A partir de quel age un enfant un enfant peut-il être torturé ?

6Trouver le médecin militaire qui aura l’autorité pour répondre à cette question. Un conscrit. La banalité d’un être qui ne réfléchit ni sur cette question, ni sur l’Argentine sous la dictature, ni à l’appel de la femme torturée. Cet homme ajoute le « ^ » pour une orthographe correcte. L’ordre dans les mots.

Martin Kohan, une nouvelle fois construit, simplement, sans fioritures mais avec de multiples détails, la froide activité d’êtres humains, leur soumission à l’obéissance, la banalité des « ordures » qui adorent le football, baisent des prostituées, vont à la messe. L’ordre avant tout. L’ordre de la routine, « La vie de routine exige tout d’abord un certain effort, mais, en définitive, une fois l’habitude prise, elle se révèle avantageuse ». Les mots de l’ordre.

L’ordre. Celui des conseils de cet autre médecin sur les viols d’une femme qui vient d’accoucher « Le Dr Padilla a recommandé aux intéressés, avant tout pour leur éviter de passer un mauvais quart d’heure, d’éviter d’user de la détenue pendant une trentaine de jours après l’accouchement » ou « Le Dr Padilla a expliqué que le commerce rectal avec la détenue ne devait pas entraîner de conséquences fâcheuses, dès lors que l’on évitait les mouvements trop brusques ». Les mots et les objets humains.

De petits paragraphes. Des faits, simples, ordinaires. La composition de l’équipe d’Argentine de football, puis avec les prénoms, puis avec leurs positions, puis le club d’origine des joueurs, puis leur date de naissance, leur taille, leur poids. Des informations essentielles, froidement énoncées comme à la radio le matin, entre deux faits divers. Des choses, des faits, pas de questions. Des visages sombres, celle de la défaite de l’équipe. Triste défaite mais l’ordre règne.

L’auteur introduit, en contrepoint, un espace autre, un homme écoutant de la musique au lieu de la retransmission, un homme invisible, un homme sans poids, un non événement, même pas un moment de désordre.

Je souligne les justes paragraphes sur cette relation du conscrit avec une prostituée, son exigence de ne pas faire semblant, puis de feindre le dégoût et l’horreur… L’ordre des prostitueurs.

Et encore des choses à faire. De l’ordinaire pas si commun.

« Je vous conduis chez vous, docteur ? Ai-je demandé de nouveau.

– Non, m’a-t-il répondu. Pas encore. »

Encore des choses importantes. Encore des choses à mettre en ordre…

Des années plus tard. De nouveau le football. Le passé au présent. Pas vraiment le passé. Toujours un certain ordre…

Un livre fort.

Du même auteur : Sciences morales : Il ne s’est pas lavé les mains

Martin Kohan : Le conscrit

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Gabriel Iaculli

Seuil, Paris 2012, 218 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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