Toute perspective de revalorisation des salaires et des statuts d’emploi se heurte aux modalités actuelles de la répartition des revenus

Dans cet article, Michel Husson procède à une remarquable étude des salaires en France depuis 60 ans. L’article s’articule en trois temps : « la rupture des années 1980 conduit à une progression modérée du salaire, déconnectée des gains de productivité qui tendent eux-mêmes à ralentir ; la question de la répartition à l’intérieur de la masse salariale prend donc d’autant plus d’importance ; la crise actuelle risque de déboucher sur le gel des salaires qui va faire passer la question des inégalités salariales au premier plan ».

Les différentes parties sont illustrées de nombreux graphes, explicitant les analyses et facilitant la lecture.

Je souligne certains éléments, qui me semblent particulièrement importants, en présentant le plan de l’article.

1. D’un régime salarial à l’autre

« La grande rupture des années 1980 ». L’auteur nous rappelle que « La trajectoire de la part des salaires dans la valeur ajouté dépend de l’évolution comparée du salaire (y compris cotisations sociales) et de la productivité du travail ».

L’analyse des évolutions durant les différentes périodes allant des années 60 à aujourd’hui, fait ressortir :

  • « De 1960 à 1974, le salaire réel augmente à peu près à la même vitesse que la productivité : 5,0 % par an contre 4,9 %, de telle sorte que la part des salaires reste à peu près constante.

  • La récession de 1974-75 ouvre une période intermédiaire marquée par un net ralentissement de la productivité qui augmente de 2,7 points par rapport à la sous-période précédente. Le ralentissement du salaire réel est important mais cependant moins marqué de telle sorte que la part des salaires augmente pour atteindre un maximum en 1982.

  • La décennie des années 1980 correspond à une très forte baisse (huit points) de la part des salaires. Elle résulte d’un très net freinage du salaire réel qui ne progresse que de 0,4 % par an entre 1982 et 1989. alors que la productivité du travail croît à un rythme annuel de 2,2 % ;

  • A partir de 1989 et jusqu’avant la crise, le rythme de progression de la productivité du travail baisse à nouveau (1,2 % par an en moyenne). La progression du salaire réel est un peu inférieure, de telle sorte que la part des salaires continue à baisser doucement ».

« Le levier du chômage ». Michel Husson souligne que beaucoup d’analyses oublient « le rôle de levier du chômage qui a permis de modifier durablement le mode de distribution des gains de productivité au détriment des salariés ». Il ajoute que « La baisse de la part des salaires entre 1982 et 1989 marque le passage à une nouvelle norme salariale qui se caractérise par une faible progression du salaire, relativement déconnectée des prix et de la productivité » ou, pour le dire autrement, en le reliant aux effets du chômage « les gains de productivité sont de moins en moins transférés aux salariés à mesure que le taux de chômage augmente ». Il faut compléter ce tableau, par le rappel des politique de « désindexation » des salaires qui ont « permis de faire baisser l’inflation mais aussi de déconnecter le salaire des gains de productivité ». Sans oublier qu’au chômage, il convient d’ajouter « toute une série de transformations ont joué aussi leur rôle : statuts d’emploi atypiques, individualisation des salaires »

« Salaires plats depuis 20 ans ». L’auteur analyse, entre autres, le passage aux 35 heures, le partage de la valeur ajoutée ou l’impact de la crise de 2008.

« De la dynamique sectorielle à la compétitivité ». Michel Husson prend en compte les évolutions différenciées dans les trois grands secteurs économiques (industrie manufacturière – hors énergie, services marchands et construction et enfin services non marchands). Deux éléments sont soulignés : « la productivité du travail augmente plus vite dans le secteur manufacturier que dans le reste de l’économie » et « l’inégal degré d’exposition de ces grands secteurs à la concurrence internationale », ce qui lui permet de présenter les données en un « secteur exposé » et un « secteur abrité ». L’auteur termine son analyse par le nouveau partage de la richesse : « la baisse de la part des salaires en France n’a pas eu pour contrepartie un surcroît d’investissement mais principalement un transfert vers les actionnaires »

« Le salaire, c’est aussi les cotisations sociales ». Le salaire contrairement à une idée répandue, ce n’est ni le salaire net, ni d’ailleurs le salaire net augmenté des cotisations sociales dites salariées. Le vrai salaire, c’est le salaire total, incluant le salaire net et l’ensemble des cotisations sociales, y compris les cotisations dites patronales. « Les mesures d’exonérations de cotisations sociales visent donc à baisser le coût du travail sans réduire le salaire direct », il s’agit bien d’une baisse du salaire total pour le seul bénéfice des entreprises, du profit des entreprises. La contrepartie est de cette politique « implique qu’une partie du salaire socialisé est pris en charge par les finances publiques » donc par les citoyen-ne-s. L’État joue à « Robin des bois » mais à l’envers. Il prend dans la poche de la majorité de la population pour donner aux plus riches !!!. De plus, ces exonérations ont bénéficié principalement aux « activités tertiaires, notamment la grande distribution, non soumises directement à la concurrence internationale pour lesquelles ils constituaient un véritable effet d’aubaine ». L’auteur ajoute que « La politique d’exonérations a en outre un effet plutôt négatif sur la mobilité salariale des employés à bas salaires (Lhommeau, Rémy, 2009) et conduit à un tassement de l’échelle des salaires au voisinage du salaire médian. En outre, cette politique qui revient à subventionner le coût du travail peu qualifié va à l’encontre de la recherche d’une compétitivité fondée sur la qualification de l’ensemble de la force de travail ».

« Les salaires, moteur de l’économie française ». La « croissance », en France, est tirée par le dynamisme de la consommation « issue de revenus non salariaux, mais aussi par le rôle de stabilisateurs des prestations et transferts sociaux », sans oublier le recours à l’endettement, même s’il est moindre que dans d’autres pays européens.

2. Les multiples dimensions des inégalités salariales

« Salaire minimum et inégalités : une brève histoire » Cette partie est sous-divisée : « 1950-1967 : le décrochage » ; « 1968-1982 : le rattrapage », effet direct de la grève générale de 1968, avec une réduction des écarts de salaires (« le ratio salaire minimum/salaire médian augmente de 42 % à 62 % grâce à un ultime  »coup de pouce » accordé par le gouvernement de gauche en 1981 ») ; « 1983-1999 : le blocage » avec de nouveau, le creusement des inégalités salariales ; « 2000-2008 : les 35 heures » qui conduisent à une augmentation du Smic horaire et à un rattrapage des bas salaires.

Michel Husson analyse ensuite les deux bouts de l’échelle des salaires : « En bas de l’échelle : Smic, bas salaires et pauvreté » et « Un détour chez les très hauts salaires ». Il en ressort que d’un coté « Le Smic mensuel net est aujourd’hui très proche du seuil de bas salaires (2/3 du salaire médian) » et de l’autre, que la croissance à été rapide pour les très hauts salaires. Cette croissance a été « d’autant plus forte que l’on monte dans l’échelle des salaires ». Cet « élargissement de l’éventail salarial par le haut » s’est accompagné d’une « croissance plus rapides des revenus de la propriété », engendrant un « creusement des inégalités de revenus ». L’auteur poursuit dans « Du salaire au revenu salarial » : « Cette même approche permet de comprendre comment la durée d’emploi, qui fait passer du salaire à temps complet au revenu salarial, creuse les inégalités salariales  »transversales » : entre hommes et femmes, d’une part et entre jeunes et seniors, d’autre part. Chacun de ces écarts est beaucoup plus important si l’on raisonne en termes de revenu salarial ».

3. Les salaires dans la crise. Michel Husson montre que la crise, pour l’instant, n’a pas bouleversé les données déjà présentées. Mais il souligne aussi que « Cet examen des récents développements met en lumière les fortes tensions sur le partage de la valeur ajoutée qui vont dominer les années à venir. Entre l’objectif de rétablissement du taux de marge des entreprises et la forte résilience de la distribution de dividendes, le salaire risque d’être la variable d’ajustement, avec les effets en retour sur l’activité économique ». Il ajoute dans la partie « Les risques d’un blocage salarial » que « toute perspective de revalorisation des salaires et des statuts d’emploi se heurte aux modalités actuelles de la répartition des revenus : le poids des dividendes dans la valeur ajoutée des entreprises et celui des très hauts salaires dans la masse salariale ».

J’ajoute que ce qui donc posé est la modification du rapport de forces entre salarié-e-s et employeurs/État. Il n’y aura pas d’amélioration de la situation salariale sans incursion dans la propriété privée lucrative et sans mesure radicale contre le chômage donc sans réduction du temps de travail, pour toutes et tous.

Un article à lire, à discuter et diffuser

Michel Husson : Baisse de régime. Les salaires en France depuis 60 ans

hussonet.free.fr/salfraw.pdf, La revue de l’Ires n°73, 2013

Didier Epsztajn

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