Les résultats des élections israéliennes : ou l’évacuation de la question palestinienne

Eyal Sivan propos recueillis par Michèle Sibony

Eyal Sivan, le cinéaste et auteur israélien, co-auteur avec Eric Hazan de « un Etat Commun » et du film qui l’ accompagne : Conversation Potentielle (édition La fabrique) , a accepté de partager avec nous sa connaissance approfondie du système électoral israélien, et ses analyses du déroulement de la campagne et de ses résultats. Il a aussi voulu nous offrir la lecture de l’article de Gideon Levy publié dans Haaretz le 24 janvier 2013, après l’annonce des résultats définitifs : « Elections au conseil syndical » qu’il a traduit depuis l’hébreu.

…Israël a dit hier d’une façon claire et sans ambiguïté ce qu’il veut : il ne veut Rien, juste qu’on le laisse tranquille. … Le roi Yaïr de Gideon Levy 23 janvier 2013 (au lendemain de la soirée électorale)

Le lecteur français n’a pas été très informé, c’est le moins qu’on puisse dire, sur les enjeux de la campagne électorale israélienne. Peux tu décrire les principaux groupes politiques en présence et la teneur de leurs programmes ?

Le système électoral israélien est celui d’une proportionnelle intégrale. Le seuil d’accès au parlement est de 2 % des voix. Pour pouvoir passer le seuil il faut environ 75 000 voix mais pour faire entrer un député il faut 30 000 voix , il faut donc 2 élus minimum. Dans un tel système il n’y a pas de majorité possible . Ainsi le plus grand parti vainqueur : Likoud- Beiteinou (Netanyahu -Liberman) se situe aujourd’hui à 26% des voix ce qui lui donne 31 députés sur 120. Il est obligé de trouver encore 25% du parlement pour constituer une majorité.Le deuxième parti n’a que 16 % des voix avec 19 députés sur 120. Cela produit qu’un parti à deux députés, obtient plus de poids décisionnaire pour monnayer sa participation qu’un parti de 30 députés. Du coup la véritable question est celle de la coalition qui sera constituée.

La carte politique de ces élections se définit en quatre grands composants :

La droite et l’extrême droite avec Likoud Beiteinou (notre maison) Netanyahu Liberman ( 25,8 % -31 sièges) _ et Habait Hayeoudi (le foyer juif ) : conduit par Neftali Benett : c’est le renouveau du traditionnel parti national religieux (Mafdal) avec à l’intérieur de ces deux partis, le poids écrasant des colons et des mouvances d’extrême droite. (10 % -12 sièges)

Les partis dits sectoriels : les partis religieux orthodoxes divisés entre ashkenaze Judaîsme de la Torah et sépharade Shass . Shass (9 % -11 sièges) membre de la coalition sortante se présente comme un parti de droite sur la question palestinienne et affaires étrangères, comme un parti socila sur la défense des plus démunis.
Judaïsme de la Torah, lui aussi membre de la coalition sortante, ne se prononce pas sur les questions d’affaires étrangères. Historiquement ce dernier parti refuse les postes de ministres. Il négocie des postes de vice- ministres et des commissions parlementaires comme celle des finances.

Un troisième composant est constitué de partis se définissant eux même comme « centristes » et non comme on les présente à l’étranger et dans la presse israélienne comme « centre-gauche ». Qualification que tous ont refusé en permanence pendant toute la campagne.
Yesh Atid, (Il y a un avenir) de Yair Lapid (15,8% des voix – 19 sièges),
Hatnua ( Le mouvement) de Tsippi livni composé des anciens de _ Kadimah parti dissident du Likoud établi par Ariel Sharon (5 % – 6 sièges) ,
Kadimah de shaul Mofaz composé du reste de la scission et le plus grand parti du parlement sortant. (2 députés)
Enfin le parti Havoda ( travailliste) caractérisé dans cette campagne par le refus absolu de Shelly Yachimovich de se prononcer sur les questions palestiniennes et Affaires Etrangères, et qui a mené campagne sur une ligne social démocrate autour des questions intérieures sociales et économiques (12,5% -15 sièges)

Le quatrième groupe se compose du seul parti sioniste se disant toujours de gauche Meretz qui a doublé son nombre de députés (5% -6 sièges) et de 3 partis dits arabes : Hadash ( front démocratique pour l’égalité) seul parti clairement juif arabe, Ram-Taal (Ahmad Tibi avec parti Islamiste), et Balad : (front démocratique national) avec Jamal Zahalka et Hanin Zoabi. Balad est le seul parti qui propose une réforme intégrale de la structure politique israélienne, en revendiquant non pas un État juif mais un État de tous ses citoyens.

Une première conclusion à tirer de cette présentation qui a été aussi la caractéristique de toute la campagne : c’est un Centre qui a clairement refusé de se dire de gauche et la droite et l’extrême droite ont dominé toute la campagne . C’est entre eux que va se jouer la coalition. Ce centre là est né ou est le reflet de la révolte des tentes de l’été 2011 qui elle même s’est caractérisée par son refus d’être considérée comme une révolte de gauche, et son refus d’intégrer la question de l’occupation et la question palestinienne à ses revendications.

Il y a dans cette campagne deux nouvelles figures celles de Naftali Benett et celle de Yaïr Lapid : peux tu nous les décrire ?

Il faut d’abord leur rendre justice à tous les deux : ils sont l’auto représentation de la projection imaginaire du Nouvel Israélien . Tous les deux sont quadragénaires , mâles, ashkenazes, millionnaires, néo libéraux, des self made men, américanisés, ils vivent dans des quartiers de la haute classe moyenne israélienne des environs de Tel Aviv, ne viennent pas des appareils politiques, et donc avec « une autre politique » le slogan de Benett : « quelque chose de nouveau commence ». Avec celui de Yesh Atid : « nous sommes là pour le changement » s’affiche une volonté de rupture avec le passé. Un passé qui doit être qualifié : tous deux considèrent aujourd’hui que la question centrale israélienne est celle de la politique intérieure. Question économique et sociale. La question palestinienne est pour Lapid une question secondaire, pour Benett c’est une question non pertinente.

Lapid : 49 ans fils de Tommy Lapid journaliste important qui a dirigé un parti météorique antireligieux, Yaïr le fils a été chroniqueur de presse écrite , puis le présentateur star du journal télévisé de la 2e chaîne nationale et aussi de l’émission la plus écoutée en Israël : le magazine d’information du vendredi . Elu trois fois l’homme le plus sexy d’Israël, il habite Ramat Aviv, la campagne l’a montré sortant de chez lui serviette autour du cou allant faire son sport, jeep BMW, et grosse fortune personnelle.

Benett : 40 ans d’origine américaine, on l’appelle le « religieux light » , il avait enlevé la kippa pendant son service militaire et l’a remise après l’assassinat de Rabin, il a vécu aux Etats unis où ses parents étaient en poste, et présente un profil très semblable à celui de Netanyahu . Il a grandi au bne akiba mouvement de jeunesse des nationalistes religieux, habite Raanana, modèle de success story du high tech israélien,dans lequel il a fait fortune. Selon ses propres termes, son modèle depuis l’adolescence a toujours été Yoni Netanyahu, frère de Benyamin, commandant de l’unité commando d’élite de l’armée israélienne, Sayeret Matcal, il a dirigé l’opération d’ Entebbe au cours de laquelle il a été tué. Benett est devenu lui même officier de la Sayeret Matcal. Il cumule tout de même quelques expériences politiques après sa fortune dans le high tech comme directeur général du conseil général des colonies de Judée-Samarie, puis directeur de cabinet de Netanyaou pendant quelques mois.

Benett a d’abord hésité à monter son propre parti puis décide de se présenter aux primaires du Mafdal ( parti national religieux historique), il a gagné les primaires, et a ensuite fusionné avec un parti d’extrême droite représentant les colons : l’Union Nationale. Sur sa liste on trouve 3 députés entrants colons du noyau dur de Hébron, dans le reste une mouvance extrême droite pas uniquement religieuse, son numéro 2 par exemple est une femme laïque Ayelet Shaked ex secrétaire de cabinet de Netanyahu.

Sur la liste de Yesh Atid par contre aucun député n’a d’expérience parlementaire , on ne trouve pas de figure connue, sauf peut-être l’ancien chef des services secrets israéliens Yaacov Peri en cinquième position.
Il faut noter une autre caractéristique commune et de l’israélien moderne, on ne trouve pas de figure militaire importante, c’est aussi le cas dans le Likoud.

Leurs programmes ont en commun une focalisation sur les questions économiques intérieures,
la mise en avant de l’amélioration de la condition de la classe moyenne (et non pas pauvre attention)
baisse des prix et accès au logement, le partage des charges tel que Barak l’a d’ailleurs cyniquement défini : « En Israël il y a ceux qui se lèvent le matin pour aller travailler, ceux qui font le service militaire de réserve, et ceux qui payent des impôts : ce sont toujours les mêmes » cqfd, ni les arabes ni les religieux qui sont par ailleurs les deux groupes sociaux les plus défavorisés du pays. Les deux partis proposent l’enrôlement des religieux orthodoxes dans l’armée, le service national obligatoire pour les arabes.

Quels sont alors les points de divergences entre ces 2 partis ?

Le seul point de divergence, entre Yesh Atid et Habait Hayehudi, non mis en avant dans les campagnes, mais visible dans leurs programmes est la question israélo palestinienne.
Yaïr Lapid n’a fait qu’un seul discours de « politique étrangère » pendant sa campagne et il a choisi de le faire dans la colonie d’Ariel, dans l’université des colonies : dans son discours il dit qu’il est pour le principe de Deux Etats comme seul moyen de protéger la majorité juive en Israël et « pour lever la pression internationale contre Israël, et sa qualification comme Etat d’Apartheid.
Il est néanmoins pour le maintien des blocs de colonies, et la continuation de leur développement, l’arrêt des constructions de nouvelles colonies et d’avant postes. Pour un rééquilibrage d’investissement entre les TOP et Israël (égaliser le traitement des subventions entre l’intérieur et les colonies) contre le partage de Jérusalem, contre les négociations avec le Hamas, contre le retour aux frontières de 67, et pour des raisons économiques, pour la réduction des budgets militaires.

Ce dernier point n’est-il pas contradictoire avec le maintien et le développement des blocs de colonies ?

Cela peut paraître contradictoire, mais son projet est d’aller vers une forme d’annexion civile en lieu et place de l’occupation militaire.

Benett lui s’oppose aux négociations avec les Palestiniens, s’oppose à un Etat supplémentaire entre la mer, et le Jourdain, il soutient l’annexion des blocs de colonies et de la zone C toute entière qui contient 60 % des colonies de Cisjordanie c’est à dire la plus grande partie des colonies n’appartenant pas aux blocs, mais aussi 150 000 palestiniens occupés qui recevraient la nationalité israélienne . C’est pour dit-il « lever l’accusation d’Apartheid » ( le Plan d’apaisement de Neftali Benett février 2012) . Les zones A et B resteraient elles sous autonomie palestinienne.
Il dit aussi ; « si je recevais l’ordre d’expulser un juif de sa maison, personnellement, en conscience, je ne pourrais pas le faire. D’ailleurs un arabe non plus, je n’en suis pas capable. »

N’est-il pas étrange finalement que ces deux plate-formes semblent se construire autour de l’accusation d’Apartheid comme si les deux étaient conscientes du danger de cette qualification par la communauté internationale ?

A la différence de l’extrême droite et de Netanyahu qui se désintéressent complètement de la communauté internationale, ils ont ce souci et surtout ils sont conscients de la dépendance israélienne du soutien américain . Mais surtout les deux avec les autres partis du centre décrits plus haut, sont conscients à la différence des autres, que l’Etat juif dans sa forme actuelle de souveraineté (de la mer au Jourdain) perd sa majorité juive et donc son affirmation comme démocratie s’en trouve affaiblie au plan international . Pour y remédier : il faut le maintien d’un Etat juif à majorité juive.

Comment se caractérise la prochaine coalition ?

Netanyahu dans son discours des premiers résultats explique que les lignes majeures du nouveau gouvernement sont : l’abaissement du coût de la vie et la construction de logements, le partage de la charge nationale avec l’ enrôlement des religieux dans l’armée et l’encouragement dans leur insertion sur le marché du travail , le changement du système électoral. Il veut augmenter le seuil d’entrée au parlement pour aller vers un système américain à deux grands blocs et éliminer les petits partis, dont les arabes entre autre. C’est la première fois qu’il énonce ces points comme centraux, et c’est un appel clair à Lapid et Benett pour former son gouvernement. (Jusqu’ici Benett a toujours proclamé son soutien à un gouvernement formé par Netanyaou, Lapid lui est resté « ouvert ». Comme eux il évacue la question palestinienne. Mais cela ne suffit pas à former une majorité : il lui faudra donc soit la composante religieuse Shass, et ou Judaïsme de la Torah, soit les deux partis du centre : Livni (6 députés) et Mofaz (2)
Or le point principal de Benett et Lapid est l’enrôlement des religieux on voit mal comment il pourra faire appel aux partis orthodoxes, sauf si Shass entame une négociation pragmatique en mettant de l’eau dans son vin sur cette question.
Ce serait la première fois depuis 30 ans (à l’exception du gouvernement où a siégé Tommy Lapid, le père, qui refusait de siéger avec des religieux) que Shass ne ferait pas partie de la coalition gouvernementale. Par contre, Livni et Mofaz ont mis en avant dans leur campagne la nécessité absolue de négociation avec les Palestiniens. Ce qui peut poser des problèmes de cohabitation avec Benett.

Un bloc contre Netanyahu est il envisageable ?

Cela voudrait dire Lapid premier ministre, et cela signifierait qu’il devrait se rapprocher des partis arabes, option qu’il a déjà clairement écartée.

Les sondages prévoyaient avant les élections une baisse sensible du vote arabe, finalement cela n’a pas l’air de s’être produit, que s’est-il passé ?

Leur poids dans le parlement reste similaire : Balad garde ses trois sièges, Ram Taal et Hadash conservent leurs quatre députés mais le nombre de voix nécessaire pour entrer ayant augmenté, il y a eu plus de votants. Deux explications à cela :
Il n’y a presque plus de vote arabe pour les partis sionistes, contrairement au passé où Shass (qui détenait les budgets municipaux du logement et des cultes) et les Travaillistes avaient beaucoup de voix arabes) Cette fuite des partis sionistes par ce que l’on nomme « le secteur arabe » a commencé en 2000.
Ensuite, parmi les votants Palestiniens d’Israël, Hadash et Balad ont obtenu à quelques voix près le même score, la différence de voix de Hadash vient d’une percée de votes juifs. Hadash a mené campagne chez les juifs, avec comme figure phare un député juif Dov Hanin (figure absente dans les deux autres partis) et met en avant de façon claire le projet de deux Etats avec son slogan historique : « deux peuples deux Etats » . Hadash est donc perçu par le vote juif comme un Meretz social, alors que Meretz est perçu comme libéral d’un point de vue économique.

Et comment expliquer la percée de Meretz à qui les sondages donnaient maximum 3 députés et qui obtient 6 sièges ?

C’est la démonstration que les électeurs sionistes de gauche ont bien perçu que le fameux centre présenté comme de gauche dans la presse internationale n’avait rien de gauche. La gauche sioniste a voté Meretz le seul partie de la gauche sioniste israélienne et c’est le résultat : 6 députés sur 120. On peut peut-être ajouter à cela le siège obtenu par les votes juifs pour Hadash.

Quelles seront donc les grandes lignes de la politique conduite par la probable coalition israélienne ?

Quand on affirme : il y a un avenir, Yesh Atid, on pose en réalité un doute sur l’avenir. Puisqu’il y a toujours un avenir, la vraie question c’est quel avenir ?
Lapid est aujourd’hui en position d’exiger n’importe quel ministère. On en parle en ce moment comme ministre des Affaires Etrangères. C’est le choix d’un VRP qui peut vendre une bonne image d’Israël, non idéologique, libérale, il pose la négociation avec les Palestiniens comme un aboutissement et non comme un moyen. Il s’agit d’un gage à donner à la communauté internationale afin de contrer ce que l’on appelle la délégitimisation d’Israël. Et pour les palestiniens c’est un piège à miel : 2 Etats et des négociations. D’ailleurs Yasser Abed Rabo au nom d’Abu Maazen vient de l’inviter à Ramallah.

En somme Lapid comme Benett avec son plan d’apaisement, reflètent l’attitude d’une majorité d’israéliens qui ne croient pas à la résolution du conflit, mais à la nécessité de sa gestion. Une gestion dont le pilier est la poursuite de négociations permanentes. L’essentiel restant pour cette majorité, l’amélioration de la condition d’une classe moyenne qui veut se protéger, renforcer son niveau de vie, et n’est pas prête à perdre ses privilèges pour pouvoir résoudre le conflit. Cette séparation totale entre la question économique et sociale et la question de l’occupation qui convient si bien depuis la révolte des tentes, à cette classe moyenne a été portée par Lapid et Benett. On peut conclure qu’en effet il y a rupture avec ce qu’on a pu constater en Israël ces dernières années. Si le rêve dominant était l’évacuation des Palestiniens qualifié par le centre comme une position extrémiste, celui proposé aujourd’hui est l’évacuation de la question palestinienne. Quant à l’évacuation des colonies…

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Elections au conseil syndical

Les égouts ont commencé à se boucher ces derniers temps et à déborder. On dit que c’est la voisine du 3e qui jette ses serviettes hygiéniques dans les wc, la peinture de la cage d’escalier n’est plus ce qu’elle a été, il faut repeindre, l’explosion des tuyauteries est devenue courante, il faut un plombier. Le voisin du 2e dit qu’il faudrait installer un interphone, il y a une vague de cambriolages dans le quartier. Le voisin au dessus dit qu’il faut goudronner la toiture. La municipalité demande un local pour les poubelles. Et le lierre dans la cour a besoin d’être taillé. … Donc les habitants de l’immeuble se sont réunis et ont décidé d’élire un nouveau conseil syndical.

Le nouveau voisin à la jeep a été choisi en 2e position, il est beau, il dit shalom à tout le monde, il est poli et il a un grand sourire, c’est pour çà qu’il a été élu. La seule démocratie du Moyen-Orient est allée aux élections, le sujet était : Rien, et ils ont donné naissance à : Rien. Le premier citoyen du pays Shimon Perez est allé loin dans ses compliments : Un Etat spécial qui ne renoncera jamais à sa liberté, un Etat qui construit, qui combat et qui pense. En effet c’était de bonnes élections pour un nouveau conseil syndical. Les gens qui pensent dans « l’Etat qui ne renoncera jamais à sa liberté » veulent du jardinage, ils ont rêvé d’un interphone, et ils ont choisi le voisin poli. Même l’ancien président du conseil syndical, celui qui veillait au calme entre deux heures et quatre heures a été réélu ; Les voisins qui vivent dans une négation incompréhensible ont caché à nouveau la triste vérité : l’immeuble tout entier à des fondations pourries. Ni l’ancien président du conseil syndical ni le nouveau voisin n’auront assez de courage pour s’occuper des fondations.
Si Yair Lapid avait été courageux, il aurait tenté de constituer un coalition de centre gauche, avec les arabes, et les orthodoxes. Ce n’est pas une hallucination mais à la grande surprise déjà hier il a écarté cette possibilité en aspergeant de la boue raciste : il n’y a aucune chance qu’il aille avec cette Hanin Zoabi. On doute qu’il ait le courage d’être premier ministre. Il considère peut être que le costume est trop grand pour lui. Alors pourquoi est-il allé à la politique, pourquoi n’essaierait-il pas ? Parce qu’il faut avoir beaucoup de courage pour s’occuper d’un autre but, qui est de traiter de la pourriture de la fondation de l’immeuble qui le menace d’effondrement. Quand les choses sont ainsi il ne sert à rien de s’occuper du jardinage et de l’interphone. Mais jusqu’ici Lapid a choisi de ne s’occuper que de cela. Le partage des charges et la classe moyenne.
Il n’y a pas de moyen d’agir pour une justice sociale en Israël tant qu’elle est broyée jusqu’à la poussière au delà de la ligne verte. On ne peut pas agir pour la classe moyenne, en ignorant la pauvreté ici et les réfugiés la bas. On ne peut pas fortifier la démocratie tant qu’elle englobe l’occupation. On ne peut pas sauvegarder le système juridique tant qu’il est basé sur la pourriture. À savoir une justice militaire scandaleuse, et une discrimination prouvée dans la justice civile. On ne peut pas soigner l’économie sans arrêter le gaspillage et l’injection de fonds dans budget militaire et l’injection scandaleuse d’argent pour les colonies. On ne peut pas améliorer la situation internationale de l’Etat sans libérer le peuple palestinien de son emprise. On ne peut pas soigner les maladies de l’Etat, sans prendre au préalable la décision principale : la fin de l’occupation. Il n’y a plus de temps pour encore un gouvernement de maintenance, qui agisse encore comme un conseil syndical. Le sort de ce gouvernement est qu’il s’évapore , l’échec du Likoud le prouve.
La majorité des israéliens ont prouvé dans ces élections qu’ils marchent vers Rien. Vers la maintenance, la négation, et l’enfoncement de leur tête dans le sable. Benjamin Netanyahu l’a prouvé pendant son mandat. Lapid a prouvé pendant la campagne électorale qu’il n’a pas lui non plus un autre but. Il l’a encore prouvé hier (en refusant la coalition centre – gauche ndlt) « Nous sommes venus pour changer » (slogan de la campagne ndlt) ? C’est l’occasion de sa vie. Il a déjà commencé à la rater. J ’ai exagéré mes espérances en lui ? C’est à cause du désespoir.

 Gideon Levy, Haaretz 24 janvier 2013, traduction Eyal Sivan

Publiés sur le site de l’UJFP          UJFP

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Israël : les élections d’avant la tempête.

Un regard superficiel sur le passage électoral israélien peut conduire à un sentiment d’une triste continuité. Que prévoyons-nous au final ? Plus que probablement ce sera le même homme qui dominera le prochain gouvernement. Et ce même homme n’a l’intention de modifier ni sa politique économique, ni sa politique guerrière. Alors, rien ne bouge ?
C’est par un étonnant regard, plein de légèreté sinon de supercherie dans l’analyse, que nos « grands » médias ont choisi de transmettre la chaleureuse information d’une égalité entre deux camps, droite et gauche… 60 députés chacun. Pour parvenir à ce résultat il suffit d’établir tranquillement le curseur là où ça arrange. Ils n’ont pas manqué de le faire. Par ce biais ils sont parvenus à décrire une situation totalement étrangère à Israel, avec l’avantage de diffuser un effet tranquillisateur… anesthésiant. Bien loin des réalités.
En Israel, le PS (Travaillistes) est au gouvernement aux côtés du Front National. Ce seul élément devrait déjà alerter sur les sévères limites de cette description gauche/droite, comme des limites de la grille de lecture française transposée à Israel… A noter qu’à cette heure rien n’indique un changement à venir dans ce domaine.
Un « bloc de gauche » de 60 députés ? En fait, pour parvenir à ce total « à gauche » il faut concevoir une alliance des partis centristes, de la gauche traditionnelle jusqu’aux partis « arabes », ainsi qu’avec le parti communiste. Ca ne s’est JAMAIS passé ! Au contraire de la participation à un gouvernement intégrant un ministre de l’intérieur aux propos d’un racisme ignoble (dans notre pays, nul n’aurait pu proférer les propos tenus sans condamnation par notre justice). Ce ministre n’était pas isolé. Israel, pays moderne, en est au stade de « l’extrême droite décomplexée »…
Ce « bloc de gauche » ne peut donc pas exister, au moins actuellement. Cette impossibilité d’alliance provoque une autre conséquence : elle propulse Netanyaou comme pivot de la vie politique israélienne. C’est en quelque sorte une droite extrême (Likoud-Israël Beïtenou) qui occupe le centre de la vie politique.
Et c’est sur ce premier pivot que les choses ont basculé. Netanyaou, l’homme fort, l’homme d’etat, le leader sans réel concurrent à sa taille, l’unique porteur de l’institution forte… a chut. Lourdement. 31 députés, au lieu de 42. Terrible échec que cette perte du quart des électeurs qui devient plus éloquent encore lorsque l’on sait que cet effondrement fait suite à une construction politique (avec la branche extrémiste de Lieberman) dont il était attendu 48 députés afin de constituer un bloc dominant. Ce projet devait donner une formation politique puissante autour de l’homme d’état. Echec cinglant ! Le capitaine du navire Israël sort ramolli, profondément fragilisé. Oui, il est fragilisé dans une situation où l’expression politique marque de profondes fractures dans la société israélienne, dans le prolongement du puissant mouvement des « indignés ».
L’échec de Netanyaou n’est pas l’unique dimension apportée par cette élection. Les signes de tension du système politique se sont profondément accentués. Le système et l’institution ne font plus recette. Cela apparaît en premier lieu par la poussée à l’extrême droite. Cette extrême-droite est bien sûr porteuse, dans sa diversité, d’un racisme profond et d’une théocratie incompatibles avec l’idéologie prédominante dans les élites mondiales. Non seulement elles génèrent plus qu’un rejet, plus qu’une gêne dans la société israélienne mais les israéliens ont conscience de l’impasse totale sur la scène internationale. Son dernier soutien international, les USA, ne pourrait y résister. C’est un vote sans avenir, ce qu’indirectement exprimait le slogan du « gagnant » Lapid. Mais c’est un vote qui exprime quelque chose, ici comme ailleurs : le vote d’extrême-droite est révélateur d’une fracture grave dans une société. Un lourd craquement s’opère sur un nationalisme et une religiosité exacerbée.
Cette fracture d’extrême-droite se double de son pendant de l’autre côté de l’arc politique. Les électeurs « arabes » ont quasi achevé leur sortie d’un système politique qui n’a jamais souhaité construire un rapport de respect et d’égalité. Ces citoyens israéliens « arabes », eux aussi, s’éloignent de l’institution centrale. Dans l’électorat juif, le Meretz (sionistes de gauche, issu des kibboutz, doublant sa représentation) et le Haddach (communistes, compensant intégralement son recul parmi les électeurs palestiniens par ceux issus de l’électorat juif) ont chacun enregistré une forte croissance. A leur façon propre, ils marquent également cette défiance à l’égard de la puissance centrale, marquant eux aussi le mouvement de défiance à l’égard du système politique institutionnalisé.
Demeure le centre, tant vanté, tant mis en exergue pour sa « modernité ». Moderne sans aucun doute, mais par son inconsistance, par son caractère marketing. Des mots, juste de mots issus d’une bonne technique publicitaire pour produit sans saveur. C’est un centre sans leader crédible, sans projet de société, simplement avec des slogans recouvrant sommairement les questionnements qui ont commencé à toucher le peuple israélien : « avenir », « loyers », « paix »… Mais il ne faut pas trop gratter ces mots. Et dans un pays qui a commencé à bouger ce vernis s’use vite, très vite. Le beau Lapid va devoir soit trouver des réserves pour retoucher son look, soit se résigner à retrouver la marge. Le beau Lapid pourrait bien abandonner rapidement ses électeurs à leurs interrogations, à leurs mal être, à leurs indignations… De ce côté-là aussi, ça pourrait tanguer rudement
Tout cela ne tiendra pas. Ni sur la politique économique intérieure coincée dans un libéralisme violent, ni sur la politique extérieure coincée dans un appétit de conquête territoriale.
Comme pour l’ensemble du monde occidental la recette économique libérale a perdu la confiance du peuple. Ici comme ailleurs, le pôle institutionnel dit « de gauche » est en panne de perspective alternative. Tout au plus parviennent-ils à préserver quelques mots de regrets devant l’ « obligée » conséquence de « l’économie mondialisée ». Rien de plus. Face à une « indignation » de masse, ça ne fera pas le poids.
Mais ici, en Israël, à la différence du monde, il y a aussi une guerre à « gérer ». L’aspiration à la paix est sincère dans le peuple israélien (une majorité), mais cette aspiration est lâchement abandonnée à une expression politique qui tourne le dos à cette attente. D’un côté une droite extrême, genre bourrin qui veut tout avaler d’un coup. D’un autre côté un centre « gauche » adepte de la lâcheté et qui n’invoque les mots de paix et de négociation que pour en refuser toutes les conditions en choisissant la conquête de Jérusalem-est, des colonies, des terres jusqu’au mur. Il n’y aura pas de réponse constructive à ce qui a commencé à bouger dans la société sans résolution de cette guerre, et les réponses actuelles dominantes ne font pas le poids.
Par tout ce qui bouge dans la société israélienne, par la défiance qui se marque à l’égard du pouvoir et par l’absence de réponse crédible, Israel avance vers la tempête. Il est toujours présomptueux d’en affirmer l’échéance, mais l’acuité est aujourd’hui d’un tel niveau et les signaux s’amplifient depuis tant de temps que cette tempête ne saurait être bien éloignée dans le temps.
Serge Grossvak le 27 janvier 2013

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Les résultats des élections israéliennes : ou l’évacuation de la question palestinienne »

  1. Je remercie Didier d’être le « messager » de ce décryptage intéressant des enjeux politiques en Israël, trop souvent mal compris ou caricaturés par les médias français…

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