Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

En introduction, Michael Löwy pose quelques questions : « Quelles sont les conditions de possibilité de l’objectivité dans les sciences sociales ? Le modèle scientifico-naturel d’objectivité est-il opérationnel pour les sciences historiques ? Une science de la société libre de jugement de valeur et présuppositions politico-sociales est-elle concevable ? Est-il possible d’éliminer les idéologies du processus de connaissance scientifico-social ? La science sociale n’est-elle pas nécessairement  »engagée », c’est-à-dire liée au point de vue d’une classe ou groupe social ? Et dans ce cas ce caractère partisan est-il conciliable avec la connaissance objective de la vérité ? »

Il indique « Que les tentatives de leur apporter une réponse cohérente se rattachent, d’une façon ou d’une autre, à trois grands courants de pensée : le positivisme, l’historicisme et le marxisme. L’objet de ce livre est d’examiner les dilemmes, les contradictions, les limites, mais aussi les contributions fécondes de chacune de ces perspectives méthodologiques à la construction d’un modèle d’objectivité propre aux sciences humaines, et à la sociologie critique de la connaissance ».

Après avoir donné quelques indications sur son approche de l’idéologie « forme de pensée orientée vers la reproduction de l’ordre social », de l’utopie « qui aspire à un état non-existant des rapports sociaux », de la « vision sociale de monde », l’auteur précise « La question qu’examine ce livre est donc celle du rapport entre visions sociales du monde (idéologiques ou utopiques) et connaissance dans les domaines des sciences sociales, à partir d’une discussion critique des principales tentatives d’élaborer un modèle d’objectivité scientifique apparue au sein du positivisme, de l’historicisme et du marxisme ».

Le titre de la note est repris d’une phrase de Pierre Bourdieu cité par l’auteur.

L’ouvrage est très clair et l’ordre d’exposition permet de se familiariser aux visions sociales du monde, aux analyses et réponses apportées pour aborder les sciences dites sociales.

Sommaire

Introduction : Visions sociales du monde, idéologies et utopies dans la connaissance scientifico-sociale

1. Le positivisme ou le principe du Baron von Münchhausen

L’utopie positiviste : Condorcet, Saint-Simon.

L’idéologie positiviste : Comte, Durkheim

Max Weber : La science libre de jugements de valeur

Karl Popper et l’objectivité institutionnelle

2. L’historicisme ou la lumière brisée

L’historicisme conservateur

L’historicisme relativiste

La sociologie de la connaissance de Karl Mannheim

3. Le marxisme ou le défi du principe du fiacre

Idéologie et science selon Marx

Marxisme et positivisme dans la pensée de la 2e Internationale

Le marxisme historiciste : Lukács, Korsch, Gramsci, Goldmann

Le marxisme rationaliste de l’École de Francfort

Idéologie stalinienne et science

Conclusion :

Les paysages de la vérité et l’allégorie du belvédère

Le modèle scientifico-naturel d’objectivité et les sciences sociales

Le moment relativiste de la sociologie de la connaissance

Paysages de la vérité et autonomie relative de la science.

Je choisis de ne mettre en avant que quelques éléments.

Et en premier lieu la critique du positivisme : « Cet axiome de l’homogénéité épistémologique entre sciences sociales et sciences naturelles renvoie en dernière analyse à la présupposition essentielle du discours positiviste comtien : la rigoureuse identité entre société et nature, domination de la vie sociale par des « lois naturelles invariables ». »

Les apports et la critique de Max Weber, entre autres : « le postulat de l’hétérogénéité entre faits et valeurs », l’existence d’un « lien décisif entre valeurs et faits, un lien qui n’est pas logique mais sociologique ». Michael Löwy souligne que « En réalité, la problématique d’une recherche scientifico-sociale n’est pas seulement un découpage de l’objet : elle définit un certain champ de visibilité (et d’aveuglement), impose une certaine façon de concevoir cet objet, et circonscrit les limites de variation de réponses possibles ».

Les apports de l’historicisme et les problèmes liés au relativisme

Le marxisme et ses lectures, positivisme de la seconde internationale, la nécessité d’inclure le marxisme dans le champ d’application du « matérialisme historique », György Lukas et son livre « Histoire et conscience de classe », le trop oublié Lucien Goldmann, ou (mais quel lien avec le marxisme ?) l’idéologie stalinienne dont les délires sur « l’idéologisation des sciences de la nature elles-mêmes », etc…

En conclusion, l’auteur propose : « c’est l’ensemble du processus de connaissance scientifico-social, depuis la formulation des hypothèses jusqu’à la conclusion théorique, en passant par l’observation, sélection et étude des faits, qui est traversé, imprégné, « coloré » par les valeurs, options idéologiques (ou utopiques) et visions sociales du monde », l’intégration du « moment relativiste (historique et social) de la sociologie de la connaissance comme étape dialectique nécessaire vers une nouvelle conception de la connaissance objective ».

Aujourd’hui, perdure la naturalisation des rapports sociaux, certaines sciences sociales (économie néolibérale) se « durcissent » en rejetant leur caractère social ; l’immuable et son complément le futile sont à la mode, le collectif semble dissous dans l’individu, le « point de vue situé » est largement omis par de multiples chercheurs, le positivisme regagne du terrain, la connaissance est de plus en émiettée, le relativisme domine, les forces sociales potentiellement porteuses d’émancipation radicale sont niées dans leur réalité même…

Mais ces « orientations » présentent des failles, des contradictions irréductibles, les recherches se poursuivent élargissant les connaissances des dominé-e-s…

J’espère que ces éléments inciteront à lire ce livre, à découvrir aussi le baron Münchhausen ou « le principe du fiacre ».

Dans sa préface, à la réédition du livre, « Les aventures de Karl Marx contre le Baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie de la connaissance », Michael Lowy souligne des voies de modification et d’approfondissement de la sociologie critique de la connaissance, permises par de nombreuses recherches :

  • Les travaux post-coloniaux, dont ceux Edward Saïd, « véritable révolution épistémologique, qui vise à rompre avec cinq siècles de domination de l’eurocentrisme dans la culture et la connaissance » qui « dénoncent la colonialité du pouvoir et la manière dont il façonne, dans une large mesure, le processus de connaissance, non seulement dans les métropoles impérialistes, mais aussi chez les élites des pays colonisés ou dépendants » ;

  • Le conflit politique autour de l’écologie et les enjeux, déplaçant les frontières entre sciences de la nature et sciences humaines ;

  • L’apport du féminisme, dont les travaux de Christine Delphy : « il n’y a pas de connaissance neutre : toute connaissance est le produit d’une situation historique et sociale », « ce n’est que du point de vue des femmes que leur condition peut-être perçue comme une oppression » ou « La connaissance de l ‘oppression, sa formulation conceptuelle, ne peut provenir que d’un point de vue, c’est-à-dire d’une place sociale précise : celle de l’opprimé ». Il s’agit d’une véritable révolution épistémologique qui n’introduit pas un « objet » de recherche nouveau, « mais un regard nouveau sur la réalité sociale » ;

  • L’auteur complète par « Un autre point de convergence avec le marxisme est l’affirmation, par la théorie du point de vue féministe, que ce dernier ne résulte pas automatiquement de la condition sociale des femmes et de leur expérience : il s’agit d’une conscience collective qui nécessite une action politique, une lutte collective. » Il souligne aussi les apports du concept d’intersectionalité (Kimberlé Crenshaw), de consubstantialité et/ou coextensivité (Danielle Kergoat) ;

  • L’apport enfin du concept d’universalisme stratégique (Eleni Varikas) : « Ce qui exige de penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance souvent discordantes ».

Cependant plusieurs questions me semblent rester en suspens.

Première la notion de « conscience » applicable à un groupe social, me paraît entraîner une naturalisation des rapports sociaux et ne me semble pas adéquate pour aborder les pratiques sociales, au sens large, qui modifient à la fois les êtres et leurs relations. D’autant que trop de « révolutionnaires » ont réduit « leurs politiques » à une problématique de prise de conscience, comme l’indiquent Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, dans un livre par ailleurs, très discutable ( La Sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement, Editions La Découverte, Paris 2005, La démarche émancipatrice ne peut être assimilée au seul dévoilement des réalités de ce monde) : « Si le capitalisme devait être mis en danger par la dénonciation, il aurait du crever depuis longtemps » et « Nous obliger à ne pas prétendre que la théorie a raison et que ceux qu’elle ne réussit plus à convaincre, à mobiliser, sont simplement égarés » 

Deuxièmement, les classes sociales n’existent que dans leur rapport antagonique, historique, mouvant, asymétrique (domination, exploitation, etc). Il y a de ce point de vue une difficulté, à réduire les classes à des ensembles « sociologiques », à parler de « point de vue de classe », sans oublier que l’utilisation, par les staliniens, mais pas seulement par eux, de cette « formule » a couvert biens des errements, des crimes, etc…

Troisièmement, l’espace, la densité du politique.

La périphrase écrite par l’auteur souligne la difficulté, laisse une impression de vague (sans oublier des questions sur la peinture) « par conséquent, la vérité objective sur la société n’est pas concevable comme une image de miroir indépendante du sujet connaissant mais plutôt comme un paysage peint par un artiste ; et finalement, ce paysage sera d’autant plus vrai que le peintre sera situé à un observatoire ou belvédère plus élevé, lui permettant une vue plus vaste et plus étendue du panorama irrégulier et accidenté de la réalité sociale ».

Le surplomb permet de voir plus loin, mais attention aux mirages. Cependant, l’observateur/observatrice n’est jamais totalement équipé-e pour « voir ». Voir n’est pas analyser, analyser n’est pas comprendre, comprendre ne donne pas forcément d’indication sur les faire, etc….

Sans oublier que la vision plus lointaine, cache, trouble, déforme des détails et surtout masque, puisque ce n’est pas « son propos » les contradictions, les complexités, les ambiguïtés, etc…. Danièle Kergoat (Se battre disent-elles…, La dispute,legenredumonde, Paris 2012, Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur) indique, quant-à-elle, certes, dans un contexte différent : « Il ne faut donc pas partir d’une position de surplomb, il faut aller voir les réalités des pratiques qui sont toujours compliquées, ambiguës, contradictoires, ambivalentes… et comme telles intègrent la complexité créée par l’imbrication des rapports sociaux »

C’est, je pense, sans que cela garantisse de solutions plus « vraies », dans la confrontation, le croisement de plusieurs points de vue (lieux, collectifs d’actrices/acteurs, confrontation démocratique) que l’on peut redonner place à l’épaisseur de la politique, à l’apport des pratiques qui modifient les réalités, à une approche plus dynamique de la connaissance. C’est aussi en changeant le monde que nous pouvons mieux le comprendre….

Ces questions n’amputent en rien les apports de ce livre et la nécessaire poursuite des recherches « scientifiques », y compris dans leurs dimensions les plus abstraites, sur la connaissance.

Enfin, dans la poursuite des points traités par l’auteur dans sa nouvelle préface, si le mot « prolétariat » me semble toujours utilisable, mais loin des réductions sociologiques et marxisantes dogmatiques, celui-ci est mondialisé, divisé, hiérarchisé, hétérogène, traversé de contradictions. Une classe non séparable, isolable, définissable, hors de son rapport aux autres classes. Les dominé-e-s d’ici bénéficient de la domination ailleurs, les dominés dominent, oppriment, exploitent les dominées, sans oublier les phénomènes de racialisation, leurs effets biens matériels, et d’autres « privilèges », d’autres asymétries. Comment donc intégrer la complexité, conjuguer sans effacer, construire un point de vue intégrateur pour inclure ces dimensions.

Pour le reste, c’est bien la combinaison de la recherche orientée, aux dimensions scientifiques et ou abstraites, assumées, et de l’action politique collective qui permettra à la fois de (se) poser les « bonnes » questions et de construire des réponses qui ne seront toujours que partielles et à remettre en cause…

Pour un exemple plus concret de démarche, je signale l’ouvrage de Léo Thiers Vidal et son traitement de « Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination » « Toutes les femmes sont discriminées sauf la mienne »

Michael Löwy : Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen

Introduction à une sociologie critique de la connaissance

Publié en 1985 par les éditions Anthropos sous le titre Paysages de la vérité, rééditionEditions Syllepse, www.syllepse.net, Paris 2012, 206 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

3 réflexions sur « Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé »

  1. Bourdieu hélas le jour où un vrai bilan de cette oeuvre sera fait on aura peut être la malice de dire que ce type ne faisait qu’enfoncer les portes ouvertes !

  2. si ce livre est tout à fait lisible, pourquoi donner à cet article un titre aussi illisible et purement intello post-moderne

    1. En effet, le livre ne présente pas de difficulté pour la lecture.
      J’ai choisi la phrase de Pierre Bourdieu, citée par l’auteur, pour la problématique soulevée
      et aussi comme un clin d’oeil un peu sarcastique sur les sens multiples des mots

      je n’adhère pas aux définitions des « post », qu’ils soient modernes ou pas

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