» Mettre un peu d’ordre dans une question où tout relève de l’ordre » : Préface à la réédition du livre de Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail

« Le risque pour les sociologues aujourd’hui, ce n’est pas d’être engagé, c’est d’être insignifiant. »

Pierre Rolle

S’il est un sociologue qui n’est pas insignifiant, tout engagé qu’il n’a cessé d’être au long de sa vie, c’est bien Pierre Naville. Lorsqu’en 1956, il écrit son Essai sur la qualification du travail, il offre une analyse critique, pertinente et percutante, pour qui veut comprendre ce qui se joue, d’une part, dans les processus de mise en valeur ou de dévalorisation de la qualité du travail et, d’autre part, dans la constitution des hiérarchies professionnelles, salariales et, conséquemment sociales. Cet ouvrage fondamental, introuvable trop longtemps jusqu’à cette réédition, est un incontournable pour au moins trois raisons.

Plus qu’un essai, un véritable manuel à l’usage de toutes et de tous…

À dessein, Pierre Naville déconstruit les énoncés d’évidence qui sous couvert des catégories, plus ou moins négociées, et des mesures statistiques, envisagées comme objectives, autorisent à ne pas penser et donc à ne pas remettre en cause les inégalités hiérarchiques. Il nous interpelle sur le sens des mots retenus pour qualifier ou disqualifier le travail et insiste sur l’importance que tient la formation, études et apprentissages, et surtout le prestige social dans la constitution des échelles de valeur.

D’une écriture claire et directe, sans langage expert codé, l’Essai présente des concepts théoriques pointus mais toujours historiquement resitués offrant ainsi à un large public la possibilité de comprendre le niveau de reconnaissance socialement attribué au travail. Au-delà du plaisir de sa lecture, il est donc un outil de prise de conscience pour qui se propose de réfléchir sur les légitimités subjectives des hiérarchies sociales mais aussi de penser leurs fondements plus objectifs afin d’agir pour leur possible transformation en vue de plus de justice. Enfin, il représente pour plusieurs disciplines universitaires, notamment la sociologie du travail, et leurs enseignements, un support pédagogique essentiel, véritable petit manuel d’apprentissage pour les étudiants.

Plus qu’un manuel, un programme exemplaire de recherche et d’action…

Avec beaucoup de sérieux, Pierre Naville prend soin de définir le « phénomène de la qualification » comme objet de recherche. Au regard des principaux critères communément retenus, il en crée le cadre interprétatif. Puis en mobilisant, et comparant de multiples données qualitatives et quantitatives, il élabore un indice de qualification, outil opératoire pour en vérifier sa valeur. Sa démonstration, bien que datée dans la réalité qu’elle décrit, reste exemplaire du point de vue méthodologique et heuristique pouvant servir de modèle à tous programmes de recherche et d’action posant ces réflexions à notre société de travail.

De plus, sa démarche matérialiste permet de développer une analyse critique de la réalité des rapports de travail. D’une part, parce qu’elle cherche à échapper aux discours idéologiques ambiants, supportés par les stéréotypes sociaux et visant à naturaliser, pour les neutraliser, les rapports de domination. Par exemple, pour comprendre la place subordonnée attribuée systématiquement à la ­main-d’œuvre nord-africaine, Pierre Naville procède à une étude approfondie de la structure de qualification en prenant en compte les facteurs ethniques et sociaux. Avec cette corrélation, il met ainsi clairement en évidence l’existence d’une « discrimination qualitative ethnique » analogue, selon lui, à celle qui existait pour les noirs aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud. Ensuite, parce qu’elle cherche à échapper aux discours idéologiques ambiants, supportés par les stéréotypes sociaux et visant à naturaliser les rapports de forces. Enfin, parce qu’elle annonce la cristallisation d’une « contradiction sociale » qui oppose la qualification, envisagée comme une propriété acquise par les individus, à l’adaptation hiérarchisée aux taches envisagée comme un besoin requis par les organisations de travail.

Plus qu’un programme, une pensée visionnaire pour interpréter l’ordre hiérarchique et comprendre nos désordres sociaux…

Cinquante-six ans se sont écoulés sans que, sur le fond des enjeux de société autant que sur la méthode, l’Essai n’ait pris une seule ride. Bien au contraire, alors même que le langage de la « Compétence » est devenu dominant, que le travail industriel et machinique hégémonique du temps de son écriture, côtoie désormais, dans l’ère des nouvelles technologies, des formes multiples d’organisation en son temps inédites, les analyses de Pierre Naville permettent toujours de penser et de comprendre en quoi l’évaluation du travail, quels que soient les dispositifs mobilisés, contribue à la logique de mise en ordre capitalistique de la valeur marchande du travail.

En effet, Pierre Naville a perçu les principales mutations qu’allait engendrer l’automation tant dans les formes de la division sociale que dans la volonté permanente du Capitalisme à dévaloriser la part « vivante » du travail. Il prévoyait des rapports de travail : plus complexes et invisibilisant progressivement les dimensions manuelles et intellectuelles, plus coopératifs et contraignants dans la conception et la réalisation des produits ou des services, plus institués et permanents dans les échanges ­indispensables entre la formation et la production. Il énonçait aussi, face à ces formes émergentes de qualification collective, la poursuite d’un rapport social de domination s’évertuant à minimiser la qualité du travail vivant en magnifiant pour ce faire la puissance des systèmes technologiques et le talent de quelques-uns.

Et alors même que nous étions loin d’envisager les préjudices causés par la mise en œuvre envahissante de l’évaluation du travail par la « logique compétence » (Job Rating Evaluation), Pierre Naville nous mettait en garde contre cette invention managériale, que beaucoup de « penseurs » ont malheureusement contribué à rendre intellectuellement acceptable, qui promeut la course à la seule reconnaissance individuelle, occulte ainsi le fait que les règles d’évaluation n’en sont que plus exclusivement maîtrisées par ceux qui ordonnent le travail, et échappent donc insidieusement à l’entendement de celles et ceux qui le font.

L’Essai est donc à lire jusqu’à sa dernière ligne, en évitant surtout de faire l’impasse sur la partie qu’il intitule modestement « Annexe » tant cette dernière révèle pleinement son « avant-gardisme » intellectuel. Pierre Naville y aborde, pour exemple, la question récurrente de l’hérédité supposée des qualifications, des compétences ou des talents dirait-on aujourd’hui, au prisme de la continuité professionnelle d’une génération à une autre. En mettant l’accent sur la mise en valeur de l’éducation toujours recommencée, il réfute explicitement la possible transmission héréditaire des qualités acquises d’où découlerait, « idéalement » et par sélection, une hiérarchie sociale fondée biologiquement.

La valorisation du travail trouve donc les conditions de sa légitimation dans l’ordre social et non naturel des hiérarchies établies, renvoyant ainsi les désordres sociétaux à leur possible résolution. Dommage toutefois que Pierre Naville n’ait pas considéré que les variables « âge » et « sexe » relèvent du même registre de construction sociale (puisqu’il les qualifie de « situations d’abord comme naturelles »), mais cela ne fait que renforcer le regret de sa trop longue absence sur la scène contemporaine…

Nous espérons que cette réédition contribuera au développement de sa stimulante réflexion afin d’imaginer d’autres formes de relations sociales susceptibles de résoudre certains de nos désordres sociaux.

Djaouida Séhili & Patrick Rozenblatt

Merci aux Editions Syllepse ( http://www.syllepse.net ) d’avoir permis cette publication

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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