Intimité domestique et affiliations raciales

11Je ne saurais présenter l’ensemble des analyses de ce livre. Je souligne quelques éléments présents dans l’introduction.

Dans son introduction, Ann Laura Stoler indique des pistes de recherche : divergences « entre prescriptions et pratiques » pour interroger « les critères mouvants par lesquels les colons européens se définissaient et les régimes de vérité instables et racialisés qui guidaient leurs actions » ; identification des « régimes de vérité » plutôt que les justifications soutenant les discours ; place de l’intime dans « les perceptions et les politiques des dirigeants » ; obsession palpable de la « blanchité » (whiteness). Elle souligne que son ouvrage est marqué par la « poursuite obstinée de thèmes récurrents, une attention soutenue aux mêmes densités et aux mêmes absences archivistes, un retour constant à des citations répétées et des mises au jour réitérées de certaines tensions et tactiques ». Cette orientation est bien adéquate à l’objet d’étude et permet d’analyser en détail et dans les creux du quotidien, « la chair de l’empire ».

L’auteure essaye de « comprendre pourquoi les rapports entre l’éducation des enfants et le pouvoir colonial, l’allaitement maternel et les frontières culturelles, les domestiques et les sentiments, ou la sexualité illégitime, les orphelins et la race sont devenus des enjeux prioritaire pour l’État, au cœur de la politique coloniale ». Son intérêt porte autant sur « les logiques sous-jacentes de l’enregistrement colonial » que sur « les croyances qui sous-tendent son analyse contemporaine ». A de multiples reprises, Ann Laura Stoler insiste sur le « caractère mouvant des catégories », sur leur histoire et leur nécessaire contextualisation.

Prenant appui sur les théories féministes, les travaux de Michel Foucault ou de Frantz Fanon, elle cherche à identifier « les enjeux politiques logés dans la définition du public et du privé », à étudier l’invention de « sujets et de corps spécifiques » essentielle à « la fabrique d’un corps politique ».

L’auteure rappelle que « les effets du colonial » ne se limitaient pas « aux seuls espaces de la conquête physique ». Sur ce sujet concernant particulièrement la construction de la république française à la fois « démocratique » et « impériale », voir l’ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison : La République impériale. Politique et racisme d’État, Éditions Fayard 2009, L’autre face de la république.

Ses recherches montrent les « affinités » construites « entre virilité et maternité, allaitement et contamination raciale, anti-esclavagisme et féminisme, recherche en paternité et citoyenneté ».

Et avant de présenter les différents chapitres, Ann Laura Stoler écrit que « le colonialisme n’est pas un récit à raconter » et que son livre traite « davantage d’un ensemble de fragments interconnectés et entrecroisés ».

Sommaire :

Introduction. Généalogies de l’intime. Dynamiques des études coloniales

Chapitre 1 : Repenser les catégories coloniales. Aux marges des communautés européennes

Chapitre 2 : La chair de l’empire. Genre et moralité dans la fabrique de la race

Chapitre 3 : Affronts sexuels et frontières raciales. La compétence culturelle et les dangers du métissage

Chapitre 4 : Une éducation sentimentale. Les enfants sur la brèche impériale

Chapitre 5 : Une lecture coloniale de Foucault. Corps bourgeois et soi racial

Chapitre 6 : Travail de mémoire à Java

Quelques idées développées par l’auteure au long des chapitres.

Ann Laura Stoler indique que « la définition juridique d’un Européen différait en fonction des contextes coloniaux, révélant les contradictions inhérentes aux critères mouvants en fonction desquels étaient assignés la supériorité raciale et les privilèges européens concomitants ». Elle rappelle, en faisant référence à Albert Memmi, que « le colonialisme créait à la fois le colonisé et le colonisateur ». Il s’agit bien de rapports sociaux, de rapports de pouvoir, structurant, et formatant les un-e-s et les autres de manière asymétrique.

L’auteure analyse « comment les Européens se représentaient eux-mêmes, et édifiaient dans les colonies des communautés bâties sur des asymétries de classe, de race et de genre, divergeant des modèles européens dont elles s’inspiraient », comment les femmes « subordonnées dans la hiérarchie coloniale » étaient aussi « des agents de l’empire à part entière », le rôle de la soumission sexuelle dans le corps du racisme ou la place du concubinage, « les changements extraordinaires qui ont accompagné l’arrivée des femmes blanches », les fantasmes autour de la « dégénérescence blanche » ou des « dangers sanitaires ».

Elle souligne que « La politique d’exclusion du colonialisme ne faisait pas que tracer des frontières extérieures ; elle délimitaient aussi des frontières intérieures, en spécifiant les règles de conformité et d’ordre internes aux Européens ». Ces analyses sur les frontières peuvent être mises en relation avec celles étudiées par Etienne Balibar.

Contre les réductions économistes, Ann Laura Stoler montre que « l’évolution de la place des femmes n’a pas été le résultat d’une pénétration du capitalisme per se, mais bien la marque d’une évolution plus subtile de la politique de classe et de la moralité de l’empire, en réponses aux échecs de projets coloniaux particuliers ».

L’auteure nous parle aussi de « l’ingénierie sociale » dans l’éducation des enfants européens pauvres, des relations entre enfants et domestiques, et plus largement de « la fabrique de la race et de l’acquisition de la civilité ».

Ann Laura Stoler consacre un chapitre à la lecture critique de Michel Foucault, et en particulier à son « Histoire de la sexualité ». Elle souligne, très justement me semble-t-il, que le racisme participe « de la fabrique même des Européens », que les « classifications raciales et sexuelles apparaissent comme des mécanismes d’ordonnancement qui, au début du XIX siècle, naissent d’une dynamique partagée. La pensée raciale ne suit pas l’ordre bourgeois, elle le constitue ». Elle ajoute que « les racismes se sont rivés à des identités ambiguës – raciales, sexuelles ou autres -, à des inquiétudes produites précisément par l’indétermination des différences ».

Le dernier chapitre sur le « Travail de mémoire à Java » est particulièrement riche. « Il s’agit de penser la mémoire du service domestique à partir de l’expérience de celles et ceux qui furent en charge de servir, si différente de ce que laissent transparaître les archives coloniales écrites à leur sujet ». Si les un-e-s évoquent le confort du foyer, les autres, colonisé-e-s, insistent sur « les routines, les tâches et les ordres », bref le travail et son lieu. Pour les colonisateurs comme pour les hommes, le « domestique » relève de la soit-disant sphère privée et de ses constructions fantasmatiques, évacuant à la fois le politique et les rapports d’exploitation et de pouvoir. Ce lieu domestique relève bien de la sphère du travail et de l’exploitation, pour les colonisé-e-s et plus généralement pour les femmes, « l’espace domestique, était bien la « maison des Néerlandais et le « lieu de travail » de leurs domestiques ». L’auteure montre, de plus, tout l’intérêt à intégrer le travail de mémoire.

En épilogue, Ann Laura Stoler revient sur le défi de « rendre compte de la fixité temporaire des termes comme « prestige blanc », « Blancs pauvres », « métissage » ou « respectabilité bourgeoise », et de saisir comment ils se cristallisent puis sont réintégrés aux différents contextes coloniaux ». Elle ré-insiste sur « la flexibilité et l’ambiguïté de l’identification raciale » dans leurs contributions « aux distinctions de race », sur le nécessaire « prisme du genre » dans les études coloniales. Le titre de la note est extrait de cet épilogue.

Je termine par une citation de la postface : « il s’agit bien davantage de reconnaître que des histoires coloniales spécifiques ont façonné celles et ceux qui devaient composer ces populations nationales, ou qui – à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières – ont été dispersés, disloqués et ségrégés ».

J’ai, de plus, notamment été intéressé par les analyses sur le contrôle de la sexualité et de la reproduction, l’interdiction ou non des mariages « interraciaux », la variété et l’interchangeabilité des normes, les caractéristiques fluides et perméables des attributs, l’exploitation « gratuite » du travail des femmes locales, la chronologie politique de « l’intensification des pratiques racistes », la définition variable et racisée du viol, les constructions de « cordon sanitaire de corps et d’esprit » entourant les enclaves européennes, les appréhensions du « métissage », la valorisation des « racines » dans les discours nationalistes, la place des enfants, l’apprentissage de « sa place et de sa race », les liens entre acquisition du langage et maternité, la domestication des sentiments, les « replis domestiques de l’ordre impérial », les « scripts charnels et coloniaux », les surveillances de l’intimes, etc…

Un livre qui devrait permettre de reprendre bien des débats sur l’articulation entre impérialisme, système de genre et processus de racialisation, en les contextualisant et les historicisant. Et, entre autres, au traitement de la « dichtomie politiquement construite et historiquement changeante colonisateur/colonisé comme un donné » opposer des explications sur ce « couple de catégories sociales ». Les comparaisons (« les critères mouvant de la comparaison mettaient en exergue le travail angoissé qui sous-tendait la fabrique d’une épistémologie viable de la race ») nécessaires entre les différentes colonisations éclairent les processus, leurs histoires qui se poursuivent sous des formes recomposées.

Dans la série « Bibliothèque de l’IEC » :

Carole Pateman : Le contrat sexuel, 2010, Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat

Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, 2012, Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale

Ann Laura Stoler : La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Roux (avec la collaboration de Massimo Prearo)

La Découverte – Genre & sexualité / Institut Émilie du Châtelet, Paris 2013, 299 pages, 26 euros

Didier Epsztajn

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