Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront

Relire ce petit ouvrage écrit en 1962/1963 permet de se remémorer une situation et une politique institutionnelle de ségrégation aux États-Unis qui se verront profondément modifiées par la conquête de droits. Une conquête inachevée, qui a emprunté des chemins complexes : celui de l’auto-organisation des Afro-Américain-e-s, à la fois dans des structures non-mixtes et dans des convergences difficiles à construire. Il nous donne aussi l’occasion de compléter, d’actualiser les analyses lucides de James Baldwin sur les effets multiples, profonds et dévastateurs du racisme, de comparer (analogies et différences, persistances et re-formulations, déplacements et recompositions) les rapports sociaux racialisés (« Humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe ») à travers le temps et l’espace. Et de mettre en évidence ce qui ailleurs est invisibilisé, les privilèges liés à cette couleur blanche jamais nommée.

Ce livre n’est pas simplement important par ses analyses mais par la forme, les mots qu’utilisent l’auteur, y compris, son titre « La prochaine fois, le feu ». Un livre qui dit l’indicible, qui donne parole aux cris assourdis, puis aux musiques du refus.

Le premier texte « Et mon cachot trembla » se présente comme une lettre « à l’occasion du centenaire de l’Émancipation » (l’abolition de l’esclavage au cours de la guerre civile) d’un oncle à son neveu, relégué au fond d’un ghetto, par « cette nation innocente ». Les deux portent le même prénom. Ils sont noirs et confrontés « pour cette seule raison » à l’ennemi. L’oncle souligne « Les détails et symboles de ta vie ont été construits selon un plan délibéré, destiné à t’amener à croire ce que les Blancs disent de toi. Tâche, s’il te plaît, de te souvenir que ce qu’ils croient, de même que ce qu’ils te font et t’obligent à supporter ne porte pas témoignage de ton infériorité mais de leur cruauté et de leur peur ». Les dominants construisent un monde rétréci pour les dominé-e-s et leur tendent un miroir pour que celles-ci et ceux-ci se découvrent en image diminuée, négative de ce qu’elles et ils sont. La dévalorisation insidieusement prend des habits dont le tailleur ne semble plus être ni le coupeur, ni le monteur ni le couturier.

Le second texte, beaucoup plus long, « Lettre d’une région de mon esprit », au titre principal « Au pied de la Croix » commence par la crise religieuse prolongée de l’auteur lors de l’été de ces quatorze ans. Frayeur des changements de corps, des transformations, de l’indéfinissable, de l’école apparue « sous les couleurs d’un jeu auquel personne ne pouvait gagner ».

Si beaucoup de choses semblent incompréhensibles, « Point n’est besoin d’être maladivement sensible pour être exaspéré par les humiliations incessantes, gratuites auxquelles nous étions exposés chaque jour ouvrable, toute la journée ».

D’un coté l’amour chrétien prôné, de l’autre la réalité. Les uns tiennent des discours enchantés, « Mais ce que le Noir connaît du monde blanc ne saurait susciter en lui aucun respect pour les principes selon lesquels ce monde prétend vivre ». Le monde est Blanc, le paradis et Dieu aussi…(Lire James Baldwin, La Conversion, 1952, publication Rivages 1999).

La rupture avec la religion viendra plus tard. D’autres, avec Elijah (Muhammad) et la Nation of Islam (les “Black Muslims”), s’inventeront une autre histoire, autour de la fierté, du séparatisme… James Baldwin explique mais n’adhère pas. L’auteur montre que les termes « civilisé » et « chrétien » résonnent de manière très étrange, aux oreilles de celles et ceux jugé-e-s indignes de ces deux caractérisations « lorsqu’une nation chrétienne se livre à une immonde orgie de violence telle que celle à laquelle s’est livrée l’Allemagne du IIIe Reich ».

Ici, nous pourrions en dire autant de la France, de ses conquêtes et massacres coloniaux, ou du monde dit libre et démocratique intervenant en Corée, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak, etc., la liste est longue et s’allonge sous le drapeau extensible et à géométrie variable de la « liberté exportée » sauf pour les Palestinien-ne-s ou les Rroms, par exemple.

Et James Baldwin d’ajouter : « Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. »

Dans cet Univers « comme un tambour creux », l’angoisse, au-delà de toute description. « Elle se déplaçait en moi comme ces inondations qui dévastent des comtés, rasant tout, arrachant les enfants à leurs parents, les amants les uns aux autres, transformant tout en un néant anonyme ». La solitude, l’isolement aussi, face au « nigger » asséné dans un bar et « pas un seul client du bar n’avait fait quoi que ce soit pour nous aider ».

Sans oublier les Noirs combattants en Europe recevant moins d’égard que les prisonniers de guerre allemands mais « qui en même temps, en tant qu’être humain, se sent beaucoup plus libre qu’il ne lui avait jamais été donné de pouvoir le faire CHEZ LUI. »

L’auteur souligne que « Ce n’est pas à coups d’arguments qu’on peut transformer l’expérience d’une vie » et « il n’existe tout simplement aucune possibilité d’une transformation véritable de la situation des Noirs sans que soient transformées radicalement les structures politiques et sociales des États-Unis avec tout ce que cela implique ».

Comme le dit très justement Albert Memmi dans sa préface « On dit toujours que quelqu’un exagère quand il décrit une injustice à des gens qui ne veulent pas en entendre parler ». Exagération ou « légèreté » de celles et ceux qui concluent « sur le malheur de quelqu’un avant de l’entendre lui ».

Et il faut entendre/comprendre que d’hier à aujourd’hui, « puisque les principes ont été trop longtemps servi à mystifier et à écraser l’opprimé »…

« L’eau ne tombera plus

Il me reste le feu… » (citation finale de James Baldwin, tirée d’une chanson écrite par un esclave).

Pas plus que les États-Unis n’était une « nation » blanche, nos sociétés ne le sont.

James Baldwin : La prochaine fois, le feu

Editions Gallimard, Paris 1963, 123 pages, rééditions en Folio

Didier Epsztajn

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