UP92 Cinéma et Travail (troisième partie)

Première partie : Université populaire 92 et axe Culture au CE de la Snecma (première partie)

et seconde partie Université populaire 92 et axe Culture au CE de la Snecma (seconde partie)

Bleu Pétrole. Sortie le 31 Mai 2012. Distribué par Shellac. Marseille.

Nadège Trébal, 35 ans, nous a présenté son premier long métrage comme auteure : Bleu Pétrole. La jeune réalisatrice est sortie diplômée de la Femis en 2006 et a participé à la réalisation de plusieurs longs métrages dont Cà brûle et Les bureaux de Dieu de Claire Simon et Comme un lion de Samuel Collardey.

Le film se réalise à Donges, en Loire Atlantique qui est la deuxième plus grande raffinerie de France et ses activités représentent 40% du trafic du Grand Port Maritime Nantes-Saint Nazaire. Ce sont 650 salariés qui y travaillent avec des intervenants extérieurs, des sous traitants. Le syndicalisme (CFDT, CGT, CFE/CGC) rassemble environ 30 % des salariés.

L’histoire et le documentaire concernent la transmission de compétences syndicales dans une raffinerie de pétrole implantée dans l’estuaire de la Loire. Le choix de Nadège se porte sur le local syndical où le délégué de la CGT Jacky Le Guennec et le secrétaire général du syndicat CGT de la raffinerie de Donges Christophe Hiou vont devenir acteurs et héros puisque Jacky part à la retraite et que Christophe 32 ans ne sait pas encore comment gérer, parler en assemblée pour mieux faire face aux attaques de la Direction et doute.

La raffinerie a connu des luttes : 2005, et 2009 où pendant 7 jours de grève les salariés luttent contre les suppressions et risques de fermeture de raffinerie en solidarité avec Dunkerque. Le groupe Total s’est engagé à ne rien fermer sur une période de 5 ans. Luttes pendant trois semaines avec arrêt total de la raffinerie sur le thème des retraites contre le gouvernement Fillon.

L’idée de ce film n’était pas préconçue, puisque c’est à l’occasion de son travail avec Claire Simon sur les Bureaux de Dieu que Nadège Trébal va contacter les syndicats. Elle écoute d’abord Christophe lui exposer la grève de 2005 pour s’opposer au travail gratuit de la Pentecôte. Le gouvernement Raffarin et Total cèderont. Nadège est sensible à cette lutte, et admirative devant l’énergie de Christophe, elle décide de faire un film sur la classe ouvrière qui lutte avec la force syndicale.

La réalisatrice s’attarde sur le cadre, le local syndical : un bureau de bois simple, des crayons, du papier, un téléphone. Elle filme un peu les alentours de la raffinerie, les marais salants, les bords de Loire. En revanche, chaque syndicaliste est filmé en gros plan, avec le visage marqué du sérieux de la responsabilité qui lui incombe ; la parole, la voix sont enregistrées avec toute l’attention possible.

Ce fut quasi impossible de filmer à l’intérieur de la raffinerie. Si la direction exclut des lieux Nadège durant trois semaines, elle ne désarme pas, film le tour de l’usine, la pause cigarette.

Le film ne veut pas être ni un tract, ni un pamphlet, il sera l’écriture de ce qui se passe dans le laboratoire qu’est le local syndical.

Nous avons bien aimé ce travail malgré sa durée ( 100 minutes) et apprécié plus encore la sensibilité en visionnant le film une seconde fois car il laisse des traces dans la mémoire et accroche le spectateur.

Luc Decaster originaire de ST Nazaire, fils de commerçants qui travaillent sur les marchés, n’aime pas vraiment l’école traditionnelle. En fin de classe de 4ème il a pour observation : « Passe en 3è mais ne fera rien ! », mais il obtient les Félicitations en classe de 3°. Il passe un BEI « travail des métaux en feuilles » puis, après des activités d’animations culturelles et centres de vacances à ST Nazaire, à ST Denis, puis à Argenteuil, il entre dans le monde du travail comme dessinateur industriel chez Chausson à Asnières.

Cette expérience lui a beaucoup servi et l’Université de Vincennes lui offre l’opportunité de reprendre des études trop vite interrompues et de faire de l’histoire. Il devient Prof d’histoire en collège et lycée, durant 17 ans. Comme le programme envisage « oral, écrit et un travail critique sur l’image » et que cela l’intéresse, Luc suit pour ses élèves et son propre bonheur de perfectionnement le programme de conférences ouvertes au public de Jean Douchet à Jussieu. Puis à Censier il fait un DEA Cinéma. Son premier film le fait découvrir par la presse, comme intermittent du spectacle avec une caméra qui filme la dalle d’Argenteuil. Cette expérience de vie lui fait penser que l’école spécialise trop les gens et ne laisse pas suffisamment libérer les talents des jeunes.

Rêve d’usine, est tourné entre septembre 1999 et avril 2000 : 8 mois de tournage pour 55 heures de rushes à monter avec Claire Atherton, avec qui il réalise son dernier film On est là, sur une grève avec occupation de sans papiers dans une entreprise de nettoyage qui ne respecte absolument pas le droit du travail.

Une de ses spécialités, c’est de filmer après que tous ceux qui font la une de la presse sont repartis, un cinéaste n’est pas un journaliste, un reporter, il fait du film, des images sur le travail réel. Luc aime travailler avec un ou deux collègues, ou seul pour saisir le moment unique.

Le film Rêve d’usine.

Un calendrier annonce que l’on est en l’an 2000 dans le bureau d’une secrétaire de l’entreprise. On y déchire rageusement les fiches techniques. L’usine EPEDA de Mer, commune située dans le Loir et Cher va fermer !

Suite à diverses restructurations, la ville est touchée au cœur de ses activités qui concernaient le travail d’hommes et de nombreuses femmes. C’est ce drame annoncé « du jour au lendemain sans raison », vécu en conséquence comme injuste, brutal, par les salariés que filme Luc Decaster, avec sa sensibilité pour ce monde ouvrier si peu respecté par des industriels plus préoccupés par leurs profits financiers que par la vie des gens qui travaillent pour eux et font leur renommée de qualité. Les femmes Yolande, Hilda qui ont 27 ans d’ancienneté disent avec pudeur qu‘on ne peut exprimer le mal que l’on ressent après ces années, de sentir qu’on est jetée à la rue, on se fait rouspéter sur les cadences alors qu’ils comptent les matelas au compteur et que les patrons délocalisent ! Pions, Martyrs, Esclaves parlent du travail et riment avec désarroi et « on se sent perdus » et très « écœurés de l’injustice sociale, nous qui gagnons 6000 francs par mois, c’est le prix d’un seul matelas ! » pour introduire notre information un ouvrier, sous l’œil fatigué de sa collègue, vêtue en blouse grenat. Celle-ci ne lève pas la tête, car écoute et continue de fixer le tissu, comme pour mieux manier avec dextérité et force sa grosse agrafeuse.

Suite à diverses restructurations, la ville est touchée au cœur de ses activités qui concernaient le travail d’hommes et de nombreuses femmes. C’est ce drame annoncé « du jour au lendemain sans raison », vécu en conséquence comme injuste, brutal, par les salariés que filme Luc Decaster, avec sa sensibilité pour ce monde ouvrier si peu respecté par des industriels plus préoccupés par leurs profits financiers que par la vie des gens qui travaillent pour eux et font leur renommée de qualité. Les femmes Yolande, Hilda qui ont 27 ans d’ancienneté disent avec pudeur qu‘on ne peut exprimer le mal que l’on ressent après ces années, de sentir qu’on est jetée à la rue, on se fait rouspéter sur les cadences alors qu’ils comptent les matelas au compteur et que les patrons délocalisent ! Pions, Martyrs, Esclaves parlent du travail et riment avec désarroi et « on se sent perdus » et très « écœurés de l’injustice sociale, nous qui gagnons 6000 francs par mois, c’est le prix d’un seul matelas ! » pour introduire notre information un ouvrier, sous l’œil fatigué de sa collègue, vêtue en blouse grenat. Celle-ci ne lève pas la tête, car écoute et continue de fixer le tissu, comme pour mieux manier avec dextérité et force sa grosse agrafeuse.

Le film se compose de manière chronologique tout comme si c’était un livre, avec ses 10 chapitres ou épisodes, mais alors que l’écrivain peut modifier les choses, le cinéaste a du mal a faire des retouches le film une fois terminé. Pas de nouvelle édition, le commentaire restera donc le même, et l’interprétation historique est celle qui est en images. Il ne s’agit donc pas pour Luc Decaster de faire une histoire consensuelle et problématique, mais un vrai documentaire.

– La solidarité dans la tragédie.

Il nous fait découvrir des salariés qui veulent travailler ! Or, le travail est au ralenti, il n’y rien à faire ! Depuis cette décision, tout se fait sur d’autres sites. La seule façon de lutter contre la fermeture, c’est de rester ici, sur le lieu de notre travail et de ne rien faire, car il n’y a pas de travail à faire. C’est difficile à vivre, car « terrible, impensable, irréel, il faut le vivre pour le croire, le penser ». dit André Garnier. Mais dans cette horreur annoncée sans ménagement, le beau existe et se nomme SOLIDARITE dans une lutte juste.

– La démission du Directeur financier.

Le combat n’est pas vain, car ils veulent prendre deux avocats, un expert comptable pour réfléchir sur « comment peut-on réussir à multiplier la production par deux avec moins d’effectifs » et « pourquoi le patron ferme le site de Mer, qui est pourtant le plus rentable » ! Le plan social apparaît bien anti social. Deux voies de lutte s’offrent alors aux salariés. Soit, le combat pour faire annuler les plans sociaux, soit mettre en place une action visible en Préfecture. Le débat remue émotionnellement. En effet, la discussion met en évidence des points de vue différents voire des dissensions au sein des travailleurs : ceux qui sont présents luttent pour l’ensemble et les absents sont soupçonnés d’être chez eux à attendre au chaud les gains des gens engagés ou alors, ils sont déjà à chercher des solutions individuelles.

« Quand de 190 personnes prévues, on n’est plus que 150 à partir en manifestation, il y a de quoi perdre confiance. » a fait remarquer un homme découragé ! Alors comment aller à Matignon avec 4 cars ? Comment faire une course relais sur ST Quentin pour sensibiliser les villages aux alentours ? EPEDA VIVRA ! C’est pourtant une course pour l’emploi. Elle doit concerner tout le monde, mais le moral vit des hauts et des bas.

Le cinéaste s’attarde sur les paroles de femmes. Dans son usine vide, une salariée exprime sa colère, comment elle a attendu durant quatre heures une réponse et comment elle sent la révolte monter en elle, devant le silence patronal. Or elle se le répète pour s’en convaincre. « La violence ne mène à rien de bon »,. Mais pourtant dit elle, « On a envie de casser les machines car on nous a pris dans un piège » Sa collègue d’origine portugaise fait une analyse de son désir de travailler pour que ses enfants n’aient pas son destin, qu’ils étudient, et soudain son projet parental d’immigration pour la réussite éducative des siens prend l’eau. Elle constate que l’école comme le monde du travail est traversé par les inégalités sociales, « tout s’enchaîne, puisque les riches restent riches, les pauvres restent pauvres », c’est-à-dire « d’un côté, on a les esclaves, et de l’autre les profiteurs et les fraudeurs ! ». Son analyse fait sourire car elle vient en écho à l’actualité brûlante de l’exhibition du patrimoine de quelques puissants au pouvoir. Ah, ajoute t’elle, on vit avec ce licenciement comme un retour en arrière de la condition féminine : la femme à la maison ! Et que peut faire une femme seule avec ses enfants ? Soudain les salariées ont un urgent besoin d’explications et de réponses des directeurs : nous voulons avoir devant nous les personnes responsables, celles qui ne sont même pas capables de fabriquer un matelas ! Celles qui ne savent que fabriquer de l’argent, et dans leur intérêt.

Les moments de veille dans l’usine : on joue aux cartes, aux fléchettes, on danse, on se tape une bière bien fraîche on cause, changer la bagnole ? Ben non, au vu des circonstances ! C’est notre dernier bal, notre dernière bière ensemble ? Le patron pour une fois a anticipé : l’antenne emploi arrive ! et les propositions de deux postes sont de la foutaise, car la qualification antérieur n’est pas retenue, le salaire non plus ! et si le régleur veut rester régleur, c’est dans le groupe à l’étranger ! En Allemagne ou en Roumanie puisque là bas on demande Rigueur, Tenue correcte, Costard ! Mais même pas de parler la langue, les salariés concluent : donc « tu bosses là bas, tu es seul et tu ne parles à personne ! », ils rient, rire jaune !

Le 30 ou le 31 décembre, chacun a reçu sa lettre recommandée. Mal vécu ! un rappel à l’ordre qui met le facteur au courant puisqu’il distribue à tous le même jour, la même enveloppe, juste pour fêter le nouvel an !

La prise de conscience de la tragédie vécue : ils nous ont foutu dans la merde ! Leur plan social on n’y est pas prêt, on n’en veut pas ! On ne lâchera pas le morceau, on refuse, on en a gros sur la patate, on est usé et n ne veut pas le plan On aura le courage de se battre !

Des confusions ?

Le meeting le tribunal qui sème la confusion dans les têtes avec leurs stages, leurs formations. Le syndicat propose une lutte : au salon du meuble distribuer des tracts et montrer la qualité des savoir-faire en matelas. Seule la lutte paie ! Une petite poignée de salariés va au salon et critique les articles présentés, souvent venus d’ailleurs.

Le jugement du tribunal donnera des nouvelles décevantes et jouent sur les mots pour une entreprise que les salariés découvrent comme différente et surtout inconnue en deux socles EPEDA et EPEFA.

Ils ont magouillé ! « Tu fraudes et tu es gagnant ! On n’a même pas le franc symbolique. Avant on voulait travailler, ils mettent les gens à bout, maintenant ceux-ci veulent « du fric en dédommagement »

EPECO EPEFA EPEDA : L’entreprise est divisée en trois entités ! Il n’y a plus d’interlocuteur en face des salariés. Le débat porte sur la protection des machines, garder les machines, « mais si on est licencié on doit rester chez soi, alors les machines vont partir, pourquoi ne pas faire appel aux pouvoirs publics ?

Comme dans toutes les luttes sociales, le conflit Public Privé est au cœur, avec le besoin d’avoir un salaire, car on lutte jusqu’à quand ? Il faut nourrir la famille ! ON voit les salariés découvrir les aspects administratifs et les pouvoirs décisionnels : le CCE, le CA.

Le nerf de la guerre : l’argent !

Maison à payer, famille à nourrir, fierté Ni manouche, ni SDF, ni résident, ni CDD : on est des travailleurs et on veut travailler ! Il faut arrêter de nous embrouiller les guitares ! Et si on doit partir, ce sera avec les avantages de l’ancienneté acquise de 27 ou 28 ans ! Le spectateur assiste à la confrontation documentée du labeur, de la sueur face au patron « lâche et mielleux, qui ne dit rien, se cache, fuyant les questions, revient en baissant la tête, n’a rien à déclarer, à part redire « je ferme » après un moment de face à face qui l’accuse d’être un mielleux. Ce moment est fort : la caméra enregistre le regard, l’ouvrier qui bouche la porte, le directeur qui baisse la tête, ne sachant que dire, désarmé de toute arrogance

Menace d’une intervention de la police ??

Donnez nous 25 patates et on part !

Le tournant est là : il faut réparer. La dernière bière ensemble et le dernier bal

Brasero et bras de fer. Argent contre machines ?

De la fumée, c’est chaud dans la rue, dans l’entreprise. Pourtant, le pointage se fait jusqu’au bout. Vider les dossiers, tourner la page avec un grand sentiment d’inutilité. On est « trop vieille pour travailler à 46 ans ». Finalement, la lutte a payé ; selon ancienneté les indemnités sont négociées. La moyenne forte de l’indemnité obtenue pourrait être à 160 000 francs par personne. OUI et NON, le vote. On dort mal, on fume, on prend des médicaments anti-déprime, des cachets pour dormir, on pense à créer un comité de chômeurs.

« On était chez nous et voilà ! »

Le vote donne 208 NON pour poursuivre la lutte. Un énorme camion RaVe embarque les machines. On n’a pas eu de respect !

Le capitalisme financier fait que les salariés se regardent différemment et vivent un recul de 25 ans, disent-ils ! Ils doivent encaisser.

Certains retrouveront un emploi payé au Smic, en CDD pour 112 d’entre eux, 94 restent au chômage et seulement 85 ont eu un CDI.

Un film émouvant dur, d’actualité car hélas ce n’est pas une fiction mais un documentaire.

Le débat s’engage sur la latitude des salariés et celle du réalisateur, sur l’efficacité, sur l’utilité sociale du travail (on est les meilleurs, on investit, c’est chez nous, on est là depuis si longtemps c’est comme chez nous ! » et sur le beau de la lutte ensemble : rebelles et créatifs.

Ginette Francequin

www.universite-populaire92.org

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :