La blanchité comme mensonge socialement partagé, comme œillères cousues de fil d’or

5Maxime Cervulle propose de relire les débats sur la diversité et les discriminations, sur la définition de l’égalité, du racisme et du rôle des médias dans la reproduction de ce dernier « aux prismes des travaux anglophones réalisés dans le domaine des cultural studies ». Il ajoute : « il s’agit d’étudier les façons par lesquelles certains groupes sociaux en viennent à être perçus comme « blancs » et, dans les anciens empires coloniaux à occuper une position hégémonique dans le cadre d’une idéologie raciste associant la blancheur de la peau à la pureté, la neutralité ou l’universalité. La blanchité est vue comme support implicite à la production d’un discours constituant les « non-blancs » en tant que marqués par un trait visible et particularisant ».

Sans m’y attarder, je signale que je ne partage pas les référence aux différentes studies, divisions institutionnelles et bureaucratiques ou découpage des sciences sociales.

Quoiqu’il en soit des axes de recherches ou d’écritures, il s’agit bien d’analyser la construction et les effets de rapports sociaux, ici plus particulièrement de rapports sociaux de « race », du racisme systémique, du racisme institutionnel et juridique.

Le sujet est d’autant plus important que le « color-blindness » est une caractéristique dans beaucoup de recherches ou d’analyses, y compris chez celles et ceux qui se positionnent pour une émancipation radicale.

Le livre « tente de proposer des outils et des pistes de réflexion pour saisir les dynamiques de reproduction du racisme et des identités ethnoraciales, notamment dans la sphère publique et les médias. Il s’attache en particulier à présenter les apports du concept de blanchité pour repenser les débats contemporains relatifs à la « diversité », aux discriminations et plus largement, aux rapports sociaux de race ».

Le cadre général théorique est celui de la consubstantialité ou de l’intersectionnalité des rapports sociaux. Reste, et j’y reviendrais, notamment dans la partie sur le cinéma, que ce cadre général me semble souvent dissous, la coextensivité des rapports sociaux gommés, rendant plus mécanique et donc moins pertinente, l’approche des processus de racialisation. (Sur ces sujets, voir par exemple les ouvrages de Danielle Kergoat.)

Le premier chapitre analyse la race comme notion sous tension.

« User de la notion de « race » dans une perspective à la fois constructiviste et critique revient à tenter de décrire les formes contemporaines de racialisation qui parcourent les mondes sociaux et par lesquelles les corps et les conduites sociales continuent, sous des formes diverses, d’être interprétés en fonction de signes racialisés ». Il s’agit de prendre en compte l’histoire des constructions sociales, les critères socialement et historiquement déterminants, les rapports sociaux et leurs effets matériels, « Car malgré son caractère illusoire ou somme toute symbolique, la catégorie de race n’en a pas moins des effets tout à fait matériels sur les modes de perception ordinaire de soi et d’autrui, ainsi que sur les modalités d’organisation et stratification de la société », de comprendre le comment de la ou des racialisations, de « l’interprétation racialisante de traits phénotypiques ». Certains groupes d’êtres humains sont « socialement et historiquement construits dans et par la racialisation ».

Je m’exprimerai de manière différente. Dans les rapports sociaux de « race », qui ne peuvent être mécaniquement séparés d’autres rapports sociaux déterminants, tous les groupes sociaux sont construits, de manière asymétrique, dans et par ces rapports. Mais les un-e-s sont inscrits dans une « race », les autres, invisibilisé-e-s par une procédure de neutralisation, d’essentialisation de leur situation. Ce que l’auteur traitera très justement autour de la couleur, de la visibilité/invisibilité construite socialement.

Il est donc tout à fait juste et nécessaire d’étendre « le domaine d’étude du racisme, en passant « de l’autre coté du miroir » des rapports sociaux de race pour étudier les effets que la racialisation aurait aussi sur les acteurs socialement considérés comme « blancs ». »

Le second chapitre aborde le « Penser la blanchité ».

Maxime Cervulle cite Colette Guillaumin « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale des réalités ». Il insiste sur le fait de considérer le racisme comme un système et non comme la « réminescence d’une idéologie scientiste passée » ou un ensemble de préjugés individuels, etc.

Système, rapport social, les blanc-he-s y sont construit-e-s « comme » les non-blanc-he-s. L’un ne va pas sans l’autre et réciproquement. Il s’agit d’une conception relationnelle qu’indique bien la notion de rapports sociaux, et non d’une essentialisation a-historique. « Loin de tomber dans le piège de l’essentialisation, le concept de blanchité ne renvoie ni à un type corporel, ni à une origine définie, mais à un construit social aux modalités dynamiques par lesquelles, en certains contextes socio-historiques, certains individus ou groupes peuvent être assignés (selon un processus d’allo-identification) ou adhérer (selon un processus d’auto-identification) à une « identité blanche » socialement gratifiante ».

Représentations, imageries, les normes construites influencent aussi « les conditions sociales et subjectives de production de la connaissance ». Souvent même les chercheur-e-s participent à la constructions de ces normes par leurs travaux.

Et chacun-e de se comparer aux normes, les un-e-s en situation d’incomplétude les autres en accord, en « hégémonie ». Il ne s’agit pas seulement de subjectivité mais de socialisation différenciée et asymétrique. Pour les un-e-s, la charge mentale de l’assignation, pour les autres, le neutre dit universel, le « ne pas porter la charge mentale que représente l’assignation raciale et les contraintes sociales qu’elle suppose ».

J’ai particulièrement apprécié les remarques sur l’œuvre de Toni Morrison, dont sa mise à nue de « la rhétorique de la blanchité par laquelle une position singulière en vient à se parer de l’aura de la neutralité et de l’universalité » ou celle qui s’est traduite en titre pour cette note. Il en est de même des passages sur l’œuvre de W.E.B. Du Bois.

Dans le troisième chapitre « L’identité blanche et sa critique », Maxime Cervulle met les critical white studies en débat. Parmi les analyses, j’indique les « empreintes d’ignorance socialement agencées et naturalisées », les liens entre domination, connaissance et l’invitation à considérer « les agencements sociocognitifs par lesquels le sujet dominant alternativement ignore, connaît, reconnaît, conteste ou dissimule les modes d’exercice de la domination, pour ce qu’ils sont aux yeux des dominés ».

L’auteur souligne la nécessite « d’éviter l’écueil méthodologique qui consiste reproduire l’asymétrie des rapports sociaux de race en identifiant les acteurs sociaux blancs à une catégorie « neutre », comme si elle se trouvait située hors du champ de la racialisation ». De ce point de vue, « L’attention exclusive portée sur les groupes minorisés a ceci de singulier qu’elle participe de la dissimulation des effets des rapports sociaux sur les groupes en situation hégémonique ». Cette dimension me semble, comme je l’ai déjà indiqué, déterminante pour appréhender les processus de racialisation.

L’auteur traite aussi « Les médias au prisme de la diversité ». Dans les expressions médiatiques, il y a une sous-représentation systématique des ouvrier-e-s, des employé-e-s, des femmes de manière plus générale, sauf dans la publicité où leurs corps sont exposés, de celles et ceux qui ne sont pas blanc-he-s, sauf là aussi dans quelques publicités. La diversité, euphémisme pour dissimuler les rapports sociaux asymétriques, ne passe pas les écrans, en particulier à la télévision. Les mots comme diversité, minorités visibles masquent à la fois les rapports sociaux et renforcent l’affirmation d’une égalité formelle qui « heurte le mur de l’inégalité réelle ».

Les un-e-s sont visibilisé-e-s, les autres, dans le même mouvement sont invisibilisé-e-s. D’où, l’exigence de mettre « mettre en lumière la part cachée de la « minorité visible » : la majorité invisible occupant une position dissimulée, au creux des discours, qui tend à masquer son caractère hégémonique ». Maxime Cervulle en conclut que « L’invisibilité de la blanchité relève d’un aménagement politique du domaine du visible ».

Si les minorités sont visibles cela implique que « Le partage de la visibilité impliqué par cette expression est sous-tendu par une énonciation blanche, et donc une exclusion des minorités ethnoraciales du champ et de la parole et de la vision ».

Je suis plus réservé sur ce qu’énonce l’auteur sur les « statistiques ethniques », qui mériteraient un débat spécifique à relier à la fois à la recherche des moyens de l’égalité réelle, d’un universalisme concret à construire et aux politiques de « positive action » qu’il faudrait mettre en place.

Le dernier chapitre est consacré au cinéma, à « L’écran blanc ».

L’auteur s’intéresse « en particulier aux publics de cinéma, afin d’appréhender tout d’abord la façon dont l’activité interprétative et les opérations ordinaires de production du sens des œuvres se trouvent contraintes et traversées par le racisme systémique ». Il interroge aussi « les modalités par lesquelles l’expérience de spectateur peut soutenir ou refléter une construction de soi marquée par les rapports sociaux de race »

L’auteur y parle de spectateur, « des figures de « héros blancs » – tels Astérix, Indiana Jones, le personnage de Clint Eastwood dans Gran Torino ou celui de Vincent Lindon dans Welcome », sans visiblement prendre en compte qu’il ne parle, pour la salle ou sur l’écran, que d’hommes, invisibilisant ainsi la moitié des êtres humains.

La prudence aurait été d’introduire que l’ensemble des rapports sociaux, en « représentation » au cinéma participaient à/de l’invisibilité/visibilité (dans le cas des femmes, il ne s’agit pas d’une minorité, dans celui des salarié-e-s non plus, au moins en « occident »). Partir du principe qu’une spectatrice porte le même regard qu’un spectateur participe de ce que l’auteur dénonce à juste titre sur la blanchité : une énonciation masculine…

J’ajoute que le « neutre universel », cet être humain fantasmagorique (homme, blanc, hétérosexuel, etc.) a quelque chose à voir avec l’individu des Droits de l’homme historique des Lumières, construit en exclusion des femmes et des esclaves. Le refus des universitaires et d’autres de procéder à la féminisation des termes participent aussi à/de l’asymétrie des rapports sociaux et des mécanismes de visibilité/invisibilité.

Rappeler le cadre général théorique, celui de la consubstantialité ou de l’intersectionnalité des rapports sociaux, aurait été judicieux, avant de traiter plus particulièrement le sujet du livre. Et l’auteur aurait pu extraire toutes les dimensions de : « il semble que la prégnance de l’universalisme non seulement non seulement restreigne le champ de la conceptualisation du racisme, mais exclue par ailleurs toute interrogation de soi en tant que socialement situé au sein des rapports sociaux de race », la situation sociale ne pouvant être découpée en tranches qui se superposeraient ou s’additionneraient.

Cela est d’autant plus dommageable que les propositions de Maxime Cervulle sont très intéressantes. Il parle, entre autres, d’expériences spectatorielles, de spectateur démocrate, de sujet normatif de la représentation, des formes de subjectivation, de norme culturelle, d’identification, etc.

A noter, comme précédemment, que les conceptions ethocentrées de « l’amour » citées semblent méconnaître les conceptions genrées ou l’hétérosexisme…

L’auteur souligne à travers ses analyses les « impasses » de la définition habituelle du racisme en les reliant à l’universalisme républicain réellement existant ou théorisé. « La définition hégémonique du racisme échoue à percevoir son caractère positif, productif. Elle ne permet pas de rendre visibles les manières par lesquelles il peut opérer en tant que pourvoyeur d’identités, de représentations, de savoirs ou de gratifications sociales ».

En conclusion « Blanc n’est pas une couleur », Maxime Cervulle souligne, entre autres, que « si le blanc n’est pas une couleur, il est bien le nom par lequel se dessinent les contours du racisme systémique ». Il ajoute à très juste titre qu’il ne faut pas « inféoder la lutte contre l’idéologie raciste à la lutte contre les inégalités sociales, de ne pas la réduire à un front secondaire dans la voie de l’émancipation ». Ce qui implique au moins de développer des politiques de « positive action » et de favoriser l’auto-organisation des dominé-e-s, des invisibilisé-e-s.

Je n’ai abordé que certains thèmes, ceux qui me paraissaient les plus importants. Je souligne néanmoins la surévaluation des effets performatifs, de la notion d’identité au singulier (Aucun-e individu-e ne se réduit à une identité fixée pour la vie), des dimensions symboliques et le peu de place donnée aux exploitations, aux dominations, à la notion de pouvoir. Pour le dire autrement, la discutions autour des rapports sociaux, de leurs effets, des moyens des émancipations relèvent aussi de la politique.

Des études comparatives dans le temps, dans l’histoire, de la blanchité et dans l’espace hors occident, par exemple en Asie, ouvriraient probablement des compréhensions nouvelles sur ce sujet comme sur ceux d’autres rapports sociaux et sur leur coextensivité.

Au delà de certaines limites, n’affectant pas le cœur de l’analyse de la blanchité, un livre qui aide à regarder « dans le blanc des yeux ».

Les analyses sur la blanchité, sur la critique de « la diversité » rejoignent, entre autres, celles de Rokhaya Diallo : Racisme mode d’emploi, Editions Larousse 2011, Le sens que nous donnons à l’ordre que nous créons n’est que pure invention, livre, étonnamment non cité, par l’auteur.

Maxime Cervulle : Dans le blanc des yeux

Diversité, racisme et médias

Editions Amsterdam, Paris 2013, 188 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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