Que faire de notre colère ?

0_« Ce livre n’est pas un travail d’historiens pas plus qu’un livre de spécialistes de l’Amérique latine ou des mouvements paysans. Nous le considérons plutôt comme un livre d’intervention politico-théorique. Il faut donc préciser le sens de cette réflexion sur la zapatisme à l’heure où l’attention se focalise, non sans raison, sur les  »indignés », les révoltes dans les banlieues françaises et dans les villes d’Angleterre.

A nos yeux, le zapatisme permet de tracer des pistes pour répondre à un problème fondamental auquel nous sommes, les uns et les autres, confrontés : que faire de notre colère ? Qu’allons nous faire de cette colère qui jaillit partout à travers le monde ? »

Le bilan du siècle passé, des impasses, des mensonges ou des crimes commis au nom de la révolution, de l’émancipation, nous obligent à réexaminer les théories et/ou les pratiques. « Pour parler de révolution, nous devons le faire dans une nouvelle langue ». Le concept même de progrès doit être écarté, au moins dans sa réduction linéaire et « inéluctable ». « Comment pouvons-nous changer le monde radicalement, comment pouvons-nous faire émerger un monde nouveau ? » ou dit autrement « que faire pour aller vers quoi ? ».

L’insurrection zapatiste « nous oblige à nous atteler à la nécessite de développer de nouvelles façons de penser, de nouvelles voies pour avancer contre et au-delà du système de destruction dans lequel nous vivons ».

Une remarque préalable. L’œuvre de Mikhaïl Bakthine est évoquée par certains auteurs. Sa probité « scientifique » est aujourd’hui plus qu’interrogée (voir, entre autres, Lucien Sève dans le numéro 15 de la revue Contretemps du troisième trimestre 2012). Certes, ne sont citées que des analyses issues de « L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen age et sous la renaissance » (Gallimard 1970), œuvre au demeurant assez passionnante. Par ailleurs, le trait appuyé sur les rôles du carnaval me semble trop unilatéral, et donc peu convainquant. Une relecture, intégrant les thèses, discutables elles-aussi, de Lucien Febvre sur « Le problème de l’incroyance au 16ème siècle » (Albin Michel 1942 et 1968) et d’autres ouvrages plus récents me paraissent devoir être menés pour réexaminer les fonctions possibles du grotesque, du carnaval.

Outre une petite introduction, le livre est composé de :

  • EZLN : l’insurrection et le mouvement social ( Vittorio Sergi )

  • Une critique du « ost-autoritarisme » mexicain ( Francisco Javier Gómez Carpinteiro )

  • L’Autre Campagne zapatiste et la crise du politique (Antonio Fuentes Díaz )

  • Imaginaire et religiosité dans la révolte zapatiste ( Fernando Matamoros Ponce )

  • Le zapatisme : une critique révolutionnaire des sciences sociales ( John Holloway )

  • Temps et émancipation : Mikhaïl Bakthine et Walter Benjamin dans la Jungle Lacandone ( Sergio Tischler )

Les articles traitent des mouvements sociaux, de l’EZLN, de la démocratie directe, des communes autonomes, des assemblées régionales, du droit de résistance, de la violence, des « sujets se renommant eux-mêmes dans l’histoire », de la « critique en acte de l’idée d’autonomie libérale », de la définition élargie de la politique « orientée vers la création d’une subjectivité résistante et autonome », de la connaissance, de la « subjectivité rebelle », de la construction d’une « hétérogénéité tolérante », etc.

Les analyses de l’Autre Campagne sont notamment intéressantes « l’Autre Campagne parvint à créer un récit suffisamment fort pour commencer à ébranler le discours politique dominant sur les exploités et exclus, qui faisait de la participation citoyenne dans le cadre de la démocratie leur planche de salut, et pour imaginer un monde différent mû par l’éthique du  »commander en obéissant » » ou « L’Autre campagne n’interpellait ni un vous, ni un eux, elle interpellait un je, quel que soit l’endroit ou la position où ce je se trouve. »

J’ai particulièrement apprécié le texte de Fernando Matamoros Ponce : « Imaginaire et religiosité dans la révolte zapatiste ». Son écriture intense et imagée ne devrait pas rebuter les lectrices et les lecteurs, qui, avec un certain effort, seront entraîné-e-s sur les sentiers escarpés mais chatoyants de la pensée tournée vers l’émancipation. « Nous ne voulons pas simplement nier le monde existant mais agir au-delà du monde pour retracer dans les processus matériels de cette histoire symbolique, la subjectivité historique de la violence qui configure le sujet social en lutte, ses dé-rencontres et ses discontinuités avec le pouvoir ».

L’auteur revient longuement sur le religieux comme « soupir de la créature opprimée, le cœur du monde sans cœur ».

Quelques citations : « La mémoire souffre de l’oubli des raisons historiques qui éclairent le sens et le pourquoi des morts dans les résistances et rébellions contre l’ignominie » ; « ce qui est indien est indianisé car ce qui est blanc est blanchi par les luttes sociales » ; « nous nous nourrissons de la réalité que nous combattons » ; « aucune société humaine ne s’est renfermée dans son mythe d’origine, toutes y recourent pour produire de l’humain dans le changement ». Fernando Matamoros Ponce termine son texte par « les sculptures des dieux et héros continuent de bouger leurs têtes de droite à gauche en signe de négation ».

John Holloway refuse de réduire « notre horizon et nos attentes », et critique à juste titre la réduction de la révolution à la prise de l’État ou « l’illusion étatique ». Si je partage ses images des luttes « notre lutte pour libérer notre faire et notre penser », « notre lutte est critique, antifétichiste », ses analyses autour du « pouvoir à ne pas prendre » me semble pour le moins inadéquat, en regard des constructions sociales, de la violence du système capitaliste et des violences des classes dominantes… Pourtant « Maintenant, il s’agit d’apprendre l’espoir ! ».

Le temps est au centre de la Jungle Lacandone travaillée par Sergio Tischler. Nous y rencontrerons Mikhaïl Bakthine (voir plus haut), Theodor Adorno, Ernst Bloch ou Walter Benjamin. Le temps, le soulèvement contre la catastrophe, les rapports entre particularité et universalisme « Sans la catégorie d’universalité, celle de particularité se transforme en fétiche », l’autonomie et l’émancipation sont intérrogés. « A bas les statues et le temps abstrait ! »

Complément recommandé : Fernando Matamoros Ponce : La pensée coloniale. Découverte, conquête et guerre des dieux au Mexique, Editions Syllepse 2006, la culture et la tradition occidentale esprit du monde légitimées comme totalité de sens définissaient l’autre le barbare l’infidèle comme sujet à civiliser )

Antonio Fuentes Díaz, Francisco Javier Gómez Carpinteiro, John Holloway, Fernando Matamoros Ponce, Vittorio Sergi et Sergio Tischler : Neozapatisme. Échos et traces des révoltes indigènes

Co-édition Syllepse (France) Néozapatisme: échos et traces des révoltes indigènes, Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades « Alfonso Vélez Pliego » (Mexique), Benemérita Universidad ­Autónoma de Puebla (Mexique),2012, 173 pages, 15euros

Didier Epsztajn

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