Générer des communautés d’assentiment politique

Dans leur préface, Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upery présentent l’auteur et le contexte du texte publié ainsi que les évolutions politiques et sociales en Bolivie.

Ils soulignent entre autres, le sens du soulèvement urbain lors de la « guerre de l’eau » : « Ce soulèvement d’usagers urbains relativement inédit en Bolivie (mais qui n’est pas sans évoquer des précédents argentins au cours des années 1990, ou encore l’exemple ultérieur (juin 2002) de la rébellion des habitants d’Arequipa, la troisième ville du Pérou, contre la privatisation de l’entreprise électrique municipale) marqua un véritable point d’inflexion en mettant fin à près de quinze ans de déroutes populaires et à l’illusion – encouragée par les intellectuels néolibéraux – du déclin de la  »politique de la rue » et du triomphe de la démocratie représentative libérale en tant qu’unique espace de l’action politique ». Ces auteurs mettent aussi l’accent sur les dynamiques des mouvement sociaux, y compris d’un point de vue critique (cohésion corporative) et sur les contraintes de la gestion quotidienne institutionnelle.

L’article d’Alvaro Garcia Linera aborde de nombreuses questions non développées ici. L’auteur analyse les réformes libérales, leurs conséquences sur les rapports sociaux. Dans ce cadre, il montre la déstructuration de la classe ouvrière organisée antérieurement (mineurs et leurs syndicat, la COB) et « l’extorsion accrue des fidélités familiales pour en faire un gigantesque appareil de marchandisation du travail des enfants, des personnes âgées, des femmes… ». Il met à la fois l’accent sur le renforcement numérique de la classe ouvrière et sur sa fragmentation « nouvelle forme de prolétarisation sociale grossière, mais sans enracinement organisationnel, déterritorialisée… »

En revenant sur la place historique de la « forme-syndicat », l’auteur souligne la place du contrat à durée indéterminé, il parle d’un « temps de classe » : « Le contrat à durée indéterminé permet de prévoir l’avenir individuel dans un devenir collectif de longue haleine et, par conséquent, de s’engager sur cet avenir et avec ce collectif ».

Sa conception des mouvements sociaux n’est ni restrictive ni réductrice « nous considérons les mouvements sociaux comme des structures d’action collective capables de produire des buts autonomes de mobilisation, d’association et de représentation symbolique de type économique, culturel et politique ». La formule « forme-multitude », même accompagnée de « La multitude ne désigne donc pas un tourbillon de désorganisés mais, bien au contraire, l’action organisée de personnes déjà organisées » ne me semble pas convaincante. Cependant, son insistance sur la superposition et l’articulation partielle des dominations, des exactions et de l’exploitation dans le développement contemporain, mélange de subsomption formelle et de subsomption réelle, rend bien compte des difficultés de ce qu’il nomme « interunification ».

Alvaro Garcia Linera souligne aussi les combinaisons de mobilisation « Nous avons à faire à un mouvement combinant défense de ressources qui existaient antérieurement (l’eau) et demande de ressources qui n’existaient pas antérieurement, autrement dit, dans ce cas, les droits démocratiques et le pouvoir politique », sans omettre les freins « la formation d’un esprit collectif de souveraineté est menacée en permanence par les vieilles habitudes d’obéissance à ceux qu’on suppose habilités à gouverner, ou par un repli sur la seule participation locale coupée du plan général – permettant ainsi aux élites gouvernantes traditionnelles de reprendre le contrôle ».

Le chapitre sur « La forme-communauté » me semble le plus révélateur de ses positions. L’auteur y analyse le racisme « cette relation arbitraire de domination-exploitation fut d’abord inscrite dans les corps, puis  »naturalisée » », la non citoyenneté des indien-ne-s, les « blasons symboliques de la blancheur sociale », ou les communautés-ayllus, « la communauté se présente comme une entité sociale caractérisée par des liens technologiques, des formes de circulation des biens et des personnes, la transmission d’un héritage, la gestion collective de savoirs et de ressources, la sédimentation d’expériences, des fonctions politiques et une projection dans l’avenir, toutes choses qui précèdent et en viennent à définir individualisé de chacun ».

L’approche de la culture délibérative au sein de la démocratie sous le double angle de « convergence manifeste des égaux » et de mise en « dépendance des représentants » me semble particulièrement pertinente.

Les pages sur « Les technologies sociales du mouvement communal » et les cinq points développés me semblent importantes. J’en extrait deux citations : « Et, parce que cette construction communale d’un destin partagé a pris une dimension d’un conflit pour le territoire et l’autonomie politique, elle constitue une réarticulation d’ensemble de l’identité nationale indigène, majoritairement aymara, dont on mesurera dans les années à venir la vitalité ou la fragilité » et « C’est précisément la formulation de ces frontières symboliques dans les termes de l’imaginaire collectif, à partir de la mise en évidence et de la politisation des frontières réelles de la ségrégation coloniale, qui semble être la première des tâches de construction nationale de l’actuel mouvement social indigène : pour cette raison, celui-ci se présente simultanément comme un mouvement de construction nationale indigène ».

Le titre de cette note est issue de cette partie.

Sur la Bolivie, lectures complémentaires possibles :

Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni : Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie (Raison d’agir, Paris 2008)Nationalisme, indigénisme et gauche

Alternatives Sud : La Bolivie d’Evo. Démocratie, indianiste et socialiste ? (Editions Syllepse, Louvain-la-Neuve 2009), dont un article d’Alvaro Garcia Linera : « État en transition : bloc de pouvoir et point de bifurcation » Du coté des revues n°13

Un article important à verser dans les débats sur l’émancipation concrète de toutes et tous.

Alvaro Garcia Linera : Pour une politique de l’égalité

Communauté et autonomie dans le Bolivie contemporaine

Les prairies Ordinaires, Paris 2008, 122 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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