Morts sans visage, sans nom, sans décompte et survivant-e-s d’une « odyssée » africaine : histoire d’un saute-frontières

« L’histoire de Mahmoud Traoré est celle de milliers de jeunes Africains qui, attirés par le chant des sirènes du mode globalisé, se lancent sur les routes de l’exil en taxi-brousse, en train, en camion à bestiaux, en pirogue, à pied… A travers le Sahel, le Sahara, la Libye et le Maghreb, Mahmoud a mis trois ans et demi pour parcourir la distance qui sépare Dakar de Séville – quand un touriste européen aurait à peine mis plus de trois heures en avion ».

Un parcours migratoire de plus de trois ans.

Dakar, Bamako, Niamey, Agadez, Ghat, Sebha, Tripoli, Ghadamès, Ouargla, Alger, Maghnia, Melilla, Ceuta et certains parcours faits à plusieurs reprises.

Sénégal, Burkina Faso, Niger, Algérie, Libye, Algérie, Maroc et Espagne. Sans oublier les traversées dans les déserts.

Voyage en taxi-brousse ou en minibus, voyage en 4×4, voyage à pied.

Accrochages, incidents, rackets, échecs de franchissement de la frontière, relégations et abandons dans le désert….

Temps d’attente dans les villes traversées : pour certaines, de simples passage ; pour les autres : une semaine, un mois, deux mois, trois mois, six mois ou 15 mois.

Les deux cartes en couvertures intérieures sont très utiles pour percevoir, au delà du texte, les grandeurs des espaces et du temps.

« Tu es là avec les mains vides et tu en as marre de galérer et d’attendre quelque chose qui, tu le sais bien, ne viendra jamais à toi si tu ne vas pas le chercher avec tes pieds. Alors un beau jour tu secoues ta carcasse et tu tentes ta chance, en te disant que si ça tourne mal, il sera toujours temps de rebrousser chemin ».

Ce récit est issu d’une trentaine d’heures de conversation enregistrée avec un homme construit institutionnellement comme « clandestin », comme « saute-frontières ».

Un-e de ces immigré-e-s montré-e-s du doigt parce qu’irrégulier-e (mais qu’est ce que la notion de régularité pour un-e être humain-e ?), et potentiel-le « bouc émissaire » de politiques racistes, volet intime des politiques coloniales et aujourd’hui des politiques néolibérales.

Une histoire de refus, de parcours, de frontières fermées et de refus de la résignation.

Je souligne la qualité des pages sur l’organisation des ghettos, comme « La république clandestine de Gourougou » et les relations de domination internes.

Le monde de la clandestinité est parcouru, comme les autres relations humaines, de tensions entre les femmes et les hommes, entre histoires et constructions « imaginaires » (pays, régions, langues ou « ethnies »).

Contre une vision artificiellement unifiée, l’auteur montre bien la « ligne de séparation » entre le Maghreb et le reste de l’Afrique, ligne cependant quelque fois floue, en pointillés, grâce à des solidarités humaines concrètes.

Une histoire racontée sans cacher des réalités difficiles, des « démerdes » des un-s-s contre les autres », la corruption de représentants des institutions, l’économie, pas si secondaire, du trafic et du passage, mais aussi l’amitié, la méfiance, la violence, la mort des moins résistant-e-s ou « chanceux ou chanceuses », les espaces de solidarités et l’aide malgré le dénuement.

Le livre se termine par un texte « La frontière, c’est un bizness » de Bruno Le Dantec. Il nous rappelle entre autres, le rôle des pouvoirs publics européens, de l’agence Frontex (« Frontex : l’externalisation de la guerre »), la criminalisation de l’émigration, l’utilisation de la main d’œuvre sans droit et sous-payée (« Du sang neuf pour le marché espagnol » et « Du sang neuf pour le marché européen »), etc.

Il souligne que « La mondialisation par le haut se hérisse de barbelés et de contrôles chaque jour plus paranoïaques » ou que « Circuler sans entraves dans le  »village global » est aujourd’hui le privilège des marchandises, des capitaux et des citoyens occidentaux – dont beaucoup, malgré des revenus modestes, peuvent aller jouer aux riches dans les pays du Sud, grâce aux vols low cost et à l’industrie des vacances à bas prix ».

A cela, je pourrais ajouter les soldats de l’armée de l’État français faisant soit la « police » soit la guerre hors du territoire « national » et les français-e-s, jamais désigné-e-s comme immigré-e-s, car nommé-e-s expratrié-e-s. Le nom est aussi une forme de domination.

Contre les barbelés, les frontières, un véritable plaidoyer pour la libre circulation à l’opposé de cette circulation réelle, lente, difficile, coûteuse et dangereuse.

En possible complément :

La Cimade : Migrations : État des lieux 2012, Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays (article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme)

 

Migreurop (Emmanuel Blanchard et Anne-Sophie Wender coord.) : Guerre aux migrants. Le livre noir de Ceuta et Mellilla, Editions Syllepse 2007

Mahmoud Traoré, Bruno Le Dantec : « Dem ak xabaar » Partir et raconter. Récit d’un clandestin africain en route vers l’Europe

Editions Lignes, Paris 2012, 318 pages, 23 euros

Réédition en mars 2017 en format de poche, 11 euros

Didier Epsztajn

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