Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

Voici, un très plaisant ouvrage, une tentative de reconstituer l’histoire de Lucie Baud, soyeuse (« les soyeuses sont une aristocratie »), à partir d’une éventuelle photographie et d’un article « Les tisseuses de soie dans la région de Vizille » paru dans Le Mouvement socialiste en juin 1908 et republié dans Le Mouvement Social dans le numéro d’oct-déc. 1978

Dans le premier chapitre, Michelle Perrot part à la recherche de Lucie Baud. Ce parcours est aussi une réflexion sur la recherche en histoire.

Lucie Baud « appartient au monde l’écrit », dans un temps où « entre la fabrique et la terre, la frontière est poreuse ».

L’auteure souligne quelques éléments du monde de l’industrie. « L’apprentissage était plus disciplinaire que vraiment technique » ou « Les mains d’ouvrières portent ces stigmates identitaires. Le corps au travail est un corps menacé » sans oublier ce qui serait nommé aujourd’hui harcèlement sexuel. L’introduction de nouvelles machines, la modernisation entraîne l’accélération des cadences, « Impossible de quitter des yeux ces maudites navettes dont la danse endiablée est à l’origine des conflits de 1905-1906. »

Au centre du livre, deux grèves, « La joie de la résistance et de l’inversion des rôles », l’irruption des ouvrier-e-s dans l’espace médiatique, les soupes communistes, un congrès syndical et le « Premier Mai 1906 », les reprises difficiles sans les meneuses « Une meneuse n’est jamais loin d’une mégère, d’une pétroleuse. Pour beaucoup, c’était un scandale ».

Si la troisième République a développé la scolarisation, nous somme très loin de la république sociale décrite par certain-ne-s, sans oublier sa face colonialiste.

Comme dans le titre de l’ouvrage, l’auteure nous parle de mélancolie : « Il y a une mélancolie ouvrière des lendemains de grève, qui pèse d’autant plus qu’officiellement on n’avoue pas l’échec, comme si c’était une faute, une lâcheté. ». Elle évoque aussi les difficiles constructions d’organisations syndicales, les débats entre syndicalistes d’action directe et les centralisateurs guesdistes.

Au total, un beau récit, l’esquisse mélancolique d’un portrait de femme, apprentie à douze ans, syndicaliste et animatrice de grèves.

« Il est temps de quitter cette rebelle qui me défiait ; d’en finir avec cette vie dont le mystère me fuyait et m’obsédait.

En lui dédiant ce livre, dont on aimerait qu’il ne soit pas un tombeau, je pensais mettre un point final à cette quête. Point final ? Non. Points de suspension dans l’indécision d’une histoire incertaine. »

Précédent ouvrage de l’auteure : Histoire de chambres, La librairie du XXIe, Seuil, Paris 2009 La chambre est une boîte, réelle et imaginaire

Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière

Editions Grasset, Paris 2012, 187 pages, 11 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

  1. Un livre passionnant même à travers les manques de la biographie de cette femme. Ella joué un rôle déterminant dans deux grandes luttes et elle est restée ignorée alors que les hommes de son époque sont rentrés dans l’histoire. Merci à Michelle PERROT de nous faire connaître ce qu’elle a pu en découvrir.

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