Dimension singulière d’une subjectivité socialement constituée

4« En interrogeant la question de la subjectivation, il s’agit donc d’appréhender la relation de dépendance et d’autonomie qu’entretiennent les subjectivités vis-à-vis des rapports sociaux ».

Quelques éléments, choisis subjectivement, autour de certains articles publiés.

De l’introduction de Maxime Cervulle et Armelle Testenoire, je souligne une interrogation « Comment dès lors renouer avec une vision collective de l’action, sans pour autant écarter sa nécessaire dimension subjective et l’incertitude propre à son devenir, son caractère potentiellement ambivalent par rapport à l’émancipation ? » et un élément, malheureusement peu discuté lorsqu’il n’est pas combattu, au nom d’universalisme abstrait, par la majorité de la gauche d’émancipation radicale : « La mise en œuvre d’une politique publique de discrimination positive ouvre la voie à la réalisation de scenarii transgressifs qui relevaient jusqu’alors de l’imaginaire ».

Dossier

Maxime Cervulle et Armelle Testenoire : Du sujet collectif au sujet individuel, et retour (Introduction)

Armelle Testenoire : Quand les femmes ne cèdent plus… L’accès des femmes kanak à la formation continue

Maxime Cervulle : La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation

Salima Amari : Des lesbiennes en devenir. Coming-out, loyauté filiale et hétéronormativité chez des descendantes d’immigrant·e·s maghrébin·e·s

Sara Ahmed : Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés)

Artemisa Flores Espínola : Subjectivité et connaissance : réflexions sur les épistémologies ‘du point de vue

Hors-champ

Maria José Casa-Nova : Citoyenneté, ethnicité et dialecticité du pouvoir dans les relations de genre. Discours et pratiques dans une communauté tsigane du Portugal

Lamia Missaoui : Les couples transfuges des territoires gitans et la scolarisation de leurs enfants

Caroline Fayolle : Le sens de l’aiguille. Travaux domestiques, genre et citoyenneté (1789-1799)

Document et hommage

Eleni Varikas : Françoise Collin. Philosophe et féministe, philosophe féministe (1928-2012)

Françoise Collin : Donner par ‘nature’, est-ce donner ? (Entretien avec Philippe Chanial et Sylvie Duverger)

Notes de lecture

Armelle Testenoire dans « Quand les femmes ne cèdent plus… L’accès des femmes kanak à la formation continue » souligne, entre autres, les effets d’un véritable essor de la formation dans une optique d’égalité professionnelle entre femmes et hommes, « une politique volontariste incite les femmes à se diriger vers des formations à des métiers jusqu’alors masculins ». L’auteure met aussi l’accent sur le potentiel de résistance de l’imagination, la volonté d’autonomie, les « effets subjectivant du travail », les conditions objectives et subjectives donnant « la force de prétendre déplacer les frontières du genre ». Le travail salarié est bien historiquement « valorisant » parce qu’il est, de manière par ailleurs contradictoire, « valorisé ». Dans le cas des femmes kanak engagées dans des formations au métier de conductrice d’engin minier, force est de constater les effets émancipateurs de cette autre relation sociale.

Le thème abordé par Maxime Cervulle : « La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation » est rarement traité. J’espère y revenir plus longuement après avoir lu son récent « Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias », ouvrage paru aux Editions Amsterdam.

L’article est précédée d’une citation de Colette Guillaumin « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale des réalités ».

Pour l’auteur, « L’enjeu est donc d’appréhender les pratiques de soi par lesquelles se constitue le sujet blanc, afin de saisir les formes de consentement tacite à la domination que manifestent ceux et celles qui en seraient les bénéficiaires ». Le racisme, comme rapport social, est le plus souvent interrogé du coté de ces effets sur les racialisé-e-s, invisibilisant celles et ceux qui participent à/de ces rapports, du coté de leur couleur blanche. Il s’agit pourtant bien d’une même construction sociale aux effets asymétriques. Le questionnement doit donc excéder « la question de l’expérience minoritaire » pour appréhender simultanément « le sujet blanc en tant que produit du racisme ». Il convient donc de regarder « de l’autre coté du miroir », d’étudier les effets que la racialisation a sur les êtres humains socialement considéré-e-s comme blanc-he-s. Comme nous le rappelle Maxime Cervulle, le concept de blanchité ne renvoie ni à un type corporel, ni à une origine définie, « mais à un construit social : aux modalités dynamiques par lesquelles, en certains contextes sociohistoriques, certains individus ou groupes peuvent être assignés (selon un processus d’allo-identification) ou adhérer (selon un processus d’auto-identification) à une « identité blanche » socialement gratifiante ».

Ne pas reconnaître cette « couleur », socialement construite, c’est faire preuve d’une ignorance agencée, naturalisée et valorisée. Je partage avec l’auteur que l’enjeu est « de souligner le rôle constitutif de la formation sociale de l’ignorance pour le sujet de la domination », une forme de « fétichisme » pour emprunter un concept à la critique de l’économie politique.

Et l’auteur conclut : « sans doute faudrait-il considérer alors les agencements sociocognitifs par lesquels le sujet dominant alternativement ignore, connaît, reconnaît, conteste ou dissimule les modes d’exercice de la domination, pour ce qu’ils sont aux yeux des dominé.e.s »…

Au delà de l’intérêt des analyses de Salima Amari « Des lesbiennes en devenir. Coming-out, loyauté filiale et hétéronormativité chez des descendantes d’immigrant·e·s maghrébin·e·s », de Maria José Casa-Nova « Citoyenneté, ethnicité et dialecticité du pouvoir dans les relations de genre. Discours et pratiques dans une communauté tsigane du Portugal » et de Lamia Missaoui « Les couples transfuges des territoires gitans et la scolarisation de leurs enfants », je voudrais souligner le danger d’études non comparatives.

Une lecture ne prenant pas en compte d’autres configurations sociales, laisserait à penser que les effets analysés relèvent seulement de groupes « non modernes », de coutumes ou d’affiliations identitaires, de loyauté qui ne concerneraient que les populations « minoritaires ». Les groupes « majoritaires » ont aussi leurs propres coutumes, leurs propres affiliations identitaires, leurs systèmes de loyauté. S’il n’est pas neutre socialement d’être/se sentir inclus-e dans un groupe « minoritaire » ou « majoritaire », les rapports sociaux de sexe ou de sexualité, ici évoqués, sont construits ou articulés, de manière complexe, différente, etc., autour des mêmes inégalités de genre et hétérosexisme maintenus, dans tous les groupes sociaux. Ce qui ne signifie pas que les espaces d’autonomie construits, revendiqués ou partiellement acquis, des individues soit similaires.

Pour finir, je voudrais évoquer le réjouissant article de Sara Ahmed : « Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés) ». Dire le féminisme, rappeler l’existence des femmes, c’est déranger la table, c’est « créer un problème en déclarant problématique ce qui vient d’être dit ». Mais c’est aussi, comme l’écrit justement l’auteure « Vous devenez le problème que vous avez créé ». Car dans un lieu partagé, « Ne pas avoir sa chaise à la table du bonheur, c’est une menace potentielle, non seulement pour la table elle-même mais aussi pour ce qui se trouve assemblé autour et dessus ».

Et Sara Ahmed indique que « Rendre la parole à la rabat-joie pourrait être un projet féministe ». Être rabat-joie pourrait « constituer en soi un projet de développement du savoir et d’invention d’un monde ».

Dans cet article, Sara Ahmed souligne aussi la nécessaire volonté d’obstruer « équivalent de l’audace, l’obstination comme mode de résistance, créativité », « un refus de détourner le regard de ce sur quoi trop souvent on ne s’arrête pas ».

Je signale aussi l’hommage à Françoise Collin. « Affirmer que ce qui fut partout et toujours (une fois dissipé le fantasme un moment esquissé du matriarcat) ne sera plus : telle est l’impertinence et l’audace insolente du mouvement féministe quand il met en question les rapports séculairement noués entre les sexes, comme on prouve la marche et marchant. »

Une nouvelle fois, un numéro de grande qualité.

Cahiers du genre N°53 : Subjectivités et rapports sociaux

Coordonné par Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire

Editions L’Harmattan, Paris 2012, 263 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

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