Complexité des influences mutuelles des politiques de classe européenne et des politiques raciales coloniales

repenser le colonialisme.indd« Identifier les influences politiques et sociales réciproques de la colonie et de la métropole n’est pas chose facile. Des évaluations approfondies actuellement conduites dans les domaines historiques, anthropologique et littéraire redéfinissent nos champs d’investigation et les questions mêmes que nous devons poser. Dans ce foisonnement de travaux sur le colonialisme, nous nous intéresserons plus particulièrement à la contingence des connexions métropoles-colonies et à ses conséquences sur les formes de gouvernement impérial ».

Penser les colonialismes au pluriel et comme des rapports permet de spécifier les différences et surtout de montrer que les pays colonisateurs furent eux aussi façonnés par la colonisation. Ainsi la construction de la République française, et de son appareil d’État, ne peut être sérieusement détachée des menées colonisatrices.

« Notre intérêt porte davantage sur les apports respectifs des colonies et des métropoles à la dialectique de l’inclusion et de l’exclusion, et sur les distinctions existant entre le domaine colonial et le domaine métropolitain. Nous voulons explorer, au sein de l’espace commun des différences de l’empire, les hiérarchies de productions, de pouvoirs et de savoirs qui émergèrent en réaction à l’extension du domaine de la raison universelle, de l’économie de marché et de la citoyenneté ».

A noter que le domaine de raison universelle ne fut pas concrètement universel et celui de la citoyenneté, le plus souvent limité aux êtres masculins.

« Nous plaidons en faveur non seulement d’une relation plus dynamique entre ces deux approches, mais surtout d’un questionnement minutieux de la relation entre État colonial et État métropolitain, et entre construction d’une nation et construction d’un empire ».

Cet axe d’analyse permet à la fois de dénoncer les manques des théorisations eurocentristes et aussi de faire ressortir des limites de certaines analyses dites post-coloniales. Sur ce sujet voir aussi Thierry Labica : Avant-propos de Thierry Labica à Vasant Kaiwar : L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale. « Partant de l’idée que les transformations sociales sont le produit de processus globaux et de luttes locales, nous traiterons la métropole et la colonie dans le cadre d’un seul et même champ analytique, en nous interrogeant sur l’influence que l’on accorde aux connexions causales et à la primauté des intermédiaires dans ses différentes composantes ».

Je me suis attardé sur l’introduction des auteur-e-s car elle fait ressortir les axes de travail qui seront ensuite développés. A noter que le livre n’est que la traduction de l’introduction du chapitre introductif de Tensions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, ouvrage collectif publié en 1997 et non disponible en français.

Les auteur-e-s travaillent, entre autres, « les ambiguïtés de la différence », les ingénieries sociales déployées par les colonisateurs, le flou des catégories employées et leurs résistances à décrire les réalités, les mythes construits et reconstruits, les pensées raciales, les savoirs, les dominations, le rôle des ethnographes, les archives, « L’examen de ces appréciations discordantes montre clairement que les archives coloniales dont nous sommes si dépendants sont en elles-mêmes des artefacts culturels, reposant sur des structures institutionnelles qui effaçaient, secrétaient et valorisaient certains types de savoirs », les contingences, les contradictions… Elle et il abordent aussi l’économie politique des États coloniaux, les cultures impériales, les communautés imaginées, les frontières entre inclus/exclus, en insistant sur la notion d’empire, de dynamique de l’empire et les « tensions impériales », la transformation des « conflits générés par divers problèmes sociaux en un conflit portant sur l’État lui-même ».

Il ne me semble pas que les remarques faites sur le fonctionnement hégémonique, l’unité et la cohérence soit des plus pertinents. Je préfère les analyses en termes de « projets hégémoniques »

Les développements sur les sexualités, les frontières raciales ou la construction de la « blancheur » m’ont particulièrement intéressé. Les auteur-e-s montrent comment « les élites colonisatrices et colonisées furent le produit d’interconnexions impériales ».

Les auteur-e-s questionnent aussi « le « colonial » et le « -ité », le premier parce qu’il homogénéise une relation de pouvoir dont les limitations et les contingences exigent d’être examinées, le second parce qu’il suggère l’existence d’une essentialité liée au fait d’avoir été colonisé et implique que le colonisateur fut la seule chose importante pour les populations vivant dans ce qui était autrefois les colonies ».

Ce court texte ouvre de nouvelles perspectives d’analyses et de compréhension tant des métropoles que des mondes coloniaux. Loin des simplifications, les auteur-e-s insistent sur les rapports sociaux, les contradictions, les contingences, les constructions mutuelles. Une compréhension globalisante de l’histoire.

En complément possible : Ann Laura Stoler : La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, La Découverte – Genre & sexualité / Institut Émilie du Châtelet 2013, L’intimité domestique et familiale comme site politique intrinsèquement critique où s’établissaient les affiliations raciales

Ann Laura Stoler, Frederick Cooper : Repenser le colonialisme

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Jeanmougin

Editions Payot, Paris 2013, 175 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

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