Se donner la possibilité d’entrevoir l’unité cachée d’un espace apparemment très morcelé

Pour Michael Löwy et ses recherches sur les paysages de la vérité

L’auteur propose une théorisation pour appréhender le monde (social), et une critique des réductions liées à la fois aux cloisonnements disciplinaires et à l’hyperspécialisation des « savoirs » et aux pratiques peu interrogatives des chercheuses et chercheurs.

Au-delà des (des)accords, l’exposition critique du paysage des sciences dites humaines et sociales, du renoncement à appréhender « l’unité cachée d’un espace en apparence très morcelé » me semble utile et nécessaire.

Si l’auteur délimite le périmètre essentiellement au « monde occidental », je signale, une fois de plus, la non prise en compte du système de genre, des rapports sociaux de sexe.

Le livre est riche et je n’aborderais que certains points.

Bernard Lahire souligne que les chercheurs « ne partagent pas les mêmes intérêts de connaissance », que la diversité des matières (histoire, sociologie, anthropologie) « est révélatrice de l’hétérogénéité des points de vue et des intérêts de connaissance ».

Il indique que «  Rapporter les modèles théoriques ou les grilles d’analyse aux niveaux de réalité sociale visés, aux échelles d’observation adoptées, aux types d’objets étudiés et aux problèmes que l’on soulève à leur sujet, c’est se donner la possibilité d’y voir dans la diversité et de ressaisir les différents travaux de recherche comme autant de réalisations partielles d’un programme plus général d’étude des comportements humains ».

L’éparpillement des travaux à vocation scientifique, la réduction du périmètre des objets d’étude est « aussi le produit de la très grande division sociale du travail scientifique en disciplines séparées ». Quelle lectrice ou lecteur n’a pas pesté contre la non prise en compte des éléments « extérieurs » dans une recherche, le nombrilisme de certains travaux, les œillères liées à des présupposés non explicités, le contournement des différentiations liées, par exemple, à la classe sociale, au genre, à la racialisation, l’oubli des effets concrets des éléments analysés, des relations de pouvoir, la faible ou l’absence de contextualisation, la carence d’annonce sur l’échelle et le périmètre de l’étude, « l’amnésie » sur des travaux antérieurs ou d’autres disciplines, etc…

Plan :

Introduction

  1. Une formule scientifique unificatrice
  2. Penser la différenciation sociale
  3. Les limites du champ
  4. Contextualiser : l’échelle, le niveau et l’objet

Conclusion. Repenser la division sociale du travail scientifique

Addenda. L’espace social global et ses subdivisions

Bernard Lahire propose une formulation : « Dispositions + Contexte = Pratiques » qu’il va complexifier «  Produits intériorisés de la fréquentation passée de contextes d’action + Contexte présent = Pratiques observables ». Pour autant que chaque terme soit compris dans sa complexité et restitué dans les espaces historiques « concrets » où l’être humain comme « animal social » s’auto-construit en construisant son environnement social, « dans » des cadres et relations de pouvoir préexistants (eux-mêmes historiquement construits, malléables, modifiables, etc.), cette formulation dynamique peut être un outil de travail pertinent. L’auteur souligne les conséquences de « L’oubli du passé » et de « L’oubli des contextes ».

C’est dans ce cadre général que l’auteur aborde les concepts « habitus » et « champ » développés par Pierre Bourdieu. Il en montre l’intérêt et les limites « L’habitus et le champ comme cas particuliers du possible ».

L’auteur souligne aussi la nécessité des variations de cadrage pour aborder les réalités sociales : « le sociologue ne devrait pas avoir à « choisir son camp » en se spécialisant dans l’étude d’un niveau de la réalité sociale ou en mettant en œuvre toujours la même échelle d’observation du monde social, mais devrait ajuster ses outils en fonction des types d’objets qu’il étudie (et qui peuvent varier) et des problèmes qu’il entend résoudre ». Il précise aussi, ce qui montre à l’inverse les conséquences des choix peu scientifiques de certain-ne-s, « de ne jamais oublier qu’il y a des hommes et des femmes dans l’histoire ».

Il convient donc de « Penser l’histoire et les sociétés en tenant compte des acteurs qui les font, replacer les acteurs, qui ont une histoire, dans l’histoire et dans les cadres sociaux de leurs actions : voilà sans doute ce vers quoi devraient tendre les sciences humaines et sociales ».

Dans le second chapitre « Penser la différenciation sociale », Bernard Lahire discute de l’autonomisation des individu-e-s, de celle de la sphère économique, « qui n’est en rien un système clos sur lui-même ». S’il y a bien, dans le monde « moderne » désencastrement des pratiques économiques, il ne faudrait pas oublier les « conditions politiques (étatiques) et juridiques de fonctionnement d’un marché économique ».

Les analyses sur les « acteurs pluriels » dans « des sociétés différenciées », reprenant et systématisant des travaux antérieurs, me semblent particulièrement intéressantes. Nous sommes ici loin des simplifications, de la naturalisation ou de l’essentialisation des rapports sociaux d’autres travaux. A noter que le vocabulaire utilisé reste très sociologique, mais peu jargonnant.

A juste titre, l’auteur insiste sur la nécessité « d’historiciser », sur les « variations historiques et sociales des formes et des modalités d’exercice du pouvoir et à leurs conséquences sur le fonctionnement de l’économie psychique » ou sur « la division du travail » et « la différenciation sociale des fonctions ».

La pluralité « interne » des actrices et des acteurs n’est pas confondue avec les constructions « identitaires ». L’auteur montre le lien dynamique entre pluralité et singularité : «  cette pluralité est précisément ce qui est à l’origine de la relative singularité de chaque acteur ».

Si l’individu-e peut être approché-e comme une « structure feuilletée de leurs patrimoines de dispositions et de compétences », une telle formulation tend à gommer les aspects contradictoires internes aux personnes et aux systèmes quel qu’ils soient.

Le chapitre sur « les limites du champ » est remarquable. Les analyses de Bernard Lahire font ressortir à la fois son rôle d’outil pertinent dans certains domaines (« les bons concepts sociologiques sont ceux qui augmentent l’imagination scientifique »), son histoire, son caractère non « universellement pertinent », etc. Il ajoute que le « modèle est resté aveugle à d’autres différences », que « Tout contexte pertinent d’action n’est pas un champ », sans oublier les utilisations élastiques du concept ou l’oubli des pratiques « une sociologie désincarnée des producteurs ».

Je partage notamment un paragraphe de l’auteur : « Il est étonnant de constater qu’une sociologie a priori consciente des questions de domination et souvent si soucieuse de rendre scientifiquement justice aux dominés se montre particulièrement légitimiste – et proche des secteurs les plus académiques de la recherche – lorsqu’il s’agit, non pas des dominés dans l’espace social global, mais des dominés des champs qu’elle étudie ou de ceux que les chercheurs décident, plus ou moins consciemment, d’exclure d’emblée de leur champ d’investigation ».

Il est assez réjouissant de retourner la critique de la réduction économiste de certains « marxistes » mal-lecteurs de Marx ou ici plus généralement aux économistes naturalisant le marché, aux sociologues réducteurs de la théorie des champs : « Reprochant aux théories économiques leurs modélisations déréalisantes qui font des acteurs des êtres désocialisés, déshistoricisés, auxquels on prête des capacités de raisonnement et de calcul universelles, la théorie des champs n’en procède pas moins à une abstraction tout aussi contestable ». Et Bernard Lahire ajoute « Dès lors qu’un individu concret est membre d’un champ, il est comme arraché au réseau concret d’interdépendances passées et présentes qui l’ont constitué ».

S’il n’approfondit pas le sujet, l’auteur souligne cependant que « Les objets sociaux ont toujours un caractère politique ou idéologique », qu’il convient de ne pas « oublier, entre autres, les classes sociales et les rapports de domination de toute nature ». Il précise aussi sa position sur la contextualisation nécessaire et complète par « A chaque niveau de réalité sociale considéré, ce ne sont pas les mêmes éléments qui composent la trame de la réalité », ou pour le dire autrement « …certains objets seront étudiés de façon plus pertinente à certaines échelles et avec certains types de contextualisation. Il y a donc bien une pluralité de constructions scientifiques (et de contextualisations) possibles, mais chacune d’entre elles ne constitue pas une solution universelle que l’on pourrait appliquer aveuglément quel que soit l’objet de la recherche ».

En conclusion, Bernard Lahire propose de « Repenser la division sociale du travail scientifique ».

Je reste dubitatif devant la recherche d’une « modélisation » présentée en addenda « L’espace social global et ses subdivisions ».

Quoiqu’il en soit, au-delà des points indiqués, un livre pour toutes celles et tous ceux qui ne se satisfont ni des réductions sociologiques, économistes ou « marxistes » vulgaires, ni de la parcellisation des vues critiques, « Un livre constitue une manière de relier des œuvres du passé comme du présent et de les faire parler autrement qu’elles ne parlaient jusque-là ».

« Prendre conscience de la variation des échelles d’observation utilisées, des niveaux de réalité sociale visés et des types de faits sociaux utilisés, c’est paradoxalement, gagner en largeur de vue et ressaisir l’unité des sciences humaines et sociales que la diversité des travaux finit par masquer aux yeux mêmes de ceux qui les produisent ». A cela il conviendrait d’ajouter, mais je ne suis pas sûr que Bernard Lahire en partagerait l’idée, se situer en tant qu’auteur-e et vouloir modifier l’état des relations sociales. Ou pour reprendre la conclusion de ma note de lecture du livre indiqué ci-dessous : « Pour le reste, c’est bien la combinaison de la recherche orientée, aux dimensions scientifiques et ou abstraites, assumées, et de l’action politique collective qui permettra à la fois de (se) poser les « bonnes » questions et de construire des réponses qui ne seront toujours que partielles et à remettre en cause… », Voir Michael Löwy : Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, réédition Editions Syllepse, 2012, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

Parmi les précédents livres de l’auteur :

Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, La Découverte, 2010, Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi, (La Découverte 2004)

La condition littéraire, la double vie des écrivains, (La Découverte 2006).

Bernard Lahire : Monde pluriel

La couleur des idées, Seuil, Paris 2012, 396 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

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