement en tant que femmes, autant, lorsqu’elles sont discriminées en tant que lesbiennes, le sont-elles toujours en tant que femmes. »

Dans un second texte « Réflexions autour de la notion d’homophobie : succès politique, malaises conceptuels et application empirique » Line Chamberland et Christelle Lebreton critiquent, entre autres, le concept d’homophobie « tributaire d’une vision de l’homosexualité comme caractéristique individuelle, la sexualité n’étant pas saisie en tant que structure participant à organiser les rapports sociaux de sexe ». Ce qui réduit l’homophobie « à un préjugé personnel sans référence aux rapports de pouvoir et aux processus qui nourrissent les préjugés »

Les auteures considèrent que « Le concept d’hétérosexisme est plus apte à rendre compte de l’idéologie inscrite dans les institutions, les pratiques sociales et les interactions quotidiennes, idéologie qui privilégié systématiquement l’hétérosexualité et la présomption de la normalité hétérosexuelle » ou dit autrement « Le concept d’hétérosexisme permet quant à lui d’inscrire les attitudes et autres comportements homophobes dans un système social décrit comme produisant et reproduisant la domination de la sexualité hétérosexuelle ».

Tout en recelant les mêmes faiblesses que celui d’homophobie, le terme lesbophobie rend néanmoins visible l’oppression des lesbiennes en tant que femmes et homosexuelles.

Puis, Line Chamberland et Christelle Lebreton développent autour d’une proposition théorique : l’intersectionnalité « La nécessité théorique et politique d’analyser la multiplicité des positions sociales qui découlent de l’entrecroisement de ces logiques de domination a conduit à la formulation du concept d’intersectionnalité ».

Sur ce sujet et sans trancher, d’autant que pour toutes, les rapports sociaux de pouvoir font plus et bien autres choses que s’additionner ou se superposer, la formulation de Danièle Kergoat sur la « coextensivité », me semble plus riche que celle Kimberle Crenshaw « intersectionnalité » ou celle de Paola Bacchetta « coformation ».

Quoiqu’il en soit, je partage l’affirmation des auteures « Autrement dit, les discriminations homophobes n’ont pas pour unique but de sanctionner les personnes homosexuelles, mais plus généralement elles participent à maintenir la hiérarchie des sexes ».

Dans le troisième article, Marta Roca i Escoda et Nicole Gallus interrogent : « Ouverture du mariage aux homosexuel.le.s en Espagne et en Belgique : une mise en question du caractère hétéroséxué du droit ? » Elles tenteront de répondre à cette question en se « centrant principalement sur la question de la filiation, car dans l’ordre juridique, c’est là que la binarité des sexes est la plus ancrée ».

Ces deux pays ont brisé « partiellement » les bases hétéro-normatives, mais en Belgique, « la double filiation automatique de l’enfant issu du projet parental de deux femmes n’a pas été voulue par le législateur et n’est donc pas reconnue », et en Espagne, « contrairement aux couples hétérosexuels qui peuvent avoir recours aux procréations médicalement assistées sans être mariés, les couples homosexuels doivent passer obligatoirement par l’institution de mariage ».

Je m’attarde un peu sur la parentalité, car marqueur fort de la résistance à l’égalité des droits. Premièrement « Faire un enfant ne signifie pas devenir parent » ou dans les cas traités « La parentalité n’existe pas encore dans les droits belge et espagnol comme concept autonome ». Pourquoi parler d’homoparentalité ?, qu’est-ce que l’orientation sexuelle a à faire avec la notion de parent ? Les auteures indiquent « Il n’y a en effet pas plus d’homoparentalité que d’hétéroparentalité » et « on est parent dans la relation à l’enfant et homosexuel.le ou hétérosexuel.le dans sa vie privée » et interrogent « La présomption de parenté est-elle envisageable ? ».

Elles poursuivent autour d’un double constat de discrimination entre couples « d’une part, il y a discrimination entre couples de fait homosexuels et hétérosexuels. D’autre part, étonnamment, le droit de filiation impose plus fortement l’institution du mariage pour les couples homosexuels ». Les choix juridiques renforcent, en effet, l’institution du mariage. Il convient donc de réfléchir « sur le sens même de la parenté », d’autant que le désir d’enfant « est une aspiration parfaitement légitime qui ne relève pas, comme tel du droit ».

Marta Roca i Escoda et Nicole Gallus concluent « Les principes d’égalité et de non-discrimination devraient plutôt conduire à organiser la norme juridique par référence au seul intérêt de l’enfant et à la protection de son lien de droit vis-à-vis des personnes qui assument envers lui la responsabilité de l’engagement parental », d’où l’idée d’une « coparentalité de plein droit dès la naissance de l’enfant » face au projet parental d’un couple.

En « Champ libre », Jules Falquet revient sur « DSK ou le continuum entre les violences masculines et les violences néolibérales », complétant l’ouvrage coordonné par Christine Delphy : Un troussage de domestique (Editions Syllepse, Paris 2011 ) Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme

En complément, entre autres, deux entretiens très intéressants : « L’égalité de certain.e.s, l’inégalité de la plupart » (Natalie Belli et Lisa Daniel, responsable des opérations à Women’s Press Collective (WPC), Brooklyn, NY, États-Unis) ; « Mais quel monde voulons-nous ? » (Gloria Casas Vila et Maïté Daebats, féministe engagée à Toulouse (F)).

Et de multiples compte-rendus de livres dont celui, coordonné par Christine Delphy, déjà évoqué, ainsi que son Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010) (Editions Syllepse, Paris 2010) Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

L’hétéro-normativité nous concerne toutes et tous.

Présentation du numéro par l’éditeur : « Homophobie »

Nouvelles Questions féministes : Homophobie

Vol 31, N°1 / 2012

Editions Antipodes, Lausanne 2012, 160 pages

Didier Epsztajn

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