L’avenir s’étale devant nous comme une chape de plomb

6Fin de guerre, un monde dévasté (voir L’Europe en ruines, Solin Actes sud, 1995). Des bombardements, mais pas sur les voies d’accès à Auschwitz. Le troisième Reich s’effondre. La guerre.

Le récit sec, distancé d’une femme, d’une témoin. La survie de tous les jours, la recherche de nourriture, la quête d’eau, le chacun-e pour soi.

« Un homme qui tirait une charrette à bras, sur la charrette une femme morte, raide comme une planche. Mèches grises soulevées par le vent, tablier de cuisine bleu ; les longues jambes maigres, dans des bas gris, dépassaient comme des piques à l’arrière de la charrette. Personne ou presque ne prêtait attention . Comme avant, pour l’enlèvement des ordures ménagères ».

Loin des images sans mort-e-s, sans vie, d’une guerre qui n’était pas qu’une guerre entre le « bien » et le « mal », entre la « démocratie » et la « barbarie ». Une guerre entre États, entre soldats, une guerre pour se défendre, mais pas seulement, contre les armées nazies…

Contre l’écriture de cette barbarie du seul point de vue des armées de vainqueurs ( qui n’hésitèrent pas à recycler des nazis pour leurs guerres futures ). Contre les visions désincarnées et sans civil-e-s, contre l’oubli aussi, un récit d’une femme, là…

Les États se font la guerre, les hommes enrôlés, font aussi leurs guerres. Si les homme ont eu le privilège de mourir soi-disant pour leur patrie, « aujourd’hui, nous, les femmes, nous partageons ce privilège ». L’armée russe avance. Mais les armées ne sont pas impersonnelles.

Des viols, des viols de masse, « Cette forme collective de viol massif est aussi surmontée de manière collective. Chaque femme aide l’autre en en parlant, dit ce qu’elle a sur le cœur, donne à l’autre l’occasion de dire à son tour ce qu’elle a sur le cœur, de cracher le sale morceau », la guerre poursuivie contre les femmes, pour la simple raison qu’elles sont femmes. « Nous sommes déchues de nos droits, nous sommes devenues des proies, de la merde ».

L’auteure dit, énonce « Et moi, je suis restée frigide durant tous ces accouplements. Il ne peut en être autrement, il ne doit pas en être autrement, car je veux demeurer morte et insensible, aussi longtemps que je suis traitée comme une proie ».

Les viols et les recherches de protection, de nourriture, d’un loup contre les loups en « échange » de l’accès au corps, à son corps… « Or, tout ça ne répond pas encore à la question de savoir si je mérite le nom de putain ou non, puisque je vis pour ainsi dire de mon corps et que je l’offre en échange de nourriture ».

La guerre contre les femmes, ici à Berlin, là en ex-Yougoslavie, ici et là en Asie ou en Afrique. Ce silence assourdissant des bordels militaires, de la prostitution institutionnalisée pour militaires et ces viols, viols, viols…

Une femme à Berlin. Journal 20 avril – 22 juin 1945

Editions Gallimard, Paris 2006, réédité en Folio,395 pages

Didier Epsztajn

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